‹ Le DarwinismeChapitre 23 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

grosse gorge, culbutant, paon, qui toutes sont dérivées de la columba livia , ont des caractères tels que, si elles étaient observées à l’état sauvage, elles seraient classées comme espèces distinctes, alors que le naturaliste n’aurait pas entre les mains les papiers de famille, pour ainsi dire, qui établissent l’origine de ces pigeons ; si donc le pigeon culbutant, le pigeon grosse gorge, le pigeon paon étaient classés comme espèces d’un genre dit pigeon, le type de ce genre serait précisément donnéparla columba livia , puisque, nousle savons, toutes ces espècesnesontque des variations de ce type premier.

Cette comparaison qui, on le voit, est plus qu’une simple comparaison, semble cependant pécher sur un point dont l’examen va jeter une grande clarté sur le sujet. Dans la classification binaire, si les espèces sont groupées en un type dit genre, ce type n’a pas d’existence réelle, il est purement idéal, car, si nous trouvons des individus de l’espèce canis lupus , canis vulpes , nous ne connaissons pas d’individus qui représentent le prototype tout court, le canis idéal, dont les espèces en question ne sont que des variations; au contraire, en admettant que le pigeon grosse gorge, le pigeon paon et le pigeon culbutant soient des espèces distinctes, le prototype dont elles sont des variations, et qui est pour elles le type du genre, existe parfaitement, est représenté parles individus actuellement existants ( columba livia); de sorte que dans un cas le genre est une chose purement conçue, tandis que dans l’autre c’est une réalité objective. Mais supposons <pic la columba livia , pour une cause quelconque, vienne à être complètement détruite, et qu'il n’en resle plus de représentants, alors ce type sera purement idéal, et, dans l’un comme dans l’autre cas, le genre n’aura plus de réalité objective. Ne peut-on pas, d’autre part, supposer que ce que nous appelons le type idéal du genre canis , qui a été la souche des variations représentées aujourd’hui par les diverses

espèces de ce genre, a existé antérieurement pour disparaître comme individus. Telle est, en effet, l’hypothèse des transformistes; nous disons hypothèse, parce que, pour le moment nous nous bornerons à poser la question; mais nous verrons ultérieurement, en entrant dans l’analyse complète des faits, que cette hypothèse apparaît en définitive comme une réalité, tant seront nombreux les exemples de formation d’espèces nouvelles et d’extinction des espèces souches; tant ja nécessité de cette extinction des espèces-souches deviendra évidente d’après la loi de la divergence des caractères sous l’influence de la lutte pour l’existence.

Toujours est-il que, puisque dans ces premières pages nous ne faisons pas encore la démonstration du transformisme, mais cherchons à indiquer sa raison d’être, son but, ses ordres d’études, toujours est-il, on le voit dès maintenant, que le transformisme aura à examiner non seulement la question de l’origine ou formation des espèces, mais encore celle delà destruction et de l’extinction de certaines espèces, et qu’il aura de plus à rechercher si les restes fossiles des espèces éteintes ne viennent pas précisément lui fournir la réalité objective des types de genre conçus comme formessouches des espèces actuellement existantes. Si nous ajoutons, enfin, qu’il trouvera dans l’embryologie de nouveaux éléments pour cette constatation des types primitifs, nous aurons de fensemble du transformisme une idée plus complète que celle qui semblait résulter de notre premier énoncé (p. 13), à savoir du simple fait des variations individuelles devenues races et des races devenues espèces distinctes.

C’est donc avec raison que nous avons insisté sur la nomenclature binaire et sur l’importance de la classification de Linné, classification dont il nous reste à achever l’étude. Mais, avant d’aller plus loin, nous devons nous demander quelle a été l’opinion de Linné, le père de la nomenclature

binaire, et si lui-même a vu dans ce groupement des espèces en genres autre chose qu’un simple arrangement pratique, facilitant le classement, mais sans réalité objective, sans signification généalogique ou de dérivation.

A cet égard, Linné se présente à nous sous deux aspects bien différents, selon qu’on examine ses grands ouvrages (Systema naturœ) et ses premières productions, ou bien qu’on s’en rapporte à ses opuscules produits dans les dernières années de sa vie.

Dans ses grands ouvrages, dans ses productions pour ainsi dire classiques et officielles, Linné adopte hautement la cosmogonie mosaïque, la doctrine de l’invariabilité des espèces depuis le jour où elles ont été créées une fois pour toutes : « Species tôt sunt diversæ , quoi diversas formas ab initio creavit infinitum ens1 2 », dit-il, et ses introductions sont pleines de professions de foi dont on peut, ajuste titre, admirer le style puissant dans sa concision : « Finis creationce est gloria Dei opéré naturœ , per hominem solum 2 », dit-il (Systema naturœ , introïtus). Aussi se donne-t-il, dans divers passages de ces grands ouvrages, la peine d’expliquer comment le monde organique actuel n’est qu’une image de l’Éden

1. C’est à peu près la définition de l’espèce telle que la donne M. de Quatrefages : « L’espèce est l’ensemble des individus plus ou moins semblables enlre eux, qui peuvent être regardés comme descendant d’une paire primitive unique, par une succession ininterrompue et naturelle de familles » {L'espèce humaine , Paris, 1877, p. 26).

2. Dans le premier chapitre de son Systema naturœ , il commence ainsi: « Deum sempiternum, immensum , omniscium, omnipotentem expergefactus a tergo transeuntem vicli et obstupui. Legi aliquot Ejus vestigia per creata rerum , in quibus omnibus etiam in minimis ut fere nullis, quœ Vis ! quanta Sapientia ! quam inextricabilis Perfectio! Observavi animalia inniti vegetalibus, vegetalia terrestribus, terreslria telluri ; Tellurem deim ordine inconcusso volvi circum solem, etc. » Et plus loin : Omnes res creatce sunt divinæ sapientiæ et potentiæ testes, divitiæ felicitatis humanæ; ex harum usu bonitas Creatoris; ex pulchritudine sapientia Domini ; ex œconomia in conservatione, proportione, potentia Majestatis elucet, etc. »

agrandi par multiplication des individus qui ont représenté àl’origine les espèces actuelles; le déluge mosaïque lui-même et l’arche de Noé entrent en ligne de compte dans ses explications, et, en lin naturaliste, comme il lui semblait nécessaire de se rendre compte de la possibilité de la vie, pour des espèces si. diverses et destinées à des climats si différents, en un point si restreint que le mont Ararat, il invoque l’altitude de cette montagne, dont les zones successives pouvaient offrir, au moins pour un temps, un milieu convenable pour les animaux comme pour les plantes destinés à se répandre de là sur toute la terre.

Mais bien différent est Linné dans ses derniers ouvrages et surtout dans ses opuscules : il faut, en effet, noter qu’à mesure qu’il avait plus comparé les animaux et plus réfléchi sur leurs rapports, Linné avait plus exactement apprécié leurs affinités ; et c’est ainsi que, par exemple, les cétacés, qui dans la première édition de son Systema naturœ étaient encore placés parmi les poissons, furent dans les éditions ultérieures ramenés parmi les mammifères, dont ils constituèrent, pour Linné, le septième ordre (Voir ci-après). Si donc on s’adresse à ce Linné perfectionné, pour ainsi dire, et tel qu’on peut le rencontrer dans les opuscules où il donne plus libre carrière à des idées générales qui, pour l’époque, ne pouvaient être encore que des hypothèses de pur sentiment, onle voit(Amcenitates , Erlangen, 1779, t. Y I, p. 1) déclarer qu’il n’aurait aucune répugnance à admettre que toutes les espèces d’un même genre ont pu n’ètre, à l’origine, que des variétés d’une espèce principale, et qu’elles se sont ensuite multipliées par des générations hybrides. En effet, Linné faisait jouer un grand rôle à l’hybridité et ne paraît pas avoir soupçonné ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom d’influence des milieux, d’adaptation des organismes, de variations spontanées ou acquises. Quoi qu’il en soit, dans divers autres

passages (Voy. encore Fundamenta fructi/lcationis, Upsal, 1762), le grand naturaliste suédois admet facilement que les diverses espèces du genre canis ou du genre felis puissent êlre dérivées d’une souche commune primitive; il va même plus loin, il étend l’hypothèse de l’origine commune non seulement aux espèces qui composent un genre, mais encore

aux genres qui composent un ordre (Voy. ci-après pour la signification de ce dernier terme de nomenclature), et il ajoute ( Amœnitates , loc. cit., p. 216) qu’il « émet là un soupçon depuis longtemps nourri1 ». Certes, de cette hypothèse, émise presque en passant, et sans discussion, il y a loin pour arriver jusqu’à la doctrine transformiste actuelle avec ses amas de preuves empruntées à l’anatomie comparée, à l’expérimentation , à la paléontologie, à l’embryologie, etc., mais il n’en est pas moins intéressant de voir l’un des principaux fondateurs de la doctrine de la fixité de l’espèce, avouer si ingénument qu’il est prêt à abandonner cette doctrine, et il devait en être ainsi, l’intelligence du naturaliste évoluant nécessairement, à mesure que les faits lui devenaient plus exactement connus, vers des conceptions philosophiques et des rapprochement assez significatifs. Ainsi que le dit madame Clémence Royer, à laquelle nous avons emprunté le relevé de ces passages des opuscules de Linné, l’illustre classificateur, parti d’un dogme traditionnel, arriva tardivement à la vraie science, à celle qui ne relève que d’elle-même et des faits. Celte -évolution d’un naturaliste,

1. « J’ai longtemps nourri le soupçoif, et je n’ose le présenter que comme une hypothèse, que toutes les espèces d’un même genre n’ont constitué à l’origine qu’une même espèce qui s’est diversifiée par voie d’hybridité. Il n’est pas douteux que ce ne soit là l’une des grandes préoccupations de l’avenir et que de nombreuses expériences ne soient instituées pour convertir cette hypothèse en un axiome établissait que les espèces sont l'œuvre du temps. » Cette dernière expression de Linné est à peu près exactement la formule du transformisme actuel.

LA CLASSIFICATION DES ÊTDES

nous la retrouverons presque identiquement quand nous aurons à parler des doctrines successivement adoptées par Buffon.

Pour le moment, nous devons achever l’esquisse commencée de la classification de Linné, puis, après avoir vu, d’une manière très superficielle, comment cette classification a été ultérieurement perfectionnée, nous demander quelle signification il faut accorder aux séries de groupes ainsi établis .

Nous avons vu la nomenclature binaire de Linné, c’est-àdire les groupements en genres et espèces, ce qui représente les divisions ultimes de la classification des animaux, puisque après les espèces ne viennent plus que les divisions en variétés (ou races) et enfin les individus. Mais en procédant selon le même mode que nous avons employé pour montrer qu’un certain nombre d’espèces ont entre elles plus d’affinités qu’avec d’autres et méritent par suite d’être réunies en un groupe désigné sous le nom de genre, nous trouverions de môme, en comparant les genres entre eux, qu’ils présentent des caractères communs à un certain nombre et permettant de les réunir en groupes divers qu’on désignerait sous le nom d'ordres, et enfin que les ordres eux-mêmes ne diffèrent pas tous entre eux au même degré, et qu’on peut encore ici établir des rapprochements entre certains ordres qu’on disposerait en groupes dits classes. Telle est la classification de Linné, où nous trouvons, en remontant des groupes plus particuliers vers ceux qui ont un caractère plus général, successivement les espèces , les genres , les ordres et les classes.

Si, pour traduire cette classification par un exemple représentant en partie le tableau des animaux d’après Linné, nous reprenons ce groupement en sens inverse, c’est-à-dire en partant des divisions générales pour descendre dans

quelques groupes jusqu’aux divisions qui nous amènent aux mathias duval. — Darwinisme. 3

espèces, nous voyons qu’après avoir partagé Je monde organisé en végétaux et animaux (le règne animal est seul représenté dans le tableau suivant), Linné divise les animaux en 6 classes (mammifères, oiseaux, amphibies, poissons, insectes et vers); si parmi ces six classes nous portons notre attention sur la première, sur les mammifères, nous voyons que Linné les divise en 7 ordres (Primates, Bruta, Feræ, Glires, Pecora, Belluæ, Cetæ). Si parmi ces ordres nous considérons celui des carnassiers (Feræ), nous voyons que Linné y distingue plusieurs genres, parmi lesquels, pour ne pas compliquer cette énumération, nous ne citerons que le genre/èh’setle genre canis, qui nous ont servi précédemment comme exemples propres à donner une notion élémentaire de l’idée de genre; de même, si nous portons notre attention sur l’ordre des ruminants (Pecora), nous voyons que Linné y distingue (ou qu’on y a distingué après lui) les genres ovis , bos, cervusy antilope , etc. Et ces genres sont ensuite divisés en espèces, comme nous l’avons vu précédemment pour les genres canis et felis (le tableau ci-joint résume ce rapide coup d’œil sur ces subdivisions, poursuivies sur quelques groupes seulement , depuis les classes jusqu’aux espèces).

Mais cette classification a paru bientôt insuffisante : Linné, pour l’établir, s’était basé presque exclusivement sur des caractères extérieurs, superficiels, tels que le constate celui qui collectionne les animaux ou est curieux de leurs mœurs, mais ne pénètre que peu dans leur anatomie intérieure. Cuvier, qui fut le fondateur de l’anatomie comparée, et qui faisait marcher de front l’étude de la classification et de l’organisation intime des animaux, fut donc amené à reconnaître qu’au point de vue de cette organisation, certains groupes établis par Linné sur un pied d’égalité présentent des caractères essentiels qui leur sont communs entre eux et les différencient d’autres groupes, de sorte qu’il y a lieu d’opérer

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