LA DEUXIESME JOURNEE
DU DÉCAMÉRON
gourernemeHt de loleslej de la fortuitt,
E soleil avoit desjà renouvelle le jour par tout, avecq' sa lumière, ei les oyseaux chanta ns tris-plai»amment dessus les vertes branches en rend oient lesmoignage aux
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aureiiles des escoutantz, quand toutes les dames, et pareillement les trois gentilz hommes (après qu'ilz furent levez) entrèrent es jardins et allèrent par assez long espace de temps se récréans et marchans à petit pas sur l'herbe menue, faisans çà et là chappeletz et bouquetz de fleurs. Et tout ainsi qu'ilz avoient faict le jour précédent, aussi firent-ilz cestuy-cy : car quand ilz eurent disné d'assez bon matin à la frescheur, ilz dancèrent quelque dance, puis s'en allèrent reposer, et après qu'ilz furent esveillez, ilz se asseirent (comme il pleut à leur Royne) autour d'elle sur le préau fraiz, et lors elle qui estoit belle et moult plaisante à regarder, se voyant couronnée de la couronne de laurier, et ayant regardé toute sa compa- 'gnîe au visage, commanda à ma DameNéiphile qu'elle donnast commencement aux nouvelles qui se dévoient dire; laquelle, sans faire aucune excuse, commença joyeusement à parler ainsi :
faignant d'estre perclus de ses membres, se fit pourter sur le corps de sainct Arrigue, où il feit semblant de recouvrer santé. Et quand sa tromperie fut descouverte, il fut bien batu, puis prins prisonnier, et en grand danger d'estre pendu et estranglé par la gorge, dont enfin il eschappa.
NOUVELLE PREMIÈRE
En laquelle est signifié combien il est facile aux meschans de tromper le monde, sous ombre de miracles, et que telle tromperie redonde au dommage de son inventeur.
L est advenu plusieurs fois (mes chères Dames) que celuy qui s'est parforcé de gaudir et se inocquer d'autruy (et mesmement des
choses qu'on doit révérer) s'est trouvé quelque fois gaudy soy-mesmes, avecques ses mocqueries, et qui plus est avecques son dommage : ainsi j^entend vous faire congnoistre par une nouvelle que je vueil compter, obéissant au commandement de notre Roy ne, et suyvant le subject qu'elle nous a donné. Par laquelle nouvelle vous entendrez premièrement, ce qu'il advint par grand malheur à l'un de noz citoyens; et après comment (outre toute espérance) il en eschappa assez heureusement.
Il n'y a pas encor' long temps qu'il y eut à Trevys un Allemand nommé Arrigue, lequel estant pauvre homme servoit de portefaix pour de l'argent qui l'en requerroit, et ncantmoins avec sa pauvreté il estoit réputé d'un chacun de très-bonne et saincte vie : pour laquelle chose (vraye ou non qu'elle fust) il advint quand il mourut (au moins ainsi que les Trevysans TafFerment) que à l'heure de son trépas toutes les cloches de la crande église de Trevys, sans estre tirées de personne, commencèrent à sonner. Ce que estant réputé pour miracle, tout le monde disoit que cestuy Arrigue avoit esté et
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estoit sainct : au moyen de quoy tout le peuple de la ville courut à la maison où son corps gisoit, et le portèrent comme un corps sainct en la grande église où l'on amenoit les boyteux, impotens, et aveugles, et tout autre malade de quelque maladie que ce fust, tout ainsi comme si chacun deust recouvrer santé pour avoir seulement touché ce benoist corps. Or advint qu'en si grande multitude de peuple qui de toutes pars venoit à Trevys, trois de noz citoyens y arrivèrent, Tun nommé Stechy, Tautre Martellin, et le troisiesme Marquis, tous hommes qu'en fréquentant les courtz des Seigneurs leur donnoient du passetemps en se contrefaisant, et contrefaisans un chacun. Ceux-cy doncques n'ayans jamais esté à Trevys, voyans courir ainsi tout le peuple par les rues s'en esmerveill^rent, et quand ilz sceurent la raison pourquoy on couroit ainsi, il leur vint voulonté d'aller veoir que c'estoit comme les autres. Et après avoir mis leurs besongnes en un logis, Marquis dist :
« Nous voulons aller veoir ce sainct : » mais de moy je ne voy point comment » nous y puissions aborder, par ce que » j'ay entendu que toute la place est
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» pleine d'Alemans et d'autres gens ar- » mez, que le Seigneur de ceste ville y » faict tenir affin qu'on n'y face aucun » tumulte, et outre ce l'église (à ce qu'on » dict) est si pleine de gens que quasi » personne n'y peult entrer. » Alors Martellin, qui désiroit de veoir cecy, dist : — « Il ne tiendra jà à cecy que je ne trouve » bien façon d'arriver jusques au corps » sainct. — Comment? » luy dist Marquis. — « Je te le diray, » respondit Martellin. « Je me contreferay en guyse » d'un impotent : tu me prendras d'un » costé et Stechy de l'autre comme si je » ne pouvoye cheminer de moy-mesmes, » et vous deux me soustiendrez faisans » semblant de me vouloir mener, à fin » que ce Sainct me guérisse, et il n'y aura » personne voyant cecy qui ne vous face » place et ne vous laisse aller. »
Ceste invention pleut grandement à Marquis et Stechy, et sans y songer autrement ilz sortirent tous trois hors du logis : puis, se trouvans en un coing â l'escart, Martellin se tordit tellement les mains, les doigtz, les bras, et les jambes, et aussi la bouche, les yeux, et tout le visaige, que c'estoit chose espouventable à Iç regarder, et n'y eust eu personne
I MARTELLIN LE PERCLUS iSy
(s'il Teust veu) qui n'eust dit qu'il. estoit perclus.de sa personne, et tout impotent de ses membres. Et cecy faict, Marquis et Stechy le prindrent et s'acheminèrent vers l'église faisans les piteux, et demandans humblement pour l'amour de Dieu à tous ceux qu'ilz rencontroient en leur voye qu'on leur feist place : ce que facilement ilz impétrèrent. Et en peu d'heure estans regardez d'un chacun, et qu'on cryoit quasi par tout : Gare devant^ faites place ^ ilz arrivèrent là où l'on avoit mis le corps desainct Arrigue, afin que par luy il recouvrast le bénéfice de sa santé. Et ainsi . que . tout le monde estoit attentif pour veoir ce qui adviendroit de Martellin, il commença, après qu'il eut e^té un peu sur ce corps sainçt, et comme celuy qui le sçavoit parfaictement bien faire, à destendre l'un de ses doigtz, et après la main, puis les braz, et ainsi tout le demeurant de sa personne. Ce que voyans les gens, ilz firent un si merveilleux bruyt à la louenge de sainct Arrigue, qu'on n'eust sceu ouyr tonner.
Or est-il que de maie fortune, il y avoit un Florentin près de ce corps qui cpngnoissoit trèsrbien Martellin : mais pour estre ainsi contrefaict,> quand on l'avoit
mené il ne Tavoit sceu recongnoistre, et le voyant debout, et le recongnoissant, il commença incontinent à rire et dire : « O que Dieu le mette en mal an,' qui » est celuy qui n'eust pensé (le voyant » venir) qu'il n'eust esté véritablement » impotent? » Quelques Trevisans ouyrent ces parolles, qui luy demandèrent incontinent : — « Et comment? cestuy » cy n'estoit il pas impotent? » Ausquel2 le Florentin respondit : — « Non » certes : car la Dieu grâce, il a esté » tous) ours aussi droict que pièce de » nous; mais il sçait mieux faire ces » follies de se contrefaire en toutes les » formes qu'il veult, que homme que » vous vistes oncques. » Quand ceux-cy eurent ouy ces parolles, il ne leur fallut rien dire plus outre, et poussèrent par force jusques au lieu où il estoit, et commencèrent à crier : « Qu'on prenne ce » traystre mocqueur de Dieu et des » sainctz, lequel n'estant impotent, mais » pour se mocquer de nostre Sainct et de » nous, est venu icy en guyse d'un im- » potent. » Et sur ce propos le prindrent et le jettèrent par terre, puis l'enipoignèrent par les cheveux et luy deschirèrent tous les habillemens qu'il avoit
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sur luy, et luy donnèrent tant de coups de pied et de poing, qu'il n'y avoit celuy qui pensast estre homme de bien qui n'y courust. MartelUii cryoit tant qu'il pouvoit miséricorde : mais il ne luy servoit de rien, car les coups de pied et de poing multiplioyent tousjours de plus en plus, ce que voyanz Stechy et Marquis, commencèrent à dire en eux-mesmes que le cas alloit très-mal : et craignant qu'on leur en feist autant n'osoient le secourir : ainsy cryoient comme les autres, qu'on le tue le meschant, se soucians néantmoins comme on le pourroit tirer des mains du peuple; lequel sans faute l'eust tué, si Marquis ne se fust advisé soudainement d'un moyen qui fut tel :
qu'estantz au dehors de l'église tous les Sergens de la Justice, Marquis s'en alla le plus tost qu'il luy fut possible au Lieutenant du Potestat, et luy dist : « Pour » Dieu, Monsieur Justice : il y a icy un » paillard qui m'a coupé ma bourse et » prins cent ducatz qui estoient dedans : » je vous supplie que vous le preniez, à D lin que je recouvre le mien. »
Soudainement oyans cecy une douzaine de Sergens coururent là où le malheureux Martellin estoit testonné sans
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peigne, et avec la plus grand' peine du monde passèrent la presse, et tout froissé et foulé des piedz qu'il estoît, le tirèrent des mains du peuple, et le menèrent iia Palais, là où estant suivy de plusieurs qui se réputoyent avoir esté moquez de luy, eux ayans entendu qu'il avoit esté prins pour un coupeur de bourses, et leur estant advis n'avoir point de plus juste occasion pour luy faire mal. ses besongnes que ceste-cy, chacun commença pareillement à dire, qui leur ayoit coupé la bourse. Oyant lesquelles choses le Lieutenant du Potestat (qui estoit homme rude), il le tira soudainement à part et l'examina sur ce faict. Mais Mau> tellin, comme s'il n'eust faict compte de sa prinse, se gaudissoit en luy respon^ dant : dont le Juge fut si despit, qu'il le feit attacher à l'estrapade, et luy en feit donner plusieurs venues et des bonnes : délibérant de luy faire confesser ce que ceux-là disoient contre luy et puis le faire estrangler par la gorge. Mais après qu'il fut mis à terre, demandant tousjours le Juge si ce dont ilz l'accusoient n'estoit pas vray, ^t ne luy servant de rien de le hyer, il dist au Juge : c Mon- » seigneur, je suis prest à vous confesser
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» la vérité; mais faictes-vous dire par » tous ceux qui m'accusent, quand et où » je leur ay coupé leur bourse, et je » vous diray ce que j'auray faict, et ce » que non. » Lors le Juge dist : — « Je le I vueil bien. » Et ayant appelé aucuns des accusateurs, l'un disoit qu'il y avoit huict jours passez, Tautre six, l'autre quatre, et aucuns disoient que le jour mesme. Quoy oyant Martellin, il dist :
« Monsieur, ilz ont tous menty par la » gorge : et qu'il soyt vray je vous en » puis donner bonne preuve, que pleust » à Dieu que je n'eusse jamais aussi peu » mis le pied en ceste ville, comme je » n'y avoye jamais esté sinon depuis peu » d'heures en çà, et que aussi tost que V j'y suis arrivé je m'en suis allé (en la » malheure pour moy) veoir ce corps 2) sainct, où j'ay esté peigné, comme » vous pouvez veoir. Et qu'il soit vray » ce que je vous dy, FOfficier du Sei- » gneur qui se tient aux présentations, » vous en peult rendre certain et pareil- » lement son livre, aussi fait bien mon » hoste : par quoy.si vous le trouvez » ainsi que je le vous dy, poÂir Dieu ne » me vueillez, à la reqùeste de ces mes- » chans gens tourmenter et me tuer. »
Ce pendant que les choses estoicnt en ces termes, Marquis et Stechy (lesquelz avoient entendu que le Lieutenant du Potestat procédoit rudement contre Martellin, et desjà luy avoit faict donner l'estrapade) furent en grande perplexité, disans entre eux : Nous avons très-mai besongné, nous avons tiré cestuy-cy de la poisle, et Pavons jette dedans le fen. A ceste cause, avecq^ toute diligence allans çà et là, et ayans trouvé leur hoste, ilz luy racomptèrent tout le feict, dont il se meit à rire, puis le mena de« vers un Messire Alexandre Agolante, lequel demouroit à Trevys et avoit fort bon crédit envers le Seigneur de la ville ; et luy ayant fait le compte tout au long, le prièrent tous trois qu'il eust pitié de l'affaire de Martellin Ce Messire Alexandre (après qu'il eut riz son saoul) s'en alla vers le Seigneur de Trevys, et feit tant qu'il impétra qu'on envoyeroit quérir Martellin : et ainsi fut faict. Lequel fut trouvé par ceux qui l'allèrent quérir, estant encore en chemise devant le Juge, tout estonné et fort paoureux : par ce que le Juge ne vouloit ou3rr chose quelle que ce feust pour son excuse, ains (ayant paraventure quelque hayne contre
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les Florentins) estoit du tout délibéré de le vouloir faire pendre par la gorge ; et de faict il ne le vouloit aucunement rendre au Seigneur, jusques à tant que maugré luy il y fût contrainct. Auquel Seigneur, après que Martellin fut devant luy, et qu'il luy eut tout compté par ordre, il supplia que pour singulière grâce il le laissast aller, parce que jusques à ce qu'il fust à Florence, il luy sembleroit qu'il auroit tousjours la corde au col. Le Seigneur rit longuement d'un tel accident ; et ayant Êiîct donner à chacun d'eux une robbe sans qu'ilz s'y attendissent, ilz eschappèrent d'un tel dangier, et s'en retournèrent en leur maison sains et sauves.
après qu'il fut destroussé, arriva au Chasteau Guillaume : où estant logé cheif une femme vefve, il fut par elle récompensé de toutes ses pertes, et puis s* en retourna sain et sauve en sa maison.
NOUVELLE II
Entendant que ce qui nous semble quelquefois estre dommageable, nous tourne à grand proflBt.
ES Dames se mirent bien fort à rire des accidens de Martellin racomptez par ma Dame Néiphile : et mesmement entre les hommes Philostrate^ auquel (pour ce qu'il estoit assis près ma Dame Néiphile) la Royne commanda quMl suyvist, et dist la sienne; lequel incontinent commença ainsi :
Belles Dames, il me prend volonté de
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vous racompter une nouvelle de choses catholiques, meslée en partie de malheurs, et en partie d'amours, laquelle paradventure ne vous sera que proffitable à puyr : et mesmement à ceux qui ont cheminé par les dangereux sentiers d'amour, èsquelz il advient plusieurs fois à ceux qui n'ont dit la patenostre de sainct Julien, que, encore qu'ilz ayent bon lict, ilz logent toutesfois très-mal.
Au temps de Azzo, Marquis de Ferrare, il y eut un marchant nommé Regnault d'Ast, lequel, estant un jour venu pour aucuns siens affaires à Bouloigne, iceux parachevez de faire, il luy advint qu'au sortir de Ferrare s'en allant vers Véronne, il rencontra quelques gens à cheval qui ressembloyent à marchans, toutesfois c'estoyent brigans et gens de meschante vie et conversation : avec lesquelz, sans y penser, il s'accompagna en devisant. Ceux-cy le voyant marchant, et estimans qu'il devoit porter de l'argeat avecq' soy, délibérèrent en euxmesmes de le destrousser aussi tost qu'ilz verroient leur bon poinct ; et à fin qu'il ne s'en souspeçonnast aucunement,' s'en alloyent comme gens modestes et de
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bonne conversation, devisans avecqucs luy de choses honnestes, et de la loyauté ; se rendans, en ce qu'iiz pouYoient, humbles et gracieux envers luy : au moyen dequoy il se réputoit bien heureux de les avoir rencontrez, par ce qu'il estoit seul avec son serviteur à cheval; et parlans ainsi d*une chose et d'autre (comme il advient en devisant) ilz tombèrent sur un propos des oraisons que les hommes font à Dieu, et Tun des brigans (qui estoyent trois) dist à Regnaut : ff Et vous, mon Gentilhomme, quelle » oraison avez-vous acoustumé de dire » quand vous allez à cheval sur les » champs ?» A qui Regnaut respondit :
— « A vous dire le vray, je suis homme » assez grossier en ces choses-là : et » n'ay guères d'oraisons entre mains, » comme celuy qui vi à l'antique, et » laisse toujours courir deux solz pour » vingtquatre tournois; toutesfois j'ay » tousjours acoustumé, en allant sur les 0 champs, de dire au matin quand je » sors du logis une Patenostre, et une » Ave Maria, pour l'ame du père et de 1» la paère de sainct Julien ; et après cela je » prie Dieu et sainct Julien, que la nuict » ensuyvant ilz me donnent bon logis :
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» vous advisant que plusieurs fois en » mon temps je me suis trouvé en allant » par pais en de grans dangers : de tous » lesquelz estant eschappé, je me suis » tousjours (quand est venu la nuict) » rencontré en bon lieu, et très-^bien » logé, qui me faict avoir ferme créance » que sainct Julien (à Thonneur duquel » je dy cecy) m'a impétré de Dieu ceste » grâce : et me sembleroit que le jour » que j'auroye fally à le dire au matin, » je ne pourroye aller seurement, ny ne » devroye bien arriver, et loger la )> nuict. » Auquel celuy qui le luy avoit demandé, dist : — « Et ce matin les » avez-vous dit? » A qui Regnaut respondit : — a Ouy, certes. » Alors celuy qui sçavoit bien desjà comment le cas devoit aller, dist en soy-mesme : Il t'en sera bon besoing : car si tu as failly, il ne tiendra à moy que tu ne loges trèsmal. Et après luy dist : — a J'ay faict » (comme vous) assez de chemin : et » toutesfois je ne les dy jamais, combien » que de les dire je Taye ouy louer » grandement par plusieurs : et si pour » cela il ne m'advint jamais que je ne » logeasse très-bien; et ce soîrparadven- » ture, vous vous pourrez appercevoir
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» qui mieux logera : ou vous qui les » avez dit, ou moy qui ne les ay point » dit. Bien est vray que j'acoustume de » dire au lieu de cela le verset Dirupisti, » ou Vlntèmerata, ou le De profundis, » qui sont (comme une mienne grand*^ fi mère me souloit dire) de très-grande » vertu. »
Et parlans ainsi de diverses choses, tousjours gaignans païs, attendans le lieu et le temps pour mettre à efifect leur mauvaise délibération, advint que voyans ces trois paillardz un peu par delà une place nommée Chasteau Guillaume, >au gayer d'une rivière, que Fheure estoit tarde, et le lieu solitaire et couvert, ilz l'assaillirent; et Tayans destroussé, et mis à pied, et en chemise, le laissèrent là : puis en s'en allant ilz luy dirent : a Va » et sçaiche si ton sainct Julien te donfi nera bon logis ceste nuict : car du fi nostre il le nous donnera bon. » Et ayans passé la rivière, s'en allèrent leur chemin.
Le serviteur de Regnaut, le voyant assaillir (comme meschant qu'il estoit), ne luy fut aydant en sorte que ce fiist, mais tourna bride, et ne cessa de courir jusques à ce qu'il fut à Chasteau Guil-
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laume : où il entra qu'il estoit desjà nui et et se logea en une hostelerie, sans se soucier autrement de son maistre.
Régnant estant demouré en chemise, et deschaux, le froid grand et neigeant sans cesse, ne sçaichant que faire, et voyant desjà la nuict survenue, tremblant et claquetant des dentz, commença à regarder si là environ il verroit point quelque lieu pour se retirer où il peust demourer la nuict, à fin qu'il ne mourust de froid : mais n'en voyant aucun (par ce que peu de temps au paravant, à cause de la guerre qui y avoit esté, tout estoit bruslé), chassé du froid il s'achemina en trottant vers Chasteau Guillaume : non sçaichant pourtant que son valet s*en fust fuy là, ou ailleurs; pensant que s'il pouvoit entrer dedans, que nostre Seigneur luy envoyeroit quelque secours. Mais la nuict obscure le surprint par deçà le Chasteau, près de demy lieue : au moyen dequoy il y arriva si tard, qu'estans les portes fermées et les ponts levez il n'y peut entrer, dequoy dolent et desconforté, il regardoit en plorant à l'entour des murs où il se pourroit mettre, à ce qu'à tout le moins il ne neigeast sur son doz. Et par for-
tune il veit une maison sur les murailles de la ville, qu'avoit quelque saillie dehors, soubz laquelle saillie il délibéra d'aller demourer jusques au jour; et s'en y estant allé, et ayant trouvé soubz icelle un huys (encores qu'il fust fermé], amassa au pied d'iceluy quelque peu de paille menue qu'il trouva à l'entour, et s'asseit là triste et dolent, se plaignant plusieurs fois à sainct Julien, disant, que cecy n'estoit pas la foy quUl avoit en luy. Mais sainct Julien ayant pitié de luy, luy appresta, sans trop tarder, un logis.
Il y avoit en ce Chasteau une jeune Dame veufve, belle de sa personne, autant que nulle autre qu'on eust sceu veoir : laquelle le Marquis Azzo aymoit comme sa propre vie et la faisoit tenir pour son plaisir en la maison, soubz la saillie de laquelle Regnaut s'estoit allé mettre.
Or est-il que le jour devant, -le Marquis estoit veiiu là par fortune pour y devoir coucher celle nuict avec elle, et en sa maison mesme avoit faict £aire secrètement un baing, et apprester magnifiquement à souper; et estant ainsi tout prest, et la Dame n'attendant autre chose que la venue du Marquis, advint
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qu'un serviteur arriva à la porte de la ville, lequel apporta des nouvelles au Marquis, pour lesquelles il luy convint monter soudainement achevai ; au moyen dequoy ayant envoyé dire à la Dame qu'elle ne l'attendist pour ce soir, il s'en alla incontinent : dont la Dame un peu desplaisante, ne sçachant que faire, délibéra d'entrer dedans le baing faict pour le Marquis, et après soupper s'en aller coucher, et ainsi s'en entra au baing. Ce baing estoit tout joignant l'huys où le pauvre Regnault s'estoit appuyé hors la ville : et pour ceste cause la Dame estant au baing, ouyt la plainte et le tremblement qu'il faisoit : qui estoient telz, qu'on eust jugé qu'il fust devenu cigoigne : parquoy elle appela sa chambrière, et luy dist : « Va t'en là-hault, et re- » garde par dehors les murailles au pied I» de cest huis, qui y est, et qui c'est, et » ce qu'il y faict. » La chambrière y alla ; et estant esclairée quelque peu de la lueur de l'aer, elle veit cestuy-cy assis là en chemise, deschaux, tremblant fort comme dessus est dict; et lors elle luy demanda qui c'estoit. Regnault, clacquptant si fort des dentz que à peine pouvoit-il former ses parolles, luy dist plus
brièvement qu'il peut qui il estoit, et comment, et pourquoy il y estoit; puis la commença piteusement à prier, que (s'il se pouvoit faire) elle ne le laissast là, celle nuict, mourir de froid. La chambrière ayant pitié de luy, tourna vers la Dame, et luy compta le tout : laquelle pareillement en eut pitié; et se souvenant qu'elle avoit la clef de cest huys (qui luy servoit aucunesfois quand le Marquis vouloit entrer sans estre veu) dist : a Va, et luy ouvre tout bellement, » aussi bien avons-nous icy ce souper, » et n'avions personne pour le manger; » il y a pareillement assez logis céans » pour le loger. » La chambrière, ayant grandement loué la Dame de ceste courtoysie, si en alla, et luy ouvrit ; et Payant mis dedans, le voyant presque tout gelé^ luy dist : a Depesche-toy, bon homme, » entre en ce baing, qui est encor' tout > chaud. » Ce qu'il fit très-voluntiers sans attendre qu'on le luy dist deux fois; et se sentant tout réconforté de la chaleur d'iceluy, il luy sembla estre revenu de mort à vie. La Dame luy fit chercher des habillemens qui avoient esté à son mary n'aguères au paravant mort, lesqueû vestuz il sembloit qu^on eust prins
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la mesure sur luy; et en attendant ce qu'il plairoit à la Dame luy commander, commença à remercier Dieu et sainct Julien, qui Tavoient délivré d'une si mauvaise nuict, comme il atendoit, et conduict (à ce qu'il voyoit) en un trèsbon logis.
Après tout cecy, la Dame, s'estant un peu reposée, ayant faict faire un trèsgrand feu en une sienne chambre basse, s'en vint en icelle, et demanda que faisoit ce bonhomme. A qui la chambrière respondit : — « Ma Dame, il s'est vestu, » et est un bel homme ; et semble qu'il » soit homme de bien^ et honneste. — » Va doncques.» (dist la Dame) a et l'ap- » pelle, et luy dy qu'il s'en vienne au- » près du feu, et qu'il soupera icy : car » je sçay bien qu'il n'a pas soupe. » Regnault, quand il fut entré en la chambre, et qu'il veit la Dame, elle luy sembla grand chose, et luy fît la grande révérence, • la remerciant le plus qu'il luy fut possible du bien qu'elle luy avoit faict. La Dame l'ayant veu et ouy, et luy semblant estre tel que la chambrière disoit, le receut gracieusement, et le feit seoir familièrement devant le feu auprès d'elle : luy demandant de l'inconvénient
qui l'avoit conduict en ce lieu. AlaqoeUe Regnault compta le tout par ordre. La Dame avoit entendu par la venue de son serviteur au chasteau quelque chose de cecy : parquoy elle creut entièrement ce qu'il luy disoit ; et luy dist aussi ce qu'elle sçavoit de son valet, et comment il le pourroit trouver facilement le lendemain matin. Mais après que le souper fut servy sur table, Regnault (comme il pleut à la Dame) lava ses midns avec elle et se meit à table pour souper. Il estott grand personnage, beau, et plaisant â regarder, jeune, de moyen aage, et de bien bonne grâce : ayant lequel la Dame regardé par plusieurs foys de bon œil, et le trouvant agréable, esmeue desjà de l'appétit charnel, à cause du Marquis qui devoit venir coucher avec elle, se conseilla à sa chambrière après souper, quand ilz se furent levez de table, s'il luy sembloit pas estre bien £Eiict (puisque le Marquis s'estoit mocqué d'elle) qu'elle prinst le bien que la fortune luy présentoit. La chambrière, qui congnoissoit bien le vouloir de sa maistresse, luy conseilla, tant qu'elle sceut et peut, de le faire. Parquoy la Dame retourna vers le feu, où elle avoit laissé Regnault tout
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seul; et Payant regardé ainou;'eusement luy dist : « Dea, Regnault, pourquoy » estes- vous ainsi penisif ? ne pensez- vous » point estre remonté d'un cheval, et de » je ne sçay combien d'habillement que » vous avez perduz? Resjouissez vous, » et faites bonne chère : car vous estes » en vostre maison; et vous vueil bien » dire d'avantagé, que vous voyant ces » habillemens vestuz (lesquelz Âirent à » mon feu mary) et me semblant que » vous estes luy-mesme, il m'est venu » ce soir cent fois en voulunté de vous » embrasser et baiser; et si je n'eusse » crainct qu'il vous eust despieu, certes )) je l'eusse déjà faict. » Regnault oyant ces parolles, et voyant Testincellement de ses yeux, s'approchant d'elle, comme celuy qui n'estoit point sot, les bras ouvers, dist : — « Ma Dame, quand je » pense que je puy dire tousjours dés- » ormais que j ay recouvert la vie de » vous, ayant esgard à ce dont vous » m'avez tiré, ce me seroit grande vil- » lennie si je ne me parforceoye de » faire toute chose qui vous fust ag- » gréable; et par ainsi, ma Dame, con- » tentez vostre désir de m'embrasser et » baiser tant qu'il vous plaira : car je
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» VOUS embrasseray et baiseray trop plus > que voulentiers. »
Après cecy il ne faut plus de parolles : car la Dame, qui brusloit entièrement d'amoureux désir, se jetta soudainement à son col ; et quand elle Teut baisé mille fois, Testraignant et serrant par grand désir, et luy autant elle, s'estans levez de là, s'en allèrent à la chambre : où se couchants incontinent, accomplirent entièrement et plusieurs fois leurs désirs avant que le jour vinst. Mais quand le ' poinct du jour commença d'apparoistre, et s^estant levez comme il pkut à la Dame, elle (à fin que ceste chose ne se peust présumer par aucun) luy ayant donné certains habillemens assez meschans et emplysa bourse diargent, le pria qu'il tinst cecy secret, et luy monstra premièrement quel chemin il devoit tenir pour aller dedans la ville, trouver son serviteur; et puis le mit dehors par rhuys par lequel il estoit entré. Luy (quand le jour fut clair), faisant semblant de venir de plus loing, après que les portes furent ouvertes, entra en la ville, où il trouva son serviteur, et s'habilla des habillemens qui estaient dedans sa malle. Et ainsi qu'il vouloit monter sur le che-
Il — L ORAISON DE SAINCT JULIEN I77
val de son homme, avint quasi par miracle divin, que les trois brigans .qui Tavoient destroussé le soir devant, furent prins pour quelque autre maléfice qu'ils avoient peu de temps après commis, et amenez en celle ville, et par la confession d'eux-mesmes luy fut rendu son cheval, ses habillemens, et son argent : tellement qu'il ne perdit autre chose qu^une paire de jarretières que les brigans ne sçavoient qu'ilz en avoient faict. Parquoy Regnault, merciant Dieu et sainct Julien, monta à cheval, et s'en retourna sain et sauve en sa maison ; et ses trois brigans allèrent le lendemain faire la bénédiction du pied en Taer.
T7tO/5 JEUC\CES HOéMéMES,
ayons despendu tout le leur follement, devindrent pauvres ; le nepveu desquels s' estant acointé (s'en retournant comme désespéré en sa maison) avecques un Abbé, il trouva que c'estoit la fille du Roy d'Angleterre : la^ quelle le print pour mary; puis elle récom-' pensa toutes les pertes de ses oncles, et les remit en bon estât.
NOUVELLE III
Pour monstrer les dangers de prodigalité, et les divers changemens de fortune.
ES fortunes de Regnault d'Ast furent escoutées des femmes et des hommes avec admiration, et sa dévotion louée, et Dieu et sainct Julien remerciez, qui luy avoient donné si bon secours à son grand besoing : et ne