DEUXIEME LEÇON
Que ceux que cet enchaînement n’a pas frappes, et qui tout en déclarant leur affranchissement du surnaturalisme repoussent non seulement nos conclusions mais notre méthode, veuillent bien nous dire à leur tour comment ils pourraient sortir d’un dilemme qui peut s’exprimer en deux mots : l’impuissance qui est une abdication, l’indifférence qui est l’impossible.
E. Dally ( Discussion sur le Transformisme et l'ordre des primates. Soc. d’anthr., I9nov. 1868).
Anciennes classifications. — Nomenclature binaire de Linné. — Idées successives de Linné sur la valeur de l’espèce. — Classification de Cuvier. — Signification philosophique de la classification. — Valeur réelle de l’expression : classification naturelle (arbre généalogique).
Nous avons trouvé, dans l’examen des rapports de ce qu’on appelle races et espèces, les premiers éléments propres à caractériser la doctrine transformiste; races et espèces sont les premiers termes de toute classification; pour aller un peu plus loin dans ces premières indications sur le transformisme, il nous faudra nous engager un peu plus dans l’examen de ce qu’on appelle la classification, voir ce qu’on entend par genres, familles, ordres, classes, etc., et si ces termes impliquent, au point de vue transformiste, autre chose qu’un simple procédé pratique, mais artificiel, pour cataloguer les espèces en groupes plus ou moins factices.
LA CLASSIFICATION DES ÊT11ES. 23
En zoologie, aussi bien qu’en botanique, les premières tentatives de classification ont toujours eu un caractère purement artificiel, c’est-à-dire ne prenant pas pour base la nature même des êtres, leurs rapports intimes de ressemblance en organisation, ce que nous appellerions aujourd’hui les caractères de parenté. Ainsi Aristote avait divisé les animaux en deux grands groupes, ceux qui ont du sang et ceux qui n’ont pas de sang; quoique cette distinction corresponde à la division actuelle en vertébrés et invertébrés, elle peut d’autant plus être dite artificielle qu’elle avait pour point de départ une erreur, car l’immense majorité des invertébrés possède un liquide intérieur dit sang, seulement ce liquide est le plus souvent dépourvu de globules rouges, il est incolore. Bien artificielle encore était la division que faisait Pline des animaux en terrestres, aériens et aquatiques; cette classification, si elle mérite ce nom, pourrait être comparée à celle d’une bibliothèque dont les livres seraient catalogués selon leur format, les gros volumes mis avec les gros volumes, sans souci de la nature des matières dont traite chaque ouvrage.
C’est avec Linné que la classification des êtres, tout en restant encore artificielle dans la plupart des détails, devint méthodique et rationnelle : c’est Linné, en effet, qui d’une part fixa, pour la dénomination des espèces, l’usage de la nomenclature binaire , et, d’autre part, groupa les espèces en grandes catégories successives dites ordres et classes.
Avant lui quelques tentatives de ce genre avaient été faites par le naturaliste manceau, Pierre Belon, et par Tournefort; mais elles étaient demeurées sans écho et n’ont été que récemment tirées de l’oubli1.
1. Voy. L. Crié: Pierre Belon et la nomenclature binaire (Revue scientifique, 2G mai 1883, p. 662). — Société zoologique de France. De la nomenclature des, êtres organisés, Paris, 1881, p. 10 et 25.