‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 70 sur 84 · II S · texte numérisé non relu

II S

» ne leur vient point de corne au front, » ains à celles qui sont sages il n'y pert » ne trace ne demie : et quand est de la » honte et perdition de leur honneur, » cela ne consiste sinon aux choses qui » sont sceues. Par quoy ne fay aucune » doute que quand elles le peuvent faire » secrettement, elles le font : ou bien 9 que, si elles s'en abstiennent, c'est » sottise ; et tien cecy pour tout certain, » que celle est seule chaste, laquelle » n'a jamais esté priée de personne :

» ou si elle a prié, qu'ell' ayt esté escon- » duite : et combien que je congnoisse » par vrayes et naturelles raisons qu'il » doive estre ainsi, toutesfois je n'en » parleroye si amplement comme je fais » si je n'en avoye fait beaucoup de » fois la preuve avec plusieurs femmes. » Et si te dy davantage, que si j'e- » stoye au près de ceste tienne femme » si très-saincte comme tu la fais, je » penseroye la conduire bien tost à ce » que j'ay autres fois conduict des au- » très. »

Bernard, tout courroucé, respondit : — et Le débatre par paroUes pourroit trop » durer : car je parleroye et tu y contre- » dirois, et à la fin tout cela ne monte-

roit rien : mais puis que tu dis que toutes sont ainsi ployables, et que ton esprit est si grand, je suis content (à fin que je te rende certain de Thonnesteté de ma femme) que on me tranche la teste, si jamais tu la peux conduire à tel acte, à chose qui te plaise; et si tu ne le peux £3iire, je ne Tueil que tu perdes autre chose que mille ducatz d'or. »

Ambroys, desjà eschauffé en ce pro- 08, respondit : — « Bernard, je ne sçay que je feroye de ta teste, si j'avoye gaîgné la gageure : mais si tu as volonté de veoir la preuve de cecy que î'ay dict, metz cinq mil ducatz d'or, des tiens (qui te doyvent estre moins que la teste) contre mille des miens, et là où tu me limites aucun terme, je me vueil obliger d'aller à Gennes et, dedans trois moys du jour que je partiray d'icy, avoir faict ma volonté de ta femme, et pour tesmognage de ce, en apporter avecques moy de ses plus précieuses choses, et telz et si grands indices que toy-mesmes confesseras qu'il sera vray : pourveu que tu me promettras sur ta foy que tu ne viendras ce pendant à Gennes, et que

» tu ne luy escriras aucune chose de ccste » matière. »

Bernard dist qu'il en estoit content ; et combien que left autres marchans qui estoient là s'essayassent de destourner ceste gageure, congnoissans qu'il en pouvoit avenir grand mal : toutesfois la coUère des deux marchans estoit si allumée, que maulgré que les autres en eussent, ilz s'obligèrent par belle escripture de leurs mains l'un à l'autre. Et quand l'obligation fut faicte, Bernard demoura à Paris, et Ambroys s'en vint à Gennes le plus tost qu^il peut; et quand il y eut demouré quelque jour, et qu'il se fut informé moult cautement du nom de la rue, et des conditions de la Dame, il en ouyt dire ce que Bernard luy en avoit dict, et encor plus : au moyen dequoy il lui sembla desjà avoir faict une folle entreprinse. Mais à la fin, ^ s'estant accoincté d'une pauvre femme * qui fréquentoit souvent léans, et que la Dame aimoit bien, ne la pouvant conduyre à autre chose, la corrompit par argent, et se feit mettre en un cofEre âuct artificiellement à son plaisir : puis se feit porter par elle non seulement en la maison, mais en la chambre mesmes

de HKMmestt femme: ce la. comme si U boone feimne s'en ronloît aller en quelque lien dehors, elle pria '.selon Tordre qn'svoîc donné AmbroTs* qu'on Iny gardas! son coffire pour qaelqses îoiirs.

Leqod (estant ainsi demonré en la diambre, çt la nayct renne Ambroys.

lorsqu'il pensoît que la Dame dormoît.

ouvrit le oolEre areoques certains engins qu'il avoit portez quand et Iut. et sortit en la chambre, où il tronra une lumière allumée, arec laquelle il commença à r^arder la situation de la chambre, les painctufcs, et toutes les autres choses notables qui y estoient. qu'il retint bien en sa mémoire. De là il s'approcha du lict, et sentant que la Dame et une petite fille qu'estoît avec elle dormoient fort, la descourrit toute tout bellement : et vit qu'elle estoit aussi belle nue comme vestue; mais il ne vit aucun seing sur elle, pour en pouvoir &ire raport. sinon un qu'elle avoit soubz la mamelle gauche, c'est à sçavoir un pourreau. autour duquel il y avoit quelques petitz poilz blondz comme or. Et avant veu cecv. la recou- ▼rit tout bellement; combien que la voyant ainsi belle, il luy vinst volonté de bazarder sa vie. et de se coucher au-

94 LE DÉCAMÉRON — 11^ JOUiLNis

près d'elle : mais ayant ouy dire qu'elle estoit si farousche et sauvage en telles matières, et voyant qu'il avoit esté à son bel ayse la plus grand^ partie de la nuict par la chambre, il tira d'un coffre de la Dame une bourse, une meschante robe, quelque anneau, et une ceincture; et quand il eut tout mis en son coffre, il s'y en retourna, et le ferma comme il estoit premièrement, et en ceste manière il fut deux nuictz sans que la Dame s'aperceust de rien.

Quand le troisiesme jour fut venu, la bonne femme (suyvant la conclusion qu'ilz avoient prinse) vint pour requérir son coffre, et le rapporta au lieu où elle Tavoit prins : duquel quand Ambroys fut sorty, et ayant contenté la bonne femme comme il luy avoit promis, s'en retourna avec les choses dessusdictes le plus tost qu'il peut à Paris, où il arriva avant le terme qu'il avoit prins. Et là, appeliez les marchans qu'avoient esté présens aux paroUes et à la gageure, il dist, en la présence de Bernard, qu'il avoit gaigné la gageure que ilz avoient faicte, par ce qu'il avoit accomply ce dont il s'estoit vanté ; et qu'il fust vray, il desseigna première la forme de la

IX — LE TROMPEUR PUNY g5

diambre, et les painctures d'icelle, et après il monstra les choses de la Dame qu'il avoit aportées avec soy, afTermant qu'il les avoit eues d'elle.

Bernard confessa que la chambre estoit ainsi faicte comme il disoit, et outre ce il recongneut que véritablement ces choses qu'il monstroit avoient esté à sa femme : mais il disoit qu'il avoit bien peu sçavoir d'aucun serviteur la qualité de la chambre, et en pareil avoir eu ces choses dessusdictes : parquoy s'il ne disoit autre chose, il lui sembloit que cela ne suffisoit pour devoir avoir gaigné. Et lors Ambroys dist : — « En vérité » cecy devroit suffire : mais puis que tu » yeulx que j'en die plus avant, je le B diray . Et te dy que ma Dame Genèvre, » ta femme, a souz le tetin gauche un » pourreau assez grandelet, autour du- » quel il y a paradventure six petitz B poilz blondz comme fil d'or. » Quand Bernard ouyt cecy, il sembla qu'on lui eust donné d'un cousteau au cueur, tant grande douleur il sentit, et ayant tout changé de couleur, il donna assez manifeste signe (voire quand encor il n'eust respondu mot) que ce qu'Ambroys disoit estoit vray. Et quelque peu après il dist :

— « Messieurs, ce qu'Ambroys dist est » vray, et par ce, qu'il vienne quand il » luy plaira, et qu'il soit payé. » Ce qu'il fit le lendemain, jusques à un denier. Puis, avec un courage félon contre sa femme, partit de Paris, et s'en vint vers Gennes.

Toutesfois, quand il fut près de la ville, il ne voulut entrer dedans : ains demeura bien dix lieues loing d'icelle, en une sienne maison, et quand il y fut arrivé, il envoya à Gennes un sien serviteur en qui il se fioit grandement, avec deux chevaux, et escrivit à sa femme, comme il estoit de retour, et qu'elle s'en vint avecques luy le veoir ; mais il commanda secrettement au serviteur qu'aussi tost qu'il seroit en quelque lieu avecques elle, qu'il la tuast (comme mieux il adviseroit) sans aucune miséricorde : puis, qu'il s'en retournast à luy.

Quand doncques le serviteur fut arrivé à Gennes, et qu'il eut baillé les lettres, et faict son message, il fut receu de la Dame avecques grande chère, et le lendemain elle monta à cheval avec le serviteur, et print son chemin pour s'en venir à sa maison; et cheminans en-

nble, et devisans de plusieurs choses,

arrivèrent en une vallée fort pro-

ide et solitaire, couverte de carrières

utes, et de grans^arbres ; et semblant

is au serviteur que le lieu estoit pro-

ce pour faire seurement le comman-

:ment de âon maistre, il desgaina son

pée, et ayans prins la Dame par le

/as luy dist : « Ma Dame, recomman-

ê dez vostr^ame à Dieu : car il vous con-

» vient mourir, sans passer plus outre. »

La Dame, voyant Tespée, et oyant ces

paroUes, dit toute espouventée : — a Pour

» Dieu mercy : dy-moi, avant que tu

» me tues, en quoy je t'ay offensé par-

» quoy tu me doives tuer. — Ma Dame »

(dit le serviteur), « vous ne m'avez en

» rien offensé : mais en quoy vous avez

» offensé vostre mary je ne le sçay,

» siQon qu'il m'a commandé que sans

» aucune miséricorde je vous tue en

0 chemin : et si je ne le faisoye, il m'a

» menasse de me faire pendre par la

» gorge; vous sçavez combien je luy suis

0 tenu, et comme il n'est possible que

» je le contredie en chose qu'il me com-

w mande. Dieu me soit à tesmoing si je

» n'ay compassion de vous : mais je

» n'y puis faire autre chose. » A qui la

98 LE DÉGAMÉRON — 11° JOURNÉE

Dame dist en plorant : — « Hélas, pour » Dieu mercy : ne vueilles point deveu nir homicide de une personne qui » jamais ne t'a offensé, pour complaire » à autruy. Dieu, qui congnoist tout, » sçayt que je ne fis jamais chose pour » laquelle je doive recevoir une telle > récompense de mon mary; mais lais- » sons maintenant cecy : tu peux, quand » il te plaira, satisfaire en une mesme » heure à ton maistre, et à moy, en la » manière que je te diray. C^est que tu » prennes mes habillemens, et me donne » seulement ton pourpoint, et un cha- » peron d'homme, et t'en retourne avec- » ques mesditz habillemens à ton maistre, » et luy dy que tu m'as tuée, et je te » jure par celle vie que tu m'auras don- » née, que je m'esloigneray, et m'en iray » si loing que jarmns hr^, ne toy^ ne » personne pareillement qui soit en ce » païs, n'orra nouvelles dç moy. »

Le serviteur, qui n'avoit pas grand' volonté de la tuer, devint aisément pitoyable. Parquoy, ayant prins ses habillemens, et luy ayant baillé un meschant pourpoint, et un chaperon, luy laissa quelque argent qu'elle avoit, et la pria qu'elle s'esloignast de ce païs, la laissant

à pied en ceste vallée : puis s'en alla vers son maistre, auquel il dist n'avoir seulement accomply son commandement :

mais aussi qu'il avoit laissé le corps mort d'elle en la gueulle de plusieurs loups. Bernard, quelque temps après, s'en retourna à Gennes, et estant le faict descouvert fut fort blasmé.

La Dame, demourée seule et desconsolée, aussi tost que la nuyct fut venue, s'estant contrefaicte le plus qu'elle peut, s'en alla à un petit village près de là, où ayant recouvré d'une vieille femme ce qu'il luy estoit nécessaire, elle raccoustra le pourpoinct à son doz, et l'acoursit ; puis, ayant faict de sa chemise une paire de chausses à la marinade, et s'estant tondue, et déguisée toute en habit d'un marinier, s'en alla vers la mer : où elle trouva par fortune un Gentil- homme Cathelan qui se nommoit Seigneur Encararch : lequel estoit descendu d'un sien navire (qu'estoit arrivé un peu loing de là) à Albe, et estoit venu illec pour se raifreschir à une fontaine. Avec lequel Seigneur elle entra en paroUes, et s'accorda de le servir ; puis monta sur le navire, se faisant appeler Sicuran de Final ; et là fut mise en meilleur ordre d'accoustre-

lOO LE DÉCAMéRON — II® JOURNÉE

mens par le Gentil-homme, lequel elle commença à servir si bien, et si à propos, qu'elle luy fut agréable outre mesure. .

Il advint de là à peu de temps que ce Cathelan naviga avec une sienne charge en Alexandrie, et porta certains faulcons passagers qu'il présenta au Souldan, lequel fit quelquesfois disner ce Cathelan à sa table ; et ayant veu les façons de faire de Sicuran; qui tousjours servoit son maistre, dont il luy pleut fort, le demanda au Cathelan, lequel (encor' que ce fust mal voulontiers) le luy laissa. Sicuran en peu de temps fit si bien qu'il acquit non moins la grâce du Souldan, qu'il avoit faict celle du Cathelan. Parquoy advint par succession de temps qu'en certaine saison de Tannée, en laquelle il se faisoit en la ville d'Acre, qu'estoit souz la subjection du Souldan, une grande assemblée de marchans Chrestiens et Sarrazins, comme si ce eust esté une foyre, où le Souldan avoit de coustume (afin que les marchans et les marchandises fussent à seureté) d'envoyer outre ses Officiers ordinaires aucun des siens plus grand avecques des gens, qui eust la charge de la garde ; quand le temps

IX — LE TROMPEUR PUNY lOl

fut venu il délibéra d'y envoyer Sicuran, qui sçavoit desjâ parfaictement la langue , et ainsi le fit-il. Quand doncques Sicuran fut venu en Acre, Seigneur et Capitaine de la garde des marchans et de la marchandise, y faisant bien et soingneusement ce qu'il appartenoit à son office, allant, regardant çà et là, il y vit plusieurs marchans Siciliens, Pisans, Genevois, Veniciens, et autres Italiens, desquelz il s'aprivoysoit volontiers, en souvenance de son païs.

Or advint une fois entre autres, qu'estant luy descendu en une boutique de Veniciens, il y va veoir entre autres joyaux une bource et une ceincture qu'il congneut soudainement avoir esté siennes, dont il s'esbahit fort. Mais, sans faire autre semblant, demanda gracieusement à qui elles estoient, et si on les vouloit vendre. Ambroys de Plaisance estoit venu là, avec beaucoup de marchandise, sur un navire de Veniciens, lequel oyant que le Capitaine de la garde demandoit à qui elles estoient, s'avança, et dist en riant : — « Monsieur, elles sont » à moy, et ne les vueil point vendre ; » mais si elles vous plaisent, je les vous » donneray voulontiers. » Sicuran, le

Il g.

voyant rire, entra en soupçon si cestuycy Tavoit point remarqué en quelque geste sien ; toutesfois, avecques un visage asseuré il luy dist : — « Tu ris paradven- » ture par ce que tu vois que moy, qui » suis homme de guerre, voye ainsi de- » mandant de ces béatilles à femme. »

Ambroys respondit : — « Monsieur, je ne » ris point de cela : mais ye ris du moyen » par lequel )e les gaignai. » A qui Sicuran dist : — « Hé, si Dieu me doint » bonne adventure, et si c'est chose qui » se doive dire, dy-moy comment tu les » gaignas. — Monsieur, » dist Ambroys, « ces choses-cy me furent donnez avec- » ques plusieurs autres par une Gentil- 0 femme de Gennes, nommée ma Dame » Genèvre, femme de Bernard Lomelin, » une nuyct que je coiichay avec elle, » me priant que je les gardasse pour » Tamour d'elle. Maintenant je m'en » suis mis à rire, par ce qu'il m'est sou- » venu de la sottise de son mary, lequel » fut si fol qu'il gagea cinq mil ducatz » d'or, contre mille, que ne feroye point » ma volonté de sa femme ; ce que je fis, » et gaignay la gageure. Et luy, qui » plustot devoit punir soy-mesmes de » sa bestialité que elle d'avoir faict ce

IX — LE TROMPEUR PUNY Io3

» que toutes les femmes font, s^en re- » tournant de Paris à Gennes, la fît tuer, » ainsi que je Tay depuis ouy dire. »

Sicuran, oyant cecy, congneut incontinent que cela avoit esté l'occasion du courroux et de la haine de son mary envers elle, et s'aperceut clairement que cestuy-cy estoit entièrement occasion de tout son mal : si pensa en soy-mesmes, de ne le luy laisser porter impuny. Sicuran doncques fit semblant d'estre fort ayse de cette nouvelle, et print une telle et si grande familiarité avec Ambroys, que par ses persuasions il s'en alla (quand la foyre fut finie) avec Sicuran et f)orta tout ce qu'il avoit en Alexandrie, où il luy fit lever une boutique, et luy mit de ses deniers entre mains. Parquoy luy voyant qu'il y profitoit grandement, y demouroit volontiers. Sicuran, soingneux de vouloir rendre certain Bernard son mary de son innocence, ne cessa jamais jusques à ce que par le moyen d'aucuns grans marchans Genevois, qui estoient en Alexandrie, il ne Teust faict venir par nouvelles occasions qu'il inventa. Lequel, estant venu en assez pauvre ordre, il le fit recevoir secrètement par aucun sien amy, jusques à ce

qu'il luy sembla estre temps de faire ce qu'il entendait. Sicuran avoit desjà faict compter la nouvelle par Ambroys devant le Souldan, et luy en avoit fait prendre plaisir : mais puis qu'elle vit là Bernard son mary, pensant qu'il ne faloit plus songer à la besongne, elle, ayant prins temps convenable, impétra tant de faveur du Souldan que Ion feroit venir devant luy Ambroys et Bernard, et qu'en la présence de Bernard, si Ambroys ne vouloit dire sans contrainte la vérité de ce qu'il se van toit avoir eu de la femme de Bernard, on la luy feroit confesser par force. Au moyen dequoy, quand Ambroys et Bernard furent venuz, le Souldan (en la présence de plusieurs avec un rude visage) commanda à Ambroys qu'il dist la vérité comme il avoit gaigné à Bernard cinq mil ducatz d'or; et là estoit présent Sicuran, auquel Ambroys se fioit le plus, qui, avec un visage trop plus que courroucé, le menassoît de très-griefz tourmens s'il ne le disoit. Parquoy Ambroys estonné d'un cousté et d'autre, et encores se voyant aucunement contrainct, racompta entièrement et au vray, en la présence de Bernard et de plusieurs autres, comme le tout avoit

esté faict, ne pensant encourir en autre peine qu'à rendre les cinq mil ducatz d'or, et les besongnes qu'il avoit prinses. Et quand il eut tout dit, Sicuran, comme exécuteur du Souldan sur ce point, se tourna vers Bernard, et luy dist : — « Et toy, que fiz-tu pour l'occasion de » celle mensonge à ta femme? » A qui Bernard respondit : — « Me voyant » vaincu de courroux pour la perte de » mon argent, et de la honte et ver- » gongne qu'il me sembloit que je rece- » voye de ma femme, je la fei tuer par » un mien serviteur, et selon qu'il me » rapporta elle fut soudainement dévorée » des loups. »

Ces choses ainsi dictes en la présence du Souldan, et toutes par luy ouyes et entendues, sans sçavoir encores pour quelle occasion Sicuran avoit ordonné et pourchassé cecy, ne à quelle fin il voulpit tendre, Sicuran luy dist : « Mon- 9 seigneur, vous pouvez assez clairement » congnoistre combien celle bonne Dame » se peut vanter d'estre bien pourveue, » et d'amy, et de mary, quand Tamy en » un instant l'a privée d'honneur par » mensonges, et a gasté sa renommée, » et destruit son mary, et que le mary

» (plus crédule à la fausseté d'autruy que » à la vérité qu'il a par longue expé- » rience peu congnoistre) Ta faicte tuer » et manger aux loups ; et oultre tout » cecy le bien et Tamour que le mary et » Tamy luy portent sont telz, que ayant » longuement demouré avec elle, nul x> d'eux ne la recognoist. Mais pource » que vous congnoissez parfaictement ce » que chacun de ceux-cy a mérité, s'il » vous plaist de grâce spéciale faire punir x> le trompeur, et pardonner à celuy qui » a esté trompé, je la feray venir ici en » vostre présence et la leur. » Le Souldan, délibéré de vouloir en cecy complaire du tout à Sicuran, dist qu'il en estoit content, et qu'il fîst venir la femme : dont Bernard fut tout estonné, car il croyoit pour certain qu'elle fust morte. Et Ambroys prévoyant desjà son malheur, avoit peur d'avoir pis que de rendre l'argent, ne sachant s'il devoit plus espérer ou craindre que la Dame deust venir là : toutefois il attendait sa venue avec grande merveille.

Ayant doncq' Sicuran obtenu ceste permission du Souldan, et s'estant jette à ses genpulx en plorant, il perdit quasi en un mesme instant la voix masculine.

ensemble la voulonté de plus vouloir ressembler homme, et dist : « Monseigneur, » je suis la misérable, et mal fortunée » Genèvre, qui suis allée six ans durant, » coquinant par le monde en guyse » d'homme, vitupérée faucement et me- B schamment de ce traistre Ambroys, et » par ce cruel et mauvais homme baillée » à tuer par un sien serviteur, et à » manger aux loups. '» Puis, dessirant ses habillemens de devant, et monstrant son sein, se fit congnoistre au Souldan, et à toute l'assistance, qu'elle estoit femme : et se retournant devers Ambroys, luy demanda injurieusement, quand ce fut que jamais il avoit couché avec elle, ainsi qu^il s'estoit vanté au paravant. Lequel la recongnoissant desjà et devenu presque muet de honte, ne disoit mot. Le Souldan, qui avoit tous jours réputé ceste femme pour homme, voyant et cjêax cecy, devint si fort esbahy que plusieurs fois il creut que ce qu'il voyoit et oyoit fust plustost un songe que vérité : mais toutesfois, après que Tesbahissement fut cessé, congnoissant la vérité^ il estima avecq' grandes louanges la vie, la constance, les conditions, et la vertu de ma Dame Genèvre, qui jus-

108 LE DÉCAMÉRON — 11° JOURNÉR

ques à ceste heure-là avoit esté appellée Sicuran ; et luy ayant fait aporter de très-honnestes habillemens de femme, et fait venir des femmes pour luy tenir compagnie, pardonna à Bernard son mary (suyant la requeste qu'elle avoit faite) la mort qu'il avoit bien méritée. Lequel, Tayant recongneue, se jetta à ses pieds en plorant : et lui requist pardon qu'elle luy ottroya bénignement, combien qu'il en fust mal digne, et le fit lever debout, l'embrassant tendrement comme son mary.

Le Souldan commanda incontinent après, que Ambroys fust lié en quelque hault lieu de la ville, à un pal, et oinct de miel,' et qu'il ne fust jamais osté de là, jusques à tant que de soy-mesmes il tombast en pièces ; et ainsi fut fait. Après cecy, il commanda aussi que tout son bien fust donné à la Dame, qui n'estoit si petit qu'il ne valust plus de dix mille doubles ducatz. Puis fit aprester un trèsbeau festin, et en iceluy fit honneur à Bernard comme mary de ma Dame Genèvre, et à ma Dame Genèvre comme très-honneste femme, et luy donna tant en bagues, comme en vaisselle d'or et d'argent, et en deniers comptans, qui

loit plus d'autres dix mille doubles catz ; et leur ayant faict apprester un sseau (après que la feste fut finie), or donna licence de s'en pouvoir re- Dumer à Gennes, quand il leur plairoit. Là où ilz retournèrent très-riches en grande joye et y furent receuz avec grand honneur, et mesmement ma Dame Genèvre, laquelle chacun croyoit estre morte ; et tousjours depuis tant qu'elle vesquit fut réputée grandement vertueuse. Mais Ambroys, le mesme jour qu'il fut empalé et oinct de miel, fut non seulement tué, mais aussi dévoré jusques aux oz, avec son très-grand tourment, par les mouches, guespes et taons, dont le paîs est abondant ; lesquelz os, demourez blancz et attachez aux nerâ long temps après sans estre remuez, rendoient tesmoignage à quiconques les voyoit de sa meschanceté. Et ainsi le trompeur demoura aux piedz de celuy qui avoit esté trompé.

•PalGatiMIU^ 'DE SMO^ÈGVE

desroba ta femme à Messire Richard de Quitt^ica, lequel, sachant où elle estait, si en va, et devenu amy de Pagamin la luy demanda : qui la luy accorda, pourveu qu'elle le vousist. Elle ne s'en voulut retourner avec luy, et quand Messire Richard fut mort, elle espousa Fagamin.

NOUVELLE X

d pliUamintnl quelques vieillard», q

N de l'honneste assemblée loua grandement pour belle la nouvelle racomptée par leur Royne, mesmement Dioqui esloit demourf le

nier à dirs la sienne; le-

quel, après plusieurs louenges dictes de ladicte nouvelle, dist :

Belles Dames, une partie de la nouvelle de la Royne m'a faict changer d'opinion ; car j'avoye en Tentendement d'en dire une autre. C'est la bestialité de Bernard (encor* qu'il luy en soit bien avenu) et de tous les autres qui se font acroire ce qu'il monstra qu'il croyoit : sçavoir est que quand ilz vont par le monde passans le temps avecques ceste-cy, et celle-là, ores une fois et tantost une autre : ilz pensent que leurs femmes (qui sont demourées en la maison) tiennent les mains pendues à leur ceinture : comme si nous qui naissons entre elles, et y croissons et demourons, ne congnoissions dequoy elles ont désir. Par laquelle mienne nouvelle je vous monstreray par un mesme moyen combien est grande la sottise de ceux-cy : et combien est encores plus grande celle de ceux qui s'estimans avoir plus de force, que la nature ne leur en donne, se font acroire de pouvoir couvrir et satisfaire à leur deffault par démonstrations fabuleuses, et se parforcent de renger autruy à leurs complexions con-

tre le naturel de celuy qui est tiré d'ailleurs.

Il y eut doncques à Pise un Juge plus doué d'entendement que de force corporelle, qui se nommoit messire Richard de Quinzica ; lequel paraventure croyant satisfaire à une femme avec les mesmes œuvres qu'il satisfaisoit à Testude, estant grandement riche, chercha avec grande diligence d'avoir belle et jeune femme en mariage, là où il devoit fuyr l'un et l'autre, s'il se fust aussi bien conseillé comme il conseilloit autruy. Ce qui luy avint : car messire Lotto Gallandy luy donna pour femme une sienne fille appellée Bartholomée, une des plus belles, et des plus désirables jeunes filles de Pise (combien que nous y en ayons peu qui ne ressemblent jaunes comme lézardes). Laquelle, après que le Juge l'eut espousée et menée en sa maison avec très-grande feste, et qu'il eut faict les nopces belles et magnificques, il la toucha pour la première nuict, pour consommer le mariage, autant que une pauvre fois se peut estendre : encor' ne s'en faut-il guères qu'il ne fistrien. Puis le lendemain matin, comme celuy qui

estoit maigre, sec et de peu de substance, il luy convint avecques malvoisie et confitures restauratives, et autres drogues, qu'il se restituast au monde.

Or ce Monsieur le Juge, devenu meilleur estimateur de ses forces qu'il n^avoit esté au paravant, commença à enseigner à sa femme un calendrier pour les petitz enfans qui aprennent à lire, et £uct peut estre long temps au paravant à Ravenne : pour ce que (ainsi comme il le luy monstroit) il n'estoit jour en Tannée qu'il ne fust, non seulement une feste, mais aussi plusieurs : pour la révérence desquelles il r^monstroit par diverses raisons que Thomme et sa femme se dévoient abstenir de coucher ensemble, adjoustant encore à ces festes des jeusnes, les quatre temps, les vigilles d'Apostres, et de mille autres sainctz, et le vendredy, le samedy, et le dimanche de nostre Seigneur : et tout le Karesme, avec certains poinctz de la lune, et plusieurs autres exceptions : pensant par aventure qu'il fust convenable de faire aussi bien vacations avecq' les femmes dedans le lict, comme il faisoit quelquefois en plaidant au palays. Et en ceste façon de faire, il tint longuement sa

Il 10.

femme, non qu'elle n'en fust grandement faschée : laquelle par aventure il baisoit une fois le moys, et encor' à grand' peine, la gardant tousjours bien, de peur que quelque autre luy enseignast de congnoistre les jours ouvrables, comme il luy avoit enseigné les chousmables.

Avint toutesfois que faisant un jour grand chault, messire Richard eut volonté de s'en aller à Tesbat à un sien lieu fort beau, prochain de la montagne noire; et là pour prendre Taer, y demourer quelques jours, il mena avec soy sa femme. Et demourant là (pour luy donner quelque récréation), il fit un jour pescher, et s'en allant sur deux barquettes, luy sur une, avecques les pescheurs, et elle sur une autre, avec d'autres Dames pour veoir le passetemps, et les tirant le plaisir plusieurs lieues sans quasi s'en apercevoir, ilz entrèrent fort avant en mer. Et ce pendant qu'ilz s'amusoient le plus à regarder, survint soudainement une galiotte de Pagamin de Monègue, corsaire en ce temps fort renommé, et quand il eut apperceu les barques, il s'adressa à elles. Si ne peurent si tost fuyr que Pagamin n'ataignist cetle

3Ù estoient les femmes, en laquelle, ijuand il vit la belle Dame, il n'en voulut lutre chose, et la mit sur la galiotte, à la vcue de messire Richard, qui desjà ivoit gaigné la terre ; puis s'en alla son :hemin. Ce que apercevant monsieur le Fuge (qui estoit si jaloux qu'il a voit peur ie Taer), s'il fut marry, il ne le faut pas iemander, et se plaignit à Pise et aileurs de la meschanceté des corsaires, >ans sçavoir qui luy avoit osté sa femme, lé où elle avoit esté menée.

Quand Pagamin la vit si belle, il luy sembla qu'il estoit très-bien, et non estant narié se délibéra d'entretenir tousjours :este-cy, qu'il commença à conforter loucement pource qu'elle pleuroit fort.

Vf ais quand la nuict fut venue, luy estant e calendrier tombé de la ceinture, et :outes festes et fériés sorties de l'enteniement, il la commença à consoler d'une lutre sorte, luy estant avis que peu eus- ;ent servy les parolles du jour; et par elle manière la reconsola si bien que ivant qu'ilz fussent arrivés à Monègue, e Juge et ses loix furent hors de son mtendement. Si commença à vivre le "vlus joyeusement du monde avecques Pagamin, lequel, quand il l'eut menée à

Monègue, oultre les consolations qu'il luy donnoit de jour et de nuict, la tenoit honnorablement comme sa femme.

Quelque temps après, quand il fut venu aux aureilles de messire Richard où estoit sa femme, il se délibéra avec ardant désir de Taller quérir luy-mesmes, pensant que nul autre ne sçauroit entièrement faire ce qu'il faloit, délibéré de despendre pour la rachepter tout l'argent qu'on luy sçauroit demander. Et s'estant mis sur mer, il alla à Monègue, là où il vit sa femme, et elle luy : laquelle le dist puis après au soir à Pagamin, et l'informa de ce qu'elle en vouloit faire. Le lendemain matin messire Richard voyant Pagamin s'acointa de luy, et en peu d'heure firent une grande privante et amytié ensemble, faignant Pagamin de ne le congnoistre point, en attendant à quelle fin il vouloit venir. Parquoy quand il sembla temps à messire Richard, il luy descouvrit le mieux, et le plus gracieusement qu'il sceut, l'ocasion pour laquelle il estoit venu, le priant qu'il prinst de luy ce qu'il luy plairoit et luy rendist sa femme. A qui Pagamin, avec un visage joyeux, respondit : — « Mon- » sieur, vous soyez le bien venu, et

» pour VOUS respondre briefvement je » vous vueil bien dire qu'il est vray que » j'ay une jeune femme en ma maison : » laquelle je ne sçay si elle est vostre » femme ou à autruy, pource que je ne » vous congnoy ne elle aussi, 'sinon » d'autant qu'elle a demouré quelque » temps avecq' moy. Si vous estes son » mary (comme vous dites), je Vous mè- » neray vers elle, pource que vous me » semblez un fort gracieux gentilhomme, » et suis certain qu'elle vous congnoistra » bien; et si elle dit qu'il soit ainsi » comme vous dites, et qu'elle s'en 9 vueille aller avecques vous, j'en suis » content, et avec ce je ne vueil pour sa » ranson (à cause de vostre gracieuseté) 9 sinon ce que vous voudrez : mais aussi » s'il n'estoit ainsi, vous me feriez tort » de la me vouloir oster : par ce que je » suis jeune homme, et puis aussi bien 9 comme un autre entretenir une femme, 0 mesmement elle qui est la plus gra- » cieuse que je vy onc. » A l'heure dist messire Richard : — a Pour certain elle 0 est ma femme, et si vous me menez là » où elle est, vous le verrez bien tost : » . car elle se jettera incontinent à mon » col, et par ainsi je ne demande qu'il

I l8 LE DÉCAMÉRON — II® JOURNÉE

» soit autrement, sinon comme vous- » mesmes Tavez avisé. — Allons doncq, » dist Pagamin.

Et quand ilz furent en la maison de Pagamin, et entrez en la salle, Pagamin la fit appeller : laquelle après s'estre vestue et acoustrée, sortit d'une chambre, et vint là où messire Richard estoit avec Pagamin, auquel messire Richard elle ne sonna non plus mot qu'elle eust faict à un autre estranger qui fust venu en la maison avec Pagamin. Ce que voyant monsieur le Juge (qui espëroit estre receu d'elle avec grande chère) s'esbahit fort, et en soy-mesme commença à dire : Paraventure que la mélancolie et le grand ennuy que j'ay eu depuis que je la perdy, m'a si transfiguré qu'elle ne me congnoist point. Parquoy il dist :

« M'amye, il me couste cher de t'avoir » menée pescher : par ce qu'il ne fut » jamais senty semblable douleur à celle » que j'ay portée depuis que je te perdy, » et il semble que tu ne me recon- » gnoisses point, si sauvagement tu te » taiz. Ne vois-tu pas que je suis le tien » messire Richard, qui suis venu icy » pour payer ce qu'il plaira à ce gentil- » homme, en la maison de qui nous

» sommes, à fin de te ravoir et te ra- » mener, et luy de sa grâce te veult j» rendre à moy pour le pris qu'il me » plaira? » La Dame, se tournant vers luy souzriant un peu, luy dist : — « Monsieur, parlez-vous à moy? Avisez » bien que vous ne me ayez prins pour » une autre : car quand à moy, je n'ay » point de souvenance de vous avoir » jamais veu. » Messire Richard dist : — « Pense à ce que tu diz : regarde-moy » bien : et si tu te veux souvenir, tu » verras bien que je suis le tien Richard » de Quinzica. > La Dame dist : — « Monsieur, vous me pardonnerez, par » aventure qu'il ne m'est pas honorable » comme vous pensez, de vous regarder » beaucoup : mais si vous ay-je néant- » moins tant regardé, que je congnoy » bien que je ne vous vei jamais. »

Messire Richard imagina qu'elle faisoit cecy par crainte de Pagamin, de ne vouloir confesser en sa présence de le congnoistre. Au moyen dequoy il requit quelque peu après Pagamin, qu'il luy pleust de sa grâce qu'il peust parler seul avec elle en la chambre. Pagamin dist qu'il en estoit content, pourveu qu'il ne la baisast point contre sa volonté, et

I 20 LE DéCAMÉRON — II^ JOURNÉE

commanda à la Dame qu'elle s'en allast en la chambre avec luy, et qu'elle ouyst ce qu'il vouldroit dire, et luy respondist comme il luy plairoit. Quand doncques ilz s'en furent allez en la chambre, la Dame et messire Richard tous seulz, après qu'ilz furent assis, messire Richard commença à dire : « Hé, cueur de mon » cueur, m'amie, ma douce espérance, ne » congnois-tu ton Richard, qui t'ayme » plus que soy-mesme? comment se » peut-il faire, suis-je si deffîguré ? pour » Dieu, mon œil plaisant, regarde-moy » un peu. » La Dame commença à rire, et sans le laisser dire d'avantage, luy dist : — « Vous sçavez bien que je ne » suis si oubliante, que je ne sçache que » vous estes messire Richard de Quin- » zica, mon mary : mais vous, ce pen- » dant que je fuz avecques vous, avez » assez mal monstre de me con- » gnoistre, par ce que si vous estiez ou D estes sage comme vous voulez estre » réputé, vous deviez bien avoir tant de » congnoissance, que vous deviez veoir » que j'estoye jeune, fresche, et gail- » larde : et par conséquent deviez con- » gnoistre ce qui est requis aux jeunes » femmes oultre le vestir et le manger,

D bien que de honte elles ne le dîent : et » comment vous le faisiez, vous le sça- » vez. Si doncques Festude des loix vous » estoit plus aggréable que une femme, ]» vous ne vous deviez marier : bien » qu'il ne me fut jamais avis que vous » dissiez un juge : ains plus tost me res- » semblez un crieur de confrairies et de » festes, si bien vous le sçaviez, et les » jeusnes, et les vigilles : et vous dy » bien que si vous eussiez faict faire au- » tant de festes à voz laboureurs comme » vous en faisiez faire à celuy qui avoit D mon petit champ à labourer, vous » n'eussiez jamais recueilly un grain de » blé. Or je suis abordée avec cestuy-cy » (car ainsi Ta voulu nostre Seigneur » comme pitoyable regardeur de ma » jeunesse) avec lequel je demeure en » ceste chambre où Ton ne sçait que » c'est de festes : je dy ces festes que » vous (plus dévot envers Dieu qu'au » service des Dames) célébriez tant : ne » jamais n'entra par cest huys samedy » ne vendredy, vigille ne quatre temps, » ne Karesme qui est si long : ains jour » et nuict on laboure céans et y bat-lon 9 la layne : et depuis que matines ont » sonné, ceste nuict, je sçay bien com-

Page 1