‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 40 sur 87 · GOETHE, DUGHESNE ET NAUDIN · texte numérisé non relu

GOETHE, DUGHESNE ET NAUDIN

mammifères, d'après le seul fait que ces derniers possèdent, tandis que l'homme ne posséderait pas d'os intermaxillaire ou os incisif. Mais Gœthe, procédant d'abord par raisonnement et analogie, en partant de ce fait que l'homme possède des dents incisives comme les autres mammifères, conclut que l'os intermaxillaire qui porte ces dents devait aussi se r encontrer chez lui. Procédant alors par des recherches de détail, il constata que chez l'embryon humain cet os est reconnaissable à première vue, mais qu'il se soude ensuite, de très bonne heure, avec les maxillaires supérieurs, ne restant distinct que dans des cas très exceptionnels. 11 reconnut même la part que la non soudure de cet os prend à l'apparition de certaines difformités de la face. « Le bec-delièvre, dit-il {Op. cit. y Ch. Martins, p. 92), et surtout le bec de-lièvre double, sont des indications de l'os incisif. Dans le bec-de-lièvre simple, la suture moyenne qui réunit les deux moitiés reste béante; dans le bec-de-lièvre double, l'os incisif se sépare de la mâchoire supérieure, et, comme toutes les parties de l'économie sont liées entre elles, la lèvre se fend en même temps. »

On voit par ces divers exemples, combien toutes les recherches de Gœthe en sciences naturelles se rattachent intimement à ce qui fait l'objet essentiel des études transformistes actuelles, et sur combien de points les résultats auxquels il est arrivé concordent avec la doctrine de l'évolution. Gœthe a-t-il réellement et explicitement été un précurseur de Darwin? Il faut répondre affirmativement à cette question, si l'on tient compte des nombreux passages, où, à la suite d'études plus ou moins de détail, il formule ses conceptions générales. Sans doute il n'a pas publié de traité sur l'origine des espèces, sur l'adaptation, sur les influences du milieu, sur les rapports des formes paléontologiques avec les formes actuelles, mais partout, aussi bien dans ses

œuvres poétiques que dans ses mémoires scientifiques, nous le voyons aborder et résoudre dans un sens transformiste les questions d'origine et de parenté des organismes. Quelques exemples à Tappui ne seront pas ici inutiles, puisque récemment, en Allemagne même, la valeur de Gœthe comme naturaliste a été singulièrement rabaissée.

S'agit-il d'abord de la recherche des causes naturelles en morphologie comparée, et de la futilité des explications fournies par la doctrine des causes finales? « Dans les sciences naturelles, dit Gœthe (Op. cit.^ éd. Charles Martins, p. 65), on partait de principes dont la vérité n'était pas assez établie. Les uns s'en tenaient platement aux faits matériels sans les féconder par la réflexion; les autres cherchaient à sortir d'embarras au moyen des causes finales. Les idées religieuses étaient un obstacle du même genre et de la même force. On voulait faire servir les phénomènes de la nature organique à la plus grande gloire de Dieu... >

S'agit-il de l'uniformité de type primitif entre les animaux d'un même embranchement? a Nous pouvons donc soutenir hardiment, dit-il (/btd., p. 66), que les êtres organisés les plus parfaits, savoir les poissons, les reptiles, les oiseaux et les mammifères, y compris l'homme qui est à leur tête, sont tous modelés sur un type primitif, dont les parties toujours les mêmes, et variant dans les limites déterminées, se développent ou se transforment encore tous les jours par la génération. >

Et quant aux causes de ces transformations, < si l'on demande, dit-il (7&t(f., p. 31), quelles sont les circonstances qui déterminent une destination si variable, nous répondrons que les modificateurs ambiants agissent sur l'organisme, qui s'accommode à leur influence. De là sa perfection intérieure et l'harmonie que présente l'extérieur avec le monde objectif, i Et ailleurs (dans une pièce de vers sur la métamorphose des

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animaux') : « Toutes les parties se modèlent d'après les lois étemelles, et toute forme, fût-elle extraordinaire, révèle en soi le type primitif. La structure de Tanimal détermine ses habitudes, et le genre de vie, à son tour, réagit puissamment sur toutes les formes. Par là se révèle la régularité du progrès, qui tend au changement sous la pression du milieu extérieur. »

S'agit-il enfin de la géologie, c'est-à-dire de la théorie de Guvier, théorie des révolutions du globe, substituant, la doctrine des créations successives à toute idée de transformation graduelle et d'évolution continue, nous trouvons dans Gœthe un adversaire décidé des révolutions violentes et périodiques, etun partisan de la théorie d'un développement lent et ininterrompu de la terre et de ses systèmes de montagnes, f Ce qu'il y a, dans la doctrine de Guvier, de violent, de saccadé, répugne à mon esprit, disait-il, car ce n'est pas là une chose conforme à la nature. 11 en sera ce qu'il pourra, mais il sera dit que j'ai maudit cet abominable fatras des créations renouvelées. Et un de ces jours il surgira un homme qui aura le courage de rompre en visière à cette folie acceptée de tout le monde*. >

Enfin Gœthe doit être classé parmi les partisans du transformisme en raison même de l'intérêt si vif qu'il prêta à la discussion pendante entre Guvier et Etienne Geoffroy-Saint- Hilaire. Les pages dans lesquelles il a tracé jour par jour les phases de cette lutte mémorable, sont les dernières que Gœthe ait écrites : c C'est, dit Haeckel, le testament de notre plus grand poète et de notre plus grand penseur, et c'est

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