‹ Le DarwinismeChapitre 55 sur 102 · Perrier (Ibid., p · texte numérisé non relu

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géologique aurait paru parfaitement suffisante pour faire conclure à l’existence, à l’époque où s’est déposée cette couche, d’un animal ayant le squelette et la structure d’un oiseau.

Or, on a trouvé, dans les schistes de Solenhofen, le squelette garni de plumes d’un animal (. Archœopteryx litliographica) qui au lieu de croupion présentait une longue queue (de 22 vertèbres) garnie de plumes (fig. 3) ; il possède en même temps des membres antérieurs également couverts de plumes, mais terminés par trois doigts libres, munis d’ongles bien développés ; au lieu de bec, il a des mâchoires portant des dents. En un mot, ce squelette est bien plutôt celui d’un reptile, d’un lézard, que celui d’un oiseau, et si l’on avait rencontré séparément le squelette et les plumes on n’aurait jamais pu, de par le principe de la corrélation des formes, soupçonner que ces débris pussent appartenir au même animal.

Le principe de Cuvier pêche donc par le manque de généralité : les formes intermédiaires lui échappent, or ce sont précisément ces formes de transition qui nous intéressent; ce sont elles qui fournissent les preuves paléontologiques du transformisme; le principe de Cuvier, s’il était d’une valeur absolue et générale, serait contraire à la théorie du transformisme. Nous venons de voir comment il est mis en défaut par la forme intermédiaire entre les reptiles et les oiseaux; nous citerons ultérieurement d’autres exemples, même parmi les mammifères contemporains du Palœotherium , qui sont également en contradiction avec la loi de la corrélation des formes. Voilà pour le premier point, c’est-à-dire pour la théorie de Cuvier en anatomie comparée.

Pour le second point, c’est-à-dire relativement à ses merveilleuses découvertes en paléontologie, nous allons voir

Cuvier, qui se piquait de se borner à l’élude des faits sans théorie, se lancer bien plus encore dans les conceptions générales, pour établir non seulement des principes et des lois, mais pour édifier toute une doctrine, celle des révolutions du globe et des créations successives. Etudiant les espèces animales éteintes dont on trouve les restes fossilles dans les couches géologiques successives, Cuvier fut frappé de ce fait que ces formes diffèrent d’autant plus des formes actuelles qu’elles appartiennent à des couches plus profondes, c’est-à-dire plus anciennes, et comme, ainsi qu’il arrive toujours au début de toute science, il vit surtout les nombreuses et frappantes différences qui caractérisent les fossiles de deux couches même voisines, il crut pouvoir conclure que jamais une même espèce ne se trouve dans deux couches superposées. Chaque couche représentait donc à ses yeux une flore et une faune distinctes sans rapport généalogique avec celles qui les avaient précédées ou qui les suivaient. 11 y avait eu, en un mot, une série de révolutions destructives.

« La vie a été souvent troublée sur la terre par des événements effroyables; des êtres vivants, sans nombre, ont été victimes de ces catastrophes : les uns, habitants de la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé : leurs races même ont fini pour jamais. Les déchirements, les redressements, les renversements des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes les aient mises en l’état ou nous les voyons » (Discours sur les révolutions du globe).

La révolution une fois terminée, et la surface du globe dépeuplée, apparaissait une création d’organismes entièrement nouveaux, absolument distincte du monde végétal et

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animal de la période précédente, création qui couvrait le globe et s’y propageait sans modifications spécifiques jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution vînt la plonger dans le néant d’où elle était sortie.

En présence d’une telle doctrine, il n’y avait pas à songer à une évolution continue, à un enchaînement généalogique dans la forme des êtres; il n’y avait place que pour l'idée d’une puissance surnaturelle intervenant brusquement pour créer, dans le sens biblique ou théologique du mot. On peut se demander comment l’accord put se faire entre la tradition biblique et la théorie des révolutions successives; il ne fut pas difficile, car on n’eut qu’à interpréter le récit de la genèse en disant que les sept jours consacrés à la création représentent en réalité des périodes; il est vrai qu’on devait avoir peine à concevoir pourquoi le Créateur cédait ainsi à de singuliers caprices de production et de destruction; mais ici les naturalistes, et Agassiz nous a fourni récemment un type de ce genre (voyez p. 50), trouvaient l’explication dans l’hypothèse d’une évolution des idées du Créateur, qui conçoit, développe, puis perfectionne son plan en une série de tentatives distinctes.

En effet, il fut bientôt impossible de ne pas reconnaître une succession graduelle et sériaire dans les formes qui ont vécu les unes après les autres : « Quelle que soit l’étendue qu’ils embrassent dans le temps, on doit reconnaître, dit Agassiz ( Op . cit., p. 156), que, pour tous ces types, il y a un parallélisme très rigoureux entre leur ordre de succession et le rang relatif à assigner aux animaux du même type actuellement vivants; entre cet ordre et les phases du développement embryonnaire de ces mêmes types à l’heure actuelle, etc. »

Mais, nous avons donné précédemment assez de détails sur ce sujet : Agassiz ne voit en tous ces rapports que la

preuve d’une intelligence créatrice qui élabore et perfectionne son plan de création.

11 nous est facile de comprendre maintenant comment Cuvier dut être l’adversaire obligé de toute doctrine de transformisme : ses principes en anatomie comparée, sa doctrine en géologie, tout chez lui était radicalement opposé à l’idée de formes de passage entre les types anciens. Pour lui la fixité des espèces était un dogme absolu, indiscutable : l’admirable adaptation des êtres à leur milieu était une chose voulue, chaque animal ayant été créé pour vivre dans des conditions déterminées et ayant reçu à cet effet tout ce qu’il lui faut pour vivre dans ces conditions et rien que ce qu’il faut; c’est là son principe des conditions cV existence, dont le principe de la corrélation des formes n’était du reste qu’une conséquence.

Si les travaux modernes, en géologie, ont substitué à la théorie des révolutions du globe une manière de voir qui fait entrer en jeu essentiellement les causes lentes et continues, et qui par suite est entièrement favorable aux conditions qu’exige le transformisme, de même l’anatomie comparée et la paléontologie ont singulièrement réduit la portée du principe de la corrélation des formes, en même temps que l’étude et l’interprétation des organes rudimentaires, d’une inutilité complète, a fait bonne justice du principe des conditions d'existence; car la présence de ces organes, que la loi de la corrélation des formes ne saurait faire prévoir, est en contradiction absolue avec la loi des conditions d’existence.

Cependant tout ce qui précède ne donnerait pas encore une idée suffisante des conditions qui firent de Cuvier l’adversaire acharné du transformisme : nous venons de voir les principes, les théories dont ce grand naturaliste était l’auteur ; mais il nous faut encore parler d’une théorie qu’il avait

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reçue de ses prédécesseurs, d’une théorie qui était l’un des fondements de son éducation scientifique et qui se trouve incompatible avec toute idée d’évolution et de transformation ; nous voulons parler de la théorie de la préexistence des germes (ou inclusion des germes). Quelques mots suffiront pour rappeler ce que fut cette théorie, dont nous avons donné ailleurs une histoire plus complète (Voy. Revue d'anthropologie, 1881, p. 14).

D’après cette trop célèbre doctrine, qui a compté comme défenseurs des naturalistes tels que Swammerdam, Malpighi, Haller, etc., le futur organisme aurait existé, déjà complètement formé, mais méconnaissable en raison de son extrême exiguité, dans l’œuf ou dans les organes ovigènes de la mère.

Le petit embryon, préformé depuis l’origine de ses ancêtres, et qui n’avait qu’à grossir pour devenir apparent, visible, était inclus dans l’œuf, c’est-à-dire dans l’organisme producteur, comme celui-ci avait été inclus dans le corps de son propre générateur, et ainsi successivement de générations en générations, en remontant jusqu’à la création du premier individu de l’espèce ; c’était un emboîtement des germes , tel que la première poule créée aurait contenu successivement, les uns dans les autres, les germes de toutes les générations des poules à venir; et on voyait des physiologistes tels que Ilaller se livrer au singulier calcul, qui, d’après l’àge de la terre, évalué alors à cinq ou six mille ans, devait déterminer approximativement le nombre de germes que la première femme contenait en son sein, germes successivement emboîtés les uns dans les autres.

On conçoit combien une pareille doctrine devait s’opposer d’une manière fatale à tout progrès en embryologie comme en anatomie philosophique. Cuvier avait accepté cette doctrine qui cadrait parfaitement avec ses principes. En effet,

du moment qu’on admet que les germes qui doivent se développer dans la suite des temps sont sortis directement des mains de leur Créateur, et que dans ces germes sont en petit ou, comme on disait, en miniature , tous les organes, que la génération rendrait seulement propres à croître d’une manière plus sensible, on est amené à ne pas douter de la fixité des espèces et à admettre sans limites les causes finales, puisque, d’une part, toutes les différences entre les êtres organisés se conçoivent alors comme initialement établies par le Créateur lui-même, et que, d’autre part, selon les expressions même des défenseurs de la doctrine, la sagesse suprême, en appelant dès l’origine les êtres à une vie immédiate ou d’abord latente, a dû nécessairement ordonner toutes les conditions de cette vie.

« Il est clair que ce système laisse peu de place à la recherche des lois générales : chaque type ayant été fait seulement en vue de sa destination propre, et étant essentiellement distinct de tous les autres, il ne reste guère qu’à constater, d’une part, l’accord de son organisation avec cette destination, de l’autre, la nature et la valeur des différences extérieures et intérieures... Tel est précisément le cercle où Cuvier s’est enfermé. La doctrine de Cuvier est une et logiquement indivisible, et il ne s’est écarté de ses principes que sur une seule grande question, celle des races humaines, résolue par lui dans le sens de l’unité, comme elle pouvait et devrait l’être selon la doctrine, logiquement indivisible aussi et partout concordante, de l’école opposée, celle de Geoffroy Saint-Hilaire1. »

En effet, Etienne-Geoffroy fut en France l’un des rares défenseurs de Yépigénèse, doctrine nouvelle, basée unique-

1. Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire: Vie, travaux et doctrines d'Étienne- Geoffroy (ch. x, p. 361); et Histoire naturelle générale (t. I, p. 293)

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ment sur l’étude des faits, et qui, inaugurée à la fin du dernier siècle (1759-1768) par l’illustre F. Wolff, devait se substituer définitivement à celle de l’inclusion préformatrice des germes, comme, en toutes sciences, les résultats de l’observation et de l’expérimentation se sont substitués aux vaines spéculations métaphysiques. Nous reviendrons bientôt sur l’histoire de l’épigénèse en examinant les principaux progrès scientifiques qui devaient préparer le darwinisme, c’est-à-dire le triomphe de la doctrine transformiste.

Toujours est-il que, d’après ce que nous venons de voir relativement d’une part aux immenses services que Cuvier a rendus aux sciences naturelles et à la puissante autorité attachée désormais à son nom, et relativement d’autre part à l’antagonisme complet entre ses doctrines et celles de Lamarck et Étienne-Geoffroy, il est facile de comprendre que le transformisme, représenté par ces derniers, devait être étouffé et presque oublié sous l’influence du premier. Mais ce ne fut pas là seulement le fait de deux doctrines s’opposant théoriquement l’une à l’autre et se partageant d’une manière inégale l’esprit des savants; ce fut une véritable lutte académique, un plaidoyer scientifique qui passionna l’opinion publique, et à la suite duquel la victoire parut assurée définitivement au champion de la fixité de l’espèce. Nous savons comment la postérité à révisé et revise aujourd’hui ce jugement; mais il ne sera pas sans intérêt de retracer rapidement les phases successives de ce mémorable débat, en puisant les éléments de ce résumé dans les notes de Gœthe, le poète philosophe et naturaliste, celui de tous les contemporains qui suivit le plus ardemment, quoique à distance, cette lutte scientifique, et qui sut le mieux en apprécier la portée.

« La séance de l’Institut de France du 22 février 1830 a été

le théâtre d’un événement significatif1, et dont les conséquences doivent être nécessairement importantes. Dans ce sanctuaire des sciences, où tout se passe en présence d’un public nombreux, il vient de s’élever un débat qui pourrait bien devenir une querelle personnelle, mais qui, vu de près, a une portée bien plus grande. Le conflit perpétuel qui partage depuis si longtemps le monde savant en deux parties était latent pour ainsi dire au milieu des naturalistes français et les divisait à leur insu. Cette fois il vient d’éclater avec une violence singulière.

v) Deux hommes remarquables, le secrétaire perpétuel de l’Académie, M. Cuvier, et un de ses membres les plus distingués, Geoffroy Saint-Hilaire, s’élèvent l’un contre l’autre. .. Séparés peu à peu par la différence de leurs vues, ils sont entraînés dans des voies opposées : Cuvier ne se lasse pas de distinguer, de décrire exactement ce qu’il a sous les yeux ; Geoffroy Saint -Hilaire étudie dans le silence les analogies des êtres et leurs mystérieuses affinités... Cuvier séparant, distinguant sans cesse, s’appuyant toujours sur l’observation comme point de départ, ne croit pas à la possibilité d’un pressentiment, d’une «prévision de la partie dans le tout... Geoffroy, appuyé sur des principes fixes, s’abandonne à ses hautes inspirations... Le plus souvent ce sont des hommes appartenant à des peuples différents, éloignés l’un de l’autre par leur âge et leur position sociale, qui, en réagissant l’un sur l’autre, amènent une rupture d’équilibre. Le cas présent offre cette circonstance remarquable que ce sont deux savants du même âge, collègues depuis trente-huit ans dans la même université, qui, cultivant le même champ dans deux directions opposées, s'évitant, se supportant mutuellement avec une

1. Œuvres d'histoire naturelle de Goethe (traduction et annotations par Ch. Martins, Paris, 1837, p. 1E0).

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attention pleine d’égards réciproques, n’ont pu se soustraire à une collision finale, dont la publicité a dû les affecter tous deux péniblement. »

Ces débats mémorables commencèrent en février 1830. À cette date, Geoffroy Saint-Hilaire, en lisant un rapport sur un mémoire soumis à l’Académie, fut amené à développer ses idées sur l’unité de composition organique, comme clef de toute étude sur l’histoire naturelle. Cuvier s’étant élevé contre ce principe dans la séance suivante, Geoffroy fut amené, le 1er mars, à lire un mémoire sur la théorie des analogues et ses applications.

« La discussion académique continua ainsi jusqu’au mois d’avril, époque où Geoffroy Saint-Hilaire se décida à porter le débat hors du cercle académique en faisant imprimer le résumé de la discussion, précédé d’une introduction sur la théorie des analogues ; dès lors les journaux s’emparèrent de la question, se divisant en deux camps, et ce qui prouve combien il y avait de passion dans cette lutte, c’est que le 19 juillet, époque à laquelle la fermentation politique était déjà violente, on s’occupait encore d’une question de théorie scientifique, si étrangère aux intérêts du moment » (Goethe, op. cit ., p. 179).

Quant aux résultats du débat, ils furent en faveur de Cuvier, et voici comment les apprécie celui de tous les contemporains qui suivit avec le plus d’intérêt la discussion :

a Cuvier put, ne s’occupant que de résultats tangibles, exhiber chaque fois les preuves de ce qu’il avançait, sans présenter à ses auditeurs ces considérations nouvelles qui paraissent toujours étranges au premier abord; aussi la plus grande partie, ou même la totalité du public s’est-elle rangée de son côté, tandis que son rival se trouva seul et séparé de ceux-là même qui partageaient ses opinions, faute de savoir les attirer à lui. »

Nous voyons donc que la science française compte deux glorieux précurseurs du transformisme, Lamarck et Étienne- Geoffroy Saint-Hilaire. Ces deux noms sont inséparables, quoique ces naturalistes aient travaillé indépendamment fun de l’autre à l’édification de la doctrine; mais chacun y a apporté des éléments d’une égale importance, quoique puisés à des sources différentes, Lamarck s’inspirant surtout des procédés de classification, Étienne-Geoffroy s’appuyant principalement sur les faits d’anatomie comparée, sur les analogies des parties, sur les organes rudimentaires et sur le développement embryologique.

Tous deux aussi laissaient trop imparfaits certains points de la doctrine, fun en faisant jouer, jusqu’à un certain point, un rôle actif à l’organisme en voie de modification, l’autre en admettant des transformations brusques alors même qu’elles se produisent chez des organismes embryonnaires.

Aussi peut-on dire que le transformisme n’était pas encore mûr, avec Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire; merveilleusement compris dès lors comme principe, ou, pour mieux dire, comme besoin pour la satisfaction des tendances philosophiques, il manquait de preuves; et ce défaut était dû, bien moins à l’insuffisance des recherches de ses deux illustres champions, qu’à l’état peu avancé de deux sciences destinées à lui fournir ses principales démonstrations, le géologie et l’embryologie. Aussi devait-il tomber sous les coups d’un adversaire tel que Cuvier : mais si nous avons vu avec quelle justesse de vue un contemporain tel que Goethe appréciait la victoire de Cuvier, il n’est pas moins intéressant de voir comment elle devait sous peu être jugée par la postérité :

€ Ces vues, dit Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier les fit prévaloir bien plus par l’autorité et l’ascendant de son nom que parla force de sa logique. Faibles et fragiles argu-

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ménisque les siens, et dont bientôt il ne restera que le souvenir, si caractéristique, de l’époque où il furent produits. Nous sommes bien loin du temps où, bien que déjà réfutés, ils demeuraient dans la science, tenus encore pour décisifs et souverains par la foule, qui ne les discutait pas, qui les acceptait1. »

1. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire ( Histoire générale des régnes organiques , t. I, p. *32G).

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