‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 47 sur 87 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

L'étonnement vient souvoat de ce qu'on suppose plusieurs prodiges où il n'y en a qu'un ; de co qu'on imagine, dans la nature, autant d'actes particuliers qu'on nombre do phénomènes... L'indépendance absolue d'un seul fait est incompatible avec l'idée de tout ; et sans do tout, plus de philosophie.

Diderot (De l'interprétation de la nature).

Données nouvelles de la géologie : Gh. Lyell et la théorie des causes actuelles. — Ancienneté de Thomme. — Age de la vie sur la terre. — Progrès de l'embryologie: G.-F. Wolff. — Serres: parallèle entre Torganogénie et Fanatomie comparée.

f Lamark, dit Alph. de Candolle {Op. cit. y p. 11), aurait eu dix fois plus de mérite qu'il ne serait pas parvenu à faire pencher la balance du côté du transformisme. > C'est qu'en effet les idées nouvelles ne pouvaient trouver droit de cité à côté et au milieu de doctrines telles que celles de la préexis-

tence des germes ou des révolutions du globe. Nous allons donc examiner comment, à ces doctrines éminemment favorables aux idées théologiques, ont succédé, dans le courant du présent siècle, des théories à la fois plus conformes à la nature des choses et entièrement d'accord avec le transformisme, dont elles ont préparé l'avènement.

D'autre part, en même temps que les conditions de miheu indispensable au triomphe des idées nouvelles, il fallait que l'homme dans lequel allaient se personnifier ces idées fùl autre chose qu'un spécialiste confiné dans un champ restreint des sciences naturelles, comme Duchesne ou Naudin; il fallait un naturaliste qui eût également cultivé la zoologie, la botanique et la géologie, afin qu'il pût réunir en un faisceau homogène tous les éléments de démonstration empruntés à chacune de ces sciences. C'est en passant rapidement en revue la biographie de Darwin et la liste de ses recherches et publications spéciales que nous verrons comment a été réalisée en lui cette seconde condition de succès.

Parmi les conditions de milieu faites au transformisme par les progrès scientifiques, il faut certainement placer en première ligne les données nouvelles de la géologie, c'està-dire la substitution de la théorie des causes naturelles et des modifications lentes à la théorie des révolutions brusques de Guvier. Nous avons précédemment (Voy. ci-dessus, p. 148) fait l'histoire des cataclysmes et des créations âllôcesives, telles que les concevait Guvier ; la théorie d'Élie de Beaumont sur les soulèvements des chaînes de montagnes vint donner son appui aux idées de Guvier, et cependant toute cette doctrine des révolutions du globe était mortellement atteinte au moment même où son triomphe était le plus éclatant, car l'année 1830, qui fut celle de la victoire de Guvier sur Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, vit en même temps paraître la première édition des Principes de Géologie de

Ch. Lyell, c'est-à-dire l'ouvrage classique avec lequel la théorie de la continuité géologique allait être universellement admise ^

On peut dire que ce nouveau système géologique est d'origine entièrement anglaise, à moins qu'on ne veuille, par un retour d'appréciation, attribuer aux hypothèses de de Maillet une valeur qu'elles ont certainement à un point de vue absolu, mais qui demeure historiquement nulle, puisqu'elles n'ont exercé aucune influence sur la marche de la science. Toujours est-il qu'en Angleterre, déjà avant Lyell, les idées de transformations lentes de l'écorce terrestre avaient été soutenues par Hutton : a II n'y a pas, disait cet auteur, une seule partie de la terre qui n'ait eu la même origine, en tant que cette origine consiste en ce que la terre s'est amassée au fond de la mer, et que plus tard, par l'action des causes minérales, elle a été mise à nu, mélangée à des substances en fusion. » Et quant au principe qu'aucune autre cause que celles qui agissent maintenant n'est nécessaire pour expliquer les caractères et la disposition de la croûte terrestre. Hutton le proclame clairement en disant : c Je ne prétends pas décrire le commencement des choses ; je prends les choses comme je les trouve en ce moment, et je raisonne sur ce qui est pour en déduire ce qui a dû être *. »

C'est en effet en procédant ainsi que Lyell a montré que les modifications de la surface terrestre qui se produisent encore aujourd'hui sous nos yeux suffisent à nous rendre compte de tout ce que nous savons relativement à la constitution géologique du globe, et que nous pouvons même

1. La première édition des Principles of Geology de Lyell est, en effet, de 1830. Dans sa dixième édition, parue en 1866, Lyeli se rattache largement à la théorie de Darwin, à la démonstration et à l'élargissement de laquelle il anit donné, par ses propres travaux, une si grande impulsion.

2. Voy. Th. Huxley, Laij Sermons (traduct. fr., sous le titre : Les sciences ntUurelles et les problèmes qu'elles font surgir, Paris, 1877, p. 322).

nous expliquer la formation de chaînes de montagnes comme les Âlpes et les Cordillères par de lents et imperceptibles mouvements d'élévation et de dépression de l'écorce terrestre, mouvements tels que ceux qui s*exécutent encore aujourd'hui sous nos yeux; mais avant de résumer cette théorie, bien connue de tous, aujourd'hui, voyons, ce qui est plus important ici, la série de faits qui ont dû faire abandonner l'hypothèse des révolutions et des créations successives.

Cette hypothèse avait pour point de départ la dissemblance des animaux dont on retrouve les restes dans les couches de diverses formations. Sans entrer ici dans aucun détail spécial de géologie, rappelons qu'on a divisé les couches terrestres en trois grandes catégories, selon les formes élémentaires des organismes qu'on y retrouve, et que ces catégories sont dites, en allant des plus anciennes, c'est-à-dire des plus profondes, aux plus modernes ou plus superficielles : formih tion paléozoïque (ou terrains primaires), formation misazoique (ou terrains secondaires), et formation cœnozoique (ou terrains tertiaires) ; enfin on nomme terrains récents ceux au dépôt desquels nous assistons, par exemple au niveau des deltas des fleuves, au fond des lacs et des mers actuelles, etc. Chacune de ces formations comprend un grand nombre de couches; ainsi la formation mésozoïque se divise en une série de couches qui forment les terrains triasiques, une série de couches qui forment les terrains jurassiques, et enfin une longue série dite des terrains crétacés. Chacune de ces formations, comme chacune de ces subdivisions, est caractérisée par la présence de certains fossiles qui lui sont propres, c'est-à-dire que chaque terrain représente une faune et une flore spéciales.

Mais ce n'est pas à dire, comme le ferait penser la théorie des révolutions, que, parmi ses fossiles propres, une forma-

tion géologique n'en renferme pas quelques-uns de ceux qui se trouvent dans la formation qui a précédé, c'est-à-dire que ces faunes soient absolument différentes et qu'aucune plante et aucun animal n'ait survécu par exemple à l'époque mésozoique pour devenir le contemporain des organismes propres à l'époque cœnozoïque. Bien loin de là, Pictet ayant évalué le pour cent du nombre des genres animaux présents dans une formation et qu'on retrouve dans la formation précédente, a reconnu que le rapport n'est jamais moindre d'un tiers ou de 33 p. 100. Ce sont les terrains triasiques, c'està-dire ceux qui commencent l'époque mésozoîque, qui ont reçu le plus petit héritage des époques antérieures ; dans les autres formations, on trouve parfois 60, 80 et même 94 p. 100 d'animaux semblables à ceux dont les restes sont ensevelis dans les couches précédentes.

Il n'y a donc pas eu destruction complète entre chaque période géologique, et du reste Guvier, il faut bien le dire, n'a soutenu que dans son premier mémoire la théorie des destructions totales ; ultérieurement il a parlé c du petit nombre d'individus qui, épai^és par une révolution, se sont répandus et propagés sur les terrains nouvellement mis à sec ». Or si l'idée de destruction complète est si parfaitement en contradiction avec les faits, celle de créations successives, par l'intervention d'une puissance surnaturelle, n'est pas plus vraisemblable. En effet, si la disparition des espèces primitives apparaît comme graduelle et successive, Tapparition des espèces nouvelles est également graduelle ejt comme incessante, d'après ce qu'on peut induire de la disposition des restes de quelques-unes d'entre elles dans les couches stratifiées ; c les subdivisions de chaque formation montrent de nouvelles espèces qui les caractérisent et ne se trouvent pas ailleurs ; et dans bien des cas, dans le lias par exemple (l'une des premières couches des terrains jurassi-

i8i TROISIÈME PARTIE.

ques), les différentes couches de ces subdivisions se distinguent par des formes particulières et bien marquées. Une section de 30 à 35 mètres de profondeur fera voir, à différentes hauteurs, une douzaine d'espèces d'ammonites dont aucune ne passe dans la zone de calcaire ou d'argile audessus ou au-dessous de celle où on la trouve. Celui qui adopte la doctrine des créations spéciales doit donc être prêt à admettre qu'à des intervalles correspondant à la hauteur de ces couches,le créateur a trouvé bon d'intervenir dans le cours naturel des événements pour fabriquer une nouvelle ammonite. Il n'est pas facile de bien se représenter la tournure d'esprit de ceux qui sont capables d'accepter une semblable conclusion... (Huxley, Lay Sermons, p. 395.)

Cuvier avait surtout insisté sur une catastrophe complète et subite correspondant à la fin delà dernière période géologique, et sur la nécessité d'une création nouvelle correspondant aux organismes aujourd'hui existants et dont l'homme fait partie. On sait avec quelle ardeur Cuvier fut l'adversaire de toute idée de Vhomme fossile^ et comment son école a maintenu énergiquement la tradition du maître jusqu'à nos jours, en donnant à ses affirmations une valeur que ne doit jamais avoir, aux yeux d'observateurs impartiaux, une doctrine négative. On sait aussi combien la science contemporaine lui a donné tort à cet égard, et quelle part Ch. Lyell a prise au succès des doctrines nouvelles, spécialement dans son ouvrage intitulé : U ancienneté de Vhomme prouvée par la géologie. C'est une question sur laquelle nous aurons à revenir, et, pour le moment, nous nous contenterons de renvoyer, au sujet de l'existence de l'homme tertiaire, le lecteur au récent volume de M. Gabriel de Mortillet (te préhistorique; antiquité de Vhommey Paris, 1883).

Mais si la question de l'homme fossile est trop importante pour être abordée ici en passant, nous pouvons, pour donner

uoe idée des rapports de la faune acluelle avec la faune de Tépoque tertiaire, indiquer la manière dont Lyell a été amené à diviser les formations de cette période tertiaire; cette classification a eu précisément pour bases la présence, dans ces terrains tertiaires, de coquilles fossiles semblables à celles des espèces actuellement vivantes; ayant, avec le naturaliste français Deshayes, comparé 3000 espèces fossiles avec 5000 espèces vivantes, Ch. Lyell reconnut que dans le terrain tertiaire inférieur (le plus ancien) il y a environ 3,5 p. 100 d'espèces identiques aux espèces actuelles (il ne s'agit que des coquilles de mollusques); que dans le terrain tertiaire moyen il y en a environ 17 p. 100, et enfin que dans le terrain tertiaire supérieur il y en de 35 à 50 et même, dans les couches plus supérieures, de 90 à 95 p. 100. C'est pourquoi il a donné au tertiaire supérieur le nom de pliocène (ir>fiov, plus, beaucoup, etxawoç, récent) pour indiquer la grande proportion d'espèces actuelles de mollusques qu'il renferme ; au tertiaire moyeu le nom de miocène (f*««ov, moins, wtwo;, récent) pour indiquer la moindre proportion d'espèces actuelles, et enfin au tertiaire inférieur le nom d'éocène («wç, aurore), car cette période semble l'aurore de la faune des mollusques actuels, puis qu'aucune espèce aujourd'hui vivante n'a été découverte dans les roches antérieures ou secondaires; ce qui ne veut pas dire, nous nous sommes expliqué là-dessus quelques lignes plus haut, qu'il n'y ait pas de formes communes à l'éocène tertiaire et aux terrains secondaires, comme il y en a de communes au tertiaire et au quaternaire ou récent.

Ces faits parlent assez d'eux-mêmes : il n'y a pas eu de révolutions qui aient fauché à diverses périodes successives tout ce qui vivait sur la terre et dans les eaux; et quant à des créations successives, si elles pouvaient être admises par quelques esprits alors qu'il s'agissait seulement de supposer

186 TROISIËME PARTIE.

trois on quatre interventions créatrices, la pensée ne saurait plus s'arrêter sérieusement sur cette idée, alors que la géologie nous montre des formes nouvelles apparaissant dans chaque couche, et que, le nombre des couches successives des terrains primaires, secondaires et tertiaires arrivant au chiffre de 40, on ne se figure pas facilement cette intervention répétée et constante, qui, si multipliée dans le passé, se serait arrêtée aujourd'hui.

La science, nous l'avons dit, et Hutton l'avait exprimé à peu près dans les mêmes termes, la science consiste à expliquer l'inconnu du passé par le connu du présent. Aujourd'hui nous voyons les variétés individuelles devenir des races, les races devenir des espèces; nous sommes donc amenés à substituer à l'hypothèse de créations distinctes pour chacune des espèces actuelles ou passées, l'hypothèse que les formes d'une époque géologique dérivent, par transformations lentes, des espèces des époques antérieures. Mais il n*en est pas moins vrai que la surface du globe a été longuement et profondément modifiée, que les continents actuels ont été antérieurement immergés au fond des mers, alors que sans doute, à une époque plus antérieure encore, ils avaient été à sec et peuplés d'animaux terrestres. Pour expliquer ces remaniements de la surface de la terre, la géologie fait comme la biologie : l'hypothèse des révolutions n'étant plus admissible, pas plus que celle des créations, la géologie, procédant scientifiquement, c'est-à-dire cherchant à expliquer l'inconnu du passé par le connu du présent, s'attache, selon l'expression de Hutton, « à prendre les choses comme elle les trouve en ce moment et à raisonner sur ce qui est, sur ce qui se produit, pour en déduire ce qui a dû être, d

Or, ce qui est, ce qui se produit aujourd'hui, et a dû très certainement se produire autrefois, ce sont des pluies torren-

tielleSy ce sont des dépôts de limon accumulés par les fleuves, ce sont des glaciers, ce sont des soulèvements lents du fond des mers, des enfoncements des terres, ce sont des rivages usés et détruits par le ressac des vagues, etc., etc. Qu'il y ait eu de tout temps des pluies, cela n'a pas même besoin d'être examiné, et h la rigueur les archives géologiques nous en donneraient elles-mêmes la preuve, en nous montrant l'empreinte qu'ont laissée les gouttes d'eau sur certaines couches de terrains carbonifères (Voy. Oscar Schmit, op, €1^., page 111); aussi de tous les phénomènes sus-indiqués n'en est-il qu'un qui doive nous arrêter un instant; c'est celui qui se traduit par des soulèvements ou dts abaissements lents des terres ou des fonds des mers.

En Suède, près de Stockholm, il y a, au-dessus du niveau de la mer, des lits horizontaux de sable et de marne contenant des débris des mêmes animaux testacés que ceux qui vivent actuellement dans la Baltique; ces couches ont donc formé le fond de la mer à un moment de l'époque actuelle, c'est-à-dire que ce rivage a éprouvé un soulèvement lent, dont l'homme a été le contemporain dès le début, puisque dans ces couches on a trouvé mêlés aux débris d'animaux marins, divers objets travaillés indiquant un état peu avancé de civilisation, et même quelques bateaux antérieurs à l'introduction du fer (Ch. LyeM y Ancienneté deVhomme^ 2* édit. française, p. 63). Ce mouvement qu'éprouve le sol suédois a été étudié et suivi depuis le commencement du xviii* siècle jusqu'à nos jours par Celsius, Linné, Playfair, Buch, Nilsson et Murchisson. Cuvier lui-même connaissait ces faits qui, à son époque, n'avaient pas encore reçu l'éclatante lumière fournie par les études géologiques; aussi ne leur attribue-t-ilaucime importance, se bornant à dire, dans une note de son Discours sur les révolutions du globCy que « c'est une opinion commune en Suède que la mer s'abaisse et

188 TROISIÈME PARTIK.

qu'on passe à gué ou à pied sec dans beaucoup d'endroits où cela n'était pas possible autrefois. Des hommes très savants ont partagé cette opinion du peuple; et M. Léopold deBuch l'adopte tellement qu'il va jusqu'à supposer que le sol de Suède s'élève petit à petit •.

Or il est reconnu aujourd'hui que les couches supérieures de l'ancien fond du rivage près de Stockholm sont à 18 mètres au-dessus du niveau de la Baltique; que sur la côte opposée de la Suède on trouve, à la hauteur de 60 mètres audessus du niveau de la mer, des couches post-tertiaires contenant les mêmes coquilles que celles qui vivent actuellement dans la mer du Nord ; plus au nord, ce que le peuple appelle du nom significatif de rivages soulevés atteint des élévations de 180 mètres au-dessus du niveau de la mer: c'est qu'en effet ce soulèvement, qui se produit encore aujourd'hui, est d'autant plus considérable qu'on se rapproche davantage du cap Nord, où son amplitude est évaluée à 1 mètre par siècle (Lyell, op. cit., p. HA et 65).

Le même phénomène a eu lieu et se poursuit encore sur les deux côtes de l'Ecosse : le rivage y est composé de couches de sable et d'argile situées de 7 à 12 mètres au-dessus du niveau des hautes eaux, et bordant les estuaires sous forme de terrasses larges souvent de plusieurs kilomètres; ce qui prouve que ces terrasses ont formé le fond de la mer, à une époque contemporaine de l'homme, c'est qu'on a retrouvé, outre les coquilles de mollusques marins actuels, plus de dix-sept canots enfoncés dans ces couches, et que cinq de ces canots étaient enfouis, sous les rues même de Glasgow, l'un d'eux dans une position verticale, la proue en haut, c*est-à-dire tel qu'il est tombé dans la-vase, ayant sombré pendant une tempête (Ibid.^ p. 55).

Bien plus, < à Cramond, dit Lyell (p. 59), à l'embouchure delà rivière Almond, au-dessus d'Edimbourg, était Alatei-va,

le principal port romain de la côte sud du Forth, où l'on a découvert un grand nombre de monnaies, d'urnes, de pierres sculptées el les restes d'un port. Les vieux quais des Romains qui ont dû être construits le long du bord de la mer ont été retrouvés sur un emplacement maintenant à sec. Quoiqu'on puisse attribuer une partie de l'accroissement des terres basses à la vase tenue en suspension et déposée par les eaux du Forth, il faut cependant en revenir à admettre un mouvement de bas en haut d'environ 6 mètres d'amplitude pour expliquer l'accroissement d'épaisseur de la surface vaseuse d'aspect désolé qui longe le rivage et s'étale dans sa plus grande largeur jusqu'à 3 kilomètres, et au-dessus de laquelle les embarcations, même d'un faible tirant d'eau, ne peuvent naviguer qu'à marée haute. Si ces bas-fonds avaient existé il y a dix-huit siècles, cela eut empêché les Romains de faire de ce point leur port principal; tandis que si le sol plongeait maintenant de 6 mètres, Cramond serait incontestablement le meilleur port naturel de toute la côte sud du Forth >.

Sur d'autres points du globe on constate des abaissements des rivages, ou bien de véritables mouvements de bascule, tels qu'une île s'élève par une de ses extrémités et s'abaisse par l'autre; ainsi l'île de Crète ou Candie s'est élevée à son extrémité occidentale d'environ 7^,50, de manière à avoir exhaussé et mis à sec d'anciens ports, tandis que l'extrémité orientale s'est affaissée au point qu'on voit maintenant sous l'eau les ruines d'anciennes villes (Lyell, Ibid.j p. 197). Et sans doute ce dernier abaissement s'est poursuivi au fond de la mer jusque sur le rivage égyptien situé en face de la pointe orientale de Candie, comme le montre la position danos le Delta, près d'Alexandrie, des tombeaux appelés communément bains de Cléopâtre ; ces ioinheaiux n'ont pu être originairement bâtis de manière à être exposés à la mer qui maintenant les envahit, mais doivent avoir été construits

190 TROISIÈME PAKTIË.

sur un sol supérieur au niveau de la mer Méditerranée.

Ces exemples suffiront pour faire comprendre comment des soulèvements et abaissements de ce genre peuvent complètement modifier la surface des continents et des mers. Nous venons de voir se produire, depuis des temps très modernes, depuis les conquêtes des Romains, des différences de niveau de 10 mètres et plus; bien plus considérables ont dû être les changements de niveau produits avec une semblable lenteur dans la longue suite des siècles. Or, si l'Europe s'affaissait de 166 mètres, la mer roulerait à la place de notre continent presque tout entier; c'est à peine si les sommets des Alpes et des Pyrénées émergeraient comme autant d'îles distinctes. Paris serait enseveli sous les flots.

Et cette hypothèse n'est pas purement gratuite ; en comparant, par exemple, les degrés de soulèvements des diverses parties du nord de l'Europe, soulèvements si visibles en Ecosse et en Norvège, on a reconnu qu'un vaste pli concave se forme du sud de la Baltique à l'Atlantique, en passant par la mer du Nord, le Danemark et les Pays-Bas, et se prolongeant sous la Manche et sous l'Océan jusqu'au nord-est de l'Amérique septentrionale et au Groenland. Ce pli d'affaissement produit un effet de bascule pour la Suède et surtout pour les Iles Britanniques ^; en eilet, tandis que l'Ecosse s'est élevée d'environ 8 mètres depuis les Romains, le sud de l'Angleterre éprouve, sur les côtes du Devonshire, un tel affaissement que l'empiétement de la mer ne peut être arrêté que par des travaux artificiels. De l'autre côté de la Manche l'abaissement se poursuit, car, sans parler de la Hollande, on sait qu'à l'embouchure de la Somme on a vu, pendant de grandes tempêtes, des masses considérables de tourbe ren-

1. Voy. Hébert, Les oscillations de Vécorce terrestre; et £mile Perrière, Le Darwinisme (p. 19i).

fermant des troncs d'arbre aplatis être rejetées à la côte, ce qui indique que des terrains, qui continuaient à l'ouest la vallée de la Somme, font maintenant partie du lit de la Manche.

Nous serions entraîné trop loin si nous voulions exposer ici les causes auxquelles les géologues attribuent les mouvements lents du sol. Il nous suffira de signaler que ces causes sont absolument naturelles, qu'il faut les chercher dans les conditions de refroidissement graduel de la mince écorce terrestre, recouvrant un immense noyau central en fusion : selon la distribution des parties de ce noyau, et consécutivement à la pression des gaz, il y a des dilatations ou des contractions graduelles de portions étendues de la croûte solide, ou bien, s'il se produit une tension telle que la détente se fasse par explosion, on a les phénomènes volcaniques, c'est-à-dire les éruptions, les tremblements de terre et les soulèvements brusques ou disparitions soudaines d'Iles ou de parties de continents.

Pour les mouvements lents, la dilatation des couches terrestres par la chaleur et leur resserrement par le refroidissement suffisent pour donner Texplication du phénomène, car cette dilatation est beaucoup plus considérable qu'on ne le croirait a priori. Ainsi, dit Lyell, on a constaté que les roches solides, telles que le grès, se dilatent et se contractent annuellement d'une façon sensible, même pour un écart de température aussi médiocre que la différence de l'été à l'hiver au Canada. Si la chaleur venait à croître dans une épaisseur de 1 6 kilomètres seulement par exemple de la croûte terrestre, le soulèvement graduel de la masse superposée pourrait aller à 400 mètres et plus ; et encore l'exhaussement serait-il porté bien plus loin s'il y avait fusion complète d'une partie des roches inférieures (Lyell, op. cit. y p. 318).

ifî TROISIÈME PARTIE.

11 est plus important pour nous de nous demander si ces soulèvements lents, qui se produisent sur la surface terrestre depuis qu'elle est peuplée par les animaux de la faune contemporaine, depuis qu'elle est habitée par Thomme, depuis même que Thistoire et les monuments romains nous permettent de mesurer des dates précises, si ces soulèvements, qui ont dû se produire de tout temps, ont été capables, en supposant même qu'ils étaient toujours aussi lents qu'aujourd'hui, de produire les remaniements profonds que nous constatons dans l'écorce du globe. C'est là le point le plus important de la théorie dite des causes actuelles : disons-le de suite, l'influence de ces soulèvements est reconnue aujourd'hui parles géologues et les paléontologistes de toutes les écoles : c Les continents, dit Agassiz (Revue des cours scientifiques^ t. VII, p. 484), ont toujours été des surfaces de soulèvement graduel avec des oscillations de soulèvement et d'abaissement graduels comparativement légères; et les océans, des surfaces de dépression avec des oscillations verticales également légères. > Et M. Hébert dit : c Malgré son apparente immobilité, toute la surface de la terre est soumise à des balancements continuels et qui sont aujourd'hui coordonnés de telle manière, que ce sont, en général, les grandes zones continentales qui s'élèvent et les grands bassins des océans qui s'abaissent. Le relief du globe est tout simplement dû à une série de plissements qui se sont exécutés pendant des temps d'une durée incalculable. >

En effet, pour que nous puissions comprendre que les causes actuelles et notamment les soulèvements et abaissements lents aient modelé à plusieurs reprises la surface terrestre, il suffit que nous puissions attribuer aux périodes géologiques une très longue durée de temps. Cette question d'âge de la terre est très importante, car la nécessité de

longues séries de siècles est également nécessaire pour comprendre que des transformations lentes aient successivement donné naissance aux innombrables formes organiques animaies et végétales, dont nous concevons les rapports morphologiques comme correspondant à une communauté d'origine, à des liens généalogiques.

En partant des traditions bibliques, comme du reste dé toutes les chronologies religieuses de tous les peuples, on arrive à donner au monde organique un âge qui représente une trop courte période pour avoir permis les transformations constatées dans Tordre géologique et les transformations supposées dans Tordre biologique. Aussi était-ce là Tun des arguments de Guvier, argument sur lequel Flourens, dans son histoire des travaux du grand zoologiste, insiste avec force : t Lors donc, dit-il, qu'on irait jusqu'à accordai* que les espèces anciennes auraient pu, en se modifiant, se transformer en celles qui existent aujourd'hui, cela ne servirait à rien ; car, comme le dit Guvier, elles n'auraient pas eu le temps de se livrer à leurs variations. > Et en effet Guvier {Discours sur les révolutions du globe), s'expliquant clairement sur la courte durée qui se serait écoulée depuis la dernière catastrophe, c'est-à-dire depuis le moment où selon lui les races actuelles ont fait leur apparition sur la terre, dit : € Je pense, avec MM. Deluc et Dolomieu, que s'il y a quelque chose de constaté en géologie, c'est que la surface de notre globe a été victime d'une grande et subite révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup au delà de cinq à six mille ans*. >

Pour juger de la valeur d'une telle appréciation, voyons les résultats que nous fournissent les recherches récentes

1. Voy. Emile Ferrière, Le Darwinisme, Paris, 1873, IIP partie, 2* gect., €hap. iT : Longue durée des époques géologiques.

MATHIAS DCVAL. -- Darwinisme. 13

19i TROISIÈME PARTIE.

relativement à Tâge de certains monuments historiques, d'une part, et d'autre part des dépôts de limon et des formations de tourbe; dépôts et formations qui appartiennent aux époques les plus récentes, contemporaines de l'homme. — Pour ce qui est des monuments historiques, c les découvertes faites à Sagarah et à Memphis par Mariclte-Bey paraissent avoir établi que Tépoque de Chéphren, fondateur de la seconde pyramide, se rapporte au troisième règne de la quatrième dynastie de Manéthon, qui ne remonte pas à moins de six mille ans avant le moment actuel » (Richard Owen, Académie des sciencesy 1869, p. 637). Or, chacun sait que l'époque de la construction des pyramides est relativement récente. Yoilà donc la date de la dernière catastrophe singulièrement reculée par les découvertes archéologiques (E. Perrière, Op. cil. y p. Ml). Quant aux évaluations qui nous sont données par l'appréciation des phénomènes naturels, elles sont, il est facile dele prévoir, singulièrement plus élevées encore.

En effet, en partant de l'épaisseur de terre que déposent par siècle les limons du Nil, on arrive à cette conclusion : que le delta du Nil a dû mettre près de trente mille ans à se former; or, les couches non stratifiées de ce delta renferment, comme restes d'organismes, des débris identiques àceux des animaux ou végétaux actuellement vivants. Pour ce qui est du Hississipi, en se basant sur des calculs semblables, Lyell évalue à plus de cent mille ans le temps minimum qu'a dû exiger la formation du delta actuel de ce fleuve; c or, dit l'auteur, un calcul de cette nature n'exprime que le minimum du temps qui a dû être nécessaire pour la formation du delta, en tant que son accroissement dépend de la quantité de boue qui constitue la masse principale de la matière qu'il entraîne en suspension; je n'ai, en effet, pas essayé d'évaluer ce qui s'en perd sous l'influence des courants rapides qui, pendant

plusieurs mois de Fannée, régnent à l'embouchure perpendiculairement à la direction du fleuve, et entraînent ce qu'il y apporte à des distances infinies. Cette perte de matières doit considérablement retarder l'avancement du delta. > (Op.ctf.,p.225.)

il est presque superflu, après ces indications, de rappeler celles qui nous sont fournies par l'étude de la formation des iles de coraux (celle des lies Fidji attesterait trois cent mille ans d'existence), ou par l'étude de la formation des tourbes soit dans le Danemark, soit en France, dans la vallée de la Somme. Dans la vallée de la Somme, ces tourbes ont 9 mètres d'épaisseur, et leur formation incessante est si lente que d'après les estimations de Boucher de Perthes, elle ne dépasserait pas 3 centimètres par siècle ; ce qui fait que ces 9 mètres d'épaisseur nous représenteraient au moins une durée de trente mille ans, période de temps pendant laquelle ont existé dans cette vallée les mêmes végétaux qu'aujourd'hui, car ce sont des débris de plantes et d'arbres contemporains qui forment ces tourbières.

Danslesexemples qui précèdent, nous avons choisi presque exclusivement des cas se rapportant à la période géologique récente, et l'on voit que nous sommes loin des six mille ans assignés par Guvier à l'état actuel du globe,* depuis la prétendue dernière révolution. Que si maintenant nous tenons compte des autres périodes géologiques pour lesquelles il faut encore estimer les années par centaines de mille, on voit que la longue durée ne fait défaut ni à la théorie des causes actuelles en géologie, ni à la théorie du transformisme en morphologie. Les évaluations même les plus modérées laissent une latitude de temps où les transformations les plus complètes ont pu largement se produire.

Les hommes de science ont encore abordé le problème par d'autres côtés, en prenant pour point de départ de leurs

et arrivés au terme de leur développement. D'où U suit, comme conséquence de la comparaison de ces deux ordres de faits, premièrement que Torganogénie animale représente souvent une anatomie comparée transitoire, et Tanatomie comparée des êtres parfaits représente aussi à son tour un organogénie permanente ; secondement que rembryogénie générale est quelquefois une zoologie transitoire, tandis que la zoologie des animaux adultes est quelquefois aussi une embryogénie permanente ^ >

Malgré leur forme un peu emphatique, ces principes ne diffèrent pas de celui que Fritz Muller devait plus récemment proclamer, comme signe des rapports intimes deTembryologie avec le transformisme, en disant que c Thistoire de l'évolution embryonnaire d'un individu d'une espèce est une répétition courte et abrégée, une sorte de récapitulation de l'histoire de révolution de cette espèce >.

Du reste Milne-Edwards, dès 1844, avait parfaitement reconnu combien les formes les plus élevées et les formes les plus simples d'un embranchement présentent, au début de leur développement, de frappantes ressemblances, quand il disait c que les affinités zoologiques sont proportionnelles à la durée d'un certain parallélisme dans la marche

1. Serres, Principes d'embryogénie, de Mogénie et de tératoginié, Parif, 1859, p. 8.

£t aiUeurs (à rapprocher de la théorie de la préexistence des germes) : f Les embryons, dit Serres, ne sont donc pas, ainsi qu'on Tavait imaginé, les minia^ tures des animaux adultes. Avant d'arrêter leurs formes permanentes, leurs organes traversent une multitude de formes fugitives et déplus en plus simples, à mesure qu*on se rapproche davantage de leur point de départ. Ce que œs formes embryonnaires ont de très remarquable dans les classes supérieures, c*e8t qu'elles répètent souvent les formes permanentes des classes inférieures. Les classes inférieures sont expliquées de cette manière par l'embryologie des classes supérieures, et les embryons des classes supérieures répètent successivement les formes permanentes des classes inférieures» (Serres, Anat. camfwrie du cerveau dans les quatre classes des animaux vertébrés, 1824, t. I. iMsc. préliminaire).

des phénomènes génésiques chez les divers animaux; de sorte que les êtres en voie de formation cessent de se ressembler d'autant plus tôt qu'ils appartiennent à des groupes distincts d'un rang plus élevé dans le système des classifications naturelles, et que les caractères essentiels, dominateurs, de chacune de ces divisions, résident, non dans quelques particularités de formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l'existence plus ou moins prolongée d'une constitution primitive commune, au moins en apparence ».

Progrès de la géologie, progrès de l'embryologie et importance attachée à son étude au point de vue de la détermination des affinités des êtres, telles sont les nouvelles conditions de milieu qui étaient faites à la doctrine ti^ansformiste. Voyons maintenant quelles furent les conditions personnelles qui devaient amener Darwin à adopter cette hypothèse et la développer d'une manière si complète.

Page 1