VINGT-UNIÈME LEÇON
ACCUEIL FAIT AU DARWINISME
Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que la théorie du transformisme put s’implanter parmi les savants pour se répandre ensuite dans le monde. Aujourd’hui encore il est des pays, le nôtre par exemple, où l’on peut dire qu’elle est vue d’un fort mauvais œil.
De Lanessan (Le Transformiste, 1883, p. 23).
Le transformisme et les anthropologistes. — Broca : ses travaux sur l’hybridité, les caractères de perfectionnement et les caractères sériaires. — Flourens et ses critiques; sa théorie de la génération. — De Quatrefages. — Madame Clémence Roger. — A. Kœlliker et le téléologisme.
Comme préparation à une rapide revue des objections et preuves, il ne sera pas inutile d’examiner l’accueil qui a été fait à la doctrine de Darwin; à cet égard, voyons d’abord quelle fut la manière de voir des anthropologistes, en ayant égard principalement aux travaux de Broca.
Le livre de Darwin, sur l’origine des espèces, est de 1859.
Or, à ce moment même et depuis quelques années, soit les anthropologistes en général, soit Broca en particulier, venaient de se livrer à des discussions, à des observations, à des expériences même, dont les résultats devaient singulièrement préparer les esprits à la doctrine du transformisme. Ici nous devons insister avec quelques détails : car, nous allons, tout en rendant particulièrement saisissables les rapports de l’anthropologie avec le transformisme, nous trouver amenés à retracer l’histoire de la fondation de notre Société d’anthropologie.
Les anthropologistes qui, se bornant alors à l’étude des races humaines, prenaient plus souvent le nom d’ethnologistes, étaient divisés en deux camps : les monogénistes , qui faisaient descendre tous les types humains d’un seul couple, et. les polygénistes, qui assignaient des origines distinctes à ces divers types. Plus conforme aux croyances généralement reçues, à la tradition biblique, le monogénisme ralliait de nombreux partisans; mais pour expliquer que des races humaines si diverses fussent sorties d’une même souche, les partisans de cette doctrine étaient forcés d’invoquer des modifications très considérables produites par les milieux, par les climats. Or, c’était précisément cette influence modificatrice que la doctrine transformiste devait proclamer, et qu’elle avait déjà si nettement énoncée, quoique d’une manière générale et peu précise, par l’organe d’Étienne Geoffroy Saint-IIilaire. On peut donc dire que les monogénistes préparaient à leur insu la voie du darwinisme. « C’est qu’en effet, si on accorde à l’influence des milieux une efficacité suffisante pour transformer le nègre en blanc ou le blanc en nègre, il semble difficile de lui refuser le pouvoir de produire, dans les autres groupes naturels, les différences spécifiques : car combien n’y a-t-il pas d’espèces classiques, animales ou végétales, qui ne diffèrent pas plus ou même qui
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ne diffèrent pas autant que le Germain et le Nègre, le Patagon et le Lapon, le Hottentot, le Polynésien et l’Australien ! » (Broca, Mémoires cV anthropologie, t. IIP)
D’autre part, Broca, précisément pour combattre la doctrine monogéniste, venait d’entreprendre une série d’études critiques et de recherches expérimentales destinées à juger la valeur de ce que les partisans de la permanence des espèces considéraient comme le critérium le plus absolu de l’espèce : il s’agit de la question de la fécondité des métis ou hybrides. Dans une précédente leçon (ci-dessus, p. 6) nous avons montré comment on avait cru pouvoir établir comme loi que l’hybride de deux espèces distinctes, c’est-à-dire le produit, par exemple, de l’âne et de la jument, est un animal stérile, incapable de se reproduire, ou dont la reproduction, si elle avait lieu quelquefois, était toujours très limitée, s’arrêtant aune ou deux générations; par contre, l’accouplement de deux individus d’une même espèce, à quelque variété ou race différente qu’ils appartinssent, donnerait des produits d’une fécondité illimitée dans leurs descendants. De tous les arguments en faveur de l’espèce, de sa fixité, de l’idée que les espèces avaient été créées pour rester immuables, sans mélange, sans forme mixte ( Sintsicut sunt aut non sint , selon l’aphorisme), c’était l’argument qui faisait la plus grande impression sur les esprits. La fécondité continue des métis humains, opposée à la stérilité ou à la fécondité incomplète des métis d’espèce, constituait notamment, aux yeux des monogénistes, une preuve décisive en faveur de l’unité de l’espèce humaine. C’est cet argument que Broca résolut de soumettre à une critique rigoureuse par l’examen des faits déjà observés et par l’institution de nouvelles expériences.
Les trois mémoires qu’il rédigea à ce sujet devaient être communiqués à la Société de biologie. En mai 1858 la lecture
en fut commencée devant celte société; lecture longue, car Broca avait accumulé une masse considérable de matériaux; dès la troisième séance de lecture, Broca s’aperçut que la question, soulevant des doctrines philosophiques relatives à l’origine de l’homme, effrayait la prudence de quelquesuns; le président de la Société paraissait craindre que la discussion d’un sujet aussi dangereux ne suscitât à l’extérieur des embarras à la Société. Broca proposa d’arrêter sa lecture, ce qui fut accepté.
Cependant quelques hommes ne virent pas sans regret que le silence se fît sur cette importante question. A ce moment l’ancienne Société ethnologique, dans laquelle la discussion eut été si bien à sa place, venait de s’éteindre, 11 n’y avait donc plus qu’à se taire ou à fonder une nouvelle société : c’est ce dernier parti qui fut fort heureusement choisi, et Broca, soutenu par cinq de nos plus éminents biologistes (Godard, Follin, Brown-Séquard, Bobin, Verneuil), traça le programme de la future Société d'anthropologie, qui, au bout de six mois, avait reçu assez d’adhérents pour inaugurer son existence réelle : sa première séance eutlieu le 19 mai 1859.
Pendant ce temps, les mémoires de Broca sur l'hybridité étaient publiés dans le Journal de physiologie de Brown- Séquard. Les conclusions en sont trop connues pour que j’y insiste ici autrement que pour montrer comment, en réduisant à zéro la prétendue valeur de la fécondité ou nonfécondité des hybrides comme critérium de l’espèce, Broca se trouva avoir lutté pour la même cause que Darwin, dont les travaux paraissaient à cette époque. Il démontra en effet d’une part que des animaux qui sont considérés comme appartenant à des espèces parfaitement distinctes, comme le chien et le loup, le lièvre et le lapin, donnent des hybrides à fécondité eugénésique, c’est-à-dire capables de se reproduire entre eux et en donnant naissance à une postérité
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eugénésique elle-même; d’autre part que la fécondité illimitée des métis humains est loin d’être démontrée, et que, sous ce rapport, l'accouplement des individus de race blanche avec des femmes de race australienne paraît être aussi peu eugénésique que l’accouplement d’animaux appartenant à des espèces universellement reconnues différentes.
C’est dans ces circonstances, par lesquelles la voie se trouvait si bien préparée, que parut l’ouvrage de Darwin. Pour voir comment le transformisme en général, et en particulier la doctrine de Darwin (la sélection) fut accueillie par les anthropologistes, nous ne saurions mieux faire que de chercher, dans les publications de Broca, dans ses communications à la Société, quelle était son opinion à l’égard du transformisme. Pour ce faire, n’oublions pas de bien distinguer, je le répète encore, le transformisme , c’est-à-dire la théorie, d’avec le darwinisme ou la sélection, c’est-à-dire l’explication de la théorie, ou, pour mieux dire, l’une des formes, la mieux connue aujourd’hui, des explications possibles. Alors nous pouvons regarder Broca comme un des premiers en tête des partisans du transformisme : car il n’a cessé de combattre la doctrine de l’espèce immuable, témoin ses mémoires sur l’hybridité; car il n’a pas été effrayé par l’idée de voir le transformisme appliqué à l’origine de l’homme lui-même, témoin les lignes suivantes (Mémoires d'anthropologie , t. IIÏ, p. 14G) :
« Quant à moi, je trouve plus de gloire à monter qu’à descendre, et si j’admettais l’intervention des impressions sentimentales dans les sciences, je dirais que j’aimerais mieux être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré. Oui, s’il m’était démontré que mes humbles ancêtres furent des animaux inclinés vers la terre, des herbivores arboricoles, frères ou cousins de ceux qui furent les ancêtres des singes, loin de rougir pour mon espèce de cette généalogie et de
celte parenté, je serais fier de l’évolution qu’elle a accomplie, de l’ascension continue qui l’a conduite au premier rang, des triomphes successifs qui l’ont rendue si supérieure à toutes les autres. »
Et quelques lignes plus loin, après ce point de vue dit sentimental, jugeant la valeur philosophique, je veux dire scientifique, de la doctrine : « Le transformisme, dit-il, se rattache à la doctrine générale des savants et des philosophes qui, ne voyant dans l’univers que des lois éternelles et immuables, nient l’intervention, même exceptionnelle, de toute action surnaturelle. Ce qu’ont fait dans l’empire inorganique les astronomes, les physiciens et les chimistes; ce qu’ont fait dans la biologie les physiologistes organicicns, le transformisme s’efforce de le faire à son tour dans l’histoire naturelle. Montrer que l’évolution des formes organiques, l’apparition des espèces, leur extension, leur extinction, leur succession, leur répartition, sont des phénomènes ordinaires, c’est-à-dire nécessaires et régis par des lois qui ne laissent aucune place à un pouvoir supérieur, tel est le but et la conséquence de cette hypothèse. » (Ibicl., p. 147.)
Mais quanta la sélection naturelle, au darwinisme proprement dit, l’adhésion de Broca n’est d’abord que partielle : s’il lui est démontré que les caractères zoologiques permettent de disposer les divers animaux dans des ordres sériaires, montrant ainsi comment chaque caractère évolue d’une espèce inférieure à une espèce plus élevée, il ne lui paraît pas prouvé que ces caractères dits d’évolution aient dû toujours leur développement à leur utilité, c’est-à-dire à une sélection ayant cette utilité pour base.
Il divise en effet les caractères d’évolution en deux ordres : savoir, les caractères de perfectionnement et les caractères simplement sériaires. Les premiers, étant de nature à donner une certaine supériorité à l’animal, s’expliquent incon-
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testablement par la doctrine darwinienne; les seconds, quoique se développant par degrés dans la série animale, ne nous montrent pas cependant une utilité fonctionnelle évidente, et on ne conçoit pas qu’ils aient pu donner lieu à des processus de sélection naturelle et par suite devoir à ce mécanisme leur accentuation progressive. Ainsi, d’une part, l’homme devant une partie notable de ses avantages à la station verticale, quand on voit tous les caractères ostéologiques, mvologiques ou splanchnologiques favorables à ce mode de station se montrer en passant des quadrupèdes aux anthropoïdes et s’accentuer de plus en plus de ceux-ci à l’homme, on est autorisé à invoquer les actes de sélection naturelle pour expliquer le développement de ces caractères de perfectionnement. Mais, d’autre part, comme on ne voit pas quels avantages il peut y avoir à ce que, par exemple, l’os intermaxillaire se soude d’une manière plus précoce, on ne voit pas pourquoi la sélection aurait agi pour faire que cette soudure se montrât de plus en plus hâtive lorsqu’on passe des pithéciens aux anthropoïdes, puis, parmi ceux-ci, du gorille et de l’orang au chimpanzé, et enfin lorsqu’on passe du chimpanzé à l’homme. « Les caractères de ce genre, c’est-à-dire simplement sériaires, dit Broca, s’accordent très bien avec l’évolution des espèces; mais ils ne fournissent pas un argument en faveur de l’hypothèse darwinienne, car la sélection naturelle ne les explique pas. Je n’en conclurai pas toutefois, ajoute-t-il, qu’ils scient en opposition avec cette hypothèse, car si le rôle qu’ils ont pu jouer dans la concurrence vitale nous est inconnu jusqu’ici, il n’est pas impossible qu’on le découvre tôt ou tard. » (. Mémoires cV Anthropologie, III, 193.)
Ainsi Broca ne demande pas mieux que de se rendre entièrement au darwinisme, si l’utilité, la signification de perfectionnement des quelques caractères qu’il nomme
purement sériaires et indifférents lui était démontrée.
Or cette démonstration, pour quelques-uns de ces caractères, il se l’est fournie à lui-même, par une étude plus attentive de la signification physiologique des parties. Ses doutes, tout, à fait partiels et conditionnels, il les exprimait, dans le travail auquel nous avons renvoyé, en avril 1870, à une époque où il pensait que, pas plus que la soudure de l’intermaxillaire, la multiplication ou l’atrophie des vertèbres caudales n’était un caractère d’utilité, c’est-à-dire de perfectionnement. Mais en 1872 il reprend l’étude du squelette terminal de la colonne vertébrale, dans son célèbre mémoire Sur la constitution clés vertèbres caudales chez les primates sans queue ; il constate que l’atrophie graduelle de laqueue chez les anthropoïdes et chez l’homme est en rapport avec la nécessité de fournir, dans la station verticale, une paroi plus fixe et plus résistante aux viscères du bassin ; que l’arrêt de développement des vertèbres caudales extrêmes est la conséquence de la transformation du premier segment caudal qui, devenu immobile (sacrum supplémentaire de Broca), prend part à la constitution de la paroi postéroinférieure du petit bassin et concourt ainsi à fixer le rectum et à empêcher la chute de l’intestin grêle (que la pesanteur, dans la station verticale, tend à faire descendre dans la cavité pelvienne). « C’est donc à tort, ajoute-t-il dans ses conclusions, qu’on a dit, et que j’ai répété à mon tour dans la discussion sur le transformisme, que le fait de la présence ou de l’absence d’une queue extérieure n’avait aucune portée zoologique (p. 274)... L’absence de queue chez l’homme et les anthropoïdes ne peut donc plus être considérée comme un caractère purement sériaire, indifférent; elle doit être considérée comme un caractère de perfectionnement , car elle prend place au nombre des dispositions, ostéologiques qui sont en rapport avec f attitude bipède » (p. 282).
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Les caractères purement sériaires ne nous paraissent donc indifférents que parce que i’anatomie et la physiologie comparées ne les ont pas toujours étudiés avec assez de soin pour nous montrer leur utilité; du reste, connaissons-nous bien encore toutes les sources de la sélection, c’est-à-dire tous les points de vue auxquels il faut considérer une partie pour comprendre comment telle modification, qu’elle présente, a pu donner au sujet qui le premier l’a possédée un avantage sur ceux qui lui étaient semblables pour le reste? Il est évident que la tendance de Broca était de reconnaître successivement une signification de perfectionnement aux caractères qu’il désignait d’abord comme sériaires mais indifférents; c’est pourquoi, s’il était dès l’origine entièrement transformiste, s’il était dès 1870 quelque peu darwiniste, nous pouvons dire qu’avec ses derniers travaux il devenait entièrement partisan de la doctrine darwinienne ou de la sélection naturelle.
Nous entrerons dans l’étude des objections faites au Darwinisme en examinant la manière dont il a été apprécié, notamment en France, par quelques hommes dont le nom seul évoque l’idée d’une haute compétence scientifique.
Nous parlerons d’abord de FJourens. Le célèbre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences a publié, en 1864, un petit volume intitulé Examen du livre de M . Darwin sur V origine des espèces , volume qui a eu une seconde édition en 1881. Évidemment ce petit ouvrage doit être une réunion d’articles publiés successivement dans des journaux plus ou moins scientifiques, articles écrits au courant de la plume, improvisés sans grande recherche ni application. Ceci pourrait peut-être excuser la forme légère et superficielle de l’argumentation ; mais, il faut bien le dire, et il le faut d’autant plus que Flourens a été une haute personnalité scientifique, le fond même de l’argumentation est déplorablement
faible ou même nul. Gela est fâcheux pour la renommée de la science française, car à l’étranger aussi on a lu le volume de Flourens, et Huxley notamment ne s’es pas fait faute de l’apprécier à sa juste valeur1. C’était justice du reste, ainsi que nous allons le voir. En effet, en lisant le livre de Flourens, il est facile de se convaincre des faits suivants :
1° Qu’il n’a pas compris ou pas voulu comprendre Darwin : témoin les divers passages où il l’accuse de personnifier la nature (Op. cit ., pp. 2, 3, 4, etc.), alors que Darwin avait pris tant de soin de prévenir le lecteur qu’il n’emploie le mot de nature que comme expression abréviative, pour désigner l’ensemble des lois naturelles, entendant par lois naturelles les conditions néce saires et réciproques des êtres telles que nous les concevons dans l’état actuel de nos connaissances. Après avoir reproduit les lignes suivantes de Darwin : « J’ai donné le nom d’élection naturelle au principe en vertu duquel se conserve chaque variation, à condition qu’elle soit utile, afin de faire ressortir son analogie avec le pouvoir d’élection de l’homme, » il s’écrie aussitôt : « C’est-à-dire tout simplement que vous avez personnifié la nature, et c’est là tout le reproche que l’on vous fait » (p. 10).
Et plus loin (p. 30 et 31) pour bien accentuer ce reproche, il tombe dans un galimatias que nous renonçons à comprendre, don'; nous n’avons pas le courage de rire, mais dont nous devons donner un échantillon : « Voyons donc, encore une fois, dit-il, ce qu’il peut y avoir de fondé dans ce qu’on nomme élection naturelle. L’élection naturelle n’est, sous un
1. Huxley. Les Sciences naturelles, etc. (trad. fr. des Lay. Sermons) Paris, 1877, p. 442 : « M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences traite Darwin comme le premier Napoléon aurait traité un idéologue, et tout en faisant preuve d’une déplorable faiblesse de logique, du peu de profondeur de ses connaissances, il le prend avec lui sur un ton d’autorité qui frise toujours le ridicule, et passe parfois les limites des convenances. #
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autre nom, que la nature. Pour un être organisé, la nature n’est que l’organisation, ni plus ni moins. Il faudra donc aussi personnifier Y organisation, et dire que V organisation choisit Y organisation. L’élection naturelle est cette forme substantielle dont on jouait autrefois avec tant de facilité. Aristote disait que, si l’art de bâtir était dans le bois, cet art agirait comme la nature. A la place de Y art de bâtir , M. Darwin met Y élection naturelle , et c’est tout un : l’un n’est pas plus chimérique que l’autre. »
2° Qu’il se livre à des réfutations puériles, témoin le passage suivant qui montre en lui l’absence de toute notion sur le rôle que fait jouer le transformisme aux conditions résultant des transformations géologiques et de la longue durée de ces transformations (p. 22 et 23) : « Je termine et je reviens à mon objet principal, la fixité des espèces. Les faits sont avérés et connus de tous... Il y a deux mille ans que vivait Aristote. Guidé par l’anatomie comparée, Aristote divisait le règne animal comme le divise aujourd’hui M. Cuvier. Il y avait des quadrupèdes vivipares ou des mammifères, des oiseaux, des quadrupèdes ovipares ou des reptiles; il y avait des poissons, des insectes, des crustacés, des mollusques, des rayonnés ou zoophytes. Le règne animal d’Aristote était le règne animal d’aujourd’hui. Les animaux d’Aristote sont reconnus par les moindres particularités qu’il a signalées. »
Témoin cet autre passage (p. 33) : g M. Darwin ne connaît point le vrai caractère de l’espèce. Il affecte même d’en faire fi. Cependant tout est là, et, si l’on n’est sûr de l’espèce, on n’est sûr de rien... Or la position de M. Darwin est toute particulière : c’est sur l’espèce qu’il fait un livre. » Et plus loin (p. 52) : « On m’annonce un traité sur l’origine des espèces. J’ouvre le livre, et, sur l’origine des espèces je ne trouve rien. Il s’agit seulement de leurs transformations.
Et, pour cette transformation, on imagine une élection naturelle que, pour plus de ménagements, on me dit être inconsciente, sans s’apercevoir que le contre-sens littéral est précisément là : élection inconsciente. »
3° 11 manque réellement de bonne foi, ou bien il n’a même pas lu le traité de Darwin sur l’origine des espèces, et ne s’est pas rendu compte que le transformiste anglais n’a pas pour but de rechercher quel fut le mode d’apparition de quelques types primitifs, mais d’expliquer comment ces types ont été la souche des innombrables formes présentes et passées : a Faute de génération spontanée, dit-il (p. 46), M. Darwin est réduit à créer ses espèces avec d’autres espèces. Il tire ses êtres actuels d 'existences antérieures, mais cela est peu sensé. Les ancêtres remontent à des ancêtres, ceux-là à d’autres, et ainsi sans fin. En histoire naturelle il n’y a que deux origines possibles : ou la génération spontanée, ou la main de Dieu. Choisissez. M. Darwin écrit un livre sur V origine des espèces, et, dans ce livre, ce qui manque c’est précisément l’origine des espèces. »
Peut-être trouvera-t-on que nous jugeons sévèrement Flourens dans son rôle de critique de Darwin. Nous croyons ne faire que dire tout haut ce que pensera toute personne, quelles que soient du reste ses opinions, qui parcourra ce petit volume, si pauvre de vrais raisonnements, si riche de jugements légers et surtout d’expressions inconvenantes vis-à-vis de celui dont il critique l’œuvre.
De ces inconvenances, les passages déjà cités donnent des exemples suffisants; ajoutons ici encore les deux passages suivants. Après avoir reproduit ces paroles de Darwin : « On peut se demander jusqu’où s’étend la doctrine des modifications de l’espèce. La question est difficile à résoudre, parce que plus les formes que nous avons à considérer sont distinctes, et plus nos arguments manquent de force, » Flourens
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lui répond tout aussitôt : « Vous prenez mal la question; ce n’est pas par les formes que vous la résoudrez, c’est par la fécondité; je vous l’ai déjà dit. » Et plus loin (p. 65) : « Enfin l’ouvrage de M. Darwin a paru. On ne peut qu’être frappé du talent de l’auteur. Mais que d’idées obscures, que d’idées fausses! Quel jargon métaphysique jeté mal à propos dans l’histoire naturelle, qui tombe dans le galimatias dès qu’elle sort des idées claires, des idées justes. Quel langage prétentieux et vide! Quelles personnifications puériles et surannées ! O solidité de l’esprit français, que devenez-vous? »
Et peut-être attachons-nous trop d’importance à cette série de petits articles; mais, encore une fois, ils portent sur Darwin et sont signés Flourens, et il est impossible de ne pas s’arrêter sur de tels noms. Aussi comprendra-t-on que nous feuilletions ici le livre jusqu’au bout, d’autant que nous allons trouver dans ses dernières pages, dans le chapitre intitulé : De la préexistence des germes et de Vépigénèse (p. 163), des indications précieuses pour nous expliquer l’état d’esprit de Flourens à l’égard de Darwin.
Flourens, dira-t-on tout de suite, en vertu de ce que nous avons vu déjà à plusieurs reprises sur les rapports des doctrines embryologiques avec le transformisme, Flourens devait être partisan de la préexistence des germes! Non pas, et cela était difficile en 1864, après les travaux de de Baer, de Rathke et de Goste. Il était donc partisan de l’épigénèse? Encore moins. Il condamne également les deux doctrines, et ce n’est pas long; voyez plutôt (p. 164) : « Le dernier partisan de la préexistence des germes, dit-il, a été Cuvier, non qu’il vît de ce côté-là quelque raison bien déterminante, mais parce qu’il avait horreur (c’est le mot dont il s’est servi vingt fois avec moi) de Vépigénèse, cette formation par morceaux d’un organisme clos et un, et que son grand esprit lui démontrait avoir dû être formé d’ensemble. L’épi-
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génèse vient d’Harvey : suivant de l’œil le développement du nouvel être sur les biches de Winsdor, il vit chaque partie successivement apparaître, et, prenant le moment de Y apparition pour le moment de la formation , il imagina Yépigénèse. D’Harvey l’épigénèse est passée directement dans l’école, où elle règne exclusivement. La préexistence est l’hypothèse de l’esprit ; Yépigénèse est l’hypothèse de l’œil seul. Ces deux hypothèses sont aussi peu fondées l’une que l’autre. »
Mais alors Flourens reste dans une sage indécision, sans parti pris sur la valeur des données embryologiques? Non pas ; il a sa théorie à lui ; est-elle hypothèse de l’œil ou de l’esprit? Sans doute veut-il la considérer comme l’hypothèse de l’expérience, puisqu’il la déduit de ses expériences sur les hybrides et métis. Du reste, il ne lui faut pas plus de pages pour exposer son hypothèse qu’il lui en a fallu pour renverser les autres (p. 105 et 160) : « Mes expériences sur les métis ont démontré que le nouvel individu, l’individu produit, le métis , est formé de deux moitiés, de deux parts égales ou à peu près égales : l’une du mâle, l’autre de la femelle.... Le nouvel être se forme tout d’un coup, tout d’ensemble, instantanément : il ne se forme point parties par parties et en divers temps. Il se forme à la fois ; il se forme à l’instant unique, indivis , ou se fait la conjonction du mâle et de la femelle... J’ai déjà dit cela bien des fois; mais, pour avoir raison contre la routine, il faut se répéter sans cesse.»
Merci, monsieur Flourens, de ce trait de lumière jeté sur l’embryologie. Mais hélas! voyez comme cette routine a poursuivi Savoie, sans tenir compte de vos révélations. Voici comment, douze ans plus tard, Huxley caractérisait votre conception, car nous aimons mieux, pour résumer notre jugement sur elle, nous en remettre au savant zoologiste anglais (Huxley. Lay , Sermons , trad. fr . , p. 450) : « Tout ce que
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nous venons de citer ne s’explique que par une complète ignorance des faits les mieux établis, et ce langage est tellement contraire à la vérité, que nous n’en aurions pas fait mention s’il ne nous rendait pas compte du refus a priori qu’a fait sans hésiter M. Flourens d’accepter la doctrine de la modification progressive sur les êtres vivants, sous aucune de ses formes. En effet, l’homme sur l’esprit duquel la connaissance des phénomènes du développement n’exerce pas son influence, manque d’un des principaux motifs qui le pousseraient à rechercher la relation génésique possible entre les différentes formes vitales existant actuellement. Ceux qui ignorent la géologie n’éprouvent aucune difficulté pour croire que le monde a été fait tel que nous le voyons, et le pâtre sans connaissances historiques ne voit pas de raisons pour croire que le monticule verdoyant, où nous reconnaissons le site d’un camp romain, soit autre chose qu’un des reliefs de la colline telle qu’elle est sortie des mains du bon Dieu. De même M. Flourens, qui croit que les embryons se forment tout d’un coup, ne trouve naturellement pas de difficuté à concevoir que les espèces se sont produites de la même façon. »
Heureusement pour la réputation de la science française, d’autres ont combattu chez nous le transformisme avec des procédés tout autres que ceux de Flourens. Le livre que M. de Quatrefages a consacré à Charles Darwin et ses précurseurs français (Paris, 1870) est un modèle d’œuvre consciencieuse et de sentiment élevé. Après avoir rendu justice à Lamarck et à Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, M. de Quatrefages expose les idées de Darwin avec une impartialité et une clarté telles que cet ouvrage est encore le plus succinct et le plus sincère des résumés des premiers livres de Darwin ; le transformiste qui lit cet exposé a peine à croire que son auteur ne partage pas lui-même ces opinions, et, lorsqu’à-
près les chapitres intitulés : Accords du Darwinisme avec certains faits généraux , il passe à la partie intitulée Discussion, il lui semble que cette discussion va aboutir à l’adoption des idées transformistes : il n’en est rien : M. de Quatrefages combat Darwin ; mais, en réfutant la doctrine, il n’en rend pas moins aux travaux du naturaliste un sincère et cordial hommage, signalant avec soin les faits qui militent en faveur de son adversaire.
C’est la critique inspirée par le doute sage du savant qui a vu passer bien des théories et qui, c’est là la dernière phrase du livre, ne veut pas rêver ce qui peut être, mais ne chercher que ce qui est. On peut ne pas partager ces réserves, on peut se sentir d’un esprit plus jeune et plus ardent vers les théories de l’avenir, mais nul ne peut se trouver blessé de la manière dont l’auteur critique ces théories et s’excuse, pour ainsi dire, de ne pouvoir encore les partager. « Je ne serais pas de mon temps, dit M. de Quatrefages (p. 374), si je ne comprenais et ne partageais la curiosité anxieuse avec laquelle tant d’intelligences élevées ou vulgaires interrogent aujourd’hui la création au nom de la science, sur les secrets de son origine et de sa fin. Avouer que le savoir humain ne peut pas même encore aborder ces problèmes m’est aussi pénible qu’à tout autre. Pourtant, une pensée adoucit ce qu’a d’amer ce sentiment d’impuissance. Nous frayons, j’aime à le croire, la route à de plus heureux; nous recueillons peut-être quelques-unes des données nécessaires à la solution de ces questions insondables pour nous... Mais, si nous voulons vraiment préparer l’avenir, sachons réprimer nos ardeurs et nos impatiences . »
11 ne faudrait donc pas croire que la doctrine de Lamarck n’a eu en France que des contradicteurs du genre de Flourens, que Darwin n’y a tout d’abord rencontré que des adversaires, et que, comme le disait récemment M. de Lanessan :
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«lia fallu qu’un Allemand, Hæckel, apprît à la France que le transformisme avait pour père un véritable Français. » Non seulement nous avons eu en France, dès 1870, par le livre de M. de Quatrefages, un exposé impartial des idées de Lamarck, d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et de Darwin, mais déjà auparavant nous avions eu différentes publications où ces idées étaient adoptées et ardemment défendues. Mme Clémence Royer, ainsi qu’elle le rappelait justement dans une récente séance de la Société d’anthropologie (17 mai 1883), avait rendu toute justice à Lamarck dans une série de trois articles ( Lamarck , sa vie , ses travaux et son système) publiés dans la Revue de philosophie positive (Septembre, octobre, novembre 1868); déjà à cette époque elle établissait que, sauf la loi de concurrence vitale et la loi de sélection naturelle, qui en est le corollaire, toute la doctrine de l’évolution se trouve dans Lamarck, et, si Mme Clémence Royer a traduit en français Y Origine des espèces , elle avait si peu, dit-elle, l’intention de rien enlever à la gloire du naturaliste français, qu’elle n’a entrepris la traduction de l’œuvre de son continuateur anglais que parce qu’il apportait de nouvelles preuves à cette théorie de l’évolution, alors dédaignée et oubliée, grâce à Cuvier et à son école triomphante non seulement en France, mais en Angleterre, en Suisse, en Italie, en Allemagne et dans toutes les universités du monde.
Du reste ce n’est pas seulement en France qu’on a fait à Darwin des objections qui résultent de ce qu’on n’a pas bien compris sa pensée. En Allemagne même, le fait s’est rencontré, et nous faisons ici allusion non à l’œuvre d’un naturaliste plus ou moins obscur, mais bien à celle d’un des plus éminents parmi les zoologistes et les embryologistes con¬
temporains. Le professeur A. Kœlliker, dans une étude sur Darwin, publiée en 1864, la même année que le petit livre
de Flourens, mais en des termes autrement convenables et avec une argumentation autrement loyale1, fait à la théorie de Darwin, entre autres reproches, les deux suivants :
1° « Darwin, dit-il, est dans toute l'acception du mot un téléologiste.Il dit sans ambiguïté que toutes les particularités de la structure d’un animal ont été créées pour son bien, et il considère toute la série des formes animales à ce point de vue seulement. » Il est curieux, comme le fait remarquer Huxley (Op. cit., p. 423), qu’un même livre puisse impressionner d’une façon si différente des esprits différents, car, à l’inverse de l’impression éprouvée par Kœlliker, ce qui frappe surtout à la lecture de V Origine des espèces, c’est que Darwin semble porter le dernier coup à la doctrine téléologique telle que tout le monde la comprend.
Précisons les choses, en empruntant à Huxley les éléments de cette comparaison, et nous verrons qu’évidemment il y a eu malentendu de la part de Kœlliker. Pour le téléologiste, un organisme existe parce qu’il a été façonné pour les conditions où on le trouve ; pour le darwiniste, un organisme existe parce que seul, parmi beaucoup d’autres organismes de même sorte, il a pu résister dans ces conditions. C’est-àdire que, selon la téléologie, chaque organisme ressemble à un projectile lancé contre un cible, tandis que selon Darwin les organismes sont comme la mitraille, dont un fragment porte coup et tous les autres s’éparpillent sans action. Et Huxley rend le contraste encore plus sensible par l’exemple suivant : « Les chats prennent très bien les souris, les petits oiseaux et d’autres animaux de même taille. La téléologie nous dit qu’ils les attrapent si bien parce qu’ils ont été expressément construits pour les prendre, que ce sont des pièges à souris parfaits. Le darwinisme affirme, au con-
1. A Kœlliker. Ueber die Darwin' sche Scliopfungstheorie, ein Vortrag. ï.eipz\g, 1804.
ACCUEIL FAIT AU DARWINISME
Iraire, qu’en tout ceci il ne s’agit nullement d’une construction intentionnelle, mais que parmi les variations innombrables de la souche féline, dont un bon nombre a disparu par défaut de capacité pour résister aux influences contraires, les chats se sont trouvés mieux disposés que d’autres pour prendre les souris ; les chats ont donc persisté et ont prospéré en raison de l’avantage qu’ils avaient ainsi sur les autres variétés de même origine. Loin de croire que les chats existent à seule lin de bien attraper les souris, le darwinisme suppose que les chats existent parce qu’ils les attrapent bien, la chasse aux souris n’étant pas le but, mais la condition de leur existence. »
2° La seconde objection de Kœlliker n’est qu’un corollaire de la précédente. « La tendance des organismes à produire des variétés utilesn’existepas plus que la sélection naturelle, » dit-il, et il s’applique alors à montrer que les variétés que l’on rencontre proviennent de nombreuses influences externes.
Mais c’est aussi ce que Darwin s’est appliqué à montrer, et il n’a jamais dit qu’il y eût une tendance à produire uniquement des variétés utiles, pas plus qu’il n’a dit qu’il y eût nécessairement un progrès incessant et nécessaire de tous les organismes. Darwin dit en somme : tous les organismes varient; or, il est extrêmement improbable qu’une variété donnée puisse se trouver précisément dans les mêmes rapports avec les conditions environnantes que la souche dont elle provient, c’est-à-dire qu’elle est mieux ou moins bien adaptée à ces circonstances ; si elle est mieux adaptée, elle tendra à supplanter la souche originelle, et dans ce cas on pourra appeler utile la variation qui constitue la condition de supériorité; si elle est moins bien adaptée, elle tendra à .être détruite par cette souche dont elle provient.