‹ Le décaméron (volume 2)Chapitre 1 sur 20 · TRA.DUCTION COMPLÈTE · texte numérisé non relu

TRA.DUCTION COMPLÈTE

PAHIS BIBLIOTHÈQUE-GUARPENTIEK

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLK, il

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PRÉPxVCE DU TRADUCTEUR

En France, on s'imagine que Boccace e?i un an'cur de contes i)lus licencieux les uns que les autres, et l'on dit en souriant d'un air malin : les contes de Boccace, comme on dirait: les contes dé La Fontaine. Or, si rien n'est moins exact, rien ne sauvait mieux donner la mesure de notre superbe indifférence en fait de littérature étrantrère.

Quelqu'un qui nous avait observés de près a dit, avec autant d'à-propos hélas ! que d'esprit, que ce qui dislingue les Français des autres peu[)les, c'est leur ignorance profonde en géographie; il aurait pu aussi justement ajouter: leur ignorance à peu près complète des littératures étrangères. Les œuvres des écrivains étrangers sont quasi inconnues en France. Les lettrés — encore est-ce l'exception — savent le nom des [.lus illustres, connaissent le titre de leurs principaux ouvrages, au besoin peuvent en citer une phrase ou deux, et, grâce à ce mince bagage, acquièrent une facile réputation d'érudil. Mais combien y en a-t-il parmi nous qui se so.u nt donné la peine d'étudier les chefs-d'œuvre que la renommée consacre au delà de nos frontières? Combien y en a-l-il qui soient assez familiers avec la Divine Comédie de Dante, par exemple, pour parler avec quelque autorité de cet incomparable poème qui a tracé en pleine obscu-

ri PREFACE DU TRADUCTEUR.

rite du moyen âge un si éclatant sillon de lumière? On nous apprend au collège, quand on veut bien nous l'apprendre, que la Divine Coméute est une conception de g.}nie, mais on se garde de nous en mettre une ligne pous les yeux, et nous allons toute notre vie d'homme instruit, ou prétendu tel, parlant avec un enthousiasme I)anal d'une chose que nous n'avons jamais vue et que nous n'avons nulle envie de voir. Nous citons à tout propos, avec l'aplomb ordinaire des gens qui ne savent rien, le fameux Lasciate ogni speranza, pour faire voir que nous possédons notre texte, mais il ne faut pas nous demander plus. Nous serions même fort embarrassés de dire à quel endroit du poème se trouve ce passage que tout le monde cite par ouï-dire, et à quoi il a trait.

Ce que je dis de la Divine Comédie peut s'appliquer à n'importe quel chef-d'œuvre étranger. Pétrarque et Arioste sont encore moins lus chez nous que Dante. Nous avons, pendant cent cinquante ans, repoussé Shakespeare, et quand nous avons consenti à le laisser pénétrer jusqu'à nous, c'est à la condition qu'il nous arriverait émondé, mutilé, châtré par un Ducis. Je ne Suis pas bien sûr qu'il n'existe pas encore des gens disposés, sur la foi de Voltaire, à traiter de « barbare » le poète d'Hamlet et d'Othello. Quelques-uns d'entre nous,, les moins ignares, savent que Gamoëns a fait les Lusiades, Milton le Paradis perdu, Klopstock la i'I/essmrfe, mais c'est tout. Il n'est pas vingt Français qui puissent se vanter d'avoir lu d'un bout à l'autre ces poèmes qui ont immortalisé leurs auteurs. Si nous connaissons l'épisode de Marguerite, du Faust de Gœthe, c'est grâce surtout à la peinture d'Ary SchœfTer et à la musique de Gounod. Quant au reste, nous n'en soupçonnons pas un traître mot, et nous n'en avons cure.

Voilà pour les plus grands, pour ceux dont il n'est pas permis de ne pas savoir le nom. Pour les autres, quel une soit le degré de célébrité dont ils jouissent dans leur pays, nous ignorons la plupart du temps jusqu'à leur existence.

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