X — LE VIEILLARD AMOUREUX
» est le moins mauvais, et plu$ plaisant » à la bouche; duquel pourreau vous » autres généralement (conduictes d'ap- » petit desraisonnable) tenez la teste en » la main et maschez les fueilles, les- » quelles non seullement ne sont bonnes » à aucune chose, mais sont de mau- » vaise saveur : et que sçay-je, ma Dame, » si à choisir des amys, vous vouldriez » point faire le semblable? car si ainsi » vous le faisiez, je serois sans faute celuy » qui seroit choysi de vous, et tous les » autres seroient chassez. »
La gentil femme, devenue avecques les autres aucunement honteuse, dist : — « Maistre Albert, vous nous avez bien » et courtoisement chastiées de nostre » présumptueuse entreprinse : toutesfois » j'estime et ay agréable vostre amytié » comme je doibz avoir celle d'un sage » et honneste homme; et par ainsi, mon » honneur saulve, commandez asseu- » rément voz bons plaisirs comme' à » chose qui est vostre. » Maistre Albert se leva remerciant la dame, et avecques grandes risées, ayant prins congé de la compagnie, s'en partit; ainsi la dame ne regardant qui elle gaudissoit, cuydant vaincre, elle fut vaincue, dequoy
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VOUS autres vous garderez si vous estes sages.
Le Soleil déclinoit desjà sur le tard et le chaud estoit fort diminué, quand les nouvelles des sept belles dames, et trois jeunes hommes, se trouvèrent achevées : parquoy leur Royne dist plaisamment :
f Désormais, mes chères compagnes, ne reste plus à faire aucune chose en mon gou^ verncmcnt pour la présente journée, sinon de vous donner nouvelle Royne : laquelle de ce qui reste à faire dispose (selon son jugement) sa vie et la nostre à honeste plaisir. Et combien que le jour doive durer jiisques à la nuict, par ce que qui ne prend quelque temps devant, il semble qu'on ne puisse bien pourveoir pour Padvenir; affin aussi que ce que la nouvelle 'Royne délibérera estre nécessaire pour demain matin se puisse préparer, je suis bien d'opinion qu'à ceste mesme heure les suyvantes journées se doivent commencer, et par ainsi en révérence de celuy par qui toutes les choses vivent, et à ta consolation de nous pour ceste seconde journée, ma Dame Philomène, très-sage jeune dame, gouvernera comme Royne nostre Royaume. »
Et cecy dit, s'estant levée debout, elle se osta la couronne de laurier de dessus sa teste, et révéremment la mit sur celle de ma Dame Philomène, puis la salua la première
et toutes les autres après. Pareillement les hommes lui firent la révérence comme à leur Royne et se offrirent gracieusement d'obéir à ses commandemens. Ma Dame Philomène, devenue un peu rouge de honte, se voyant couronnée du Royaume, et se souvenant des parolles n'aguères dictes par ma Dame Pampinée, affin qu'elle ne ressemblast sotte, reprint cueur, et conferma premièrement tous les offices donnez par ladicte Pampinée; puis ordonna ce que pour le lendemain matin et pour le prochain soupper se devoit faire, demourant encor' là où ilz estoient, et après commença à parler ainsi : c Mes chères compagnes, combien que ma Dame Pampinée, par la sienne courtoisie plus que par ma vertu, m'ait faicte Royne de vous autres, je ne suis pourtant délibérée de devoir, pour la forme de nostre vivre, suyvre mon jugement seulement, mais avec le mien le vostre ensemblement; et affin que vouscongnoissiezcequ'il me semble de faire, et par conséquent vous y puissiez ad j ouster ou diminuer à vostre plaisir, je le vous vueil faire entendre en peu de parolles. Si j'ay bien aujourd'huy avisé aux façons de faire qu'a tenu ma Dame Pampinée, il me semble les avoir cogneues louables et plaisantes, et par ainsi jusques à ce que par trop grande continuation, ou pour autre occasion, elles soient devenues ennuyeuses, je suis d'opinion de ne les changer point. Continuans doncques Tordre que nous avons desjàxromi i3
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mencé à faire, nous nous lèverons d'icy et nous en irons un peu à Tesbat, et quand le Soleil se vouldra coucher nous souperons à la frescheur, et après quelques chansonnettes et autres passetemps, ce sera bien faict de nous en aller dormir. Au matin à la frescheur nous nous lèverons, et nous en irons semblablement à Tesbat en quelque lieu, comme à chacun viendra plus à gré de faire : et ainsi comme aujourd'huy nous avons faict, ainsi à Theure convenable nous viendrons disncr; après nous dancerons^ et quand nous serons levées de dormir nous reviendrons icy, comme nous avons fait aujourd'huy, pour continuer nostre passetemps encommencé de compter des nouvelles : auquel consiste (comme il me semble) grand plaisir, et pareillement utilité. Il est vray que ce que ma Dame Pampinée ne peut faire pour avoir esté tard esleue au gouvernement, je le vueil commencer à faire : c*est à sçavoir restraindre à quelque matière ce dequoy nous devrons deviser, et le vous faire entendre devant : affin que chacun aye loysir Âe pouvoir penser à quelque belle nouvelle sur le propos qui sera donné, lequel, s'il vous vient à plaisir, sera cestuy-cy. Que^ comme ainsi soit que depuis le commencement du monde les hommes ayent esté conduitz de la fortune par divers cas et accidens^ et seront jusques à la fin, chacun doive sur cecy compter sa nouvelle de quelqu'un, qui par divers accidens de la fortune en
soit sorty à heureuse fin oultre son espérance. »
Les Dames, et pareillement les hommes louèrent cest ordre, et promirent de Pensuyvre, fors seulement Dioneo, lequel, après que chacun se fut teu, dist :
— c Ma Dame, je dy comme tous ces autres ont dit, que l'ordre que vous avez donné est très-plaisant et digne d'estre grandement loué : mais je vous requiers de grâce spécialle un don que je vueil m'estre confermé tant que nostre compagnie durera : qui est, que je ne soye point contraint à ceste loy de devoir dire ma nouvelle suyvant le propos qui aura esté donné, si bon ne me semble; mais puisse dire celle qui plus me plaira; et affin qu'on ne pense que je demande ceste grâce comme homme qui n'a point de nouvelles en main, dès maintenant je suis content d'estre toujours le dernier qui dira sa nouvelle. »
La Royne, qui le congnoissoit homme récréatif et de plaisir, se va très-bien adviser que cestuy-cy ne le demandoit, sinon affin que si la compagnie estoit lasse ou faschée de faire des comptes, de la récréer avec quelque nouvelle pour rire : parquoy voulontiers, du consentement des autres, luy octroya ceste grâce, et s'estant lors tous levez s'en allèrent tout bellement parmy les pierres vives et herbes vertes vers un ruisseau d'eau très-claire, qui descendoit d'une l>etite montaigne en une vallée umbragée
de plusieurs arbres, et là toutes deschaussées, et les braz nudz, cheminans par l'eau, commencèrent à prendre divers plaisirs et soûlas entre elles-mesmes ; puis s'approchant Phaure du souper, s'en retournèrent vers le palais, et soupèrent avec grand plaisir. Et après souper ayans faict apporter les instnimens, la Royne commanda qu'on prinst une dance, et que la menant ma Dame Laurette, Emilie chantast une chanson, avec Tayde du luz de Dioneo. Auquel commandement Laurette print incontinent une dance et la mena, chantant Emilie amoureusement la chanson qui s'ensuit :
En ma beauté je pren tant de plaisir,
Que d'autre amour jamais N*essayeray ny n'en auray désir,
En elle voy, quand bien je me regarde,
Le bien qui rend content l'entendement :
Nul cas nouveau,, ou vieil penser n'a garde
De me priver d'un tel contentement :
Quel object donq' ? en quel lieu ? ne comment
Puis~je trouver jamais, Qui me saisist d'autre nouvel désir ?
Si ne fuyt point, ce bien que vueil Choisir, Pour le revoir, et pour me consoler : » Ains se présente à bon gré et plaisir Si souefet doux à sentir, qu'un parler Ne lepeult dire ou penser révéler,
D'aucun mortel jamais.
Qui ne bruslast de semblable désir.
Et moy qui ars et brusle chascune heure, Quand plus les yeux vers luy fiches fay miSj Me donne toute à luy : et là demeure Goustant desjà de ce qu'il m* a promis : Joye plus grande espérant entre amys,
Tellement que jamais On né sentit un semblable désir.
Geste chansonnette achevée, à laquelle ilz avoient tous joyeusement respondu, encores qu'il y en eust qui pensoient bien fort aux parolles d'icelle, et après quelques autres danses finies estant jà passée une partie de la nuict courte, il pleut à la Royne de mettre fin à la première journée, et faisant allumer les flambeaux, elle commanda que chacun s'allast reposer jusques au lendemain matin, ce quMlz firent, se retirans en leurs chambres.