Préface à Ch. Darwin {Variations, t. 1, p
indépendante de la terre et du monde entier, comme elles pouvaient être détruites par une explosion soudaine de cette même volonté capricieuse, le naturaliste n’avait rien autre chose «à faire que d’étudier minutieusement les caractères de ces typesimmuables, les enregistrer, lesclasser, en attendant que Dieu, qui les créa, rompît le monde (Yogt).
Darwin comprit que la science des êtres organisés avait à étudier l’art des éleveurs, et pour donner l’explication des résultats obtenus, et pour faire profiter la science elle-même de ces résultats et des lois qu’on en peut déduire; c’est par ce rapprochement si simple entre la science pure et la pratique empirique, qu’il fut amené, de la sélection artificielle, à concevoir la sélection naturelle. Darwin comprit que si le transformisme ne peut se baser que sur la conception d’effets accumulés sur un nombre immense d’individus pendant de longues séries de générations, à travers les siècles, l’art des éleveurs nous présente, produit pendant un laps peu considérable de temps, ce que la nature ne peut faire que grâce à une longue succession de siècles ; c’est qu’en effet, ces mouleurs de matière organique, comme les appelle Yogt, ne font autre chose qu’accumuler les petits effets naturels, augmenter leur puissance par un choix judicieux des individus reproducteurs, en écartant toutes les causes qui pourraient neutraliser les effets obtenus; de cette manière ils conservent, accumulent, exagèrent, et fixent en peu de temps les variations; au contraire, dans la nature, à l’état sauvage, les variations qui se produisent et qui sont également héréditaires s’effacent souvent par le croisement avec des variétés inverses, de manière à se fondre de nouveau dans le réservoir commun de l’espèce, de sorte qu’il faut de longues séries de temps, à moins de conditions exceptionnelles, pour qu’une variation acquière droit de cité à l’état de nature.
Darwin ne se contenta pas d’étudier les variations pro-
duites par les éleveurs (son livre contient des chapitres consacrés aux races et variétés de chiens et chats, chevaux et ânes, porcs, bêtes bovines, moutons, chèvres, lapins, races gallines, canards, dindons, paons, pintades, canaris, poissons dorés, abeilles, vers à soie, plantes culinaires et céréales, arbres fruitiers, fleurs, etc.), il se fit lui-même éleveur, et, comme il constata que les pigeons se prêtent plus largement à ces expériences, il s’adonna à la culture des pigeons. En effet, les pigeons ne cessant presque jamais de couver et les pigeonneaux arrivant en peu de temps à la maturité, les générations se succèdent sans interruption, quelques lustres suffisant pour avoir des séries complètes de générations. Il n’en est pas de même des autres espèces. « Il faut quatre ans, disait Napoléon Ier, pour faire un cheval; il faut vingt ans pour faire un homme. » Ni les ressources, ni la vie d’un seul naturaliste ne seraient donc suffisantes pour poursuivre, sur la plupart des mammifères et même des oiseaux, les études que Darwin a pu mener à bonne fin sur les pigeons.
D’autre part, les variations des pigeons sont depuis longtemps l’objet de l’attention des amateurs, car l’art et le goût de leur élevage remontent à une haute antiquité : les Egyptiens les cultivaient plus de 3000 ans avant Jésus-Christ; les Romains de l’empire s’y livraient à grands frais, tenant exactement registre de leur descendance, comme on le fait aujourd’hui pour les chevaux de courses. Darwin se procura donc, à l’état vivant, les races les plus distinctes qu’il put trouver soit en Angleterre, soit sur le continent; de toutes il prépara le squelette, mesurant les os des membres et de la tête, comparant les différences profondes avec ies différences superficielles ou de plumage; il fit venir des peaux en grand nombre, de Perse, de l’Inde, de Chine, d’Afrique, etc. ; il entra en relations avec tous les éleveurs et amateurs con-
nus; enfin il se fit recevoir membre de deux Clubs de pigeons à Londres.
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Résumons très rapidement, et comme type de ce genre d’étude, lesrésultatsdes recherches deDarwin surlespigeons.
— Il existe plus de cent-cinquante variétés se reproduisant exactement et ayant reçu des noms distincts : quelques-unes de ces races domestiques diffèrent entre elles tout autant que peuvent le faire les genres naturels les plus distincts. Parmi les types les plus remarquables on peut citer :
Le pigeon culbutant courte-face, caractérisé par son bec conique, aigu et très court, par sa tête globuleuse, à front redressé, ce qui l’a fait comparer par quelques amateurs à une cerise dans laquelle on aurait planté un grain d’orge. Ces pigeons ont l’étrange habitude, après s’être élevés dans les airs en troupes nombreuses, de faire la culbute et de se laisser tomber comme morts (fig. 4).
Le pigeon paon dont la queue a pris une forme analogue à celle de l’oiseau dont il porte le nom et se compose de trente à quarante plumes étalées en roue, tandis que les autres pigeons ont un bien plus petit nombre de plumes caudales, presque toujours douze. (Remarquons en passant que le nombre des plumes caudales chez les oiseaux est considéré par les classificateurs comme un caractère très fixe et très sûr, dont ils se servent pour distinguer des ordres entiers.) Ces pigeons sont aussi dits Trembleurs , parce qu’ils tremblent ordinairement beaucoup et que leur cou présente un mouvement d’arrière en avant très particulier et comme convulsif.
Le pigeon grosse-gorge , caractérisé par le gonflement qu’il produit dans son cou en gonflant son jabot et la partie correspondante de l’œsophage. Tous les pigeons ont l’habitude de gonfler un peu leur jabot; mais cette faculté est poussée à l’extrême chez le pigeon grosse-gorge, et il est de ces derniers chez lesquels le bec disparaît entièrement quand le jabot est complètement distendu. Les males surtout se gonflent plus que les femelles, quand ils sont excités, et paraissent tout glorieux de cette faculté. Lorsque l’oiseau refuse
de a jouer », selon le terme technique, on peut, en lui soufflant dans le bec, le gonfler comme un ballon, et ainsi, plein
Fig’. 5. — Le pigeon grosse-gorge anglais (Darwin, Variations, t. I, p. 14 G, fig. 18).
d’air et d’orgueil, il se pavane en cherchant à conserver sa grosseur le plus longtemps possible.
A ces différences extérieures correspondent, dans les organes internes, des différences tout aussi importantes : le
squelette et le système musculaire sont singulièrement modifiés, de sorte qu’on trouve une grande diversité dans le nombre des vertèbres et des côtes, dans la grandeur et la forme du bréchet sternal, de la fourchette, du maxillaire, des os de la face, etc. En définitive le squelette, que les morphologistes considèrent comme une partie très fixe, ne variant jamais au même degré que les autres parties, est, chez les pigeons, tellement modifié, que l’on pourrait considérer beaucoup de races de pigeons comme des genres distincts.
C’est là en effet l’idée à laquelle se rattachent tous les éleveurs, uniquement en raison des grandes différences qui caractérisent les races : ils pensent que chaque grande race domestique de pigeons descend d’une espèce sauvage distincte. Mais depuis longtemps les naturalistes ont tranché la question et montré que toutes les races de pigeons domestiques descendent du Bizet ou Columba livia , opinion à l’appui de laquelle Darwin apporte une nouvelle série de preuves tirées de l’étude de certains instincts qui sont restés communs à toutes les races de pigeons, et de l’étude des formes intermédiaires entre l’espèce souche et les types de races les plus accentués; ainsi il est difficile de concevoir une gradation plus complète que celle que l’on peut suivre depuis le Bizet, en passant par les culbutants persans, lotans et ordinaires, jusqu’au pigeon à courte-face, si singulier, qu’aucun ornithologiste, en ne jugeant que d’après la conformation extérieure, ne l’eût jamais placé dans un même genre avec le Bizet. Du reste, à l’appui de la provenance de toutes les races d’une souche unique, nous avons dans le Bizet une espèce encore vivante, distribuée sur une immense étendue et qui peut avoir été domestiquée dans divers pays; cette espèce s’apparie librement avec les diverses races domestiques et produit des descendants fertiles.
Vu l’étendue et les gradations de différences qui existent entre les diverses races de pigeons domestiques, Darwin les classe en groupes, qu il divise en races et sous-races, comprenant des variétés et sous-variétés, toutes transmettant par la génération leurs caractères propres. « Il est curieux, dit-il ( Variations , t. I, 142), de remarquer combien, dans cette tentative de classification, on rencontre exactement les mêmes difficultés et on doit suivre les mômes règles que pour la classification d’un groupe quelconque naturel, mais compliqué d’organismes. On pourrait plus facilement établir une classification artificielle qu’une naturelle, mais alors une foule d’affinités évidentes seraient méconnues. On peut aisément définir les formes extrêmes, mais les formes intermédiaires gênent et détruisent nos classifications. »
Darwin remarque encore que, dans chaque race ou sousrace, les individus sont plus variables qu’ils ne le sont à l’état de nature. « Cette plasticité, dit-il en résumant ses études sur les pigeons, cette plasticité de l’organisme résulte apparemment du changement des conditions extérieures. Le défaut d’usage réduit certaines parties du corps. La corrélation de croissance relie si intimement entre elles toutes les parties de l’organisme, que toute variation de l’une d’elles entraîne une variation correspondante dans une autre. Lorsque plusieurs races ont été formées, leurs croisements réciproques ont facilité la marche des modifications, et ont souvent causé l’apparition de nouvelles sous-races. Mais, de même que dans la construction d’un bâtiment, les pierres et les briques seules sent de peu d’utilité sans l’art du constructeur, de même dans la création de nouvelles races l’action dirigeante et efficace a été celle de la sélection. Les éleveurs peuvent agir par sélection aussi bien sur de minimes différences individuelles que sur des différences plus importantes. L’éleveur emploie la sélection méthodiquement, quand il
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cherche à améliorer ou à modifier une race, pour l’amener à un type de perfection préconçu et déterminé; ou bien, il agit sans méthode et d’une manière inconsciente, lorsqu’il n’a d’autre but que d’élever les meilleurs oiseaux possibles, sans aucune intention ni désir de modifier la race. Les progrès de la sélection conduient inévitablement à l’abandon des J ormes antérieures et moins parfaites, qui par conséquent s’éteignent; il en est de même des chaînons intermédiaires de chaque ligne de descendance. C’est ainsi que la plupart de nos races actuelles sont devenues si considérablement différentes les unes des autres et du Bizet, leur premier ancêtre. »