LA. LUTTE POUR LA VIE OU CONCURRENCE VITALE
Le fondement de la théorie de Darwin est ce qu’il appelle, avec une originalité énergique, la Lutte pour
1. Géologue écossais, l’un des plus grands hommes du siècle, mort en 1875.
ia Vie. Tous les animaux sont dans un état permanent d’hostilité à l’égard les uns des autres, en ce sens du moins qu’aucun ne saurait subsister sans ccuper une place que mille autres tendent à lui ravir. Le combat que chaque être livre pour conserver sa vie, soit contre les autres êtres, soit contre la nature extérieure, ne peut être évité. À l’instant même qu’un être apparaît au monde, la lutte commencepour lui : elle est fatale. En France, la Lutte pour la vie est connue aussi sous le nom de Concurrence vitale.
I. — Les individus ont d’abord à combattre contre l’ensemble des conditions extérieures qui sont comprises sous le nom de Climat.
La seconde lutte est celle que les individus soutiennent entre eux pour la conquête de la Nourriture.
1° Le Climat. — La lutte contre le climat est peutêtre la plus difficile. Des hivers rigoureux ont fait périr en quelques pays plus des cinq sixièmes des oiseaux. Ceux-là ont survécu qui, par leur plumage épais et un plus grand endurcissement à la famine v~ ont pu résister à l’inclémence de la saison.
Dans les régions situées entre les tropiques, les Européens succombent s’ils conservent leur régime de vie habituel. Pour lutter avec succès, ils sont contraints de prendre les habitudes et le régime des naturels. Les vêtements de laine et une nourriture, surtout végétale deviennent une condition noces.-
saire de la vie. Au contraire, sous les climats glacés $a Pôle nord, le navigateur est obligé de se nourrir d’huile de baleine pour fournir à son sang l’indispensable chaleur.
Lorsqu’on voyage du Sud au Nord, on remarque quecertaines plantes, rares au milieu d’au très innombrables, croissent insensiblement jusqu’aux contrées froides où elles régnent seules : les autres ont disparu. C’est qu’une légère différence de climat peut donner la prépondérance Une espèce a beau l’emporter sur une autre en multiplication, en végétation luxuriante, il suffit qu’elle résiste moins au froid pour que sa rivale la détrône et reste seule maîtresse du terrain. Aux confins des neiges éternelles et des déserts privés d’humus et d’eau, la lutte n’a plus lieu que contre la nature extérieure.
2“ La Nourriture. — Puisque les individus s’accroissent en progression géométrique, les aliments deviennent insuffisants. Il faut qu’un grand nombre périssent : c’est à cette dure condition qu’une race peut se perpétuer. Ceux-là survivent q ui ont le mieux supporté l’abstinence et la famine , ou qui dans la lutte pour la possession de la nourriture ont dû la victoire à une supériorité réelle de force physique ou à une qualité d’un autre ordre, telle que la ruse l’industrie. Notre abeille, nouvellement importée en Australie, est en train d’exterminer rapidement la JÆélipone, petite abeille sans aiguillon qui y est indi. jtène. La souris, qui était seule c on nue des Ancien
a été, on ne sait trop à quelle époque, obligée de céder une partie de son antique domaine au rat noir, et ce n’est probablement qu’à sa petitesse qu’elle a dû de ne pas être entièrement détruite. A son tour, le rat noir s’est vu attaquer, en Angleterre vers 1730 et en France vers 1750, par le surmulot que les navires de commerce avaient apporté de l'Inde et de la Perse. Le surmulot, à peu près de même taille, mais plus fort et plus féroce, et surtout plus fécond, a presque entièrement anéanti l’espèce du rat noir, que l’on ne retrouve plus guère que dans les fermes et les moulins écartés.
IL — Parmi les conditions qui peuvent influer sur le résultat de la lutte des Espèces entre elles, la fécondité plus ou moins grande est celle dont l’importance est vraiment du premier ordre.
A côté de celle-ci, l’œil de l’observateur finit par en apercevoir une multitude d’autres, particulières et locales, mais génératrices d’effets qui deviennent causes à leur tour. Ce sont les rapports mutuels entre les êtres organisés.
1° Avantage de la fécondité pour une espèce. — La fécondité est un des moyens les plus efficaces qu’ont les espèces pour ne pas succomber dans la concurrence vitale. Quand on songe à l’effrayante consommation que fait l’homme des poissons marins, à l’innombrable quantité d’autres qui deviennent la proie des habitants de la mer plus puissants qu’eux, on ne pourrait s’expliquer la non-disparition de leur
race , si l’on ne savait qu’il suffit de quelques femelles échappées au massacre pour repeupler les eaux.
De même pouf les plantes. Mille causes de destruction les assiègent et les déciment, le climat, les insectes, les animaux. Elles n’ont de chance de survivre que si par leur fécondité elles parviennent à rompre en quelque endroit le cercle fatal qui les entoure.
2# Rapports mutuels entre les êtres organisés. — Les êtres, dans la nature, sont liés ensemble par les rapports les plus complexes et souvent les plus imprévus. Il suffit du plus simple accident pour amener les changements les plus variés. En voici plusieurs exemples frappants :
Dans le comté de Stafford, en Angleterre, un parent de Darwin possédait un domaine qui renfermait une lande stérile et que la main de l’homme n'avait jamais remuée. Plusieurs centaines d’acres du même terrain furent enclos et plantés de pins d’Écosse. Au bout de vingt-cinq ans, le contraste entre l’enclos et la lande était remarquable. La lande était restée entièrement la même; dans l’enclos, florissaient douze espèces de plantes, sans compter les graminées et les carex. Le changement dans la population des insectes devait encore avoir été plus grand, car six espèces d’oiseaux insectivores étaient communes dans la plantation et n’habitaient point la lande qui, par contre, était fréquentée par deux ou trois espèces distinctes. Ainsi l’introduction d’un seul arbre avait
entraîné celle d’espèces végétales ; celles-ci avaient attiré de nombreux insectes ; les insectes à leur tour, avaient fixé plusieurs espèces d’oiseaux, dont ils étaient la proie.
Au nord et au sud du Paraguay, le bœuf, le cheval et le chien sont naturalisés ; ils ne le sont pas au Paraguay même. Cela provient de ce qu’une certaine mouche, très-commune en cette contrée, dépose ses œufs dans le nombril des animaux nouveau-nés et les fait périr. Si les insectes ennemis de ces mouches parvenaient à les détruire en grande partie, les bœufs pourraient se propager dans le pays. L’existence du bétail à l’état sauvage modifierait la végétation, qui à son tour affecterait les insectes ; d’où une série de rénovations en cercles se croisant les uns les autres, comme ceux que laisse le sillage des navires.
Plusieurs plantes ne peuvent être fécondées et par conséquent se reproduire que si elles sont fréquentées par certains insectes. Ainsi, la visite des papillons est nécessaire à quelques orchidées pour mouvoir leur pollen et les féconder. Le trèfle hollandais a besoin de l’approche des abeilles; les tiges qui sont protégées contre ces insectes restent stériles. Les bourdons visitent seuls le trèfle rouge ; les autres abeilles n'en peuvent atteindre le nectar, et les papillons n’ont pas assez de poids pour déprimer les ailes de la corolle. D’où il suit que si les bourdons s’éteignaient dans une contrée, le trèfle rouge finirait par
disparaître. Or, le nombre des bourdons dépend beaucoup du nombre des mulots, qui détruisent leurs rayons et leurs nids. Plus des deux tiers d’entre les bourdons sont détruits de cette manière en Angleterre. Le nombre des mulots dépend, à son tour, du nombre des chats. On a remarqué que, près des villages où abondent les chats, les nids des bourdons sont en grande quantité. Par conséquent la présence d’un animal félin dans un district décide de la rareté ou de la multiplication d’une plante dans ce même district.
III. Conclusion. — Contemplée dans son ensemble, la terre apparaît comme un vaste champ de bataille où les individus et les espèces se font avec des fortunes diverses une guerre acharnée, sans qu’au bout d’une longue série de siècles l’équilibre des forces paraisse rompu. La concurrence universelle, telle est la grande loi de la nature vivante. Et cependant, à peine aujourd’hui l’esprit et la science de l’homme ont-ils pu découvrir quelques-uns des liens du vaste réseau. Ces considérations sont exposées par Darwin avec vigueur et éloquence : « Les anciennes ruines indiennes du midi des États-Unis, qui doivent avoir été autrefois dépouillées d’arbres, déploient maintenant la même diversité et les mêmes essences en même proportion que les forêts vierges environnantes. Quel combat doit s’être livré pendant de longs siècles entre les différentes espèces d’arbres, cha-
cune d’elles répandant annuellement ses graines par milliers! Quelle guerre d’insecte à insecte; et des insectes, des limaçons et d’autres animaux contre les oiseaux et les bêtes de proie : tous s’efforçant de multiplier, et tous se nourrissant les uns des autres ou vivant des arbres, de leurs graines, de leurs jeunes plants ou des autres plantes qui d’abord couvraient la terre et empêchaient par conséquent la croissance des arbres ! Qu’on jette en l’air une poignée de plumes, et chacune d’elles tombera à terre d’après des lois définies ; mais combien le problème de leur chute est simple auprès de celui des actions et réactions des plantes et des animaux sans nombre qui ont déterminé pendant le cours des siècles les nombres proportionnels et les espèces des' arbres qui croissent maintenant sur les ruines indiennes !
« Batailles sur batailles se livrent constamment avec des succès divers ; et cependant l’équilibre des forces est si parfaitement balancé dans la suite des temps, que l’aspect de la nature demeure le même pendant de longues périodes, bien qu’il suffise souvent d’un rien pour donner la victoire à un être organisé au lieu d’un autre. Néanmoins notre ignorance est si profonde et notre présomption si haute, que nous nous émerveillons d’apprendre la destruction d’une espèce ; et parce que nous n’en voyons pas la cause, nous invoquons les cataclysmes pour désoler le monde, ou inventons des lois sur la durée des formes vivantes. »