‹ Le décaméron (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · CONCLUSION DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE L'AUTEUR

Très lîobles jeunes dames, pour la consolation desquellet je me suis mis à un si long Iravail, je crois, avec l'aide de la grâce divine — obtenue, à mon avis, par vos pieuses prières et non par mes propres mprites — avoir entièrement accompli ce que, dès le commencement du présent ouvrage, j'avais promis de faire; pour quoi, après en avoir rendu grâce à Dieu d'abord, puis à vous, il est temps d'accorder du repos à ma plume et à ma main fatiguée. Mais avant que je le leur accorde, j'entends répondre brièvement à quelques petites oi)jeclions que peut-être certaines d'entre vous, voire d'autres, mues par des motifs secrets, pourraient faire, bien qu'il me semble que ces nouvelles ne doivent point avoir un privilège plus spécial que les autres, et que je me souvienne même avoir montré, au commencement de la quatrième journée, qu'elles ne l'ont pas.

D'aventure, quelques-unes d'entre vous diront qu'en écrivant ces nou\ elles j'ai usé d'une trop grande licence, comme, par exemple, en faisant parfois dire aux dames, et plus souvent en leur faisant écouter des choses qu'il ne convient pas i d'honnêtes dames d'écouter ni de dire. Cela je le nie, pour ce qu'il n'est chose si déshonnête dont chacun ne puisse deviser, si clic est dite en termes honnêtes, ce qu'il me seqpble avoir fait ici fort convenablement. Mais supposons qu'il en soit ainsi — je n'entends pas discuter le cas avec vous, car vous me battriez — je dis que, pour expliquer pourquoi j'ai fait de la sorte, les raisons m'arrivent prompte-

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ment. Premièrement, s'il se trouve dans quelques-unes de ces nouvelles un peu trop de licence, la nature môme des nouvelles l'a voulu, et toute personne compétente qui voudra bitn les examiner d'un œil impartial, reconnaîtra certainemant qu'à moins de vouloir en altérer la forme, je no pouvais les raconter autrement. El s'il 8'a<:;it par hasard Je quelques passages, de quelques mots plus libres qu'il ne convient aux femmos dévotes, lesquelles pèsent plu3 les paroles que les actes et s'ingénient plus à paraître bonnes qu'à l'être vraiment, je dis qu'on ne doit pas plus me dénier le droit de les avoir écrits, qu'on ne refuse généralement aux hommes et aux femmes de dire chaque jour : Irou, cheville, mortier, pilon, saucisse, mortadellt, et tout plein de choses semblables. Sans compter qu'il ne doit pas être moins concédé de liberté à ma plume qu'au pinceau du peintre qui, sans qu'on puisse le lui reprocher, au moins justement — laissant de côté qu'il fasse frapper par saint Michel le serpent avec l'épée ou la lance, et par saint Georges le dragon, où :l lui plaît — fait le Christ mâle et Eve l'empile, et cloue sur la croix, tantôt avec un clou, tantôt avec deux, les pieds de 'Jelui qui voulut y mourir pour le salut de la race humaine. Puis, on peut très bien voir que ces nouvelles n'ont pas été dites dans l'église, dont les choses doivent être traitées avec des pensées et des paroles très pures, bien que, dans les histoires de l'Eglise, il s'en trouve d'autrement faites que celles que j'ai écrites. Elles n'ont pas été dites non plus dans les écoles de philosophie, oii l'honnêteté est non moins exigée qu'ailleurs, ni nulle part entre gens d'église ou philosophes, mais dans des jardins, en guise de distraction, entre personnes jeune», bien que déjà mûres et difficiles sur le choix des nouvelles, dans un temps où il était permis aux plus honnêtes d'aller les brayes sur la tête pour sauver leur vie.

Ces nouvelles, telles qu'elles sont, peuvent nuire et porter profit, comme toute autre chose, suivant celui qui les entend. Qui ne sait que le vin est chose excellente pour touî les vivants, à ce que disent Ginciglione, Scolajo et beaucoup d'autres, et qu'il est nuisible à celui qui a la lièvre? Dironsnous, parce qu'il nuit aux fiévreux, qu'il est chose mauvaise? Qui ne sait que le feu est très utile, voire nécessaire aux hommes ? Dirons-nous, parce qu'il brûle les maisons, les châteaux et les cités, qu'il est mauvais? Pareillement, les armes assurent le salut de ceux qui désirent vivre en pai.\,

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mais elles tuent souvent, non parce qu'elles sont chose mauvaise, mais à cause de la perversité de ceux qui s'en servent méchamment. Jamais esprit corrompu n'entendit sainement une parole quelconque ^ et de même qu'aux esprits viciés les paroles honnêles ne servent à rien, ainsi relies qui ne sont point honnêtes ne peuvent contaminer les esprits dispos, pus plus que la l'ange ne peut souiller les rayons solaires, ou que les ordures du sol ne peuvent altérer les beautés du ciel. Quels livres, quelles paroles, quelles lettres sont plus saints, plus dignes, plus vénérables que ceux de la Sainte-Ecriture ? Et pourtant, ils ont été nombreux ceux qui, entendant ces écrits, ces paroles et ces lettres d'une façon mauvaise, se sont perdus et ont entraîné autrui dans leur perdition. Chaque chose, en soi-même, est bonne à quelque chose, et, si elle est mal employée, peut être nuisible en nombre de cas ; c'est ce que je dis de mes nouvelles. Qui voudra tirer d'elles mauvais conseil ou œuvre mauvaise, elles ne l'empêcheront nullement de le faire si, par aventure il a cela en lui, et si elles sont tordues et tirées dans ce sens. Mais qui voudra en avoir utilité et profit, elles ne le lui refuseront pas, et elles ne seront jamais réputées et tenues que pour utiles et honnêtes, t-i elles sont lues en leur temps et par les personnes pour lesquelles elles ont été racontées. Quant à ceux qui ont à dire leurs patenôtres ou à faire la tourte et la courbette devant leur curé, qu'ils laissent mes nouvelles ; elles ne courront après personne pour se l'aire lire. D'ailleurs, les bigotes disent et fout bien d'autres choses par moments 1

Il y en aura aussi qui diront, qu'il aurait été meilleur que

• ;uelque.--unes de ces nouvelles n'existassent point. Je le leur :.ccorde ; mais moi, je ne pouvais ni ne devais écrire que < .lies qui ont été racontées ; par conséquent les dames qui ;-d ont dites auraient dû les dire belles, et alors je les aurais

• cri tes belles. Mais si l'on voulait prétendre que j'en ai été i inventeur et l'auteur — ce qui n'est pas — je dis que je n'en ! ..ugirais pas s'il en était ainsi, pour ce qu'il ne s'est jamais iiouvé ouvrier, en dehors de Dieu, qui ait fait bien et corahlètcmenttoutce qu'il a fait. Gharlemagne, lui-même, qui le premier fit les Paladins, n'en sut point assez créer pour pouvoir en former une armée. Il faut, dans la multitude des c!;ose», trouver diverses qualités de choses. 11 n'y eut jamais de champ si bien cultivé que les orties, les chardons, oh (juelques ronces ne s'y trouvent mêlés aux bonnes herbes. Sans compter que, pour parier aux simples jouvencelles

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