‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 81 sur 84 · VIII -r- FÉRONDE OU LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

VIII -r- FÉRONDE OU LE PURGATOIRE

ayant entr'ouvert par ce qu'il n'estoit guères bien }oinct, il commençoit à le jetter par terre, quand les moines qui avoient ouy matines coururent là, et congneurent la voix de Féronde, et le virent jà hors du monument. Dequoy tous espouventez pour la nouveaulté du faict, commencèrent tous à fuyr, et s'en allèrent devers TAbbé. Lequel, faisant semblant de se lever d'oraison, dist :

<i Mes enfans, n'ayez peur, prenez la » croix et Teau beniste, et vous en ve- » nez après moy, et nous verrons ce que » la puissance de Dieu nous veut mon- » strer. » Et ainsi fut faict. Féronde estant tout palle (comme celuy qui long temps avoit esté sans voir le ciel), sortit hors du monument, et incontinent qu'il vit l'Abbé se jetta à ses piedz, disant : « Mon père, voz oraisons (ainsi qu'il m'a » esté révélé) et celles de sainct Benoist, » et celles aussi de ma femme, m'ont tiré » des peines de purgatoire et retourné » en vie ; dequoy Je prie Dieu, qu'il » vous doint bon an et bonnes calendes « aujourd'huy et toute vostre vie. »

L'Abbé dist : — a Louée soit la puis- 9 sance de Dieu l Va doncq', mon filz, » puis que Dieu t'a icy r'envoyé, et con-

» sole ta femme, laquelle tousjours de- » puis que tu passas de oeste vie, a esté » en larmes, et soyex doresnavant ser- » viteur de Dieu. — Monsieur » (respondit Féronde), a il m'a bien ainsi esté dh. » Laissez faire à moy, qu'aussi tost que » je la trouveray, je la baiseray, tant de » bien je luy vueil. » L'Abbé estant demouré avec ses moines, fit semblant d'avoir une grande admiration de cecy, et en fit dévotement chanter le Miserere. Féronde retourna en son village, là où tout le monde qui le voyoit fuyoit comme on a accoustumé de £iire quand on voit les horribles choses : mais luy, en les appellant par leurs noms, affermoit qu'il estoit ressuscité. Sa femme parailement avoit peur de luy. Mais après q«e le peuple se fiit par quelque temps asseuré avec luy, et vo3rant qu'il estoit vif, l'în* terroguèrent et demandèrent plosienrs choses, et luy, comme s'il estoit retourné sage, respondoit à tous, et leur comptoit nouvelles des âmes de leurs parens; et faisoit de soy-mesmes les plus belles ambles du monde, de ce qu'on fidsoît en pnigatoire, et ncompta devant toost le p^iple la révélation à luy ûùcte par Rai^ Bngnd avant qu'il resasdtna.

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