TROISIESME JOURNÉE
Bien en fut un jadis qui me tint chère.
Me prenant fort jeunette Entre ses bra\, me faisant bonne chère. Et de mes yeux s'esprit en teV manière^
Que luy (personne honneste) A me quester meit sa saison première.
Lors moy de bonne foy
Lefey digne de moy :
Mais maintenant {hélas) fen suis privée,
Moy pauvre énamourée.
Après me vint un fol présumptueux.
En sa jeunesse fière. Se réputant noble et chevaUureux, Qui à grand tort est devenu jaleux :
Dont je me désespère, Congnoissant bien qu'au monde plantureux
Je suis d'enhaut venue,
Pourestre à tous tenue.
Et que d*un seul ne doy estre occupée,
Moy pauvre énamourée.
Dont je mauldy telle mésaventure,
Quand pour robbe changer Je dy ouy, tant belle en l'autre obscure Je me voyoie : mais soub\ vie plus dure
Me faut certes ranger.
Qui moins que l'autre est estimée pure,
O feste doloreuse.
Mort m^eust esté heureuse Avant que f eusse en tel cas esprouvée,
Moy pauvre énamourée,
O cher amy, duquel premièrement
Plus qu'autre fu^ contente.
Qui es au ciel, devant celuy vrayement Qui nous créa, donne-moy seulement
40 LE i>£cam£ron — jit° journée
Que je coHgaolsse, et sente, May qui ne puis foubller ntitlement,
Qu'estainclf ne mil les/euj
Dont peur moy brusléfiei.
Et puis obtiens là sus ma reloamie.
Il n'est si matlieurée Qui eaute ayt ie vouloir Tant que moy se douloir, Moy pauvre énamourée.
Icy finit ma Dame Laurette sa chanson, laquelle notée de tous, fui entendue de plusieurs, en diverses sortes, et y en eut de ceux qui veulent entendre les choses à la Milanoise : c'est à dire qu'un bon porceau serait meilleur qu'une tmye coiffée. Il en y eut aussi d'autres qui furent cfe plus haut, meilleur, et plus vray jugement, dont n'est besoing faire à présent aucun récit. Le Roy, apria ceste-cy, ayant faict allumer sur l'herbe et parmy [es fleurs plusieurs torches et Sambedui, en Et encor* chanter maintes, jusques à ce que desjà les estailles qui estoient eslevées au ciel eompiençoient à descendre vers terre. Parquoy lui semblant esire temps à l'heure de s'en aller coucher, il commanda que chacun, avec la bonne nuict, s'en retournast en sa chambre.
^rî-^LJi^^
LA QUATRIESME JOURNEE DU décah£ron
HÈS-CHÈBH5 Dames, j'avoye tousjours pensé, tant par ce que j'ay Butresfoys ouy dire aux sages, que pour l'avoir veu et leu, que le vent ardent et pétuevx d'envie ne deust
42 LE oéCAMÉRON — IV® JOURNÉE
jamais frapper sinon les hautes tours, et les plus élevées cimes des arbres : mais je me treuve grandement déceu en mon opinion.
Par ce que ayant tousjours faict ce que j'ay peu, pour fiiyr Toutrageuse impétuosité de ce vent enragé, je me suis parforcé d'aller, non pas par le plain chemin seulement, mais aussi par les vallées très-profondes : ainsi qu'il se peut voir clairement, lysant ces présentes nouvellettes que j'ay escriptes, non seulement en prose vulgaire Florentine, sans aucun tiltre : mais encor* en stile trèsbas, et autant remis qu'il m'a esté possible. Et combien que j'aye esté rudement esbranlé, voyre presque desraciné par les agitations d'un tel vent, et tout dessiré par les morsures de ceste envie, si n'ay-je peu pourtant discontinuer, ne interrompre mon entreprinse. Parquoy je puis assez manifestement comprendre, que ce que les sages ont accoustumé de dire, que la seule misère est sans envie en ce monde, est vérité.
Or est-il ainsi, mes très-sages Dames, que aucuns ayans veu ces petites nouvelles, ont dit que vous m'estes trop agréables, et que c'est chose indigne de moy, et dont je ne puis acquérir honneur, que de me délecter si grandement à vous complaire et consoler, ou de tant vous louer comme je fay, ainsi que d'autres qui vouloient dire pis, ont dit. Autres faignans vouloir parler plus sobrement, ont pareillemeatdit, qu'il n'est guères bien séant à mon aage de m'amuser dores-
enavant à telles choses comme à deviser des femmes, ou tacher de leur complaire. Plusieurs autres, faisans démonstration d'estre amateurs de ma renommée, disent que je feroye trop plus sagement, de me tenir avec les Muses en Parnase, que de m'envelopper en ces follies parmy vous autres. Et encores en y a-il eu quelques uns parlans plus despiteusement que sagement, qui ont dit, que ce seroit plus discrettement faict à moy , de regarder comment je pourroye avoir dequoy vivre, que de m'amuser après ces frasques, et me paistre ainsi de vent. Et quelques autres veulent, pour calomnier mon travail, vous faire acroire que les choses que je vous ay récitées ont esté desguisées par moy, et figurées d'autre sorte qu^elles n'ont esté.
Par ainsi vous voyez (vertueuses Dames) comment, ce pendant que je travaille pour vostre service, je suis agité et molesté de telz souflemens: et perse jusques au vif des dentz aguës et venimeuses d^envie. Ce que je suporte (comme Dieu sçait) de bien bon cueur. Et combien qu'il appartienne à vous seules de me defiPendre en cecy, si n*enten-je pourtant d'y espargner mes forces, et sans leur respondre autant qu'il seroit convenable, les vueil oster promptement d'autour de mes aureilles, avec quelque légière responce, et sans y songer. Car je regarde que si (moy n'estant encores parvenu à la troisième partie de mon labeur) ïlz sont desjà
44 LE DÉCAMÉRON — l\^ JOURNEE
en grand nombre, et qui présument beaucoup, ilz pourroient, s'ilz ne sont repoussez du commencement, multiplier tellement avant que je fusse à la fin, que avecques peu de peine quMIz prendroient, ilz memettroient à fons, sans ce que voz forces (combien qu'elles soient grandes) peussent servir lors pour y résister.
Mais avant que je vienne à respondre à pièce d'eux, je vueil racompter en ma faveur une nouvelle, non pas entière, affin qu'il ne semble que je vueille mesler les miennes parmy celles d*une si louable compagnie, comme fiit celle que je vous ay démonstrée, mais partie d'icelle : à fin que ce qui en deffaudra, monstre assez qu'elle n'est pas de celles-là. Disant par manière de devis à ceux qui m'assaillent, que :
Jà long temps a, il y eut en nostre cité un citoyen nommé Philippes Balduccy, homme d'assez basse condition, mais au demeurant riche, bien acheminé et expert en plusieurs choses selon son estât : lequel avoit une femme qu'il aymoit parfaictement, et elle luy, vivans ensemble d'une vie douce et paisible : ne pensans à rien, tant comme à complaire entièrement l'un à l'autre. Or avint (comme il a vient de tous) que la bonne Dame passa de ceste vie en l'autre, et ne laissa autre chose de soy à son mary, que un filz qui estoit paradventure de l'aage de deux ans. Ce mary demoura autant descon-