‹ Le DarwinismeChapitre 51 sur 102 · PREMIÈRE PARUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARUE

pour quelques esprits trop susceptibles, il cessera certainement de l'être dès que ces esprits voudront bien se mettre au courant des faits révélés par l’embryologie et par l’étude du préhistorique.

Par l’embryologie on verra que l’homme, comme tous les autres animaux, commence par être une simple cellule, qui se dédouble, et, par des segmentations successives, arrive à produire les divers organes du corps’; tous ces organes, et le cerveau lui-même, cet organe de la pensée, passent pendant ce développement par des formes qui sont identiques à celles que présentent, dans les mêmes phases d’évolution, le chien, le lapin, le rat, tellement que l’histoire du développement de l’homme se réduit à vérifier sur des embryons humains des faits constatés sur des embryons de lapins ou de moutons, matériaux d’étude dont nos laboratoires sont très facilement et très largement approvisionnés.

Par l’étude du préhistorique, nous verrons combien les premiers hommes, nos ancêtres absolument directs et cette foisbien incontestables, étaient peu de chose dans la nature. « Quand, dit Broca, l’homme, faible et chétif, errant et nu, sans industrie et presque sans armes, traînait péniblement au milieu des forêts son existence famélique, lorsqu’il luttait chaque jour avec les grands pachydermes de l’époque quaternaire, lorsqu’il n’avait d’autre asile que les cavernes dont le grand ours fossile lui disputait la possession, il n’avait pas pour ses rivaux insoumis le superbe dédain qu’il professe aujourd’hui. D’innombrables siècles s’écoulèrent avant qu’il eût conquis assez de sécurité et assez de loisir pour se livrer aux spéculations métaphysiques. Mais devenu enfin le maître incontesté d’une partie de la terre, il s’est enivré de son triomphe; il a fini par se convaincre que tout avait été créé pour lui, les continents et les mers, les animaux et les plantes; et non content de faire pivoter l’univers autour du grain de

LA PLACE DE L’HOMME DANS LA NATURE. 03

sable qu’il habite, il a poussé l’orgueil jusqu’à assigner sa propre forme au Créateur... Soyons plus modestes; soyons plus justes surtout, et que notre amour-propre de grands seigneurs ne nous porte pas à insulter le pauvre peuple des animaux. Puisque c’est par notre raison que nous nous élevons au-dessus d’eux, montrons-nous raisonnables en reconnaissant en eux une intelligence qui est assez inférieure à la notre pour ne pas nous porter ombrage; et, quand le spectacle de notre grandeur nous enivrera au point de nous faire oublier notre nature, lisons et relisons cet admirable chapitre que Montaigne a intitulé V Apologie de Raymond Sebond ; c’est la réfutation anticipée- de la doctrine du règne humain, et nous y trouverons ces sages paroles qui me serviront de conclusion : « Il y a des ordres et des degrés, mais c’est sous le visage d’une même nature » (Broca, Bulletins , 1806, 1'. 79).

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