‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 56 sur 87 · QUINZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LEÇON

l'hérédité et ses lois (suite)

Si U nature nous offre ua nœud difficile à délier, laissons-le pour ce qu'il est, et n'employons pas à le coap»er la main d*un âtre qui devient ensuite pour nous un nouveau noeud plus indissoluble que le premier... » ^ DiDBROT [Lettres juuf aveugles, à l'usage de ceux h ti i - ftA qui voient).

L'hérédité iiomoctirone. — Wontogénie et la phylogénie. — L'hérédité fixée. — Question do Thérédité des mutilations, des a'xidents. — Rôle du système nrrveux. — Valeur de Texpression lois de Vhérédité. — Les faits explicatifs empruntés aux phénomènes de la génération : actes intimes de la fécondation. — L*ovule et le spermatozoïde.

Après la loi de Vhérédité directe, après celle de Vhérédité en retour j et à propos de la question des caractères latents que nous venons d'examiner, nous devons étudier comme troisième loi, celle dite d'hérédité homochrone, ou hérédité aux périodes correspondantes de la vie : par cette désignation on entend cet ensemble de faits qui montrent que, si un individu présente une particularité qui n'est apparue chez lui qu'à tel âge de sa vie, c'est également aux environs de ce même âge que cette particularité se montrera chez ceux de ses descendants auxquels elle sera transmise. Dans la famille Lambert, les excroissances de l'épiderme parurent, chez les fils et chez le père, au même âge, environ neuf semaines après la naissance. Dans la famille velue si extraordi-

MATHIAS DOTAL. ~ Darwinisme. 20

naire décrite par Crawfurd, trois générations d'enfants vinrent au monde avec les oreilles velues; le poil avait commencé à pousser sur le corps du père à l'âge de six ans; plus tôt chez sa fille, à un an (voir ci-après); dans les deux générations, les dents de lait avaient été tardives, et les dents définitives se montrèrent très incomplètes.

Du reste cette loi de l'hérédité homochrone se rapporte aux faits d'observation les plus vulgaires; et, en y réfléchissant, on voit qu'il serait difficile de concevoir sa nonexistence, avec conservation des rapports connus des organismes et de l'ensemble du mDnde vivant: il est bien évident que pour voir si les graines d'un arbre fruitier donneront de nouveaux sujets dont les fruits possèdent les qualités du sujet souche, il faudra attendre que les jeunes sujets aient produit des fleurs, puis des fruits, et que ces finiits soient arrivés à maturité. De même les cornes du veau apparaissent au même âge que celle de ses parents ; de même le bois du jeune faon nait au même âge où ce bois a poussé sur la tète de son père ou de son grand père.

Enfin les maladies héréditaires obéissent également à cette loi élémentaire : la chorée apparaissant d'ordinaire dans l'enfance, la phthisie dans l'âge moyen, la goutte dans la vieillesse, sont naturellement héréditaires aux mêmes époques. Esquirol donne quelques exemples d'aliénation mentale qui s'est déclarée au même âge dans diverses générations, entre autres celui d'un grand-père, d'un père et d'un fils qui se suicidèrent aux environs de leur cinquantième année; et celle d'une famille entière dont tous les membres furent atteints de folie à quarante ans.

Et cependant, quelque simple et élémentaire que soit cette loi de l'hérédité homochrone, elle jette un grand jour sur les phénomènes embryologiques considérés au point de\iiede la doctrine transformiste. Les variations n'ayant pas néces-

sairement ni généralement lieu à une époque très antérieure (lu développement embryonnaire, et étant héréditaires à Tâge correspondant, la conséquence en est que, même lorsque la forme parente a reçu de grandes modifications, Tembryon peut rester très peu modifié, et d'autant moins modifié qu'on le considère à des époques plus précoces de son développement. Dans ces conditions, les embryons d'animaux différents descendant d'un ancêtre commun, doivent rester semblables entre eux et à leurs ancêtres primitifs. « Ceci nous montre pourquoi l'embryologie jette un si grand jour sur le système naturel de la classification, qui devrait, autant que possible, être généalogique. » (Darwin, VariationSy t. H, p. 80).

Comme corrélative, ou, pour mieux dire, comme correctif de ce que pourrait avoir de trop absolu la loi précédente, les faits d'hérédité présentent encore à considérer ce qu'on a appelé h loi d'abréviation; c'est-à-dire que souvent, dans l'homochronie, il y a tendance à l'anticipation de l'apparition du caractère chez les sujets produits, relativement à l'âge où ce carac tère a existé chez le sujet producteur. Nous avons vu que dans la famille velue observée par Crawfurd, le poil avait poussé plus tôt chez la fille que chez le père. Il en est de même pour nombre de maladies héréditaires : pour ce qui est de l'âge auquel la phthisie héréditaire se développe dans les générations successives d'une même famille, Natalis Guyot a noté que si un homme devient phthisique à soixante ans, ses enfants succomberont avant quarante ans, et ses petits-enfants dans le bas âge, autrement dit, à mesure qu'une phthisie descend dans l'échelle généalogique, la manifestation de la maladie se fait à des époques de moins en moins avancées. De même pour la goutte : ainsi lorsque la prédisposition goutteuse est héréditairement transmise, on a vu la diathèse goutteuse apparaître dès neuf ans; le plus souvent, dans ces cas d'hérédité, elle ne survient guère qu'entre dix-

huit et trente ans ; mais on sait que la goutte acquise ne se produit, au contraire, que vers quarante ans. — De même pour l'hérédité des instincts : « La race de combat, dit Darwin en passant en revue les races gallines, est connue par son humeur querelleuse, et on voit les jeunes coqs chanter, frapper des ailes, et se battre entre eux avec obstination, pendant qu'ils sont encore sous la surveillance maternelle. > — «J'ai vu souvent dit Mowbray, des couvées entières, à peine emplumées, complètement aveuglées par le combat, et les couples rivaux réengager la lutte, aussitôt qu'après un temps de repos ils commençaient à revoir la lumière ».

Ces faits d'hérédité par anticipation, ou d'hérédité abrégée, sont également fort importants à noter pour comprendre toute la portée des formes successives de l'embryon. € VontogéniBy dit Hœckel (Création^ p. 189) ou l'histoire du développement de l'individu, est simplement une récapitulation courte, rapide, conforme aux lois de l'hérédité et de l'adaptation, de la phylogéniCy c'est-à-dire de l'évolution paléonlologique de toute la tribu organique ou phylum, à laquelle appartient l'individu considéré... Mais le parallélisme ou la concordance des deux séries évolutives ne sont jamais rigoureusement exacts. Toujours il y a dans l'ontogénie des lacunes, des sauts répondant à l'absence de quelques stades phylogénétiques... Ces effacements, ces abréviations sont dues à la loi de l'hérédité abrégée, et je tiens à mettre ici ce fait en relief, car il est d'une grande importance pour l'intelligence de l'embryologie; il explique un phénomène surprenant au premier abord, savoir que toutes les formes évolutives, par où nos ancêtres ont passé, ne sont pas visibles actuellement dans la série des formes que parcourt notre évolution individuelle. »

Hseckel donne encore, sous le nom de toi de V hérédité fixée ou constittiéey un double groupe de fails montrant.

d'une part, que les propriétés acquises par un organisme durant sa vie individuelle sont d'autant plus sûrement transmises que cet organisme a été plus longtemps soumis à Taclion des causes modificatrices, et d'autre part que ces propriétés sont d'autant plus sûrement héréditaires, à travers la série successive des générations, que ces générations ellesmêmes ont plus longtemps subi l'influence des mêmes causes modificatrices. Ceci nous amène à nous expliquer sur la nonhérédité des déformations ou mutilations accidentelles.

Il est évident a priori qu'une variation ne peut être transmise par hérédité que si elle a pour source une influence qui a agi sur l'organisme entier, de façon à y amener des transformations profondes dont la variation en question est une manifestation locale. Et, en effet, que cette modification soit seulement la manifestation locale d'une tendance générale de l'organisme, cela est si vrai que la génération peut transmettre seulement cette tendance, laquelle se manifestera seulement plus tard, dans des produits ultérieurs, par la variation en question. C'est ce qui nous est présenté par les cas à'atavismey dans lesquels la variation saute pardessus une génération.

Mais un accident brusque, qui d'un coup enlève une partie de l'organisme, ne résulte pas d'une modification de l'organisme entier et, par suite, ne représentant aucune tendance générale, n'a aucune chance de constituer une mutilation héréditaire. Le jardinier, en modifiant lentement la plante ou l'arbuste par des conditions particulières de culture, fait naitre des variations qu'il peut espérer de voir reproduites par génération ; mais quand il a taillé capricieusement les branches d'un arbuste, il sait bien que ni par boutures ni par semis il ne fera de cet arbuste, déformé par l'instrument tranchant, provenir de nouveaux sujets qui pousseraient avec ces mêmes déformations.

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Aussi est-on péniblement surpris d'entendre trop souvent des hommes, même parmi ceux qui appartiennent à un milieu réellement scientifique, condamner le transformisme? dont Tune des bases est la loi de l'hérédité, alors, disent-ils, que les faits d'hérédité sont tout ce qu'il y a de plus douteui et de plus inconstant; et en effet, disent-ils, de temps irnmé' morial, certaines races humaines se font sauter les incisives supérieures, s'amputent des phalanges des doigts, se pratiquent des trous énormes dans les lobes des oreilles ou dans les narines, s'entaillent profondément diverses parties du corps, sans que jamais aucun cas d'hérédité de ces mutilations se soit produit. Sans doute, mais quand on parle de variations héréditaires, on entend les variations acquises et non les mutilations imposées : les maladies, qui modifient profondément l'organisme, sont héréditaires, mais non le fait de périr d'accident de chasse ou d'être écrasé par une voiture, etc. Nous comprenons donc bien que la circoncision, quoique pratiquée depuis tant de générations chez les Israélites, n'ait eu aucun effet héréditaire. Nous comprendrions bien qu'un sujet qui naîtrait sans prépuce, ou bien qui, sous l'influence d'une cause quelconque, verrait ce repli cutané s'atrophier et disparaître, nous comprendrions que ce sujet pût être père de fils présentant cette même particularité; car là l'enfant a sans doute reçu en héritage une modification générale dont l'atrophie préputiale est la manifestation locale; mais, dans le cas de la circoncision, aucune influence ayant agi sur l'organisme n'est en jeu; aucune influence autre que l'action locale, subite, et produite une fois pour toutes par l'instrument tranchant. On ne peut donc pas plus hériter d'un prépuce circoncis qu'on n'hérite, nous le répétons, d'un accident de chasse ou de voiture. De même le chêne et d'autres arbres ont dû certainement porter des galles dès les temps les plus primitifs ; et cependant personne

ne s'attend à les voir produire des excroissances héréditaires, sans Tintervention des insectes dont la piqûre est Torigine des galles.

Les quelques cas où une mutilation a été héréditaire sont précisément de nature à confirmer Tinterprétation que nous venons de donner^ car dans tous ces cas il s'agit de mutilations produites par une maladie, plus ou moins locale il est -est vrai, mais qui a toujours été de longue durée, et a lentement agi sur l'organisme comme agissent toutes les causes modificatrices; en un mot ces mutilations n'ont pas été brusques et imposées, elles ont été pour ainsi dire acquises, lentement acquises par un processus pathologique ; ou bien encore elles sont le résultat de modifications ayant porté sur le système nerveux, ce qui revient alors à dire qu'il y a eu action sur l'organisme entier, puisque le système nerveux propage à distance et irradie les actions locales.

Voici, parmi les cas en question, les exemples les plus frappants : une vache ayant perdu une corne par accident, perte suivie de suppuration, donna ensuite naissance à trois veaux auxquels la corne du même côté de la tête manquait, il n'est pas douteux que chez le cheval, les exostoses des jambes, causés par un excès de travail sur les routes dures, ne soient héréditaires. Un soldat qui, quinze ans avant son mariage, avait perdu l'œil gauche, à la suite d'une ophthalmie purulente, eut plus tard deux fils qui, du même côté, furent microphthalmes.

Enfin n'oublions pas le cas classique du professeur Brown- Séquard *, lequel a constaté chez de jeunes cochons d'Inde,

1. Fait» nouveaux établissant Vextrême fréquence de la transmissionf par hérédité, d'états organiques morbideSt produits accidentellement che* des ascendants par Browa-Séquard (Comptes rendus, Acad, des sciences ^ 13 mars 1882). Voici le résumé de cette importante note : Le laboratoire du Collège de France possède plus de 150 animaux présentant des changements de formes, des altérations de nutrition ou des phénomènes morbides qui leur ont été trans-

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provenant de parents sur lesquels il avait pratiqué une opération qui déterminait l'apparition d'une affection épileptiforme, une tendance héréditaire à de semblables convulsions épileptiques, dont les jeunes cochons d'Inde provenant d'animaux non opérés ne lui avaient jamais offeit la moindre trace.

Qu'après cela on vienne citer des cas où des mutilation» accidentelles ont été transmises par hérédité, nous ne contestons pas ces faits; mais ce n'est pas non plus sur eux que nous basons l'étude des lois de l'hérédité. Comme dans cette question complexe il s'en faut de beaucoup que tout soit aujourd'hui explicable, nous nous contentons d'enregistrer les faits analogues aux suivants : les Esquimaux, dit M. de Quatrefages, coupent la queue aux chiens qu'ils attèlent à leurs traîneaux; leurs petits naissent souvent sans queue (M. Ribot, op a7.,p. 9). Blumenbach cite le cas d'un hoimne dont le petit doigt de la main droite aurait été presque entièrement coupé, et par suite était devenu tordu, et dont les fils eurent à la même main le petit doigt dans le

mis, par hérédité, par leurs parents chez lesquels des modifications semblables avaient été produites par des lésions accidentelles ou eipérimen taies. Les variétés principales d'effets héréditaires de lésions accidentelles sont : épilepsie chez des descendants de cobayes rendus cf>ileptiques par section du nerf sciatique ou de la moelle ; modification de la forme de l'oreille ou occlusion partielle des paupières chez les descendants d'individus ayant eu les mêmes effets après la section du sympathique cervical; exophthalmie, ecchymoses et lésions de l'oreille chez les descendants d'individus chez lesquels celte série d*eflet avait été produite par des lésions de parties déterminées du bulbe; absence de phalanges ou d'orteils entiers à l'une des pattes postérieures chez des descendants de cobayes ayant perdu ces orteils accidentellement, à la suile de li section du nerf sciatique. Que ces altérations dépendent d'une influence morbide transmise par hérédité à ces animaux, il me semble impossible de le nier, dit l'auteur, quand on sait que, d'unepart, je n'ai jamais trouvé certaines de ces altérations chez des milliers de cobayes non soumis à l'influence héréditaire supposée, et que, d'autre part, les altérations de l'œil par exemple se sont montrées chez presque tous les petits nés des trois cobayes qui avaient eu l'œil altéré par suite d'une section du corps restiforme.

même état (Darwin, Variations^ t. II, p. 24). « E)i somme dit Darwin (Ibid.y p. 25), nous ne pouvons guère nous refuser d'admettre que des lésions ou mutilations peuvent être occa- «ionellement héréditaires surtout, ou peut-être même seulement lorsqu'elles sont suivies de maladie. ))

Nous conclurons donc, quant à l'existence de l'hérédité, question soulevée à propos de l'hérédité des mutilations accidentelles, nous conclurons que la vérité est entre les deux opinions extrêmes, dont l'une voudrait que les accidents se perpétuent, tandis que l'autre est résumé par la formule de Lamarck. c Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances oii leur race se trouve depuis longtemps exposée, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pour>'u que les changements acquis soient communs aux deux sexes. » Et, au point de vue des rapports de l'hérédité avec l'évolution ontogénique et l'évolution phylogénique, nous pouvons adopter entièrement la formule suivante de Mme Cl. Royer : < Ce qu'un individu lègue à l'autre par l'hérédité, ce n'est point sa forme définitive ni aucune de ses formes transitoires : c'est une aptitude générale à traverser à peu près dans le même ordre la même suite de formes, la même série de transformations et de métamorphoses, à les accomplir dans les mêmes conditions et dans le même temps, sous l'influence des mêmes causes extérieures que les scolasliques eussent dites concomitantes... > (Art. Darwinisme, p. 743).

Et quant à l'expression de lois de rhéréditéy nous l'avons déclaré dès le déj^ut, nous n'entendons par là qu'un groupement des faits destiné à en mieux faire apprécier les rapports généraux. x\ussi voyons-nous de nombreuses exceptions à ces prétendues lois, c'est-à-dire de nombreux caprices de l'hérédité. Ainsi la sexdactylie est très souvent

héréditaire; d'autres anomalies congénitales au même titre que celle-ci ne sont au contraire que très rarement transmises : tel est le cas du bec-de-lièvre, sur l'hérédité duquel les auteurs sont du reste loin d'être d'accord. Eu égard à ce que j'ai observé, dit Voisin (art. Hérédité déjà cité, p. 482), je crois qu'on peut poser en règle que l'hérédité du bec-delièvre, sans pouvoir être mise absolument en doute, est très rare. De même pour la surdi-mutité : « En Irlande, dit Darwin {Variations y t. Il, p. 23), sur 203 enfants dont l'un des parents était sourd-muet, un seul fut atteint de la même infirmité. Et même, dans les cas de surdimutisme chez les deux parents, sur 41 mariages dans les États-Unis et 6 en Irlande, il ne naquit que 2 enfants sourds et muets. »

Nous devons, avant de quitter ce sujet, nous demander si les notions actuelles acquises sur les actes intimes de la reproduction, sur la fonnation des ovules, des spermatozoïdes, et sur l'acte de la fécondation, sont de nature à nous fournir quelques explications sur le fait de l'hérédité. Nous pouvons dire hardiment qu'il en est ainsi dans certaines limites, et il nous suftîra à cet effet de rappeler rapidement les phénomènes essentiels et primordiaux de la génération.

Rappelons d'abord que les particularités individuelles de l'organisme producteur se transmettent bien plus exactement par la génération asexuée que par la génération sexuée. « Les jardiniers, dit Haeckel {Création, p. 180), utilisent ce fait depuis bien longtemps. S'il arrive par exemple, accidentellement, qu'un arbre appartenant à une espèce, dont les branches sont rigides et redressées, aient des branches tombantes, ce n'est que rarement par la reproduction sexuée que l'horticulteur parvient à fixer héréditairement celle particularité ; mais des branches détachées de cet arbre et plantées comme boutures deviennent plus tard des arbres,

qui ont aussi des branches pendanles, comme le saule pleureur, certains frênes et certains hêtres... On peut faire la même observation sur ces arbres vulgairement dits de couleur de sang et qui sont des variétés caractérisées par la nuance rouge ou rouge brun de leurs feuilles. Les descendants de ces arbres (par exemple les hêtres couleur de sang), obtenus par la reproduction asexuée, par des boutures, possèdent la couleur spéciale et la constitution des feuilles caractéristiques de l'individu d'où ils proviennent, tandis que les individus issus des graines reprennent un feuillage de couleur verte... Cette dissemblance dans l'hérédité semblera très naturelle, si on considère que la connexion matérielle entre le générateur et son produit est ainsi bien plus intime et bien plus durable dans la génération asexuée que dans la génération sexuée... > En d'autres termes, dans la bouture, prise comme type de la génération asexuée, le sujet produil est un fragment, fragment considérable, du sujet producteur : il en est une colonie qu'on détache pour la faire vivre ailleurs : rien d'étonnant à ce que dans cette colonie l'évolution organique se continue comme dans la mère patrie.

Il nous reste donc à montrer, pour expliquer l'hérédité, moins complète, mais à existence incontestable dans la génération sexuée, il nous reste à démontrer que cette génération ne diffère pas de l'autre autant qu'on le pourrait croire au premier abord; qu'ici encore il y a continuité matérielle entre les individus générateurs et les produits sexuels qui s'en détachent, et qu'enfin il y a fusion matérielle entre l'élément sexuel mâle et l'élément sexuel femelle.

Entre la reproduction par bouture et la reproduction sexuelle par la cellule ovule, nous trouvons chez les animaux toutes les formes graduelles intermédiaires. Quand on coupe en deux moitiés une hvdre d'eau douce, chacune de ces

ma '

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moitiés, en s' accroissant, reproduit une hydre complète; ceci est, chez les animaux, l'équivalent de la bouture chez les végétaux; et dans le règne animal, il est de nombreux exemples de reproduction par scissiparité, c'est-à-dire par division spontanée, naturelle, en deux parties. Il paraît tout naturel que chacune des parties, en se développant en un individu complet, reproduise un sujet semblable au premier.

Après la scissiparité nous trouvons la gemmation, qui est un bourgeonnement dans lequel, sur un point de l'individu, se produit un accroissement plus considérable, donnant naissance à un appendice qui grossit, se détache et, devenu libre, continue à croître en reproduisant le sujet dont il faisait partie. Cette gemmation n'est qu'une scissiparité inégale, c'est-A-dire dans laquelle il y a eu division en une portion plus grosse, et une portion plus petite (la gemme ou bourgeon), et ce rapprochement entre la scissiparité et la gemmation nous fait concevoir encore comme tout naturel le fait que la gemme reproduise un individu semblable à celui d'où elle s'est détachée.

Or, il est facile de concevoir que le bourgeon ou gemme puisse être représenté par une masse très petite, par une masse infiniment petite par rapport à l'individu producteur, c'est-à-dire que, puisque tous les animaux de tout ordre, comme les plantes du reste, sont composés par une agglomération de cellules, la gemme pourra n'être formée que de quelques cellules, et même d'une seule. Ce dernier cas, une seule cellule gemme, représente ce qu'on appelle la génération par spores, et la génération sexuée est caractérisée par ce fait qu'un nouvel individu est produit par le concours de deux spores, l'une provenant du sujet femelle et dite ûvuley l'autre provenant du sujet mâle et dite spermatozoïde*

L'ovule, comme le spermatozoïde, est donc un élément cellulaire qui se détache, ou au moins s'isole des autres

éléments cellulaires composant un organisme, pour, à un moment donné, reproduire cet organisme.

Que Tovule, lorsqu'il se développera en un organisme nouveau, reproduise par hérédité les caractères de l'organisme d'où il provient, c'est-à-dire qu'il y ait hérédité de la mère à l'enfant, c'est un fait qui nous parait tout simple, quand on considère comment cet ovule se transforme en embryon; à cet effet la cellule ovule se divise en deux, puis en quatre, puis en huit cellules, etc., de façon à former une agglomération cellulaire d'où dérivent les feuillets du blastoderme, puis tous les organes du nouvel être. Or, cette division successive qui se produit dans la cellule ovule, elle se produit de même dans chaque cellule de l'organisme maternel; on sait que, par exemple, les cellules qui forment l'épiderme ou les revêtements épithéliaux de l'organisme adulte n'ont qu'une existence très éphémère, et sont soumises à une rénovation incessante ; c'est-à-dire que les cellules qui forment aujourd'hui l'épiderme d'une femme nègre (pour borner aux éléments épidermiques un exemple qui pouvait tout aussi légitimement être emprunté à n'importe quelle autre partie du corps) auront disparu dans quelques jours (la plupart d'entre elles s'étant détachées sous la forme des exfoliations épidermiques dites furfur) et seront remplacées par de nouvelles cellules provenant de la segmentalion de quelques-unes d'entre elles : or, ces nouvelles cellules épidermiques seront chargées de pigment noir comme celles d'où elles proviennent; de même que, s'il s'agissait d'une femme blanche, elles seraient pauvres en pigment, toujours comme les cellules qu'elles remplacent et qui leur ont donné naissance. En un mot, en pénétrant dans l'analyse de la composition élémentaire ou cellulaire des corps vivants, on voit qu'ils sont soumis à une rénovation cellulaire incessante, plus ou moins rapide selon les tissus exa-

minés (elle est certainement très lente pour les éléments nerveux), mais telle en tout cas que les cellules qui se succèdent les unes aux autres, qui dérivent par division les unes des autres, sont semblables entre elles, disons le mot, héritent successivement des mêmes caractères; puisque, nous le répétons, la peau d'une négresse donnée est noire aujourd'hui comme elle l'était il y a quelques mois ou quelques années, et que cependant dans cet épiderme il n'y a plus aujourd'hui une seule des cellules qui la composaient il y a quelques mois ou quelques années, mais seulement des cellules dérivées, avec de nombreuses générations intermédiaires, de cellules qui formaient à cette époque Fépiderme en question.

Or, si l'ovule est une cellule qui s'est isolée puis détachée de l'organisme femelle, il est tout naturel que cette cellule, en se divisant et subdivisant, produise des cellules semblables à celles de l'organisme maternel, et fmalement donne lieu à la production d'un organisme semblable à celui de la mère, c'est-à-dire qui hérite des caractères de la mère.

Mais pouvons-nous également concevoir un rapport matériel qui nous rende approximativement compte des éléments d'hérédité empruntés au père? Certes, jusqu'à la fin du siècle dernier, lorsqu'on ne voyait dans la fécondation qu'une influence mystérieuse, que l'action d'un esprit séminal (aura seminalis) venant donnera l'ovule l'impulsion qui détermine sa segmentation et son développement, il était impossible de concevoir matériellement l'influence de l'organisme màJe sur le produit de la génération. Mais les faits acquis par l'observation et l'expérimentation sont venus singulièrement éclaircir ces mystères de la génération : il a été ainsi démontré : h que, dans la liqueur séminale, le seul élément actif de la génération est une sorte de cellule à cil vibratile dite spermatozoïde; 2** que, dans l'acte de fécondation, ce sper-

matozoïde pénètre dans l'ovule et se fusionne avec lui. Or, le spermatozoïde est une cellule détachée de Torganisme mâle, et qui porte avec elle l'empreinte de cet organisme, comme l'ovule porte celle de l'organisme femelle; c'est ce que démontre l'étude attentive de la formation des spermatozoïdes, et il n'y a pas lieu de répéter ici à nouveau les arguments que nous venons de développer à propos de la cellule ovule.

De plus, nous l'avons annoncé, dans la fécondation, la cellule ovule et la cellule spermatozoïde se fusionnent. C'est ce qu'ont démontré les recherches récentes d'un grand nombre d'embryologistes : dans les types les plus divers de la série animale, ils ont vu le spermatozoïde pénétrer dans l'ovule, et sa tête, qui a la signification morphologique d'un noyau cellulaire, venir se conjuguer aver le noyau de la cellule ovule, de sorte que l'œuf fécondé diffère de l'œuf non fécondé, en ce que son noyau est la résultante de deux noyaux fondus en un seul, le noyau primitif de l'ovule et le noyau spermatique. On voit que, en réalité, la fusion a lieu, non pas exactement entre une cellule femelle et une cellule mâle, mais entre deux noyaux appartenant l'un à la cellule femelle, tandis que l'autre provient de la cellule mâle. Mais comme le noyau de l'élément cellulaire paraît en être la partie la plus essentielle, celle qui préside en tout cas aux phénomènes de division et de reproduction, nous voyons en définitive que nous trouvons bien dans la fécondation, c'està-dire dans la génération sexuelle, la fusion de deux éléments portant chacun l'empreinte de l'un des organismes reproducteurs, c'est-à-dire que nous avons des actes intimes de la génération sexuée une connaissance suffisante pour comprendre la nature matérielle de l'influence que chacun des générateurs exerce sur le produit, pour comprendre en un mot Vherédité directe.

Mais, ce n'est pas tout; les études récentes d*embryologîe jettent même un certain jour sur le mécanisme possible de l'atavisme : elles nous montrent en effet que les éléments sexuels (ovules et cellules mères des spermatozoïdes) s'isolent des autres cellules de l'organisme, non pas lorsque celui-ci est adulte et apte aux fonctions accessoires de l'acte générateur, non pas lorsqu'il est adolescent ou plus jeune encore, non pas même lorsqu'il parcourt les dernières phases de son développemenl embryonnaire, mais bien tout au début de ce développement : en effet, même chez l'embryon de vertébré, c'est déjà au moment où les trois feuillets du blastoderme viennent de se former aux dépens des cellules résultant de la segmentation de l'ovule, que, dans le feuillet moyen, quelques cellules s'isolent et sont dès ce moment reconnaissables comme rudiments de la glande sexuelle, dont le nouvel individu ne fera usage que bien longtemps après. Les cellules sexuelles qui se différencient de si bonne heure proviennent donc directement de la segmentation de l'ovule; elles sont donc, presque au même titre que Tovuh* lui-même, une provenance directe de l'organisme d'où provient l'ovule, c'est-à-dire que, dans le sujet en voie de formation, elles gardent comme en dépôt l'empreinte des parents directs de cet organisme, et que, lorsque cet organisme deviendra générateur lui-même en émettant ces cellules sexuelles, celles-ci pourront, dans le nouveau produit, manifester l'empreinte en question, remontant à deux générations : en un mot des caractères ataviques pourront s* joindre à ceux qui manifestent l'hérédité directe.

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