CINQUIÈME LEÇON
11 est dangereux de faire voir à l'homme combien il est égal aux autres bdtes, sans lui montrer s« grandeur. Il est encore dangereux de lui faire Tolr sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre.
Pil3GAL.
Le Règne humain: la religiosité; la moralité; la croyance au surnaturel. — L'intelligence des singes. — Retour à l'ordre des primates, — Famille des Aomtfiiens, des an<^ropoïcfe«, des pUftêcien«, etc. — L*homme d'après l^mbrydogie et d'après le préhistorique.
Nous avons passé en revue quelques exemples des facultés intellectuelles sur l'existence (lesquelles on a voulu se baser pour établir une distinction absolue entre l'homme et les animaux, pour constituer un règne humain à côté du règne animal et du règne végétal. La liste n'en est pas épuisée, mais nous renonçons à le faire, persuadé qu'il est aujourd'hui superflu de se livrer à une réfutation de point en point. Il est cependant deux sentiments ou facultés que nous ne saurions laisser de côté, parce qu'elles semblent appartenir à un ordre d'idées tout à fait supérieures, et que, pour l'une d'entre elles au moins, elles représentent, à l'heure actuelle, le dernier rempart des partisans d'un règne humain; nous
voulons parler du sentiment du beau et de la croyance en Dieu (ou religiosité).
Pour ce qui est du sentiment du beau, il ne faut pas aller en prendre comme type les formes les plus élevées chez les peuples civilisés, pour rechercher s'il se trouve chez les animaux quelque chose d'analogue à notre esthétique. Il est évident qu'aucun animal ne serait capable d'admirer une belle nuit étoilée, un beau paysage ou une musique savante; mais ces goûts relevés dépendent, il ne faut pas l'oublier, de l'éducation et de l'association d'idées complexes, et ne sont appréciés ni par les barbares, ni par les personnes dépourvues d'éducation (Darwin, Descend, de Vhomme^ p. 99). Mais si l'on s'occupe de ce qu'on peut appeler les sentiments élémentaires du beau, c'est-à-dire du plaisir que l'on ressent à contempler certaines couleurs et certaines formes, ou à entendre certains sons, on ne peut refuser ces sentiments aux animaux, quand on voit un oiseau mâle étaler orgueilleusement devant la femelle ses plumes gracieuses ou ses splendides couleurs ; il est impossible de ne pas admettre que les femelles admirent la beauté des mâles. Dans tous les pays, les femmes se parent de ces plumes ; on ne saurait donc contester la beauté de ces ornements. Les oiseauxmouches et certains autres oiseaux disposent avec beaucoup de goût des objets brillants pour orner leur nid et les endroits où ils se rassemblent : c'est évidemment là une preuve qu'ils doivent éprouver un certain plaisir à contempler ces objets. Or, à en juger par les ornements hideux et la musique non moins atroce qu'admirent la plupart des sauvages, on pourrait conclure que leurs facultés esthétiques sont à un état de développement inférieur à celui qu'elles ont atteint chez quelques animaux, les oiseaux par exemple (Darwin, /oc. cî7., p. 98 et 99).
Pour ce qui est de la religiosité^ nous devons d'autant plus
y attacher d'importance, c'est-à-dire nous arrêter à en faire une étude critique, que, aujourd'hui, ce caractère est le seul qu'invoquent encore les partisans d'un règne humain, et que cette manière de voir a trouvé pour défenseur un naturaliste français éminent, un anthropologiste dont tous s'accordent à admirer les beaux travaux, de même qu'ils sont unanimes à reconnaître la haute portée et la parfaite bonne foi de ses doctrines; nous avons nommé M. de Quatrefages; il nous sera permis de présenter, sur le point en question, les critiques qui nous paraissent justes, lorsque, renvoyant le lecteur à l'ouvrage qui renferme l'exposé de la doctrine enlilige (VEspèce humainej Paris, 1877), nous aurons déclaré, comme l'auteur le déclare lui-même en analysant l'œuvre de Darwin, qu'il y a un véritable charme à suivre un pareil esprit jusque dans ses écarts, et que l'on sort de cette étude avec un redoublement de profonde admiration pour le savant et de haute estime pour l'homme.
Dès les premières pages du livre V Espèce humaine, M. de Quatrefages examine, avec une très grande largeur de vues, les rapports de l'homme avec les animaux; ni dans les dispositions anatomiques, ni dans le jeu des organes, il ne trouve rien qui puisse faire ranger l'homme en dehors et à part du règne animal, c Au point de vue anatomique, dit-il, l'homme diffère moins des singes supérieurs que ceux-ci ne diffèrent des singes inférieurs » (p. 13). Pour ce qui est de rintelligence, si le développement relatif de celle-ci établit certainement entre l'homme et l'animal une différence considérable, ce n'est pas cependant, dit l'auteur, Vintensiié d'un phénomène qui lui donne sa valeur au point de vue de la séparation de l'homme et des animaux, mais uniquement sa nature. L'intelligence humaine et l'intelligence animale peuvent-elles être considérées comme étant de la même nature? Les naturalistes, à l'inverse des philosophes et des
théologiens, répondent par l'affirmative. < Qu'il me soit permis, dit Tauteur, de rester naturaliste » (p. 44), et il rappelle alors une série d'exemp les très analogues à ceux que nous venons de développer, pour montrer que l'homme et ranimai pensent et raisonnent en vertu d'une faculté qui leur est commune et qui est seulement énormément plus développée dans le premier que dans le second.
€ Ce que je viens de dire de l'intelligence, ajoute M. de Quatrefages, je n'hésite pas à le dire aussi du langage, qui en est la plus haute manifestation. Il est vrai que l'homme seul a la parole^ c'est-à-dire la voix articulée. Mais deux classes d'animaux ont la voix. Il n'y a là encore chez nous qu'un perfectionnement immense, mais rien de radicalement nouveau. Dans les deux cas, les sons, produits par Tair que mettent en vibration les mouvements volontaires imprimés à un larynx, traduisent des impressions, des pensées personnelles, comprises par les individus de même espèce. Le mécanisme de la production, le but, le résultat sont au fond les mêmes. Il est vrai que le langage des animaux est des plus rudimentaires et pleinement en harmonie sous ce rapport avec rinfériorité de leur intelligence. On pourrait dire qu'il se compose presque uniquement d'interjections. Tel quïl est pourtant, ce langage suffit aux besoins des mammifères et des oiseaux, qui le comprennent fort bien. L'homme lui-même l'apprend sans trop de peine :1e chasseur distingue les accents de la colère, de l'amour, du plaisir, de la douleur, le cri d'appel, le signal d'alarme, il se guide à coup sur d'après ces indications; il reproduit ces accents, ces cris de manière à tromper l'animal > (/d«m,p. 15). Et M. de Quatrefages conclut : < Ce n'est donc pas dans les phénomènes se rattachant à l'intelligence qu'on peut trouver les bases d'une dictinction fondamentale entre l'homme et les animaux. >
LA PLACE DE L*HOMME DANS LA NATURE. Ml
Mais si ce n'est ni par les caractères anatomiques ni par rinteliigence, par quoi donc seront révélés ces caractères qui justifieraient la distinption d'un règne hun]ain?Le voici, d'après les propres termes de l'auteur : a On constate chez l'homme trois phénomènes fondamentaux auxquels se rattachent une multitude de phénomènes secondaires, et dont rien de semblable ne se rencontre chez les autres êtres vivants : l"" L'homme a la notion du bien et du mal moral, indépendamment de tout bien-être ou de toute souffrance physique ; S"" l'homme croit à des êtres supérieurs pouvant influer sur sa destinée ; S"" l'homme croit à la prolongation de son existence après la mort. — Ces deux derniers phénomènes ont habituellement entre eux des connexions tellement étroites qu'il est naturel de les rapporter à la même faculté, à la religiosité; le premier dépend de Ja moralité, »
Pour ce qui est de. la moralité^ de la notion du bien et du mal, il sdffit de se rappeler l'exemple que nous citions plus haut des Fuégiens étranglant et dévorant une vieille femme de leur tribu, pour voir que tout au moins le sentiment du bien et du mal est, chez ces races inférieures, bien différent de ce que nous concevons, et cet exemple n'est que l'un des mille traits semblables que nous montrent les usages des races inférieures, anthropophages ou non. D'ailleurs, même chez la plupart des sujets appartenant à des races déjà civilisées, la définition de la moralité, telle que la donne M.deQuatrefages, la notion du bien et. du mal indépendamment de tout bien-être et de toute souffnajjpe physique, est en contradiction avec la religiosité, .ou, pour mieux dire, avec les religions formulées, car celles-ci donnent précisément pour sanction au bien et au mal la menace de tortures ou la promesse de bonheurs particuliers dans une vie future. Enfin, si l'on se reporte aux derniers chapitres de V Espèce humaine. où l'auteur traite des caractères moraux des races humaines,
MÀTHiAS DUVAL. — Darwinisme. *^ 6
nous le voyons invoquer, comme exemples de la notion du bien et du mal, des faits qui ne semblent nullement avoir cette signification abstraite. < Il n'est pas, dit-il, de société ou de simple association humaine dans laquelle la notion du bien et du mal ne se traduise par certains actes regardés par *tes membres de cette société ou de cette association comme moralement mauvais. Entre voleurs et pirates même, le vol est regardé comme un méfait, parfois comme un crime, et sévèrement puni > (p. 339).
Mais ce sont là, pourrions-nous dire, les simples manifestations de la faculté de sociabilité, et de respect du bien de la communauté, et, sous ce rapport, les associations humaines, dans leurs formes primitives, sont bien inférieures aux associations d'abeilles et de fourmis, chez lesquelles sont non moins évidentes les manifestations des efforts de chacun pour le bien de la communauté.
Plus loin, pour montrer la moralité desdites races humaines inférieures, M. de Quatrefages (p. SM) passe en revue divers faits qui montrent que le sentiment de la propriété existe chez tous les peuples, quelque bas qu'ils soient placés dans l'échelle humaine. Mais ce sentiment existe également chez les animaux, et rien dans les autres faits invoqués par l'éminent anthropologiste ne vient montrer l'existence universelle dans les races humaines de sentiments du bien et du mal indépendamment de tout bien-être et de toute souffrance physique : ce sentiment existe chez un certain nombre de sujets, dans les races plus ou moins civilisées, mais il en est de lui comme de celui de la propreté (l'amour du bien moral n'a-t-il pas du reste plus d'un côté de ressemblance avec l'amour de la propreté physique?) Or tous les voyageurs s'accordent à reconnaître qu'ils n'ont jamais vu une femme hottentote ou boschimane débarbouiller son enfant, tandis qu'il est de nombreux exemples de femelles de singes se
livrant, à l'état sauvage, à cette opération au bord d'un ruisseau. II faut donc renoncer à faire de la moralité la caractéristique d'un règne humain.
Pour ce qui est de la religiosté, « nous possédons, dit Darwin (Origine de l'homme^ p. 99), des preuves nombreuses que nous ont fournies non pas des voyageurs déf passage, mais des hommes ayant longtemps vécu avec les sauvages, d'où il résulte qu'il existe encore un grand nombre de peuples qui ne croient ni à un ni à plusieurs dieux, et qui n'ont même pas, dans leur langage, de mot pour exprimer l'idée de la divinité ». 11 est vrai que M. de Quatrefages s'efforce, avec juste raison, de montrer qu'il ne faut pas juger des idées religieuses des sauvages en prenant pour mesure la conception de la divinité telle qu'elle est répandue chez les peuples civilisés, et qu'il ne faut pas, quelque simple, incomplète, naïve et enfantine que soit une croyance, lui refuser le caractère religieux, du moment qu'elle se rattache à ce que les religions développées ont de commun et d'essentiel, à savoir l'idée d'êtres supérieurs à l'homme, pouvant influer en bien ou en mal sur sa destinée. Mais quelque persévérance que mette l'auteur à relever les contradictions des voyageurs qui, par exemple à propos des Australiens, refusent ou accordent à ces peuples quelques traces de croyances méritant d'être appelées religieuses, il est impossible de ne pas tenir compte des nombreux rapports qui, depuis que l'attention des anthropologistes a été plus particulièrement attirée sur ce point, viennent presque journellement, à la Société d'anthropologie, déposer de l'existence de peuplades n'ayant absolument rien qui mérite le nom de religiosité.
Mais, aussi bien, admettons, pour un moment, que cette religiosité, sous sa forme la plus élémentaire, c'est-à-dire la croyance au surnaturel, ne fasse défaut à aucune race, et
8i PREMIÈRE PARTIE.
voyons ce que nous devons penser de ces formes plus ou moins élevées de religiosité, et s'il n'y a pas à trouver quelque chose qui, de très loin il est vrai, serait analogue chez les animaux.
D'abord, en considérant les peuples qui professent une religion complètement formulée, remarquons avec Broca {Bulletin d'anthropologie, 1866, p. 75) que, si tous les sujets acceptent pendant leur enfance les croyances dans lesquelles on les élève et auxquelles on façonne leur esprit, il n'y a rien là qui puisse nous révéler l'existence d'une faculté, d'une aptitude ou d'une aspiration particulière ; mais qu'avec l'âge, avec l'expérience, avec l'étude surtout, pour beaucoup d'entre eux cet état passif de l'esprit fait place presque toujours à un certain degré de scepticisme, à un esprit de critique, dont le développement marche de front avec celui de l'intelligence elle-même, et qui, s' appliquant aux conceptions religieuses, aboutit finalement à ce que, dans tous les pays, surtout dans ceux où l'homme cultive son intelligence, on voit un grand nombre d'individus abandonner peu à peu la totalité de leurs croyances, c Ce prétendu caractère humain que vous appelez la religiosité a donc disparu en eux ? Les mettrez-vous au rang des brutes, ces homme qui souvent se font remarquer par l'étendue de leur savoir, par la puissance de leur esprit ? Et si vous dites qu'ils ont commencé par croire sous Tinfluence de la religiosité, attribuerez-vous à une autre faculté opposée, à la déreligiosité y cette nouvelle évolution de leur pensée?» (Broca, loc. cit.). Ainsi voilà, pour distinguer le règne humain, un singulier caractère, que certains groupes d'hommes n'ont pas encore, que d'autres ont, que les derniers enfm n'ont plus.
Ensuite, en considérant les peuples qui n'ont pas une religion nettement formulée, mais seulement une mythologie rudimentaire, des superstitions enfantines, ce qu'on appelle
la croyance au surnaiurely voyons si cette croyance représente bien réellement un caractère autre que celui d'une intelligence peu développée, qui, mise au service du sentiment de curiosité propre aussi bien aux singes qu'àThomme, se contente de solutions naïves pour l'explication des phénomènes du monde ambiant.
La croyance au surnaturel, pour nous qui avons idée des lois de la nature, c'est la croyance à l'infraction à ces lois; mais y a-t-il à parler de surnaturel pour les races inférieures qui n'ont jamais entendu expliquer scientifiquement un phénomène, et ne se sont jamais posé la question de savoir si une chose est conforme ou contraire à des lois qu'elles ne soupçonnent pas ?
Ainsi le Boschiman possède une curiosité enfantine et des idées d'une extrême puérilité; à son sens, quand il voit, dans un convoi d'explorateurs, deux chariots, l'un grand, l'autre petit, ce dernier est l'enfant du premier; une flèche vient-elle à manquer le but visé, c'est à elle qu'en incombe la faute. Est-il étonnant que ces intelligences élémentaires qui personnifient un chariot, une flèche, admettent aussi l'existence d'un être qui tue par la foudre? Il serait bien étonnant que la vue de l'éclair et de ses effets formidables, joints à l'impression terrifiante du bruit du tonnerre, n'amenât pas dans ces esprit la croyance à une puissance supérieure. Mais en tout cela ils ne font que des suppositions bizarres qui n'ont pas plus de valeur que celle de la filiation du petit au grand chariot. Est-ce parce que ces suppositions sont absurdes, que nous les désignerons sous le nom de croycince au surnaturel, et en ferons la forme élémentaire de la religiosité? Mais, encore une fois, ces sauvages ne se doutent pas qu'ils croient à quelque chose d*absurde, de surnaturel : la notion du naturel et du surnaturel se confond chez eux, et nous leur prêtons la croyance
au surnaturel parce que nous avons l'habitude de toul mesurer à notre aune,
• Du reste cette prétendue croyance au surnaturel se réduit, en dernière analyse, à attribuer à des êtres animés la production des phénomènes physiques; qu'on donne à ces êtres animés le nom d'espritSy de puissances surnaturelles, de divinités, le point de départ, l'origine première de la fausse interprétation est toujours la même. Or, si c'est celte fausseté de l'interprétation qu'on veut considérer comme le rudiment élémentaire de la religiosité, on n'en peut faire un caractère de distinction fondamentale entre l'homme et les animaux, car l'observation de ces derniers nous permet de constater chez eux des erreurs semblables. Écoutons à cet égard ce que raconte Darwin, précisément dans un paragaphe intitulé : « Croyance en Dieu; religion. j> {La descendance de Vhomme^ p. 99.) « Un petit fait, dit-il, que j*ai eu occasion d'observer chez un chien qui m'appartenait, peut faire comprendre la tendance qu'ont les sauvages à s'imaginer que des essences spirituelles vivantes sont la cause déterminante de toute vie et de tout mouvement. Mon chien, animal assez âgé et très raisonnable, était couché sur le gazon un jour que le temps était très chaud et très lourd; à quelque distance de lui se trouvait une ombrelle ouverte que la brise agitait de temps en temps ; il n'eût certainement fait aucune attention à ces mouvements de l'ombrelle si quelqu'un eût été auprès. Or, chaque fois que l'ombrelle bougeait, si peu que ce fût, le chien se mettait à gronder et à aboyer avec fureur. Un raisonnement rapide, inconscient, devait dans ce moment traverser son esprit; il se disait, sans doute, que ce mouvement, sans cause apparente, indiquait la présence de quelque agent étranger, et il aboyait pour chasser l'intrus qui n'avait aucun droit à pénétrer dans la propriété de son maître > {loc, ciL, p... 101). Il n'y qu'un pas, facile à franchir, ajoute
Lk PUCE DE L*HOMIit€ DANS LA NATURE. 87
Darwin, de la croyance aux esprits à celle d'un ou plusieurs dieux. Les sauvages, en effet, attribuent naturellement aux esprits les mêmes passions, la même soif de vengeance, forme la plus simple de la justice, les mêmes affections que celles qu'ils éprouvent eux-mêmes.
Nous venons de citer cet exemple du chien de Darwin, pour montrer combien l'illustre observateur savait recueillir les plus petits détails et leur donner ce cachet d'interprétation à la fois simple et puissante qui fait le caractère de tous ses travaux; mais une fois cet exemple rappelé, il n'est certainement personne qui, dans ses propres souvenirs, ne retrouve un exemple de chien aboyant à une porte que fait battre le vent, ou ayant peur dans l'obscurité, ou intimidé la nuit, en pleine campagne par les ombres fantastiques que projette le clair de lune, et alors on se demandera s'il faut bien réellement assigner aux sauvages de l'Australie un prétendu caractère de religiosité, parce que ces malheureux ignorants, tout comme nos jeunes enfants, tremblent la nuit de tous leurs membres quand ils doivent voyager seuls, croient à des apparitions, etc., etc.
Dans tout cela, on ne saurait assez le répéter, il n'y a autre chose à voir, dans ces croyances aujnaturel, qu'une |^"^ fausse interprétation, qu'une erreur : rappeler que ces croyances au surnaturel peuvent (et doivent) être l'apanage des races les plus primitives, c'est rappeler, ce qui n'a pas besoin de démonstration, que tous les hommes, quand ils ne savent pas, sont voués à l'erreur ; mais faire de cette erreur le point de départ, la forme élémentaire de la religiosité, on peut se demander si c'est là agir bien adroitement de la part d'auteurs qui, par de nombreuses professions de foi éparses dans leurs œuvres, semblent s'ériger en défenseurs, plus ou moins conscients des doctrines spiritualistes et religieuses.
Quoique, avec ce qui précède, la question nous paraisse
88 PREHIËRE PARTIE.
à peu près épuisée, nous ne saurions résisler au plaisir de citer, comme exemple de ces fausses interprétations observées chez les animaux, les études curieuses faites par Broca sur un jeune magot; c'est presque Tune des dernières communications qu'il nous fut donné d'entendre à la Société d'anthropologie de la bouche de ce maître vénéré; aussi la transcrirons-nous à peu près textuellement.
Il s'agit d'un jeune singe femelle sans queue, de l'espèce des magots, pris aux environs de Callo, vers l'âge de trois mois, et apporté ultérieurement en France. « Très affectueux et très intelligent, il aime beaucoup à embrasser les petits enfants; encore hier, 4 juin, il sauta dans une petite voiture d'enfant, et embrassa très délicatement un bébé de trois ou quatre ans; il ne voulait plus le quitter. A défaut d'enfants, il embrasse les poupées, de quelque taille qu'elles soient. Le jour de son arrivée chez moi, il s'échappa du bras de sa maîtresse, sauta sur la cheminée et embrassa une petite baigneuse en albâtre qui décore la pendule (c'est une statuette assise, qui, debout, aurait environ, 0",30). Mais le plus^ fort est le fait suivant : en Algérie, lorsqu'il avait environ six mois, sa maîtresse s'amusant à lui faire son portrait sur du papief blanc, il s'empara du dessin, l'embrassant, le serrant contre sa poitrine. Depuis, on le lui rendait pour le faire tenir tranquille ; on le lui ôtait pour le punir, jusqu'à entière destruction du papier. Ce singe ayant été amené au laboratoire, j'ai pu faire sur son intelligence de nouvelles observations. Nous lui avons présenté une série de dessins coloriés de l'ouvrage de Frédéric Guvier et de Geoffroy Saint- Hilaire. 11 n'a pas remarqué l'orang qui était trop petit; mais le macaque a attiré son attention; il a embrassé et caressé cette image, et, enfin, il a fait le geste de l'épouiller, genre de caresse qu'il prodigue parfois à son maître et qui est un signe sûr de son affection. Le plâtre blanc de la face du
macaque a reçu le même accueil que le dessin colorié. Le plâtre colorié d'un jeune orang produit chez lui de l'étonneraent et une certaine attention curieuse mêlée de frayeur. Sans cesse il revient vers cette statue; il en est très frappé. On lui montre alors le buste du bradypus tridaclyltis; cet animal, qu'on appelle encore l'aï ou paresseux^ a été à tort classé parmi les singes^ sous prétexte qu'il a une main préhensile. Notre jeune magot ne s'y est pas trompé; il a montré plus de coup d'œil que Blumenbach. A cette vue, il s'est irrité, il a poussé des cris de colère, s'élançant vers cet ennemi et lui faisant la grimace. Enfin nous Tavons mis devant un miroir, il s'y est contemplé avec curiosité, il a embrassé son image, a voulu la caresser, et s'est étonné de rencontrer le verre. Il a cherché alors son semblable derrière la glace; ne trouvant rien, il est revenu devant elle. Surpris de revoir l'animal qu'il avait perdu de vue, il en a conclu qu'il se sauvait quand on le cherchait. Alors, mettant sa tête sur le bord de la glace, et calculant ses distances, il s'inclina doucement derrière le miroir et au moment où sa tête s'inclinait décidément derrière ce meuble, il porta prestement sa main pour retenir le fugitif > (Broca, Bulletin de la Société d'anthropologie, 29 juin 1879, p. 441).
Nous conclurons donc que l'homme ne saurait être séparé des animaux, pour, à côté du règne animal, former le prétendu règne humain. On a eu tort, au point de vue de la méthode scientifique, d'aller chercher, pour établir cette distinction, des caractères empruntés à des ordres d'idées plus ou moins métaphysiques, et en tout cas à des facultés difficiles à bien définir; or, même en suivant certains auteurs sur le terrain qu'ils avaient choisi, nous avons vu se retourner contre eux les arguments qu'ils avaient l'imprudence de mettre en avant. Mais c'est aux notions bien définies de Tanatomie et de la physiologie qu'il faut en
revenir pour établir toute classification sérieuse; à ce point de vue, comme du reste à tout autre point de vue, Thomme appartient au règne animal ; c'est un animal de l'embranchement des vertébrés, de la classe des mammifères, de Tordre des primates : dans cet ordre des primates il forme la famille des hominiens^ à côté des diverses familles de singes dites anthropoïdes^ pithéciens, cébienSj etc.
Nous avons ci'u devoir revenir sur cette question importante, comme appendice nécessaire de ces études préliminaires sur l'espèce et sur la classification, examinées comme introduction à l'exposé du transformisme, parce qu'il était important de fixer la place de l'homme dans la nature, afin de savoir si la doctrine transformiste lui est applicable comme aux autres animaux. La réponse n'est plus douteuse maintenant; du reste elle ne l'a jamais été, et c'est précisément parce que tous avaient compris combien rigoureusement le transformisme devait être appelé à expliquer l'origine de l'homme, que, dès les premières publications de Darwin, alors que ce grand naturaliste s'était abstenu encore de faire aucune allusion à l'espèce humaine, de telles hostilités se sont élevées contre sa doctrine de la part des hommes attachés aux traditions orthodoxes.
Aujourd'hui les idées ont fait leur chemin : à peine restet-il encore à combattre, chez les personnes étrangères aux sciences naturelles, une dernière pensée, purement sentimentale, de répulsion pour cette parenté indiquée entre les hommes et les singes, comme membres de l'ordre des primates. Mais, est-il besoin de le préciser? cette parenté, dont Içs uns s'indignent, et que les autres acceptent et proclament avec ostentation, cette parenté n'est pas absolument telle qu'on la voit souvent énoncée de part et d'autre, car ce point du transformisme, comme du reste la doctrine entière, présente ce caractère d'être une des choses dont
tout le monde parle, et que peu de personnes connaissent réellement.
En effet, si dans les pages qui précèdent, nous avons été assez heureux pour faire comprendre ce qu'est réellement la classification considérée comme arbre généalogique (et c*est du reste une question qui sera par la suite plus amplement développée), il doit être devenu évident pour chacun que les espèces actuelles ne dérivent pas les unes des autres, mais d'ancêtres communs; que semblablement les genres ou familles voisins, quelle que soit la gradation hiérarchique qu'on aperçoive entre eux, ne peuvent pas être considérés comme représentant, par leurs types actuels les plus élevés, les dérivés des types actuels les plus inférieurs, mais seulement comme procédant de types ancestraux communs, et en procédant par une série de types intermédiaires que la science s'applique à retrouver par la paléontologie ou à concevoir par l'embryologie : en un mot, et pour rappeler la forme ordinaire, complètement inexacte du reste, dans laquelle on a trop souvent exprimé les rapports de l'homme et des autres primates, l'homme ne descend pas des singes anthropoïdes; le gorille, le chimpanzé, ne sont pas les aïeux de l'humanité; des formes ancestrales communes ont existé, «et d'elles se sont détachées successivement, comme des branches d'un tronc commun, des séries de types diversifiés qui ont abouti parallèlement et indépendamment, les unes au type homme, les autres au type anthropoïde, au pithécien, au cébien. C'est-à-dire, pour employer, mais d'une manière plus exacte que précédemment, des termes empruntés à l'expression ordinaire des degrés de parenté, que les hommes et les singes ne sont pas même frères, mais seulement arrière, très arrière-petits-cousins.
Si sous cette forme, qui est la seule vraie, le seul rapprochement entre l'homme et les singes paraît encore blessant
'Ji PREMIERE PARTIE.
pour quelques esprits trop susceptibles, il cessera certainement de l'être dès que ces esprits voudront bien se mettre au courant des faits révélés par l'embryologie et par l'étude du préhistorique.
Par l'embryologie on verra que l'homme, comme tous les autres animaux, commence par être une simple cellule, qui se dédouble, et, par des segmentations successives, arrive à produire les divers organes du corps; tous ces oi^anes, et le ceneau lui-même, cet organe de la pensée, passent pendant ce développement par des formes qui sont identiques à celles que présentent, dans les mêmes phases d'évolution, le chien, le lapin, le rat, tellement que l'histoire du développement de l'homme se réduit à vérifier sur des embryons humains des faits constatés sur des embryons de lapins ou de moutons, matériaux d'étude dont nos laboratoires sont très facilement el très largement approvisionnés.
Par l'étude du préhistorique, nous verrons combien les premiers hommes, nos ancêtres absolument directs et cette fois bien incontestables, étaient peu de chose dans la nature. € Quand, dit Broca, l'homme, faible et chétif, errant et nu, sans industrie et presque sans aimes, traînait péniblement au milieu des forêts son existence famélique, lorsqu'il luttait chaque jour avec les grands pachydermes de l'époque quaternaire, lorsqu'il n'avait d'autre asile que les cavernes dont le grand ours fossile lui disputait la possession, il n'avait pas pour ses rivaux insoumis le superbe dédain qu'il professe aujourd'hui. D'innombrables siècles s'écoulèrent avant qu'il eût conquis assez de sécurité et assez de loisir pour se livrer aux spéculations métaphysiques. Mais devenu enfin le maître incontesté d'une partie de la terre, il s'est enivré de son triomphe; il a fini par se convaincre que tout avait été créé pour lui, les continents et les mers, les animaux el les plantes; .et non content de faire pivoter l'univers autour du grain de
sable qu'il habite, il a poussé l'orgueil jusqu'à assigner sa propre forme au Créateur... Soyons plus modestes; soyons plus justes surtout, et que notre amour-propre de grands seigneurs ne nous porte pas à insulter le pauvre peuple des animaux. Puisque c'est par notre raison que nous nous élevons au-dessus d'eux, montrons-nous raisonnables en reconnaissant en eux une intelligence qui est assez inférieure à la nôtre pour ne pas nous porter ombrage; et, quand le speclacle de notre grandeur nous enivrera au point de nous faire oublier notre nature, lisons et relisons cet admirable chapitre que Montaigne a intitulé V Apologie de Raymond Sebond; <:'esl la réfutation anticipée de la doctrine du règne humain, et nous y trouverons ces sages paroles qui me serviront de conclusion : c II y a des ordres et des degrés, mais c'est sous le visage d'une même nature » (Broca, Bulletins, 1866, p. 79).