Numéro du 16 décembre
GCETUE, DUCHESNE ET NÂUDIN. 169
silion, mais de la rendre acceptable et surtout de la démontrer. Tout homme affranchi des préjugés dogmatiques enfantins, et tant soit peu au courant des résultats de la paléontologie, doit, s'il se met à réfléchir sur l'origine des êtres vivants, rencontrer tout d'abord l'idée qu'ils sont arrivés peu à peu, par un développement progressif, à leur état de perfection. En supposant même que des hommes comme Cuvier, Jean MuUer, Agassiz, ne seraient pas arrivés d'eux-mêmes à cette idée, encore faut-il admettre qu*ils l'ont connue, puisqu'ils l'ont combattue. » Sans doute, mais le titre glorieux de Goethe, c'est précisément d'avoir défendu les idées philosophiques et d'être rangé parmi les partisans pré-darwiniens du transformisme.
Quant à la cause de cette singulière boutade de Du Bois- Reymond contre Goethe naturaliste, c'est sans doute d'une part que son compatriote Haeckel s'était, en diverses circonstances, efforcé de placer Gœthe à côté de Lamarck parmi les principaux précurseurs de Darwin, et que Du Bois- Reymond, éprouvait sans doute le besoin d'apprécier les choses autrement que Haeckel ; c'est d'autre part que Gœthe, dans toutes ses œuvres scientifiques, s'était montré plein d'admiration pour les savants français, se plaisant à proclaclamer c Tesprit large et indépendant » qui avait présidé à leurs travaux (Op. a7., p. 181), et que Du Bois-Reymond, trop connu par son hostilité envers la science française, a éprouvé le besoin d'étendre rétrospectivement ses sentiments jusque sur celui qui avait marqué tant d'intérêt pour Geoffroy-Saint- Hilaire et suivi si ardemment sa lutte contre Cuvier.
Avec Gœthe nous avons terminé la liste, assez courte, des précurseurs classiques de Darwin, c'est-à-dire de ceux qui ont occupé dans la science une position telle que leurs doctrines, alors même qu'elles n'étaient pas admises, n'en de-
vaient pas moins continuer à figurer dans Thistoire de la science : de ceux-là Darwin a pu et dû s'inspirer ; de ceuxlà on peut dire qu'il a repris la tradition, en pénétrant plus, avant dans la voie qu'ils avaient si glorieusement ouverte. Mais à côté de ces précurseurs classiques, d'autant plus connus qu'ils avaient été combattus, se range toute une série de précurseurs ignorés de leurs contemporains, c'està-dire d'hommes qui, dans des ouvrages tout à fait spéciaux, parfois techniques, ont, à côté de leurs études pratiques, placé quelques passages où les idées transformistes furent très clairement exprimées mais restèrent absolument sans écho. La plupart du temps ces passages n'ont été relevés qu'ultérieurement, après que Darwin eut publié la première édition de son Origine des espèces, c'est-à-dire alors que la question du transformisme était revenue victorieusement à l'ordre du- jour, et que l'esprit de tous, même de ceux qui s'étaient le plus étroitement spécialisés dans une branche des sciences naturelles, était en éveil sur les rapports de la question générale avec cette branche spéciale. La plupart de ces précurseurs ainsi retrouvés étaient des botanistes, plus ou moins adonnés à l'horticulture : et, comme le botaniste et l'horticulteur sont, peut-être plus que dans toute autre branche des sciences naturelles, en présence de faits relatifs aux variations des formes spécifiques, aux embarras que causent les mauvaises espèces en classification, et aux résultats obtenus par un choix déterminé des sujets reproducteur, nous voyons les auteurs en question énoncer non seulement des théories transformistes, mais encore entrer dans l'explication des transformations en indiquant le rôle joué par la sélection naturelle ou la sélection artificielle; il ne manque la plupart du temps à ces théories, pour être absolument complètes, que d'expliquer le mécanisme Je la sélection naturelle par le fait de la lutte pour l'existence.