VIII *— FÉRONDE OU LE PURGATOIRE
laquelle ayoh esté faicte pour mettre in pace les moines qui commettoyent quelque faute. Et là hiy ostèrent ses habillemens, et le vestirent d'un habit de it^oine, puis le mirent sur un faisseau de Paille, et le laissèrent là )usques à ce q^*il se ressentist. Puis, le jour ensuy- ^/^'^nt, TAbbé s'en alla avec un autre de ses oines par manière de Visitation à la laison de la femme : laquelle il trouva ^ue de noir, et toute troublée; et lyant un espace de temps confortée, la ^uit tout doucement de sa promesse^ a femme se voyant en liberté, et sans &mpeschement de Féronde ou d'aucun utre, ayant veu à TAbbé un autre bel nneau au doigt, dist qu'elle estoit preste e tenir sadicte promesse ; et composèent ensemble que la nuict ensuyvant il pourroit venir.
Parquoy, venue ladicte nuict, l'Abbé,
estu des habillemens de Féronde, et
ccompagné de son moine, s'y en alla,
t coucha avec elle jusques au matin,
ecevant un très-grand plaisir, puis s'en
etourna à l'abbaye. Et faisant assez
iouvent ce chemin, estant rencontré
)uelquefoya à l'aUer, et quelquefoys au
irenir, l'on creut que c^estoit Féronde
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qui alloit par ce chemin faisant sa pénitence ; et après s'en faisoit mille comptes entre les gens dn village, qui sont gens gros et ruraux ; et si fut encores récité par plusieurs foys â la femme, qui sçavoit mieux qu'eux ce que c'estoit.
Quand doncques Féronde fut resveillé, et qu'il se trouva là, sans sçavoir où il estoit, le moine BouUonnois entra dedans la prison, et avec une voix horrible, et certaines verges en la main, luy donna une grande fessée. Féronde, plourant et criant, ne fiaisoit autre chose que de de* mander : « Où suis-je ?» A qui le moine respondit : — « Tu es en purgatoire. -— » Comment, » dist Féronde, « suis-je » doncques mort? — Ouy, » dist le moine. Pafquoy Féronde commença à pleurer soy-mesmes, sa femme, et son filz; disant les plus grandes folies du monde. Auquel le moine porta un peu après à manger et à boire. Ce que voyant Féronde, il dist : — « Ho ho, les mortz » mangent-ilz ?» Le moine dist : — « Ouy : » et ce que je t'apporte, est ce que la * femme qui fut tienne a envoyé ce ma- » tin à réglise pour faire dire des messes » pour ton ame : et Dieu veut qu'il te » soit représenté icy. » Lors dist Fé?
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It : — « O mon Dieu, donne luy le m an : je Taymoye tant avant que je lônrusse, que je la tenoye toute nuict itre mes bras : et ne £edsoye autre lose que la baiser, et encor' quelque itre chose quand il m'en prenoit >lonté. » Et après, ayant grande faim, iinença à manger et à boire ; et ne semblant le vin trop bon, dist : —
que Dieu la mette en mal an, qu'elle a envoyé au prestre du vin du muy iii est au long du mur. » Mais après l eut mangé et beu, le moine le print rechef, et des mesmes verges luy na une autre grande secousse. A qui jnde (ayant fort crié) dist : — « Hés, pourquoi me fais-tu cecy? » Le ne luy respondit : — « Pource que )stre Seigneur l'a commandé ainsi;
veut que deux fois le jour tu en '^es autant. — Et pour quelle occa- ? » dist Féronde. — « Pour ce, » reidit le moine, « que tu as esté jaloux, 'ant la meilleure femme qui Àist en ut le païs pour espouse. — Hélas, »
Féronde, o tu dis vray, et la plus lulce : elle estoit plus succrée que »nfitures : mais je ne sçavoye pas que >stre Seigneur fust marry, quand
» rhomme est jaloux, car je ne Teusse » jamais esté. » Le moine dist : — - c A w cecy devois-tu penser tandis que tu » estois de là : et s'il advient que jamais » tu y retournes, ayes tousjours tant en » souvenance ce que je te fay mainte- 0 nant, que tu ne soyes jamais jaloux. » Féronde respondit : — « Ho, y retoume- 9 il jamais qui est une fois mort? -^ » Ouy : celuy qu'il plaist à nostre Sein gneur, n dist le moine. — « Hélas, » dist Féronde, « se j'y retourne jamais, » je seray le meilleur mary du monde : ». jamais je ne la battray ; jamais ne luy » diray villenie, sinon du vin qu'elle a » envoyé icy ce matin ; et aussi elle n'a » point envoyé de chandelle, et nci'a con*- » venu manger à l'obscur. -^ Si a bien » (dist le moine), « mais elles ont esté brus- » lées en disant les messes. — Ho » (dist Féronde) , « tu diras à la fin vérité, et pour » certain, si j'y retourne, je luy laisseray » faire ce qu^elle vouldra. Mais dy-moy : » qui es-tu qui me fais tout cecy? »
Dist le moine : — « Je suis pareillement 9 mort comme toy, et nasquy en Sdr- » daigne : et parce que je louay la )a- » lousié à un maistre que je servoye, » j'ay esté condemné de Dieu à c^te
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» peine, que je te doive donner à man- B ger et à boire, et te battre comme je » fois, jusques à tant que nostre Seigneur » ayt déterminé autre cbose de toy et de » moy. » Féroiide luy demanda : — « Ne » sommes-nous que toy et moy icy? — » Ouy » (dist le moine), « à milliers; mais 9 tu ne les peux ne voir ni ouyr^ non » plus qu'eux toy. » Alors Féronde dist : — a Ho ho, combien sommes nous loing » de nos païs? » Respond le moine: — « Beaucoup de milliers de lieues. — Moit> gne, c^est bien assez, » (dist Féronde). « Et à ce qu'il me semble, nous devrions » estre hors du monde, tant il y a. »
Or en telles et semblables façons de faire, et avec le boire et le manger fut tenu Féronde dix bons moys ; pendant lesquels TAbbé visita assex souvent la belle jeune femme, et avec elle se donna le plus beau temps du monde. Mais (comme les malheurs adviennent) elle devint grosse, et incontinent s'en estre apperceue, elle le dist à TAbbé. Parquoy il sembla bon à tous deux que sans y songer autrement Féronde deust retourner de purgatoire en ceste vie : et qu'elle retournas! avecques luy, disant qu'elle estoit grosse de luy. L'Abbé, la nuict
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ensuyvant, fît avec une voix contfefaicte appeller Féronde en la prison, et luy dire : « Féronde, confbrte-toy : car fl » plaist à Dieu que tu retournes au » monde : là où (quand tu y seras) tu » auras un filz de ta femme, lequel tu » feras nommer Benoist : par ce que, par » les prières de ton sainct. Abbé, et de ta » femme, et pour Tamour de sainct Be- » noist, il te fait ceste grâce. » Féronde, oyant cecy, fut fort joyeux, et dist : — et II me plaist bien, Dieu doint le bon » an à nostre Seigneur, et à TAbbé, et à » sainct Benoist, et à ma femme doulce » et succrée. » L'Abbé luy ayant fieiict donner, parmy le vin qu'on luy envoyoit, de celle pouldre tant qu'il suffist pour le faire dormir quatre heures, et l'ayant revestu de ses habillemens, luy et le moine le repportèrent secrettement eh la tombe ou il avoit esté ensevely.
Le matin ensuyvant sur le point du jour, Féronde reprint ses sens, et vit par quelque trou de la tombe le jour, lequel il n'avoit veu dix moys y avoit. Parquoy, luy estant avis qu'il éstoit vif, commença à crier : « Ouvrez-moy , ouvre«-moy ; » et luy-mesmes poulsant de la teste le couvercle de la tombe, s'efforça tant que le