‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 17 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

434 LE Dl^CAMÉBOK.

« Gisippe lui dit : « — Titus, si notre amitié peut me « valoir que je te force à contenter mon désir, et peut « t'amener toi-même à le contenter, c'est le moment où « j'entends entièrement en user ; et si tu ne consens pas « bénévolement à ce que je veux, j'emploierai, pour faire <c que Sophronie soit à toi, la force qu'on doit employer (( pour faire du bien à ses amis. Je sais ce que peuvent les '« forces de l'amour; je sais que, non point une fois, mais « souvent, elles ont conduit les amants à une mort malheu- « reuse; et je t'en vois si près, que tu ne pourrais ni re- « tourner en arrière, ni vaincre tes larmes ; mais, passant « outre, tu tomberais vaincu; sur quoi, moi-même je te sui- « vrais sans doute bientôt après. Donc, quand je ne t'ai- <( merais point pour autre chose, ta vie me devrait être chère « pour conserver la mienne. Sophronie sera donc à toi, car « tu en trouverais difficilement une autre qui te plût autant, « et moi, tournant facilement mon amour vers une autre, « j'aurai contenté toi et moi. Je ne serais peut-être pas aussi « libéral en cela, si les femmes se trouvaient aussi difficilece ment et étaient aussi rares que les amis; et pour ce, « comme je peux très facilement trouver une autre femme, « mais non un autre ami, j'aime mieux — je ne dis pas la « perdre, car je ne la perdrai pas en te la donnant, mais je « la donnerai à un autre meilleur que moi — la passer à un « autre que de te perdre, toi. Et pour ce, si mes prières « peuvent quelque chose sur toi, je te prie d'écarter cette « affliction, de nous contenter d'un même coup toi et moi, « et de te préparer avec bonne espérance à prendre cette « joie que ton brûlant amour attend de la chose aimée. — » « Bien que Titus eût honte de consentir à cela, c'est-àdire à ce que Sophronie devînt sa femme, et par conséquent résistât encore, son amour le tirant d'une part, et, de l'autre,

les encouragements de Gisippe Texcitant, il dit : « — Écoute, « Gisippe ; en faisant ce que tu me dis te plaire si fort, je « ne saurais dire si je cède plus à ton désir qu^au mien ; et (( puisque ta générosité est si forte qu'elle a vaincu ma honte, « je le ferai ; mais je t'assure que je le fais comme un homme « qui reconnaît recevoir de toi non pas seulement la femme « aimée, mais la vie. Fassent les dieux, s'il est possible, que « je puisse encore, avec honneur et pour ton bien, te mon- « trer combien je te suis reconnaissant de ce que, ayant plus a pitié de moi que moi-même, tu fais pour moi. — » Aprëa ces paroles, Gisippe dit : « — Tilus, en cette affaire, si nous « voulons réussir, il me semble que nous devons employer « le moyen que voici. Comme tu sais, c'est après de longs a pourparlers entre mes parents et ceux de Sophronie, que « Sophronie est devenue ma fiancée, et pour ce, si j'allai» « maintenant leur dire que je ne la veux point pour femme, « il en naîtrait grandissime scandale, et je brouillerais mes « parents et les siens; de quoi je n'aurais cure, si par ce « moyen je la voyais devenir ta femme; mais je crains, si je « la laisse ainsi, que ses parents ne la donnent promptement a à quelque autre, qui probablement ne serait pas toi, et a ainsi tu aurais perdu ce que je n'aurais plus moi-même. « Et pour ce, il me semble, si tu y consens, que je pour- « suive comme j'ai commencé, et que je Tan^ène comme ma « femme chez moi, après avoir fait les noces; alors nous « saurons faire en sorte que tu couches ensuite avec elle « comme étant ta femme. Puis, en temps et lieu, nous dite vulguerons la chose ; si elle leur plaît, tout ira bien ; si « elle ne leur plaît point, elle n'en sera pas moins faite, et « comme on ne pourra revenir en arrière, il faudra bien « qu'ils s'en montrent contents. — »

« Le conseil plut à Titus; pour quoi, Gisippe reçut

4a« LE DÉCAMÉRON.

Sophronie dans sa maison, comme si elle était sa femme, Titus étant déjà bien guéri et dispos; et ayant fait une grande fête, dès que la nuit fut venue, les dames laissèrent la nouvelle épouse dans le lit de son mari, et s'en allèrent. La chambre de Titus était contiguê à celle de Gisippe, et Ton pouvait entrer de Tune dans Tautre ; pour quoi, Gisippe étant dans sa chambre et ayant éteint toutes les lumières, 8*en alla sans bruit dans celle de Titus, et lui dit d'aller coucher avec sa femme. Voyant cela, et vaincu par la honte, Titus fut sur le point de se repentir et refusait d'y aller; mais Gisippe, désireux de conformer ses actes avec ses paroles, finit par l'y envoyer, après une longue contestation. A peine Titus fut-il dans le lit, qu'il prit la jeune fille comme s'il voulait la caresser, et lui demanda tout bas si elle voulait être sa femme. Elle, croyant qu'il était Gisippe, répondit que oui; sur quoi, il lui mit au doigt un bel et riche anneau, en disant : « — Et moi, je veux être ton mari. — » Puis, le mariage étant consommé, il prit d'elle un long et amoureux plaisir, sans qu'elle, ni personne, s'aperçût qu'elle couchait avec un autre que Gisippe.

« Le mariage de Sophronie et de Titus étant donc en cet état, Publius, son père, vint à passer de cette vie ; pour quoi, on lui écrivit qu'il s'en revînt sans retard à Rome pour veiller à ses affaires ; et pour ce, il résolut avec Gisippe d'y aller et d'emmener Sophronie, ce qu'il ne pouvait faire sans lui dire comment les choses étaient. Sur quoi, l'ayant fait un jour appeler dans la chambre, ils lui déclarèrent toute la vérité, et Titus la rendit plus manifeste encore en lui racontant plusieurs choses qui s'étaient passées entre elle et lui. Après les avoir regardés l'un et l'autre d'un air de dépit, elle se mit à pleurer abondamment, se plaignant de ce que Gisippe l'avait trompée ; et avant qu'elle en dît rien dans la

DIXIÈME JOUENÉB. 437

maison de Gisippe, elle s*en alla chez son père et lui raconta, ainsi qu'à sa mère, la tromperie que Gisippe leur avait faite à elle et à eux, affirmant qu'elle était la femme de Titus, et non de Gisippe, comme ils le croyaient. Gela fut très sensible au père de Sophronie, et fit le sujet d'une longue et grande querelle entre ses parents et ceux de Gisippe, ainsi que la cause de grandes altercations et de grands troubles. Gisippe était devenu en haine à ses parents et à ceux de Sophronie, et tous disaient qu'il avait mérité non-seulement le blâme, mais un âpre châtiment. Mais lui, affirmait avoir fait chose honnête, et que les parents de Sophronie devaient le remercier de l'avoir mariée à quelqu'un qui valait mieux que lui. De son côté, Titus savait tout cela, et en éprouvait grand ennui ; et connaissant que le caractère des Grecs est de faire d'autant plus de bruit et de menaces qu'on tarde à leur répondre, mais qu'alors ils deviennent non-seulement humbles, mais lâches, pensa qu'il ne devait pas laisser plus longtemps leurs criailleries sans réponse ; et ayant le cœur romain et l'esprit athénien, il fit rassembler dans un temple, sous un prétexte assez adroit, les parents de Sophronie et ceux de Gisippe, et y étant entré, accompagné seulement de Gisippe, il parla ainsi aux assistants :

« — Beaucoup de philosophes croient que ce qui se fait par « les mortels est disposé et prévu par les dieux immortels, « et pour ce, beaucoup veulent que ce qui arrive ou arrivera, « arrive fatalement, bien qu'il y en ait d'autres qui appli- « quent cette fatalité à ce qui est déjà arrivé seulement. Si l'on « examine avec quelque attention ces opinions diverses, on « verra très apertement que blâmer une chose sur laquelle on « ne peut revenir, c'est vouloir se montrer plus sage que les « dieux, lesquels, nous devons le croire, nous gouvernent « et disposent de nous et de nos choses avec une raison

438 LB D^CAMâROX.

(( constante et sans commettre d'erreur. Pour quoi, combien a sotte et bestiale est la présomption de blâmer leurs actes, a TOUS pouTez très facilement le voir, et aussi quels cbâtia ments méritent ceux qui, en cela, se laissent ^itraîner « par leur audace. A mon am, yous êtes tous de ceux-là, si a ce que j'ai appris que tous aTCz dit et que tous dites ce continuellement est Trai, pour ce que Sopbronie est de- « Tenue ma femme, alors que tous FaTiez donnée à Gisippe, « sans prendre garde qu'il était de toute éternité disposé « qu'elle ne serait pas la femme de Gisippe, mais la mienne, « comme le fait le démontre présentement. Mais comme ce ce que l'on dit de la secrète prérision et de l'intention des dieux « semble à beaucoup dur et difficile à compraidre, j'admets « qu'ils ne se mêlent en rien de nos affaires, et il me plaît « de m'en tenir aux raisonnements humains. En les em- « ployant, U me faudra faire deux choses très contraires « à mes habitudes : l'une me louer moi-même, l'autre « rabaisser quelque peu les autres. Mais pour ce que dans a Tune comme dans l'autre je n'entends point me départir « de la vérité, et que le sujet présent l'exige, je le ferai.

<( Vos reproches, dictés par la colère plus que par la rai- « son, vitupèrent, mordent et condamnent Gisippe, que « TOUS poursuiTCz de vos murmures continuels, pour ce qu'il « m'a donné pour femme, suivant son jugement, celle que a TOUS lui aTiez donnée suiTant Totre jugement à vous, alors « que, moi, j'estime qu'il faut souverainement le louer; et « mes raisons sont celles-ci : la première, parce qu'il a fait ce « qu'un ami doit faire ; la seconde, parce qu'il a agi plus « sagement que vous ne l'avez fait vous-mêmes. Je n'ai pas « l'intention de vous expliquer présentement ce que les « saintes lois de l'amitié veulent qu'un ami fasse pour son « ami, me omtentant seulement de tous aToir rappelé, au

DIXIÈME JOTTBKéE. 439

« sujet de ces lois, que le lien de Tamitié lie plus étroite-

« ment que ceux du sang ou de la parenté, attendu que

« nous avons les amis comme nous les choisissons, et les

« parents comme nous les donne la fortune. Et pour ce, si

« Gisippe a préféré ma vie à votre bienveillance, moi qui

« suis son ami, et qui me considère comme tel, personne

a ne s'en doit étonner. Mais venons à la seconde raison par

a laquelle je veux vous prouver, en insistant davantage, qu'il

« a été plus sage que vous, bien qu'il me semble que vous

« n'ayiez aucun sentiment de la prévision des dieux, et

« que vous connaissiez encore moins les effets de Tamitié.

« Je dis que votre avis, votre conseil, votre délibération « avaient donné Sophronie à Gisippe, jeune homme et phiii losophe, et que celui de Gisippe Ta donnée à un jeune « homme et à un philosophe ; vous l'aviez donnée à un a Athénien ; Gisippe l'a donnée à un Romain ; vous l'aviez « donnée à un gentilhomme, Gisippe l'a donnée à quelqu'un « plus noble encore ; vous l'aviez donnée à un jeune homme a riche, Gisippe l'a donnée à un jeune homme encore plus a riche ; vous l'aviez donnée à un jeune homme qui, nonce seulement ne l'aimait point, mais qui la connaissait à a peine, Gisippe l'a donnée à un jeune homme qui l'aic< mait plus que sa félicité suprême, plus que sa propre « vie.

« Et que je dise vrai en soutenant que ce qu'il a fait est « plus à louer que ce que vous avez fait vous-mêmes, je a vais vous le montrer point par point. Que je sois jeune et « philosophe, comme est Gisippe, mon visage et mes études « le peuvent faire voir sans un plus long discours. Nous a avons tous deux le même âge, et nous avons toujours a marché du même pas dans nos études. Il est vrai qu'il est « Âthtoien et que je suis Romain. Si nous discutons sur la

440 LE DÉCAHIÊBOK.

« renommée de notre ville natale, je dirai, que je suis d'une

« cité libre et qu'il est d'une cité tributaire ; je dirai que je

« suis d'une cité maîtresse de tout l'Univers, et lui d'une cité

« qui obéit à la mienne ; je dirai que je suis d'une cité il-

« lustre par ses armes, sa puissance et ses écoles, tandis

« qu'il ne pourra recommander la sienne que par ses écoles

« seulement. En outre, bien que vous me voyiez ici comme

« un humble écolier, je ne suis point né de la fange de la

« populace de Rome ; mes maisons et les lieux publics de

« Rome sont pleins des antiques images de mes ancêtres, et

<( Ton pourrait voir les annales romaines remplies des nom-

« breux triomphes que les Quintus ont mené au capitole ro-

<( main. La gloire de notre nom n'est point non plus tombée

« en vétusté ; au contraire, elle fleurit aujourd'hui plus que

« jamais. Je me tais, par vergogne, sur mes richesses, me

« souvenant que l'honnêteté pauvre a été l'antique et noble

« patrimoine des citoyens nobles romains ; si cette opinion

(( est condamnée par le vulgaire et si on n'apprécie que les

« trésors, j'en suis abondamment pourvu, non en homme

« cupide, mais en homme aimé de la fortune.

« Je reconnais fort bien qu'il vous était, qu'il doit vous « être cher d'avoir Gisippe pour parent ; mais il n'y a au- « cun motif pour que je ne vous sois pas moins cher à « Rome, si vous songez que vous aurez en moi, là-bas, un « hôte précieux, un patron puissant et qui s'empressera de « vous être utile dans les affaires publiques comme dans les « affaires privées. Qui donc, mettant de côté son désir et « n'ayant égard qu'à la raison, approuvera davantage vos « résolutions que celles de mon Gisippe ? Personne, assu- « rément. Sophronie est donc bien mariée à Titus-Quintus- « Fulvius noble, antique et riche citoyen de Rome et ami de « Gisippe ; pour quoi, en vous plaignant et en récriminant,

« VOUS ne faites pas ce que vous devez, pas plus que vous ne « savez ce que vous faites.

« D*aucuns diront peut-être qu'ils ne se plaignent pas « que Sophronie soit la femme de Titus, mais qu'ils se plai- « gnent de la façon dont elle est devenue sa femme, en « secret, comme à la suite d'un vol, sans qu'ami ou pa- « rent en ait rien su. Gela même n'est point un miracle, et « ce n'est pas la première fois que cette chose arrive. Je laisse « de côté volontiers celles qui ont jusqu'ici pris des maris « contre la volonté de leurs pères ; et celles qui se sont en- ¥. fuies avec leurs amants, ayant été maîtresses avant d'être « femmes légitimes ; et celles qui ont fait connaître leur « mariage plutôt par leur grossesse ou par leur accouche- « ment que par la langue, et l'ont rendu nécessaire ; tout « cela n'est point advenu pour Sophronie ; au contraire, « elle a été donné par Gisippe à Titus, dans les formes « voulues, discrètement et honnêtement. D'autres diront « que celui qui l'a mariée n'avait pas le droit de le faire. Ce a sont là de sottes et puériles lamentations, et provenant de « peu de sens. Ce n'est point d'aujourd'hui que la fortune (( use de moyens et d'instruments variés et nouveaux pour « amener les choses à des effets déterminés. Qu'ai-je à me « préoccuper si c'est un cordonnier plutôt qu'un philosophe « qui aura, selon son jugement, en secret ou à découvert, « disposé de mes affaires, s'il les a menées à bonne fm ? Je « dois prendre garde, si le cordonnier est maladroit, qu'il « ne se mêle plus de mes affaires, et le remercier de celle « qu'il a bien faite. Si Gisippe a bien marié Sophronie^ se « plaindre de lui et de la façon dont il s'y est pris est une « sottise superflue. Si vous n'avez point confiance en son « jugement, gardez-vous qu'il ne puisse plus marier désor- « mais personne, et remerciez-le d'avoir marié celle-ci.

442 LE DÉOAHâBON.

« Vous devez néanmoins savoir que je n*ai cherché, ni « par ruse, ni par fraude, à souiller d'aucune tache Thon- « neur ni la réputation de votre sang dans la personne de <( Sophronie ; et bien que je Taie prise secrètement pour a femme, je ne suis pas venu conune un voleur lui enlever i( sa virginité ; je n*ai pas voulu non plus, comme un en* « nemi, la posséder d'une façon déshonnéte, en refusant « votre parenté, mais parce que j'étais épris d'elle et de son c< mérite, et sachant que si je l'avais demandée de la façon « que vous voulez sans doute dire, comme elle était très « aimée de vous, vous ne me l'auriez pas donnée, dans la « crainte que je ne l'emmenasse à Rome. J'ai donc usé de <( l'artifice que vous pouvez connaître aujourd'hui, et j'ai « fait que Gisippe consentît à faire pour moi ce qu'il n'était « point disposé à faire ; ensuite, bien que je l'aimasse arec demment, je n'ai pas cherché ses embrassements comme « amant, mais comme mari, ne m'approchant point d'elle, « ainsi qu'elle-même peut en vérité le témoigner, que je ne « l'eusse épousée avec les paroles consacrées et l'anneau et « lui avoir demandé si elle me voulait pour mari, à quoi a elle répondit que oui. S'il lui semble avoir été trompée, a ce n'est pas moi qui suis à blâmer, mais elle qui ne me a demanda point qui j'étais. Ceci donc est le grand « mal, le grand péché, la grande faute faite par Gisippe en a qualité d'ami et par moi en qualité d'amant, à savoir que « Sophronie soit devenue secrètement la femme de Titus <( Quintus ; c'est pour cela que vous le déchirez, que vous le « menacez, que vous le soupçonnez. Et que feriez-vous de « plus, s'il l'avait donnée à un paysan, à un ribaud, à un « serf? Quelles chaînes, quelle prison, quels supplices vous « paraîtraient-ils suffisants ?

<( Mais laissons maintenant cela ; le temps est venu que

« je n*attendais pas de sitôt, à savoir que mon père est mort « et qu'il me faut retourner à Rome ; pour quoi, voulant « emmener Sophronie avec moi, je vous ai découvert ce « que je vous aurais peut-être encore tenu caché, et ce que, « si vous êtes sage, vous prendrez joyeusement, pour ce que, « si j'avais voulu vous tromper ou vous outrager, je pouvais « vous la laisser après m'être joué d'elle ; mais Dieu me « gar46 qu'en l'âme d'un Romain une telle lâcheté puisse « jamais entrer. Donc,* Sophronie est ma femme, tant du « consentement des Dieux et par la force des lois humaines, « que par la louable résolution de mon ami Gisippe et par « ma ruse amoureuse, ce que vous, vous croyant d'aventure « plus sages que les dieux et que les autres hommes ins- « tniits, vous me reprochez brutalement de deux manières « fort injurieuses pour moi: l'une, en retenant Sophronie sur « laquelle vous n'avez de pouvoir qu'autant qu'il me plaira ; « l'autre, en traitant comme un ennemi Gisippe, dont vous « êtes vraiment les obligés. Je n'entends pas pour le mo- « ment vous montrer davantage combien vous agissez sottece ment en cela, mais je veux vous conseiller, comme à des « amis, de déposer votre dédain, de laisser là toutes vos « haines, et de me rendre Sophronie, afin que je vous quitte « joyeusement, en parent, et que je reste votre ami. Soye2 « sûrs, du reste, de ceci î que ce qui est fait vous plaise ou « vous déplaise, si vous entendez faire autrement, je sous* « trairai Gisippe à votre haine, et si je parviens jusqu'à « Rome, je saurai bien ravoir celle qui m'appartient juste- (c ment, bien que vous en ayiez ; et je vous ferai connaître « par expérience, en vous menaçant sans cesse, ce que peut « l'indignation des Romains. — »

« Après que Titus eut ainsi parlé, s'étant levé d'un air courroucé, il prit Gisippe par la main, montrant peu de

444 LE DÉCAHÉBOK.

souci de tous ceux qui étaient dans le temple, et secouant la tête en signe de menace, il sortit. Ceux qui étaient restés dans le temple, en partie attirés vers la parenté et Tamitié de Titus par ses raisons, en partie effrayés par ses dernières paroles, décidèrent d'un commun accord qu'il valait mieux accepter Titus pour leur parent, puisque Gisippe n'avait pas voulu rêtre^ que d'avoir perdu Gisippe comme parent, tout en s'étant fait un ennemi de Titus. Pour quoi, étant allés retrouver Titus, ils lui dirent qu'ils. consentaient ace que Sophronie fût à lui, et à l'avoir, lui, pour parent, et Gisippe pour ami ; puis, ayant fait avec lui une fête amicale comme il convient entre parents, ils le quittèrent et lui renvoyèrent Sophronie. Geile-ci, en femme sage, et faisant de nécessité vertu, reporta très vite sur Titus l'amour qu'elle avait pour Gisippe, et partit avec lui pour Rome, où elle fut reçue avec de grands honneurs.

(( Gisippe étant resté à Athènes, tenu quasi par tous en petite estime, fut quelque temps après, à la suite de certaines brigues intestines, chassé d'Athènes avec tous ceux de sa famille, et, pauvre et misérable, condamné à un exil perpétuel. Dans cette situation, Gisippe devenu non-seulement pauvre, mais réduit à l'état de mendiant, s'en vint à Rome du mieux qu'il put, pour voir si Titus se souviendrait de lui ; et ayant appris qu'il était vivant et estimé de tous les Romains, il se fit enseigner où étaient ses maisons et se tint devant la porte, attendant que Titus y vînt, résolu non pas à lui parler de la misère où il était, mais à se faire voir à lui, afin que Titus le reconnaissant le fit appeler. Mais Titus ayant passé outre, et Gisippe croyant qu'il l'avait vu mais avait dédaigné de le reconnaître, et se souvenant de ce qu'il avait fait autrefois pour lui, s'en alla indigné et désespéré. 11 était déjà nuit, et comme il était à jeun

et sans argent et qu'il ne savait où aller, il se dirigea, ayant plus envie de mourir que d'autre chose, vers un endroit de la ville fort désert, où ayant vu une grande caverne, il y entra pour s'abriter pendant la nuit ; et se couchant sur la terre nue, en haillons, vaincu par sa longue douleur il s'endormit.

« Sur ces entrefaites, deux individus qui étaient allés ensemble commettre un vol cette nuit même, vinrent le matin dans la caverne avec leur butin, et une querelle s'étant élevée pour le partage, l'un deux qui était plus fort tua l'autre et s'en alla. Ce qu'ayant vu et entendu Gisippe, il lui parut avoir trouvé un moyen de mourir, comme il le désirait tant, sans être obligé de se tuer lui-même ; et pour ce, ne bougeant pas de la caverne, il s'y tint jusqu'à ce que les sergents de la Cour, qui avaient déjà appris le meurtre, y vinssent, lesquels, furieux, emmenèrent Gisippe prisonnier. Celui-ci ayant été interrogé avoua que c'était lui qui avait commis le meurtre et qu'il n'avait pas pu ensuite s'échapper de la caverne; pour quoi le préteur, qui s'appelait Marcus Varron, ordonna qu'on le fît mourir sur la croix, comme c'était alors l'habitude.

« Titus était, par hasard, venu en ce moment dans le prétoire; regardant au visage le malheureux condamné, et ayant entendu la cause de sa condamnation, il reconnut surle-champ que c'était Gisippe, et s'étonna de son état misérable et de ce qu'il était arrivé là. Désirant ardemment" le sauver, et ne voyant pas d'autre moyen que de s'accuser soi-même pour l'innocenter, il s'avança soudain et cria: « — Marcus Varron, rappelle le pauvre homme que tu as (c condamné, pour ce qu'il est innocent. J'ai trop offensé (c les dieux par mon crime en tuant celui que tes sergents « ont trouvé mort ce matin, sans vouloir les offenser main- II. 38

446 LE DÉOAUÉBOK.

« tenant en causant la mort d*un autre innocent. — » Varron s'étonna de ces paroles, et fut fâché que tout le prétoire les eût entendues ; mais son honneur ne lui permettant pas de désobéir aux lois, il fit revenir Gisippe et il lui dit en présence de Titus : « — Gomment as-tu été si fol de con- « fesser, sans avoir reçu la torture, ce que tu n'as jamais « fait, y allant de la vie? Tu disais que tu étais celui qui <( cette nuit avait tué cet homme, et maintenant celui-ci « vient dire que ce n'est pas toi mais lui qui l'a tué. — » Gisippe regarda et vit que c'était Titus, et il reconnut bien que c'était pour le sauver qu'il faisait cela, en paiement du service jadis reçu de lui. Pour quoi, pleurant d'émotion, il dit : « — Varron, je l'ai vraiment tué, et la pitié de Titus « vient trop tard pour me sauver. — » D'autre part Titus disait: « — Préteur, comme tu vois, celui-ci est étranger; w il a été trouvé sans armes auprès de celui qui a été tué, « et tu peux voir que sa misère lui fait chercher l'occasion « de mourir; pour ce, remets-le en liberté, et punis-moi, c< car je l'ai mérité. — »

« Varron, étonné de l'insistance des deux hommes, et présumant déjà qu*aucun deux n^était coupable, pensait au moyen de les absoudre, lorsqu'arriva soudain un Jeune homme appelé Publius Ambustus, perdu d'espoir et connu de tous les Romains comme un voleur émérite ; c'était lui qui avait véritablement commis le meurtre, et sachant bien qu*aucun des deux n'était coupable de ceux-là qui s'accusaient, leur ihriocence lui mit au cœuï» une telle pitié pour tous les dent, qu'il s'àvançèi vers Varroti et dit { « -^ Prê* « teUr, taes méfàitg me potisseht à trftnCher la dure questioh « entre ceux-ci ; je he sài§ quel bieû me stimule eil inol- « même et me pousse à te dévoiler taon crime ; sache doiic « qu'aucun de ces deux hommes n'est coupable de ce dont

DIZIÈHE JOURNÉE. 447

« chacun s'accuse lui-même. Je suis véritablement celui « qui ce matin, à la pointe du jour, a tué cet homme; « quant à ce malheureux qui est là, je Tai vu qui dormait, « pendant que je partageais les produits de nos vols avec « celui que j'ai tué. Je n'ai pas besoin de décharger Titus ; « sa renommée est connue partout, on sait qu'il n'est pas « homme capable d'une telle action ; fais-les mettre en li- « berté, et fais-moi appliquer les peines que les lois ordon- « nent. — »

« Octave avait déjà appris cette affaire, et les ayant fait venir tous les trois devant lui, il voulut savoir le motif pour lequel chacun demandait à être condamné; ce qu'ils lui dirent. Sur quoi. Octave les fit mettre tous en liberté, les deux premiers parce qu'ils étaient innocents, et le troisième par considération pour eux. Titus ayant pris Gisippe par la main, et l'ayant fort blâmé de sa timidité et de sa défiance, lui fit une merveilleuse fête, et l'emmena chez lui où Sophronie le reçut en pleurant comme un frère. Après l'avoir un peu consolé, Favoir habillé, et l'avoir remis en l'état qui convenait à son mérite et à sa noblesse, Titus lui fit part tout d'abord de tout ce qu'il possédait, puis il lui donna pour femme sa sœuï*, une toute jeune fille appelée Fulvia ; ensuite de quoi il lui dit : « — Gisippe, il t'appartient dé- « sormais de rester ici auprès de moi, ou de retourner à « Athènes avec ce que je t'ai donné. — » Gisippe, forcé d'un côté par la sentence qui l'exilait de sa ville natale, et attiré de l'autre par l'amitié qu'il portait justement à Titus, se décida à devenir Romain. Etant donc resté à Rome avec sa femme Fulvia, ils vécurent longtemps en joie, ne faisant toujours qu'une seule maison avec Titus et Sophronie, devenant chaque jour, s'il était possible, de plus en plus amis.

« C'est donc une très sainte hose que l'amitié, et digne

448 LE DÉCAM^BON.

non-seulement d*un singulier respect, mais d'être louée d'une louange perpétuelle, comme très discrète mère de la magnificence, de Thonnéteté, sœur de la reconnaissance et de la charité, ennemie de la haine et de ra^arice, toujours prompte, sans attendre qu'on l'en prie, à faire pour autrui ce qu'elle voudrait qu'on fît pour soi-même. Ces divins effets se voient aujourd'hui rarement entre deux hommes, faute et honte de la misérable cupidité des mortels, laquelle, regardant seulement à sa propre utilité, a relégué l'amitié hors des limites de la terre, dans un exil perpétuel. Quel amour, quelle richesse, quelle parenté aurait eu le pouvoir d'émouvoir si fort le cœur de Gisippe à la vue des larmes et des soupirs de Titus, qu'il lui cédât la gente et belle fiancée qu'il aimait, sinon l'amitié? Quelles autres lois que celles de l'amitié, quelles menaces, quelle peur auraient pu détourner les jeunes bras de Gisippe de s'abstenir des embrassements de la belle jouvencelle dans les endroits solitaires, obscurs, voire dans son propre lit, celle-ci l'y invitant parfois elle-même? Quelles grandeurs, quelles dignités, quels avantages auraient poussé Gisippe à ne point prendre souci de s'aliéner ses parents et ceux de Sophronie, non plus que des murmures de la populace, des moqueries et des huées, pour le plaisir de contenter son ami, sinon l'amitié? El d'un autre côté, qui aurait, sinon encore l'amitié, rendu Titus — alors qu'il pouvait honnêtement feindre de n'avoir rien vu — si prompt à courir au-devant de sa propre mort pour sauver Gisippe du supplice de la croix, supplice auquel il s'attendait lui-même? Qui donc, sinon l'amitié, aurait rendu Titus si libéral à partager sans la moindre hésitation son ample patrimoine avec Gisippe auquel la fortune avait enlevé le sien ? Qui aurait, sinon l'amitié, fait que Titus n'hésita point à donner sa sœur à Gi-

DIXIÈME JOUBIliréE. 449

sippe qu'il voyait très pauvre et réduit à la plus extrême misère ? Que les hommes s'amusent donc à désirer une multitude de parents, de nombreux frères, une grande quantité d'enfants, et d'accroître le nombre de leurs serviteurs à grands renforts d'argent, sans s'apercevoir que tous ces gens-là ont plus de souci pour le moindre danger qui les menace, que de sollicitude à préserver d'un grand péril leur père, leur frère ou leur maître, tandis que c'est tout le contraire qu'on voit chez un ami. — »

NOUVELLE IX

Le Saiadin, déguisé en marchand, est honorablement traité par messer Torello. Ce dernier, partant pour la croisade, fixe à sa femme un délai pour se remarier. Il est fait prisonnier et est conduit vers le Soudan en qualité de fauconnier. Le Soudan le reconnaît, se fait reconnaître par lui et le comble d'honneurs. Messer Torello tombe malade et est transporté en une nuit à Paris par l'art d'nn magicien. Il assiste aux noces qui se faisaient pour sa femme qui se remariait, est reconnu par elle, et rentre avec elle dans sa maison.

Philomène avait déjà mis fin à ses paroles, et la magnifique reconnaissance de Titus avait été louée par tous, quand le roi, réservant la dernière nouvelle à Dioneo, se mit à parler ainsi : « — Amoureuses dames, sans aucun doute, dans ce qu'elle a dit de l'amitié, Philomène a dit vrai, et elle s'est plaint avec raison à la fin de son récit de ce que l'amitié était aujourd'hui peu appréciée par les mortels. Et si nous étions ici pour corriger les défauts du monde ou pour les blâmer, je poursuivrais son raisonnement en de plus longs propos ; mais pour ce que notre but est tout autre, il m'est venu en l'esprit de vous exposer, dans une histoire peut-être un peu

4&0 LB DÉGAMAbOK.

longue, mais plaisaDte pourtant, une des magnificences du Saladin, afin que, par les choses que vous entendrez dans ma nouTelle, si Ton ne peut, grâce à nos vices, acquérir Tamitié de personne, nous prenions au moins plaisir à rendre service, dans Tespoir que, le moment venu, il doive s'ensuivre une récompense pour nous.

« Je dis donc que, suivant que d'aucuns affirment, à l'époque de l'empereur Frédéric I, il se fit parmi les chrétiens une croisade générale pour reconquérir la Terre sainte. Ce qu'ayant su quelque temps avant, le Saladin, très valeureux prince, et alors Soudan de Babylone, résolut de voir en personne les préparatifs faits par les seigneurs de la chrétienté pour cette croisade, afin de pouvoir mieux leur résister. Ayant mis toutes ses affaires d'Egypte en ordre, et feignant d'aller en pèlerinage, il se mit en route sous des habits de marchand, et accompagné seulement de deux de ses plus grands et plus sages courtisans et de trois familiers. Après avoir parcouru bon nombre de provinces chrétiennes, et chevauchant à travers la Lombardie pour passer au-delà des monts, il advint que, sur la route de Milan à Pavie, vers l'heure de vesprée, ils rencontrèrent un gentilhomme nommé messer Torello d'Istria de Pavie, qui s'en allait, avec ses familiers, ses chiens et ses faucons, résider dans un beau domaine qu'il avait sur le Tessin. Dès que messer Torello les vil, il comprit qu'ils étaient gentilshommes et étrangers, et il résolut de leur faire honneur. Pour quoi, le Saladin ayant demandé à un de ses familiers combien il y avait encore de l'endroit où ils étaient à Pavie, et s'ils pourrgûent y arriver assez tôt jpour y entrer, Torello ne laissa point son famillier répondre, mais répondit lui-même : « — * Seigneurs, « vous ne pourrez arriver à Pavie assez tôt pour y entrer. — » « — Donc — dit le Saladin -^ veuillez nous ensdgner,

DIXl^ÂME JOUBNÉE. 4Ô1

« pour ce que nous sommes étrangers, où nous pourrons « nous loger le mieux possible. — » Messer Torello dit : « — Cela, je le ferai volontiers ; j'étais sur le point d'en- « voyer un des miens tout près de Pavie pour une commis- « sion; je renverrai avec vous, et il vous conduira dans un « endroit où vous serez très convenablement logés. — » Et s*étant approché du plus discret de ses gens, il lui dit ce qu'il avait à faire, et l'envoya avec eux. Quant à lui, étant allé en toute hâte à sa maison de campagne, il fit, du mieux qu'il put, préparer un beau soup^, et dresser les tables dans son jardin ; cela fait, il s'en vint sur la porte po.ur les attendre.

« Le familier causant de choses diverses avec les gentilshommes, les fit passer par certains chemins, et les conduisit, sans qu'ils s'en aperçussent, à la maison de son maître. Dès que messire Torello les vit, il courut à leur rencontre et dit en riant : « — Seigneurs, soyez les bienvenus. — » Le Saladin qui était fort courtois, comprit que ce chevalier avait craint qu'ils n'acceptassent point son invitation en les invitant lorsqu'il les avait rencontrés, et que, pour qu'ils ne pussent refuser de passer la soirée avec lui, il les avait fait conduire d'une façon ingénieuse dans sa demeure. Après avoir répondu à son salut, il dit : ce — Messire, si l'on pouvait se plaindre a de la courtoisie des gens, nous nous plaindrions de vous « qui, sans compter que vous nous avez empêchés de conti- (( nuer notre chemin, nous avez contraint à recevoir votre « hospitalité si courtoise, sans que nous ayions mérité votre c< bienveillance autrement que par un salut.— » Le chevalier, homme sage et beau parleur dit : « — Seigneur, l'hospi- « talité que vous recevez de nous sera peu de chose, eu égard <c à celle qui vous conviendrait à ce que je puis juger sur « votre physionomie ; mais en vérité, hors de Pavie, Vous

4S2 LE DlSOAMÉEON.

« n'auriez pu être bien nulle part ; et pour ce, qu'il ne vous « déplaise point de tous être un peu détournés de votre « chemin pour avoir un peu moins de désagrément. — » Ainsi disant, ses familiers qui étaient venus autour des voyageurs prirent leurs chevaux dès qu'ils en furent descendus ; et messer Torello conduisit les trois gentilshommes aux chambres préparées pour eux, où il les fit déchausser et rafraîchir avec des vins très frais, et les retint jusqu'à l'heure du souper en de plaisants entretiens.

« Le Saladin, ses compagnons et ses familiers savaient le latin, pour quoi ils comprenaient très bien et étaient compris, et il semblait à chacun d'eux que ce chevalier était l'homme le plus gracieux, le plus poli et le plus éloquent qu'ils eussent encore vu. D'autre part, il semblait à messer Torello que ceux-ci étaient des gens magnifiques et plus encore qu'il ne Pavait pensé tout d'abord; pour quoi, il se désolait en lui-même de ne pouvoir les honorer ce soir-là de plus nombreuse compagnie et d'un plus solennel banquet ; aussi songea-t-il à les en dédommager le lendemain matin, et ayant informé un de ses familiers de ce qu'il voulait faire, il l'envoya à Pavie qui était tout près de là et dont on ne fermait jamais les portes, vers sa femme, dame très sage et de grand entendement. Après quoi, ayant conduit les gentilshommes dans le jardin, il leur demanda courtoisement qui ils étaient ; à quoi le Saladin répondit : « — Nous sommes des marchands chypriens « et nous venons de Chypre; nous allons à Paris pour nos « affaires. — » Messer Torello dit alors : « — Plût à Dieu que « notre pays produisît des gentilshommes semblables aux « marchands que Chypre produit, à ce que je vois. — » De ptopos en propos semblables, ils passèrent le temps jusqu'à ce qu'il fût l'heure de souper ; pour quoi, il les laissa se mettre à table comme il leur plut, et là, pour un souper improvisé.

DIXIÈME JOUENÉE. 453

ils furent très bien et très convenablement servis. Quand les tables eurent été levées, messer Torello ne tarda point à s'apercevoir qu'ils étaient las, et après les avoir mis à reposer dans de très beaux lits, il alla lui-même dormir.

« Le familier qui avait été envoyé à Pavie, fit sa commission auprès de la dame ; celle-ci, avec une largesse d'esprit non féminine, mais royale, ayant fait sur-le-champ appeler un grand nombre des amis et des serviteurs de messer Torello, fit apprêter tout ce qu'il fallait pour un grandissime banquet, auquel elle fit, à la lueur des torches, inviter nombre des plus nobles citoyens ; elle fit prendre des draps et des soieries de toutes sortes, et faire en un mot tout ce que son mari lui avait envoyé dire. Le jour venu, les gentilshommes se levèrent; messer Torello monta avec eux achevai, et ayant fait venir ses faucons, il les mena à une petite rivière voisine, et leur montra comment ils volaient. Mais le Saladin ayant demandé à un de ses gens de les conduire à Pavie, dans la meilleure hôtellerie, messer Torello dit : « — Ce sera moi « qui vous conduirai, pour ce que j'ai aussi besoin d'y « aller. — » Ceux-ci le croyant, en furent satisfaits et se mirent en route avec lui. Vers la troisième heure, arrivés à la ville et croyant aller à la meilleure hôtellerie, ils parvinrent avec messer Torello à la maison de celui-ci, où déjà plus de cinquante des meilleurs citoyens de la ville étaient venus pour recevoir les gentilshommes, et qui aussitôt entourèrent leurs étriers et les guides deleursmontures. Ce que voyant le Saladin et ses compagnons, ils comprirent fort bien ce que c'était, et dirent : « — Messer Torello, ce n'est pas là ce que « nous vous avons demandé ; vous en avez assez fait pour « nous la nuit dernière, et plus que nous ne voulions ; pour « quoi, vous pouviez fort bien nous laisser continuer notre « chemin. — » A quoi messer Torello répondit ; « — Sei-

454 LS DEOAMÉBON.

« gneurs, quant à ce qui tous a été fait hier soir, j'en sais « gré à la fortune plus qu'à vous, car elle tous surprit en (c chemin de façon qu'il tous fallut Tenir dans mon humble « maison; pour ce qui est de ce matin, je tous en aurai (( obligation à Tous-mémes, et aTec moi tous ces gentils- « hommes qui tous entourent ; s'il tous semble acte de ccmr- « toisie de refuser de déjeuner aTec eux, TouspouTCs le faire « si TOUS Toulez. — »

« Le Saladin et ses compagnons Taincusparces instances, descendirent de chcTal, et ayant été joyeusement accueillis par les gentilshommes, forent menés dans les chambres qu'on avait richement préparées pour eux ; puis ayant quitté leurs habits deToyage, et s'étant rafraîchis un peu, ils Tinrent dans la salle où le banquet aTait été apprêté d'une façon splendide. L'eau ayant été donnée pour les mains, on se mit à table en grande cérémonie, et là ils furent serTis de magnifiques et abondantes Tictuailles, tellement que si l'empereur s'y fût trouTé, on n'eût pas pu lui rendre plus d'honneurs. Bien que le Saladin et ses compagnons fussent de grands seigneurs et habitués à voir de grandes choses, néanmoins ils furent très émerTeillés de tout cela, d'autant plus qu'ils considéraient la qualité du chevalier qu'il saTaient être un simple citoyen et non un grand seigneur. Le repas fini, et les tables levées, quand on eut parlé de choses et d'autres, la chaleur étant très grande, sur l'invitation de messer Torello, les gentilshommes de Pavie s'en allèrent tous se reposer, et il demeura seul avec ses trois hôtes ; sur quoi, étant entré avec eux dans une chambre, afin qu'il n'y eût rien de ce qui lui appartenait et qu'il aimait qu'ils n'eussent tu, il fit appeler sa digne femme. Celle-ci, belle et grande de sa personne, s'en vint au devant d'eux, parée de riches vêtements, accompagnée de ses deux petits enfants qui ressemblaient à deux anges, et

DIXIÂHE JOtJBlfniE. 455

les salua gracieusement. En la voyant, ils se levèrent debout, la reçurent avec un profond salut, et l'ayant fait asseoir au milieu d'eux, ils lui firent grande fête, ainsi qu'à ses deux beaux enfants.

« Après avoir échangé avec eux quelques plaisants propos, messer Torello étant sorti un moment, elle leur demanda gracieusement d'où ils étaient et où ils allaient ; à quoi les gentilshommes répondirent comme ils l'avaient déjà fait à messer Torello. Alors la dame leur dit d'un air joyeux : « — Je vois donc que ma prévision de femme sera utile, et « pour ce, je vous prie comme une faveur spéciale de ne pas « reftiser, et de ne pas dédaigner le petit présent que je vais <c vous faire apporter ; mais considérant que les femmes selon « leurs petites facultés donnent de petites choses, je vous prie c( de Taccepter en ayant plus égard à ma bonne volonté qu'à « la valeur du don. — » Et ayant fait apporter pour chacun deux paires de robes, Tune de drap brodé et l'autre de soie, non comme pour de simples citoyens ou des marchands, mais comme pour des seigneurs, des jupes de taffetas et du beau litige, elle dit : « — Prenez tout cela; j^ai donné à mon mari « des robes comme celle que je vous donne; quant au reste, c< pensant que vous êtes loin de vos femmes, considérant la <c longueur du chemin que vous avez déjà fait et de celui que <t VoUs avez à faire, sachailt que les marchands sont hommeâ « propres et délicats, j'ai cru que cela pourrait vous éti*e « agréable, eilcore que de peu de valeur*

« Les gentilshommes étaient émerveillés, et ils virent bieri que messer Torello ne voulait rien négliger dans sa courtoisie ehVers euxi Ils crurent, Voyant Ik richesse qu*onleut* offrait et qui ne convenait poitlt à dèë marchands^ qu'ils avaieiit été tefcotiiius par inessér Torello ; cepeiidant î'un d'eux répondit à la dame : « — Ce sont làj madame, de magnifiques choses

456 I<B DÉOAXÉBON.

« qu'on ne deyrait point accepter à la légère, si tos prières « ne nous y contraignaient, prières auxquelles il est impos- « siblede dire non. — » Gela fait, et messer Torello étant rentré, la dame leur ayant dit adieu, les quitta, et s'en alla faire remettre à leurs familiers des présents selon leur rang. De son côté, messer Torello obtint à force de prières qu'ils demeurassent tout ce jour avec lui ; pour quoi, après qu'ils eurent dormi, ils revêtirent leurs robes, s'en allèrent avec messer Torello se promener à cheval par la ville, et, l'heure de souper venue, ils soupèrentmagniOquement en compagnie de nombreux convives. Quand il en fut temps, ils allèrent se reposer, et le jour venu, ils se levèrent et trouvèrent à la place de leurs roussins fatigués, trois vigoureux et excellents palefrois, ainsi que des chevaux tout frais et de forte allure pour leurs familiers. Ce que voyant le Saladin, il se tourna vers ses compagnons et dit : « — Je Jure Dieu qu'il n'y eut « jamais homme plus accompli, plus courtois, ni plus ave- (( nant que celui-ci ; et si les rois chrétiens sont aussi rois « que celui-ci est chevalier, le Soudan de Babylone ne se « pourra défendre d'un seul qui l'assaillira, sans parler de a tous ceux que nous voyons s'apprêter à lui faire la « guerre. — » Mais sachant qu'il refuserait en vain ces présents, il en remercia très courtoisement son hôte, et ils montèrent achevai.

« Messer Torello, suivi de nombreux amis, les accompagna hors de la ville un assez long espace de chemin, et bien que le Saladin eût grande peine à se séparer de messer Torello, tellement il l'avait déjà pris en affection, cependant pressé de continuer sa route, il le pria de s'en retourner. Messer Torello de son côté, éprouvant aussi beaucoup d'ennui de les quitter, dit : « — Seigneurs, je le ferai puisque vous le voulez, « mais je veux vous dire ceci.: je ne sais pas qui vous êtes,

« et je ne vous demande pas de m'en dire à ce sujet plus « qu'il ne vous convient ; mais qui que vous soyez, vous ne « me ferez pas croire un instant que vous êtes des marchands ; « sur ce je vous recommande à Dieu. — » Le Saladin, ayant déjà pris congé de tous les compagnons de messer Torello, lui dit : « — Messire, il pourra encore advenir que nous « vous fassions voir de notre marchandise, ce qui vous con- « firmera dans votre croyance; sur ce, allez avec Dieu. — »

« Le Saladin et ses compagnons s'étant donc séparés d'eux, le Soudan se promit fermement, s'il conservait la vie et le trône dans la guerre à laquelle il s'attendait, de faire à messer Torello non moins d'honneurs que celui-ci lui en avait fait; et il parla longtemps avec ses compagnons de lui, de sa femme, de leurs faits et gestes, les louant en tout. Quand il eut visité, non sans grande fatigue, to\|t le Ponant, il s'embarqua avec ses compagnons et s'en retourna à Alexandrie, où pleinement informé des desseins de ses ennemis, il se prépara à se défendre. Quant à messer Torello, il s'en revint à Pavie, et il fût longtemps à chercher qui pouvaient être ses trois hôtes, sans pouvoir jamais approcher de la vérité.

(( Le temps de la croisade venu, et chacun s'y préparant de tous côtés, messer Torello, nonobstant les prières et les larmes de sa femme, se disposa à y aller. Ayant terminé tous ses préparatifs, et au moment de monter à cheval, il dit à sa femme qu'il aimait extrêmement : « — Femme, « comme tu vois, je vais à cette croisade tant pour l'hon- « neur de mon corps que pour le salut de mon âme ; je te <( recommande nos affaires et notre honneur ; et pour ce que « si je suis sûr de l'aller, je n'ai aucune certitude du retour « à cause de mille cas qui peuvent survenir, je veux que tu « me fasses une grâce : quoi qu'il advienne de moi, si tu II. 39

458 LE DIÊOAHÉBON.

« n'as pas de nouvelles certaines qnejeTis encore, tu m*at- « tendras une année, un mois et un jour sans te remarier, à « partir du jour de mon départ. — » La dame qui pleurait fortement, répondit : « — Messer Torello, je ne sais com- « ment je supporterai la douleur dans laquelle me laisse « votre départ ; mais si ma vie est plus forte que ma dou- « leur, et quoi qu'il arrive de vous, vivez et mourez sûr que « je vivrai et mourrai la femme de Messer Torello, et fidèle « à sa mémoire. — » A quoi messer Torello dit : « — « Femme je suis très sur qu'il en sera comme tu me le (c promets, autant qu'il dépendra de toi; mais tu es une c( jeune femme ; tu es belle et de grande famille et ton « mérite est grand et connu partout ; pour quoi, je ne doute (( point que bon nombre de grands gentilshommes, an « moindre soupçon de ma mort, ne te demandent à les « frères et à tes parents ; quoi que tu veuilles, tu ne pourras « te défendre de leurs obsessions, et par force tu finiras par « céder à leur désir ; et voilà la raison pour laquelle je te (( demande ce délai et non un plus long. — » La dame dit : « — Je ferai ce que je pourrai de ce que je vous ai « dit ; et quand il m'en faudra venir à autre chose, je vous « obéirai en ce que vous m*ordonnez, certainement. Je prie <c Dieu qu*il ne nous conduise point, ni vous ni moi, à de <c pareilles eitrémités avant ce temps. -^ » Ces paroles dites, la dame embrassa en pleurant messer Torello, et 8*ôtant un anneau du doigt, elle le lui donna en disant : « — S'il advient qUc je meure avant de vous revoir, sou- « Venez-Vous de moi en le regardant. — » Messer Torello 1* ayant pris, monta à cheval, et après avoir dit à chacun un dernier adieu, il partit pour son voyage.

« Arrivé à Gènes avec sa suite, il monta sur une galère et poursuivit sa route; en peu de temps il gagna Saint-Jean

d'Acre et se joignit au reste de l'armée des Chrétiens, parmi laquelle presque aussitôt se déclara une grande épidémie suivie d'une grande mortalité. Pendant ce temps, soit effet de l'habileté ou de la fortune du Saladin, quasi tous ceux des chrétiens qui avaient échappé à l'épidémie furent pris par lui et répartis en plusieurs villes comme prisonniers. Messer Torello.fut un de ces derniers, et il fut emmené prisonnier à Alexandrie. N'étant connu de personne et craignant de se faire reconnaître, il se mit, contraint par la nécessité, à élever des oiseaux, art en lequel il pétait un grand maître ; pour quoi, le Saladin en ayant entendu parler, le fit mettre hors de prison et le retint près de lui comme son faiTconnier. Messer Toreilo que le Saladin ne nommait pas autrement que le Chrétien, attendu qu'il ne l'avait pas reconnu, de même que Toreilo ne le reconnaissait point lui-même, avait l'esprit sans cesse à Pavie, et plusieurs fois il avait voulu s'enfuir ; mais il n'avait jamais pu y réussir ; pour quoi, certains génois ayant été envoyés en ambassadeurs au Saladin pour le rachat de plusieurs de leurs concitoyens et étant sur le point de partir, messer Toreilo eut la pensée d'écrire à sa femme qu'il était vivant, qu'il retournerait près d'elle dès qu'il pourrait et qu'elle l'attendît ; ce qu'il fit. Il pria instamment un des ambassadeurs qu'il connaissait, de faire en sorte que sa lettre parvînt aux mains de l'abbé de san Pietro in Ciel d'Oro, lequel était son oncle.

« Messer Toreilo étant en cette situation, il advint un jour que le Saladin causant avec lui de ses oiseaux, messer Toreilo se mit à sourire, et fit un mouvement de lèvres que le Saladin lui avait vu faire souvent quand il était chez lui à Pavie, et qu'il avait fort remarqué. Ce mouvement rappela Messer Toreilo à l'esprit du Saladin, et il se mit à le regarder fixement et reconnut que c'était bien lui ; pour quoi.

laissant de côté ce dont il lui a\ait d'abord parlé, il dit : « — Dis-moi, Chrétien, de quel pays du Ponant es-tu ? — » « — Mon Seigneur — dit Messer Torello — je suis Lom- « bard, et d'une ville nommée Payie ; je suis pauvre et de « basse condition. — » Dès que le Saladin eut entendu cette réponse, quasi certain de ce qu'il soupçonnait, il se dit tout joyeux : « — Dieu m'a fourni l'occasion de montrer « à celui-ci combien sa courtoisie m'a été agréable. — » Et sans dire autre chose, ayant fait apporter tous ses vêtements dans une chambre, il y mena Messer Torello et dit: « — Regarde, Chrétien, si parmi ces robes il n'en est pas <( quelqu'une que tu aies jamais vue ? — » Messer Torello se mit à regarder et vit celles que sa femme avait données au Saladin ; mais ne pensant pas que ce pouvait être elles, il répondit : « — Mon Seigneur, je n'en reconnais aucune. « Il est bien vrai que ces deux ressemblent à des robes que « je donnai autrefois à trois marchands qui s'étaient arrêtés « dans ma maison. — »

« Alors le Saladin, ne pouvant plus se contenir, Fembrassa tendrement en disant : « — Vous êtes Messer « Torello d'Istria, et je suis l'un des trois marchands aux- « quels votre femme donna ces robes, et maintenant est « venu le moment de juger ce qu'est ma marchandise, « comme en vous quittant je vous dis que cela pourrait « bien arriver. — » Messer Torello, entendant cela, fut joyeux et honteux tout à la fois : joyeux d'avoir eu un tel hôte, et honteux de ce qu'il lui semblait l'avoir si pauvrement reçu. Le Saladin lui dit alors : « — Messer Torello, « puisque Dieu vous a envoyé ici à moi, sachez que ce n'est « plus moi désormais, mais que c'est vous qui êtes le maître « ici. — » Et s'étant fait tous deux une grande fête, il le fît vêtir d'habits royaux ; et l'ayant mené devant tous ses

DIXIÈME JOURNÉE. 4€l

liauts barons, il fit un grand éloge de son mérite, et ordonna que tous ceui qui tiendraient sa faveur pour chère, l'honorassent comme lui-même; ce que chacun fit, mais surtout les deux seigneurs qui avaient été les compagnons du Saladin dans la maison de Messer Torello.

« La grandeur de la gloire subite où se vit Messer Torello lui ôta quelque peu de la mémoire le souvenir des choses de Lombardie, surtout parce qu'il espérait fermement que ses lettres devaient être parvenues à son oncle. Le jour où le Saladin avait fait prisonnière l'armée des chrétiens, un chevalier provençal de mince mérite, dont le nom était Messer Torello de Digne, avait été tué et enseveli dans le camp ; pour quoi, Messer Torello d'Istria étant connu de toute l'armée pour sa noblesse, tous ceux qui entendirent dire : Messer Torello est mort, crurent qu'il s'agissait de Messer Torello d'istria et non de celui de Digne; et le cas qui s'ensuivit de la prise de Messer Torello d'Istria ne permit pas de détromper ceux qui avaient cru ainsi ; pour quoi , beaucoup d'Italiens retournèrent chez eux avec cette nouveUe, et parmi eux, il y en eut d'assez présomptueux pour oser dire qu'ils l'avaient vu mort et qu'ils avaient assisté à son enterrement. Gela ayant été su par sa femme et par ses parents, ce fut un motif de grand et inexprimable deuil non-seulement pour eux, mais pour quiconque l'avait connu. Il serait trop long de raconter quelles furent la douleur, la tristesse, et les larmes de sa femme ; après quelques mois passés dans une affliction continuelle, elle commença à se lamenter moins fort, et comme elle était demandée par les plus grands personnages de la Lombardie, ses frères et ses parents se mirent à la presser de se remarier. Après avoir refusé nombre de fois avec de grandissimes pleurs, elle finit à la fin, contrainte par ses

462 LE DECAHEBON.

parents, à faire ce qu'ils Youlaient, à la condition qu'elle resterait veuve autant de temps qu'elle Tavait promis à Messer Torello.

« Les choses en étaient à ce point à Pavie qu'il ne restait plus que huit jours pour atteindre l'époque ou elle devait prendre un mari, lorsqu'il advint qu'un jour Messer Torello vit à Alexandrie un homme qu'il avait vu monter avec les ambassadeurs génois sur la galère qui partait pour Gênes ; pour quoi, l'ayant fait appeler, il lui demanda quelle traversée ils avaient eue et quand ils étaient arrivés à Gènes. A quoi cet homme dit : « — Mon seigneur, la galère a fait une « mauvaise traversée, comme je l'ai appris en Crète où <( j'étais resté; pour ce que, étant près de la Sicile, il s'éleva a un vent dangereux qui la poussa jusqu'en Barbarie ; il ne se « sauva personne, et deux de mes frères, entre autres, y « périrent. — » Messer Torello, ajoutant foi à ces paroles qui étaient du reste très vraies, et se rappelant que le terme qu'il avait fixé à sa femme expirait dans quelques jours et qu'on ne devait rien savoir de lui à Pavie, eut pour certain que sa femme devait s'être remariée ; de quoi il tomba en un tel chagrin, que perdant le sommeil et l'appétit, il résolut de mourir. Lorsque le Saladin qui l'aimait beaucoup sut cela, il vint le voir, et à force de prières et avec beaucoup de peine ayant appris la cause de son chagrin et de sa maladie, il le blâma fort de ne le lui avoir pas dit plus tôt ; puis il le supplia de se remettre, lui affirmant que s'il le faisait, il s'arrangerait de façon à ce qu'il fût à Pavie au terme marqué, et il lui dit comment. Messer Toi^llo, ajoutant foi aux promesses du Saladin, et ayant entendu dire souvent que la chose était possible et qu'elle avait été faite plusieurs fois, il se rassura un peu et pressa le Saladin pour qu'il iii ce qu'il lui avait promis.

DIXIÈME JOUENAb. 463

« Le Saladin ordonna à un sien nécromancien, dont il avait déjà mis Fart à l'épreuve, de trouver un moyen pour transporter sur un lit en une nuit Messer Torello à Pavie ; le nécromancien lui répondit que cela serait fait, mais que, dans son intérêt il l'endormirait. Ceci ordonné, le Saladin retourna vers Messer Torello, et le trouvant tout à fait résolu à être à Pavie au terme indiqué si cela se pouvait, et, si cela ne se pouvait pas, à mourir, il lui dit ainsi : « — Messer « Torello, si vous aimez tendrement votre femme et si vous « craignez qu'elle ne deviennelafemme d'un autre, Dieu sait « que je ne saurais en rien vousen blâmer, pource que de toutes « les femmes que j'aie jamais vues, c'est celle dont les ma- « nières, les mœurs et le maintien, sans parler de la beauté qui « est fleur caduque, me paraissent le plus à louer et à appré- « cier. Il m'eût été très agréable, puisque la fortune vous « avait envoyé ici, que nous eussions vécu ensemble comme « deux égaux dans ce royaume que je gouverne, pendant « toutle temps qu'il nous reste à vivre à vous et à moi ; et « puisque cette faveur ne devait point m'être accordée par « Dieu, vous étant venu en l'esprit de mourir ou de retource ner à Pavie au terme fixé, j'aurais vivement désiré le « savoir à temps, car je vous aurais fait conduire chez vous « avec les honneurs, la pompe et la compagnie dus à votre « mérite ; puisque cela ne m'est point accordé, et que vous « désirez être là-bas au jour précis, je vous y enverrai « comme je peux, de la manière que je vous ai dite. — » A quoi Messer Torello dit : « — Mon Seigneur, sans qu'il « soit besoin de vos paroles, vos actes m'ont assez prouvé « votre bienveillance que je n'ai jamais méritée à un si <( haut degré, et de ce que vous dites, même quand vous ne a me le diriez pas, je vivrai et mourrai certain. Mais puisque « j'ai pris un tel parti, je vous prie de faire vite ce que vous

464 LE DÉGAHl^BON.

<c me dites, pour ce que e*est demain le dernier jour que « Ton doit m*attendre. — » Le Saladin dit que tout était prêt, et le jour suivant, attendant la nuit pour le faire partir, le Saladin lui fit, dresser dans une grande salle un très riche et très beau lit garni, selon la mode du pays, de matelas tout couverts de velours et de drap d'or ; il fit placer dessus une courte-pointe ouvrée de certains passements de grosses perles et de pierres précieuses, lesquelles furent par ici estimées un grand prix, et deux oreillers comme il fallait pour un tel lit. Ceci fait, il ordonna qu'on vêtît Messer Torelio, qui était déjà revenu à la santé, d'une robe à la mode sarrasine, et qui était bien la plus riche et la plus belle chose que chacun eût encore vue, et qu'on lui mît sur la tête un de ses plus longs turbans.

« L'heure étant déjà avancée, le Saladin, accompagné d'un grand nombre de ses barons entra dans la chambre où était messer Torelio, et s'étant assis à côté de lui sur le lit, il se mit à lui dire quasi tout en pleurs : « — Messer Torelio, « l'heure qui doit vous séparer de moi approche, et pour ce « que je ne peux vous accompagner, le genre de chemin a que vous avez à faire ne le permettant pas, il me faut <( prendre congé de vous ici dans cette chambre, ce que je « suis venu faire. Et pour ce, avant que je vous dise adieu, « je vous prie, par cette affection, par cette amitié qui existe « entre nous, de vous souvenir de moi ; et, s'il est possible, « avant que notre temps s'accomplisse, qu'après avoir mis « ordre à vos affaires en Lombardie, vous veniez me voir au « moins une fois, afin que je puisse par cette visite où je me « rqouirai de vous avoir revu, suppléer au vide qu'il me « faut présentement supporter à cause de votre départ. Et « en attendant que cela arrive, qu'il ne vous déplaise point « de me visiter par lettres et de me demander ce qu'il vous

« plaira, car je le ferai certainement plus volontiers pour « vous que pour tout autre. — » Messer Torello ne put retenir ses larmes ; et pour ce, empêché par elles de parler, il répondit en peu de mots qu'il n'était pas possible que le souvenir de son mérite et de ses bienfaits lui sortit jamais de la mémoire, et qu'il ferait sans faute ce qu'il lui demandait, dès qu'il en aurait le loisir. Pour quoi, le Saladin, l'ayant tendrement embrassé et ayant été embrassé par lui, lui dit au milieu d'abondantes larmes : « — Allez avec a Dieu — » et sortit de la chambre. Après quoi tous les autres barons prirent congé de lui et s'en vinrent avec le Saladin dans la salle où il avait fait préparer le lit.

« Gomme il était déjà tard, et que le nécromancien n'attendait plus que le moment du départ qu'il pressait, vint un médecin avec un breuvage, et ayant donné à entendre à messer Torello qu'il le lui donnait comme cordial, il le lui lit boire ; après quoi, messer Torello ne tarda guère à s'endormir, et fut transporté tout endormi, par ordre du Saladin, sur le lit où le Soudan posa lui-même une grande et belle couronne d'un grand prix, à Istquelle il fît une marque qui pût bien faire voir qu'elle était envoyée par le Saladin à la femme de messer Torello. Puis il mit au doigt de messer Torello un anneau dans lequel étai^ enchâssé un rubis si brillant qu'il semblait un flambeau allumé, et dont la valeur pouvait à peine être estimée. Il lui fit ensuite passer au côté une épée, dont la garniture n'aurait pas été facilement évaluée ; en outre, il lui fit mettre au col un collier où il y avait des perles comme on n'en avait encore jamais vues, et de nombreuses pierres précieuses; enfin, il fit mettre à chacun de ses côtés et tout autour de lui deux grands bassins d'or pleins de doublons, une grande quantité de chapelets de perles, des anneaux, des ceintures, et nombre de choses qui

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seraient trop longues à dire. Cela fait, il baisa de nouveau messer Torello et dit au nécromancien de le faire partir; pour quoi, soudain, en présence du Saladin, le lit avec messer Torello et tout ce qui était dessus, disparut aux regards, et le Saladin resta avec ses barons, devisant de lui.

« Messer Torello était déjà déposé, avec tous les^ susdits joyaux et ornements, dans l'église de san Pierro in Ciel d'Oro de Pavie,- comme il l'avait demandé, et il dormait encore, lorsque, matines ayant sonné, le sacristain entra dans Téglise une lumière à la main. A l'aspect imprévu de ce riche lit, non-seulement il fut étonné, mais ayant une grandissime peur, il tourna les talons et s'enfuit. L'abbé et les moines le voyant s'enfuir, s'étonnèrent et lui en demandèrent la raison. Le sacristain la leur dit. « — Oh ! — dit l'abbé — es-tu donc « un enfant, et est-ce la première fois que tu entres dans une « église, pour t'effrayer si facilement? Or, allons-y et voyons <( ce qui t'a fait peur. — » Ayant donc allumé plusieurs lumières, l'abbé et tous ses moines entrèrent dans l'église et virent ce lit si merveilleux et si riche sur lequel le chevalier dormait. Pendant que, indécis et timides, et n'osant s'approcher, ils regardaient les magnifiques bijoux, il advint que, la vertu du breuvage ayant cessé, messer Torello se réveilla en poussant un grand ^soupir. Dès que les moines l'eurent vu, l'abbé en tête, ils s'enfuirent épouvantés criant : Seigneur, sauvez-nous ! Messer Torello, ayant ouvert les yeux et regai'dé autour de lui, reconnut bien qu'il était à l'endroit où il avait demandé au Saladin de le faire déposer, de quoi il fut en soi-même fort satisfait; pour quoi, s'étant assis sur son séant et ayant regardé avec plus d'attention les objets qui étaient autour de lui, bien qu'il connût déjà la munificence du Saladin, elle lui parut alors bien plus grande et il la connut plus que jamais. Pourtant, sans plus se déranger

d'où il était, entendant les moines s'enfuir et comprenant la cause de leur fuite, il se mit à appeler Tabbé par son nom et à le prier de n'avoir aucune crainte, pour ce qu'il était Torello son neveu. L'abbé, entendant cela, eut encore plus peur, car depuis plusieurs mois il le croyait mort; mais au bout d'un moment, rassuré par de bonnes raisons, et s'entendant toujours appeler, il fit le signe de la sainte croix, et alla vers lui. Messer Torello lui dit alors : « — 0 mon père, de quoi <c avez-vous peur? Je suis vivant. Dieu merci, et je reviens « d'outre-mer. — »

« L'abbé, bien que messer Torello eût la barbe longue et qu'il fût habillé à la barbaresque, après l'avoir un instant regardé, fut tout à fait rassuré ; il le prit par la main et dit : « — Mon fils, tu es le bien revenu. — » Et il ajouta : « — Tu ne dois point t'étonner de notre peur, pour ce que « dans cette ville il n'y a pas un homme qui ne te croie ferce mement mort, tellement que je puis te dire que madame « Adalieta, ta femme, vaincue par les prières et les menaces « de ses parents, est remariée contre sa volonté, et doit aller « ce matin même à son nouveau mari ; les noces et la fête à « ce nécessaire sont préparées. — » Messer Torello, étant descendu du lit, et ayant fait à l'abbé et aux moines une merveilleuse fête, les pria tous de ne parler à personne de son retour, jusqu'à ce qu'il eût fini une chose qu'il avait à faire. Après quoi, ayant fait mettre en sûreté les riches joyaux, il raconta à l'abbé ce qui lui était arrivé jusqu'à ce moment. L'abbé joyeux de sa bonne fortune, en rendit avec lui grâces à Dieu. Puis messer Torello demanda à l'abbé quel était le nouveau mari de sa femme. L'abbé le lui dit ; à quoi messer Torello dit : « — Avant qu'on sache rien de « mon retour, je veux voir quelle est la contenance de ma « femme dans ces noces ; et pour ce, bien que c^ ne soit pas

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« rhabitude des personnes de religion d'aller en de pareils c( banquets, je veux que pour Tamour de moi vous tous ar- « rangiez de façon que nous y allions. — » L'abbé répondit qu'il le ferait volontiers, et dès que le jour fut venu, il envoya dire au nouveau marié qu'un de ses amis voulait assister à ses noces ; à quoi le gentilhomme répondit que cela lui plaisait fort.

« L'heure de se mettre à table étant donc venue, messer Torello, sous Thabit qu'il avait, s'en alla avec Tabbé en la maison du nouvel époux, regardé avec étonnement par tous ceux qui le voyaient, mais sans être reconnu de personne. L'abbé disait à tous que c'était un Sarrasin envoyé comme ambassadeur au roi de France par le Soudan. Messer Torello fut en conséquence mis à table juste en face de sa femme qu'il regardait avec un grandissime plaisir, et dont le visage lui paraissait attristé par ces noces. De son côté, elle le regardait souvent, mais sans le reconnaître, car sa longue barbe, son habit étranger, et la ferme croyance ({u'elle avait qu'il était mort, l'en détournaient. Mais quand le moment parut venu à messer Torello de voir si elle se souvenait de lui, ayant retiré de son doigt l'anneau que la dame lui avait donné à son départ, il fit appeler un jeune serviteur qui servait devant elle, et lui dit : « — Dis de ma part à la « mariée, qu'il est d'usage, quand un étranger, comme je « suis ici, mange à la table d'une nouvelle mariée, comme elle « l'est ce soir, qu'elle lui envoie la coupe où elle boit pleine a de vin, en signe qu'elle a sa présence pour chère, puis « quand l'étranger a bu, il lui renvoie la coupe, et elle boit <i à son tour. — » Le jouvenceau fit la commission à la dame, laquelle, en femme sage et bien élevée, croyant que l'étranger était un homme de grande qualité, pour montrer que sa présence lui plaisait, ordonna de laver et d'emplir de

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vin une grande coupe dorée qui était devant elle, et de la porter au gentilhomme ; et ainsi fut fait. Alors, messer Torello ayant mis Panneau dans sa bouche, le laissa, en buvant, tomber dans la coupe, sans que personne s*en aperçût^ et y ayant laissé un peu de vin, la recouvrit et la renvoya à la dame. Celle-ci l'ayant prise afin d'observer l'usage jusqu'au bout, et l'ayant découverte, la porta à sa bouche et vit l'anneau; sur quoi, sans rien dire, elle le regarda un instant, et ayant reconnu que c'était celui qu'elle avait donné à messer Torello à son départ, elle le prit, et ayant regardé fixement celui qu'elle croyait être un étranger, et le reconnaissant déjà, comme si elle était devenue furieuse, elle renversa la table qui était devant elle, et s'écria : « — Celui-ci est mon « seigneur ; celui-ci est vraiment messer Torello. — » Et courant à la table où il était assis, sans prendre garde aux draps, ni à ce qui était sur la table, elle se jeta à son col et l'embrassa étroitement ; et on ne put pas la faire ôter de là, quoi qu'eussent pu dire et faire tous ceux qui étaient présents, jusqu'à ce que messer Torello lui eût dit de se contenir, pour ce qu'elle aurait encore suffisamment le temps de l'embrasser.

« Alors, après qu'elle se fut relevée, et les convives étant tout troublés mais en grande partie joyeux d'avoir retrouvé un chevalier de tel mérite, messer Torello, priant chacun de fedre silence, leur raconta à tous ce qui lui était arrivé, depuis son départ jusqu'à ce moment, concluant que le gentilhomme qui, le croyant mort, avait épousé sa femme, ne devait pas trouver mauvais qu'il la reprît puisqu'il était vivant. Le nouvel époux, bien qu'il fût un peu confus, répondit généreusement et sur un ton ami, qu'il avait le désir de faire tout ce qui lui plairait le plus. La dame, quitta aussitôt l'anneau et la couronne que lui avatt donnés le nouvel

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