‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 43 sur 87 · GOETHE, DUGHESNE ET NAUDIN · texte numérisé non relu

GOETHE, DUGHESNE ET NAUDIN

Ainsi Alph. de Candolle, dans une intéressante brochure publiée après la mort de Darwin S signale « l'existence d'un ouvrage, bien curieux, dit-il , plus ancien que ceux de Lamarck, et dont personne jusqu'ici n'a parlé, si ce n'est pour les choses secondaires qui s'y trouvent. i> Cet évolutioniste complètement oublié est Duchesne, auteur d'une Histoire naturelle des fraisiers, publiée en 1766.

Duchesne était horticulteur et professeur d'histoire naturelle dans un collège. Ayant semé des graines du fraisier sauvage, dit des bois, qu'il avait recueillies autour de Versailles, il vit, à sa grande surprise, que parmi les pieds obtenus, il s'en trouvait qui se faisaient remarquer par la présence d'une seule foliole, au lieu des trois qui caractérisent d'ordinaire les feuilles de l'espèce. Il sema des graines de ces individus singuliers, qui donnèrent la même forme, laquelle, ainsi fixée par des choix successifs, s'est conservée depuis. Les botanistes nomment ce nouveau fraisier Fragfaria monophylla.Duchesne partit de ce fait et d'autres qu'il avait observés dans la culture, pour raisonner, d'une manière très profonde, sur les formes nouvelles plus ou moins héréditaires, et sur ce qu'on peut appeler espèce, race, variété. Il estime que beaucoup de formes désignées comme espèces sont des races, dont l'origine peut être constatée ou au moins présumée, et il émet à ce propos des considérations singulièrement profondes, qui sont autant d'aphorismes consacrés par le transformisme contemporain. Ainsi, en parlant de la classification des espèces, genres et familles, il dit : c L'ordre généalogique est le seul que la nature indique, le seul qui satisfasse pleinement l'esprit; tout autre est arbitraire et vide. > Plus loin il joint l'exemple au précepte et il tente de donner un arbre généalogique des fraisiers, construit d'après.

1. Alph. de GandoUe, Darwin considéré au point de vue des causes de son succès et de Vimportance de ses travaux, 2* édit., Paris, 1882.

les descendances qu'il connaissait ou présumait. Or, comme le fait remarquer Alph. de CandoUe, personne jusqu'à ce jour n'avait fait attention aux idées émises par Duchesne, à ce point qu'un biographe consciencieux (Silvestre : Notice sur A. N. Duchesnej lue à la Société royale d'agriculture; Mémoires 4827, 1. 1, p. 129), en prononçant l'éloge public de Duche^ne. ne fait aucune allusion à ses idées transformistes et à leur haute portée philosophique*.

1. L* histoire naturelle des fraisiers^ de Dachesne, a été publiée à Paris en 1766. Ce livre, devenu rare, mérite Tattention. Dès les premières pages de son livre, Duchésne aborde son sujet, et son style est d'une simplicité magistrale: « La curiosité d'élever de graine une plante qu'on ne sème presque jamais m'a procuré le hasard heureux d'en gagner une race nouvelle née à Versailles en 1761. Ce phénomène, m'attachant particulièrement à examiner les fraisiers, m'a conduit à une autre découverte : J'ai vu que tous ne sont pas hermaphrodites parfaits ; quMl y en a où la puissance des sexes est séparée, etc. »

Voici en quels termes Duchésne décrit la production du Fragaria monoi^Ua (ou Fraisiers de Versailles) : a Le premier individu est né en 1761 dans un certain nombre de graines de fraisiers des bois cultivés que j'avais semées et qui toutes ont produit des individus semblables, hors celle-ci seule, à celui qui les avait formées. Les graines semées en 176i et 1765 ont reproduit des individus semblables à ce premier, excepté trois ou quatre seulement... •

Plus loin, étudiant les espèces séparées géographiquement, il dit, à propos du Fragaria virginea. « Quelque dissemblable que ce fraisier paraisse d'avec le fraisier des bois, comme il ne s'y trouve pas do différences essentielles, il ne paraît pas impossible qu'il en ait pris naissance. Les changements qui lui sont arrivés peuvent être l'efTet du terrain et du climat de l'Amérique, ce qui est d'autant plus probable que l'on observe aussi plusieurs changements dans les animaux de notre continent qui se retrouvent dans l'autre. »

Enfin nous devons citer le passage suivant de ses conclusions: « L'ordre généalogique est donc lo seul que la nature indique (pour la classification), le seul qui satisfasse pleinement l'esprit, tout autre est arbitraire et vide d'idées. J'ai eu soin, à chacune des races de fraisier, d'indiquer ce qui m*a paru vraisemblable à cet égard ; mais je n'ose me flatter d'avoir toujours rencontré juste. Il faudrait, pour le bien faire, avoir des connaissances précises et certaines du pays natal de chaque fraisier, ou bien du temps où il a été élevé de graine, et de quel autre fraisier provenait cette graine; j'ai fait voir combien on manquait encore de lumières sur tout cela. C'est par cette raison que je me suis permis de donner mes conjectures ; en voici les résultats. La forme d'arbre généalogique les rendra encore plus sensibles et en fera mieux saisir l'ensemble... I {Revue scient.y 12 janv. iBU, n* 2, p. 53).

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