‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 71 sur 84 · II II · texte numérisé non relu

II II

I 22 LE oéCAMÉRON — 11^ JOURNEE

» ment le cas est allé d'une fois en sus. » Parquoy je délibère de demourer » avecques luy, et de labourer ce pen- » dant que je seray jeune, et me réser- » ver les festes, les pardons et les jeusnes » pour quand je seray vieille : et vous 9 vous en irez en la bonne heure le » plustost que vous pourrez : et faiçtes » vos festes sans moy, tant qu'il vous » plaira. i>

Messire Richard, oyant ces parolles, soufiroit douleur insuportable ; et dist quand il veit qu'elle se teut : c Hélas, » ma doulce amye, quelles parolles sont » celles que tu diz ? n'as-tu ores regard » à rhonneur de tes parens et de toy? » Veux-tu plustost demourer icy pour » garce de cestuy-cy, et en péché mor- » tel, qu'à Pise pour ma femme? Ces- » tuy-cy, quand tu luy fascheras, te » chassera d'avec luy, avec grand vitu- » père de toy-mesme : je t'aymeray tous- » jours, et tousjours (encor que je ne » vesquisse) seras Dame et maistresse de )> ma maison. Doibs-tu par cest appétit » désordonné et déshonneste laisser ton » honneur, et moy qui t'ayme plus que » ma vie? Hé, mon espérance, ne dy » plus ainsi : vueilles t'en venir avecques

» moy : d'oresnavant, puis que je con- » gnoy ton désir, je me efforceray : et i> par ainsi, ma mignonne, change de » volonté, et t'en vien avecques moy : » car je ne senty jamais bien depuis que F tu me fiiz ostée. » A qui la Dame respondit : — « De mon honneur ne vueil- » je point que autre personne que moy » s'en soucie, puis qu'il n'en est plus » temps ; mes parens s'en deussent estre » souciez, quand ilz me donnèrent à » vous : lesquelz s'ilz ne se soucièrent » alors du mien, je ne me vueil à pré- » sent soucier du leur : et si je suis à » ceste heure en péché mortier, je seray » quelque jour en péché pilon : ne vous » en souciez point plus que moy : et » vous dy bien une chose, qu'il me » semble que je suis icy femme de Pa- » gamin, et à Pise il me sembloit estre » vostre garce : voyant que par les pointz » de la Lune et par quadratures de » Géométrie il falloit con joindre les pla- » nettes entre vous et moy : là où icy » Pagamin me tient toute la nuict entre » ses braz et me serre et me mord : au » demourant, comme il m'accoustre, » Dieu le vous die pour moy. Vous dites » encor que vous vous efforcerez, mais

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» je vouldroye bien sçavoir dequoy : car » )e pense bien que vous devez estre de- » venu un vaillant Chevalier depuis que » je ne vous vy. Allez-vous-en, et vous » parforcez seulement de vivre : car il » me semble que vous demourez en ce » monde à louage, si triste et malostru » vous me semblez. Encor vous dy-je » d'avantage, que quand cestuy-cy me » laissera (bien qu'il ne me semble déli- » béré de ce faire) si n'enten-je pas » pourtant, quelque part que je doyve 0 demourer, de jamais retourner avec- » ques vous, de qui, quand Ton vous » auroit tout espraint, Ton ne sçauroit » faire une petite saulcière de saulce, » par ce qu'avec dommage et intérest je » y fuz une fois : à ceste cause je cher- » cheroye ailleurs mon profit. Au moyen » de quoy je vous dy de rechef que icy, » là où je fay mon compte de demou- » rer, n'y a feste ne vigile : et par ainsi, » le plus tost que vous pourrez, allez- » vous-en de par Dieu : sinon je crieray » que vous me voulez forcer. »

Messire Richard se voyant en ce mauvais party et toutesfois congnoissant alors sa folie d'avoir prins jeune femme, estant désespéré, dolent et triste, sortit

de la chambre, et dist plusieurs parolles à Pagamin, dont il ne feit compte : et à la fin, sans avoir faict aucune chose, ayant laissé sa femme, s'en retourna à Pise, là où de dueil il tomba en si grande folie, qu'en allant par la ville, à quiconques le saluoit ou lui demandoit quelque chose, il ne respondoit autre chose sinon, le mauvais trou ne veut /estes; et quelque peu de temps après il mourut.

Ce que sçachant Pagamin, congnoissant Tamytié que la Dame luy portoit, Tespousa; et sans jamais garder feste ne vi* gille, ou faire le Karesme, ilz labourèrent tant que les jambes les peurent porter, et se donnèrent bon temps. Parquoy, mes chères Dames, il me semble que sire Bernard dé Gennes, disputant avecques Ambroys, chevauchoit la chèvre en la vallée.

Geste nouvelle feit tant rire toute la compagnie, qu'il n'y eut personne à qui les maschoeres ne feissent mal; et toutes les Dames dirent d'un accord, que Dioneo disoit vérité, et que sire Bernard avoit esté une grande beste. Mais après que la nouvelle fut finie, et qu'on eut cessé de rire, ayant regardé la Royne que l'heure estoit désormais tarde, et que chacun avoit compté sa nou-

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