HOVELACQUE
Utilité de comparer l’évolution des langues et des mots à l’évolution des espèces et des organismes. — Trois grandes catégories de langues. — Leur évolution successive. — Critérium de l’espèce et critérium de la langue distinguée du patois, du dialecte, etc. — Linguistique et philologie. — Documents montrant toutes les phases des transformations des mots d’une langue. — Lettres rudimentaires . — Sélection dans Dévolution des langues. — Division du travail. — Dégénérescence d’une langue. — Conclusions.
Traité de V ancienneté de T homme IV., 1870, p. 508), s’est attaché à montrer combien, dans le
but d’apprécier complètement les grands obstacles qu’ont à surmonter ceux qui se font les apôtres de la transmutation en histoire naturelle, combien il peut être intéressant de réfléchir aux difficultés qu’éprouverait un philologue qui, s’adressant à une réunion de personnes intelligentes, mais non lettrées, essayerait de leur montrer que les langues actuellement parlées sont venues, p ar une dérivation graduelle, d’autres maintenant disparues, mais parlées autrefois par des nations qui, dans l’ordre des temps, étaient immédiatement
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antérieures et se servaient de formes de langages dérivées elles-mêmes d’autres formes plus anciennes. Ce parallèle entre l’origine des langues et l’origine des espèces est si instructif que nous allons essayer de l’esquisser d’après Lyell, d’après Ferrière et d’après les travaux des linguistiques modernes (notamment Hovelacque, La linguistique, 3e édit. Paris, 1881), en insistant seulement sur quelques points, dont l’intelligence est possible sans connaissances spéciales sur la linguistique.
De même que les formes animales actuellement vivantes se répartissent en deux grands embranchements, les vertébrés et les invertébrés, de même les langues parlées dans l’univers entier peuvent se classer, suivant leurs formes, en trois grandes catégories, pour lesquelles on trouve des différences d’organisation comparables à celle qui distinguent
les invertébrés des vertébrés.
Dans la première catégorie, dite des langues isolantes , le mot n’est formé que par une racine, invariable, restant toujours telle quelle, la phrase n’étant qu’une succession de racines indépendantes, libres, isolées. Le chinois est un type de langue isolante.
Dans la seconde catégorie, le mot est formé de deux, trois, quatre éléments ou plus encore ; mais une seule de ces racines a gardé sa valeur première, sa valeur entière, les autres ayant perdu une partie de leur sens primitif et venant s’accoler à la racine principale pour jouer le rôle d’éléments de relation, c’est-à-dire d’éléments secondaires. Ce sont les langues dites agglutinatives ; telles sont les langues parlées par les Hottentots, les Boschimans, les Cafres, les Papous, les Australiens, etc.
Enfin, dans la dernière catégorie, dite des langues à flexion , non seulement il y R agglutination de divers éléments pour former un mot, mais encore la racine principale
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peut se modifier elle-même, changer sa voyelle, pour faire varier sa propre signification. Telles sont les langues sémitiques et les langues indo-européennes, ces dernières comprenant les langues italiques, et entre autres les langues novo-latines (français, italien, espagnol).
Or, de même que l’embryologie comparée et l’anatomie nous font concevoir que les vertébrés dérivent de certaines formes invertébrées, c’est-à-dire que les êtres de la première classe ont passé, dans leur développement phylogénique, par la forme invertébrée, tout aussi bien qu’ils reproduisent du reste cette forme aux premières phases de leur développement ontogénique, de même « il est avéré (Hovelacque, p. 422) que les langues agglutinatives ont passé par la forme de langues isolantes avant de se fixer là où elles se trouvent, et que les langues à inflexion ont passé succesivement par la forme isolante, puis la forme agglutinative. Avant d’être agglutinant, le système des langues ouralo-altaïque avait été isolant, monosyllabique; avant d’être un système à flexion, le système sémitique avait été agglutinant, et précédemment encore il avait été monosyllabique ».
Les formes animales sont presque innombrables ; la distinction des espèces proprement dites, des bonnes espèces, d’avec les variétés et les races, est chose à peu près impossible, toutes les transitions existant entre ces types. De même les langues aujourd’hui parlées sont innombrables : Hovelacque, dans un ouvrage élémentaire, étudie en détail soixante-dix grandes familles de langues; mais, en entrant dans une énumération plus minutieuse, les linguistes sont loin de se trouver d’accord, puisque les uns admettent quatre mille langues vivantes, tandis que les autres en reconnaissent environ six mille. Ici la confusion est de même ordre que pour les espèces, c’est-à-dire que les linguistes ne sont pas d’accord pour établir la distinction entre ce qui est une véri-
mathias dlval. — Darwinisme.
table langue et ce qui n’est qu’un patois, qu’un dialecte.
On a prétendu pouvoir donner comme critérium de l’espèce la stérilité des croisements. On pourrait dans un même ordre d’idées proposer de convenir qu’on regardera deux langues comme distinctes toutes les fois que ceux qui les parlent seront incapables de converser entre eux, c’est-à-dire d’échanger facilement leurs idées par la parole ou par l’écriture. Mais qui n’a présent à l’esprit mille détails qui mettraient facilement ce critérium en défaut? Tel paysan de Normandie parle un patois que les Parisiens comprennent à peine, quoique l’un et l’autre pensent, à titres bien différents, s’exprimer en français ; d’autre part, telle langue étrangère, comme l’italien, est facilement comprise par un Français, lorsqu’elle est écrite, ou tout au moins, dans ce cas, des phrases simples et usuelles peuvent-elles être pour ainsi dire devinées, alors que la conversation parlée sera impossible. Sans doute le critérium est exact s’il s’agit de la langue zoulou et de la langue française, par exemple, comme le critérium de l’hybridité est exact entre familles et ordres différents; mais il n’a qu’une valeur très inconstante lorsqu’il s’agit des espèces ou des langues proches parentes, c’est-à-dire précisément dans les cas douteux, dans les seuls cas où l’on aurait besoin d’un critérium.
Pour poursuivre plus loin ce parallèle entre les formes des langues et les formes des êtres, nous ne saurions continuer à emprunter nos exemples à la linguistique proprement dite, c’est-à-dire à la science que M. tlovelacque a appelée l’histoire naturelle des langues. Nous n’avons pas à cet égard les connaissances spéciales nécessaires, et le lecteur lui-même ne saurait être préparé suffisamment pour suivre une exposition de ce genre, laquelle ne pourrait être présentée que comme conclusion générale à un cours approfondi et linguistique. Mais nous pouvons cependant poursuivre le parallèle en
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question en choisissant, pour ce qui est des langues, un terrain plus restreint, avec lequel les études classiques ordinaires rendent tout le monde suffisamment familier. De même que, pour acquérir une idée nette du transformisme, il ne serait pas absolument nécessaire d’avoir en botanique ou en zoologie des connaissances universelles, mais que l’on trouverait un concours presque suffisant d’exemples démonstratifs dans l’examen des animaux domestiques et des plantes cultivées connues de tout le monde, de même nous pourrons trouver un nombre suffisant d’exemples de transformation sinon de langues , au moins de mots, qui en sont les éléments, dans l’examen de la langue française, dans ses rapports avec le latin, dont elle dérive, et avec les autres langues qui dérivent également du latin.
Nous laisserons donc la linguistique proprement dite pour faire seulement quelques emprunts à la philologie. Ici le terrain sera non seulement plus accessible, mais encore plus sûr, car nous n’aurons pas à supposer des transformations, mais bien à les constater, grâce aux documents historiques, de même que, pour la formation des espèces par sélection artificielle, nous n’avons pas à supposer des évolutions hypothétiques, mais seulement à les constater d’après les faits et gestes des éleveurs et horticulteurs.
Qu’on nous permette, pour montrer combien cette comparaison est légitime, de rappeler que Schleicher, auquel nous devons les travaux les plus démonstratifs sur l’étude des langues, aimait à rappeler lui-même que ses études antérieures en botanique lui avaient été d’une utilité capitale pour ses recherches sur la morphologie des langues, tant les procédés d’analyse et de comparaison sont identiques dans l’étude de toutes les sciences naturelles; et que ce même auteur, pour bien faire comprendre la distinction entre la linguistique et la philologie, se plaisait à établir
une comparaison directe entre le linguiste et le botaniste d’une part, et d’autre part entre le philologue et l’horticulteur. (Voy. Ilovelacque, op. cit ., p. 7.)
Nous avons établi que les espèces actuelles descendent d’espèces autrefois vivantes et aujourd’hui éteintes. De même tout le monde sait que la langue que nous parlons et celles qu’on parle dans les pays voisins sont filles de langues aujourd’hui éteintes et dites langues mortes.
La filiation entre les espèces actuelles et les espèces anciennes, nous la concevons d’après les analogies anatomiques lesquelles, en nous montrant des rapports intimes d’organisation entre des espèces dites voisines, nous amènent à considérer ces espèces comme descendant d’une forme souche, d’un type ancestral commun. Or, si nous ne connaissions pas l’existence du latin, si tous les documents historiques étaient perdus, si la tradition même se taisait au sujet de l’existence autrefois d’un empire romain, cependant, comme le fait remarquer Lyell (op. cit., p. 500), la simple comparaison de l’italien, de l’espagnol, du portugais, du français, du valaque et du rhétien nous permettrait d’affirmer qu’il y a dû avoir, à une certaine époque, un langage dont ces six langues modernes tirent leur origine commune.
Les espèces actuelles vivent en général dans les mêmes contrées que leurs ancêtres fossiles : l’Australie est le pays des marsupiaux, et les quelques fossiles découverts en Australie sont aussi des marsupiaux ; le Brésil est la patrie actuelle des édentés, des tatous, et la paléontologie du Brésil exhume également des types de tatous, d’édentés. Cette concordance géographique se réalise également pour les langues ; les langues néo-latines, ou romanes modernes, se parlent exactement dans les pays où les anciens Romains ont vécu ou
régné, comme le grec de nos jours dans les pays ou s’est
parlé l’ancien grec classique. Pour les espèces comme pour
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les langues, on trouve quelques exceptions à cette règle, mais dans les deux cas elles s’expliquent par une colonisation ou une conquête.
Tous ces rapports, pour les espèces, nous les concevons, grâce aux quelques révélations de la paléontologie, sous forme d’hypothèses qui tendent tous les jours à devenir des faits démontrés. Pour les langues, plus d’hypothèses, mais des faits absolus, car des documents historiques nous ont conservé toutes les formes de transition, toutes les phases de mutation, de manière à nous faire assister, d’une manière rétrospective, à la transformation, par exemple, du latin en français actuel. Gomme type de documents de ce genre, Lyell donne le texte d’un traité de paix conclu en l’an 842 entre Charles le Chauve et le roi Louis de Germanie ; ce texte a été reproduit par Ferrière. (Lyell, op. cit., p. 506; Ferrière, up. cit., p. 129.)
Afin de varier les exemples et d’en choisir un plus explicite encore, comme comprenant une série plus graduelle de transformations, nous emprunterons à une récente leçon de M. Darmesteter le passage suivant : Prenez, dit-il (Darmesteter, op. cit., p. 1254), une phrase latine, la plus facile, la plus simple : Credo hominem esse ratione prœditum ; traduisez-la maintenant : Je crois que V homme est doué de raison , et comparez les deux phrases. Elles présentent entre elles des différences tellement frappantes que vous songez à peine à les rapprocher. Et cependant les éléments de la phrase française sortent du latin par une lente série de changements insensibles, dont le tableau suivant montre les phases essentielles :
Latin classique : Credo hominem esse ratione prœditum. Latin populaire : Credo quod homo est de ratione dotatus Cred qued hom est de ration dodats lego creid qued li hom et de ration dodez
Jeo crei que li homs est de raison doez Jo croi que li homs est de raison douez Je crois que l'homme est de raison doué Je crois que l'homme est doué de raison.
Pour ce qui est de la parenté clés espèces , l’une des connaissances qui contribue le plus à nous faire entrevoir leurs relations, est celle des organes rudimentaires. Or, pour la parenté des langues romanes , si nous n’avions pas les documents historiques qui, comme des fossiles conservés tous et sans lacune, établissent rigoureusement la fdiation, nous pourrions cependant retrouver la trace des liens de parenté en considérant, dans les mots du français actuel, certaines lettres tout à fait comparables aux organes rudimentaires et atrophiés. En voici quelques exemples :
Parmi ces lettres rudimentaires, les unes sont absolument sans usage, de même qu’il est impossible d’attribuer aucune fonction à certains organes atrophiés et en voie de disparition. — Ainsi dans le mot français corps, qui vient du latin corpus, la lettre s est rudimentaire, ne sert plus à rien ; de même dans le mot clef, du latin clavis, la lettre f est plus que rudimentaire, puisqu’elle tend à disparaître et qu’aujourd’hui on écrit de préférence clé. De même dans le mot faulx, du latin faix , la lettre l est rudimentaire et en voie de disparition, puisque tout le monde écrit faux. Et cependant cette lettre se retrouve dans les mots dérivés du latin faix, comme par exemple dans le mot falciforme (en forme de faux).
C’est que, en effet, de même que certains organes rudimentaires ont perdu leurs usages primitifs et sont accessoirement utilisés dans des fonctions différentes de celles auxquelles ils participaient primitivement, comme par exemple les membres postérieurs qui, conservés chez certains serpents mâles sous forme de crochets, ne servent plus à la marche, mais remplissent un rôle adjuvant dans Pacte de la
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copulation, de meme certaines lettres sont devenues rudimentaires, inutiles, atrophiées dans le mot même où on les retrouve, mais ont encore conservé un certain usage pour la formation des adjectifs ou des verbes dérivés de ces mots substantifs. Ainsi, dans le mot corps , la lettre s est rudimentaire, atrophiée et complètement sans usage; mais la lettre p , «quoique rudimentaire et inutile pour le mot corps luimême, sert à former l’adjectif corporel. Dans le mot pouls , les lettres l et s, toutes deux rudimentaires, se retrouvent cependant dans le mot pulsation, qui dérive de la même racine que pouls. De même pour le g en sang (sanguin), Y s en inclus (inclusion), le cl en pied (pédestre). (Voy. Ferrière, op. cil., p. 132.)
Nous avons parlé, pour les êtres organisés, d 'organes rudimentaires modifiés, comme dans l’exemple déjà cité des pattes de certains serpents mâles; nous trouvons de même, dans le mot nez (du latin nasus), un 2 qui représente une s rudimentaire et modifiée (les lettres s, x, z, ayant été à peu près équivalentes dans le vieux français) ; mais Vs primitive reparaît dans les mots dérivés, tels que nasal, nasiller, etc.
C’est, par le fait de ce qu’on appelle en phonétique le moindre effort que certaines lettres sont devenues rudimentaires et enfin ont disparu : ainsi le français maintient la syllabe latine qui porte Faccent et sacrifie les syllabes suivantes. Tabula, femina, régula, deviennent table, femme, règle. Parfois des composés sont contractés : magis valo, je préfère, devient malo; potis esse devient posse , etc. (Hovelacque, Revue scientifique, 6 juin 1885, p. 721). D’autres fois les transformations sont dues à l’ignorance, c’est-à-dire à ce que la valeur primitive d’une forme, d’un mot a été oublié. Tel est le cas du mot lierre, que nous avons donné comme exemple tout au début de ces leçons (page 17) en comparant les organes rudimentaires aux lettres rudimen-
taires. Les formes latines qui ont donné naissance aux mots lierre , luette , étaient uveta , hedera. On disait, avec l’article, V nette , Vhierre ; la méconnaissance de la valeur et du rôle de l’article l’a fait annexer à ces mots, et on a dit la luette , le Ihierre (puis le lierre) ; on dit de même le lendemain , au lieu de V endemain ; et nombre de personnes sans éducation littéraire disent le levier au lieu de dévier , qui répond au latin aquarium (Hovelacque).
Laissons les organes et lettres rudimentaires, et passons à la question plus générale del 'unité de composition , laquelle nous révèle chez les animaux les rapports de parentés qui nous les font considérer comme descendant d’une même souche. Des rapports semblables, entre les mots appartenant à diverses langues, dérivées d’une même langue mère, sont faciles à mettre en évidence, et il nous suffira à cet égard d’emprunter à Ferrière ( op . cit., p. 130) le tableau suivant, qui fait ressortir la communauté d’origine des langues dérivées du latin, sous le rapport de la constance de structure ; ce tableau est relatif aux mots latins : pater (père); mater (mère) ; juvenis (jeune) ; novus (neuf) ; septem (sept).