ONZIÈME LEÇON
Que d'esprits ont la vue basse. Ce sont des myopes pour lesquels un opticien devrait bien inventer des lunettes. Il y en a même de tout à fait aveugles. A ceux-là il faudrait faire subir l’opération de la cataracte intellectuelle. Mais s’y soumettraient-ils ? Leur cécité leur est si chère. Mme L. Ackermann ( Pensées d'une solitaire).
Darwin : sa biographie. — Voyage autour du monde. — Ses travaux : les récifs de corail, les îles volcaniques, etc. — Malthus et l’idée de la sélection naturelle. — A. -R. Wallace et le mimétisme. — Premières publications de Darwin. — Le volume Sur l'origine des espèces. — Le traité De la variation des animaux et des plantes. — Études des pigeons : leurs races diverses, leur origine commune.
L’hérédité n’est pas étrangère à l’aptitude si merveilleuse de Darwin pour l’observation et la généralisation; on sait en effet que son père et son aïeul étaient médecins, habitués comme tels à l’observation et à l’interprétation des faits. Erasmus Darwin, son grand-père, qui était à la fois poète, naturaliste, chimiste, présente de plus ce fait important, que déjà il s’était occupé de théories transformistes et de philosophie naturelle; c’est lui qui en 1704 publia, sous le titre de Zoonomia, un ouvrage où, frappé de la lutte pour l'existence , à laquelle son petit-fils devait faire jouer un si
grand rôle, il considère cette lutte comme une loi générale des rapports réciproques entre les êtres organisés; il fait notamment ressortir les effets de la prédominance, chez les animaux, des individus les plus forts dans les relations des
deux sexes. Dans ce même ouvrage, Erasme Darwin attache une grande importance à la modification des espèces animales et végétales par leur accoutumance aux variations survenues dans les milieux qui les entourent : comme Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, il s’occupe des organes rudimentaires, c’est-à-dire de divers appendices inutiles ou incomplets que présentent les végétaux et les animaux, appendices qu’il considère comme les restes d’anciens organes graduellement atrophiés à la suite de changements d’une génération à l’autre. Mais il faut dire que l’ouvrage d’Érasme, quoique ayant été traduit en plusieurs langues, avait été singulièrement oublié, lorsque Ch. Darwin est venu en faire revivre les conclusions philosophiques en les basant sur des recherches nouvelles et plus complètes.
Toujours est-il que l’étude de la nature était une tradition de famille chez les Darwin. Ajoutons, avec de Candolle, cette condition, qui n’est pas insignifiante, à savoir « que Darwin a eu l’avantage d’une position de fortune tout à fait indépendante. A l’âge le plus important pour un jeune homme, au lieu d’entrer forcément dans une caserne, il a pu s’engager velontairement, à ses frais, dans une expédition scientifique autour du monde. Le trésor de renseignements et d’idées qu’il a accumulé pendant ce voyage de cinq ans a été dépensé peu à peu dans ses nombreuses publications... Darwin n’a exercé aucune fonction publique, si ce n’est celle d’être magistrat dans son comté, ce qui ne demande pas beaucoup de temps. 11 n’a jamais professé; mais, par ses livres, il s’est fait plus de disciples et a mieux répandu ses idées que s’il s’était adressé à des auditoires de
mille élèves. Toute son attention, toutes ses forces, se sont concentrées sur des travaux de recherches. 11 était doué d’une si grande activité d’esprit qu’il ne s’est pas laissé endormir par une résidence continue, été et hiver, à la campagne. C’est un exemple assez rare. Presque tous les littérateurs et hommes de science de premier ordre ont vécu, pendant une partie au moins de l’année, dans une ville. On ne peut guère citer que deux exceptions, de deux genres différents : Voltaire et Darwin1 ». Ces considérations ne sont pas sans intérêt, quand on a égard au nombre considérable de travaux qu’il a publiés, et à la quantité prodigieuse de recherches et d’observations personnelles que résume chacun de ses travaux.
Charles-Robert Darwin est né le 12 février 1809 à Shrewsbury, où son père était médecin; il fut élevé à l’école de Shrewsburv par un docteur Butler, qui devint plus tard évêque de Lichfield. Dans sa dix-septième année, en 1825, il
entra à l’université d’Edimbourg, où, pendant deux ans, il étudia plus spécialement la zoologie marine, et lut, en 1826, devant la société Plinienne de l’université, deux petits mémoires. Il entra ensuite au collège du Christ (Christ’s Church) à Cambridge. En 1831, le gouvernement anglais préparait une expédition scientifique chargée d’explorer l’extrémité méridionale de l’Amérique, ainsi que divers points
1. Alph. de Candolle, Darwin considéré au point de vue des causes de son succès et de l'importance de ses travaux, Genève, 1882, p. 27. Dans une note additionnelle, à la fin de cette brochure, après avoir rappelé ce que les journaux publièrent récemment à propos de la fortune de Darwin, de Candolle ajoute : « Sur l’emploi que Darwin faisait de ses ressources, je me permettrai seulement deux réflexions, parce qu’elles contribuent à expliquer sa brillante carrière scientifique. Il avait su éviter les corvées du monde et du luxe et s’était donné ainsi le loisir pour travailler. Malgré ses ressources pécuniaires, il suivait le principe excellent de faire soi-même tout ce qu’on peut bien faire soi-même. Les meilleurs ouvrages, dans tous les genres, se font par des efforts ndividuels ; ils ne sont pas commandés. »
DARWIN, SA VIE, SES PREMIÈRES PURLtCATIONS.
de la mer du Sud. Le capitaine Fitz-Roy, commandant de l’expédition, désirait avoir un naturaliste à bord de son navire. Darwin se présenta, fut agréé, et en décembre 1831 il s’embarquait sur le navire le Beagle (le Limier); il ne devait revenir en Angleterre qu’en octobre 1836.
Ce voyage de cinq ans autour du monde eut une influence considérable sur le caractère scientifique de l’auteur; outre qu’il y recueillit une énorme quantité de documents scientifiques, les impressions successives qu’il éprouva en passant d’un lieu dans un autre, c’est-à-dire en comparant les faunes et les flores, en même temps que les conditions de milieu de ces flores et de ces faunes en diverses îles et continents, ces impressions décidèrent son esprit dans la voie de l’hypothèse transformiste. « Lorsque, dit-il (De la variation des animaux et des plantes, édit, fr., 1868, t. Ier, p. 10), je visitai l’archipel des Galapagos, situé dans l’océan Pacifique, à environ 500 milles des côtes de l’Amérique du Sud, je me vis entouré d’espèces particulières d’oiseaux, de reptiles et de plantes, n’existant nulle part ailleurs dans le monde. Presque toutes portaient un cachet américain, bien que les îles, séparées de la terre ferme par bien des lieues d’océan, en différassent notablement par leur constitution géologique et leur climat. Un fait surprenant encore était la différence spécifique de la plupart des habitants de chacune des îles séparées de ce petit archipel, quoique voisines les unes des autres. Cet archipel, avec ses innombrables cratères et ses ruisseaux de lave dénudée, paraît être d’origine récente; et je me figurais presque assister à l’acte même de la création. Je me suis souvent demandé comment ont été produits ces animaux et ces plantes si particulières; la réponse la plus simple me paraissait être que les habitants des diverses îles étaient provenus les uns des autres, en subissant dans le cours de leur descendance quelques modifications; et que
tous les habitants de l’archipel devaient provenir naturellement de la terre la plus voisine, de colons fournis par l’Amérique. Mais ce fut pour moi un problème longtemps inexplicable de savoir comment les modifications nécessaires avaient pu s’effectuer » (De la variation des animaux et des plantes , t. I, p. 10).
Et plus loin : Rien, dit-il, n’évoque plus fortement à l’esprit la question de la succession des espèces que d’exlmmer de ses propres mains les gigantesques ossements fossiles de certains animaux éteints. J’ai trouvé dans l’Amérique du Sud d’énormes fragments de carapaces offrant, mais sur une échelle magnifique, les mêmes dessins en mosaïque qui ornent aujourd’hui le test écailleux du petit tatou; j’ai trouvé de grosses dents semblables à celles du paresseux vivant actuellement, et des ossements analogues à ceux du cabiai. Une succession analogue de formes voisines des types actuels a été antérieurement observée aussi en Australie. Nous voyons donc là la persistance, dans le temps et dans l’espace, des mêmes types dans les mêmes régions, comme s’ils descendaient les uns des autres, et dans aucun des cas la similitude des conditions ne peut suffire à expliquer la similitude des formes vivantes. Il est notoire que les restes fossiles de périodes immédiatement consécutives offrent de grandes analogies de conformation, ce qui se comprend de soi si ces organismes sont également en rapport de descendance immédiate. La succession de nombreuses espèces distinctes d’un même genre au travers de la longue série des formations géologiques semble n’avoir pas été interrompue. Les espèces nouvelles arrivent graduellement une à une. Certaines formes anciennes et éteintes montrent souvent des caractères combinés ou intermédiaires, comme les mots d’une langue morte comparés aux rejetons qu’elle a fournis aux diverses langues vivantes qui
en dérivent. Tons ces faits, et .beaucoup d’autres, m’ont paru indiquer la descendance avec modification comme la cause de la production de nouveaux groupes d’espèces. »
Dans le récit de ce long voyage ( Voyage d'un naturaliste autour du monde, trad. lr., Paris, 1875), Darwin raconte, avec un intérêt communicatif, tout ce qu’il voit; outre la région du détroit de Magellan, il étudie les récifs de coraux du Pacifique, il observe la manière de prendre et d’apprivoiser les chevaux dans les 'pampas , etc. l.
Rentré en Angleterre en 1836, Darwin commença par se faire connaître par une série de monographies, sur des sujets divers, et qui toutes font époque dans la science, monographies dont les matériaux avaient été recueillis pendant le voyage du Beagle.
Son Essai sur la structure et la distribution des récifs de corail est particulièrement à noter, car nous y voyons Darwin, en disciple de Lyell, proclamer et démontrer la puissance des causes actuelles sur le renouvellement et la transformation des continents et des mers. En effet, les polypes qui construisent les bancs de coraux ne peuvent vivre que sur un sol qui n’est pas très au-dessous de la surface des eaux, c’est-à-dire qu’ils ne prospèrent pas à plus de 40 mètres environ de profondeur; d’autre part ils ne peuvent pas vivre hors de l’eau. Lors donc qu’ils ont atteint la surface de la mer, ils ne peuvent plus s’accroître; cependant on trouve
1. « On parle trop peu du Journal de voyage de Darwin, livre où l’on voit poindre déjà quelques-unes des idées que l’auteur devait développer plus tard, où sont consignés une foule de faits de détail parmi lesquels il en est de forts importants. Qu’il s’agisse de l’homme, des animaux ou des plantes, Darwin s’y montre observateur curieux et sagace, sachant saisir rapidement des rapports parfois éloignés et en faire jaillir des conséquences. Il s’y montre aussi homme de cœur. L’extermination des Tasmaniens lui fait pousser un cri d’indignation qui, disons-le à l’honneur des Anglais, a été répété par bon nombre de ses compatriotes» (De Quatrefages, Acad, des sciences, 1er mai 1882, Comptes rendus, t. XCIV, p. 121G) .
des récifs qui ont plus de 900 mètres de hauteur, ce qui ne peut s’expliquer que par la production d’un affaissement du sol, affaissement lent qui a toujours laissé une nappe d’eau suffisante au-dessus de la colonie; celle-ci a donc pu continuer à s’accroître. Du reste, nombre d’autres preuves montrent qu’il y a eu réellement l’affaissement supposé. « Ainsi, dit Darwin, à l’atlol de Keeling, j’ai observé tout autour du lagoon, de vieux cocotiers minés par les eaux, et sur le point de tomber ; dans un autre endroit j’ai vu les fondations d’une grange, qui, d’après les habitants, était, il y a sept ans, juste au-dessus de l’atteinte de la marée haute, et qui sont actuellement recouvertes d’eau à toutes les marées, etc. »
Si donc on peut, par l’étude zoologique, constater quel est l’accroissement d’un corail par an, on a le moyen de calculer le nombre d’années qu’a exigé la formation d’un récif en banc ou île. On arrive ainsi à des chiffres formidables, et qu’il est bon de rapprocher de ceux que nous avons donnés précédemment (p. 194) relativement à la durée des périodes géologiques. Ainsi les récifs des îles Fidji attestent au moins trois cent mille ans d’existence. « Cette conclusion, dit Darwin, est probablement la plus importante que l’on puisse déduire de l’étude des îles de corail; c’est une conclusion à laquelle il eût été difficile d’arriver autrement. Je ne peux pas non plus passer tout à fait sous silence la probalité de l’existence d’immenses archipels composés d’îles élevées, là où se trouvent aujourd’hui seulement quelques anneaux de corail, en ce qu’elle jette quelque lumière sur la distribution des habitants des autres îles situées maintenant si loin les unes des autres au milieu des grands océans. Les polypes constructeurs de corail ont élevé d’étonnants témoignages des oscillations souterraines du niveau; chaque récif nous prouve que, à l’endroit où il est situé, le sol s’est
affaissé, et chaque attol est un monument élevé sur une île actuellement disparue. Nous pouvons donc, comme un géologue qui aurait vécu dix mille ans, en ayant soin de tenir note des changements qui se seraient effectués pendant sa vie, apprendre à connaître le grand système en vertu duquel la surface du glohe s’est si profondément modifiée, et la terre et les eaux ont si souvent changé de place. »
Presque en même temps vint un mémoire Sur les îles volcaniques visitées pendant le voyage du Beagle , mémoire qui se rattache au même ordre d’études, c’est-à-dire aux soulèvements et affaissements lents de la croûte terrestre. « Il est fort remarquable, dit Darwin, que les volcans font entièrement défaut dans toutes les grandes aires d’affaissement... D’autre part, bien que la plupart des îles du Pacifique entourées de récifs aient une origine volcanique et qu’on puisse encore y discerner des restes de cratères, aucun de ces volcans n’a été en activité dans unepériode récente ; il semble donc que l’action volcanique se produise ou disparaisse dans les mêmes endroits selon que les mouvements de soulèvement et d’affaissement ont le dessus. On pourrait citer des faits innombrables tendant éprouver que l’on trouve de nombreux restes organiques soulevés partout où il y a des volcans actifs ; mais il aurait été hasardeux de soutenir, bien que ce fait soit probable en lui-même, que la distribution des volcans dépend du soulèvement ou de l’affaissement de la surface de la terre, jusqu’à ce qu’on ait pu prouver que, dans les aires d’affaissement, les volcans n’existent pas, ou tout au moins sont inactifs. Je pense que nous pouvons actuellement admettre cette importante déduction. » Ce ne sont pas là les seules monographies relatives à l’étude géologique de l’écorce terrestre; Darwin publia aussi un ouvrage sur la Géologie de V Amérique méridionale ; le sixième volume des Geological Transactions contient de lui
deux mémoires sur lesblocs erratiques et sur les phénomènes volcaniques dans l’Amérique méridionale.
En même temps venaient des monographies spéciales sur des sujets de zoologie. Sa Monographie sur les cirripèdes (A Monography of tlie sub-class Cirripedia , 2 vol. London, 1831, 1854) a fait époque et se rapporte à un sujet qui mérite de nous arrêter un instant vu son importance en morphologie générale et en embryologie. Les cirripèdes sont de singuliers animaux qui vivent fixés soit sur des rochers, soit sur tous autres corps immergés dans la mer; ils sont protégés par une coquille calcaire formée d’un nombre variable de pièces mobiles; leurs membres, représentés par six paires de pieds, font plus ou moins saillie en dehors de la fente que présente cette sorte de coquille ou test; ces membres sont munis de soies et de poils et servent à attirer les particules alimentaires suspendues dans l’eau. Dans ces conditions de fixation et protection par une coquille, les cirripèdes ressemblent singulièrement à des mollusques, et toutes les personnes étrangères à la zoologie confondent avec des mollusques, qui présentent un aspect semblable, les nombreux cirripèdes qui sur nos côtes recouvrent en parasites les valves des moules (on dit alors vulgairement que les moules sont galeuses ; ce cirripèdede la moule appartient à la lamile des Balanides). Et cependant ces cirripèdes ont pour plus proches parents les crabes et les homards qui vivent libres et doués de mouvements de déplacement; en un mot, ces cirripèdes sont des crustacés.
Cuvier lui-même ne s’était pas aperçu que les cirripèdes sont des crustacés, et, à cause de la ressemblance interne de leur corps avec celui des bivalves, il les considérait comme des mollusques. 11 a fallu que l’histoire de leur développement fût connue, grâce d’abord aux travaux de Thompson (1829), puis de Burmeister (1834), pour que leurs véritables affinités
zoologiques fussent déterminées. C’est cette étude qu’a reprise Darwin, montrant qu’un simple coup d’œil jeté sur la larve d’un cirripède suffît pour ne laisser aucun doute sur la véritable classe tà laquelle appartient l’animal, et que les deux principaux groupes de cirripèdes, les pédonculés et les sessiles, bien que très différents parleur aspect extérieur, ont des larves qu’on peut à peine distinguer les unes des autres pendant les phases successives de leur développement.
Cette question des cirripèdes est très importante, parce qu’elle montre le rôle que les notionsembryologiques doivent jouer dans les questions de classification, et encore parce qu’elle fait comprendre comment certains animaux, par le fait de la vie parasite ou fixée, se dégradent, de manière que, appartenant par leur origine à une classe relativement élevée, ils arrivent, une fois à l’état adulte, à présenter les plus étroites ressemblances avec les formes d’une classe relativement inférieure.
« Dans le cours de son évolution, dit à ce sujet Darwin, on voit en général l’organisation de l’embryons’élever graduellement; j’emploie cette expression, bien que je sache qu’il est presque impossible de définir bien nettement ce qu’on entend par une organisation plus ou moins élevée. Toutefois nul ne contestera que le papillon est plus élevé que la chenille. Il est néanmoins des cas où l’on doit considérer l’animal adulte comme moins élevé que sa larve dans l’échelle organique; tels sont les crustacés parasites, les cirripèdes, dont les larves, pendant la première phase* du développement, ont trois paires de pattes, un œil unique et simple et une bouche en forme de trompe, avec laquelle elles mangent beaucoup, car elles augmentent rapidement en grosseur. Pendant la seconde phase, qui correspond à l’état de chrysalide chez les papillons, elles ont six
matiiias duval. — Darwinisme.
paires de pattes natatoires admirablement construites, une magnifique paire d’yeux composés, et des antennes très compliquées; mais leur bouche est très imparfaite et hermétiquement close, de sorte qu’elles ne peuvent manger. Dans cet état, leur seule fonction est de chercher, grâce au développement des organes des sens, et d’atteindre, au moyen de leur appareil de natation, un endroit convenable auquel elles puissent s’attacher pour y subir leur dernière métamorphose. Ceci fait, elles demeurent attachées à leur rocher pour le reste de leur vie ; leurs pattes se transforment en organes préhensiles ; une bouche bien conformée reparaît, mais elles n’ont plus d’antennes, et leurs deux yeux sont de nouveau remplacés par un seul petit œil très simple, semblableàun point. Dans cetétatcomplet, qui est le dernier, les cirripèdes peuvent être également considérés comme ayant une organisation plus ou moins élevée que celle qu’ils avaient à l’état de larves; mais, dans quelques genres, les larves se transforment, soit en hermaphrodites présentant la conformation ordinaire, soit en ce que j’ai appelé les mâles complémentaires ; chez ces derniers, le développement est certainement rétrograde, car ils neconstituentplus qu’un sac qui ne vit que très peu de temps, privé qu’il est de bouche, d’estomac et de tous les organes importants, ceux de la génération exceptés. »
Cependant, au milieu de ces études sur des sujets spéciaux de zoologie, en même temps qu’il préparait des travaux de botanique que nous rappellerons dans un instant, afin de suivre l’ordre chronologique, Darwin était surtout préoccupé de la question plus générale de l’origine et des transformations des espèces. Nous l’avons dit, c’est en explorant l’Amérique du Sud qu’il avait été particulièrement frappé par trois ordres de phénomènes : d’abord la manière dont les espèces, très voisines de formes, se succèdent et se remplacent à me-
sure que Ton va du nord au sud; ensuite l’air de parenté des espèces qui habitent les îles voisines de l’Amérique du Sud, aveccelles de ce continent; et enfin les rapports étroits qui relient les mammifères édentésetles rongeurs contemporains aux espèces éteintes des mêmes familles,
« En réfléchissant sur ces faits, dit-il dans une lettre à llæckel (Hæckel, Histoire de la création , trad. ft\, p. 119), en les comparant à d’autres du meme ordre, il me parut vraisemblable que les espèces voisines pourraient bien être la postérité d’une forme ancestrale commune. Mais durant plusieurs années il me fut impossible de comprendre comment une telle forme avait pu s’adapter si bien à des conditions de vie si diverses. Je me mis donc à étudier systématiquement les animaux et les plantes domestiques, et, au bout de quelque temps, je vis nettement que rinlluence modificatrice la plus importante réside dans le libre choix de l’homme et le triage des individus choisis pour propager l’espèce. Comme j’avais maintes fois étudié le genre de vie et les mœurs des animaux, j’étais tout préparé à me faire unejusteidée de la lutte pour l’existence, et mes travaux géologiques m’avaient donné une idée de l’énorme longueur des espaces de temps écoulés. Ayant lu alors, par un heureux hasard, le livre de Malthussur le Principe de la population y l’idée de la sélection naturelle se présenta à mon esprit. »
Dès 1844, Darwin commençait à rédiger l’exposé de son hypothèse ; mais il ne se hâtait pas delà publier, désireux d’accumuler les faits positifs, d’examiner toutes les objections possibles, de soumettre au contrôle tous les ordres de faits que sa théorie devait venir expliquer. Au commencement de 1858, c’est-à-dire près de vingt-deux ans après son retour du voyage sur le Beagle , il n’avait encore rien livré au public sur sa théorie générale. A ce moment, une circonstance inattendue le força à faire paraître le résultat de ses nom-
breuses expériences d’élevage et de ses longues méditations.
Un naturaliste anglais, s’occupant principalement de zoologie, Alfred Russel Wallace, venait dépasser plusieurs années à étudier les animauxdes îles del’archipel Indien, et, comme Darwin dans l’archipel des îles Galapagos, il s’était trouvé en présence de faits qui avaient fait naître dans son esprit l’idée de l’origine et de la transformation des espèces parle mécanisme d’une sélection naturelle. Wallace s’était surtout attaché à étudier l’ordre de faits connus sous le nom de mimétisme et dont nous aurons plus loin à parler, et il venait de rédiger sur ce sujet un mémoire qu’il envoyait à Darwin en le priant de le présenter à la Société Linnéenne, et de le faire publier dans un recueil scientifique anglais1. En parcourant cet essai, quelle ne fut pas la surprise de Darwin de voir qu’il contenait quelques-unes des idées capitales du grand ouvrage qu’il préparait depuis plus de vingtans, travail dont il n’avait encore donné connaissance, par fragments, qu’à quelques savants, de ses amis intimes. Darwin, très perplexe, voulant rendre justice à Wallace, mais désirant aussi sauvegarder ses droits, alla consulter le docteur Hooker et sir Charles Lyell, qui lui conseillèrent de présenter simultanément à la Société Linéenne, et l’écrit de Wallace, et un résumé des notes qu’il accumulait depuis si longtemps sur le même sujet.
Cette double communication fut faite le 1er juillet 1858, et ce ne fut pas un mince intérêt que d’entendre, comme dit Huxley, dans une même séance, les communications de deux auteurs qui vivaient en des points opposés du globe, qui avaient travaillé indépendamment l’un de l’autre, et annonçaient cependant qu’ils avaient découvert une même solution de tous les problèmes relatifs à l’espèce (pour cet liisto-
1. A. Russel Walace a publié : The Malay Archipelago, et Contribution to the theory of natural sélection (Trad. fr. par L. de Candolle, Paris, 1872).
rique, voy. Huxley, les Sciences naturelles, etc., douzième conférence, Sur V origine des espèces, p. 410). Cette double communication fut publiée en août 1858, dans le journal de la Société Linécnne de Londres; enfin, en novembre 1859, parut le livre de Darwin : Sur V origine des espèces.
Nous n’avons pas, pour le moment, à rappeler le retentissement immense qu’eut cet ouvrage, dont plusieurs traductions ont été publiées en France ; nous ferons plus loin l’histoire de la manière dont il fut accueilli, etnous examinerons plus spécialement l’influence qu’il put avoir sur les sciences anthropologiques. Continuant pour le moment l’histoire des publications de Darwin, rappelons que, toujours retiré à sa campagne de Down, près de Beckenham, Darwin, vivant dans une paix profonde, se mêlant peu des polémiques que suscitait son premier livre de philosophie naturelle, économisant pour ainsi dire sa santé, et toujours occupé de ses travaux, réunissait les matériaux pour la publication d’un ouvrage en deux volumes, qui est comme un commentaire, avec preuves à l’appui, des diverses chapitres de son Origine des espèces. Dans cet ouvrage (De la variation des animaux et des plantes sous V action de la domestication. Londres, 1803; traduct. franc., 1868), Darwin, outre qu’il étudie les lois de l’hérédité, des croisements, de l’hybridation, etc., s’attache plus spécialement à montrer ce que les sciences naturelles peuvent emprunter d’enseignements à l’art des éleveurs.
C’est en effet une chose remarquable de voir que, dans toutes les branches des connaissances humaines, il est des applications pratiques qui ont précédé toute notion scientifiqu e; ainsi, avant que la chimie n’eût fait connaître ce que c'est que le tanin, ou en quoi consistent les fermentations, on savait tanner les cuirs, on produisait les fermentations alcooliques ou acides; en médecine, bien plus nombreux
encore sont les exemples de pratiques empiriques ayant précédé les explications scientifiques et les applications rationnelles; mais, en général, dès qu’une science est arrivée à se constituer, elle s’est hâtée d’étudier ces pratiques empiriques, d’en faire rentrer la théorie dans les lois générales qu’elle venait d’établir, et de tirer de ces pratiques des enseignements scientifiques.
Dans les sciences naturelles, il en a été longtemps autrement: les naturalistes étudiaient, classaient, comparaient les organismes qu’on trouve vivant librement à l’état sauvage; à côté des naturalistes, les horticulteurs, les éleveurs maniaient la matière vivante, s’occupant d’obtenir des variétés et des races plus belles ou plus utiles, mais jamais ou presque jamais il n’y avait de rapprochements des premiers au second: le naturaliste semblait craindre de déshonorer sa science en l’appliquant à l’étude des variétés produites el entretenues par lamain de l’homme, et ces temps ne sont pas si loin de nous, pour que toute personne ayant suivi une herborisation ne se rappelle avec quel mépris les botanistes repoussaient tout échantillon provenant d’un jardin : « Variété cultivée, plante cultivée, » ces mots suffisaient pour décider que la science n’avait pas à enregistrer ces formes artificielles. De même les zoologistes restaient indifférents aux efforts des éleveurs, et quand ceux-ci, comme le dit Vogt *, moulaient la matière organique de nos animaux domestiques pour l’adapter soit à nos besoins, soit à nos caprices, leurs produits paraissaient bien sur les marchés et dans les expositions, mais jamais dans les laboratoires, les collections ou les musées. C’est que, s’endormant tranquillement sur cette vieille idée que les espèces, créées tout d’une pièce, avaient surgi appropriées aux besoins de leur habitat par une volonté