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HUITIÈME LEÇON

CUVIER ET SON INFLUENCE

L’autorité des grands noms peut quelquefois être un obstacle au progrès des sciences; lorsque en effet des savants, justement célèbres, ont fait d’une partie quelconque de la science l’objet de leur recherches les plus assidues, lorsqu’ils semblent avoir épuisé sur ce sujet tout ce que la nature leur avait accordé de sagacité, quel serait l’homme assez présomptueux pour entreprendre de rectifier de semblables travaux.

H. Dutkociiet (Mémoires sur les végétaux et les animaux, 1837, t. I, p. 200).

Obstacles rencontrés par Lamarck et E.-G. Saint-Hilaire. — Cuvier et l'anatomie comparée. — La science des fossiles. — Doctrines de Clavier en anatotomie comparée: corrélation des formes et subordination des caractères. — Le cas de Y archceopteryx. — Doctrines de Cuvier en paléontologie : révolutions du globe et créations successives. — Cuvier partisan de la préexistence (inclusion) clés germes; et par suite de la fixité des espèces. — Lutte mémorable entre Cuvier et E.-C. Saint-Hilaire.

Quoique Lamarck et Étienne-Geoffroy n’aient fait que concevoir le transformisme sans en donner la démonstration, leur conception était si claire, si grandiose, si philosophique, qu’il semble a 'priori bien difficile d’attribuer le discrédit et l’oubli, dont elle fut momentanément frappée, au seul malheureux choix des exemples que ces naturalistes apportèrent comme types de preuves à l’appui. Une condition plus spéciale fut toute-puissante dans cette défaite du transfor-

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misme naissant; ce fut l’influence de Cuvier, influence qui, jusque dans ces dernières années, s’est prolongée si puissamment sur de longues générations de zoologistes, notam¬

ment en France.

Nous ne saurions donc faire d’une façon quelque peu complète l’histoire du transformisme, si nous ne rappellions rapidement les litres considérables qu’a eus Cuvier aux yeux des naturalistes, l’esprit qui a présidé à ses généralisations, à ses doctrines, et enfin les conditions qui Font amené à combattre et à terrasser, au moins pour un temps, la doctrine de Lamarck et d’Étienne-Geoffroy Saint-IIilaire, ses illustres rivaux.

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Georges Cuvier, né à Montbéliard, en 1779, se fit connaître d’abord par quelques essais anatomiques sur la classe des vers de Linné, et vint se fixer à Paris, à la sollicitation d’Étienne-Geoffroy Saint-IIilaire. Nommé professeur d’anatomie comparée, ses leçons claires et brillantes excitèrent un enthousiasme général. On peut dire, en effet, et c’est là l’un des plus grands services dont la science lui est redevable, que Cuvier fut le fondateur de l’anatomie comparée, dont il introduisit les découvertes dans les ordres de faits qui doivent présider à toute classification; tandis que Linné s’en était tenu le plus souvent aux caractères extérieurs, Cuvier lit reposer la science de la classification sur les caractères de structure interne, caractères bien plus fondamentaux, et dont nous avons précédemment (p. 36) donné une idée en montrant comment il divisa le règne animal en

grands embranchements.

D’autre part, Cuvier créa la science des fossiles. Nous avons déjà vu, en parlant de de Maillet et des critiques de Voltaire, combien peu était connue la vraie nature des restes animaux ou végétaux pétrifiés. Dès longtemps la vue de ces fossiles avait piqué la curiosité des naturalistes aussi bien

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que celle du vulgaire, et, s’il esl vrai (Voy. Hæckel, Hist. nat. de la création , p. 50) que, déjà mille ans avant Jésus- Christ, Xénophane de Colophon, puis Aristote lui-même, aient proclamé que les impressions fossiles d’animaux et de plantes seraient réellement les traces d’êtres ayant vécu jadis, il n’en est pas moins vrai que, pendant tout le moyen âge et encore dans le siècle dernier, on avait sur ces objets des manières de voir singulièrement peu scientifiques : les uns y voyaient un simple jeu de la nature, c’est-à-dire une simple coïncidence, un hasard par lequel un fragment de pierre rappelait, par certains de ses détails, des formes plus ou moins analogues à celles d’organismes connus : pour d’autres, les fossiles représentaient les essais premiers que le créateur avait d’abord modelés en argile avant de produire les formes définitives qu’il devait animer du souille de vie.

Nous avons déjà dit comment Robinet voyait dans les pierres et les roches les premières tentatives de la nature qui s’essaye à faire l’homme, et comment, avant lui, de Maillet, plus heureux, plus logique et meilleur observateur, reconnaissait, c’est là son seul véritable titre aux veux de la postérité, que certains fossiles sont des restes d’organismes marins pétrifiés, et était ainsi amené à concevoir la formation des terrains d’alluvion et le fait de la présence de la mer sur les parties de terres et de montagnes actuellement décou -

vertes. Il est juste de rappeler qu’à ce point de vue il avait déjà eu en partie comme précurseur Léonard de Vinci qui, au xve siècle, proclamait que la lente pétrification des débris calcaires indestructibles, comme les coquilles des mollusques, serait le fait du limon se déposant au fond des eaux, et plus tard, au xvie siècle, Bernard de Palissy, l’illustre potier français, si connu par ses découvertes dans l’art des faïences émaillées (Voy. Hæckel, op. cil ., p. 51).

Mais la quest ion des fossiles n’entra dans une période vraiment scientifique qu’avec Lamarck et Cuvier, le premier étudiant les fossiles invertébrés, tandis que le second fixait son attention sur les ossements fossiles des vertébrés. Cuvier montra que chaque couche de terrain, chaque période géologique a ses fossiles caractéristiques; les merveilleuses aptitudes de généralisation dont il lit preuve en arrivant à reconstituer les vertébrés fossiles, surtout les mammifères et reptiles dont quelques débris seulement étaient alors retrouvés, a jeté sur son nom une gloire incomparable et connue de tous. Nous verrons dans un instant quelles lois, aujourd’hui reconnues erronées, il fut amené à poser relativement aux périodes successives et absolument distinctes de création des animaux qui ont laissé des restes fossiles; pour le moment, il nous suffit, pour faire comprendre l’imposante autorité dont devait jouir longtemps ce naturaliste, d’avoir rappelé ses deux grands titres, à savoir la création de deux sciences : celle de l’anatomie comparée et celle de la paléontologie.

Ce sont là des sciences de faits. Or, Cuvier posait en principe qu’il n’v a d’autre science que celle qui consiste dans l’accumulation des faits, sans aucune tentative de théorie. Pour lui « l’histoire prouve que les résultats théoriques, successivement introduits dans la science, même ceux qui y ont jeté le plus d’éclat, n’y ont eu qu’une existence passagère; les faits, au contraire, une fois aperçus, sont pour jamais acquis; donc les faits sont pour l’esprit humain la seule acquisition durable, et c’est vers leur découverte que les esprits sages doivent diriger leurs efforts ». C’est là ce que Cuvier appelait la démonstration historique du caractère erroné de toute théorie, démonstration qui se réduit à dire qu’aucune théorie déjà imaginée n’ayant subsisté, aucune théorie nouvelle ne subsistera.

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Gomme Fa fait remarquer Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire1, ce n’est pas là précisément ce que montre l’histoire des sciences; celle-ci amène en effet à reconnaître dans toute science trois périodes successivement caractérisées: l’une, par la confusion des diverses branches des connaissances humaines, l’autre, par la division du travail et l’esprit d’analyse, la troisième par l’association et l’esprit de synthèse. Pour Cuvier, du moins d’après les principes qu’il proclame mais auxquels il s’est bien gardé de rester fidèle, après la période de confusion, période qu’il divise en religieuse et philosophique, il n’est, plus qu’une seule période, celle de division et d’analyse (Yoy. son Cours sur Vliistoire des sciences , part. I, p. 10); toute tentative pour rendre l’histoire naturelle philosophique serait un retour vers une méthode que la vraie science a dépassée. Ainsi point de lois, point de théories d’ensemble. « Renoncez, dit Cuvier, à poursuivre une ombre, et revenez à la vraie science, à la science positive, celle des faits, en dehors de laquelle il n’y a que succès illusoires et triomphes d’un jour. » « Cuvier n’adrnettait qu’une seule idée théorique, c’est que toute théorie est impossible » (Isidore-Geoffroy, op. cit ., t. I, p. 293).

Et si cependant nous examinons Cuvier dans la pratique même de la science, nous voyons que nul plus que lui ne s’est laissé aller à établir des théories, à poser des lois qu’il considérait comme absolues, et dont l’avenir est venu montrer soit la fausseté, soit la valeur toute relative, tandis que ce même avenir devait confirmer les conceptions transformistes de ceux que Cuvier accusait d’illusions et d’erreurs philosophiques. Nous avons vu précédemment que les deux grands titres de gloire de Cuvier étaient la création de

1. Histoire naturelle générale des règnes organiques (Paris, 1851, t. 1er, p. 329.) Dans ce premier volume, Isidore-Geoffroy expose nettement l’antagonisme entre les idées de son père Étienne-Geoffroy, et celles de Cuvier.

Y anatomie comparée et de la paléontologie; voyons donc, car ce sont là des questions de premier ordre dans l’histoire du transformisme, quelles furent les doctrines de Cuvier dans chacune de ces deux grandes branches des sciences natu¬

relles.

En anatomie comparée, et au point de vue des classifications, Cuvier a proclamé deux grands principes qui ont donné lieu à des applications si fécondes dans ses propres mains et dans celles de ses successeurs, à savoir le principe de la subordination des caractères et celui de la corrélation des formes. Le principe de la subordination des caractères est celui qui domine aujourd’hui toutes les classifications, et nous en avons précédemment donné quelques exemples suffisants, en montrant (p. 24) ce qu’on entend par caractères de race, d’espèce, de genre, d’ordre, de famille, de classe, d’embranchement, c’est-à-dire que les caractères d’embranchement sont plus généraux que ceux des classes-, qu’ils dominent ceux-ci, comme ces derniers dominent les caractères d’ordre, de famille, etc. Outre cette hiérarchie dans les caractères, toutes les parties d’un animal étant faites les unes pour les autres, aucune d’elles ne peut varier sans entraîner des variations dans toutes les autres; ceci est le second principe, celui de la corrélation des formes , d’après lequel, étant donné la forme d’un organe important, un anatomiste qui a étudié la corrélation des parties sur les organismes connus, doit pouvoir déterminer et reconstituer toutes les parties d’un organisme, doit, par exemple, disposant seulement de quelques fragments du squelette d’un mammifère fossile, reconstituer tout le squelette de ce mammifère, c’est-à-dire établir qu’il était plus ou moins voisin de tel mammifère actuellement existant.

On sait avec quel succès Cuvier lit l’application de ce principe à la reconstitution des squelettes trouvés dans les car-

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rières de gypse de Montmartre et notamment comment il fit la restauration du Palœotherium, dont un squelette à peu près entier, bientôt découvert, vint donner la confirmation la plus éclatante à ses conjectures. Mais on sait aussi que cette loi de la corrélation des formes n’est pas aussi absolue que le pensait Cuvier, et que, ici, l’illustre défenseur de la science des faits purs et simples s’était lancé dans la concep

tion théorique en s’appuyant sur un trop petit nombre de faits.

C’est ce qu’ont fait voir les découvertes ultérieures en paléontologie et ce que fera bien comprendre l’exemple suivant, montrant que le principe de la corrélation des formes n’est exact que dans des limites relativement étroites, c’est-

à-dire quand on l’applique aux animaux supérieurs de notre mathias duval. — Darwinisme. 10

époque ou à ceux des périodes géologiques peu éloignées.

En effet, puisque précédemment, en parlant des genres et de la nomenclature binaire (p. 22), nous avons énoncé quelques-uns des caractères du chien et du chat, nous pouvons rappeler que la forme des dents du chat commande, par exemple, la forme de l’articulation de sa mâchoire inférieure1 2, que celle-ci détermine la forme des os du crâne auquel elle s’attache, de sorte qu’en retrouvant des dents analogues à celles du chat, on pourrait reconstituer une tête semblable à celle des divers types du genre felis; on pourrait même, de la forme de la dent, déduire la disposition des griffes, puisque celles-ci sont toujours rétractiles sur les animaux ayant la dentition du chat, de sorte qu’on arriverait à reconstituer un type de carnassier semblable au chat.

Mais les conclusions de ce genre peuvent tout à coup trouver un démenti formel lorsqu’on veut les appliquera des animaux qui nous présentent précisément ces formes mixtes ou de transition dont Cuvier ne soupçonnait pas l’existence.

Ainsi, depuis la fin de la période secondaire, tout animal couvert de plumes marche debout sur ses membres postérieurs; sa queue est remplacée par un croupion garni de plumes; ses membres antérieurs ont la forme d’ailes, sont terminés par trois doigts à peine reconnaissables, dépourvus d’ongles et soudés par la peau ; ses mâchoires dépourvues de dents et recouvertes d’un étui corné forment ce qu’on appelle un bec. Tous ces caractères semblaient dès longtemps absolument corrélatifs, de sorte que, jusqu’à ces dernières années, la découverte d’une plume dans une couche

1. L’exposé de cet exemple est emprunté à Ed. Perrier ( Anatomie et physiologie animales, Paris, 1882, p. 21).

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