V — LA MARQUISE DE MONTFERRAT IO
grosse armée. Et ainsi qu'on parloit un jour de ses prouesses en la court du Roy Philippe le borgne (lequel pareillement se préparoit pour s'en aller de France faire ledict passage), il fut rapporté par un Chevalier qui congnoissoit ledict Marquis, qu'en tout le monde n'y avoit un semblable couple en mariage, que du Marquis et de sa femme : parce qu'autant que le Marquis entre tous Chevaliers estojit renommé vertueux, autant sa femme estoit, entre les autres du monde, belle et vertueuse. Lesquelles parolles entrèrent tellement en Tentendement du Roy de France, que soudainement (sans l'avoir jamais veue) il commença à Taymer : et délibéra de ne se vouloir embarquer ailleurs qu'à Gennes, pour aller à sondict voyage ; à fin qu'en allant là par terre, il eust honneste occasion d'aller veoir la Marquise ; pensant en soymesmes, puisque son mary n'y estoit, qu'il pourroit facilement obtenir ce qu'il désiroit. Et ainsi qu'il avoit pensé d'y passer, ainsi l'exécuta-il, par ce qu'ayant envoyé un chacun devant, il se mit en chemin avec bien petite compagnie de gentilshommes. Et quand il s'aprocha d'une journée près du lieu
OÙ estoit madame la Marquise, il luy envoya dire qu'elle Tattendist le lendemain à disner. La Dame, sage et advisée, respondit joyeusement, qu'elle réputoit sa venue pour une bien grande grâce, et qu'il seroit le très-bien venu. Et après, elle va entrer en pensement, que vouloit dire cecy, qu'un tel Roy, sçachant que son mary n'y estoit point, la venoit visiter ; et en cecy elle ne se trompa point de croire que la renommée de sa beauté fust occasion de ^a venue. Néantmoins , comme grand' Dame, et honeste femme qu'elle estoit, se délibéra de luy faire honneur ; fit appeller de ses bons gentilzhommes qui luy estoient demourez au païs, pour donner ordre par leur conseil à tout ce qui estoit nécessaire : mais du festin, et des viandes qui dévoient estre servies, elle seule en voulut disposer. Parquoy, ayant soudainement faict chercher et prendre toutes les poulies qu'il fut possible de trouver en tout le païs, commanda à ses Cuysiniers que d'icelles, sans autre chose quelconque, ilz apprestassent divers services.
Le Roy ne faillit à venir le lendemain, comme il avoit mandé, et fut honora-