III II
» prendre ce que je désire. Certes j'ayme, » et amour me conduit à vous donner » ceste peine, et ce que j'ayme repose » en la nef que vous voyez là devant, » laquelle est (oultre ce que je désire) » pleine de très-grandes richesses, que » nous pouvons acquérir à peu de peine, » en bien combatant si vous estes vail- » lans gens. Et de ceste victoire, je ne » désire avoir aucune part, sinon une » Dame pour qui j'ay pris les armes, j» vous donnant libérallement toute autre » chose qui y est. Allons doncques, mes » amys, et assaillons courageusement la » nef, laquelle nostre Seigneur, favora- » ble à nostre entreprise, nous tient là » arrestée sans vent. »
Il n'estoit point de besoing au beau Guerbin de dire tant de parolles, par ce que les Messinois qui estoient avec luy, convoyteux de la rapine, avoient desjà délibéré en leur entendement, de faire ce dequoy Guerbin exortoit par ses parolles : parquoy, ayant fait un grant cry à la fin de son dire, qu'il seroit ainsi, les trompettes sonnèrent, et prenantz les armes donnèrent des rames en Teau et abordèrent la nef. Ceux qui estoient dessus, voyant venir de loin les gallères, et ne
leur estant possible de partir, se mirent en ordre pour se défendre. Et quand le beau Guerbin fut bien près, il fit commander que les patrons de la nef luy fussent envoyez, si on ne vouloit avoir la bataille. Les Sarrasins, avertiz qu'ilz estoient, et qu'ilz demandoient, respondirent, que c'estoit contre la foy que leur avoit donné le Roy de Sicile d'estre ainsi assailliz, et en signe de ce monstrerent le guan du Roy : disans en oultre qu'ilz ne se rendroient jamais, que par force, ne pareillement leur bailleroient chose qui fust sur la nef.
Guerbin, qui avoit veu sur la poupe la Dame trop plus belle qu'il n'avoit pensé, enflambé plus que au commencement, respondit, quand on monstra le guan, qu'il n'y avoit point là pour l'heure de faucon pour lequel on eust affaire de guan, et par ainsi, s'ilz ne vouloient bailler la Dame, qu'il se délibérassent de recevoir la bataille, sans plus attendre. Laquelle ilz commencèrent en tirant cruellement des flesches, et en jettant des pierres l'un contre l'autre, combatants longuement en ceste manière, avec le dommage de chacune des parties. A la fin, voyant Guerbin qu'il ne
faisoit guères son profit, il print un petit vaisseau, qu'ilz avoient amené de Sardaigne, et mit du feu en iceluy; puis s'aprocha avec ses deux gallères près de la nef : ce que voyant les Sarrasins, et congnoissans qu'ilz estoient contrainctz de se rendre, où de mourir, firent venir la fille du Roy sur la navire, qui estoit plorant au bas, et icelle menée à la proue, appellans Guerbin, ilz la tuèrent en la présence de ses yeux : elle plorant et demandant mercy et ayde ; et la jettans en mer, luy dirent : « Tien-la, nous la » te donnons, telle que nous pouvons, » et que ta foy Ta mérité. »
Guerbin, voyant la cruaulté de ceuxcy, désirant quasi de mourir, ne se soudant des coups de flèche ne de pierre, se fit approcher de la nef, et estant monté sur icelle maugré tous ceux qui estoient dessus, fit tout ainsi comme un lyon affamé, quand il arrive au troppeau des bestes. Car avec les dentz et les ongles il rassasia premièrement son ire, que sa faim, en tuant maintenant cestuy-cy, et ores cestuy-là; et les mettant ainsi en pièces, avecques Tespée au poing, en tua cruellement une grande quantité. Et croissant desjà
le feu qui estoit allumé en la nef, il fit tirer par les mariniers ce qu'il fut possible pour leur payement : puis descendit en bas, avecques peu joyeuse victoire acquise contre ses adversaires.
Finablement, faisant tirer de la mer le corps de la belle Dame, il le plbra longuement, avec plusieurs larmes, et s'en retourna en Sicile, où il la fit enterrer honnorablement en une petite isle nommée Ustica, quasi vis à vis de Trapani, et s'en retourna chez soy, plus dolent que homme fut oncques.
Le Roy de Tunys, sachant la nouvelle, envoya ses ambassadeurs vestuz de dueil vers le Roy de Sicile, se plaignans de la foy qui leur avoit esté mal gardée, et luy contèrent comment il estoit allé. Dont estant le Roy très-fort courroucé, ne voyant aucun moyen pour leur pouvoir dényer justice, puis qu'ilz la demandoient, fit prendre Guerbin, et luy-mesmes (encor qu'il n'y eust pièce de ses barons qui ne se parforceast avecques prières de l'en desmouvoir) le condamna à avoir la teste trenchée : qui luy fit coupper en sa présence, aymans plus tost demourer sans héritier que d'estre réputé Roy sans foy.