III — LE MARIAGE INATTENDU I9I
quand il fut sorty de la chambre par où il estoit entré, sans que personne sçeutt où il avoit couché, se remeit très-joyeux en chemin avec l'Âbbé et sa compagnie : dont, après plusieurs journées, ilz arrivèrent à Romme. Et quand ilz y eurent demouré quelques jours, TAbbé, avec les deux Chevaliers et Alexandre sans plus, s'en allèrent devers le Pape, et luy ayans faict la révérence qu'ilz dévoient, TAbbé commença à parler ainsi :
« Sainct père (comme vous sçavez » mieux que nul autre), chacun qui veult » bien et honnestement vivre, doit fuyr )) tant qu'il peult toute occasion qui le )) puisse conduire à faire le contraire : » à fin doncques que moy, qui désire » vivre honnestement, le puisse entière* » ment parfaire, je m'en suys fuyc, et » mise en chemin pour venir icy en » rhabit que vous me voyez, avec bonne )) portion des trésors du roy d'Angleterre » mon père, à fin que vostre saincteté » me mariast : d'autant qu'il me vouloit » donner pour femme (moy qui suit » jeune comme vous voyez) au royd'Es- » cosse qui est très-vieil . Vous avisant que » sa vieillesse n'a pas tant esté occasion » de me faire fuyr, comme a esté la peur
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» de commettre (pour la fragilité de ma » jeunesse, si j'eusse esté mariée avec » luy) chose qui fust contre les loix dij» vines, et Thonneur du sang royal de » mon père. Et venant ainsi délibérée, » nostre Seigneur (lequel seul congnoîst » parfaitement ce qui est besoin à un » chacun) me mit devant les yeux par sa » saincte miséricorde (comme je croy) » celuy qu'il luy plaisoit estre mon mary, » qui fut ce jeune gentilhomme » (et monstra Alexandre) « que vous voyez » auprès de moy : l'honnesteté et vap leur duquel sont dignes de quelque » grande dame, tant grande soit-elle, » combien que paradventure la noblesse » de son sang ne soit pas tant excellente » comme est la royale. Je Tay doncques » prins pour mary, et le veux, ne jamais » autre je n'auray, quoy qu'il en doive » sembler à mon père, ou à autniy :
» parquoy la principalle occasion qui » m'a meu de venir icy est ostée ; mais » j'ay bien voulu achever mon voyagç ; » tant pour visiter les sainctz et révé- » rens lieux (desquelz ceste cité est » pleine) et vostre saincteté, comme à » fin que le contract de mariage (faict » seulement en la présence de Dieu en-
in — LE MARIAGE INATTENDU igS
» tre Alexandre et moy), ftist faict apper- 9 tement en la vostre, et conséquemment » des autres hommes. Parquoy je vous » supplie humblement, que ce qu'il a » pieu à Dieu et à moy vous soit aggréa- » ble, et que vous nous donnez vostre » bénédiction ; à fin qu'avec icelle (comme » pour plus grande seureté de celuy du- » quel vous estes vicaire) nous puissions » vivre ensemble à Thonneur de Dieu, » et du vostre, et à la fin bien mourir. » Alexandre s'esmerveilla grandement quand il entendit que sa femme estoit fiUe du roy d'Angleterre, et fut surprins d'une joye esmerveillable : mais beaucoup plus s'esmerveillèrent les deux Chevaliers, qui furent tellement troublez, que s'ilz eussent esté ailleurs qu'en la présence du Pape, ilz eussent outragé Alexandre, et par adventure la dame mesme. De l'autre part le Pape s'esbahit fort de rhabit qu'elle avoit prins, et de son élection : mais congnoissant qu'on ne pouvoit deffaire ce qui estoit faict, il voulut bien satisfaire à sa prière. Et premièrement ayant consolé les deux Chevaliers, et remis en bonne paix avec la Dame et avec Alexandre, donna ordre à ce qui se devoit faire. Puys quand le
194 LE DÉCAIféRON — II® JOURNÉE
jour qu'il ordonna fut venu, il fît venir la Dame vestue d'habîtz royaux devant tous les cardinaux, et plusieurs autres grans personnages qui estoient venuz à un grand festin qu'il avoit faict préparer exprès, laquelle Dame sembloit tant belle, et si plaisante à vcoir, que non sans mérite elle estoit louée et prisée d'un chacun.. Aussi fut Alexandre, lequel grandement honoré des deux Chevaliers, estoit vestu très-richement en apparence, et contenance non point d'un homme qui auroit preste à usure, mais plustost royalle. Et là le Pape fit solennellement célébrer de nouveau les espousailles. Et après que les nopces belles et magnifieques furent faictes, il leur donna congé^^ avec sa bénédiction.
Ce faict, Alexandre, et pareillement la Dame, partans de Romme voulurent venir à Florence, où le bruit avoit desjà fait sçavoir ceste nouvelle ; et là receuz des citoyens avec très-grand honneur, la Dame fit délivrer de prison les trois frères, ayant premièrement faict payer tout ce qu'ilz dévoient, et furent eux et leurs femmes remis en leurs héritages et possessions. Puis partans de Florence, Alexandre et sa femme, avec la bonne
III — LE MARIAGE INATTENDU igS
grâce et la bienveillance de tous, et emmenant avecques eux Âgolant, Tun de ses oncles, ilz arrivèrent à Paris, où ilz furent honorablement receuz du Roy de France : et de là les deux Chevaliers s'en allèrent en Angleterre : qui firent tant avec leur Roy qu'ilz remirent en sa bonne grâce sa fille : et y mirent son gendre, lesquelz il receut depuis avecques grande joye: et bien tost après il fit sondict gendre Chevalier en très grand honneur : et luy donna la conté de Cornoaille. Si fiit Alexandre de tant grand esprit qu'il pacifia le filz avec le père, dont s'ensuyvit un très grand bien au royaume, et en acquist Tamour et la grâce de tout le peuple. Et Agolant son oncle recouvra entièrement tout ce qui leur estoit deu en Angleterre, et s'en retourna riche à Florence : l'ayant premièrement le conte Alexandre faict Chevalier. Le Conte vesquit depuis heureusement avec sa femme. Et selon qu'aucuns veulent dire, il conquist tant par son bon sens et vaillance, qu'avec l'ayde de son beau père, le royaume d'Escosse, et en fut coronné Roy.
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Latr^'DOLFE 'H^VFFOLO,
estant apauvry, devint corsaire, et prinapar des Genevois, fui mis en faits : d'où tovtetfois il se sauva sur une petite caisse pleine de très-riches bagues, et fut porté en Gwfe, au il fut receu par une bonne femme, puis s'en retourna riche en sa maison.
NOUVELLE IV
A Dame Laurette ettoit aHÏM prïs ma Dame Pampinée, laquelle, voyant qu'elle «voit triumphammsnt acheva m nouvelle, commença uns at< tendre autre chose, à parler
en ceste manière :
Gracieuses Dames, on ne sçauroil veoir (Selon mon jugement) un plus grand acte
IV — LANDOLFE RUFFOLO 1 97
de fortune, que de voir eslever en estât royal celuy qui estoit au plus profond de pauvreté, comme la nouvelle de ma Dame Pampinée nous a monstre estre advenu à son Alexandre. Et pour ce qu'il conviendra à quiconques devisera d'oresenavant sur la matière proposée qu'il ne sorte aucunement des termes d'icelle, je n'auray point de honte de dire une nouvelle, laquelle, combien qu'elle contienne en soy plus grans malheurs que la précédente, n'aura portant si noble et magnifique yssue. Et pour ce sçay-je bien qu'ayant regard à celle-là, ceste-cy ne sera escoutée si songneusement ; mais ne pouvant y faire autre chose, je seray excusée.
L'on croit que le long de la marine de Regge à Gaiette soit quasi la plus délectable partie d'Italie : en laquelle, assez près de Salerne, est une coste regardant sur la mer, que les habitans appellent la coste de Malfy, pleine de petites villes, de jardins, de fontaines, et d'hommes riches, et traâicquans en marchandises autant que gens qu'on sai* che : entre lesquelles villes en y a une, appelée Ravel, en laquelle (encores que
■i^idN
lyS LE DÉCAMÉRON — 11° JOURNÉE
aujourd'huy il y ayt de riches gens) il y en eut n'aguères un qui fut très-riche, nomme Landolfe RufTolo ; lequel ne se contentant de ses richesses, désirant de les multiplier au double, fut en danger de se perdre soy-mesmes avec sesdites richesses.
Cestuy-cy doncques (comme les marchans ont acoustumé de faire) , après qu'il eut advisé à son faict, achepta un fort grand navire, et le chargea tout de diverses marchandises appartenans à luy seul, et s'en alla avec icelles en l'isle de Cypre : là où il trouva que, oultre la marchandise qu'il avoit porté, plusieurs autres vaisseaux y estoyent arrivez, tous chargez de mesme : au moyen de quoy il luy convint, non seulement faire grand marché de ce qu'il avoit porté, mais aussi il fut contrainct (s'il vouloit despecher la marchandise] de la donner comme pour néant, dont il cuyda estre destruict. Parquoy, portant un grand ennuy en soymesmes de cette perte, ne sçachant que y faire, et se voyant en si peu de temps de très-riche estre devenu quasi pauvre, il pensa de mourir, ou de se récompenser sur autruy de ses pertes, afïin qu'il ne retournast pauvre au lieu d'où il estoit
IV — LANDOLFE RUFFOLO I99
party riche. Et ayant trouvé marchant qui achepta son grand navire, il achepta, de l'argent qu'il en eut, et de celuy qu'il avoit tiré de la marchandise qu'il avoit vendue, un vaisseau légier, propre pour faire le mestier de Corsaire : lequel il arma et équippa très-bien de toutes choses nécessaires pour un tel effect ; puis s'adonna à faire sien le bien d'autruy : et mesmenient courut, et pilla fort sur les Turcqs : auquel estât la fortune luy fut beaucoup plus favorable qu'elle n'avoit esté en la marchandise ; tellement que en un an il pilla et print tant de fustes de Turcqs qu'il se trouva avoir recouvré, non seulement ce qu'il avoit perdu en marchandise, mais aussi l'avoir redoublé de beaucoup. Pour laquelle chose, quand il se sentit chastié du dueil de la première perte, congnoissant qu'il avoit assez de bien pour ne retourner à la deuxième, il remonstra à soy-mesme, que ce qu'il avoit luy devoit suffire, sans en désirer d'avantage : parquoy il délibéra de s'en retourner bien tost à sa maison avec son gain. Et ayant encor peur de la perte qu'il avoit faicte en traficquant sa marchandise, il ne se soucia guères d'y remployer autrement ses deniers : mais en
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ce vaisseau légier (avec lequel il les avoit gaignez) ayant donné des rames en Teaue, se meit en chemin pour retourner chez soy; et estant desjà parvenu en la grande mer, et s'estant levé, la nuict, un merveilleux vent (qui non seullement cstoit contraire à son chemin , mais encore enfloit la mer, laquelle son petit vaisseau n'eust pu endurer) il se retira vistement (attendant meilleur vent) en un petit port de mer, que faisoit une petite isle, qui le couvroit de ce vent. Auquel port arrivèrent à grande peine tantost après, pour éviter ce que Landolfe avoit fuy, deux grandes carraques de Genevois, qui venoient de Constantinoble. Les gens desquelles, après qu'ils eurent veu ce petit vaisseau, et luy ayantz fermé le passage de se pouvoir saulver, entendantz à qui il estoit, et le congnoissantz très-riche par renommée, se délibérèrent (comme gens naturellement amateurs de deniers, et ravissans) de ravoir ; et ayans mis à terre partie de leurs gens, avec arbalestes, et bien armez, ilz feirent aller en un lieu d'où ilz gardoyent que personne ne pouvoit descendre du petit vaisseau , s'il ne vouloit estre affolé de traitz, et de flèches : puis
IV — LAXDOLFC RUFFOLO 20I
se £usaatz tirer dedans les esquifs, et outre œ aydez de la mer, s'approchèrent du petit vaisseau de Landol£e, lequel ilz prinrent bien tost, et sans trop de peine, à main sauve, avec toute la churnie, sans en perdre un seul homme. Et £êdsant2 monter Landol£e sur Tune de leurs carraques, et prins tout ce qui estoit dedans son petit vaisseau, ils le meirent à fons, et retindrent sa personne, ne luy laissans sur son doz, fors seulement un petit haubergeon.
Le jour ensuyvant, s'estant changé le vent, les carraques venans vers Ponant, firent voile, et tout ce jour navigèrent heureusement en leur voyage ; mais â l'entrée de la nuict il se leva un vent tempestueux, lequel, faisant enfler la mer, sépara les deux carraques Tune de l'autre ; et par la force de ce vent, advint que celle sur laquelle estoit ce paovre et misérable Landolfe, alla frapper avec grande impétuosité, au dessus de Tlsle de Céphalonie, en un gravier : et tout ainsi que qui donneroit d'un voyrre contre une muraille, la carraque s'ouvrit,* et se meit en pièces ; dont les misérables dolentz qui estoient dessus, estant detjk la mer toute couverte de marchandises,
de caisses, et d'aiz, qui fiottoyent dessus (ainsi qu'il avient souvent en telz accidens), et, quelque obscure que fust la nuict et la mer grosse et enflée, nageans ceux qui sçavoient nager, commencèrent à se prendre aux choses qui par fortune se présentoient devant eux. Entre lesquelz le misérable Landolfe eut peur de la mort, la voyant devant soy : combien que le jour précédent il Teust souhaitée par plusieurs fois et désirée, plus tost que de retourner en sa maison, ainsi paovre comme il se voyoit : et luy estant advenu un aiz comme aux autres, il se print à iceluy, espérant que par adventure nostre Seigneur (lui délayant de se noyer) luy envoyast quelque ayde pour eschapper. Et estant à chevauchons sur Taiz, le mieux qu'il pouvoit, se voyant poulsé de la mer, et du vent, maintenant en ça, et tan tost en là, il se soustint jusques à ce qu'il fut jour clair : ayant aperceu lequel, et regardant autour de soy, il ne voyoit autre chose que nuées, et mer, et une caisse : laquelle flottant sur les ondes de la mer, s'approchoit (quelque fois) si fort de luy qu'il en avoit grande paour, craignant, que par adventure elle le heurtast^ de sorte qu'elle luy
IV — LANDOLFE RUFFOLO 2o3
feist ennuy; et tousjours quand elle venoit près de luy il la repoussoit tant qu'il pouvoit, avec la main, combien qu'il ne luy fust demourë grande force. Mais, en quelque sorte que le faict allast, advint que se levant en un instant en Taer un tourbillon de vent, il frappa en la mer, et donna contre ceste caisse, et la caisse contre Paiz, sur lequel estoit Landolfe : lequel à ce moyen renversé, ayant par force abandonné Taiz, s'en alla à fons soubz les ondes , et puis retourna au dessus, nageant plus de peur que de force ; et vit que Taiz estoit fort eslongné de luy : parquoy, craignant de ne pouvoir parvenir jusques à iceluy, il s'aprocha de la caisse qui lui estoit assez prochaine : et ayant mis Testomach sur le couvercle d'icelle, la faisoit aller droit du mieux qu'il pouvoit, avecques les braz.
Et en ceste manière agité de la mer ores en çà, et tantost en là, sans manger (comme celuy qui n'avoit dequoy) et beuvant plus qu'il n'eust voulu, demoura tout ce jour et .la nuict ensuyvant sans sçavoir où il estoit, ne veoir autre chose que la mer.
Le lendemain, par la volonté de Dieu ou par la force du vent, Landolfe (qui
estoit devenu presque une esponge) tenant fort avec les deux mains les bords de la caisse (comme nous voyons faire à ceux qui craignent se noyer quand ilz prennent quelque chose), parvint à la rive de Tlsle de Gurfe, là où par fortune une paovre femmelette escuroit ses escuelles avec du sablon et de Peau sallée, et les faisoit belles : laquelle, comme elle vit cestuy-cy s'approcher d'elle, ne congnoissant en luy aucune forme d*homme, elle en eut peur : et en criant se retira arrière. Luy ne pouvoit parler, et voyoit bien peu : parquoy il ne luy dist mot. Toutesfois, le chassant tous) ours la mer vers la terre, la femme congneut la forme de la caisse ; puis, regardant plus subtillement et voyant de plus près, congneut premièrement les bras estenduz sur la caisse : et après, appercevant la face, s'ymagina devoir estre ce que c'estoit : parquoy, meue de compassion, elle entra un peu dedans la mer qui desjà estoit tranquille, et l'ayant prins par les cheveux, le tira avec la caisse en terre, et là avec grand' peine luy desvelopa ses mains de la caisse, qu'elle chargea sur la teste d'une petite fille qui estoit avec elle; puis le porta (comme un petit enfant)
IV — LANDOLFE RUFFOLO 205
en la ville, et l'ayant mis dedans unes estuves, elle le frotta et lava tant avec de l'eau chaude, qu'elle luy feit revenir la chaleur et aucunes des forces perdues. Et quand il sembla à la bonne femme qu^il estoit temps de le faire sortir des estuves, elle l'en retira; puis après le traicta et réconforta avec un peu de bon vin, et quelques confitures : et comme mieux luy fut possible elle le tint tant, que quand il eut recouvré ses forces, il congneut là où il estoit. Parquoy la bonne femme pensa luy devoir rendre sa caisse, qu'elle luy avoit sauvée, et luy dire que désormais il prochassast son adventure ; et ainsi le feit-elle.
Luy (encor qu'il ne se souvinst de la caisse] la print toutesfois quand la bonne femme la luy présenta : pensant qu'elle ne pouvoit si peu valoir qu'elle ne le nourrist pour quelques jours; mais la trouvant fort légère, il n'y eut guères d'espérance. Néantmoins (n'estant la bonne femme en son logis) il l'ouvrit par force pour veoir ce qu'il y avoit dedans, et trouva en icelle plusieurs pierres précieuses mises en œuvre, et hors œuvre, desquelles il avoit quelque congnoissance; et les voyant et congnoissant
estre de grand valeur (louant Dieu qui encor ne Ta voit voulu abandonner) se réconforta tout. Mais comme celuy qui en peu de temps avoit esté agité cruellement par deux fois et tourmenté de la fortune, craignant la troisième, pensa qu'il luy convenoit user de grande eautelle pour pouvoir conduire ses choses asseurément jusques en sa maison : parquoy, ayant enveloppé lesdites pierreries en certains meschans drappeaux lé mieux qu'il peut, il dist à la bonne femme qu'il n'a voit plus besoing de caisse, mais, s'il luy plaisoit luy donner un sac, qu'elle gardast ladicte caisse : ce que la bonne femme feit volontiers; et Landolfe luy rendit les plus grandes grâces qu'il peut du bienfaict receu d'elle. Et mettant son sac sur son col, il print congé d'elle, et monta sur une barque qui le passa à Brindes, et de là, de marée en marée, il se conduisit jusques à Trany, là où il trouva des marchans de draps de soye de sa ville qui le revestirent comme pour l'amour de Dieu, après qu'il leur eut compté toutes ses fortunes, fors que de la caisse : et si luy prestèrent un cheval, et luy baillèrent compagnie qui le conduisit jusques à Ravel, où il disoit qu'il
IV — LANDOLFE RUFFOLO 2O7
vouloit retourner. Et se voyant là à seureté, il remercia Dieu, qui Tavoit conduit jusques-là, et deslia son sachet, visitant tout ce qu'estoit dedans plus à loisir qu'il n'avoit fait la première fois : si trouva qu'il avoit tant de pierres et de telle valeur, que les vendant à pris raisonnable et encore moins, il estoit la moytié plus riche que quand il estoit party de sa maison. Et ayant trouvé moyen de despecher ses bagues, il envoya jusques à Gurfe une bonne somme d'argent à la femme qui Tavoit tiré de la mer, pour récompense du bienfaict que il avoit receu d'elle, et le semblable fit-il à Trany à ceux qui l'avoient revestu, et retint le demourant sans plus vouloir estre meschant, et vesquit honorablement jusques à la fin de ses jours.
estant venu de Pérouse à Naples pour achep^ ter des chevaux, fut en une nuict surprins de trois merveilleux accidens, et de tous il eschappa avec un rubis, et s'en retourna à sa maison,
NOUVELLE V
Comprenant combien il est nécessaire à l'homme, qui va par le monde, d'estre prudent et advisé, et de se garder de l'engin et malice des paillardes.
ES pierres trouvées par Landolfe m'ont faict souvenir (dist ma Dame Fiammette, laquelle devoit compter la sienne) d'une nouvelle ne contenant moins de périlz que celle que ma Dame Laurette a dicte : mais autant différente d'icelle, comme ceux-là advindrent paraventure en plusieurs ans, et
ceux-cy en l'espace d'une seule nuict, ainsi que vous orrez.
Il y eut à Pérouse (comme j'ay autresfois entendu) un jeune homme nommé André de Pierre, maquignon de chevaux, lequel, ayant entendu qu'il y en avoit bon marché à Naples, mit cinq cens escuz d'or en sa bource, et n'ayant jamais esté hors de sa maison, si en alla avecques quelques autres marchans, où il arriva un Dimenche au soir ; et selon l'instruction que luy bailla son hoste, il s'en alla le lendemain matin au marché des chevaux, où il en vit plusieurs, et beaucoup y en eut qui luy pleurent fort, lesquelz il marchanda. Mais ne pouvant acorder du pris de pièce d'iceux, pour monstrer qu'il estoit bien homme pour achepter ce qu'il marchandoit, tiroit souventes fois hors de sa manche (comme un lourdaut peu ad visé), devant tous ceux qui alloient et venoient, ceste bourse pleine d'escuz. Advint qu'une jeune garse Sicilienne très-belle, mais au commandement de quiconques en vouloit et pour petit prix, passa (sans qu'il la vist) auprès de luy, et vit sa bourse. Lors, elle dist soudainement en soy-mesme4 : O^i
pourroit estre mieux que moy si ces escuz-là estoient miens? et passa outre. Or y avoit avec ceste jeune garse une vieille semblablement Sicilienne : laquelle, aussi tost qu'elle vit André, laissant aller la dite garse, courut l'embrasser affectueusement. Ce que voyant icelle garse (sans dire autre chose) commença à Tatendre. André, s'estant retourné vers la vieille et la recongnoissant, luy fit erand' chère ; et luy promettant elle de raller veoir jusques à son logis, sans tenir là trop long propos se partit d'avec André qui s'en retourna marchander des chevaux; mais il n'achepta rien pour celle matinée. La jeune garse, qu'avoit veu premièicment la bourse d'André, et après l'acointance de sa vieille^ pour essayer si elle pourroit trouver aucun moyen d'avoir cest argent ou partie d'iceluy, commença à luy demander cautement qu'estoit cest homme-là, d'où il estoit, qu'il faisoit là, et dequoy elle le cognoissoit: laquelle luy compta aussi particulièrement ce que c'estoit de liiy, comme luy-mesmes eust quasi Met, comme celle qu'avoit demouré longuement en Sicile avec son père, et depuis à Pérouse; pareillement luy compta là
OÙ il s'en retournoit, et la cause pourquoy il estoit venu à Naples. La bonne Damoyselle, informée entièrement de tous les parentz d'André et de leurs noms, fit fondement sur cecy de parvenir à son entente avec une malice subtile, et s'en estant retournée à la maison, elle mit la vieille en besongne pour tout ce jour-là, à fin qu'elle ne peust retourner vers André ; et ayant prins une sienne petite aifettée de garse, qu'elle avoit très-bien endoctrinée à faire ambassades, elle renvoya, sur l'heure de vespres, au logis d'André, où estant arrivée, advint par bonne fortune qu'elle le trouva à l'huys tout seul, et luy demanda s'il sçavoit point où estoit lors un honneste homme de Pérouse qu'on nommoit André de Pierre, qui estoit logé léans: à laquelle il dist que c'estoit luy-mesmes. Lors elle le tira à part, et luy dist : « Mon- » sieur, une gentil-femme de ceste ville » parleroit voulontiers a vous si c'estoit » vostre plaisir. » Ce que oyant André, il mit incontinent cecy en son entendement, et pensa (cuydant estire un bel enfant de sa personne) que ceste femme devoit estre amoureuse de luy, comme si quasi on n'eust sçeu trouver alors un si beau
jeune homme comme luy à Naples ; . et soudainement respondit qu'il estoit tout prest d'y aller, et demanda quand ce seroit, et où la Dame voudrait parler à luy. A qui la chambrière respondit :
— « Quand il vous plaira venir elle vous 9 atend en sa maison. » André sur Theure mesmes, sans en dire aucune chose en son logis, dist : — « Va t'en devant et je te » suivray. » Et le petit morceau de chambrière le conduisit au logis de ceste-cy, laquelle demouroit en une rue appellée Maupertuis, nom qui démonstre assez combien la rue estoit honneste. Mais luy, n'ayant aucune soupçon, ne sachant rien de cecy et pensant aller en un trèshonneste lieu, et à Dame fort précieuse, entra libéralement (la garse devant) en sa maison, et montant en haut par l'escal- ' lier (ayant desjà ceste petite pimbesche apellée sa maistresse et luy cryé, voicy André 1) il vit qu'elle se mit au haut du degré pour Tatendre. Elle estoit encor' fort jeune, de belle taille, et avoit un très-beau visage, vestue et acoustrée assez honorablement ; laquelle, quand André fut près, descendit trois degrez au devant de luy, les braz ouvertz ; et les luy ayant liez à son col, elle fut aucune espace
V — LE ilUBIS 2l3
de temps sans pouvoir dire un seul mot, comme si quasi trop grande amytié l'en eust empeschée; puis en plorant luy baisa le front, et avec une voix à demy rompue dist : « O André mon amy, tu » soys le bien venu ! » Luy s'esmerveillant de si tendres caresses, tout esbahy, respondit : — « Ma Dame, vous soyez la » bien trouvée! » Elle le print après par la main et le mena là-haut en la salle, et d'icelle sans luy dyre autre chose s'en entra en sa chambre : laquelle estoit tgute embasmée de roses, de fleurs d'orangiers, et d'autres bonnes senteurs, là où il vit un très-beau lict bien encourtiné, et plusieurs habillemens sur les perches (comme il s'acoustume en ce païs-là), et beaucoup d'autres fort belles et riches besongnes : pour lesquelles choses luy qui estoit tout neuf, creut fermement qu'elle n'estoit rien moins que grand' Dame. Et s'estans assiz ensemble sur un coffre qui estoit au pied de son lict, elle luy com* mença à dire ainsi : « André, je suis cer- » taine que tu t'esmerveilles des caresses que je te faiz et de mes larmes : comme celuy qui ne me congnois point, et paradventure qui n'as jamais ouy par- » 1er de moy, mais tu orras tantost chose
» qui te fera encores plus esmerveiller, » comme ce sera de te dire que je sois ta » sœur; et t'asseure, puis que nostre » Seigneur m'a faict tant de grâce d'avoir » veu avant que je meure quelqu'un de » mes frères (combien que je désire de les » voir tous), que je ne sçaurois mourir » à heure que je ne soye toute consolée ; » et si paradventure tu n'as encores » jamais entendu cecy, je te le vueil » dire:
» . Pierre, mon père et le tien, demoura » (comme je pense que tu as peu enten- » dre] longtemps à Palerme, là où par » la bonté et gracieuseté qu'estoit en luy, » il y eut et encor y a de ceux qui le » congneurent, qui luy portèrent amytié » grande : mais entre les autres qui Tai- 9 mèrent beaucoup, ma mère (qui fut » gentil-femme, et estoit alors vefve) fut » celle sans point de faute qui plus Taima, . » tellement qu'ayant oublié la peur du 9 père et des frères, et encor' qui plus 9 est de son honneur, s'aprivoisa tant » avecques luy que j'en nasquiz et en » suis sortie telle que tu me vois. Après, » quand l'occasion fut venue à nostre » père de partir de Palerme et s'en re- » tourner à Pérouse, il laissa ma mère
» et moy petite fille, ne jamais depuis (au » moins que j'aye sçeu)* ne se souvint » d'elle ne de moy, dont (s'il n'avoitesté » mon père) je le blasmerois fort, consi- » dérant son ingratitude envers ma mère : » encores que je taise l'amour qu'il me » devoit porter comme à sa fille, venue » non d'une chambrière, ne d'une femme » ville, laquelle sans sçavoir autrement » qu'il estoit, mit en ses mains (meue de » très-loyalle amour) soy et tout ce » qu'elle avoit. Mais quoy, les choses )) mal faictes et de longtemps passées » sont trop plus aysées à reprendre qu'à » amender. La chose alla pourtant ainsi » qu'il me laissa petite fille à Palerme, » là où (quand je fuz creue quasi comme » je suis) ma mère, qu'estoit riche femme, » me donna en mariage à un de la mai- » son des Gergentes, gentil-homme et » homme de bien: lequel, pour l'amour » de ma mère et de moy, retourna de- » mourer à Palerme, et là, comme celuy » qu'estoit bon Guelfe, commença à » mener quelque pratique avec nostre » Roy Charles. Ce qui fut sçeu du Roy » Fédéric d'Arragon, avant que jamais » il la peust mettre à exécution, et cela » fut occasion de l'en faire fiiir de Sicile,
2l6 LE DÉCAMÂRON — II® JOURNÉE
B lors que je cuidoye estre la plus grand' » Dame qui fut jamais en cette Isle. Par- » quoy, ayant prins ce peu de choses que 9 nous peusmes prendre (peu, dis- je, en » esgard au beaucoup que nous avions » et laissé nos maisons et palais, nous » nous en fuismes en ceste ville: là où » nous trouvasmes le Roy Charles si » begnin envers nous, que nous ayant ré- » compensé de partie des pertes que nous » avions faictes pour son service, il nous 9 a donné maison aux champs et à la » ville, et si donne continuellement 9 bonne pension à ton beau frère mon 9 mary, comme tu pourras veoir et con- 9 gnoistre cy-après. Et en ceste manière 9 je suis icy, là où (mon frère mon amy) 9 la mercy Dieu et non la tienne je te 9 voy maintenant. 9
Et cecy dit, Tembrassa de rechef en plorant tendrement, et luy baisa encor une fois le front.
André, oyant ceste fable ainsi dicte par ordre et composée depoinct en poinct par ceste-cy, à laquelle jamais par aucun accident la parolle ne mouroit entre les dentz, ne la langue ne luy fourchoit, et se souvenant estre vray que son père avoit demouré à Palerme, congnoissant
aussi par soy-mesmes la coustume des jeunes gens, lesquelz aiment voulontiers en jeunesse, et voyant les tendres larmes, les embrassemens et honnestes baisers de ceste-cy, tint ce qu'elle disoit pour plus que véritable, et après qu'elle se fut teue il luy respondit :
— « Ma Dame, vous ne devez estre » esbahye si je m'csmerveille de cecy : » par ce qu'en vérité je n'avoye nulle » congnoissance de vous non plus que -4^ 9 si jamais vous n'eussiez esté, soit ou » que mon père n'en parla jamais, ny » de vostre mère aussi, pour quelque » occasion qu'il l'ait faict, ou que s'il » en a parlé il n'est venu à ma notice, ^ » et tant plus me plaist-il d'avoir icy » trouvé une sœur comme moins je » l'espéroye, et que aussi je suis de- ^ » mouré tout seul : et à la Vérité je ne 1 » congnoy homme de si grand estât à » qui vous ne deussiez estre agréable, » non seulement à moy qui ne suis » qu'un petit marchant : mais je vous » prie d'une chose, que vous me faciez )) certain comme vous avez sceu que » j'estoye en ceste ville. » A qui elle respondit : — « Ce matin une paovre » femme qui se tient souvent avec moy
2 1 8 LE DéCAMÉRON — II» JOURNÉE
» me Ta faict sçavx)ir par ce qu'elle a » longuement demouré (comme elle m*a » dict) avec vostre père à Palerme et à » Pérouse, et n'eust esté qu'il me sem- » bloit plus honneste que tu vinsses vers » moy en ta maison que moy vers toy » en celle d^autruy, il y a grand pièce » que )e te fusse allé trouver. » Après ces parolles elle commença à s'enquérir par ordre de tous ses parens, les nommant par leurs propres noms. A laquelle André fit responce de tous, croyant encor' plus par cecy ce qu'il luy estoit moins besoîng de croire.
Or ayant esté leurs propoz et deviz longs et la chaleur du temps grande, elle fit apporter du vin Grec et force confitures, et fist donner à boire à André : lequel voulant après tout cecy partir pour s'en retourner à son logis (par ce qu'il estoit heure de souper), elle ne le voulut souffrir en aucune manière mais ayant faict semblant de se courroucer fort, luy dit : « Hé mon Dieu ! que 9 je congnoy assez clairement combien » tu tiens peu compte de moy : quand 9 je considère que tu es avec une tienne » sœur que tu n'as jamais veue, et en » sa' maison où tu devois descendre
» quand tu vins en ceste ville, et tu en » veux sortir pour aller souper à l'hos- » tellerie! en vérité tu souperas avec moy :
• car encor' que mon mary n'y soit » (dont il me desplait fort), si te sçauray- » je bieii pourtant (comme femme) faire » quelque peu de bonne chère. » A laquelle ne sachant André que luy dire autre chose, respondit : — « Je vous ayme » comme une sœur se doit aymer; mais » si je ne m'en voy, je seray attendu » toute nuict à souper, et leur feray un
• mauvais tour. — Ho, que Dieu soit » loué! » (dist-elle alors). « Si je n'ay » céans par qui envoyer dire' qu'on ne » t'attende point, combien que tu ferais » beaucoup plus grande courtoysiè et » ton devoir d'envoyer dire à tes cortir » pagnons qu'ilz vinsent souper icy, et » après, si tu t'en voulois aller, vous » vous en pourriez aller tous ensemble. » André respondit que de ses compagnons il n'en vouloit point pour ce soir ; mais puisqu'elle vouloit qu'il soupast léans, qu'elle fist de luy ce qu'il luy plairoit. Elle fit alors semblant d'envoyer dire à Thostellerie qu'on ne l'atendist point à souper. Et après plusieurs deviz, s'estans mis à table et serviz abondamment de
220 LE DÉCAMéRON — II* JOURNÉE
plusieurs viandes, elle fit par grande finesse durer ce souper jusques à ce qu'il fiist nuict obscure ; puis quand ilz fiirent levez de table, et qu^ André s'en voulut aller, elle dist qu'elle ne le souffriroit pour rien, par ce que Naples n'estoit ville ou il se falust promener la nuict, et mesmement un estranger; et aussi, que tout ainsi qu'elle avoit envoyé dire qu'on ne l'atendist point à souper, le semblable avoit-elle fait du coucher. André croyant cecy, et prenant plaisir (trompé qu'il estoit de fauce créance) d^estre avec elle, y demoura. Leurs propos et deviz fiirent fort longs après souper, et non sans occasion ; et estant desjà une bonne partie de la nuict coulée, elle, ayant laissé André en sa chambre pour dormir, et un petit garson pour luy monstrer ce qu'il demanderoit (s'il vouloit quelque chose), s'en alla avec ses femmes en une autre chambre.
Or, il faisoit grant chault : au moyen de quoy André se voyant estre demeuré seul, se despouilla soudainement en pourpoint, et tira ses chausses des jambes, qu'il mit au chevet de son lict, et désirant d'aller à ses affaires, demanda à ce garçon où estoient les privez, lequel
luy monstra un huys en Fun des coings de ladicte chambre, et luy-dist : « Allez- » vous-en là-dedans. » André, y estant asseurément entré, il luy avint par fortune de mettre le pied sur un aiz, lequel de Tun des boutz estoit descloué d*avec le soliveau sur lequel il estoit; pour laquelle chose (se levant en hault cest aiz par Fun des boutz) tous deux s'en allèrent en bas : mais Dien Tayma tant qu'il ne se fit aucun mal en tombant, combien que ce fust d'assez hault. Vray est qu'il s'embrena tout de l'ordure dont le lieu estoit plein, lequel lieu (affin que vous entendiez mieux ce que dit est, et ce qui s'en ensuyvit) je vous monstreray comme il estoit. Il y avoit en une petite et estroitte allée (comme nous voyons souvent entre deux maisons) quelques aiz clouez sur deux soliveaux, mis entre Tune maison et Tautre, sur lesquelz estoit le siège des privez, et d^iceux aiz estoit l'un celuy qui tombaavecq' André. Se trouvant doncques ainsi bas au retrait, dolent du cas advenu^ il commença à appeler le garson : mais le garson, ainsi qu'il l'ouyt tomber, tout aussi tost le vint dire à la Dame, laquelle courut i la chambre, et chercha soudainement si les habillemens d'André
222 LE DéCAMÉRON — II> JOURNEE
y estoient point : ayant trouvé lesquels et l'argent aussi, que luy ne se fiant trop follement portoit toujours sur soy, et pour lequel elle avoit tendu son filé en faignant d'estre de Palerme, et fille d'un Pérusin, ne se souciant plus d'iceluy André, alla incontinent fermer Thuys par où il estoit sorty, quand il tomba. André, voyant que le garson ne luy respondoît point, comment à appeller plus fort que devant ; mais tout n'estoit rien. Parquoy se soupçonnant desjà, et commençant trop tard à s'apercevoir de la tromperie, monta sur un petit mur qui cloyoit ce petit retraict de la veue de la rue. Et quand il fut descendu en ladicte rue, s'en alla à Phuys de la maison qu'il recongneut très-bien, et là appella, heurta, et frappa fort et longuement :
mais ce fut en vain, dont il commença à dire en pleurant comme celuy qui voyoit clairement sa desconvenue : — « Hélas, comment en peu de temps î'ay » perdu cinq cens escuz et une sœur ! » et après plusieurs autres parolles commença derechef à frapper à Phuys et à crier. Et tant frappa, et cria si fort, que plusieurs des voysins s'esveillêrent : liesquelz, ne pôuvans endurer cest ennuy,
se levèrent. Et entre autres Tune des servantes de la Dame (faisant semblant d'estre toute sommeillante) se mit à la fenestre, et injurieusement luy dist :
« Qui heurte en bas ? — O » (dist André) «c ne me congnois tu point ? Je suis An- » dré, frère de ma Dame Fleurdelis. » A qui elle respondit : — « Bonhonmié, si » tu as trop beu, va t'en dormir, et tu » reviendras demain ; je ne cpngnoy An- )y dré, et ne sçay quelles folies sont » celles que tu dis : va t'en en la bonne » heure, et nous laisse dormir, s'il te » plaist. -— Comment, » dist André, f( que tu ne sçais ce que je dy ? certes ^i » sçais : mais toutesfois sî'les parentàges » de Sicile sont faitzde telle sorte qu'ilz » s*oublient en si peu de temps, au » moins rendz-moy mes habillemens » que je y ay laissez, et je m'en iray Vou- » lontiers. » Auquel elle en souzriant dist : — <c II me semble, bon homme, » que tu songes. » Et en disant cecy se retira en la chambre, et ferma la fenestre, qui fut chose dont André, desjà très-certain de ses malheurs, fut quasi prest de convertir son courroux ^ri rage, et délibéra de vouloir recouvrer par injures ce qu'il ne pouvôit ravoir par belles paroi-
les. Par quoy ayant prins une grosse pierre, commença de rechef avec trop plus grans coups qu'il n'avoit faict au paravant à frapper contre la porte : ce que oyantz plusieurs des voysins (qui au paravant s'estoient esveillez et levez), croyantz que ce fust quelque fascheux mal plaisant qui dist ces parolles par mocquerie, pour ennuyer celle bonne Dame, se faschans aussi du heurter qu'il faisoit, et s'estans mis aux fenestres, commencèrent à dire tous d'une voix (à la façon des chiens d'une rue qui abayent aux talons d'un autre chien estranger quand il passel : ce Cecy est une » grande vilennie de venir à ceste heure » en la maison des preudes femmes, et » dire ces foUies. Pour Dieu! bon homme, » va t'en, laisse nous dormir s*il te plaist : » et si tu as rien affaire avec elle, tu re- » viendras demain, et ne nous donne D point cest ennuy toute la nuict. » Desquelles parolles se sentant paraventure asseuré, un ruffien de la bonne Dame, qui estoit dedans la maison, lequel André n'avait veu ne ouy, se mit à la fenestre, et avec une voix grosse, horrible et fière, dist : « Qui est là-bas? » André â celle voix leva la teste, et vit un homme,
lequel par ce peu qu'il peut comprendre monstroît que ce devoit estre ua grant claquedent, avec une barbe noire «t espesse au visage ; et comme s'il se fust levé du lict plein de grant sommeil, baisloit et se frotoit les yeux. Auquel André (non sans peur) respoftdit : — « Je » suis frère de la Dame de léans. » Mais cestuy-là n'attendit pas qu'il eust achevé sa responce, ains trop plus rudement que la première fois luy dist : — « Je ne sçay à » quoy je me tien, que je ne vois là-bas » te donner autant de coups de baston, » comme j^ te verray remuer, asne fas- » cheux; et yvrongne que tu dois estre, » qui ne laissera dormir personne ceste » nuict. » Et s'en retourna dedans, et ferma la fenestre.
Aucuns des voisins qui congnoissoiént la condition de cestuy-là, parla ns gracieusement à André, luy dirent : « Pour » Dieu ! bon homme, va-t'en en la bonne » heure, et ne te fay point tuer là, Và- » t'en (te dit-on) pour ton mieux. »
Parquoy André qui se trouva espouvanté de la voix de cestuy-là et de son regard, et aussi e^meu du conseil de ses voisins^ lesquelz padoient (comme il pensoit) en charité, print son chemin pour s'en re-
226 LE DéCAMÉRON — II^* JOURNÉE
tourner à Thostelerie le plus dolent que fUt oncques personne, et désespéré de son argent, par celle voye par où il avoit suivy le jour la chambrilonoej-et se desplaisant à soy-mesmes pour là puanteur qu41 sentoit en soy, désirant de se tourner du costé de la marine pour s'aller laver, se forvoya à main gauche, et se mit à cheminer en hault par la rue appellée la rue Catellanne. Et tirant ainsi vers le hault de la cité, il vit par fortune deux hommes qui venoient contre luy avec une lanterne en la main, pour lesquelz éviter (craignant qu'ilz ne fussent du guet ou autres mauvais garsons) il s'en alla cacher tout bellement en une masure qu'il vit près de luy : mais ceux-cy comme quasi si expressément il2 eussent à aller en ce propre lieu, y entrèrent, là où ayant Tun d'eux deschargé certains ferremens qu'il avoit sur son col, ilz les commencèrent à regarder ensemblement, et sur iceux deviser de plusieurs choses. Mais ce pendant qu'ilz parloient, l'un d'eux dist : « Que veut » dire cecy ? je sens la plus grande puan- » teur qu'il me semble avoir jamais » senty. » Et cecy dict, ayant un peu haulsé la lanterne, il vit le misérable
André. Parquoy tous esbahiz demandèrent : « Qui est là? » André ne sonnoit mot : mais eux s'estans aprochez de luy avec la clarté, luy demandèrent qu'il falsoit là tout barbouillé. Ausquelz André compta entièrement tout ce qui luy estoit avenu. Ceux-cy considérans là où ceste infortune luy pouvoit estre avenue, dirent en eux-mesmes : Cecy véritablement a esté en la maison de Scarabon boutefeu. Et s*estans retournez verg luy, l'un d'iceux luy dist : 1 Bon homme, » encore que tu ayes perdu ton argent, » si dois^tu grandement louer nostre » Seigneur de la fortune qui t'est avenue » d'estre tombé, et que tu n'as peu r'en- » trer en la maison, par ce que si tu » ne fusses tombé, soyes certain que » aussi tost que tu fusses esté endormy, » tu eusses esté tué, et eusses perdu » avec ton argent ta personne. Mais 9 dequoy te sertwl désormais de plorer ? 9 tu aurois aussi tost des estoÛles du 9 ciel, comme tu en sçaurois recouvrer » jamais un denier; bien en pourrois-tu » estre tué si cestuy-là entend que tu en » parles jamais. » Et ceçy dit s'estans un peu conseillez, ilz luy dirent :
« Escoute, il nous est prins compassion
» de toy, et par ainsi si tu veux estre de a notre compagnie pour faire quelque » chose que nous avons entreprins, il » nous semble que nous sommes tous H certains qu'il t'en aviendra à ta part, » la valeur de trop plus que tu n'as n perdu. » André 9 comme désespéré, respondit qu'il estoit tout prest.
Or avoit-on ce propre jour enterré un Archcvesque de Naplcs, nommé messire Philippes Mynutolo, avec de trèsriches liabillemens, et un rubiz, en son doigt, qui valoit plus de cinq cens ducate d'or, lequel ccux-cy vouloient aller despouiller, et ainsi le firent croire à André. Lequel, plus couvoiteux que avisé, se mit en chemin avec eux, et allans vers la grand'église, et André puant très-fort, Tun d'eux dist : « Ne sçaurions-nous » trouver moyen que cestuy-cy se lavast » un peu ou que ce soit, affin qu'il ne » puyst si désespérément ? — Ou y trèsi> bien, » respondit l'autre, « nous som« » mes icy près d'un puy, auquel a tousi> jours de coustume d'estre la poulie et j» un grant seau : allons-nous-en là, et » nous le laverons soudainement. »
Quand ilz furent à ce puy, ilz trouvèrent que la corde y estoit bien, mais
y — LE RUBIS 229
l'on en avoit osté le seau : parquoy Hz îUbérèrent ensemble de le lyer à la >rde, et le dévaller au puy, affin qu'il
lavast au bas, et quand il seroit lavé l'il branlast la corde, et eux le reonteroieht en hault ; et ainsi le firent, ais il avint que l'ayant ceux-cy délié, aucuns du g^et (lesquelz tant pour
chault qu'il faisoit, aussi qu'ilz suydent quelcun) ayant soif, s'en venoient ce puy pour boire, et les apercevantz s deux ils commencèrent incontinent s'enfuyr. Ceux du guet qui venoient
pour boire ne les apperceurent, et tant André au fons du puy des] à tout ré qui remua la corde, et ceux du et s'estans assiz, et mis bas leurs pais, armes, et sayes, commencèrent à er la corde, croyans que le seau plein lau y fust attaché. Quand André se
près du bord du puy, ayant abannné la corde, il se jetta avec la main : ledit bord : ce que voyant .6eux-cy, -peins soudainement de peur, sans eautre«hose, îlz laschèrent ceste corde,
commencèrent tant qu'ilz peurent à t; dont André s'csmervetllà fort, et
ne sef fust bien tenu il fuist tombé aU' is, non paradventure sans son très-
230 LE DéCAldERON — Il« JOURN^K
grand dommage ou bien sans la mort.
Toutcsfois estant sorty et ayant trouvé | ces armes qu'il sçavoit bien que ses ! compagnons n'avoient point aportées, j il commença encor' plus à s'esmerveil- I 1er : mais craignant et ne sachant que c'estoit, se plaignant de sa fortune, sans toucher â aucune chose délibéra de partir de là, et s*en allant sans sçavoir où, il rencontra ses deux compagnons qui venoient pour le tirer du puy : et quand ilz le virent, s'esmerveillans fort, luy demandèrent qui Ten avoit tiré.
André leur respondit qu'il n'en sçavoit rien, et leur compta par ordre comment cela estoit advenu, et ce qu'il avoit trouvé hors du puy; dequoy s'aperce^vans ceux-cy, ilz luy comptèrent en riant pourquoy ilz s'en estoient fuyx, et qui avoient esté ceux qui Tavoient tiré du puy; et sans plus de parolles, estant déjà mynuict, s'en allèrent à la grande église, où ilz entrèrent assez facilement, et allèrent à la sépulture qui estoit de marbre et fort grande, et avec leurs ferremens soubzlevèrent tellement le couvercle (encor' qu'il fust très-pesant) qu'un homme y pouvoit entrer, et Tapuyèrent : puis cecy faict, l'un d'eux
commença à dire : « Qui entrera de- » dans? » Auquel l'autre respondit : — « Ce ne sera pas moy.— Ne moy aussi, » dist cestuy-là, « mais qu' André y entre. »— Je n'en feray rien, » dist André.
Lors ceux-cy se retournèrent vers luy, et luy dirent : — « Comment, tu n'y i> entreras point? par la foy de Dieu, si » tu n'y entres, nous te donnerons tant » de coups de l'une de ces barres de fer » sur la teste, que nous te coucherons » mort par terre. » André, craignant qu'ilz ne fissent ce qu'ilz disoient, y entra, et en y entrant pensa en soymesmes : Ccux-cy me font entrer icy pour me tromper : par oe que quand fc leur auray tout baillé, ce pendant que je travailleray pour sortir, ilz s'en iront faire leurs besongnes, et je demoureray sans aucune chose. Et par ainsi il s'avisa de se faire sa part soy-mesmes, avant qu'il fust tiré; et ayant souvc^ nance de l'anneau précieux dont il leur avoit ouy parler, aussi tost qu'il fut descendu dedans, il le tira du doigt de monsieur TArchevesque, et le serra à soy. Et après, ayant prins la crosse, la rnitre, et les gandz, et l'ayant despouillé ju*ques à la chemise, leur bailla tout cela,
232 LE DéCAIléRON — II® JOURNÉE
disant qu'il n'y avoit autre chose.
Ceux-cy, affermans que l'anneau y devoit estre, luy dirent qu'il cherchast par tout; mais luy respondit qu'il ne le trouvoit point, et faisant semblant de le chercher, les fit ainsi un peu attendre. Eux qui d'autre part estaient malicieux comme luy, disantz tousjours qu'il cherchast bien, ostèrent, quand bon leur sembla, l'apuy qui soustenoit le couvercle de la sépulture, et s'en fuyans le laissèrent enfermé dedans : ce que sentant André, chacun peut penser qu'il devint.
Lors il essaya plusieurs fois, avec la teste, et avec les espaules, s'il pourroit haulser le couvercle : mais il se travailloit en vain. Parquoy, vaincu de griefve douleur, tomba tout esvanouy sur le corps mort de l'Archevesque, et qui les eust veu alors tous deux, mal aysément eust-il peu congnoistre lequel estoit plus mort, ou l'Archevesque ou luy. Mais après qu'il fut revenu en soy, il commença à plorer très-amèrement, se voyant là venir sans aucun doute à l'une de deux fins : ou bien qu'il mourroit en celle sépulture, de faim et de puanteur, entre les vers du corps mort, si quelques-uns
n'y venoient pour l'ouvrir, ou que si aucuns y venoient, le trôuvans dedans, il seroit pendu comme un larron. Et en telz pensementz estant ainsi très-fort dolent, il ouyt aller par l'église quelques gens et plusieurs personnes, lesquelz, comme il pensoit, alloient cherchans de faire ce que luy et ses compagnons avoient desjà faict, dont la peur luy creut grandement : mais après que ceux-cy eurent ouvert la sépulture et appuyée, ilz entrèrent en question, lequel d'eux y devroit entrer, et n'y avoit aucun qui le voulust faire. A la fin, après longue contention, un prestre dist : « Quelle peur avez-vous? pensez- » vous quUl vous rnange ? les mortz ne » mangent jamais les hommes, je suis » content d'y entrer, moy. » Et cécy dit, ayant mis Testomach sur le bord de la sépulture, tourna la teste dehors, et mit les jambes devant pour se laisser couler dedans. André, voyant cecy, s'estant levé debout print le prestre par Tune des jambes, et fist semblant de le vouloir tirer en bas, ce que sentant le prestre il s'escria très-fort, et soudainement se jetta hors de la sépulture : dont les autres tous espouvantez, la laissantz
ouverte, commencèrent à fuyr ne plus ne moins que s'ilz eussent eu cent diables à la queue qui les eussent poursuyviz : ce que voyant André (joyeux plus qu'il n'espéroit) se jetta subitement dehors, et sortit de Téglise par le chemin qu'il y estoit entré. Et s'aprochant desjà le jour, s'en allant, avec cest anneau au doigt, à l'aventure, il arriva à la marine, et de là gaigna son logis : là où il trouva ses compagnons et l'hoste, qui avoient esté toute la nuict en pensement de luy.
Ausquelz ayant racompté ce qui luy estoit avenu, Thoste fut d'avis qu'il s'en deust partir de Naples; ce qu'il feit incontinent, et s'en retourna à Pérouse :
ayant employé ses cinq cens ducatz en un anneau, là où il estoit allé pour achepter des chevaulx.
éWe* 1>aifME 'B'K.nOLLE
Carmehola flit trouvée en une laU avecques deux chevreux, ayant perdu deux tiens filj, et s'en alla en Lunigiane : là où l'un des- Jlctj deux fils se meit pour serviteur avec le seigneur d'elle, et fui trouvé couché avec la fille de «m maistre, qui pour ceste cause le feit mettre «n pritoH. Puys, quand le pays de Sicile se rebella contre le Roy Chartes, ledict filf fut reanigneu de sa mère, et espouta la fille de ton maistre. Et son frère fut retrouvé; puis Kms ensemble retournèrent en grand estât et crédit.
NOUVELLE VI
AdmoDctUnl l'homnic de ne w mefflcr )iauls de l'aide de Dien; qutnd 11 fartune Iny nt cod-
=1 u Dame», et pareillement les bommei avoyent beaucoup rit âe» «cddcns de Andrf ncompiez pir'fflm Dame FitmmetW, qiûnd mo-Dùnê Emilie, voyant que U nouvelle
estoit achevée, commença par le commandement de la Royne à dire ainsi :
Les mutations diverses de la fortune sont choses griefves et ennuyeuses : desquelles, par ce qu'à chacune fois qu'on en parie, autant de fois est-ce un resveillement à noz entendemens qui facilement s'endorment en leurs flateries, je suis d'opinion que Tescouter quand on en parle, ne doit jamais desplaire, soit à gens heureux ou malheureux :
d'autant qu'il rend avisez les premiers, et console les secondz. Et par ainsi, combien qu'il en ait esté dict de grandes choses par cy-devant, j'entendz de racompter toutesfois une nouvelle non moins véritable que pitoyable : laquelle, encor qu'elle ait eu heureuse fin, néantmoins l'amertume fut telle et si grande, que à peine puis-je croire que jamais par joye survenante elle se soit radoucie.
Très-chères Dames, vous devez scavoir qu'après la mort de Fédéric deuxiesme empereur, un nommé Manfredy fut couronné roy de Sicile : auprès duquel demoura en grand estât et authorité un
gentilhomme Néapolitain nommé Henryet Capece : lequel avoit à femme une belle gentilfemme pareillement Néapolitaine, aj^ellée ma Dame Britolle Carrachola. Lequel Henryet avoit le gouvernement dudit royaume de Sicile, et sçachant que le roy Charles premier avoit gaigné la bataille à Bén^vent et tué le roy Manfredy, et que tout le royaume se révoltoit à sa dévotion, luy, ayant peu de seureté de la courte foy des Siciliens et ne voulant devenir subject de Tennemy de son seigneur, s'aprestoit de s'en fuyr : mais estant cecy congneu des Siciliens, luy et plusieurs autres amys et serviteurs du roy Manfredy, furent baillez soudainement au roy Charles, et incontinent après, la vraye possession et jouissance de tout le royaume. Ma Dame Britolle ne sçachant, en si grande mutation des choses, qu'estoit devenu son mary, et tous] ours craignant ce qui en estoit avenu, par crainte de honte monta ayant laissé et abandonné tout son bien, , sur une petite barque, avec un sien filz, aagé paraventure de huîct ans, nommé Geoffroy, enceinte d'un autre, et s'enfuyt à Lypary : où elle enfanta un autre filz, qu^eQe nomma le deschassé; et
238 LE DÉCAMÉRON -— 11*' JOURNIÊE
ayant prins une nourrice, se meit avec eux tous sur un petit vaisseau pour s'en retourner à Napies vers ses parens.
Mais il en avint autrement qu'elle n'avoit pensé, par ce que par force de vent, le vaisseau qui devoit aller à Napies fut transporté en Tlsle de Ponzo, là où entres en un petit port de mer, ilz commencèrent à attendre le temps propice pour leur voyage. Ma Dame Britolle, descendue comme les autres en risle> et ayant trouvé en icelle un lieu solitaire et à Tescart, se meit illec toute seule à se douloir et pleindre de son maiy; et continuant chacun jour ceste façon de foire, avint qu'elle estant occupée à faire ces doléances, sans ce que aucun marinier ou autre s'en apperceust, il survint une gallère de corsaires qui les print tous à main sauve, et après s'en alla son chemin. Ma Dame Britolle ayant finy les lamentations qu'elle fsdsoit journellement, s'en retourna à la rive de la mer pour veoir ses enfans, comme elle avoit accoustumé de faire ; mais elle n'y trouva personne, dont premièrement elle s'esmerveilla ; puis soudainement (ayant souspeçon de ce qui estoit avenu) ietta ses yeux sur la mer, et veit 1^ gai-
1ère, qui n'estoit encores guères loing, tirant après soy le petit vaisseau. Par laquelle chose elle cogneut parfaitement avoir perdu ses enfans, comme elle avoit faict son mary; et se voyant illec pauvre, seule et abandonnée, sans sçavoir où jamais elle ne pourroit trouver un seul d'eux, appelant le mary et les enfans, tumba sur la rive toute esvanouye. Or n'y avoit-il là personne qui avec eaue froide ou autre remède luy feist revenir ses forces perdues : parquoy les espritz peurent à leur bel ayse aller vacabondz où bon leur sembla ; mais après que les forces qui s'en estoient allées furent retournées avec les larmes au misérable corps, elle appella longuement ses enfans, et les alla fort cherchant par chacune caverne : mais quand elle cogneut que toute sa peine estoit inutile et veit la nuict survenir, espérant et ne sçachant quoy, elle devint aucunement soigneuse de soy-mesme, et partant de la rive s'en retourna en la caverne où elle avoit accoustumé de plorêr et se douloir. ETt après que la nuîct, avec peur et doUléur inestimable, fut passée et le nouveau jour venu, et desjà neuf heures coulées, elle qui n'avoit point spupé le
240 LE d£cam£rON — II* JOURNEE
soir devant, contrainte de faim s'adonna à paistre Therbe, dont elle se repeut comme elle peut; et en plorant se mit en divers pensementz que ce pourroit estre d'elle à Tadvenir. Et ce pendant qu'elle y pensoit, elle veit venir une chevreule qui entra illec près en une caverne, et un peu après en sortit, s'en allant par les boys. Parquoy elle se leva, et entra là d'où estoit sortie ceste beste, où elle veit deux petitz chevreux nez paradventure ce jour mesme, lesquelz luy sembloyent la plus doulce chose du monde et la plus mignonne : et elle n'ayant encore perdu le laict de ses mammelles depuis qu'elle estoit nouvellement accouchée, les print tendrement et leur donna la mammelle : lesquelz, ne refusans ce bien-lâ, tettoyent comme ilz eussent faict leur mère; et dès cette heure en avant ne feirent aucune distinction de leur mère à elle.
Parquoy semblant à ceste gentil femnxe avoir trouvé en ce lieu désert quelque compagnie, elle paissoit l'herbe et beu-. voit de Teaue, plorant autant de fois comme elle se souvenoit de son mary, de ses en£ans, et de sa vie passée ; et délibérant de vivre et mourir là, estoit non
moins privée de la mère que des chevreux.
Au moyen duquel séjour estant devenue la pauvre gentilfemme toute sauvage, avint après plusieurs moys, que par fortune il arriva pareillement au lieu où premièrement elle estoit arrivée, un petit vaisseau de (fertains Pisans, qui y demoura plusieurs jours : auquel vaisseau estoit un gentilhomme nommé Courard, des marquis de Malespine, avec une sienne femme vertueuse et saincte, qui venoient de pèlerinage de tous les sainctz lieux qui sont au royaume de Fouille, et s'en retournoient chez eux : lequel, pour passer mélancholie, se meit un jour avec sa femme et aucuns de ses serviteurs et ses chiens à aller parmi ceste isle, non guères loing du lieu où estoit ma Dame Britolle. Les chiens commencèrent à suyvre les deux chevreux, qui desjà grandeletz s'en alloient paissant : lésquelz , se sentant chassez des chiens, ne fuyrent en nulle autre part qu'en la caverne où estoit ma Dame Britolle : laquelle, voyant cecy^ se leva sur ses pièdz, et ayant prins un baston feit fuyr lesditz chiens. Là survindrent méssirc Courard et sa femme qui suyvoyent
I at
242 LK DéCÀMÉRON — II* JOURNEE
leurs chiens, lesquelz voyant ceste-cy qui estoit devenue noire, maigre et velue, s'esmerveillèrent grandement d*elle, et elle beaucoup plus d'eux : mais, quand (à sa requeste) le gentil homme eut retiré ses chiens arrière, ilz feirent tant après plusieurs prières, qu'ilz lui feirent dirent qui elle estoit et ce qu'elle faîsoit là; laquelle leur déclaira entièrement toute sa qualité, sa desconvenue, et son estrange délibération. Ce qu'oyant le gentil homme, qui avoit congneu fort bien son mary, il ploura de compassion, et se parforça grandement, avec doulces parolles,de la desmouvoir d'une si cruelle délibération : luy offrant de la ramener en sa maison, ou de la tenir avec soy en tel honneur comme si elle estoit sa sœur : et qu'elle y demourast jusques à tant que nostre Seigneur luy envoyast plus joyeuse fortune au devant. Âusquelles ofires ne se voulant ployer la Dame, messîrê Courard luy laissa sa femme, et luy dit qu'elle feist apporter là à manger, et aussi pour ce qu'elle estoit toute dessirée, qu'elle la feist revestir d'aucun^ de ses habillemens : et sur tout, qu'elle feist tant qu'elle l'emmenast avec soy. La gentilfemme demourée là, ayant pre-
mièrement fort ploré avec ma Dame Britolle de ses défortunes, et faict apporter de ses habillemens et viandes, la feit condescendre avec la plus grande peine du monde de les prendre et de manger : et après plusieurs prières (affermant m^ Dame Britolle de ne vouloir jamais aller en lieu où elle fust congneue), la per? suada en fin de s'en devoir venir avec elle à Lunigiane : ensemble les deux chevreux et leur mère, qui estoit ce pendant retournée, et laquelle, non sans grand esmerveillement de la gentilfemme, avoit fait grand feste à ma Dame Britolle.
Par ainsi, après que le bon temps fut venu, ma Dame Britolle monta avec messire Courard et sa femme, sur le vaisseau, et avec eux les deux chevreux et leur mère, et ne sçachant aucun d'entre eux le nom de ma Dame Britolle, elle fut surnommée de tous Chevreule, et avec un bon vent allèrent bien tost jusques à l'entrée de la rivière de la Maigre, où estantz descenduz ilz montèrent en leur chasteau, auquel ma Dame Britolle demoura près la femme de messire Cour rard en habit de deuil comme une sienne Damoyselle, honneste, humble, et obéis-
santé : et ayant tous) ours amour à ses chevreux, et les faisant nourrir.
Les corsaires qui avoient prîns à Ponxo le vaisseau sur lequel ma Dame BritoUe estoit venue , Tayans laissée comme non veue d*eux, s'en allèrent avec les autres qu'ilz prinrent à Gennes; et là, ayans entr^cux les patrons de la galère party leur proye, avint d'aventure en sort, entre autres choses, à un messire Gasparin d'Orye la nourrice de ma dame Britolle et ses deux enfans avec elle : lequel les envoya ensemblement à sa maison pour les y tenir en service comme serfz. Laquelle nourrice, doulente oultre mesure de la perte de sa maistresse, çt de sa misérable fortune, où elle se voyoit estre tumbée avec les deux enfans, pleura longuement; mais, quand elle vit que les larmes n'y servoyent de rien, se sentant serve comme eux, encor* qu'elle fust pauvre femme, toutesfois elle estoit sage et advisée. Parquoy, s'estant premièrement réconfortée au mieux qu'elle peut, et considérant après Tinfortude où ilz estoient parvenus, s'advisa que si les deux enfans estoient congiieuz^ qu'on leur feroît par adventure du desplaisir; partant, espérant que la fortune tost ou
tard se changeroit, et eux pourroyent, s'ilz vivoyent, retourner en leur premier estât, pensa ne descouvrir à personne qui ilz estoyent, si elle ne voyoit le temps disposé ; et disoit à tous ceux qui le luy demandoyent que c'estoyent ses enfans ; et nommoit le plus grand, non pas Geoffroy, ains Jehannot de Procide. Au petit elle ne se soucia guères de luy changer de nom, et avec une grande diligence fit entendre à Geoffroy, pourquoy elle luy avoit changé son nom, et en quel danger il pourroit estre s'il estoit congneu, le luy ramentevant, non pas une fois seulement, mais fort souvent : ce que Tenfant, qui estoit advisé selon l'endoctrinement de la sage nourrice, faisoit parfaictement bien.
Les deux garçons doncques demourèrent mal vestuz et encores pirement chaussez en la maison de messire Gasparin : où ilz furent employez par long temps à tout vil service, avec leur nourrice, qui se comportoit patiemment. Mais Jehannot, aagé desjà de seize ans, ayant plus de cueur qu'il n-appartenoit à un serf, mesprisant la vilité de la cofl^itioii serviie, s'en alla du service dé messire Gasparin, et monta sur lés galléres qui
alloient en Alexandrie; et alla en plusieurs lieux sans en rien se pouvoir avancer. A la fin, trois ou quatre ans par adventure après qu'il fut party d'avec messire Gasparin, estant devenu beau jeune homme et de grande taille, il entendit que son père (qu'il croyoit cstre mort) estoit encor' vivant, mais en captivité, prisonnier du roy Charles : parquoy, comme desespéré de la fortune, il alloit çà et là vacabond, tant qu'il parvint à Lunigiane ; et illec par fortune se mit pour serviteur avec messire Courard Malespine : le servant fort commodément, et à son gré. Et comme ainsi fîist qu'il ne voyoit guères souvent sa mère (laquelle estoit tousjours avec la fenune de messire Courard), il ne la congneut jamais, ne elle luy : tant les avoit l'aage transformez, l'un et l'autre, de ce qu'ilz souloient estre quand ilz se virent la dernière fois.
Estant doncques Jehannot au service de messire Courard, avint qu'une sienne fille qui se nommoit Spine, demourée vefve d'un messire Nicolas dé Grignan, s'en retourna à la maison de son père: laquelle estant fort belle et aymable, jeune d'un peu plus de seize ans, devint
fort amoureuse de Jehannot, et luy d'elle t et très-ferventement furent amoureux Tun de Tautre : laquelle amour ne fut longuement sans effect, et dura plusieurs mois avant que personne s'en apperceust. Parquoy, se tenant trop asseurez, commencèrent à conduyre leurs moyens moins discrètement qu'il n'estoit requis à semblables choses: tellement qu'un jour, allans luy et elle à un boys beau et espais d'arbres, ayantz laissé toute l'autre compagnie ilz y entrèrent les premiers; et leur estait advis avoir beaucoup devancé les autres, se . mirent en un lieu très-plaisant plein d'arbres et de fleurs, et fort couvert, puis commencèrent à prendre l'amoureux plaisir l'un de l'autre. Et jaçoit ce qu'ilz eussent esté desjà ensemble long temps, toutesfois le grand plaisir le leur ayoit faict sembler fort brief, de sorte qu'ilz furent surpris en cecy : premièrement, de la mère d'elle, et après de messire Courard : lequel do- Içnt oultre mesure^ et voyant le cas,, les fit tous deux prendre par. trois siens serviteurs, sans dire le pourquoy, et mener liez en .im sien chaste^u; et tremblant d'ire et de courroux, s'en àlloit délibéré de les faire honteusement mourir. La
24^ LE DlÈCAMéRON — II" JOURNÉE
mère de la fillc« ayant entendu par quelque paroUe de son mary quelle estoit sa délibération contre les coupables, ne le peut comporter. Parquoy, combien qu'elle fust troublée grandement, et ré* putast sa fille digne (pour sa grande faulte) de toute punition cruelle, elle se hasta d'attaindre son mary courroucé : lequel elle commença à prier que son plaisir fust de ne courir si furieusement, pour vouloir devenir en sa vieillesse homicide de sa fille, et souiller ses mains du sang d'un sien serviteur : mais qu'il trouvast autre moyen pour satisfaire à son courroux, comme de les faire mettre en prison, et y endurer et plorer la fiiulte qu'ilz avoient commise. Et tant luy alla disant la saincte Dame ces parolles, et plusieurs autres, qu'elle luy fit changer de courage de les tuer; et commanda seulement qu41z fussent mis séparément en prison bien gardez, avec peu de vivres, et beaucoup de malaise, jusques à tant qu'il en eust autrement délibéré d'eux; et ainsi fut faict.
Quelle fut leur vie, en captivité et en continuelles larmes, et en plus longues abstinences qu'il ne leur eust esté besoing, chacun le peult penser. Demouransdonc-
ques Jehannot et Spine en si dolente vie, et estant desjà un an passé sans que messire Courard se souvinst de leur prison, avint que le roy Pierre d'Arragon, par la menée de messire Jan de Procide, révolta Tlsle de Sicile, et Posta au roy Charles : dont Courard (comme Jubelin qu'il estoit) en fit grande feste. Laquelle sçachant Jehannot par aucun de ceux qui Tavoient en garde, jetta un grand souspir, et dist : a Ha moy, pauvre mal- » heureux qui suis allé mendiant qua- » torze ans par le monde, n'attendant » aucune autre chose que ceste-cy, et » maintenant qu'elle est venue, m'a » trouvé en prison, à fin que jamais » plus je n'espère avoir aucun bienl De » laquelle prison je n'espère jamais sor- » tir, sinon mort. — Et comment?» dist celuy qui le gardoit. « Que te soucies-tu » de ce que font les grans roys? Qu'avois- » tu affaire en Sicile? » A qui Jehannot dist : — a II me semble que le cueur me » fend, quand il me souvient de la charge » que mon père y avoit, car encor* que » je fusse petit garçon, quand je m'en » fuiz, toutesfois si me sôuvient-il bien )> que je l'en vy gouverneur, quand le » roy Manfredy vivoit. » La garde pour-
250 LE DÉCAMÉRON — Il« JOURNÉE
suyvit son propos, luy demandant: — « Et qui fut ton père? — Mon père, » dist Jehannot, a je le puis bien déclarer » maintenant asseurément, puis que je 9 me voy hors du péril que je crain- » gnoye, si je Tcusse descouvert : il fut » appelle (et est encor' s'il vit) Henryet » Capece, et moy j'ay nom Geoffroy, et » non Jehannot ; et ne fay point de doute, » que si j'estoye hors d'icy et que je re- » tournasse en Sicile, que je n'eusse en- » cor* très-grand autorité. »
L'honeste homme de garde, sans s'en informer plus avant, racompta toutcecy le plus tost qu'il eut le loysir à messire Courard: lequel l'ayant entendu (combien qu'il ne monstrast à celuy qui le luy avoit dict de s'en soucier) s'en alla à ma Dame BritoUe, et gracieusement luy demanda si elle avoit eu aucun filz de son mary qu'eust nom Geoffroy. La Dame respondit en plorant, que si le plus grand de ses filz (qu'elle avoit eu) estoit vivant, il auroit ainsi nom, et seroit de l'aage de vingt-deux ans. Messire Courard oyant cecy, pensa que ce devoit estré luy-mesmes ; et luy tomba en l'entendement que si ainsi estoit, il pourroit par un mesme moyen ûdre une grande
miséricorde, et éviter sa honte avec celle de sa fille, la luy donnant en mariage : et par ainsi ayant faict venir secrettement Jehannot, l'examina particulièrement de foute sa vie passée; puis trouvant par très-manifestes indices qu'il estoit véritablement Geoffroy, filz de Henryet Capece, luy dist : « Jehannot, tu sçais c<M|^ » bien grande est Tinjure que tu m^« » faicte, et en ma propre fille, là où te » traictant bien, et amyablement, tu dc- » vois (comme un serviteur doit faire) )) tous) ours chercher et garder mon hon- » neur, et de ce qu'estoit â moy : et en » est plusieurs, lesquelz^ si tu leur eustet » faict ce que tu m'as faict, f eussent faict » mourir honteusement, ce que ma pitié )) n'a peu souffrir. Maintenant, puit que » tu me dys que tu es filz de Gentil- » homme, et de Gentilfemme, je vuell » mettre fin à tes angoisses quand toy- » mesmes vouldras, et te jetter de la » misère et captkité où tu es : et en une » mesme heure réduyre ton honneur et » le mien en son vray entier. Comme tu sçais, ma fille Spine, laquelle tu prins en amytié comme amye (encof' qu'il ne fust convenable à toy ne à elle) est vefve, et son mariage est grand et
252 LE DiaOiÉRON — II« JOURNÉE
» bon : quelles sont ses mœurs et condi-
» lions, tu les sçais, et pareillement tu
9 congnois le père et la mère d'elle : de
» ton estât, pour le présent je n'en dy
» rien. Parquoy, quand tu voudras, je
» suis délibéré que là où elle t'aime
» déshonnestement, qu'elle devienne
.9 Jionnestement ta femme : et que comme
» pion filz tu demeures icy avec moy et
n elle, autant qu'il te plaira. » La prison
avoit matté la chair de Jehannot: mais
elle n'avoit diminué en aucune chose le
cueur noble descendu de son origine, ne
encor' moins la vraye amour qu'il por-
toit à s'amye. Et combien qu'il désirast
ferventement ce que Messire Courard
luy ofifroit, et se veist en sa puissance, il
ne dissimula toutesfois aucunement ce
que la grandeur de son cueur luy amon-
nestoit de devoir dire, et respondit : —
« Monsieur, la convoitise de dominer,
» ne le désir d'avoir argent, ne aucune
» autre ocasion que ce ^it, ne me firent
1) jamais comme traystre commettre au-
» cune insidiation à Pencontre de ce qui
» est à vous : certes j'ay aimé et aime
» vostre fille, et tousjours Taimeray,
» pttr ce que je la réputé digne de mon
» àAûur; et si je bit tvec elle moins
» qu'honnestement (selon Topinion des » mécaniques), je commis le péché que la » jeunesse tient tous jours conjoinct avec » soy , tellement que si on le vouloit oster, » il conviendroit que Ton ostast aussi la » jeunesse : lequel (si les vieux se vou- » loient souvenir d'avoir esté jeunes et » mesurer les fautes d'autruy avec les » leurs et les leurs avec celles d'autruy) » ne seroit trouvé si grand comme vous et » plusieurs autres le font; vous advisant » que je le commis comme amy, et non » comme ennemy. Ce que vous offrez » de vouloir faire, je Tay tousjours désiré ; » et si j'eusse pensé qu'il eust esté oc- » troyé, il y a longtemps que je Teusse » demandé: et d'autant plus l'auray-je » agréable, comme l'espérance en estoit » moindre. Mais si vous n'avez le vou- » loir tel que voz paroUes le démonstrent, » ne me vueillez paistre de vaine espé- » rance : ains faictes-moy remettre en la » prison, et affliger autant qu'il vous » plaira: car autant que j'aimeray Spine, » autant vous aimeray-je tousjours pour » l'amour d'elle, quoy que vous me fa- » ciez, et vous auray tousjours en révé- » rence. »
MessireCourard, ayant ouy cestuy-cy, 1 aa
254 '-^ DÉCAMÉRON — II® JOURNÂK
s'esmerveilla grandement, le tenant pour homme de grand cueur, et réputa son amour très-fervente : dont il Teut plus agréable. Parquoy s'estant levé debout, l'embrassa et le baisa ; et sans plus donner de longueur à Taffaire, commanda que secrettement sa fille fust amenée là. Elle estoit devenue maigre, pasle, et débile en la prison, et ressembloit quasi une autre femme que ce qu'elle souloit estre, et pareillement Jehannot un autre homme : lesquelz, en la présence du père, contractèrent d'un mesme consentement les espousailles, selon nostre coustume. Et quelques jours après (sans que personne sceust aucune chose de ce qu'estoit faict), les ayant fait accommoder de tout ce qui leur estoit besoing, et de plaisir, et luy semblant qu'il estoit temps d'en rendre leurs mères joyeuses, appella sa femme, et ma Dame BritoUe, et leur dist ainsi : « Que » diriez vous, ma I>ame, si je vous fai- » soye reveoir vostre filz aisné, estant » mary de Tune de mes filles ?» A qui ma Dame BritoUe respondit : — « Je ne » vous sçauroye dire autre chose de » cecy, sinon que si je vous pouvoye » estre plus tenue que je suis, d'autant
» plus le seroye-je que vous me rendriez » chose plus chère que je ne suis à moy- » mesmes : et encor' me la rendant en » la façon que vous dictes, vous r'appel- » leriez en moy aucunement mon espé- » rance perdue. » Et en plorant se teut. Alors Messire Courard dist à sa femme : — » Et à toy que t'en sembleroit-il, m'amye, » si je te donnoye un tel gendre? » A qui sa femme respondit : — « Non pas seu- » lement l'un d'eux, qui sont gentilzhom- » mes, mais un belistre (quand il vous » plairoit) me seroit agréable. » Adoncques dist Messire Courard : — « J'espère » vous en rendre dans peu de jours tou- » tes deux joyeuses. » Et voyant desjà les deux jeunes créatures retournées en leur première forme, et les ayant honnorablement faict habiller, il dist à Geoffroy : « Combien te seroit-il agréa- » ble, outre le plaisir que tu as, si tu » voyois icy ta mère? » A qui Geoffroy respondit : — « Je ne puis croire que les » douleurs de ses malheureuses fortunes » rayent laissé tant vivre : mais toutes » fois, si ainsi estoit, ce me seroit un » grand contentement comme celuy qui » penseroye recouvrer encor, par son » conseil, grand' partie de mon bien en
256 LE DÉCAMÉRON — Il« JOURNÉE
» Sicile. » Alors Messire Courard fit venir l'une et Tautre femme, qui firent tous deux une merveilleuse chère à la nouvelle mariée, ne s'esbahyssants pas peu, quelle inspiration avoit conduict Messire Courard à si grande bénignité, que d'avoir marié Jehannot à sa fille.
Lequel ma Dame Britolie (pour les paroUes que Messire Courard luy avoit dict) commença à regarder, et d'une vertu cachée, esveillée en elle, se souvenant des linéatures d'enfance en son filz, sans attendre autre démonstration luy sauta au col les braz ouvertz, et ne luy permirent la trop grande piété et joye maternelle, de pouvoir dire aucune paroUe : ains se fermèrent tellement toutes ses vertuz sensitives, qu'elle tomba quasi morte entre les bras de son filz : lequel, combien qu'il s'esmerveillast fort, ayant souvenance de l'avoir veue plusieurs fois au paravant en ce Chasteau, sans l'avoir recongneue, néantmoins il congneut incontinent l'odeur maternel, et blasmant soy-mesmes de ne s'estre point advisé, la receut entre ses braz, et la baisa en plorant tendrement. Mais après que ma Dame Britolie fut pitoyablement aydée de la femme de Messire Courard,
VI — LES ENFANS RETROUVEZ iSy
et de Spine, et qu'avec eau froide et autres leurs remèdes ilz eurent faict revenir ses forces perdues, elle embrassa de rechef son filz, avec plusieurs larmes, et parolles douces et pleines de piété maternelle, le baisa mille fois, ou plus. Luy aussi la vit, et receut fort révéremment.
Mais après que les honnestes et joyeuses caresses furent réitérées trois ou quatre fois, non sans grande joye et plaisir des assistans, et que Tun et l'autre eut compté tous ses accidens, Messire Courard le fit sçavoir à ses amys, qui eurent grand plaisir de la nouvelle alliance qu'il avoit faicte : puis, ayant ordonné une belle et magnifique feste, Geoffroy lui dist : « Messire Courard, » vous m'avez rendu content de plu- » sieurs choses, et faict long temps » beaucoup d'honneur à ma mère :
» maintenant, à fin qu'il ne reste à faire » aucune chose de ce qui se pourra faire » par vous, je vous prie que vous res- » jouissez, vous ma mère, à ma feste, » et moy de la présence de mon frère, » lequel Messire Gasparin de Orie qui » nous print en Corse (comme je vous » ay desjà dit) tient en sa maison comme
» esclave, et que vous envoyez aussi » quelqu'un en Sicile, lequel s'informe » amplement de Testât du païs, et s'es- » saye de sentir ce qu'il est de Henry et » mon père, s'il est vif, ou mort : et s'il » est vif, en quel estât il est; et quand » il se sera ainsi secrettement informé » de toutes choses, qu'il retourne à » vous. » La requeste de Geoffroy pleut à Messire Courard, et sans y songer d'advantage, envoya de très-sages personnes à Gennes, et en Sicile. Celuy qui alla à Gennes ayant trouvé Messire Gasparin, le pria avecques grand' instance, de la part de Messire Courard, qui luy envoyast le déchassé et la nourrice : luy comptant tout par ordre ce que par Messire Courard avoit esté faict envers Geoffroy et sa mère. Messire Gasparin, oyant cecy, s'esmervcilla fort, et dit : « Il est vray que je feroye pour Messire » Courard toute chose qui luy plaipoit, » pourveu qu'elle fust en ma puissance, » et ay bien en ma maison (quatorze » ans y a] le garçon que vous demandez, a et une sienne mère, que je luy en- » voyeray voulontiers : mais vous luy » direz de ma part qu'il se garde bien » d'avoir esté trop crédulle, ou de croire
» aux fables de Jehannot, lequel se faict » nommer au jourd'huy, comme vous » dictes, Geoffroy, par ce qu'il est trop » plus mauvais garçon qu'il ne pense. » Et cecy dit, ayant receu honorablement cest honneste homme, il fit venir secrètement à soy la nourrice, qu'il examina cautement de ce faict. Laquelle ayant entendu la rébellion du Royaume de Sicile, et sentant qu'Henryet estoit vif, chassa la peur qu'elle avoit eue par le passé, et luy compta tout par ordre : et fit entendre les raisons pourquoy elle avoit tenu les manières qu'elle avoit faict. Messire Gasparin voyant que les propos de la nourrice et celuy de TEmbassadeur de Messire Courard convenoient merveilleusement bien, commença à adjouster foy au parolles : puis, faisant inquisition de ceste besongne par tous moyens comme homme qui estoit très-astut, et trouvant à toute heure plus de choses qui plus luy donnoient d'asseurance, il eut honte du vil traictement qu'il avoit faict au garçon, et le voulant amender, ayant une belle fillette aagée d'unze ans, et congnoissant luy quel homme avoit esté, et estoit Henryet, la lui donna en mariage, avec un grand
26o LE DéCAMÉRON — II« JOURNÉE
dot. Et après en avoir faict une grand' feste, monta sur une galiotte avec le garçon, la fille, TEmbassadeur de Messire Courard et la nourrice, et s'en vint à Lericy, où il fut bien receu de Messire Courard, et s'en alla avec toute sa compagnie en un sien chasteau, non^ guères loing de là où la grand' feste estoit appareillée.
Mais quelle fut la chère de la mère, revoyant son filz, quelle celle de ces deux frères, quelle celle de tous trois à la fidèle nourrice, quelle celle qui fut faicte de tous à Messire Gasparin et à sa fille, et celle de luy à tous, et de tous ensemble avec Messire Courard et sa femme, avec les enfants, et tous leurs amys : il ne seroit possible l'exprimer par parolles, et par ainsi je vous le laisse imaginer. A laquelle feste, à fin qu'elle fust complette, nostre Seigneur, ' très-abondant donneur (quand elle commença) voulut adjouster les joyeuses nouvelles de la vie et du bon estât de Henryet Capece : par ce qu'estant la feste grande, et les femmes et les hommes invitez à table encores au premier service, arriva celuy qu 'estoit allé en Sicile^ et entre autres choses racompta de
Henryet : comme estant détenu en captivité grande par le Roy Charles, quand l'esmotion se leva par la ville contre le Roy, le peuple courut en fureur à la prison, qui tua les Gardes, et Ten tira hors; et comme ennemy capital du Roy Charles fut faict Capitaine général, et suivy pour chasser et tuer les Françoys : au moyen dequoy il estoit venu grandement en la grâce du Roy Pierre, lequel Tavoit remis en tous ses biens et honneurs où il estoit au paravant, avec grande et bonne authorité; adjoustant encor' qu'il l'avoit receu avec grand honneur, et qu'il avoit faict une joye inestimable de sa femme et de son û\z : desquelz il n'avoit jamais sceu, depuis sa prinse, aucunes nouvelles; et outre ce, qu'il envoyoit pour eux une barque légière, avec certains Gentilzhommes qui venoient après lui. Cestuy-cy fut receu et escouté avec une grande joye, et soudainement Messire Courard avec aucuns de ses amys allèrent au devant des Gentilzhommes, qui venoient pour quérir ma Dame BritoUe et Geoffroy, et les receut joyeusement, puis les fit assoir à son banquet qui encor' n'estoit au milieu. La femme de Geoffroy et
tous les autres de la compagnie les virent avec tant de joye, qu'il n'en fut jamais ouïe de semblable. Et eux (devant qu'ilz se missent à table) saluèrent, et remercièrent de la part de Henryet le mieux qu*ilz sceurent, et peurent, Messire Courard et sa femme de Thonneur faict à sa femme et à son filz : offrantz que toute chose qui pourroit estre en la puissance de Henryet, estoit à leur commandement. De là se retournans vers Messire Gasparin (le bénéfice duquel estoit inopiné), asseurèrent estre certains, que quand Henryet sçauroit ce qui avoit esté faict par luy envers le déchassé, que semblables grâces et plus grandes luy seroient rendues. Après cecy ils soupèrent très- joyeusement au festin des deux nouvelles espousées, et nouveaux mariez. Et non seulement fit ce jour-là feste Messire Courard à son gendre, et aux autres ses parens et amys, mais par plusieurs autres jours ensuyvans. Laquelle cessée, estant advis à ma Dame Britolle, et à Geoffroy, et aux autres pareillement, de devoir partir, montez qu*ilz furent sur la frégatte, ilz s'en partirent avec plusieurs larmes de Messire Courard et de sa femme,
aussi de Messire Gasparin, et emmenèrent avec eux Spine et l'autre femme; et ayans vent prospère, parvindrent bien tost en Sicile : là où tant enfans que femmes furent receuz de Henryet à Palerme avecques si grande chère, qu'il ne se pourroit jamais dire. Et croit-l'on qu'ilz vesquirent là long temps après heureusement, et comme recognoissans le bénéfice receu, bons serviteurs de nostre Seigneur.
FIN
DU TOME PREMIER
Tq^'BLE "DES éMo/iTIÈ'JiPS
DU TOME PREMIER
Pages Avertissement v
DÉDICACE A LA ROYNE DE NaVARRE 3
Le Libraire aux Lecteurs 8