SIXIÈME LEÇON
LES PHILOSOPHES TRANSFORMISTES
Nous sommes ingrats envers les penseurs qui nous ont précédés. Que serions-nous sans eux? Ils ont été les anneaux qui nous relient à la chaîne infinie. Comme dans un cerveau individuel une idée en amène une autre, leur œuvre a suscité la nôtre. Nous ne commençons ni n’achevons rien. Il faudrait remonter bien haut dans la pensée humaine pour trouver le point initial. Heureux néanmoins encore, ceux auxquels il est donné de continuer.
Mme L. Ackermann ( Pensées d’une solitaire).
Rapide exposé du transformisme selon Darwin ( Variations et sélections). — Adaptation des êtres à leur milieu. — Etat passif des organismes dans cette adaptation. — Traces d’idées transformistes chez les philosophes de l’antiquité classique. — Les premiers précurseurs de Darwin: Bacon, Linné, Buffon,de Maillet, Robinet. — L’enchaînement génétique conçu, mais non démontré ni expliqué.
L’histoire même du transformisme nous offre en quelque sorte une vérification de sa doctrine : en effet, si les espèces ne surgissent pas tout à coup, et si les formes actuelles mer-
veilleusement construites des organismes vivants représentent le résultat d’une longue évolution d’organismes primitifs plus simples et plus élémentaires, de même l’expression actuelle du transformisme, le darwinisme, n’a pas surgi tout à coup dans la pensée d’un seul homme, elle est la forme actuelle d’une conception qui, dès longtemps, a germé dans l’esprit des naturalistes philosophes; vague et mal définie tout d’abord, cette doctrine, transmise de générations en générations, s’est peu à peu affermie en trouvant ses preuves dans une étude plus exacte de la morphologie des êtres vivants et dans l’examen de leurs rapports réciproques. Darwin doit donc avoir eu, et a eu en effet, de nombreux précurseurs, de même qu’il aura et a déjà eu des disciples pour compléter successivement et même modifier certaines parties de sa doctrine. C’est là, du reste, une manière devoir qu'on s’accorde communément à appliquer à toutes les conceptions du génie humain; c’est un processus qui paraît régir toutes les productions de l’activité humaine et, par exemple, pour les arts, ordre de productions où cependant le génie personnel, l’inspiration individuelle semblent au premier abord jouer le premier rôle, en dehors de toute source de tradition, les critiques qui s’occupent d’iiistoire de l’art savent retrouver les précurseurs des grands artistes qu’on serait tout d’abord tenté de considérer comme des génies essentiellement créateurs et initiateurs.
Nous allons donc passer en revue les précurseurs de Darwin. Dans cette étude, il s’agira surtout de voir comment la doctrine transformiste s’est peu à peu complétée jusqu’à revêtir le caractère scientifique qu’elle a acquis avec les travaux de Darwin : il s’agira en un mot de comparer à Darwin chacun de ses précurseurs et d’apprécier la part que chacun de ceux-ci a apportée à l’cnsernble actuel de la théorie, la pierre qui est son œuvre dans l’édifice total. Il
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nous paraît donc nécessaire, pour que ce parallèle repose sur des données précises, de présenter tout d’abord un très rapide résumé du transformisme actuel ou darwinisme, c’est-à-dire, pour continuer la comparaison précédente, de j eter un coup d’œil sur l’ensemble de l’édifice, pour juger de ce que chaque ouvrier y a apporté, de la place qu’a pris cet apport sous la main de l’habile architecte, et de la manière dont ce dernier, Darwin, a achevé et couronné l’œuvre commune.
Le darwinisme explique la transformation des espèces par l’étude des faits suivants, empruntés à l’observation soit des animaux et plantes domestiques, soit des animaux et plantes sauvages.
1° Chez les animaux et plantes domestiques, on voit toujours se manifester, chez les individus d’une même espèce, de légères différences ; c’est ce que nous connaissons sous le nom de caractères individuels ; ces caractères sont parfois remarquables et méritent alors le nom de variations. C’est ainsi que dans un parterre d’une seule espèce de plante à fleurs d’ordinaire blanches, on voit apparaître quelques pieds qui portent des fleurs rose pâle ou même rouges; c’est ainsi que, dans un troupeau de moutons, on trouve quelques individus qui présentent une laine plus longue et plus fine; c’est ainsi que, pour donner un exemple d’une variation plus remarquable encore, on vit en 1791 naître, dans une ferme du Massachussets, un agneau qui avait les pattes très courtes et le dos allongé (comme un chien basset).
Ces variations individuelles sont presque toujours, à un degré plus ou moins accentué, transmissibles par la génération ; à cet égard, les exemples que nous offrent toutes les familles del’espècehumainesontsuffisammentdémonstratifs : on sait que, selon l’expression consacrée, les enfants repré-
mathias duval. — Darwinisme. 7
sentent tels et tels traits de la conformation physique, comme, du reste, telles particularités du caractère moral de leurs parents.
C’est pourquoi le jardinier ou l’éleveur choisissent les individus dont ils veulent faire des reproducteurs : ils laissent de côté ceux qui présentent des caractères qu’il n’y a pas lieu de conserver; ils prennent de préférence ceux dont les caractères paraissent très avantageux à un point de vue quelconque. Ainsi le mouton basset sus-indiqué parut un sujet très avantageux à ce point de vue que la brièveté de ses membres le rendait moins apte à sauter, à franchir les clôtures; il fut donc choisi comme reproducteur; parmi ses produits, le plus grand nombre présenta ce caractère de brièveté des membres, et ces individus bassets furent à leur tour seuls choisis comme reproducteurs ; par une série de sélections de ce genre, l’éleveur arriva à fixer définitivement ce caractère et à constituer une race qui reçut le nom de mouton ancon.
De même a-t-on fait à l’égard des moutons qui présentent une laine remarquablement fine etlongue, lorsqu’on a trouvé avantagera développer ces caractères de la toison.
De même encore, le jardinier qui voit apparaître, dans une espèce à fleurs blanches, quelques individus à fleurs roses, s’il a soin de recueillir les graines des sujets présentant cette variation, et de les semer à part, obtient une nouvelle génération dans laquelle sont plus nombreux les sujets à corolle tournant au rouge, et en choisissant alors les ’ graines des fleurs les plus colorées, il arrive, en développant par cette sélection ce caractère dans une série de générations, il arrive à produire une variété définitive etfixe, laquelle, nous le savons, prend tous les caractères d’une espèce nouvelle.
Ainsi la série de faits ou de lois qui représentent les termes successifs de la transformation des espèces à l’état
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domestique sont : les variations individuelles; Yliérédité des variations; 1 hérédité fixative des variations au moyen de la sélection des reproducteurs (sélection faite par l’homme et dite pour cela sélection artificielle).
2° Chez les êtres à l’état sauvage, il est incontestable que les deux premiers ordres de faits se produisent également, à savoir : les variations individuelles, et la transmission par hérédité de ces variations. Mais comme ici l’homme n’intervient pas pour choisir certains reproducteurs et exclure les autres, on peut penser que les diverses variations individuelles, souvent de sens contraire, en se croisant indifféremment les unes avec les autres, arriveront par cela même à se compenser, à s’effacer, à se détruire, et que, en définitive, le type de l’espèce restera fixéau milieu des variations momentanées qui sont comme des oscillations réciproquement compensatrices autour de la forme spécifique immuable. Sans doute il en sera ainsi, si toutefois il n’y a pas, dans les rapports des êtres entre eux et avec leur milieu, des conditions qui établissent un mécanisme de sélection analogue à celui que pratique l’homme sur les animaux domestiques et les plantes cultivées. Or cette sélection naturelle alieu en effet.
C’est que, d’abord, comme l’a établi Malthus, puisque toujours plusieurs individus sont produits par un seul couple, et que chez quelques animaux et plantes cette fécondité atteint des chiffres énormes, la population vivante (animale et végétale) du globe irait toujours en croissant, et que, par exemple, une seule espèce, si rien ne contrariait son expansion, finirait par se multiplier au point d’envahir à elle seule la terre tout entière. Cela ne se produit pas, parce que les animaux, comme les plantes, en se disputant une place au soleil, en se disputant la nourriture, se livrent à une guerre incessante, à une lutte pour l'existence , lutte qui a pour effet de faire périr un très grand nombre de sujets avant
qu’ils n’arrivent à l’âge de la reproduction. Donc, ici encore, nous trouvons qu’un certain nombre d’individus d’une espèce deviennent sujets reproducteurs, tandis que les autres ne se reproduisent pas, parce qu’ils succombent dans la lutte. Mais si précisément l’analyse des circonstances de cette lutte nous faisait reconnaître que son résultat, fatal pour quelquesuns, obéit à certaines lois et ne se produit pas au hasard, c’est-à-dire sans rapport avec les conditions où sont les êtres vis-à-vis les uns des autres et vis-à-vis de leur milieu, si un tel rapport venait à être démontré, il serait bien possible que ce rapport présentât les caractères d’une sélection , sélection naturelle cette fois, c’est-à-dire résultant non de l’intervention volontaire de l’homme, mais des relations naturelles des êtres.
Or, c’est ce qui a lieu en effet. Comme l’a fait remarquer Darwin, car c’est cette dernière partie de la théorie transformiste qui forme son œuvre essentielle, parmi les variations individuelles qu’un sujet apporte en naissant, il en est qui peuvent constituer pour lui des avantages : ou bien elles lui faciliteront la recherche de sa nourriture, ou bien elles lui permettront soit de se dérober plus facilement à ses ennemis, soit de lutter avantageusement avec eux, ou bien encore elles lui donneront plus de chances, soit de s’emparer des femelles, s’il est mâle, soit, s’il est femelle, de provoquer les recherches des mâles, etc. Ainsi le sujet pourvu de ce caractère avantageux sera, comparativement à un autre individu de la même espèce, à son frère, par exemple, qui n’aura pas apporté le même caractère, la même variation, sera, disons-nous, plus en état de vivre, de triompher dans la lutte pour l’existence, plus en état d’arriver à se reproduire; et, parmi ses descendants, ceux-là seuls qui hériteront de ce caractère, ceux surtout qui le présenteront à un degré encore plus prononcé, seront plus aptes, devront
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même devenir seuls aptes à se propager, leurs frères moins favorisés disparaissant peu à peu avant de s’être reproduits.
Il y a donc ici une sélection naturelle évidente; elle résulte de la concurrence vitale ou lutte pour V existence , en comprenant sous ce titre de lutte pour l’existence toutes les causes de mort contre lesquelles animaux et plantes ont à résister, et qui proviennent soit des rigueurs du climat, soit de la rareté des subsistances que les individus d’une même espèce se disputent entre eux, soit de la voracité des autres espèces qui se nourrissent des premières, etc.
Ici donc encore nous retrouvons, comme causes de transformations des espèces sauvages, les mêmes faits que pour les espèces domestiques, à savoir les termes de variations individuelles , hérédité , sélection ; seulement la sélection a sa source dans la nature même des choses, c’est-à-dire dans les rapports des organismes entre eux et avec leurs milieux.
Pour bien pouvoir comparer cette forme actuelle de la doctrine transformiste (darwinienne) avec les formes que nous trouverons en passant en revue les précurseurs de Darwin, insistons encore sur les points suivants, qui ressortent assez du rapide exposé qui précède :
1° Ces transformations produisent une adaptation des êtres à leur milieu, ou, d’une manière plus générale, à leurs conditions d’existence. Cette adaptation apparaît déjà avec les variations individuelles, car ces variations sont presque toujours le résultat de l’influence des conditions ambiantes sur les parents; ce n’est pas encore le moment de donner ici la démonstration de cette proposition; mais nous aurons plus tard, en faisant une histoire complète des variations, occasion de montrer que le plus grand nombre des variations dites spontanées ont leurs causes dans des influences qui ont agi soit sur les parents, soit sur les produits alors qu’ils étaient à l’état embryonnaire. Qu’il nous suffise d’insister
sur ce fait que, lors même que ces variations méritent d’être considérées comme spontanées, elles sont peu marquées chez les sujets qui les présentent les premiers, et ne s’accentuent que graduellement dans les générations successives où elles sont développées et fixées par la sélection artificielle ou naturelle. Là encore ces variations fixées et développées représentent en somme une adaptation, une adaptation aux caprices et aux besoins de l’homme dans le cas de sélection artificielle, une adaptation aux circonstances naturelles ambiantes dans le cas de sélection naturelle.
Mais, dans tous les cas, cette adaptation, cette transformation est lente, graduelle; elle demande des séries de générations; elle est d’autant plus complète qu’elle est le résultat de modifications graduelles accumulées, dans un même sens, sur des suites plus étendues de générations successives, et, si la sélection naturelle nous apparaît comme plus capable que la sélection artificielle d’arriver à transformer les races en espèces nouvelles, c’est que la première dispose de périodes de temps qui se comptent par siècles, tandis que la seconde dispose à peine de quelques périodes équivalentes, chacune, à la durée moyenne d’une vie humaine, les besoins et les caprices de la sélection artificielle venant souvent à changer, témoin la race des moutons ancons, race qu’on a tout à coup laissée s’éteindre, parce que les efforts des éleveurs ont dû, à un moment donné, s’appliquer à développer des caractères tout différents. Toujours est-il que le darwinisme n’a pas à parler, actuellement, (Y adaptations brusques; nous verrons qu’en ceci il diffère grandement des théories de la plupart de ses précurseurs.
2° Dans le mécanisme de ces transformations et adaptations, l’organisme vivant est toujours passif : il est passif dans la sélection artificielle; est-il besoin de le faire remarquer? Dans la sélection naturelle, malgré l’expression de
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lutte pour l’existence, il est tout aussi passif; car, d’une part, alors même que la lutte a lieu entre sujets de même espèce, si la lutte est active du côté des vainqueurs aussi bien que des vaincus, le vainqueur avait reçu par la génération les caractères qui ont fait son triomphe, caractères vis-à-vis desquels il est passif, tout en en tirant avantage ; et, d’autre part, les nombreuses séries de faits comprises dans ce seul mot de lutte pour l’existence sont en très grande majorité telles que le sujet reste absolument passif : tels sont les ordres de faits grâce auxquels certains individus résisteront mieux que d’autres aux rigueurs de l’hiver, à la sécheresse de l’été, à la rareté des subsistances, etc.
En un mot, l’apparition d’un caractère avantageux assurera la survivance de ceux qui en sont pourvus; et, dans la sélection successive qui, parmi les descendants des générateurs munis de ce caractère, assurera la survivance bientôt exclusive des individus favorisés par ce même caractère, il n’y a pas à parler d’efforts actifs de ces individus pour faire naître pas plus que pour développer et exagérer ledit caractère : ceux qui en sont pourvus en font usage, et de là leur survivance; plus ce caractère se trouve prononcé chez eux, plus ils en font usage, et, par suite, plus ils ont de chances d’être survivants et reproducteurs. Comme, chez les animaux, le fait de l’usage d’une partie amène un bien plus grand développement de cette partie (de même que le défaut d’usage en amène l’atrophie), il ne sera peut-être pas inutile, pour bien marquer ici le caractère passif des organismes dans les transformations et adaptations, d’emprunter un exemple aux végétaux.
Nous avons parlé précédemment de fleurs rouges apparaissant dans un parterre de plantes à fleurs ordinairement blanches, et de la sélection artificielle par laquelle le jardinier, choisissant ces plantes à fleurs rouges comme sujets
reproducteurs, arrive, après plusieurs générations, à créer une race ou une espèce à fleurs rouges. Là, l’état passif de la plante modifiée est bien évident. Or, dans la sélection naturelle, il peut en être de même : on sait, en effet, par exemple, que nombre de fleurs ne peuvent être fécondées sans l’intervention des insectes qui viennent visiter leurs corolles et y puiser le miel ; or, supposons que, dans une espèce de plantes où cette visite des insectes est indispensable à la fécondation, plantes supposées d’ordinaire à fleurs blanches, apparaissent un jour quelques sujets à corolle rosée, et que cette coloration plus éclatante frappe de plu s loin les yeux des insectes et les attire plus spécialement; voilà donc une variété dont la fécondation sera plus assurée, dont la reproduction se fera plus à coup sûr que celle des individus parents à fleurs blanches ; et si, parmi les produits de ces sujets à fleurs roses, il s’en trouve quelques-uns à fleurs tournant encore plus vers le rouge, et que cette coloration attire de plus en plus les insectes et assure de plus en plus la fécondation et la reproduction de ces individus, à l’exclusion de tous les autres, nous voici de nouveau en face d’une forme de sélection : sélection naturelle cette fois, et dans laquelle les types modifiés sont absolument aussi passifs que dans la sélection artificielle la plus rigoureusement entendue.
11 est bien évident que nous ne négligerons pas pour cela de tenir compte des effets adjuvants qu’apportent, surtout chez les animaux, les conditions d’usage ou de défaut d’usage des parties; mais ce n’est là qu’une cause accessoire dans le mécanisme des transformations et des adaptations, et il était important de faire bien ressortir, dans le mécanisme des sélections, le caractère passif des individus modifiés; car en ceci, plus encore peut-être que pour le caractère lent de l’adaptation (pas de transformations brusques), la doc-
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trine de Darwin diffère des conceptions de la plupart de ses précurseurs.
Si nous voulions, dans l’histoire des précurseurs de Darwin, remonter jusqu’à l’antiquité la plus reculée, comme l’a fait Hæckel dans une publication récente1, nous devrions citer ici les fondateurs de la science grecque, les philosophes ioniens, qui ont cherché à assigner à tout ce qui existe des causes naturelles, en dehors de tout miracle, de toute intervention d’une puissance occulte. A ce titre, devrait trouver place ici d’abord le nom d’Anaximandre, d’après lequel les plus anciennes formes vivantes de notre globe ont été produites au sein des eaux par l’action du soleil, formes desquelles seraient dérivés les animaux et les plantes terrestres, s’adaptant à de nouvelles conditions de vie (Hæckel, op . cit.) ; puis viendrait le nom plus connu d’Héraclite d’Éphèse, qui a avancé le premier cette proposition qu’un grand processus évolutif règne sans interruption dans l’univers et qu’une forme chasse l’autre; et si, ajoute Hæckel, une forme nouvelle prend la place de l’ancienne, c’est la (( lutte pour l’existence ». Enfin il faudrait citer encore Empédoele d’Agrigente, qui lui aussi admet une perpétuelle mobilité et fait dériver toutes les formes organiques du concours fortuit de forces qui se combattent. Mais il faut reconnaître que, même en acceptant la libéralité avec laquelle Hæckel traduit la pensée de ces philosophes en langage scientifique moderne, nous ne saurions voir dans ces conceptions que les premiers tâtonnements de l’esprit humain cherchant à arriver à une explication génétique de la nature, en dehors des traditions et légendes religieuses. Vouloir y
I. E. Hæckel. — Conférence sur Darwin, Goethe et Lamarck: philosophie des sciences; congrès d’Eisenach ( Revue scientifique, 2 décembre 18^2, p. 713).
trouver l’énoncé élémentaire du transformisme, de la sélection et de la lutte pour l’existence, ce serait comme si, dans les conceptions, d’ailleurs si admirables, de Lucrèce sur les atomes, nous voulions trouver une première indication de la théorie atomique des chimistes contemporains.
Le premier qui affirma scientifiquement la variabilité et la transformation possible des espèces fut le philosophe Bacon, et c’est surtout à propos des plantes qu’il énonça nettement sa manière de voir, « admettant comme un principe, prouvé par l’expérience et l’observation commune, que les plantes dégénèrent quelquefois jusqu’au point de se convertir en plantes d’une tout autre espèce, c’est-à-dire aussi différentes que le sont entre elles des formes nommées par tous de noms différents. » Bacon passa même de la théorie à l’application, essayant de donner des règles à l’art de changer les plantes d’une espèce en plantes d’une autre espèce (Sylva sylvarum , or a natural h istory, cent. YI, trad. de Lasalle-Dejon, t. VIII, p. 314).
Après Bacon, viendrait, dans l’ordre chronologique, mais presque un siècle entier plus tard, Linné, dont nous avons parlé précédemment (Voy. ci-dessus p. 30) et dont nous avons montré, d’une part, les opinions orthodoxes dans son Systema naturœ , et, d’autre part, les conceptions si hardiment transformistes dans ses Amœnitates.
Si nous avons eu ainsi deux hommes à considérer en Linné, nous en aurons 'trois à voir en Buffon; car ce naturaliste a successivement changé de manière de voir, de telle sorte qu’il a eu, entre les deux périodes extrêmes où il compte parmi les partisans de la fixité de l’espèce, une période moyenne où les partisans de la variabilité peuvent le réclamer comme un des leurs. Aussi n’insisterons-nous que peu sur Bulïon. De 1753 à 1750, Buffon affirme hautement que les « espèces dans les animaux sont séparées par un
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intervalle que la nature ne saurait franchir » (. Hist . nat ., t. V , p. 59, 1755 1). Mais plus tard, en 1760, après qu’il a vu davantage et plus réfléchi, il semble s’affranchir du dogme, il est frappé par la variabilité et la dégénérescence, et proclame la promptitude avec laquelle les espèces varient et la facilité qu’elles ont à se dénaturer en prenant de nouvelles formes (Hist. nat., t. IX); cherchant à se rendre compte de l’existence des animaux qui peuplent l’Amérique, et dans lesquels il ne pouvait voir que les dérivés des types de l’ancien monde, il considère comme possible que, sans intervertir l’ordre de la nature, tous ces animaux de l’Amérique ne soient que des formes modifiées de ceux qui nous entourent; il fait l’application de ce principe aux grands chats du Nouveau Monde, le jaguar, le couguar, le margai, qu’il rapproche de la panthère, du léopard et du serval de l’ancien continent. Les groupes composés d’espèces plus ou moins voisines lui apparaissent alors comme ayant une souche principale commune, de laquelle « seraient sorties des tiges différentes et d’autant plus nombreuses que les individus dans chaque espèce sont plus petits et plus féconds » {Hist. nat., t. X1Y, p. 355); d’où cette conclusion, à rapprocher de ce que nous avons précédemment rapporté de Linné : « Nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné l’histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou souches principales, desquelles il n’est pas impossible que foutes les autres soient issues. » (Hist. nat., i. XIV, p. 358). Certes il est difficile de demander, pour l’époque, une profession de foi transformiste plus explicite.
Malheureusement, Buffon fut lui-même effrayé de ses hardiesses, et adoptant une troisième manière de voir, inter-
1. Voy. au sujet de Buffon, la leçon de P. Topinard, publiée dans la Revue d'anthropologie (2e série, t. VI, p. 35. — Buffon anthropologiste.)
médiaire entre les deux doctrines qu’il avait tour à tour proclamées, il fit de l’espèce un type à la fois immobile et mutable, c’est-à-dire qu’il regarda comme inaltérables certains traits essentiels des types spécifiques, ces types pouvant du reste se réaliser sous des formes très différentes (1778). Est-ce à dire, avec M. de Quatrefages, que Buffon joignit à l’idée bien arrêtée de l’espèce l’idée non moins nette de la race? Il nous semble que la conception de Buffon dans sa dernière manière n’est pas aussi simple et aussi théorique que cela; car, par une singulière inconséquence, nous le voyons, en définitive, nier ou restreindre la variabilité de certaines espèces pour l’élargir en faveur des autres. Sans doute, au point de vue de la tradition biblique, la fixité des espèces supérieures lui paraissait-elle plus importante que celle du menu fretin des animaux inférieurs, car il écrit ( Époques de la nature, suppl., p. 25; 1778) : La forme constitutive de chaque animal s’est conservée la môme et sans altération dans ses principales parties.... Les individus de chaque genre représentent aujourd’hui les formes de ceux des premiers siècles, surtout dans les espèces majeures; car les espèces inférieures ont éprouvé d’une manière sensible tous les effets des différentes causes de dégénération. » Après Buffon, nous aimerions à passer de suite à Lamarck, qui fut le véritable père du transformisme, celui de tous les précurseurs de Darwin que tout le monde s’accorde à considérer comme pouvant être seul mis en parallèle avec le naturaliste anglais. Mais nous devons donner encore une mention à deux philosophes du xvme siècle, non qu’ils aient réellement entrevu les lois du transformisme, mais parce que, tout en forgeant de toutes pièces un système d’évolution des êtres organisés, ils ont pris pour point de départ, l’un d’eux du moins, des notions que nous voyons paraître pour la première fois dans la question : nous voulons parler des ani-
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maux fossiles. Ges deux philosophes sont de Maillet et Robinet.
De Maillet (1059-1738), qui avait beaucoup voyagé (il fut consul général en Égypte, puis inspecteur des Échelles de Barbarie et du Levant), avait été frappé par la rencontre, dans les roches des montagnes, de corps pétrifiés d’origine marine; ces coquilles et poissons fossiles mirent vivement en jeu son imagination; tel fut le point de départ de toute sa théorie. Pour lui, la surface entière du globe avait dû, à un certain moment, être recouverte par les eaux de la mer, audessus desquelles n’émergeaient primitivement pas même les sommets des plus hautes montagnes; les terres, penset-il, ne sont devenues apparentes que peuàpeu parle retrait successif de la mer, les eaux diminuant graduellement par évaporation; c’est pourquoi il a intitulé son livre Traité de la diminution de la mer (Telliamed, ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer). 11 publia cet ouvrage sous le nom de Telliamed, qui n’est que l’anagramme de son nom; la seule édition complète en fut donnée à La Haye en 1755 (la première édition était de 1746); c’est pour cela que nous avons placé ici de Maillet après Buffon, dont il fut le contemporain.
Avant d’entrer dans une rapide analyse de la théorie de de Maillet, faisons remarquer qu’à son époque la science des fossiles n’existait pas, et que les arguments qu’il fit valoir pour démontrer l’origine marine de ces pétrifications rencontra bien des incrédules; parmi ceux-ci figure en première ligne Voltaire, dont les critiques moqueuses jetèrent pour longtemps le ridicule sur le nom de Telliamed. C’est que, il faut bien le dire, outre que Voltaire n’était pas en état d’apprécier la valeur des faits géologiques mis en avant par de Maillet, fails qui constituent la seule partie sérieuse de l’ouvrage de cet auteur, Voltaire voyait dans ces faits une série d’arguments qu’auraient pu invoquer les partisans du
déluge mosaïque, quoique du reste de Maillet lui-même ne fit aucune allusion à la tradition biblique, dont s’éloignait singulièrement sa théorie. Toujours est-il qu’il est bien curieux de voir aujourd’hui comment Voltaire, hostile à toute idée d’extension des mers, de déluge, expliquait la présence de coquilles marines dans les terrains des montagnes (art. Coquilles du Dict. phil.) : pour lui, il s’agissait simplement de coquilles apportées par les hommes, perdues, par exemple, par des pèlerins se rendant à Rome; ou bien, pour ce qui est des poissons fossiles, « ces poissons, apportés par un voyageur, s’étaient gâtés, auraient été jetés et se seraient pétrifiés dans la suite des temps ».
Revenons à la théorie de Telliamed : primitivement toute la terre était couverte parles eaux ; il n’y avait alors d’autres êtres organisés que les plantes et animaux marins. Mais à mesure que les eaux ont diminué et que des parties de plus en plus grandes de terres sont restées à découvert, tous les types d’organismes terrestres sont dérivés, par transformation, des organismes aquatiques : les herbes marines furent les premières « à se terrestriser, en perdant de leur amertume et de leur âcreté » ; pour ce qui est des animaux, la métamorphose des tortues marines en tortues terrestres n’offre en somme rien qui soit inadmissible, dit-il, et, une fois engagé sur cette voie des possibilités, l’auteur n’est plus arrêté par rien, témoins les détails qu’il donne sur l’origine possible des oiseaux : « Les poissons volants, entraînés par l’ardeur de la chasse ou de la fuite, emportés par le vent, ontpu tomber à quelque distance du rivage dans des roseaux, dans des herbages qui leur fournirent quelques aliments tout en les empêchant de retourner vers la mer. Alors, sous l’influence de l’air, les nageoires se fendirent, les rayons qui les soutiennent se transformèrent en plumes dont les membranes desséchées formèrent les barbules; la peau se
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couvrit de duvet, les nageoires centrales devinrent des pieds; le corps se modela... et, par une série d’autres petits changements (!) , le bec et le col s’allongèrent. Cependant, la conformité de la première figure subsiste dans le total et elle sera toujours aisée à reconnaître. »
A propos de ces transformations imposées tout à coup par un changement de milieu, l’auteur reconnaît que bien des individus ont dû ne pas présenter la malléabilité supposée; mais qu’importe : « Que cent mille, dit-il, aient péri sans avoir pu contracter l’habitude (de vivre dans le nouveau milieu) ; il suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu à l’espèce. »
Il n’est guère probable que personne aujourd’hui prétende, en invoquant cette dernière phrase de de Maillet, voir en cet auteur un précurseur de la théorie de la sélection. Telliamed n’a mérité ni le ridicule dont l’a couvert Voltaire, ni l’excès d’honneur que lui ont fait ceux qui le considèrent comme un véritable précurseur de Darwin. Son transformisme est trop grossier, pour tenir une place dans l’histoire de la doctrine. Mais de Maillet a un véritable titre dans l’histoire de la science; c’est d’avoir attiré l’attention sur les fossiles d’origine marine, c’est d’avoir le premier ébauché une théorie de la formation des terrains par les sédiments des cours d’eau.
« Aussitôt, dit-il, qu’il y eut des terres laissées à découvert par la mer, il y eut certainement des vents et des pluies qui tombèrent sur les premiers rochers; les premiers ruisseaux coulèrent et, à mesure que la mer se retirait, se transformèrent en rivières et en fleuves. Ceux-ci entraînèrent jusqu’à la mer les matériaux enlevés aux continents récemment émergés et amoncelèrent sur les plages un limon plus doux sur lequel les herbes marines devinrent plantes terrestres. » Bien plus, comme le fait remarquer madame Clémence Royer, la théorie de de Maillet sur la manière dont s’est modelée
l’écorce terrestre mérite au plus haut degré d’être signalée, à savoir que le relief de notre globe est dû beaucoup plus à l’affaiblissement des plaines qu’au soulèvement des montagnes; « par suite de la condensation de la terre vers son centre, les campagnes s’humilièrent, dit-il, et les montagnes élevèrent leurs cimes dont la masse ne put également s’abaisser ».
Cette théorie est probablement plus près de la vérité que celle d’Elie de Beaumont, laquelle a fait si grande fortune et régné sans rivale durant un demi-siècle, au milieu des savants dont pas un ne songea à cette objection que le rayon de la terre refroidie et arrivée à un équilibre stable de température, serait ainsi plus grand qu’à l’époque où elle conservait encore une chaleur propre considérable et supérieure à celle qu’elle perd constamment par le rayonnement (Voy. Cl. Royer, art. Darwinisme, Dicl . encyclop ., p. 707). Nous pouvons donc voir en de Maillet un précurseur de quelquesunes des théories actuelles de la géologie; quant à son grossier transformisme, il ne supporte pas l’examen : en effet., il ne s’agit là pour de Maillet que de faire provenir les animaux terrestres des animaux marins; pour ce qui est des animaux marins, il ne s’occupe pas de savoir si leurs formes spécifiques ont pu varier dans la série des temps, et si l’hérédité a pu modifier chez eux certains caractères; pour les organismes terrestres même silence sur ce qu’ils ont pu devenir une fois acclimatés à une vie autre que l’aquatique, et même silence sur tout ce que nous appelons aujourd’hui adaptation, habitude, sélection, hérédité.
Mais, dira-t-on, en décrivant la transformation supposée d’un animal marin en animal terrestre, de Maillet parle bien d’habitudes nouvelles et par suite aussi d’adaptation. Sans doute, mais pour lui il ne s’agit de rien de semblable à l’évolution héréditaire qui est aujourd’hui la base de toutes
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nos conceptions transformistes ; pour lui ce sont des individus, c’ est-à-dire une seule génération, qui, à un moment donné de leur vie, sans que rien les eût prédisposés à ces changements, ont dû, tout d’un coup, par la force des choses, s’accoutumer à un milieu nouveau et y subir une véritable métamorphose; et, en effet, de Maillet invoque ici, comme exemple de faits analogues, les métamorphoses des insectes, la transformation du ver à soie, ou d’une chenille en un papillon. Nous nous trouvons donc en présence d’une théorie qui invoque des adaptions brusques, et qui, par ce fait même, n’a aucun rapport avec le Darwinisme basé essentiellement sur la transformation lente par évolution héréditaire. Si de Maillet ne fut pas pris au sérieux par ses contemporains au sujet de ses hypothèses géologiques, il ne mérite pas davantage aujourd’hui, quant à ses hypothèses zoologiques; du reste il a mis le comble à sa rêverie en cherchant à appliquer à l’homme sa théorie des transformations brusques, c’està-dire en faisant sortir l’homme terrestre directement d’un homme marin : à cet effet, on le voit rassembler toutes les fables les plus ridicules au sujet des sirènes, des tritons, des hommes et femmes à queue de poisson, pour arrivera établir l’existence d’une espèce humaine aquatique, souche de toutes les races humaines actuelles.
Si la théorie de de Maillet peut, au point de vue zoologique, être dite théorie de la dérivation, espèce par espèce, des types terrestres aux dépens des types aquatiques, la théorie de Robinet peut être dite théorie de la nature aspirant à produire l’homme. Robinet (1735-1 8 20) est, comme l’a dit M. de Quatrefages, un rêveur qui croit pouvoir résoudre tous les problèmes possibles, en vertu de quelques idées a priori présentées comme autant de principes indiscutables. Son principal ouvrage ( Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être , ou les essais de la
mathias duval. — Darwinisme. 8
nature qui apprend à faire V homme , 1768), indique assez, par son seul litre, la préoccupation de Fauteur : il voit dans l’homme le chef-d’œuvre de la nature; celle-ci, partant d’une forme primitive que Robinet appelle le prototype, et qu’il définit comme un être réduit à ses moindres types, n’a pu parvenir à réaliser la forme humaine que par une suite innombrable d’ébauches. Chaque variation du prototype a donc été une sorte d’étude de la forme humaine que la nature méditait. Ce n’est pas seulement, dit-il, l’orang-outang, d’ailleurs plus semblable à l’homme qu’à aucun animal, qui doit être regardé comme une tentative faite pour réaliser ce terme final; ce n’est pas seulement le cheval et le chêne; ce sont encore les minéraux et les fossiles. La preuve selon Robinet, c’est qu’on trouve « des pierres, qui représentent le cœur de l’homme, d’autres qui imitent le cerveau, le crâne, un pied, une main ». Le règne animal, le règne végétal lui fournissent des faits analogues.
A ces essais partiels, succèdent des tentatives d’ensemble. Ici, dit M. de Quatrefages, Robinet en arrive aux hommes marins, aux hommes à queue. Il passe ensuite en revue les principales populations humaines, et signale comme les plus belles les Italiens, les Grecs, les Turcs, les Circassiens. Là n’est pas toutefois pour lui le terme de la perfection. Jusqu’ici les sexes ont été séparés; mais les essais d’hermaphrodisme déjà tentés chez nous par la nature marquent suffisamment le but qu’elle veut atteindre. Un temps viendra où l’homme réunira les attributs et les beautés diverses de Vénus et d’Apollon. Alors peut-être aura-t-il atteint le plus haut degré de la beauté humaine1.
Il est inutile de suivre plus loin l’exposé de cette théorie;
1. Ce rapide exposé de Robinet est résumé d’après M. de Quatrefages {Ch. Darwin et ses précurseurs français, 1870, p. 37).
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il est cependant curieux de voir combien, au milieu de ces enfantillages scientifiques, Robinet, qui connaissait les écrits des naturalistes de son temps, a su deviner quelques-unes des grandes idées qui devaient désormais préoccuper les zoologistes et les botanistes; son malheur est de s’être laissé complètement entraîner par les conceptions métaphysiques, en partant de quelques données scientifiques assez mal assises. Toujours est-il, et c’est, là ce qu’il y a de remarquable, que Robinet voit, dans la série des formes de la vie, moins l’effet d’un plan divin, que le résultat d’un fait, c’està-dire les phases diverses parcourues par chaque organisation et comme autant de degrés aux progrès successifs de la nature; il v a là l’idée d’une véritable évolution continue , idée bien supérieure à celle de de Maillet, qui n’invoquait qu’une transformation brusque, produite un beau jour et une fois pour toutes, pour d’un animal marin faire un être terrestre. Dans cette série évolutive, l 'espèce des naturalistes n’est, aux yeux de Robinet, qu’une illusion, provenant de ce qu’on n’a pas su saisir les différences minimes qui seules séparent l’un de Fautre les anneaux de l’immense chaîne. « La loi de continuité, dit-il, observée uniformément dans l’échelle des êtres, en forme un tout, infiniment gradué, sans ligne de séparation réelle... Il n’y a que des individus et point de règnes, point de classes, ni de genres, ni d’espèce... Cette grande et importante vérité, la clef du système universel et la base de toute philosophie, acquerra chaque jour plus d’évidence, à mesure que l’on fera plus de progrès dans l’étude et la connaissance de la nature. »
En lisant l’énoncé de ces idées, que ne répudierait aucun transformiste de nos jours, on peut certainement dire, avec madame Clémence Royer, que Robinet préparait a priori , et à l’écart de toute étude ou connaissance exacte de faits biologiques, tous les éléments philosophiques d’une doctrine
complète de révolution organique : on peut encore le dire avec plus de raison en lisant le passage suivant où il marque plus spécialement l’idée de révolution : « Dans la suite prodigieusement variée des animaux à l’homme, je vois la nature en travail avancer en tâtonnant vers cet être excellent qui couronne son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu’elle fait à chaque pas, c’est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée, il devient très sensible après un certain nombre de métamorphoses. Si par exemple la nuance entre deux quadrupèdes voisins, tels que le cheval et le zèbre, est trop délicate pour que nous puissions juger lequel, dans l’échelle, approche plus de l’homme que l’autre, cependant le zoologiste, qui passe des bipèdes aux bimanes, puis aux quadrupèdes, solipèdes, pieds fourchus, et de ceux-là aux quadrumanes, s’aperçoit qu’il monte par degrés vers le sommet de l’échelle où il trouve le seul animal qui soit à la fois bimane et bipède. Venant ensuite à lui comparer ces différents animaux, il reconnaît sans peine qu’un quadrumane, tel que le magot ou l’orang-outang, ressemble beaucoup plus à l’homme qu’un quadrupède quelconque... Pour peu que le zoologiste veuille bien se rendre attentif à tous les traits de la comparaison, il découvrira encore que l’orang-outang ressemble plus à l’homme qu’aucun autre animal. »
Nous pouvons donc dire que Robinet, quoique ses théories eussent presque uniquement pour bases des idées a priori, a été cependant supérieur à de Maillet, en ce qu’il a deviné révolution, c’est-à-dire l’ enchaînement génétique des formes animales : seulement cette évolution, dont il n’étudie pas le mécanisme, il la conçoit en une seule série progressive, série unique, linéaire, qui aboutit à l’homme. En ceci il perd tout droit à une comparaison avec les transformistes modernes, qui, comme nous l’avons vu en étudiant la classi-
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fication, ne peuvent concevoir les séries évolutives que comme des séries divergentes; et on a peine à comprendre comment Robinet a pu être assez dominé par son idée fixe de la nature s’exerçant à produire l’homme, pour ne pas être frappé par l’existence des embranchements inférieurs du règne animal, embranchements dont les types si nombreux et si variés ne peuvent avoir été des échelons entre le proto-organisme et l’homme, puisque ces types d'invertébrés sont d’autant plus parfaits, dans leur genre, qu’ils s’éloignent davantage des formes intermédiaires entre les vertébrés et les invertébrés.