‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 44 sur 84 · JOURNÉE · texte numérisé non relu

JOURNÉE

siiné rigueur, et la feit lever, puis l'embrassa et baisa, et la recogneut pour sa légitime espouse , et les deux garçons pour ses enfatis. Et après l'avoir ïaici vestir d'habillemetis convetiables à elle, avec grand plaisir de tous ceux qu,i y estoieni, et de tous les autres vassaus qui le sceurent, il feit non seulement tout ce jour-là, mais plusieurs autres, très-grande chère : et de ce jour en avant l'ayma, et honora comme sa femme et espouse, et la tint grandement chère. •

o^LimECH, FILLE,

vint en un hermitage, où Ruaticque, hermite, luy enseigna de remettre le diable en enfer : puis estant ostie de là, elle fut mariée à Nihertale.

NOUVELLE X

Ed laquelle e«t démonslr^c la difficulté dt les aiguillons de la chair, et la facilita d'. KiDS ombre de religion, une simple et solle

t escouté dili-

gemment la nouvelle de la Royfie, quand il veit qu'elle fut achevée, et que à luy seul de dire la sienne, commença sans attendre aunderoenl â parler ainsi, en

Gracieuses Dames, vous n'avez pare jamais ouy dire comme le diable

se remet en enfer : et par ainsi sans guères me départir de l'effect dont vous avez tout aujourd'huy parlé, je vous le diray : et paraventure en pourrez vous encor sauver vostre ame, en l'apprenant : et si pourrez congnoistre que combien que amour habite plus volontiers es riches palais, et es chambres bien parées, qu'il ne faict es pauvres maisons, il n'est pourtant à dire, que quelquefois il ne face sentir ses forces entre les boys espays, et parmy les roides montagnes, et es désertes cavernes : pour lesquelles choses comprendre, il faut croire que toute chose est subjecte à sa puissance.

Doncq' pour venir au faict, je dy que en la cité de Capse en Barbarie y eut jadis un très-riche homme, lequel entre ses autres enfans avoit une jeune fille, belle", et gentille, nommée Alibech ; laquelle n'estant Chrestienne, et oyant louer grandement par plusieurs Chrestiens (qui estoient en la cité) la foy Chrestienne et le service de Dieu, demanda un jour à quelqu'un, en quelle manière, et comment avec le moins d'empeschement, ou de peine, on pouvoit servir à Dieu. Lequel respondit.

que ceux servoient le mieux, qui mesprisoient et fuyoient plus les vanitez et choses du monde : comme faisoient ceux qui s'en estoient allez es lieux solitaires des désertz de Thébaïde. La jeune fille qui estoit toute simplette , et aagée paraventure de quatorze ans, meue non d'un désir ordonné, mais d'un appétit d'enfant, sans le faire sçavoir à aucune personne, se meit le matin ensuyvant en chemin secrettement, toute seule, pour s'en aller au désert de Thébaïde; et avecques grande peine (continuant tousjours en son propos) arriva en peu de jours en ces lieux solitaires, où ayant veu de loing une petite maisonnette, s'en alla là, et y trouva un sainct homme sur rhuys, lequel tout esmerveillé de la voir en ce lieu, lùy demanda ce qu'elle alloit cherchant. Laquelle respondit, que inspirée de Dieu, elle alloit cherchant d'estre à son service : et encor* cherchoit quelqu'un qui luy peust enseigner comme il le falloit servir. Le sainct homme la voyant jeune et assez belle, craignant que le diable, s'il la retenoit, ne le tentast, lui loua grandement sa bonne dévotion ; et luy ayant donné un peu à manger des racines d'herbes, des pom-

^^^^^^^^ la

3$ LE D^AMéRON

mes sauvages, et des dattes, et à boire de l'eau, luy dist : ■ Ma fîtle, non • guères loing d'icy, demoure un sainct

> homme, lequel en ce que tu vas cher-

> chant, est meilleur maisire que je ne « suis : tu t'en iras doncques à luy. » Et la meit au chemin, par lequel elle alla si avant qu'elle arriva à la maison d'un hermite, jeune, et assez dévote personne, et bonne, qui se nommoit Rusticque. Lequel lui feit une mesme demande que luy avoit fait l'autre ; et après, pour vouloir faire une grande preuve de sa fermeté, il ne l'envoya pas plus avant, comme avoit faict l'autre, mais ta retint avec soy en sa maison ; et venue la nuict, luy feit en un coing un petit lict de branches de palmier, et luy dist qu'elle se reposas! là -dessus.

Cecy faict, les tentations de la chair ne séipurnèrent guères ii donner la bataille aux forces de cest hermite : lequel, se voyant avoir este trop longuement trompé par elles, sans trop recevoir d'assaux, tourna le doz, et se rendit pour vaincu ; et laissant à part les pensers divins, et les oraisons, et les disciplines, commença à mettre en son entendement la jeunesse et beaulté de ceste-cy, et

oultre cela à penser quelle voye et quel moyen il devoit tenir avec elle, à fin qu'elle ne s'aperceust que comme dissolu il vousist parvenir à ce qu'il désiroit. Et l'ayant premièrement avec certaines demandes interroguée, congneut qu'elle estoit aussi simple comme elle monstroit, et que jamais elle n'avoit eu congnoissance d'homme. Parquoy il s'avisa que soubz couleur de servir à Dieu, il falloit la conduire à son désir. Et premièrement luy nionstra avec plusieurs paroUes cornbien le diable estoit ennemy de nostre Seigneur ; et après hiy donna à entendre que le service qui plus plaisoit à Dieu, estoit de remettre le diable en enfer, auquel nostre Seigneur Tavoit condemné.

La jeunette luy demanda comment cecy se faisoit. Â laquelle Rusticque dist : — « Tu le sçauras tantost : et par ce tu fe- » ras ce que tu me verras faire. » Si commença à despouîller ce peu d'abillemens qu'il avoit vestuz, et demoura tout nud : et autant en fit la fillette ; puis se mit à genoux comme s'il eust voulu adorer, et feit mettre la fillette vis à vis de luy. Et estant ainsi Rusticque bruslant plus que devant pour la voir ainsi nue, et belle, la résurrection de la chair

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va venir : laquelle regardant Âlibech toute esmerveillée, dist : — « Rusticque, » quelle chose est ce que je te voy qui » pousse si fort en avant, et je ne Tay » J)oint? — O ma fille, » dist Rustique, « cecy est le diable, dont je t'ay parlé : » et voys-tu ? maintenant il me donne tel » torment, que à peine le puis-je souf- » frir. » Alors dist la jeune fille : — « Ho, » loué soit' Dieu que je voy que je suis » mieux que toy, de n'avoir point ce » diable. » Rusticque dist : — « Tu dis » vray, mais tu as une autre chose, que » je n'ay pas, et Tas en eschange de » ceste-cy. — Et quoy? » dist Âlibech. Rusticque respondit : — « Tu as l'enfer ; » et te vueil bien dire, que je croy » que nostre Seigneur t'ayt icy en- » voyée pour le salut de mon ame :

» par ce que si ce diable me veut tous- » jours donner cest ennuy, et il te plaise » avoir tant de compassion de moy, que » de souffrir que je le remette en enfer, » tu me donneras une très-grande con- » solation, et feras un très-grand service » à Dieu, et grand plaisir : au moins si » tu es venue icy pour faire ce que tu » dis. » La jeune fille à la bonne foy respondit : — « O mon père, puis que

» J'ay Tenfer, mettez-y le diable quand » il vous plaira. » Alors dist Rusticque : — « Ma fille, tu sois de Dieu béniste, » allons doncq' et l'y remettons, à fin » qu'il me laisse en paix. » Et cecy dit, mena la fille sur un de leurs petitz lictz, et luy enseigna comme elle se devoit mettre, pour emprisonner ce maudit de Dieu.

La jeune fille, qui jamais n'avoit mis diable aucun en enfer, sentit pour la première fois un peu de mal ; parquoy elle dist à Rusticque : — « Pour certain » (mon père) ce diable doist estre une » mauvaise chose, et véritablement en- » nemy de Dieu : puis que à l'enfer » mesmes il fait mal, quand on Ty re- » met. » Rusticque respondit : — « Il » n'en aviendra pas tousjours ainsi, » et pour faire qu'il n'avinst plus, luy remisrent par six fois avant que de descendre de dessus le lict : tant que pour celle nuict ilz luy tirèrent tellement l'orgueil de la teste, qu'il demoura volontiers en paix.

Mais y retournant plusieurs fois les jours ensuyvans, et la jeune fille obéissante tousjours à le luy tirer, avint que le jeu luy commença à plaire : pourquoy elle dist à Rusticque : « Bien voy-je qu'il

» est vray ce que disoient ces gens de » bien de Capse, que le servir à Dieu » estoit si douce chose^ et pour certain » je n'ay aucune souvenance que rien » que je fisse jamais fust si doux ne » plaisant, comme de remettre le dia- » ble en enfer, et par ce je juge que » toute personne qui pense à autre chose » que à servir à Dieu, est une grande » beste. » Parquoy elle alloit souventesfois à Rusticque, et luy disoit : « Mon » père, je suis icy venue pour servir » à Dieu, et non pour demourer oysive. » Allons remettre le diable en enfer. » Faisant laquelle chose, elle disoit aucunesfois : « Rusticque, je ne sçay pour- » quoy le diable s'en fuit d'enfer, car s'il » y demouroit aussi volontiers comme » l'enfer le reçoit, et le tient, il n'en 9 sortiroit jamais. »

Ainsi doncq' la jeune fille, invitant souventesfois Rusticque, et le confortant au service de Dieu, luy secoua tellement la bourre du pelisson, que telle heure il sentoit froid, où un autre eust sué. Et par ainsi commença à dire à la fille, qu'il ne faloit point chastier le diable, ne le remettre en enfer, sinon ^uand par orgueil il levoit la teste, et que par la

gracé de Dieu ils lavoient tant chastié, qu'il prioit nostre Seigneur qu'on le laissast en paix, et ainsi il imposa un peu de silence à la jeune fille. Laquelle, quand elle vit que Rusticque ne la requéroit plus de remettre le diable en enfer, luy dist un jour : « Rusticque, » pourtant si ton diable est chastié, et » ne te donne plus d'ennuy, mon enfer » ne me laisse point en paix; parquoy » je te prie que avecq' ton diable tu » aydes à oster la rage à mon enfer, » comme j'ay aydé avecq' luy à tirer » Torgueil du tien. » Rusticque, qui ne vivoit que de racines, d'herbes, et d'eau, pouvoit très-mal satisfaire à la poste de la jeune fille, et luy dist qu'il faudroit trop de diables 'pour oster la rage à un enfer, mais qu'il feroit ce qu'il pourroit; et ainsi aucunesfois la contentoit: mais c'estoit si rarement que ce n'estoit autre chose que jetter une febve en la gueuUe d'un lyon ; dont la jeune fille (luy estant advis qu'elle ne servoit pas à Dieu autant comme elle eust bien voulu) murmuroit.

Mais ce pendant que entre le diable de Rustique et l'enfer de Alibech duroit ceste question, l'un pour trop désirer.

et Tautre pour ne pouvoir, avint que le feu se print en la ville de Capse, et brusla le père de Âlibech en sa propre maison, avecques le reste de tous ses enfans : pour laquelle chose Âlibech demoura héritière universelle de tout le bien de sondict père. Et y eut en ladicte ville un jeune homme nommé Néherbale, ayant despendu en folles despences tous ses biens : lequel sçachant que ceste fille estoit en vie, se meit à la chercher, et vouloir trouver, avant que la justice se fiist saisie des biens du trespassé, comme biens de mainmorte ; et feit tant qu'il la trouva, et la ramena à Capse contre sa volonté, et au trèsgrand contentement de Rusticque, . qui n'en pouvoit plus. Si la print à femme. Mais estant enquise des Dames de la ville (avant qu'elle couchast avec son mary) dequoy elle servoit à Dieu au désert, elle respondit qu'elle servoit de remettre le diable en enfer : et que Néherbale avoit faict grand péché de l'avoir tirée de tel service. Les Dames demandèrent comme on remettoit le diable en enfer. La jeune fille, tant par paroles que par gestes, le leur monstra, dont elles se mirent tant à rire, que encor' rient-

elles, et luy dirent : — « Ne t'en donne t (ma fille) point de mélancolie : car Ion » sçait bien faire encores icy cela. Né- » herbale en servira bien avecques toy » nostre Seigneur. » Et racomptans par après Tune à l'autre cecy par la ville, elles en firent un commun proverbe :

que le plus plaisant service qu'on pouvoit faire à Dieu, estoit de remettre le diable en enfer. Lequel proverbe passa deçà la mer, et encor' y dure. Et par ainsi vous, jeunes Dames, ausquelles la grâce de Dieu est nécessaire, aprenez à remettre le diable en enfer : par ce qu'il est fort agréable à Dieu, et au plaisir des parties, et beaucoup de bien en peut naistre, et s'en ensuyvir.

La nouvelle de Dioneo fit rire mille fois ou plus les honnestes Dames, si plaisantes leur sembloient ses paroUes. Parquoy estant venu à la conclusion d'icelle, congnoissant la Royne que la fin de sa royauté estoit venue, elle osta la couronne de laurier de dessus sa teste, et la mit fort gracieusement sur celle de Philostrate, et dist : c Nous nous appercevrons tantost si le loup sçaura mieux guider les brebis, que les brebis n'ont sceu guider les loups. • Quoy oyant Philostrate, il dist en riant : — f Si l'on

m^eust cru, les loups eussent enseigné aux brebis de remettre le diable en enfer, non moins paradventure que Rusticque a faict à Alibech. Et par ainsi ne nous appeliez point loups, là où vous n^avez point esté brebis : toutefois, ainsi qu'il m'a esté ordonné, je gouverneray le Royaume. • A qui Néiphile respondit : — c Philostrate, vous nous eussiez (en nous voulant enseigner) peu apprendre à devenir sages : comme apprint Maset de Lamporecchio des nonnains à recouvrer la paroUe, à telle heure que les os eussent peu apprendre à fleuter sans maistre. • Philostrate, congnoissant qu'il ne se trouvoit moins de troux qu'il avoit de chevilles, ayant laissé le gaudir à part, commença à se adonner au gouvernement du Royaume qui luy avoit esté commis, et faisant appeller le maistre d'hostel pour savoir en quel estât estoient les choses, il les voulut toutes sçavoir, et 'd'icelles il ordonna très-sagement selon ce qu'il luy sembla devoir estre bien, pour satisfaire à la compagnie pendant que sa seigneurie dureroit. Et après, s'en retournant devers les Dames, leur dist : c Amoureuses Dames, il vous fault croire que de mon malheur, depuis que je sceu discerner le bien d'avec le mal, j'ay tousjours esté subjet (pour la beauté d'aucune d'entre vous) à l'amour; ne pour estre humble, et obéissant, ou pour luy complaire en tout ce qu'il a voulu, il ne m'a servy de rien, ne voulu

TROISIESME JOURNÉE Sy

tant faire que je n'aye premièrement esté abandonné pour un autre, et que je ne soye tousjours allé de mal en pis, et pense que j'iray ainsi jusques à la mort. Parquoy il me plaist qu'on ne parle demain d'autre matière, sinon de celle qui est plus conforme à mes accidens. C'est à sçavoir de ceux desquelz les amours ont eu malheureuse fin : par ce que je l'aten (au long aller) très -malheureuse : ne pour autre raison me fiit donné le nom dont on m'appelle, par celle qui sçavoit bien ce qu'elle disoit. • Et cecy dit, s'estant levé debout, il donna congé à chacun jusques à l'heure de souper.

Le jardin estoit si beau et plaisant, qu'il n'y eut personne qui choisist d'en sortir pour trouver plus grand plaisir ailleurs; ains estoit desjà le soleil si bas qu'il ne faisoit plus d'ennuy, et que les chevreux, connins, et autres bestes, qui estoient par le jardin en nombre suffisant, pour leur donner passe temps, estoient venuz saulter par le mylieu d'eux. Dioneo et ma Dame Fiammette commencèrent à chanter de Messire Guillaume et de la Dame de Vertu. Philomène et Pamphile s'adonnèrent à jouer aux eschez; et faisant ainsi l'un une chose, et l'autre une autre, en passant leur temps, rheure du souper (non encor' attendue) survint. Parquoy, quand les tables furent mises autour de la belle fontaine, ilz soupèrent là avec très-grand plaisir. Phi-

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lostrate, pour ne sortir du chemin que celles qui avoient esté Roynes avant luy avoient tenu, incontinent que les tables furent levées, commanda que ma Dame Laurette commençast la dance, et dist une chanson : laquelle dist : — c Monseigneur, je ne sçay point de chansons des autres, et si ne me souvient de pièce des miennes qui soit assez convenable pour si joyeuse compagnie. S'il vous plaist de celles que j'ay présentement en mémoire, j'en diray voluntiers. t A laquelle le Roy dist : — c Vous n'avez chose qui sceust estre autre que belle et plaisante, et par ainsi telle que vous l'avez, telle la dictes, t Ma Dame Laurette alors, avec une voix fort doulce, et une manière piteuse, respondantz les autres, commença ainsi :

Il n'est si -malheur ée Qui cause ayt de vouloir Tant que moy se douloir, Moy pauvre énamourée.

Celuy quifeit les estoilles et deux.

M'avait faicte à son gré, Belle, et gaillarde^ en maintien gracieux. Pour faire entendre aux esprit^ précieux,

Assi^ en hault degré.

Celle beauté luysant devant ses yeux :

Mais le mortel deffaut

Qui mal congnoissant faut.

Ne me reçoit : ains m'a pour desprisée,

Moy pauvre énamourée.

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