‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 28 sur 87 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

LE TRANSFORMISME ET l'ESPÈCE HUMAINE

L'opinion qu'il y s entre les hommes et les singes un abîme ou une distance énorme, tandis que parmi les singes les différences sont petites, cette opinion doit être relégnée définitivement parmi les plus curieuses erreurs qui aient été dictées à la science par l'orgueil humain.

E. Dallt. {L'Ordre de* primatet et le transformisme. Soc. d'anlhrop. 19 noT. 1868.)

L'ordre des primaUi de Linné. — Cuvier; Tordre des bimanes et I*ordre des quadrumanes. — Élude anatomique de la main et do fHed. — Oweo et la classe des archencéphales, — Le Règne humain de divers auteurs. — Flourens: rintelligence et rinstinct. — Broca et les facultés cérébrales des singes.

Avant de passer en revue les précurseurs de Darwin, et d'entrer dans les détails de Tétude du transformisme, nous devons nous arrêter encore sur l'un des échelons de la classification animale, sur l'homme, dont il est pour le moins intéressant, puisque nous parlons ici au nom des études anthropologiques, d'examiner quelle doit être sa véritable place dans l'échelle des êtres ; nous verrons ainsi à quels singuliers écarts ont pu être entraînés les naturalistes qui pensent pouvoir employer une mesure différente lorsqu'il s'agit d'estimer la distance qui sépare en général les animaux les uns des autres, et celle qui sépare en particulier l'homme des autres animaux.

Nous avons vu que Linné divisait les vertébrés en classes, parmi lesquelles celle des mammifères, et qu'il divisait la classe des mammifères en ordres, parmi lesquels celui des primates. C'est dans l'ordre des primates qu'il plaçait Yhommey par conséquent à côté des divers genres de singes. Cette place, assignée à l'homme dans la classification, est déterminée avec une absolue rigueur, car, puisque l'homme possède une colonne vertébrale, il est impossible de ne pas en faire un vertébré; puisqu'il a des glandes mammaires, il est impossible de ne pas l'admettre parmi les vertébrés mammifères ; et, parmi les ordres que comprend la classe des mammilères, l'ordre seul des primates peut le recevoir, comme le démontrent une foule de conformations anatomiqiies connues de tous, sans qu'il soit besoin d'invoquer les caractères fournis par l'embryologie et de rappeler que le fœtus humain n'a ni un placenta zonaire comme les carnassiers, ni un placenta cotylédonaire comme les ruminants, ni un placenta diffus comme les pachydermes, mais bien un placenta discoïde comme les autres primates, comme les

smges.

Ce rapprochement de Thomme avec les singes ne pouvait guère froisser l'orgueil humain à l'époque de Linné, alors que la classification était regardée comme purement artificielle, propre seulement, selon le système de chaque auteur, à mettre de l'ordre dans les connaissances que le naturaliste devait coordonner pour les mieux embrasser d'un coup d'œil. Mais, à mesure que l'anatomie étant mieux étudiée on commença à entrevoir que la classification correspondait à quelque chose de réel dans les affinités des êtres, ce rapprochement des singes avec l'homme fait à l'image de Dieu, parut singulièrement blessant pour toutes les idées régnantes, et aussitôt on s'efforça de chercher des caractères permettant de séparer de plus en plus l'homme non seulement des

singes, mais même des autres animaux. Parmi ces tentatives, nous allons examiner seulement, et suivant leur gradation qui correspond du reste à l'ordre chronologique, celle de Cuvier qui fait de l'homme un ordre à part, celle d'Owen qui en fait une sous-classe, et enfin celle plus ancienne, mais développée surtout de nos jours, qui en fait un règne à part. Cuvier substitua à l'ordre des primates de Linné deux ordres distincts, celui des bimanes, qui comprend Thomme, et celui des quadrumanes, qui comprend les singes. Pour justifier cette distinction, il disait que l'homme est caractérisé par la présence de mains aux extrémités ou membres antérieurs et de pieds aux membres postérieurs, tandis que les singes auraient des mains aux membres postérieurs comme aux antérieurs. Au point de vue purement anatomique, cette distinction est absolument insoutenable; si Ton prend la disposition des os et des muscles de la main de rhomme pour établir le type de ce qu'on doit appeler une main, si l'on prend la disposition des os et des muscles du pied de l'homme pour établir le type de ce que l'on doit appeler un pied, en étudiant anatomiquement ces mêmes parties chez les singes, on voit qu'ils ont bien réellement des mains comme extrémités thoraciques et des pieds comme extrémités pelviennes. Aussi Cuvier passa-t-il légèrement sur les caractères anatomiques, pour baser essentiellement sa distinction sur des caractères physiologiques ; d'après lui, la main est caractérisée par l'usage qui en est fait pour la préhension, et, en rapport avec l'usage, le caractère de la main est de présenter un pouce opposable aux autres doigts. Or, pour ce qui est de la préhension, si les singes saisissent les objets avec le pied comme avec une main, il n'en est pas moins incontestable qu'ils ne se servent pas du pied comme organe du toucher, mais seulement pour se tenir, par exemple, à une branche d*arbre, ce qui est en rapport avec

leurs habitudes d'animaux grimpeurs, et ce qui rentre dans la fonction générale d'un pied, organe de locomotion, et non d'une main, organe de préhension pour le toucher; et à cet égard, quand même nous n'aurions pas le fait anatomique qui nous montre dans le pied de l'homme l'existence des muscles qui pourraient le faire servir à la préhension, nous avons un grand nombre d'exemples prouvant que le pied de Thomme, lorsqu'il n'est pas étoufTé, immobilisé et atrophié par l'usage des chaussures, peut devenir un instrument de préhension, témoins les cas si souvent cités des rameurs chinois, des résiniers des Landes, des peintres privés de bras*, témoin le bateleur Ledgewood, observé par Broca, et qui, né sans mains, exécutait avec son pied la plupart des actes que nous ne savons exécuter qu'avec la main, écrivait, dessinait, saisissait son rasoir, se rasait, ramassait une épingle, enGlait une aiguille, chargeait un pistolet et le tirait avec précision.

Quant au mouvement d'opposition du pouce aux autres doigts, considéré comme caractéristique de la main, il est parfaitement exact de dire qu'il n'existe aucune preuve que jamais, dans aucune race, dans aucune condition d'éducation, l'homme ait pu rendre son gros orteil opposable. Chez le bateleur Ledgewood, le gros orteil était utilisé par des mouvements de pince (abduction et adduction), par la flexion et l'extension; mais il n'était pas devenu opposable, c'est-à-dire capable de se retourner de manière à s'appliquer sur la pulpe plantaire des autres orteils; mais alors, si le pied de l'homme reste toujours bien un pied par le fait de non-opposition du gros orteil, il se trouve, comme l'a fait remarquer Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, que la main de beaucoup de singes cesse au même titre d'être une main,

1. Voy. Broca. L'ordre des primates, p. 4J {Mémoires d'anthropologie, t. JII, 1877).

ei que, par suite, ces animaux ne méritent plus le titre de quadrumanes ; ainsi, chez les atèles et les ériodes, l'extrémité du membre thoracique ne possède qu'un pouce rudîmentaire, parfois réduit à un simple tubercule sans ongle ; tandis que chez les ouistitis le pouce existe, mais n'est pas opposable et ne jouit que de mouvements d'abduction et d'adduction, lesquels sont même assez restreints. Il n'y a donc pas, à l'égard de l'opposition du pouce et du gros orteil, plus de différence entre l'homme et les singes, qu'il n'y en a entre les divers genres de singes eux-mêmes, et par suite ce caractère ne justifie pas une séparation de l'homme d'avec les singes.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait réellement une distinction fondamentale entre le pied et la main ; Broca, qui a étudié avec une merveilleuse clarté cette question, a montré qu'il faut surtout chercher cette différence essentielle dans les mouvements de totalité de l'extrémité du membre, dans ce qu'on appelle la supination et la pronation. Nous ne saurions développer ici cette intéressante étude, et nous renvoyons le lecteur au mémoire de Broca (op. cit.)^ auquel du reste nous avons emprunté la plupart des considérations précédentes ; qu'il nous suffise de dire que ce qui caractérise une main, c'est d'être portée par un segment de membre (avantbras) formé de deux os, dont l'un (radius) est mobile et tourne autour de l'autre (cubitus), tandis que ce qui caractérise un pied, c'est d'être porté par un segment de membre (jambe) formé de deux os (péroné et tibia) qui sont complètement immobiles l'un sur l'autre : la main présente les mouvements de pronation et de supination (dont les figures 1 et 2 donnent une idée suffisante), outre ceux de flexion, d'extension et de latéralité; le pied est absolument privé du passage de la pronation à la supination. A ce titre les mains des singes sont bien des mains, leurs pieds sont bien des pieds, et les

LE tRAKSPORHlSME ET L'KSPtCE aOUllNE. 6S

singes, comme l'homme, sont des bipèdes et des bimanes : il n'existe pas d'animaux méritant le titre de quadrumanes.

— Cm mliDet parties, k nuia miic la cnbllui. «t b nullU

Cuvier avait voulu faire de l'horame un ordre à part. Owen a voulu faire remonter plus haut la séparation de l'homme d'avec les animaux; il a voulu ériger l'espèce humaine au

MATiiâs DDV&L. — DarwJBume. 5

rang de sous-classe; à cet eiTet, il se base sur les dispositions de l'encéphale, et divise la classe des mammifères en quatre sous-classes : savoir, celle des archencéphales (cerveau supérieur, cette classe ne comprend que l'homme); gyrencéphales (cerveau à circonvolutions; tels les carnassiers, ruminants, etc.); lissencép haies (cerveau lisse), et ly encéphales {p^s de corps calleux réunissant les deux hémisphères). Pour distinguer le cerveau des archencéphales de celui des gyrencéphales supérieurs, Owen se base sur des différences bien peu accentuées, à savoir que chez l'homme seul le ventricule latéral du cerveau se prolongerait dans le lobe postérieur en une corne occipitale, dite cavité ancyroïde; que chez l'homme seul, il aurait un petit hippocampe; enfin, que chez l'homme seul le cerveau se prolongerait assez en arrière pour recouvrir complètement le cervelet.

Ce seraient là des caractères auxquels on aurait peine à attacher une importance telle que de baser sur eux la distinction de l'une des sous-classes des mammifères. Mais là n'est même pas la question : la question est de savoir si ces caractères existent réellement, si ces différences, si petites soient-elles, distinguent en effet le cerveau de l'homme d'avec celui des singes les plus élevés. Or, il faut le dire hardiment, il n'en est rien : les singes, au moins pour ce qui est des anthropoïdes, présentent toutes ces particularités considérées à tort comme propres à l'homme, et lorsqu'on voit, par exemple, que dès 1821 Tiedmann avait représenté et reconnu la corne occipitale du ventricule latéral chez les singes, que Gratiolet a constaté chez le chimpanzé l'existence d'un petit hippocampe rudimtntaire, on se demande si c'est par ignorance de ces faits si bien connus, ou en les supprimant sans aucune justification, que le professeur Owen, en 1857, vint poser son prétendu caractère distinctif entre les archencéphales et les gyrencéphales simiens. Dès 4860, à la

réunion de l'Association Britannique à Oxford, Huxley se vil contraint de donner à Owen un démenti direct et sans réserve.

Pour la suite de cette vive controverse, dans laquelle le beau rôle n'est certes pas resté à Owen, nous renvoyons aux pages émues où Huxley en a retracé l'histoire* ; il nous suffit de savoir (jue la tentative d'Owen est encore bien moins justifiée que celle de Guvier.

Les anatomistes sont donc revenus à placer, comme l'avait fait Linné, l'homme et les singes dans un seul et même ordre, celui des primates. Depuis la publication des belles leçons de Broca sur ce sujet {VOrdre des primates^ mémoires d'Anthropologie, t. ni), il ne saurait plus y avoir de doutes à cet égard; l'homme diffère moins des singes en général et des anthropoïdes en particulier, que ces animaux ne diffèrent entre eux : l'homme et les singes, appartenant à la classe des mammifères, forment donc dans cette classe un seul ordre, celui des primates ; cet ordre a été divisé en cinq familles : l*" les lémuriens (lemur, loris, indri, etc.); 2* les cébiens (atèle, eriode, ouistiti, etc.); 3" les pithéciens (semnopithèque, guenon, magot, etc.); 4* les anthropoïdes (gorille, chimpanzé, orang, gibbon), et 5** les hominiens; cette dernière famille, à l'inverse des précédentes, ne contient qu'un seul genre représenté par l'homme^ et caractérisé notamment par son attitude verticale et sa marche exclusivement bipède.

Tel est le résultat auquel arrivent les anatomistes, et il semble qu'en fait de classification le dernier mot doive rester

1. H. Huxley. La place de l'homme dans la nature (Trad. fr. par E. Dallt. Paris, 1S68); page 256 : « En sorte, dit Huxley, que la question se présente 80U8 la forme suivante : Non seulement ce que j'ai avancé est d*accord avec les doctrines des savants anciens et avec celles des anatomistes les plus récents, mais je suis tout prêt à le démontrer sur le premier singe venu, tandis que les assertions du professeur Owen sont non seulement diamétralement opposées à toutes les autorités anciennes et nouvelles, mais elles n*ont été, et j'ajoute, ne peuvent être appuyées sur une seule préparation qui les justifie. »

à l'anatomie (dont l'embryologie fait partie, cela va sans dire). En botanique, l'irritabilité exquise de la sensitive n'a pas empêché qu'on ne fit un mimosa de cette légumineuse, et qu'elle ne fût placée avec les espèces insensibles au tact. L'aldrovande, l'utriculaire, la dionée, etc., ont été décrites et classées sans qu'il fut besoin de faire intervenir les particularités curieuses et exceptionnelles qui se rattachent à leur histoire. En zoologie, les classifications ne se sont aucunement préoccupées de l'instinct du castor, ni de celui des abeilles, des fourmis, etc., si ce n'est pour faire connaître les instruments dont ils se servent. Le naturaliste veut voir et toucher.

Ce n'est cependant pas ainsi qu'ont pensé divers auteurs auxquels le voisinage des singes paraissait décidément humiliant pour l'homme, et alors ils ont, pour ce qui est de la place de l'homme, laissé de côté les caractères anatomiques qui leur servaient pour classer les animaux ; pour le roi des animaux, il fallait, paralt-il, un autre poids et une autre mesure : on a pris comme caractère les facultés intellectuelles et morales, et on s'en est servi pour faire de l'homme plus qu'Un ordre, plus qu'une classe, plus qu'un embranchement; on en fait un règne dans le monde organisé : à côté du règne végétal et du règne animal, nous avons eu le règne humain .

Ehrenberg avait déjà employé l'expression du règne humain, mais c'est Isidore Geoffroy Saint-Ililaire qui s'est le plus laborieusement efforcé d'élever, sous ce nom, un rempart infranchissable entre l'homme et les animaux. Pour lui cette division est justifiée parce que l'homme se distingue des animaux par son intelligence. Malheureusement Isidore Geoffroy Saint-IIilaire n'a pas prouvé que les animaux n'aient ni intelligence ni pensée, et aujourd'hui c'est le contraire qui est prouvé pour tout le monde, car, en dehors de ce que

nous pouvons constater sur nos animaux domestiques, les merveilleuses observations faites sur les fourmis ont montré que ces animaux, si inférieurs en apparence, se livrent à des opérations intellectuelles très semblables à celles dont nous sommes si fiers. 11 faut n'avoir jamais vu de près des animaux, il faut être aussi étranger à leurs modes de conduite qu'à ceux des habitants d'un autre globe, pour nier les preuves d'intelligence qu'ils donnent à tout instant. Il faut n'avoir jamais vu un chien qui, suivant une piste, rencontre un carrefour, s'arrête, hésite un instant entre les trois routes qui s'ouvrent devant lui, cherche la piste sur l'une d'elle, puis sur la seconde, et, s'il ne la trouve ni sur l'une ni sur Tautre, s'élance sans nouvelle hésitation sur la troisième route, comme exprimant par cet acte même le dilemme que celui qu'il recherche, ayant dû passer par Tune des trois routes, s'il n*a pris aucune des deux premières, a dû nécessairement s'engager dans la troisième. C'est là du reste une question sur laquelle nous reviendrons, puisque, devant passer en revue les diverses applications du transformisme, nous aurons à rechercher si les fonctions cérébrales de l'homme dérivent de celles des animaux, comme son organisation anatomique dérive de leur organisation. Mais il est dès maintenant évident, pour le physiologiste, bien entendu, qu'entre les fonctions cérébrales de l'un et celle des autres il n'y a que des différences de degré et non des différences de nature.

Flourens l'avait bien compris, du moins pour les animaux supérieurs; aussi accorde-t-il l'intelligence aux vertébrés, tandis qu'il n'accorde que l'instinct aux invertébrés; de sorte, comme le faisait remarquer Broca, que les partisans du règne humain, d'après l'intelligence, seraient ainsi amenés à créer un nouveau règne pour les seuls invertébrés. Mais combien est obscure chez Flourens la distinction qu'il

s'efforce de faire entre Tinstinct et Tintelligence (nous verrons plus tard qu'on peut déflnir l'instinct comme une manifestation intellectuelle devenue héréditaire); ainsi Flourens se prend quelquefois à donner de l'intelligence aux invertébrés, et, pour éviter de se contredire, il est obligé de recourir à une sorte de restriction mentale : < Il y a, dit-il, dans l'araignée, l'instinct machinal qui fait la toile, et l'intelligence (l'espèce d'intelligence qui peut être dans une araignée) qui l'avertit de l'endroit déchiré, de l'endroit où il faut que l'instinct agisse. > c Je demanderai volontiers, dit Broca après avoir cité ce passage*, je demanderai à M. Flourens comment il fera pour distinguer de Tintelligence cette chose qu'il est obligé de reconnaître chez l'araignée, et qu'il désigne malgré lui sous le nom d'intelligence. Cette intelligence, sans doute, n'égale pas celle d'un membre de l'Institut, mais elle suffit à faire de la toile, et c'est déjà quelque chose. »

Ainsi ce n'est pas l'intelligence, considérée d'une manière générale, qui pourra jamais servir de caractère pour séparer l'homme de tous les autres animaux et en faire un règne à part. Mais les partisans dû règne humain ne s'avouent pas vaincus pour cela. En parcourant les BtUletins de la Société d'anthropologie pour l'année 4866, époque à laquelle celte question fut l'objet, dans la Société, de discussions tout à fait mémorables, rien n'est plus intéressant que de voir les diverses facultés intellectuelles qui furent, une à une, invoquées comme devant, chacune à elle seule, servir de caracté* ristique au règne humain, et que de voir surtout avec quel merveilleux bon sens ces prétendues barrières furent renversées par Broca. Les uns, avec Flourens, distinguaient essen-

l.firoca. Discours sur l'homme et les animaux (Bullet. delà Soc. d*Anthr(h pologie, 1866, p. 66).

tiellement rhomme des animaux en ce que, disaient-ils, ces derniers n'ont pas t la réflexion^ cette faculté suprême qu'a l'esprit de Thomme de se replier sur lui-même et d'étudier l'esprit » .

Il est possible, répond Broca, que la réflexion, ainsi définie, manque chez les animaux, comme chez la plupart des hommes; cela serait d'autant moins surprenant que cette définition a été faite exclusivement en vue de la distinction à établir. Mais si, comme je le crois, la réflexion est cette faculté en vertu de laquelle nous délibérons, dans certains cas, le parti à prendre, il n'est pas difficile de montrer que les animaux en sont doués comme nous. D'ailleurs M. Plourens reconnaît qu'ils ont c une certaine espèce de réflexion, mais pas celle, dit-il, que j'ai définie l'action de l'esprit sur l'esprit > {BxilleiinSj 1866, p. 67). D'autres ont dit que la pitié est un caractère distinctif du genre humain, et que l'homme seul est capable de compassion. Or, répond Broca, qu'on lise sur ce point, dans Huber^, les descriptions home- p tiques des batailles sanglantes que se livrent souvent les fourmis : on y verra que si, dans ces grandes luttes, il y a des vainqueurs et des vaincus, des triomphateurs et des prisonniers, il y a aussi des morts et des blessés, et que ceux-ci ne sont pas abandonnés, et qu'on les emporte hors du champ de bataille pour les soustraire à la fureur aveugle des combattants ; on y verra que les ambulances ne sont pas d'invention humaine, et que si nous commençons à peine, en Europe, à comprendre tout le respect dû aux blessés, les fourmis donnent depuis longtemps, à cet égard, des exemples bons à méditer. On a dit que l'homme seul sait douter et vouloir ; mais on a vu un chien hésiter entre deux routes? Or, quand il hésite, croit-on qu'il ne doute pas? On a surtout caractérisé l'animal par sa prétendue inaptitude au perfectionnement; mais est-il besoin de rappeler que certaines races

humaines inférieures se sont fait remarquer jusqu^ici par une absence complète de perfectibilité? Au contraire, combien nos animaux domestiques ne se montrent-ils pas susceptibles d'éducation? Et les animaux sauvages également, témoin les oiseaux des lies de TOcéan, qui apprennent à éviter l'homme, et chez lesquels cette action, d'abord accomplie par degrés, à mesure qu'ils ont appris à redouter l'approche d'un ennemi jusque-là inconnu, se transforme, au bout d'un certain nombre de générations, en un instinct héréditaire*.

Enfin, tant on a cherché des arguments un peu partout, nous voyons, à propos de la liberté, proposée comme caractéristique essentielle de l'homme, Fiourens soutenir, en citant Bossuet, que l'homme est seul assez libre pour se suicider, c Quant à moi, répond Broca, il ne me parait nullement prouvé que l'animal soit incapable de se suicider, et Ton a même cité un certain nombre de cas à l'appui de l'opinion contraire; mais quand cela serait, il ne faudrait pas oublier que les dix-neuf vingtièmes des suicides sont dus à un état d'aliénation ou perte de liberté. »

Dans tout cela, on a trop oublié de tenir compte des facultés des races humaines inférieures; on a toujours comparé aux animaux l'homme civilisé, parce qu'on gardait dans la pensée comme un reste de cette thèse si chère aux philosophes du xviu* siècle , à savoir que l'homme de la nature, l'homme primitif, était un être parfait, à mœurs douces, à

1. Dans ces deux dernières années la Revue icientifique a ouvert ses colonnes à une sorte d'enquête sur l'intelligeace des animaux; on y trouvera, presqae dans chaque numéro, des séries de faits infiniment plus démonstratif que ceux quft nous venons de rappeler et que ceux que nous citerons plus loin. Nous signalons particulièrement au lecteur les numéros des 17 mai, ô juillet, SO septembre et 4 octobre 1884. — V6y. aussi J. Fischer, Études psychologiques ncr les singes {Revue des sciences naturelles , Montpellier, n** do mars 1884, p. 336).

sentiments simples mais élevés, tels qu'on pouvait les supposer chez un être sorti tout achevé des mains du Créateur. Les connaissances acquises sur les races primitives actuelles, et la parfaite similitude démontrée entre ces races et l'homme préhistorique, ancêtre des peuples civilisés, tout cela a singulièrement changé la manière de voir pour tous ceux qui jugent d'après la réalité objective et non d'après de simples conceptions idéales; à cet égard, il a fallu reconnaître que pour les facultés intellectuelles, la distance est bien plus immense en un Newton et un sauvage qu'entre un sauvage et un singe.

Et cela est vrai, non seulement pour les facultés intellectuelles proprement dites, pour celles des hommes de génie, mais même pour les plus simples sentiments affectifs et moraux; qu'on se rappelle le sauvage dont parle l'ancien navigateur Byron (Dai^win, Descendance de Vhomme^ p. 67), qui écrasa son enfant contre un rocher, parce qu'il avait laissé tomber un panier plein d'oursins; qu'on pense à la femelle du Boschîman, de l'Australien, de l'Indien du Paraguay, qui pratique l'infanticide; qu'on se rappelle la description que nous donne Fitzroy de ces Fuégiens assis en rond : ils ont saisi une vieille femme de leur troupe, ils lui tiennent la tète au-dessus de Tépaisse fumée d'un feu de bois vert, et l'étranglent; puis ils dévorent sa chair morceau par morceau, sans en excepter le tronc.

Et alors qu'on se reporte aux détails suivants donnés par Darwin sur les singes {Descendance de Vhommey p. 72) : «Nous voyons chez eux, dit-il, l'alfection maternelle se manifester dans les détails les plus insignifiants; ainsi Rengger a vu un singe américain (un cebii^) chasser avec soin les mouches qui tourmentaient son petit; Duvaucel a vu un Hylobate qui lavait la figure de ses petits dans un ruisseau. Les guenons, lorsqu'elles perdent leurs petits, éprouvent un

tel chagrin qu'elles en meurent. Les singes, tant mâles que femelles, adoptent toujours les singes orphelins et en prennent les plus grands soins. Un babouin femelle, remarquable par sa bonté, adoptait non seulement les jeunes singes d'autres espèces, mais encore volait des jeunes chiens et des jeunes chats qu'elle emportait partout avec elle. Un petit chat ayant égratigné sa mère adoptive, celle-ci, très étonnée du fait, et très intelligente, examina les pattes du chat, et, sans autre forme de procès, enleva aussitôt les griffes avec ses dents. Un gardien du jardin zoologique de Londres me signala une vieille femelle babouin {cynocepha^ lus chacma), qui avait adopté un singe Rhésus. Cependant, lorsqu'on introduisit dans sa cage deux jeunes singes, un Drill et un Mandrill, elle parut s'apercevoir que ces deux individus, quoique spécifiquement distincts, étaient plus voisins de son espèce; elle les adopta aussitôt et repoussa le Rhésus. Ce dernier, très contrarié de cet abandon, cherchait toujours, comme un enfant mécontent, à attaquer les deux autres jeunes toutes les fois qu'il le pouvait sans danger, conduite qui excitait toute l'indignation de la vieille guenon. » Encore un mol à propos de la curiosité^ dont on a beaucoup parlé, même dans ces toutes dernières années, comme d'un des traits dislinctifs du caractère humain. « Beaucoup d'animaux, dit Darwin, font preuve de curiosité. Cette aptitude leur est même quelquefois nuisible, comme par exemple lorsque le chasseur les distrait par des feintes et les attire vers lui en affectant quelque attitude extraordinaire. Je l'ai observée pour le cerf; il en est de même pour le chamois, si méfiant cependant, et pour quelques espèces de canards sauvages. Brehm nous fait une description intéressante de la terreur instinctive que ses singes éprouvaient à la vue des serpents; cependant, leur curiosité était si grande, qu'ils ne pouvaient s'empêcher de temps à autre de rassasier, pour

ainsi dire, leur horreur, d'une manière des plus humaines, en soulevant le couvercle de la boîte dans laquelle les serpents étaient enfermés. Très étonné de ce récit, je transportai un serpent empaillé et enroulé dans Tenclos des singes au Jardin zoologique, où il provoqua une grande effervescence; ce spectacle fut un des plus curieux dont j'aie jamais été témoin. Trois Cercopithèques étaient tout particulièrement alarmés; ils s'agitaient violemment dans leurs cages en poussant des cris aigus, signal de danger qui fut compris des autres singes. Je plaçai alors le serpent empaillé dans Tun des grands compartiments. Au bout de quelques instants, tous les singes formaient un grand cercle autour de l'animal, qu'ils regardaient fixement; ils présentaient alors l'aspect le plus comique. Mais ils étaient surexcités au plus haut degré; un léger mouvement imprimé à une boule de bois, à demi cachée sous la paille, et qui leur était familière comme leur servant de jouet habituel, les fit décamper aussitôt. Ces singes se comportaient tout différemment lorsqu'on introduisait dans leurs cages un poisson mort, une souris, une tortue vivante, car, bien que ressentant une certaine frayeur, ils ne tardaient pas à s'en approcher pour les examiner et les manier. Je mis alors un serpent vivant dans un sac de papier mal fermé que je déposai dans un des plus grands compartiments. Un des singes s'en approcha immédiatement, entr'ouvrit le sac avec précaution, y jeta un coup d'œil, et se sauva à l'instant. Je fus alors témoin de ce qu'a décrit Brehm, car tous les singes, les uns après les autres, la tête levée et tournée de côté, ne purent résister à la tentation de jeter un rapide regard dans le sac, au fond duquel le terrible animal restait immobile. »

On a souvent affirmé qu'aucun animal ne se sert d'outils ; cette question fut discutée en 1866 à la Société d'anthropologie. Voici ce que répond plus récemment Darwin. Rappe-

76 PREXIÊRB PARTIE.

Ions d'abord que, aujourd'hui, la science de rhomme préhistorique nous a complètement informés sur la nature des outils dont se servaient les premiers hommes ; avant la pierre polie, c'était la pierre taillée; avant celle-ci, la pierre éclatée par le feu ; et sans doule, avant la pierre dont on avait provoqué l'éclatement, l'homme avait dû se servir simplement de la pierre telle qu'il la trouva dans le sol. c Or, dit Darwin {op. cit.^ p. 85), à l'état de nature le chimpanzé se sert d'une pierre pour briser un fruit indigène à coque dure, ressemblant à une noix. Rengger enseigna facilement à un singe américain à ouvrir ainsi des noix de palme ; le singe se servit ensuite du même procédé pour ouvrir d'autres sortes de noix ainsi que des boites. Un autre singe, auquel on avait appris à soulever le couvercle d'une grande caisse avec un bâton, se servit ensuite d'un bâton comme d'un levier pour remuer les corps pesants, et j'ai, moi-même, vu un jeune orang enfoncer un bâton dans une crevasse, puis,

I e saisissant par l'autre bout, s'en servir comme d'un levier. On sait que, dans l'Inde, les éléphants apprivoisés brisent des branches d'arbres et s'en servent comme de chassemouches ; or, on a observé un éléphant sauvage qui avait la même habitude... Au Jardin zoologique, un singe, dont les dents étaient faibles, avait pris l'habitude de se servir d'une pierre pour casser les noisettes ; un des gardiens m'a affinaé que cet animal, après s'en être servi, cachait la pierre dans la paille, et s'opposait à ce" qu'aucun autre singe y touchât.

II y a là une idée de propriété, idée qui, du reste, est commune à tout chien qui possède un os, et à la plupart des oiseaux qui construisent un nid > {op. ciL^ p. 86).

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