PREMIÈRE PARTIE
La nomenclature binaire , dont l’adoption a eu une si grande influence sur l’histoire naturelle, consiste à désigner chaque espèce par un double nom, dont l’un, substantif, est dit nom de genre, et l’autre, adjectif (ou substantif employé adjectivement) caractérise l’espèce. Cette méthode amène la nomenclature à prendre une disposition assez importante au point de vue transformiste, pour que nous devions ici la caractériser par des exemples empruntés à la dénomination des espèces qui sont le plus vulgairement connues; nous prendrons pour exemples le chien et le chat.
Avant Linné, l’espèce chien était, par les naturalistes, dénommée simplement commeelle l’est encore danslelangage ordinaire, c’est-à-dire qu’on disait simplement le chien, comme on disait le loup, le chat, le renard, le tigre, le lion, le chacal. Mais si l’on étudie la conformation extérieure, sans entrer même dans les détails de l’anatomie proprement dite* orî remarque bientôt que ces espèces, dont nous venons de jeter les noms pêle-mêle, se distinguent les unes des autres par des caractères d’importance bien différente selon les deux espèces entre lesquelles on fait la comparaison.
Ainsi le chien et le loup diffèrent l’un de l’autre par la taille, par la longueur de la queue qui, chez le loup, est droite et garnie de poils longs, tandis qu’elle se recourbe chez le chien, et toutes les autres différences qu’on peut énumérer entre ces deux espèces sont toujours réduites à de véritables nuances, et ne portent pas sur le nombre ou la disposition d’organes importants comme ceux de la locomotion, de la mastication, de la défense ou de l’attaque. Par contre, le chien et le lonp présentent, dans ces derniers ordres d’organes, des caractères communs qui les rapprochent l’un de l’autre et les différencient de tous les autres animaux : ainsi le chien et le loup diffèrent du chat par la longueur de leurs membres; ces membres, chez le chien
comme chez le loup, ont, les antérieurs cinq doigts et les postérieurs quatre seulement; ces doigts, chez l’une comme chez l’autre espèce, servent à la marche et portent sur le sol par l’extrémité de leurs dernières phalanges, lesquelles sont garnies d’ongles forts, mais non pointus et acérés; le loup, comme le chien, possède vingt dents à la mâchoire supérieure et vingt-deux à la mâchoire inférieure, etc. Nous allons voir dans un instant que, à cet égard, l’espèce chien et l’espèce loup diffèrent complètement de l’espèce chat; il ne suffit donc pas de distinguer une espèce loup, une espèce chien et une espèce chat, il faudrait grouper les deux premières espèces en une catégorie qui marquât les similitudes entre elles par opposition avec les différences considérables qui les séparent de la troisième.
C’est ce que fit Linné en instituant, au-dessus des espèces , les groupes dits genres , et en donnant au genre une dénomination représentée par un substantif (pour l’exemple choisi, ce substantif est le nom chien lui-même, canis ), et en désignant les diverses espèces groupées dans ce genre par un adjectif (ou parfois par un substantif) ajouté au nom de genre et résumant d’ordinaire l’un des caractères distinctifs de l’espèce. Ainsi le loup comme le chien sont placés dans le genre chien ou canis; mais le chien est nommé canis familiaris (canis, nom de genre; familiaris, déterminatif de l’espèce), et le loup est nommé canis lupus. Or, ces ressemblances entre le chien et le loup, ces différences considérables qui les séparent tous deux du chat, se retrouvent également pour le renard, pour le chacal, c’est-à-dire que renard et chacal ne différent entre eux et ne diffèrent du loup et du chien que que par des caractères analogues à ceux qui différencient le loup du chien, par des caractères spécifiques en un mot, la valeur de cette expression étant bien établie par les développements précédents, et renard et chacal ont en commun