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ESPAGNOL

PORTDGAI >.

YALAQUE.

Pater . . .

Pair . . .

Pcire. .

Padre.. .

Padre. .

Pai ....

Pari nie.

Mater . . .

Maire. .

Maire .

Madré . .

Madré .

Mai . . .

Marna . .

Juvenis .

Jove. . .

Jœsne.

Giovane.

Joven . .

Joven. .

June . . .

Novus . .

Noli . . .

Neuf . .

Nuovo . .

Nuevo. .

Novo . .

Non. . . .

Septem .

Set. . . .

Sept . .

Selte . . .

Siete. . .

Sette . .

Septe. . .

ÉVOLUTION DES ESPÈCES ET DES LANGUES

Nous avons vu que certaines formes animales actuellement existantes représentaient réellement des stades embryonnaires de formes proches parentes; tel est le cas des batraciens perennibranches, qui sont en tout comparables aux têtards des grenouilles et des batraciens anoures en général. 11 semble que ces batraciens perennibranches sont restés à l’état de têtards, tandis que les autres ont subi des phases plus complètes d’évolution et sont arrivés successivement à la forme de vertébrés pulmonés. De même nous trouvons des langues ou dialectes qui se sont arrêtés à une phase plus ou moins primitive de leur évolution ; tels sont en général les patois, et notamment le patois du Midi, le provençal ou languedocien, qui est resté à peu près tel qu’il était parlé dans le moyen âge, tandis qu’à côté de lui, et d’abord semblable à lui, ou au moins dérivant comme lui du latin, le français évoluait et devenait la langue littéraire et diplomatique la plus appréciée. Mais on sait combien la connaissance du patois de Provence donne de facilité pour la lecture des vieux auteurs français, et combien, par exemple dans Rabelais, certains mots, certaines expressions, certaines tournures de phrase sont identiques à celles qui sont encore employées dans le patois de Provence.

C’est donc à tort qu’on considère trop souvent la plupart des patois comme des dégénérescences des langues littéraires; les langues littéraires sont des dialectes heureux, favorisés dans la lutte pour l’existence ; les patois sont, au contraire, des dialectes malheureux, qui n’ont point passé à la condition de langue littéraire.

Comment se fait-il que ces patois soient demeurés dans cet état primitif, que nous appelons embryonnaire en le comparant à l’état actuel d’une langue sœur dont l’évolution a été plus complète? Sans doute parce que ce patois n’a été soumis à aucun changement dans ses conditions d’existence,

absolument comme les organismes de l’ancien continent, où ne s’est produit aucun changement de climat, n’ont subi aucune modification depuis de longues périodes de siècles, comme par exemple en 'Egypte. Et en effet, il en a bien été ainsi, quand on considère que ces langues patoises sont demeurées confinées chez les habitants des campagnes, et que depuis longtemps elles ne sont plus parlées que par les paysans des districts les plus étrangers aux progrès de la civilisation, aux innovations de l’industrie.

Là au contraire où la vie est active, dans les villes, et surtout dans les grandes villes, les capitales, là où les hommes affluent de toutes les parties du territoire, où une concurrence générale s’établit entre eux, la concurrence s’établit aussi entre les expressions et formes de langages que ces hommes apportent avec eux. Entre ces mots et expressions, quelques-uns prennent cours de préférence à d’autres, c’està-dire qu’il se fait une véritable sélection , et cela d’après les mêmes conditions que pour la sélection parmi les organismes vivants. Il existe, dit Lyell (Op. cit., p. 510), des lois fixes en vertu desquelles, dans cette lutte de prépondérance, certains termes et certains dialectes remportent la victoire sur d’autres et assurent leur existence. Les plus légers avantages résultant d’une nouvelle prononciation ou d’une nouvelle orthographe, pour cause de brièveté ou d’euphonie, peuvent faire pencher la balance, comme il peut y avoir d’autres causes plus puissantes de sélection qui décident du triomphe ou de la défaite entre les rivaux : tclleest l’influenee des écrivains populaires, des orateurs et des prédicateurs; telle est encore celle d’un gouvernement centralisateur qui organise des écoles en vue expresse de propager l’uniformité du langage. Entre les dialectes d’une même contrée, ajoute encore Lyell, entre ces dialectes qu’on peut considérer comme autant de langues naissantes, la concurrence est

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toujours d’autant plus vive qu’ils se touchent de plus près, et l’extinction de l’un d’eux détruit l’un des anneaux par lesquels une langue dominante pouvait autrefois être rattachée à quelque autre qui en est aujourd’hui fort éloignée. C’est cette disparition perpétuelle des formes intermédiaires de langage qui produit ces dissemblances considérables entre les idiomes qui survivent. Si le hollandais, par exemple, devenait une langue morte, la lacune entre l’anglais et l’allemand serait bien plus grande.

Aussi, en nous en tenant simplement à la langue littéraire, combien de mots voyons-nous subsister n’ayant plus qu’un emploi très particulier et très précis, qui jadis avaient une acception générale et courante ! Le latin cogiiare , penser, a donné à l’ancien français cuider : ce mot a disparu de la langue littéraire, mais un témoin nous en est resté dans « outrecuidance ». Le latin faber , artisan, fabricant, adonné à l’ancien français fèvre ( li fevrés , l’ouvrier), que nous retrouvons comme composant dans orfèvre. Le latin fons, fontis , fontaine , ne se retrouve que dans la locution de « fonts baptismaux1. »

Si les écrivains, poètes, orateurs, etc., jouent un rôle important dans la sélection des formes de langages, les sciences à leur tour n’ont pas moins d’influence, en créant à chaque instant des conditions nouvelles, en révélant des notions nouvelles auxquelles le langage vulgaire emprunte ses comparaisons, en créant pour son propre compte des expressions techniques, dont un bon nombre passe peu à peu dans le langage courant, soit directement, soit en acquérant un sens métaphorique ; en même temps d’autres expressions, équivalentes comme sens, sont peu à peu délaissées et passent

1. Voy. Hovelacque, L’évolution du langage (Conférence transformiste de la société d’anthropologie, pour mai 1885; publiée dans la Revue scientifique, n° du 6 juin 1885).

pour ainsi dire à l’état fossile. A cet égard, E. Ferrière a choisi quelques types démonstratifs, que nous lui empruntons textuellement (p. 116).

Un curieux exemple, dit-il, de la sélection qu’exerce le progrès des sciences est celui qui nous est donné par une métaphore du xvie siècle. Le poète Hardy disait très élégamment aux yeux de ses contemporains : « Sa prière fendrait restomac d’une roche. » La découverte de la circulation du sang a ruiné cette métaphore pour lui substituer la seule exacte, la seule possible, « le cœur d’une roche. » Le jour où l’on a reconnu que le cœur était le centre de la vie circulatoire, et le point où se répercutait physiquement l’expression des sentiments, ce jour-là, l’estomac a été dépossédé au profit du cœur : la physiologie avait fait une sélection.

Un second exemple non moins intéressant est celui que nous offre le mot chandelle. Naguère, l’humble chandelle de suif, simplement fondu, était l’alpha et l’oméga de la lumière artificielle. Aussi fournissait-elle au langage ses proverbes les plus expressifs : « Se brûler à la chandelle : le jeu ne vaut pas la chandelle » ; et même à la littérature proprement dite de nobles comparaisons : « Ses yeux étincelaient tout ainsi que chandelles. » (Ronsard.) Au milieu du xvme siècle, cette expression n’excitait pas encore le rire ; elle avait conservé un reste de majesté. « On dit des yeux fort vifs et brillants qu’ils brillent comme des chandelles », lit-on dans le Dictionnaire de Trévoux (1743). Les honnestes çens disaient en forme sentencieuse : « Cette femme est belle à la chandelle, mais le jour gâte tout. » Outre que la découverte du gaz et de la lumière électrique devait faire une incurable blessure à la chandelle métaphorique, la chimie est encore venue porter au mot lui-même un coup mortel, l’invention de l’acide stéarique, qu’on extrait du suif luimême, et son application à l’éclairage sous l’appellation

ÉVOLUTION DES ESPÈCES ET DES LANGUES

commerciale de bougie stéarique, devant ensevelir dans l’oubli le nom même de la chandelle. Avant un siècle, ce substantif sera devenu fossile. C’est dans les lexiques spéciaux, musées archéologiques des langues, qu’il faudra chercher le mot et sa définition, seules reliques d’une popularité évanouie. Et si nos arrière-petits-neveux, séduits par l’éclat des plaisirs dangereux, se brident encore les doigts, on peut être assuré que ce ne sera plus à la chandelle.

Ces mots perdus sont remplacés par des mots nouveaux qui surgissent de tous côtés, empruntés aux sciences et industries nouvelles, et passent dans l’usage général : tel est le mot stéréotypé , qui aurait été aussi dépourvu de signification pour les hommes du xvii0 siècle, que l’auraient été pour ceux du xviiF les nouveaux termes et les nouvelles images que nous empruntons actuellement à la navigation à vapeur et aux chemins de fer.

Qu’au contraire un groupe d’hommes s’isole, dans un milieu où n’intervient plus aucune condition nouvelle, aucune source de sélection active, comme pour les espèces placées dans de semblables conditions, la langue pourra se modifier quelque peu, mais infiniment peu, en comparaison des changements que subira la langue mère dans le tourbillon d’une vie active d’industrie et de commerce. Les exemples en sont nombreux : Une colonie norvégienne, qui s’était établie en Islande au ixc siècle, dit Ferrière (op. cit ., page 115), resta indépendante et presque isolée pendant quatre cents ans. Le gothique que parlaient les colons se modifia sans doute, mais bien moins que celui de la mère-patrie. « Celle-ci, par suite de ses nombreux rapports avec l’Europe, s’était créée une langue si différente que plus tard les Norvégiens regardèrent l’idiome islandais comme le gothique pur... Aujourd’hui même, dans le Canada, cette colonie française depuis longtemps séparée de la métropole, la langue qu’on parle

tient, beaucoup plus de celle du xvme siècle que de la nôtre. »

Les transformations des formes spécifiques sont souvent si considérables qu’on a peine, même en présence de quelques fossiles intermédiaires, à croire à la filiation. Pense-t-on que les transformations des mots soient moins considérables? Il en est qui ont si complètement changé tous les éléments du mot, que le rapprochement du mot ancien avec le nouveau paraît au premier abord quelque chose d’aussi fantastique que l’étymologie facétieuse et bien connue qui prétendait faire venir le français cheval du grec^o;. Tels sont les mots français jour, venant du latin elles , et je venant du latin ego. Nous en empruntons les exemples et la démonstration à Ferrière ( op . cil., p. 135).. Que jour vienne d edies, cela est facile à voir en considérant l’adjectif latin diurnus , et le substantif italien qui en dérive, giorno (qu’on prononce eljorno); dans le patois provençal on dit djour; dans l’ancien français jor, d’où finalement jour. Cette filiation se saisit du premier coup en disant que journal vient de diurnus ( djur nus, correspondant à l’italien djorno).

Pour ce qui est de je, venant du latin ego, nous avons déjà donné quelques échantillons des transformations corrélatives en reproduisant précédemment, d’après M. A. Darmesteter, les différentes formes qu’a affectées, depuis le latin jusqu’à nos jours, une phrase simple prise comme type. Mais il y a plaisir à suivre avec Ferrière les stades successifs de la transformation du mot ego, en rapprochant chacune de ces transformations des modifications semblables subies par d’autres mots. Ainsi, dit Ferrière :

1° Au ixe siècle, ego est devenu eo, par la suppression du g, suppression dont les autres exemples sont nombreux, comme lego, je lis; nego, je nie; nigella, la nielle, etc.

2e Au xe siècle, eo est devenu io, par le changement de Ve en i; de même dans nego, neo, je nie; sex, six; cera, cire

ÉVOLUTION DES ESPÈCES ET DES LANGUES

(dans le patois provençal on dit encore io ou ion pour je ou moi).

3° Au xiie siècle, io est devenu jo, par le changement régulier de Fi en j. Exemples : Dibionem , Dibjonmen , Dijon; gobionem , gobjonem , goujon; rabicm , rabjem , rage; diluvium , diluvjum , déluge, etc.

A0 Jo est devenu je par une modification de son facile à comprendre.

Ferrière, qui a poussé très loin et d’une manière vraiment très ingénieuse ce parallèle entre les transformations des mots et celles des formes organiques, Ferrière fait encore bien d’autres rapprochements pour montrer combien les lois de Dévolution sont semblables dans les deux cas. Nous lui emprunterons encore les considérations suivantes (p. 125 et 126) :

a Pour les organismes vivants, la règle de tout progrès est dans la division du travail physiologique, et un animal est d’autant plus élevé dans l’échelle des êtres que chacune de ses fonctions s’accomplit par un organe propre et distinct. Il en est de même des langues. Au début elles renferment peu de mots, dont chacun sert à traduire plusieurs idées différentes, d’où souvent l’obscurité de l’expression de la pensée. Si l’on suit les restrictions que chaque siècle apporte à la trop large compréhension primitive des mots, en même temps qu’apparaissent des mots nouveaux, on assiste à une véritable division de travail que l’esprit opère peu à peu dans le langage. Par exemple, le mot imagination , au xive siècle, avait le plus vaste domaine. « L’imagination, disait Charron (de la Sagesse, livre Ier, cliap. xm), premièrement recueille les espèces et figures des choses tant présentes, par le service de cinq sens, qu’absentes, par le service du sens commun. A elle appartiennent proprement les inventions, les facéties et brocards, les pointes et subtilités,

les fictions et mensonges, les ligures et comparaisons, la propriété, netteté, élégance, gentillesse. » Au xvir siècle, la définition donnée parle Dictionnaire de V Académie (1094) témoigne déjà de quelque élimination : « 1° Faculté de famé qui imagine ; 2° Fantaisie erronée et bizarre; 3° Pensée et conception; 4° Opinion qu’on a de quelque chose : Que voulez-vous? c’est son imagination !» — Le xvnr siècle la restreint davantage, mais lui laisse encore le sens de génie : « Il y avait beaucoup plus d’imagination dans la tête d’Archimède que dans celle d’Homère ». Voltaire (Dictionnaire philosophique) . Aujourd’hui l’imagination est la faculté de se retracer l’image des objets : alors elle est passive; ou de combiner les idées dans des rapports nouveaux : alors elle est active. En littérature et dans les beaux-arts, on entend surtout par elle la.faculté de représenter les idées sous des formes sensibles. On voit que pour le mot imagination la division du travail commencée depuis trois siècles se poursuit à notre époque, elle n’est pas encore achevée. »

D’autre part, si les espèces éteintes ne reparaissent plus, la marche du temps et les variations accumulées rendant impossible le retour de conditions de vie identiques, de même on ne conçoit pas qu’aucune langue morte puisse revivre, alors que le changement des mœurs, les progrès des sciences et des arts, les habitudes et les besoins creusent entre le passé et le présent un abîme de plus en plus profond.

En cela, dit Hovelacque (conférence citée), ce qui se présente dans les langues est tout à fait comparable à ce qui se passe dans la vie des espèces animales ou végétales; une espèce linguistique une fois éteinte, aucune circonstance ne peut la faire revivre. 11 y a peu de temps ont succombé les Tasmaniens et leur langue a disparu avec eux; pas plus qu’ils ne pourront reparaître, eux qui avaient été le produit d’une

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longue évolution technique, pas plus ne pourra reparaître un langage semblable au leur, qui avait été, lui aussi, le produit d’un long développement. C’est ainsi que dans le monde végétal et le monde animal la disparition d’une espèce est toujours définitive : pour l’amener à une vie nouvelle, il faudrait le retour impossible des conditions de toutes sortes qui l’avaient amenée à l’état qu’elle présentait au moment de sa disparition.

Nous croyons avoir donné déjà assez de détails sur le parallèle entre les transformations des mots et celles des formes spécifiques, et cependant nous ne saurions nous empêcher de reproduire ici, pour comparer la dégénérescence des langues à celles des espèces, et donner une idée nette des conditions de transformation, de reproduire quelques détails empruntés à une intéressante étude récemment publiée par le général Faidherbe sur la Langue française dans nos colonies ( Revue scientifique , 2(3 janvier 1884).

L’auteur s’occupe des conditions de propagation de la langue française dans les colonies; il examine ainsi les difficultés qu’elle éprouve à être apprise par des populations dont le développement cérébral n’est pas préparé à une langue si complexe : « L’anglais, dit-il, s’apprend plus facilement que le français par les populations coloniales; cela tient uniquement à ce que le verbe anglais est beaucoup plus simple que le nôtre; car la grande difficulté que ces populations rencontrent pour apprendre une langue européenne, la seule difficulté sérieuse, pour ainsi dire, réside dans la complication du verbe; pour savoir un verbe français, il faut retenir une soixantaine de mots ou groupes de mots différents. »

Il examine alors comment certaines populations ont simplifié le français , ou pour mieux dire font transformé,

Mathias duval. — Darwinisme. 36

dégradé, pour le mettre au niveau de leurs facultés. On assiste ainsi à la dégénérescence d’une langue par le fait de nouvelles conditions de milieu, comme on comprend la dégénérescence d’une plante par le fait de son transport dans un terrain peu favorable, etc.

« Aux Antilles, dit-il, après la destruction des Indiens, les noirs esclaves amenés d’Afrique parlaient beaucoup de langues différentes, suivant qu’ils provenaient de la Sénégambie, de la Guinée, du Congo, ou même de la côte orientale. C’était une vraie tour de Babel; il fallait absolument trouver un terrain commun pour s’entendre. Aucun des langages nègres n’avait la puissance de s’imposer; le français se trouvait nécessairement appelé à jouer ce rôle. Mais la langue était beaucoup trop compliquée pour des races qui, dans l’évolution humaine, étaient encore à l’état sauvage ou en étaient à peine sorties. Il se forma pour elles, aux dépens du français, un jargon à leur portée. Les flexions des verbes furent supprimées. Chaque verbe fut représenté par un mot unique, généralement l’infinitif, plus ou moins modifié ou simplifié. Fé pour faire, coaé pour croire (le créole supprime très volontiers les r), sam pour sembler, save pour savoir, tanne pour entendre, boué pour boire, fini pour finir, voyé pour envoyer, chaché pour chercher, ba pour donner (bailler), pé pour pouvoir, ponne pour pondre, paie pour parler, etc.

« Mais si tous les temps et tous les modes des verbes des langues indo-européennes ne sont pas indispensables dans le langage, il faut au moins qu’il y ait dans le verbe la notion de personne et celle des temps principaux. C’est ce qui a lieu dans toutes les langues des nègres.

« Pour les personnes, c’était simple. Les langues des nègres ont, comme toutes les langues, les trois personnes du singulier et les trois du pluriel.

ÉVOLUTION DES ESPÈCES ET DES LANGUES. 563

« Voici ce qui fut adopté :

Mo in pour je, moi, me et mon.

To — tu, te, toi, ton.

Li — il, lui, son.

Six mots pour dix-huit.

« Maintenant pour les temps. 11 y en a trois nécessaires : le passé, le présent, le futur. Le mot seul exprime le présent. Pour tous les temps passés, on met té devant le verbe ; c’est évidemment le participe passé été du verbe être. Pour le futur on met sré, qui est évidemment le futur serait du verbe être.

« Ainsi la conjugaison se réduit, pour le verbe savoir , par exemple, à :

Nou pour nous, notre.

Ou — vous, votre.

Yo — ils, eux, leurs.

Moin save.

Je sais

To save.

Li save.

Nou save.

Ou save.

Yo save.

Moin té save.

, Je savais.

To té save.

] J’ai su.

Li té save.

' J’avais su.

Nou té save.

Ou té save.

Yo té save .

Moin sré save. i

' Je saurai.,

To sré save.

) Je saurais

Li sré save.

) J’aurai su .

Nou sré save. '

[ J’aurais su.

Ou sré savé.

Yo sré save.

Infinitif : Save.

« Au lieu de la seconde personne du pluriel ou, on emploie plus volontiers le mot zolt pour vous autres : zott save.

« Cette manière de simplifier le verbe ne doit pas beaucoup nous étonner, nous autres, dont la langue est un peu au latin ce que le patois nègre est au français. En effet, le Français qui a supprimé les flexions des noms latins, s’interdisant ainsi toute inversion dans la phrase, a agi d’une manière plus compliquée et tout à fait irrationnelle par rapport au verbe : il a supprimé les flexions pour certaines personnes, ce qui l’a forcé alors à faire précéder le verbe du pronom personnel. Exemple : je sais, tu sais , absolument comme le patois nègre, moin save, lo save. Dans certains cas il a gardé les llexions : savons , savez, et il a ajouté tout de même et tout à fait inutilement les pronoms personnels : nous, vous. Enfin, dans d’autres cas il laisse la désinence : tu aimes, ils aiment, mais (toujours logique!) il a soin de ne pas la prononcer, de sorte que là, les pronoms sont inutiles dans la langue écrite, mais nécessaires dansla langue parlée.

« Dans la plupart des cas on se passe très bien du verbe être, sans que cela nuise à la clarté du langage; cela a lieu dans beaucoup de langues. Toi beau se comprend tout aussi bien que tu es beau ; toi roi, que tu es roi; cependant té est employé pour le passé et le présent, et sré pour le futur dans le cas où le verbe être doit être exprimé.

« Le verbe auxiliaire avoir n’existe pas. Quant au verbe actif avoir, signifiant posséder, il joue un grand rôle dans le langage, et il existe dans les langues des noirs; mais les noirs créoles ont préféré prendre un mot au sens plus concret, le verbe tenir qu’ils ont transformé en tini, et presque toujours par abréviation, ni.

« Ajoutons enfin, pour en finir avec le verbe, que la particule ka semble s’ajouter à volonté au temps du verbe, sans

ÉVOLUTION DES ESPÈCES ET DES LANGUES

changer la signification. Ainsi on dit également : moin allé ou moin ka allé, je m’en vais.

« Voilà donc pour le verbe ; quant autres mots, ils sont plus ou moins simplifiés, travestis :

« Neg pour nègre, foué pour frère , mô pour mort, tô pour tort, larivié pour rivière, etc. »

Avec cette intéressante étude empruntée au général Faidherbe (on trouvera encore beaucoup de précieux détails dans le travail original, Revue scientifique , 26 janvier 1884), nous terminerons ce parallèle entre les transformations des langues, des mots, et celles des espèces, des organismes.

Nous ne l’avons pas entrepris pour faire des études de linguistique et de philologie, au point de vue de la transformation et des dérivations des langues. Nous n’avons touché à se sujet, en terminant cette série de leçons, qu’afin de montrer que les procédés par lesquels les langues, les locutions, les mots dérivent les uns des autres, procédés démontrés par l’histoire philologique, que ces procédés, disons-nous, sont exactement les memes que ceux conçus pour la transformation des espèces.

Il n’était pas sans intérêt de constater que s’il y a de nombreuses lacunes dans la série des faits qui ont servi à établir les lois de la transformation des êtres, ces lois sont cependant bien conformes au sens général de la réalité, puisqu’on arrive à en établir de toutes semblables en étudiant l’évolution des langues, c’est-à-dire dans des circonstances où, du moins pour ce qui est de la philologie, les monuments littéraires et autres ne laissent aucune place à l’interprétation hypothétique et fantaisiste, puisqu’ils nous fournissent toute la série des faits intermédiaires, sans aucune lacune.

Ce rapprochement entre ces deux ordres de faits est

aujourd’hui admis par lous les hommes de science ; les philologues eux-mêmes reconnaissent combien leurs études ont d’analogie avec celles des naturalistes et des paléontologistes.

Nous ne saurions trouver à cet égard une déclaration plus éclatante, et, pour cette partie de la présente étude, une conclusion plus nette que le passage suivant emprunté à une leçon toute récente de M. A. Darmesteter1. «... Cette persistance des traces d’organismes antérieurs dans l’organisme linguistique actuel reporte invinciblement notre pensée sur des faits analogues que présentent des sciences que je puis appeler voisines, les sciences naturelles. Dans la vie organique des végétaux et des animaux, comme dans la vie linguistique, nous retrouvons l’action des mêmes lois... Dans le langage, comme dans la matière organisée, nous assistons à cette lutte pour l’existence, à cette concurrence vitale qui sacrifie des espèces à des espèces voisines, mieux armées pour le combat de la vie. Souvent, dans une langue, le hasard de la formation met en présence des expressions, des formes identiques d’emploi ou de signification. La langue choisit l’une d’entre elles pour la faire triompher, et abandonne les autres qu’elle condamne à disparaître, à moins que l’adaptation à des fonctions nouvelles ne les rappelle à la vie. D’une façon générale, la biologie tout entière n’est que l’histoire des différenciations que les organismes d’un même type ont subies en s’adaptant à des milieux divers; de meme, la linguistique n’est que l’histoire des évolutions diverses, suivant les races et les lieux, par lesquelles a passé le type primitif. Cette coïncidence est frappante entre les lois de la matière organisée et les lois inconscientes que suit l’esprit dans le

1. Faculté des lettres de Paris: Cours de littérature française du moyen âge. Leçon d'ouverture de M. H. Darmesteter (4 décembre 1883), in Revue internationale de V Enseignement, 1883, n° du 15 décembre, p. 1250.

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développement naturel du langage. Ne semble-t-il pas nous dire que la vie, sous quelque forme qu’elle se présente, est soumise aux mêmes lois, et, si ce n’est pas dépasserlesjustes limites de l’induction, que l’esprit et la matière ne sont que les deux faces d’une même force? »

DES MATIÈRES

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