‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 32 sur 84 · III — LE MARIAGE INATTENDU · texte numérisé non relu

III — LE MARIAGE INATTENDU

mit la main sur Testomac, et le commença à taster et manier, ne plus ne moins qu'ont acoustumé de faire les jeunes amoureuses, leur amys par amours :

de quoy Alexandre s'esmerveilla fort, et doubta que paradventure TAbbé, surprins d'amour déshonneste, se mist ainsi à le taster. Laquelle doubte TAbbé ( ou par présumption, ou par quelque acte que faisoit Alexandre) congneut soudainement, et se mit à souzrire; et tout incontinent despouilla une chemise qu'il avoit vestue, et print la main d'Alexandre, et la mettant sur son estomac, luy dist : « Alexandre, jette hors de ton en- » tendement ton penser déshonneste^ et » cherchant icy, congnoy ce que je oa- » che. » Alexandre, ayant mis la main sur l'estomac de l'Abbé, trouva deux petitz tetins rondz, durs, et poliz, ne plus ne moins que s'ilz eussent esté d'yvoire, et quand il les eut trouvez, congnoissant que cestuy-cy estoit femme, l'ayant incontinent embrassée, sans attendre d'estre invité autrement, la voulut baiser, mais elle luy dist : « Avant » que tu t'approches plus près de moy, » entens ce que je te vueil dire : Comme » tu peux congnoistre, je suis femme, et

igO LE DÉCAMÉRON — 11° JOURNÉE

» non homme, et estant partie pucelle » de ma maison, je m'en alloye devers 0 le Pape, à fin qu'il me mariast : mais » quand je t'euz veu Pautre jour, ou que » ce soit de ta bonne fortune, ou de mon » malheur, amour m'embrasa tellement » de toy, qu'il ne fut jamais femme qui » tant aymast homme comme je t'aymc, » et par ce, j'ay délibéré de te prendre à » mary, avant tout autre ; et si tu ne me » veux pour femme, va fen d'icy, et t'en » retourne où tu estois. » Alexandre, combien qu'il ne la congneust, ayant esgard à la compagnie et au train qu'elle avoit, estima qu'elle estoit noble et riche ; et d'autre part il la voyoit très-belle : parquoy, sans y penser trop longuement, respondit que puis qu'il luy plaisoit il l'avoit fort aggréable. Elle lors s'estant levée pour s'asseoir sur le lict devant un petit tableau, où nostre Seigneur estoit en peincture, luy meit un anneau au doigt, et feit qu''il Tépousa. Et après s'estantz entrebrassez ensemble (avec grand plaisir de chacune des parties), s'ébatirent le demourant de celle nuict. Puis, ayants advisé l'ordre et le moyen pour faire leurs besongnes d'oresnavant, Alexandre, ainsi que le jour vint, se leva, et

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