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VINGTIÈME LEÇON

ORIGINE DES ESPÈCES

Peut-ctre faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’en est accordé à leur durée. Attendez, et ne vous hâtez pas de prononcer sur le grand travail de la nature.

Diderot (Rêve de d'Alembert).

Divergence des caractères. — Résultats morphologiques. — Origine des espèces et des genres. — Cas des Foraminifères. — La distribution géographique des êtres. — Loi de Wallace. — Les corrélations de croissance. — Revue d’ensemble de la doctrine de Darwin. — Tableau récapitulatif et démonstratif d’après Wallace.

Les faits exposés clans la leçon précédente nous amènent à cette conclusion que la sélection naturelle recherche la divergence des caractères, tout autant et même plus que la sélection artificielle. Par cette divergence des tètes de série de chaque type de variation, arrivent à se constituer des variétés et des races bien caractérisées. Dans certaines séries, les transformations pourront s’arrêter à ce point, si dès lors elles suffisent pour établir l’harmonie nécessaire avec le milieu. Mais le plus souvent, avec l’immense durée de temps que la géologie nous montre avoir été mise à la disposition de la sélection naturelle, avec les changements répétés des conditions de milieu que cette même géologie nous montre

avoir dû mettre en action la sélection naturelle, le plus souvent les divergences iront plus loin qu’à produire une

celles-ci, à force de s’écarter du point de départ, en se différenciant les unes des autres, s’isoleront à l’état d'espèces distinctes. Telle est l’origine des espèces : à la théorie d’une origine distincte, par créations spéciales, se trouve substituée l’interprétation scientifique d’une marche progressive vers la différenciation en vertu du fait de la divergence des caractères développés par la sélection.

Mais ces descendants diversifiés d’un type souche conservent nécessairement l’empreinte de ce type premier, et ce cachet reste commun aux espèces distinctes qui se sont ainsi formées, lesquelles constituent ainsi un groupe naturel. C’est à ce groupe que la classification donne le nom de genre.

N’oublions pas que la lutte la plus vive se produit entre les formes les plus voisines sous le rapport des habitudes, de la constitution et de la structure. En conséquence, toutes les formes intermédiaires entre la forme la plus ancienne et les formes les plus nouvelles, c’est-à-dire entre les formes plus ou moins perfectionnées qui constituent de nouvelles espèces, tendent à s’éteindre. Il en est probablement de même pour beaucoup de lignes collatérales tout entières, vaincues par des formesplus récentes et plus perfectionnées, li en résulte que, au bout de périodes de temps de plus en plus considérables, par extinction des degrés intermédiaires, les espèces se trouvent tellement éloignées les unes des autres, que, dans nos classifications, non seulement nous les groupons en genres différents, mais que nous sommes de plus amenés à classer les genres qui dérivent d’une même souche, en les distribuant en familles, qui à leur tour forment des ordres, puis des classes; et l’on arrive ainsi jus-

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qu’aux divisions les plus générales, c’est-à-dire jusqu’aux embranchements.

C’est que, en effet, chaque espèce constituée à un moment donné, et faisant partie d’un genre, arrive à son tour, par un processus semblable à celui qui lui a donné’ naissance, à produire de nouveaux groupes d’espèces pour lesquelles elle représente alors le type du genre, en même temps que ce qui était d’abord type du genre pour elle devient pour sa descendance type de la famille, etc.

Telle est, rigoureusement déduite des faits relatifs à la sélection naturelle, la théorie actuelle de l’origine des espèces, et telle est la signification de la classification naturelle, laquelle représente les diverses bifurcations et ramifications d’un arbre généalogique.

Il est bien entendu que tout cela n’est qu’une interprétation des rapports anatomiques et physiologiques des apparences de parenté plus ou moins proche que les formes spécifiques présentent les unes avec les autres. Il ne nous est pas donné d’assister à cette formation ou dérivation des espèces, puisque ces phénomènes se sont accomplis lentement pendant de longues périodes géologiques; mais cependant on peut se demander si, môme à l’époque actuelle, nous ne pourrions pas surprendre, à l’état de nature, quelques types organiques en voie de subir les différenciations sus-énoncées, ou, ce qui revient au même, arrêtés dans quelque stade de leur évolution vers des différenciations spécifiques et génériques bien tranchées, et si, d’autre part, les faits relatifs à la distribution géographique des êtres actuels et à la nature des restes géologiques des êtres éteints, si ces faits viennent confirmer la théorie de l’origine des espèces telle que nous la concevons en vertu du mécanisme de la sélection naturelle.

Pour répondre à la première question, les animaux infé-

rieurs nous offrent un exemple, d’après les belles études de Carpenter sur les Foraminifères. En effet, ces organismes élémentaires, adaptés à des conditions de vie très simple, n’ont pas progressé depuis l’époque laurentienne; mais cependant de très nombreuses variations individuelles existent chez ces êtres, variations qui atteignent les degrés les plus prononcés, tout en étant reliées entre elles par toutes les formes intermédiaires possibles. En un mot, nous nous trouvons en présence d’un cas, où, par le fait de non-destruction des types intermédiaires, nous pouvons saisir tous les degrés de filiation entre la variété, la race, l’espèce, le genre et même la famille. Pour emprunter à cet égard le témoignage de naturalistes non suspects de partialité, citons les lignes suivantes de Claus ( Traité de zoologie , trad. fr. 1878, p. i 29) :

« Les recherches approfondies de Carpenter, entre autres résultats intéressants, ont montré ce fait important pour la théorie darwinienne, que des types très différents sont des termes extrêmes d’une série de formes intermédiaires, qu’il n’est pas possible d’y distinguer des espèces, et que les genres qu’on peut établir ne sont que des types généraux dépourvus de tout caractère tranché. La seule classification naturelle de cette masse chaotique de formes si variées serait peut-être une disposition qui exprimerait la direction particulière et le degré de divergence d’un petit nombre de types représentant les familles principales. Les études de Carpenter ont aussi montré d’une manière évidente la continuité génétique qui existe entre les Foraminifères des terrains successifs et les espèces actuelles, et fait voir que la configuration des types de Foraminifères n’a fait aucun progrès depuis l’époque paléozoïque jusqu’à nos jours. »

On trouve donc chez les Foraminifères des formes assez

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différentes pour que d’Orbigny et d’autres auteurs aient pu les diviser en familles, genres, espèces; mais, entre tous ces types, on trouve toutes les formes intermédiaires, encore vivantes actuellement, sans doute parce que chez ces organismes la lutte pour l’existence ne s’est pas trouvée assez vive pour amener l’extinction des formes souches et des intermédiaires, destruction qui a eu lieu au contraire pour la plupart des autres espèces animales ou végétales, absolument de même que, pour les races domestiques, Darwin a pu retrouver les intermédiaires entre le pigeon messager et le culbutant, en Perse et dans l’Inde, où la sélection artificielle n’a pas été appliquée avec une extrême rigueur, tandisque, en Angleterre, où les éleveurs ont poussé la sélection à l’extrême, il serait impossible de trouver les formes capables de relier entre elles les divers types dits Grosse-Gorge, Turbit et Tambours, lesquels cependant descendent tous du Bizet ou pigeon de roche.

M. Bâtes, si souvent cité par Wallace (Sélection naturelle , p. 167), est arrivé à des résultats semblables pour les insectes; ce naturaliste, qui a passé onze années à recueillir de vastes matériaux et à étudier attentivement la variation chez les insectes et leur distribution, a montré que beaucoup d’espèces de Lépidoptères, admises comme absolument distinctes, sont cependant enchevêtrées dans un réseau embrouillé d’affinités, et que, des variations les plus faibles et les moins stables, jusqu’aux races et aux espèces bien distinctes, les transitions sont si graduelles qu’il est très souvent impossible de tracer ces lignes de démarcation bien tranchées admises par les partisans de la fixité des espèces et de leur création indépendante. Ce sont là des exceptions, mais des exceptions instructives, puisqu’elles nous montrent ce que seraient les choses si, pour tous les organismes, les formes intermédiaires avaient pu subsister. C’est pour ces

motifs que les naturalistes considèrent aujourd’hui l’étude des variétés comme plus importante que celle des espèces certaines. C’est dans les premières que nous voyons la nature encore à l’œuvre; nous la prenons sur le fait, produisant ces merveilleuses modifications de formes qui, souvent inaperçues à leur début, arrivent peu à peu à constituer les caractères spécifiques.

Quant aux faits relatifs à la distribution géographique des êtres actuellement existants et aux rapports de ces êtres avec ceux dont les restes géologiques nous révèlent l’existence antérieure, nous nous contenterons, pour montrer combien ces faits sont d’accord avec les résultats supposés de la sélection naturelle, nous nous contenterons de rappeler les lois suivantes, déduites de faits géologiques et géographiques bien connus, lois qui sont précisément telles qu’on les pourrait prévoir et déduire de ce qui a été précédemment exposé sur la divergence des caractères et l’extinction des intermédiaires :

1° Quant à la distribution géographique : les grands groupes, tels que les classes et les ordres, sont en général répandus sur toute la terre, tandis que les groupes secondaires (familles et genres) n’occupent fréquemment qu’un espace restreint; puis, lorsqu’un de ces derniers groupes est riche en espèces, il arrive presque invariablement que les espèces les plus voisines habitent la même localité ou des localités très rapprochées.

2° Quanta la paléontologie : la plupart des grands groupes ont traversé plusieurs périodes géologiques, et il y a plus d’affinité entre les espèces qui composent un genre, si elles ont existé durant la même période.

3° Enfin, pour relier les lois géographiques aux lois géologiques : de même que si aujourd’hui un groupe (espèce ou genre) se trouve dans deux localités très éloignées l’une de l’autre, on le rencontre aussi dans les localités intermé-

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diaires; de même, en géologie, l’existence d’une espèce ou d’un genre n’a pas subi d’interruption.

De l’ensemble de ces lois, on peut, avec Wallace (op. cil ., p. 8), déduire la loi suivante qui embrasse tout l’ensemble des faits: Chaque espèce a pris naissance en coïncidence géographique et chronologique avec une autre espèce très voisine et préexistante.

Nous nous bornerons ici à cet énoncé, devant, dans des leçons spéciales (examen des preuves et des objections au transforsmisme), étudier avec quelques détails les faits sus-indiqués, et notamment les preuves empruntées à la paléontologie. Pour le moment, nous avons à poursuivre l’étude des conséquences de la sélection artificielle comparée à la sélection naturelle, et, comme nous venons de voir que la sélection naturelle, en développant des caractères de supériorité dans la lutte pour l’existence, arrive à produire des espèces distinctes, nous devons chercher à nous rendre compte de l’origine des caractères spécifiques si divers, et portant en général sur un si grand nombre de parties. Nous avons déjà vu que le mécanisme de la sélection est plus complexe que dans les exemples les plus simples et un peu schématiques qu’on en donne d’ordinaire pour bien préciser la signification de l’acte sélectif, et que, souvent, la sélection modifiait directement à la fois plusieurs organes ou parties d’un être : il nous reste à montrer que, en réalité, la sélection artificielle, aussi bien que la naturelle, modifient tous les organes de l’être qu’elles modèlent, parce que toutes les parties d’un organisme sont solidaires les unes des autres, et qu’il y a entre elles des corrélations de croissance et des adaptations réciproques, dont la nature intime n’est pas toujours facile à préciser, mais dont l’existence suffit en tout cas pour rendre compte des transformations d’ensemble résultant d’une sélection aussi simple que possible, c’est-à-dire dont

Faction paraîtrait ne porter que sur une partie des plus restreintes et même des plus accessoires.

De l’aveu de tous les biologistes, l’une des parties les plus remarquables de l’œuvre de Darwin est celle où il a appelé l’attention sur les corrélations de croissance , désignant sous ce nom ce fait curieux que certaines modifications réalisées dans un appareil ou un organe entraînent à peu près constamment des changements sensibles dans d’autres appareils ou organes, alors même que ces derniers sont sans relations apparentes avec les premiers. Quelques rapports de ce genre étaient depuis longtemps connus des éleveurs, qui par exemple admettent que lorsque les membres sont longs, la tête l’est presque toujours aussi, et cette relation est si bien admise par tout le monde, d’une manière plus ou moins consciente, qu’une tète de bouledogue sur un corps de lévrier nous paraîtrait une monstruosité. En général, les races de pigeons à longues pattes sont remarquables par la longueur de leur bec (et du reste cette corrélation entre la longueur du bec et celle des pattes se remarque très généralement dans l’ordre des échassiers : bécasses, cigogne).

Parmi les exemples très divers de corrélation de croissance, il en est qui sont très simples et faciles à comprendre, puisque alors il s’agit d’organes contribuant à une même fonction, ou bien tels que le développement de l’un est directement lié au développement de l’autre : ainsi les éleveurs de pigeons de fantaisie ont cherché à développer chez les Grosses-Gorges la longueur du corps, et en même temps les vertèbres ont augmenté de nombre; ils se sont appliqués chez les pigeons-paon à développer le nombre des plumes de la queue, et les vertèbres caudales ont en même temps augmenté de grosseur et de nombre. Chez les races de chiens à museau court, certains changements histologiques dans les éléments primitifs des os arrêtent leur développe-

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ment, ce qui modifie la position des dénis molaires qui se développeront plus tard.

Dans d’autres cas, le fait que des organes, quoique très différents à l’état de plein développement, ont une origine embryonnaire commune, c’est-à-dire dérivent du même feuillet blastodermique, ce fait de communauté d’origine rend compte des corrélations de croissance. Il est en effet prouvé par toute une série de faits, et notamment par des faits pathologiques, que les parties dérivées d’un même système embryonnaire conservent entre elles une sorte de solidarité, qui fait que, par exemple, certaines affections sont communes à ces parties, et peuvent les atteindre à l’exclusion de toutes autres. Or les formations cornées et les poils partagent une même origine; ce sont, dans les deux cas, des formations de l’épiderme (du feuillet externe du blastoderme); aussi remarque-t-on la plus étroite corrélation entre la toison et les cornes des animaux.

D’après Youatt, chez le mouton, on ne rencontre des cornes multiples dans aucune race de valeur, c’est-à-dire que leur présence est généralement accompagnée d’une toison grossière. Plusieurs races tropicales du mouton, qui portent des poils au lieu de laine, ont des cornes semblables à celles delà chèvre. Sturm constate expressément que dans les différentes races, plus la laine est frisée et plus les cornes sont tordues en spirale. Chez le bélier, ancêtre des moutons Mauchamp, caractérisés par une toison à brins seulement ondulés, la laine longue et douce était en corrélation avec des cornes lisses (Darwin, Y aviations, t. I,p. 107). Les habitants d’Angora assurent qu’il n’y a que les chèvres blanches à cornes qui fournissent la toison à longues mèches bouclées si admirées, celles des chèvres sans cornes étant beaucoup plus serrée. De même les sabots sont des formations épidermiques; aussi constate-t-on de fréquentes corrélations entre la couleur du

poil et celle des sabots; bien plus, Azara a constaté qu’au Paraguay il naît souvent des chevaux dont le poil est crépu et tordu comme les cheveux des nègres, et que, alors, les sabots sont absolument semblables à ceux du mulet.

Entre les poils et les dents existe aussi une parenté embryologique, puisque l’émail des dents est une production d’origine épidermique; aussi les exemples de corrélation sont-ils nombreux entre le système pileux et le système dentaire. Ainsi les baleines et les édentés (tatous, pangolins), qui, par leur système pileux, diffèrent le plus des autres mammifères, sont aussi ceux qui s’en écartent le plus sous le rapport de la denture. Tous les porcs domestiques ont les crocs beaucoup plus courts que les sangliers, et cette réduction des crocs est en corrélation avec la disparition des fortes soies du sanglier sauvage; or, dès que le porc retourne à l’état sauvage, on voit reparaître les crocs et les soies. De même les races de chiens à peau nue présentent toujours de grandes imperfections dans le développement et le nombre des dents. On a constaté chez l’homme plusieurs cas frappants de calvitie héréditaire accompagnée d’un défaut total ou partiel des dents, et la même connexion s’est fait remarquer dans quelques cas rares où les cheveux étaient revenus à un âge avancé, leur réapparition ayant été accompagnée d’un renouvellement des dents. Wallace signale le cas fort curieux d’une danseuse espagnole, Julia Pastrana, qui, fort belle femme d’ailleurs, portait un front velu et une forte barbe, et avait, tant à la mâchoire supérieure qu’à l’inférieure, une rangée double et irrégulière de dents. Dans d’autres cas, un développement anormal des poils est en rapport avec le manque des dents1.

1. Voy. E. Magitot: Les Hommes velus (à propos des individus exhibés sous le nom d'hommes chiens ) [Gaz. méd. de Paris, 15 novembre 1873).

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Peut-être faut-il aussi invoquer les parentés embryologiques entre les poils et les organes des sens, et notamment ce fait que la première origine de l’oreille interne est une dépression cupuliforme de l’épiderme de l’embryon, pour comprendre les singulières corrélations qu’on a signalées entre les poils et l’appareil de l’audition. « Le cas le plus curieux, dit Darwin ( Variations , t. II, p. 250), est celui des chats blancs qui sont presque toujours sourds lorsqu’ils ont les yeux bleus. J’ai cru autrefois que la règle était invariable, mais j’ai depuis eu connaissance de quelques exceptions authentiques. Les deux premiers cas de cette corrélation furent publiés en 1829 : le Rév. W. Bree, qui possédait une chatte persane, constate que dans les produits d’une même portée, tous ceux qui, comme la mère, étaient blancs avec les yeux bleus, furent sourds comme elle, tandis que ceux qui portaient la moindre marque colorée sur leur fourrure eurent l’ouïe parfaitement développée. Le Rév. Darwin Fox a constaté une douzaine de cas semblables et a observé plusieurs fois que si un des yeux n’était pas bleu, le chat entendait; d’autre part, il n’a jamais pu trouver un chat blanc, aux yeux de la couleur ordinaire, qui fût sourd. En France, le Dr Sicher a observé des cas analogues pendant vingt ans, et signale, en outre, le cas remarquable d’un iris qui, au bout de quatre mois, prit une couleur foncée en même temps que le chat commençait à entendre. »

Notons que les recherches sur l’embryologie de l’œil ont montré que le pigment de la face postérieure de l’iris (pigment dont la rareté ou l’abondance produit les yeux bleus ou les yeux noirs) dérive, comme la rétine, des éléments de la vésicule oculaire, laquelle provient du tube nerveux cérébro-spinal primitif, lequel enfin est d’origine épidermique, c’est-à-dire formé par une involution du feuillet externe du blastoderme, c’est-à-dire que, en définitive, poils, oreille

interne et pigment de l’œil ont une même origine; n’oublions pas du reste que le défaut de pigment dans les formations épidermiques est très souvent en corrélation avec une constitution générale plus délicate, plus faible que celle des animaux colorés de la même espèce. D’après un grand nombre de faits recueillis par divers auteurs (Voy. Darwin, Variations , t. II, p. 359), il paraît que certaines plantes incommodent les chevaux, les moutons et les cochons blancs, tandis que les individus à robe foncée s’en nourrissent impunément. « Le professeur Wyman, dit Darwin (Origine des espèces, p. 13), m’a récemment communiqué une excellente preuve de ce fait : il demandait à quelques fermiers de la Virginie pourquoi ils n’avaient que des cochons noirs; ils lui répondirent que les cochons mangent la racine du lachnanthes, qui colore leurs os en rose et fait tomber leurs dents, effet qui se produit sur toutes les variétés, sauf sur la variété noire. L’un d’eux ajouta : « Nous choisissons, pour les élever, tous les individus noirs d’une portée, car ceuxlà seuls ont quelque chance de vivre. »

Chez l’homme aussi le développement du pigment cutané n’est pas sans relations avec l’aptitude à résister à certaines maladies, et nous avons vu précédemment, en faisant l’histoire des précurseurs de Darwin, comment l’observation de cette particularité avait amené à formuler la théorie de la sélection presque aussi nettement que Darwin devait le faire bientôt après; et en effet, on sait que l’Européen à peau blanche, à cheveux blonds et yeux bleus, s’acclimate moins facilement dans les pays tropicaux et y est plus frappé par les maladies endémiques que l’Européen à cheveux noirs, peau brune et veux foncés L

1. A consulter comme complément : Dewère, De la fréquence de la tuberculose chez les\individus rous ( Tliese de la Faculté de médecine de Paris, 1883, n° 235).

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D’autres corrélations sont moins expliquâmes, mais rentrent dans une catégorie générale de faits relatifs à l’homologie des parties et à leur développement simultané. Ainsi, dans les vertébrés, les membres antérieurs et postérieurs sont homologues et tendent à varier de la même manière, comme nous le vovons dans les races de chevaux et de chiens à jambes longues ou courtes, et fortes ou minces. On comprend donc que, en vertu de cette homologie, une corrélation analogue se retrouve entre les pattes et les ailes des oiseaux. « Dans plusieurs races distinctes de pigeons et de poules, dit Darwin ( Variations , t. Il, p. 344), les pattes et les deux doigts externes sont fortement emplumés, au point de ressembler à de petites ailes chez le pigeon tambour... M. Blytli m’a fait remarquer que ces plumes des pattes ressemblent aux rémiges primaires et n’ont aucun rapport avec le duvet fin qui croît naturellement sur les pattes de quelques oiseaux. On peut donc soupçonner que l’excès de nourriture ayant déterminé d’abord une surabondance de plumage, il s’est développé, en vertu du principe de la corrélation homologique, des plumes sur les pattes et dans la position correspondant à celle qu’elles occupent sur l’aile, c’est-àdire sur la face extérieure du tarse et des doigts... Bien plus, chez les pigeons à pattes emplumées, non seulement la face extérieure est couverte d’une rangée de longues plumes comme les rémiges, mais les mêmes doigts qui, dans l’aile, sont complètement réunis par la peau, le deviennent partiellement dans la patte, les deux doigts externes étant tou-

jours alors réunis par une membrane. »

Il serait superllu de s’arrêter ici sur les corrélations bien connues qui existent entre les organes génitaux et les autres parties de l’organisme, sur les modifications du larynx concordant avec le développement des organes sexuels, sur les modifications profondes que la castration imprime à tout

l’individu, aussi bien chez le male que chez la femelle, etc.

Grâce aux détails que nous avons été amenés à donner précédemment en étudiant les variations produites par l’usage ou le défaut d’usage, il est également inutile d’insister ici sur les diverses corrélations qui rentrent dans ce dernier ordre de faits, dès longtemps connus et compris par Geoffroy Saint-Hilaire dans la loi du balancement des organes, par Goethe dans la célèbre formule du budget de l’organisme (afin de dépenser d’un côté, l’organisme économise de l’autre).

Nous avons invoqué ces faits de corrélation des organes pour montrer comment la sélection, en développant une partie, peut et doit modifier l’ensemble de l’organisme. Afin de réunir tous ces rapports dans une vue d’ensemble, empruntons à Herbert Spencer un exemple que Darwin, à son tour, précise et développe ( Variations , t. Il, p. 355). Il s’agit du grand élan islandais à propos duquel cet auteur fait remarquer que, lorsque l’animal a acquis ses bois gigantesques pesant plus de cent livres, d’autres changements coordonnés avec celui-là sont devenus indispensables dans sa conformation, à savoir : un crâne épaissi pour les porter; un renforcement des vertèbres cervicales et de leurs ligaments; un élargissement des vertèbres dorsales pour supporter le cou; des jambes antérieures puissantes.

Comment toutes ces modifications de structure, remarquablement coordonnées, ont-elles pu être acquises? « D’après ma manière de voir, dit Darwin ( ibid ., p. 355), les bois de l’élan mâle se seront lentement accrus par sélection sexuelle, c’est-à-dire par le fait que les mâles les mieux armés auront triomphé de ceux qui l’étaient moins bien qu’eux et auront, par conséquent, laissé un plus grand nombre de descendants. Mais il n’est point absolument nécessaire que les diverses parties du corps aient toutes simultanément varié. Chaque

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mâle présente des différences individuelles, et dans une même localité ceux qui ont des bois un peu plus pesants ou le cou plus fort, ou le corps plus vigoureux, ou les plus courageux, seront ceux qui accapareront le plus de femelles et laisseront la descendance la plus nombreuse. Celle-ci héritera, à un degré plus ou moins prononcé, des mêmes qualités, pourra occasionnellement s’entre croiser ou s’allier avec d’autres individus variant d’une manière également favorable; les produits de ces unions, les mieux doués sous tous les rapports, continueront à multiplier, et ainsi de suite, toujours progressant et approchant, tantôt par un point, tantôt par un autre, de la conformation actuelle et si bien coordonnée de l’élan mâle... Bien que la sélection naturelle dût ainsi tendre à déterminer chez l’élan mâle sa conformation actuelle, il est cependant présumable que les effets héréditaires de l’usage ont pris une part égale ou même supérieure dans le résultat définitif. A mesure que les cornes auront graduellement augmenté de volume, les muscles du cou et les os auxquels ils s’attachent seront devenus plus gros et plus forts et auront réagi sur le corps et les membres; ne perdons pas non plus de vue que, d’après l’analogie, certaines parties du crâne paraissent tendre tout d’abord à varier corrélativement avec les membres... D’après les faits que nous avons déduits de l’étude du bétail à cornes et sans cornes, il est d’ailleurs probable que, par suite de la corrélation qui existe entre le crâne et les cornes, ccs deux parties doivent réagir directement l’une sur l’autre. Enfin la croissance et l’usure subséquente des muscles et des os augmentés, doivent exiger un afflux plus considérable de sang, et par conséquent un supplément de nourriture qui, à son tour, entraîne à un accroissement dans la mastication, la digestion, la respiration et les excrétions. »

MATHIAS PUVATi. — Darwinisme.

Nous avons commencé l’exposé proprement dit de l’hypothèse de Darwin par l’étude des variations, puis de l’hérédité; nous avons vu alors que, en vertu de la lutte pour l’exis" tence, les aptitudes transmises par hérédité, en devenant une cause de survivance de plus en plus favorable, devaient produire le mécanisme de la sélection naturelle, et que, par celle-ci, les organismes devaient se modifier profondément, les formes dites spécifiques se transformer en s’adaptant à leurs milieux.

Cet ensemble de la doctrine transformiste darwinienne, Wallace l’a résumé dans un tableau qui montre nettement le lien des idées et leur filiation; il montre de plus qu’ici, comme il doit être procédé, du reste, pour l’établissement de toute théorie scientifique, on part défaits bien démontrés pour en déduire une hypothèse, qu’on vérifie cette hypothèse, et que lorsqu’elle a passé à l’état de fait démontré, on la prend comme nouveau point de départ pour une nouvelle supposition, et ainsi de suite. Nous empruntons à Wallace ce tableau, en le modifiant légèrement.

Faits.

1° Tendance à une augmentation

rapide des individus .

2° Nombre stationnaire des individus, ou faible augmentation.

Hypothèses.

Donc un grand nombre succombent dans la lutte pour l’existence.

t 1° Lutte pour l’existence . ) Donc survivance des plus aptes,

l 2° Variations et hérédité . i sélection.

1° Sélection .

2° Modifications des conditions extérieures .

Donc modification des formes et adaptation au milieu.

Dans ce tableau, composé de deux colonnes verticales, la colonne de gauche ne renferme que des énoncés de faits, disposés en trois groupes (A, B, G), chacun renfermant deux énoncés ; pour chaque groupe, le rapprochement de ces deux énoncés conduit à une hypothèse qui est inscrite dans la

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partie correspondante de la colonne de droite (intitulée colonne des hypothèses). Mais comme cette hypothèse est vérifiée par l’observation et passe au rang de fait, son énoncé est alors transcrit dans le groupe suivant de la colonne des faits et, rapproché d’un autre fait d’observation, devient ainsi l’origine d’une nouvelle hypothèse, et ainsi de suite. Ainsi nous partons du groupe A de faits, à savoir que : d’une part, les phénomènes de la reproduction sont tels que, par exemple, un couple d’oiseaux aurait, en quinze ans, donné naissance à 10000000 d’individus, si les jeunes de chaque génération avaient tous atteint l’âge de se reproduire euxmêmes; et que, d’autre part, le nombre des individus d’une espèce n’augmente nullement, ou, en tout cas, n’augmente pas selon cette énorme proportion ; un grand nombre d’individus périssent donc sans s’ètré reproduits; un plus petit nombre survit; sans doute ce résultat est-il dû à une lutte des individus entre eux et avec le milieu, lutte dans laquelle les vaincus ont succombé, les vainqueurs ayant seuls survécu et s’étant seuls reproduits : d’où l’hypothèse de la lutte pour l’existence.

Mais il n’y a qu’à jeter les yeux sur le monde animal ou végétal qui nous entoure pour assister à cette lutte, avec ses mille formes diverses : la lutte pour l’existence est donc bien un fait et nous l’inscrivons dans le groupe B, en le faisant suivre d’un autre énoncé, résumant un grand nombre de faits observés et tous les jours observables, à savoir qu’il se produit dans les types spécifiques des variations individuelles qui sont transmissibles par hérédité. Du rapprochement de ces deux faits du groupe B, nous sommes amenés à supposer que si, parmi les variations individuelles, il en est qui constituent un avantage dans la lutte pour l’existence, ces variations devront devenir une cause de survivance pour les sujets qui les présentent et pour leurs descendants qui

les reçoivent par hérédité; d’où l’hypothèse de la survivance de ces sujets dits plus aptes (voir le tableau).

Mais la survivance des plus aptes devient également un fait d’observation, puisque, par exemple, on sait la réponse que ferait un forestier auquel on aurait demandé si un cerf dépourvu de bois a chance de laisser une nombreuse postérité; ce fait de sélection, nous l’inscrivons donc dans le groupe G de la colonne des faits; en le rapprochant de cet autre énoncé, qui résume l’ensemble de nos connaissances les plus positives sur le passé du globe, à savoir que les conditions de climat, de continents, de mers, ont varié dans les limites les plus extrêmes pour chaque point de la surface terrestre, nous en induisons cette hypothèse que la sélection naturelle, agissant en vertu des conditions extérieures à un moment donné, a dû modifier considérablement les formes des organismes en les adaptant à leur milieu.

Il s’agit maintenant de faire passer au rang de fait d’ob-

servation cette dernière hypothèse. Evidemment, ainsi qu’il résulte de toutes nos études antérieures quant à la lenteur des transformations du globe, ce n’est pas par l’observation directe que nous arriverons à cette démonstration, car il s’agit de modifications de forme infiniment lentes, dont nous ne pouvons voir que les effets, de même que nous ne voyons pas marcher la petite aiguille d’une pendule, mais que, par la comparaison des points qu’elle occupait antérieurement et qu’elle occupe maintenant, nous pouvons conclure qu’elle a marché. Ici donc, au lieu d’observations directes sur ce qui nous entoure à un moment donné, nous devons chercher des arguments dans la comparaison des états de choses éloignés, soit dans le temps, soit dans l’espace. C’est cette étude que nous allons faire sous le titre iï Objections et Preuves.

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