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DIX-NEUVIEME LEÇON

LA SÉLECTION NATURELLE (Suite)

A chaque création, Dieu s’est applaudi de son œuvre; il la trouva bonne. Le besoin de progrès qui se manifeste dans la nature et donne de l’impulsion à l’univers, est en contradition flagrante avec la satisfaction qu’a éprouvée le créateur.

Mme L. Ackermann ( Pensées d’une solitaire)-

Les conditions de survivance. — Aptitudes pour résister au climat. — Conditions complexes des rapports des êtres. — La fécondation des plantes par les insectes — Parallèle de la sélection artificielle et de la sélection naturelle. — Divergence des types. — Corrélation des organes. — Conditions de coexistence des types.

Aptitudes et luttes pour résister' au climat . — Le climat joue un rôle important quant au nombre moyen des individus d’une espèce dans une contrée, et le retour périodique des froids ou des sécheresses étant une des causes les plus puissantes de destruction des animaux ou des plantes, on conçoit que ceux-là seuls survivront qui présenteront quelque aptitude spéciale pour résistera ces conditions. Ainsi Darwin a calculé (Origine des espèces , p. 74) que l’hiver de 1854- 1855 a détruit les quatre cinquièmes des oiseaux de sa propriété, proportions terribles quand on se rappelle que 10 p. 100 constituent pour l’homme une mortalité

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extraordinaire en cas d’épidémie. Or en supposant qu’au moment où est survenu un hiver exceptionnellement rigoureux, quelques individus, parmi les oiseaux en question, aient présenté, comme variation naturelle, un plumage plus épais et plus chaud, ceux-là seuls auront survécu, et, au printemps suivant, se seront reproduits en léguant à leurs jeunes cette même variation de plumage, et cette même résistance au froid.

Ce que nous disons ici pour les oiseaux se réalise d’une manière analogue pour les autres animaux; et le mécanisme de sélection qui, à cet égard, agit pour un pays donné, relativement à un hiver rigoureux, auquel survivent certains individus d’une espèce, agit de même s’il est question du passage d’un pays chaud vers des régions de plus en plus froides, dans lesquelles ne peuvent s’étendre que des individus doués des caractères nécessaires de résistance; l’extension de l’espèce se fait alors en même temps que sa transformation, et ainsi s’explique la fourrure qui protège toutes les espèces des régions polaires.

Mais le climat ne crée pas seulement des conditions si simples de mort des uns et de survivance des autres; il influe puissamment sur toutes les autres formes de lutte pour l’existence, puisqu’il agit directement sur la quantité de nourriture et amène ainsi la lutte la plus vive entre les individus soit de même espèce, soit d’espèces distinctes, qui se nourrissent du même genre d’aliment.

Quand, dit Darwin ( Origine des espèces , p. 74), nous allons du sud au nord, ou que nous passons d’une région humide à une région desséchée, nous remarquons toujours que certaines espèces deviennent de plus en plus rares, et finissent par disparaître. Le changement de climat frappant nos sens, nous sommes tout disposés à attribuer cette disparition à son action directe. Or, cela n’est pas exact ; nous oublions

que chaque espèce, dans les endroits même où elle est le plus abondante, éprouve constamment de grandes pertes à certains moments de son existence, pertes que lui infligent des ennemis ou des concurrents pour le même habitat et pour la même nourriture ; or, si ces ennemis ou concurrents sont favorisés si peu que ce soit par une légère variation du climat, leur nombre s’accroît considérablement, et, comme chaque district contient autant d’habitants qu’il en peut nourrir, les autres espèces doivent diminuer. Le nombre prodigieux de plantes qui, dans nos jardins, supportent parfaitement notre climat, mais qui ne s’acclimatent jamais, parce qu’elles ne peuvent soutenir la concurrence avec nos plantes indigènes, ou résister à nos animaux indigènes, prouve clairement que le climat agit principalement de façon indirecte, en favorisant d’autres espèces.

Nous avons vu, en étudiant la sélection artificielle chez les plantes, qu’on était parvenu à produire des variétés de pois précoces en choisissant successivement pendant des séries de générations les graines des individus qui étaient arrivés dans le temps le plus court à maturité. La sélection naturelle agit de meme, et alors on donne le nom d’acclimatation au fait qu’une plante qui, dans un pays chaud, met cinq ou six mois à donner des graines mûres, se transforme dans un pays froid de manière à mûrir en moitié moins de temps : nous disons se transforme, parce que la précocité est accompagnée de modifications dans le port et la taille de la plante, et souvent même dans la forme des parties, feuilles, fleurs et graines; ici encore la sélection, naturelle cette fois, a agi en ne laissant, pendant plusieurs séries de générations, arriver à maturité et par suite à reproduction, que les individus ayant la tendance à mûrir vite. Alors même que la plante est cultivée par l’homme, la sélection de ce genre peut être entièrement naturelle, puisque, s’il n’y a que les

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premières graines qui arrivent à maturité, l’homme n’a pas à choisir, c’est-à-dire que, en définitive, le triage, pour la reproduction entre les individus précoces et les autres, est opéré par la nature même, par le climat.

Un exemple très complet de ce genre nous est donné par le maïs (Darwin, Variations , 1. 1, p. 341). Cette céréale présente deux variétés extrêmes, l’une de taille élevée, croissant dans les pays chauds, mûrissant ses graines au bout de six à sept mois, l’autre de petite taille, propre aux pays froids, mûrissant en trois ou quatre mois. Or, le mécanisme de la transformation de la première variété en la seconde a été étudié par Metzger, qui, ayant semé en Allemagne un maïs de haute taille, provenant de l’Amérique méridionale, n’obtint la première année qu’un très petit nombre de graines mûres; à la seconde génération il obtint plus de graines mûres, mais les sujets furent plus petits; en même temps la dépression de la partie antérieure des grains avait disparu, et leur couleur, primitivement d’un blanc pur, s’était un peu ternie. Quelques grains étaient même devenus jaunes et approchaient de la forme de ceux du maïs européen par leur rondeur. A la troisième génération ils ne ressemblaient presque plus du tout à la forme originelle et très distincte du maïs d’Amérique. Enfin, à la sixième génération, ce maïs était identique à une variété européenne, que l’auteur décrit comme la seconde sous-variété de la cinquième race. Ces faits, dit Darwin (Ibid., p. 343), nous fournissent l’exemple le plus remarquable des elïets prompts et directs du climat sur une plante. On pouvait bien s’attendre à ce que la taille de la plante, l’époque de sa végétation, et de la maturation de sa graine seraient en quelque sorte modifiées, mais les changements rapides et considérables qui se sont produits dans la graine sont surprenants. Cependant, comme les Heurs et leur produit qui est la graine sont le résultat

mathias duval. — Darwinisme.

QC

d’une métamorphose de la tige et des feuilles, toute modification dans ces derniers organes doit, par corrélation, tendre à affecter les organes de la fructification.

Dans tout ce qui précède, tout en indiquant déjà parfois les rapports réciproques des organismes entre eux et avec leur milieu, nous avons cependant scindé artificiellement les conditions de ces rapports, pour étudier, sous des titres distincts, les diverses aptitudes de survivance et de reproduction. Mais, dans la nature, toutes ces conditions sont infiniment complexes et établissent entre les espèces animales et végétales, comme entre celles-ci et le climat, des rapports multiples dont il sera bon de donner une idée par quelques séries d’exemples, où se retrouveront combinés, d’une façon souvent bien inattendue, les éléments précédemment étudiés.

Ainsi Darwin rapporte ( Origine des espèces, p. 77) que, dans le Staffordsbire, un de ses parents possède une très grande lande stérile, dans laquelle il a eu occasion de faire de nombreuses recherches. Plusieurs centaines d’acres de

cette lande ayant été encloses et plantées de pins d’Ecosse, au bout de vingt-cinq ans, le plus grand contraste existait entre la lande proprement dite et le terrain planté. Dans ce dernier, non seulement le nombre proportionnel des bruyères ordinaires avait complètement changé, mais douze espèces de plantes (sans compter les graminées et les carcx) y prospéraient, sans qu’on en pût trouver traces dans la lande proprement dite. Le changement produit dans la population des insectes devait avoir été plus grand encore, car on trouvait dans la plantation six espèces d’oiseaux insectivores qu’on ne voyait jamais dans la lande. Ainsi l’introduction d’un seul arbre avait amené celle d’espèces végétales, et celles-ci ayant attiré les insectes, ceux-ci à leur tour avaient fixé plusieurs espèces d’oiseaux dont ils étaient la proie.

Un fait tout semblable, et bien plus remarquable, s’est

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produit dans le comté de Surrey : là, dans une lande analogue, on n’a pas fait de plantations; on s’est contenté d’enclore un certain espace, qui aujourd’hui est couvert de pins touffus. Or, en examinant avec soin l’état de la lande proprement dite, on y découvre un certain nombre de plants de pins complètement rongés par les bestiaux, et n’ayant jamais pu élever leur tète au-dessus des bruyères. La clôture seule a donc suffi à permettre que ces arbres se développent, en créant pour eux la condition de résistance à l’avidité des herbivores, et consécutivement ont apparu les mêmes transformations dans la population de plantes, d’insectes, et d’oiseaux.

Ailleurs, l’homme, par l’introduction d’un nouvel habitant, a changé en partie la composition de la faune, et l’aptitude à la survivance a résulté de conditions bien inattendues. Ainsi le rat noir et la souris ont eu également à combattre contre le surmulot arrivé en France, dans le siècle dernier, des rives du Volga. Le rat noir était à peu près aussi grand et aussi fort que son adversaire, mais moins féroce et moins fécond; il a été à peu près exterminé, faute de refuges inaccessibles à l’ennemi; au contraire, la souris bien plus faible mais en même temps beaucoup plus petite, a pu se retirer dans des retraites étroites où le surmulot ne peut pénétrer, et elle a survécu au rat noir.

De cet exempleVapprocbons le suivant, donné par Darwin : on ne trouve au Paraguay ni bœufs ni chevaux sauvages, quoiqu’il y en ait dans les pays tout voisins, au nord comme au sud du Paraguay. Azara et Reugger ont démontré que si, dans ce pays, ni les chevaux, ni les bestiaux, ni les chiens ne sont retournés à l’état sauvage, ce fait est dû à l’existence au Paraguay d’une certaine mouche qui dépose ses œufs dans les naseaux de ces animaux immédiatement après la naissance. Mais supposons que cette terrible petite mouche

vienne à être détruite ou au moins décimée par un oiseau insectivore quelconque, et aussitôt les grands mammifères pourront vivre en grandes troupes sauvages au Paraguay, comme dans les contrées voisines, et comme ces animaux consommeront en grande quantité certaines plantes, toute la flore et par suite toute la faune du pays seront chan¬

gées.

11 est parfaitement reconnu que les visites des abeilles sont nécessaires pour féconder un grand nombre de plantes, et, pour ce qui est du trèfle de Hollande, Darwin a montré que vingt pieds de cette plante, visités par les abeilles, ont produit deux mille deux cent quatre-vingt-dix graines, alors que vingt autres pieds dont les abeilles ne pouvaient approcher, n’en ont pas produit une seule. Pour le trèfle rouge, c’est la visite du bourdon qui est nécessaire, parce que les autres abeilles ne peuvent en atteindre le nectar : « Nous pouvons donc considérer comme très probable, que, si le genre bourdon venait à disparaître, ou devenait très rare en Angleterre, le trèfle rouge deviendrait aussi très rare ou disparaîtrait complètement. Le nombre des bourdons, dans un district quelconque, dépend, dans une grande mesure, du nombre des mulots qui détruisent leurs nids et leurs rayons de miel; or, le colonel Newman, qui a longtemps étudié les habitudes des bourdons, croit que plus des deux tiers de ees insectes sont ainsi détruits chaque année en Angleterre. D’autre part, chacun sait que le nombre des mulots dépend essentiellement de celui des chats, et le colonel Newman ajoute qu’il a remarqué que les nids de bourdons sont plus abondants près des villages et des villes, ce qu’il attribue au plus grand nombre de chats qui détruisent les mulots. 11 est donc parfaitement possible que la présence d’un animal félin dons une localité puisse déterminer, dans cette même localité, l’abondance de certaines plantes en raison de l’in-

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tervention des souris et des abeilles » (Darwin, Origine des espèces , p. 80).

Voilà, certes, des rapports complexes et non soupçonnés a priori. Mais on peut, comme l’ont fait Vogt et Huxley, poursuivre plus loin cet exemple et, quelque singuliers que paraissent au premier abord les développements que lui ont donnés ces auteurs, on ne peut, après réflexion, s’empêcher d’en reconnaître la juste portée. On peut, dit d’une part Karl Vogt, remarquer que le bétail alimenté par le trèfle rouge est un des principaux éléments de la prospérité de l’Angleterre, et qu’ainsi cette prééminence dépend indirectement des chats qui pourchassent les mulots ou campagnols. On peut, d’autre part, à l’exemple de Huxley (Voy. Hæckel, Création , p. 230), remonter de conséquence en conséquence jusqu’aux vieilles filles, qui soignent et choient particulièrement les chats, et jouent ainsi un rôle très important dans la prospérité de l’Angleterre. Contentons-nous, sans prendre ces développements à la lettre, d’en tirer cette notion générale, que plus on s’élève dans la série des effets et des causes, plus le champ des influences et des rapports mutuels grandit dans la nature ; seulement nous sommes rarement en état d’apercevoir et d’embrasser l’ensemble de ces rapports, et lorsque nous nous trouvons en présence d’une forme spécifique présentant une parfaite adaptation à son milieu, nous sommes tentés de croire à une création spéciale, providentielle, de même que, quand nous constatons l’extinction d’un être organisé, « nous ne savons qu’invoquer des cataclysmes qui viennent désoler le monde, et qu’inventer des lois sur la durée des formes vivantes » (Darwin, Espèces , p. 79).

Nous venons, en parlant de la fécondation des fleurs, de toucher à Tune des séries de fai! s où se montrent avec le plus d’évidence les influences réciproques des animaux el

des plantes. Le trèfle rouge, avons-nous dit, ne peut être fécondé que par les bourdons; le trèfle hollandais l’est par les abeilles. Si dans une contrée, dit Ferrière (Op. cit ., p.34), les abeilles viennent à périr victimes d’une épidémie ou d’une famine, le trèfle hollandais succombera devant son heureux rival. Que si, au contraire, les bourdons sont détruits, le trèfle rouge cédera la place au trèfle hollandais. La sélection sera due ainsi aux relations entre végétaux et insectes.

Mais il est surtout intéressant d’examiner les cas où une influence réciproque de ce genre à dû amener des modifications dans un type de plante et produire une adaptation entre la forme de la fleur et certains organes de l’insecte appelé à la féconder. C’est ce qu’on observe pour les orchidées. Ainsi, il y a dans file de Madagascar une orchidée, Y Angrœcum sesquipedale, dont le nectaire est excessivement long et profond. Voici comment Darwin explique le développement extraordinaire de cet organe. Le pollen de cette fleur ne peut être enlevé que par quelques papillons de nuit très grands, qui s’en emparent au moyen de la hase de leur trompe quand ils tâchent d’atteindre le nectar au fond du canal. Les papillons doués de la trompe la plus longue y parviennent le mieux; ils obtiennent donc plus de nectar; ils préfèrent les fleurs aux nectaires les plus profonds et celles-ci par suite sont les mieux fécondées.

Considérons maintenant ce qui a dû se passer à une époque, par exemple, où le nectaire n’avait que la moitié de sa longueur actuelle : parmi les millions de fleurs d’angræcum produites chaque année, sans doute quelques-unes dépassaient la longueur moyenne, comme d’autres lui restaient inférieures; pour celles-ci, la fécondation n’avait certainement pas lieu, car le papillon s’emparait de tout le nectar sans être pour cela obligé d’enfoncer sa trompe jusqu’à la

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base même, tandis que la fécondation était surtout facile et sure pour les fleurs au plus long nectaire. Donc, la longueur moyenne du nectaire a dû augmenter d’année en année; l’effet produit était ici le même que si un jardinier avait détruit les fleurs à petit nectaire et semé seulement les graines de la grande variété. Cependant, ajoute Wallace ( Sélection naturelle , p. 285), les choses marchant ainsi depuis un certain temps, le nectaire acquerra une longueur telle que beaucoup de papillons ne pourront plus atteindre que la surface du nectar; à partir de ce moment, l’insecte subira lui-même une modification; celui qui a la trompe lapins longue prendra plus de nourriture, et sera, par conséquent , le plus vigoureux; il fécondera le plus grand nombre de fleurs, et, pour son compte, laissera la postérité la plus nombreuse. Ainsi, les fleurs douées du nectaire le plus long étant les mieux fécondées, chaque génération verra cet organe s’allonger en même temps que se développera aussi la trompe du papillon. Tel est l’agencement simple, dont le résultat nécessaire est une admirable adaptation entre un organisme animal et un organisme végétal, devenant l’un pour l’autre l’origine d’une cause de sélection naturelle.

Encore un exemple du retentissement que peuvent avoir certaines interventions; il nous est fourni par Ferrière (Op. cü ., p. 39). Nous avons vu que, dans certaines contrées, le sort d’une espèce de trèfle est lié au nombre des cliats du voisinage. L’exemple en question n’est pas moins singulier : /homme qui a inventé les chapeaux de soie a probablement sauvé les castors d’une destruction complète; en effet, lord Milton et le docteur Gheadle, dans leur Voyage au Canada , racontent que, par suite de la guerre acharnée faite aux castors dans un but commercial, on prévoyait à courte échéance, pour cette espèce, une disparition prochaine. Tout à coup, la découverte européenne supprime les de-

mandes du commerce. Le castor, laissé en paix, eut bientôt peuplé les lacs d’une postérité aussi abondante que dans les siècles passés. A coup sûr, l’honnête chapelier, auteur de la découverte, ne se doutait pas du service qu’il rendait aux rongeurs canadiens.

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