II
470 LE DECAMEROK.
époui, se passa au doigt Tanneau qu'elle avait retire de la coupe, et se mit sur la tête la couronne qui lui avait été envoyée par le Soudan. Sur quoi, étant sortis de la maison où ils étaient, ils allèrent avec tout« la pompe des noces à la maison de messer Torello ; et là, ses amis et ses parents désolés, et tous les citoyens qui le regardaient comme un miracle, se consolèrent dans une longue et joyeuse fête. Messer Torello, ayant donné une partie de ses joyaux à celui qui avait fait les dépenses des noces, ainsi qu'à Tabbé et à beaucoup d'autres, et annoncé par plusieurs messages au Saladin son heureux retour dans sa patrie, se disant toujours son ami et son serviteur, vécut de nombreuses années avec sa valeureuse femme, usant plus que jamais de courtoisie. Telle fut donc la fin des malheurs de messer Torello et de ceux de sa chère femme, et la récompense de leurs libéralités et de leurs promptes largesses. Bon nombre de gens s'efforcent d'en faire autant, et, bien qu'ils en aient les moyens, savent si mal s'y prendre, qu'ils font acheter leurs libéralités plus qu'elles ne valent; pour quoi, s'ils n'en retirent aucun fruit, ni eux ni personne ne s'en doivent étonner. — »
NOUVELLE X
Le marquis de SaluceSi forcé par les prières de ses vassaux de prendre femme, aBa de la prendre à sa fantaisiei épouse la fille d*un Tilain, de laquelle U a deux enfants qu'il fait semblant de faire tuer. Puis, donnant à croire à sa femme qu'il ne veut plus d'elle et qu'il a pris une autre femme, il fait revenir chez lui sa fille comme si elle était sa nouvelle femme, après avoir chassé la première en chemise. Quand il a vu qu'elle prenait toutes ces épreuves en patience, il la recondait dans sa maison,, la tenant pour plus chère que jamais ; il lui montre ses enfants devenus grands et l'honore et la fait honorer comme marquise.
Ija longue nouvelle du roi finie, et tous l'ayant trouvée fort agréable, Diofieo dit en riant : « — Le brave homme
qui attendait la nuit suivante pour faire baisser la queue droite du fantôme, n'aurait pas donné deux deniers de tous les éloges que vous accordez à messer Torello. — » Puis, sachant qu'il ne restait plus que lui à dire sa nouvelle, il commença : « — Mes douces dames, à ce qu'il m'a paru, la journée d'aujourd'hui a été consacrée à un roi, à des sultans, et à gens de semblable condition. Afin que je ne fasse pas trop contraste avec vous, je veux vous conter, d'un marquis, non un acte de munificence, mais une extravagante brutalité. Quoique, en fin de compte, la chose lui réussit, je ne conseille à personne de suivre son exemple, car ce fut grand dommage qu'il lui en advînt bien.
a II y a grand temps déjà, parmi les marquis de Saluées, le plus illustre de la maison fut un jeune seigneur nommé Gaultier, lequel étant sans femme et sans enfants, ne dépensait pas son temps à autre chose qu'à oiseler et à chasser, et ne songeait en aucune façon à prendre femme ou à avoir des enfants, en quoi il méritait d'être réputé très sage. Gela ne plaisant point à ses vassaux, ils le prièrent à plusieurs reprises de prendre femme, afin qu'ils ne restassent point, lui sans héritier, eux sans seigneur; s'ofifrant de lui en trouver une de telle valeur, et née de père et de mère tels, qu'il pourrait fonder bonne espérance sur elle, et en être très satisfait. A quoi Gaultier répondit : « — Mes amis, vous « me contraignez à ce que j'étais entièrement résolu de ne « faire jamais, considérant comme c'est chose difdciie de « trouver compagne qui aille à ses habitudes ; comme, au « contraire, est grande la foule des autres, et combien dure « est la vie pour celui qui tombe sur une femme qui ne lui « convient pas. Quant à dire que vous croyez, d'après le « caractère des pères et des mères, connaître les filles, d'où i< vous puissiez répondre de m'en donner une qui me satis-
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« fasse, c'est une sottise. Encore que je ne sache pas où « vous auriez pu connaître les pères, ni comment yous « pourriez savoir le secret des mères, quand bien même vous (c les connaîtriez, les filles sont le plus souvent dissem- « blables aux parents. Cependant, puisqu*il vous plaît de me « lier de ces chaînes, moi aussi j'y veux consentir. Et pour « que je n'aie à me plaindre de personne autre que de moi, « si la chose tourne à mal, je veux trouver moi-même; vous « affirmant que, quelle que soit celle que je choisisse, si par c( vous elle n'est pas honorée comme Dame, vous verrez, à « votre grand détriment, ce qu'il vous en coûtera de m'avoir « contraint, par vos prières, à prendre femme malgré mon « désir. — » Les braves vassaux répondirent qu'ils étaient contents rien que de le voir consentir à se marier.
« Depuis quelque temps, Gaultier avait été charmé des manières d'une pauvre jeune fille qui était d'un village voisin de son château, et comme elle lui avait paru très belle, il pensa qu'avec elle il pourrait mener une vie très paisible. Pour quoi, sans plus chercher, il résolut de l'épouser. Ayant fait appeler le père qui était très pauvre, il convint avec lui de la prendre pour femme. Gela fait, Gaultier assembla tous ses amis de la contrée, et leur dit : « — Mes amis, il « vous a plu, il vous plaît que je cherche à me marier, et « je m'y suis prêté plus pour vous complaire que par désir « de ma part d'avoir femme. Vous savez ce que vous m'avez « promis, c'est-à-dire d'être satisfaits de celle que j'aurai « choisie et, quelle qu'elle soit, de l'honorer comme votre « Dame. Le moment est venu de tenir la promesse que je « vous ai faite, et je veux que vous teniez la vôtre. J'ai « trouvé tout près d'ici une jeune fille selon mon cœur ; « j'entends la prendre pour femme et la mener, d'ici à peu <( de jours, en ma demeure. Donc, songez à ce que la fête
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« des noces soit belle, et à la recevoir avec honneur, afin que « je puisse me déclarer satisfait de l'exécution de votre pro- « messe, comme vous pourrez vous déclarer satisfaits de Texé- « cution de la mienne. — » Les bons vassaux , tout joyeux, répondirent que cela leur plaisait et, — qu'elle fût qui il voudrait, — qu'ils l'accepteraient pour Maîtresse et l'honoreraient en tout comme leur Dame. Après cela, tous se préparèrent à grande et joyeuse fête, et, de son côté, Gaultier en fit autant. Il fit apprêter des noces grandioses et magnifiques et invita une foule d'amis, de parents et de gentilshommes des environs. En outre, il fit tailler et confectionner en grand nombre de riches et belles robes, sur la mesure d'une jeune fille qui lui parut de même taille que celle qu'il se proposait d'épouser. Il fit également préparer des ceintures, des anneaux, une riche et belle couronne et tout ce qui est d'usage pour une nouvelle épousée.
« Le jour qu'il avait fixé pour les noces étant arrivé, Gaultier, vers la troisième heure, monta à cheval ainsi que tous ceux qui étaient venus pour lui faire honneur. Ayant ainsi tout disposé, il dit : « — Seigneurs, il est temps d'al- « 1er chercher la nouvelle épousée. — » Et s'étant mis en route, lui et toute sa suite, ils parvinrent au village. Arrivés devant la maison du père de la jeune fille, ils trouvèrent celle-ci portant de l'eau, qui revenait en grande hâte de la fontaine, afin d'aller avec les autres femmes, voir venir l'épousée de Gaultier. Gomme Gaultier la vit, il l'appela par son nom, c'est-à-dire Griselda, et lui demanda où était son père. A quoi, rougissant, elle répondit : « — Mon sei- « gneur, il est à la maison. — » Alors, Gaultier descendit de cheval, et ayant ordonné à tous ses gens de l'attendre, il entra seul dans la pauvre maison où il trouva le père qui avait nom Jeannot, et lui dit : « — Je suis venu pour épouser la
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« Griselda ; mais auparavant, je veux savoir quelque chose « d'elle, en ta présence. — » Et il lui demanda si, Tayant prise pour femme, elle s'efforcerait toujours de lui complaire, sans se troubler en rien de ce qu'il dirait ou ferait ; si elle serait obéissante, et beaucoup d'autres choses semblables, à toutes lesquelles elle répondit oui. Alors Gaultier, la prenant par la main, la mena au dehors et, en présence de toute sa suite, et des autres assistants , il la fit mettre nue. Ayant fait ensuite apporter les vêtements qu'il avait fait faire, il l'en fit revêtir, chausser, et sur ses cheveux épars comme ils étaient, il fit poser une couronne. Après quoi, chacun s'étonnant de tout cela, il dit : « — Seigneurs, voilà « celle que j'entends prendre pour ma femme, du moment « qu'elle me veut pour mari. — » Puis, s'étant tourné vers elle qui se tenait rougissante et troublée, il lui dit : « — Griselda , me veux-tu pour ton mari I — » A quoi, elle répondit : « — Mon seigneur, oui. — » Et il dit : « — Et moi, je te veux pour ma femme. — » Et, en présence de tous, il l'épousa. L'ayant fait monter sur un palefroi, il l'accompagna respectueusement à son château où il la conduisit. Là, les noces furent belles et grandes, et la fête ne fut pas autre que s'il avait pris la fille du roi de France.
« Il sembla qu'en changeant de vêtement, la jeune épouse eût changé d'esprit et de manières. Elle était, comme nous avons déjà dit, belle de corps et de visage, et elle devint aussi avenante qu'elle était belle, et si aimable, de façons si accortes, qu'elle semblait être non la fille de Jeannot, une ancienne gardeuse de moutons, mais la fille de quelque noble seigneur ; en quoi elle faisait l'étonnement de tous ceux qui l'avaient primitivement connue. En outre, elle était si obéissante à son mari, si empressée à le servir, qu'il se te-
nait pour Thomme le plus heureux et le mieux payé du monde. Semblablement, elle était si gracieuse, si affable envers les sujets de son mari, qu'il n'y en avait pas un qui ne rhonorât comme digne du rang qu'elle occupait. Tous priaient pour son bonheur, pour sa santé, pour sa prospérité, disant — de même qu'ils avaient dit que Gaultier avait agi en homme peu sage en la prenant pour femme — qu'il était le plus sage et le plus avisé des hommes, puisque nul autre que lui n'avait jamais su reconnaître la haute valeur qu'elle cachait sous ses pauvres habits de paysanne. En peu de temps, elle sut faire de telle sorte, que non-seulement dans son marquisat, mais partout, on parlait de sa vertu, de ses bonnes œuvres, et qu'elle changea en éloge le blâme qu'on avait pu jeter sur son mari à son sujet, quand il l'avait épousée.
« Mie ne fut pas longtemps avec Gaultier sans devenir grosse et, en temps voulu, elle accoucha d'une fille ; de quoi Gaultier fit grande fête. Mais peu après, une nouvelle pensée étant entrée en son esprit, il voulut éprouver par une longue épreuve et des traitements intolérables, la patience de sa femme. Il commença par la brutaliser en paroles, lui montrant un visage troublé et lui disant que ses vassaux étaient mécontents d'elle à cause de sa basse condition, et surtout parce qu'ils voyaient qu'elle lui donnait des enfants ; et qu'ils étaient tellement tristes de la naissance de sa fille, qu'ils ne cessaient de murmurer. La dame, entendant ces paroles, sans changer de visage, de langage et de contenance, dit : — Mon seigneur, fais de moi ce que tu croiras « le plus utile à ton honneur et à ta tranquillité. Je serai « contente de tout, car je reconnais que je suis moins « qu'eux et que je n'étais pas digne de l'honneur auquel, « par ta courtoisie, tu m'as appelée. — » Cette réponse
476 LE DÉCAMÉBON.
fut très agréable à Gaultier, qui reconnut que les hommages que lui et les autres lui avaient rendus ne Tavaient nullement enorgueillie. Peu de temps après, ayant dit en termes vagues à sa femme que ses sujets ne pouvaient souffrir la fille née d'elle, il donna ses instructions à un de ses familiers et Fenvoya à Griselda. Celui-ci, avec un visage tout dolent, lui dit : « — Madame, si je ne veux mourir, il a me faut faire ce que mon seigneur me commande. H m'a « ordonné de prendre votre fille et de... — » Il n*en dit pas davantage. La dame, à ces mots, considérant le visage du familier, et se souvenant des paroles de son mari, comprit qu'il lui avait ordonné de tuer sa fille. Pour quoi, l'ayant vivement ôtée de son berceau, l'ayant baisée et bénie, bien qu'elle ressentît un grand désespoir en son cœur, sans changer de visage, elle la mit dans les bras du familier et lui dit : « — Fais de tout point ce que ton seigneur et le « mien t'a commandé, mais ne l'abandonne pas en pâture « aux bétes et aux oiseaux, à moins qu'il ne te l'ait aussi « ordonné. — » Le familier prit l'enfant et rapporta à Gaultier ce que lui avait dit la dame. Gaultier, s'étonnant d'une telle fermeté, envoya le familier à Bologne avec l'enfont chez une de ses parentes, en la priant de l'élever avec soin, sans jamais lui dire de qui elle était fille.
a II arriva par la suite que la dame devint grosse de nouveau et, à époque dite, accoucha d'un enfant mâle, lequel fut très cher à Gaultier. Mais ce qu'il avait fait ne lui suffisant pas, il traita la dame plus brutalement encore et, avec un visage troublé, lui dit un jour : « — Femme, depuis que « tu as fait cet enfant mâle, je n'ai pu vivre en aucune façon M avec les miens, si durement ils me reprochent qu'un petit- (( fils de Jeannot doive, après moi, devenir leur seigneur ; « sur quoi je crains, si je ne veux être chassé, qu'il ne me
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« faille faire une seconde fois ce que j*ai déjàfait^ et te laisser « pour prendre une autre femme. — » La dame Fécouta d'une âme patiente, et ne répondit pas autre chose, sinon : « — Mon seigneur, pense à te contenter et à faire selon ton « plaisir, et ne te préoccupe nullement de moi, parce que « nulle chose ne m*est chère, qu'autant que je Tois qu'elle « te plaît. — » Peu de jours après, Gaultier, de la même façon qu'il avait agi pour sa fille, procéda pour son fils, et feignant aussi de l'avoir fait tuer, il l'envoya à Bologne pour l'élever, comme il avait envoyé la jeune fille. A cela, la dame ne fit pas un autre visage, ni une autre réponse que pour sa fille. De quoi Gaultier s'étonna fort et, à part lui, affirmait que nulle autre femme n'aurait pu en faire autant. Et s*il ne l'eût vue, pendant que cela lui plaisait, très affectionnée pour ses enfants, il aurait cru qu'elle agissait ainsi par indifférence, tandis qu'il reconnut que c'était par sagesse. Ses sujets, croyant qu'il avait fait tuer ses enfants, le blâmaient fort et le tenaient pour un homme cruel, et avaient grande compassion de sa femme. Gelle-ci, aux dames qui lui adressaient leurs condoléances sur ses enfants morts ainsi, ne dit jamais autre chose sinon que rien ne lui plaisait à elle que ce qui plaisait à celui qui les avait engendrés.
« Mais plusieurs années s'étant écoulées depuis la naissance de sa fille, il parut temps à Gaultier de faire la suprême épreuve de ce que sa femme pouvait supporter. Il dit à plusieurs des siens qu'en aucune façon il ne pouvait plus souffrir d'avoir Griselda pour femme, et qu'il reconnaissait avoir agi mal et en jeune homme lorsqu'il l'avait prise. Pour quoi, il voulait s'adresser au pape, afin qu'il lui permît de prendre une autre femme et de laisser Griselda ; ce dont il fut vivement blâmé par la plupart de ses bons vassaui. Mais il ne leur répondit rien, si ce n'est que cela lui convenait ainsi.
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La dame, apprenant ces choses, et prévoyant qu'elle devait s'attendre à retourner à la maison de son père, peut-être à garder les moutons comme autrefois, et à voir une autre femme posséder celui auquel elle s'était entièrement dévouée, se lamentait grandement en elle-même. Toutefois, de même qu'elle avait soutenu les'autres coups delà fortune, elle se préparait à recevoir d'un visage aussi ferme ce qu'elle devrait encore supporter. Quelque temps après, Gaultier fit venir de Rome des lettres fausses, et fit voir à ses sujets que le pape, par ces lettres, l'avait autorisé à prendre une autre femme et à laisser Griselda. Pour quoi, l'ayant fait venir en présence de tous il lui dit : « — Femme, grâce à la faveur qui m'est « concédée par le pape, je puis prendre une autre femme et « te laisser; et pour ce que mes ancêtres ont été grands gentils- « hommes et seigneurs de ces contrées, où les tiens ont tou- « jours été simples artisans, j'entends que tu ne sois plus « ma femme, mais que tu t'en retournes à la maison de « Jeannot, avec la dot que tu m'as apportée. Pour moi, je (( mènerai ensuite ici une autre épouse que j'ai trouvée et « qui me convient. — » La dame entendit ces paroles non sans une peine extrême ; mais domptant sa nature de femme, elle retint ses larmes et répondit : « — Mon seigneur, j'ai (( toujours reconnu que ma basse condition ne convenait « nullement à votre noblesse, et ce que j'ai été près de vous, « de vous et de Dieu je reconnais le tenir, etje ne l'ai jamais « considéré comme mon bien propre, mais toujours comme « un prêt. Il vous plaît de me le reprendre, et à moi il doit « me plaire, il me plaît de vous le rendre, voici votre anneau « avec lequel vous m'épousâtes ; prenez-le. Vous m'ordonnez « d'emporter la dot que je vous ai apportée ; pour ce faire, « il ne sera pas besoin à vous de rien payer à moi de bourse (( ni de bête de somme, car il ne m'est point sorti de la raé-
« moire que vous m'avez prise nue. Et si vous jugez honnête « que ce corps, dans lequel j'ai porté les enfants engendrés « de vous, soit vu de tous, je m'en irai hue. Mais, je vous « prie, en échange de ma virginité que j'ai apportée ici et (( que je ne puis remporter, qu'il vous plaise me laisser « prendre sur ma dot une seule chemise. — » Gaultier qui avait meilleure envie de pleurer que d'autre chose, garda cependant un visage dur et dit : « — Soit ; emporte une che- « mise. — Tous ceux qui l'entouraient le priaient de lui donner une robe, afin qu'on ne vît pas celle qui, pendant treize ans et plus, avait été sa femme, quitter son château si pauvre et si honteusement vêtue qu'elle dût en sortir en chemise. Mais les prières furent vaines. Donc, la dame, en chemise et pieds nus, et sans rien sur la tête, ayant recommandé tout le monde à Dieu, sortit du château et s'en retourna chez son père, faisant verser des larmes et pousser des sanglots à tous ceux qui la virent. Jeannot, qui n'avait jamais pu croire que tout ce qui était arrivé fût vrai, c'està-dire que Gaultier dût garder sa fille comme femme, s'attendait chaque jour à cet événement et avait conservé les vêtements qu'elle avait dépouillés le matin où Gaultier l'épousa. Pour quoi, elle les reprit, s'en revêtit, et se remit aux modestes travaux de la maison paternelle, ainsi qu'elle avait coutume de le faire jadis, soutenant d'une âme forte le rude assaut de la fortune ennemie.
« Quand Gaultier eut fait cela, il fit savoir aux siens qu'il avait pris une jeune fille d'un des comtes de Panago, et, faisant faire de grands apprêts pour les noces, il envoya dire à Griselda de venir le trouver. Celle-ci venue, il lui dit : « — Je « mène chez moi la dame que j'ai nouvellement prise, et « j'entends lui faire honneur dès son arrivée. Tu sais que « je n'ai pas dans le château de femmes qui sachent prépa-
480 LE DÉOAMÉBON.
« rer les chambres, ni faire les nombreuses choses qui ont « Ueu en cette circonstance. Pour quoi, toi qui, mieux qu'une « autre, connais les êtres de la maison, ordonne ce qu'il faut (c faire ; fais inviter les dames qu'il te semblera conyenable « et reçois-les comme si tu étais dame ici. Puis, les noces « faites, tu pourras t'en retourner chez toi. — » Bien que chacune de ces paroles fût coup de couteau au cœur de Griselda qui n'avait pu dépouiller l'amour qu'elle lui portait aussi facilement qu'elle avait renoncé à la bonne fortune, elle répondit : « — Mon seigneur, je suis prête et toute dispo- « sée. — » Et étant entrée avec ses habits de gros drap de Romagne dans cette demeure dont, peu auparavant, elle était sortie en chemise, elle commença à nettoyer les chambres et à les arranger, à faire placer les tentures et les tapis dans les salles, à faire apprêter la cuisine. Comme si elle avait été une humble servante de la maison, elle mit la main à chaque chose, et ne se reposa que lorsqu'elle eut tout préparé et ordonné comme il convenait. Puis elle fit, de la part de Gaultier, inviter toutes les dames de la contrée et attendit la fête. « Le jour des noces venu, bien qu'elle n'eût sur elle que ses pauvres habits, elle reçut courageusement, d'un visage joyeux et avec les manières d'une maîtresse de maison, toutes les dames qui vinrent. Gaultier avait fait élever avec soin ses enfants à Bologne chez sa parente qui était mariée dans la famille des comtes de Panago. Sa fille, âgée déjà de douze ans, était la plus belle créature qui se fût jamais vue, et son fils avait six ans. Gaultier envoya à Bologne prier son parent de venir à Saluées avec sa fille et son fils, lui recommandant de mener avec lui belle et honorable compagnie, et de dire à tous qu'il conduisait la jeune fille pour être sa femme, sans révéler à personne qui elle était. Le gentilhomme, ayant fait comme le marquis l'en priait, se mit en chemin et, quel-
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ques jours après, avec la jeune fille, son frère et noble compagnie, il arriva sur Theure du dîner à Saluées, où il trouva tous les paysans et beaucoup de gens des environs, qui attendaient la nouvelle épousée de Gaultier. Celle-ci fut reçue par les dames et conduite dans la salle où les tables étaient mises. Griselda y vint aussi, comme elle était, et se porta d*un air joyeux à sa rencontre, disant : « — Ma dame soit la bien « venue 1 — » Les dames qui avaient beaucoup, mais en \ain, prié Gaultier de faire que la Griselda se tînt dans une chambre, ou qu'il lui prêtât du moins une des robes qui lui avaient appartenu, afin qu'elle ne se montrât point ainsi devant ses hôtes étrangers, se mirent à table, et on commença à les servir. La jeune fille attirait les regards de tous les convives et chacun disait que Gaultier avait fait bon échange. Mais, de tous les assistants, c'était Griselda qui la louait le plus, elle et son frère.
« Gaultier estima alors avoir obtenu tout autant qu'il désirait de la patience de sa femme. Voyant que la nouveauté de toutes ces choses ne la changeait en rien, et étant certain qu'elle n'agissait point par bêtise, car il la connaissait pour très sensée, il lui parut temps de la tirer de l'amertume qu'il savait bien qu'elle cachait sous un visage fort. Pour quoi, l'ayant fait venir en présence de tous ses vassaux, il lui dit en souriant : « — Que te semble de notre épousée ? — » « — Mon seigneur — répondit Griselda — elle me paraît très « bien, et si elle est aussi sage que belle, ce que je crois, je « ne doute pas que vous ne deviez être avec elle le plus heu- « reux seigneur du monde. Mais autant que je puis, je vous « prie de ne pas la soumettre aux épreuves que vous avez <( fait subir à cette autre qui fut vôtre aussi, car je crois « qu'elle pourrait difficilement les supporter. Non-seulement « elle est plus jeune, mais elle a été élevée délicatement II. 41
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« alors que l'autre avait été, toute- petite, habituée à une « peine continuelle. — » Gaultier voyant qu'elle croyait fermement que la jeune fille devait être sa femme et que, malgré cela, elle n'en parlait pas moins bien, la fit asseoir à côté de lui et dit : « — Griselda, il est temps désormais « que tu recueilles le fruit de ta longue patience, et que « ceux-ci, qui m'ont réputé cruel, inique et brutal, sachent « que ce que j'ai fait était dans un but prévu. J'ai voulu ap- « prendre : à toi, à être une véritable épouse ; à eux, à savoir « choisir la leur et à la conserver, et, en même temps, me <( conquérir une perpétuelle tranquillité pour tout le temps « que j'ai à vivre avec toi, ce que, lorsque j'en suis venu à « prendre femme, j'avais grand'peur de n'obtenir jamais. « Pour quoi, afin d'en faire l'épreuve, je t'ai brutalisée et « persécutée en diverses façons que tu sais. Et comme je ne « me suis jamais aperçu qu'en paroles ou en fait, tu te sois « opposée à mon bon plaisir, et que j'ai eu de toi les satis- « factions que je désirais, j'entends te rendre en une heure « ce que je t'ai enlevé en plusieurs fois, et récompenser par « une douceur extrême les tourments que je t'ai causés. « Accueille donc d'un cœur joyeux celle que tu crois être « mon épouse et son frère, qui sont tes enfants et les miens. « Ce sont ceux que toi et beaucoup d'autres avez cru long- « temps que j'avais fait tuer par cruauté. Et moi, je « suis ton mari qui t'aime par-dessus tout, car je crois « pouvoir me vanter qu'il n'en est pas un autre qui puisse, « comme moi, être satisfait de sa femme. — » Ayant dit ainsi, il la prit dans ses bras et la baisa ; et comme elle pleurait d'alégresse, il se leva avec elle, et ils allèrent à la place où leur fille était assise et, toute stupéfaite, entendait toutes ces choses. Griselda l'ayant embrassée tendrement, ainsi que son frère, elle, et tous ceux qui étaient là, furent enfin désa-
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busés. Les dames très joyeuses, se levèrent de table et se retirèrent avec Griselda dans une chambre où, sous de meilleurs présages, elles lui enlevèrent ses vêtements grossiers et la revêtirent d*une de ses robes de dame noble. Puis, comme Dame, ce qu'elle paraissait même sous ses haillons, elles la ramenèrent dans la salle. Là, elle fit avec ses enfants une merveilleuse fête, et chacun étant très heureux de ce dénouement, on multiplia les jeux et les amusements ; et on les continua pendant plusieurs jours. Tous réputèrent Gaultier comme fort sensé, bien qu'ils tinssent pour trop cruelles et intolérables les épreuves faites par lui sur sa femme. Mais, par-dessus tout, ils considérèrent Griselda comme très sage. Le comte de Panago, quelques jours après, s'en retourna à Bologne, et Gaultier, ayant enlevé Jeannot à ses travaux, le traita comme son beau-père, de sorte qu'il vécut honoré et fort heureux tout le reste de sa vieillesse. Gaultier ayant par la suite marié sa fille en haut lieu, vécut longtemps tranquille avec Griselda, l'honorant le plus qu'il pouvait.
« Que pourrait-on dire ici, sinon que dans les pauvres chaumières pleuvent du ciel de divins esprits; comme aussi dans les demeures royales on en trouve qui seraient plus dignes de garder les porcs que de posséder droits de seigneurie sur les hommes? Qui, excepté Griselda, aurait pu supporter, d'un visage non-seulement sec, mais joyeux, les épreuves rigoureuses et inouïes tentées par Gaultier? Quant à celui-ci, ce n'aurait peut-être pas été un mal, s'il était tombé sur une femme qui, lorsqu'il l'eut chassée en chemise hors de son château, se fût avisée de se faire secouer la pelisse par un autre, afin de se procurer une belle robe. — »
La nouvelle de Dioneo était finie, et les dames qui différaient complètement d'avis, celle-ci blâmant une chose, celle-là louant une autre, en avaient fait l'objet d'un assez
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loDg entretien, quand le roi leva les yeux vers le ciel. Voyant que le soleil était déjà bas, à Theure de yesprée, il commença, sans quitter son siège, à parler ainsi : « — Gracieuses dames, tous n'ignorez pas, je crois, que Fintelligence des mortels ne consiste pas seulement à se rappeler les choses passées, ou à connaître les choses présentes, mais à savoir, au moyen des unes et des autres, prévoir les choses futures; c'est là ce qui fait la grande réputation des hcMomes illustres. Gomme yous le savez, il y aura demain quinze jours que nous sommes sortis de Florence pour prendre quelque divertissement, et cela dans le but de conserver la santé et la yie, jusqu'à ce qu'aient disparu les tristesses, les douleurs et les angoisses qui, depuis le commencement de ce temps de pestilence, n'ont pas discontinué dans notre cité. En quoi, selon mon jugement, nous avons honnêtement fait. Car, si j'ai bien su voir, quoiqu'il se soit dit ici des nouvelles joyeuses et pouvant peut-être pousser à la concupiscence; quoique l'on ait continuellement bien mangé et bien bu, et sonné du luth, et chanté, toutes choses propres à exciter les esprits faibles à des jeux moins honnêtes, aucun acte, aucune parole, rien enfin de votre part ou de la nôtre n'a été, à ma connaissance, sujet à blâme. Une perpétuelle honnêteté, une perpétuelle concorde, une perpétuelle familiarité fraternelle, m'ont toujours paru régner entre nous. Gela, sans contredit, vous a fait honneur et vous a servi, et j'en suis très heureux. Mais pour que^ d'une trop longue habitude, il ne puisse naître quelque chose qui se change en lassitude, et afin qu'un trop long séjour de notre part ne puisse devenir prétexte à querelle, chacun de nous du reste ayant eu sa journée et sa part d'honneur, lequel réside pour le moment en moi, je pense, si toutefois cela vous est agréable, qu'il
convient désormais de retourner d'où nous venons. Sinon, et si vous y réfléchissez bien, notre société, déjà connue de plusieurs autres des environs, pourrait s'augmenter de façon que tout noire plaisir nous fût enlevé. Pour quoi, si vous approuvez mon conseil, je conserverai la couronne que vous m'avez donnée, jusqu'à notre départ que je fixe à demain matin. Si vous en décidez autrement, je suis prêt à choisir celui que je dois couronner pour le jour suivant. — »
La discussion fut longue entre les dames et les trois jeunes gens; mais, finalement, ils trouvèrent le conseil du roi bon et honnête, et décidèrent de faire ainsi qu'il avait proposé. En conséquence, le roi, ayant fait appeler le sénéchal, s'entendit avec lui sur ce qu'il aurait à faire le lendemain matin. Puis, ayant licencié la compagnie jusqu'à l'heure du souper, il se leva de son siège. Les dames et les autres s'étant aussi levés, se livrèrent, comme d'habitude, qui à un divertissement, qui à un autre, et, l'heure du souper venue, ils s'y rendirent avec un plaisir extrême. Après le souper, ils se mirent à chanter, à sonner du luth et à danser. La Lauretta menant la danse, le roi ordonna à la Fiammetta de dire une chanson. Celle-ci, très complaisamment, commença à chanter ainsi :
Si TAmour venait sans jalousie,
Je ne sais pas s'il y aurait au monde Femme plus heureuse que moi.
Si gentille jeunesse,
En un bel amant doit contenter une femme,
Ou bien prix de vertu
Ardeur ou vaillance,
Esprit, belles manières ou beau langage,
486 LB DÉOAMÉBON.
Ou beauté accomplie,
Je suis celle-là, car, pour mon salut,
Etant amoureuse.
Je vois toutes ces qualités en celui qui est mon espoir.
Mais pour ce que je m'aperçois
Que les autres dames sont aussi avisées que moi,
Je tremble de peur.
Et, craignant chose pire,
Je vois qu'existe chez les autres ce même désir
Qui me ronge Tàme;
De sorte que ce qui m'est une suprême aventure
Me rend inconsolable.
Me fait soupirer fort et vivre d'une misérable vie.
Si j'avais autant confiance
En mon seigneur, que je sens son mérite.
Je ne serais pas jalouse ;
Mais on en voit tant
Qui manquent à la foi jurée.
Que je les tiens tous pour coupables.
Gela m'afflige et volontiers j'en mourrais.
A chaque femme qu'il regarde,
J'ai soupçon, et je crains qu'il ne m'échappe.
Par Dieu donc, que chaque dame Soit prévenue de ne pas s'aviser .
De me faire outrage en cela ; Car, s'il s'en trouvait une Qui, par paroles, par signes ou par caresses, Chercherait à me faire en cela dommage Ou me le ferait, et si je venais à le savoir, Que je sois défigurée Si je ne lui ferais pas pleurer amèrement une telle folie.
Gomme la Fiammetta eut fini sa chanson, Dioneo, qui était à côté d*elle, dit en riant : « — Madame, ce sera grande courtoisie à vous de faire connaître votre amant à toutes.
afin que, par ignorance, on ne vous en enlève point la possession, ce dont vous pourriez vous fâcher. — » Après cette chanson, ils en chantèrent plusieurs autres. La nuit était déjà près de moitié achevée, lorsque, selon qu'il plut au roi, tous allèrent se reposer. Dès que le jour suivant apparut, s'étant levés, et le sénéchal ayant déjà fait partir leurs bagages, ils s'en retournèrent vers Florence, sur les pas de leur roi avisé. Les trois jeunes gens ayant laissé les sept dames dans Santa Maria Novella, d'où ils étaient partis avec elles, ils en prirent congé, et s'en allèrent à leurs autres plaisirs. Quant à elles, lorsqu'il leur en parut temps, elles s'en retournèrent à leurs demeures.