‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 4 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

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a t'oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur, par la cource toisie qui s*est montrée en toi plus grande que chez tout « autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire (c que, grâce à cette libéralité, j'ai sauvé la vie de mon fils, (c et que je te suis, pour cela, éternellement obligée. — » « Federigo, entendant ce que la dame lui demandait, et voyant qu'il ne pouvait le lui donner, pour ce qu'il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, ne pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu'il avait de se séparer du bon faucon, plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu'elle ne le voulait plus ; mais s'étant contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit : « — Madame, depuis « qu'il a plu à Dieu que je misse en vous mon amour, la tt fortune m'a été contraire en bien des choses, et j'ai eu à me « plaindre de ses rigueurs ; mais ces rigueurs ont toutes été <c légères en comparaison de celle qu'elle m'envoie présen- « tement et pour laquelle je ne lui pardonnerai jamais, « pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre maison, « alors que vous n'avez pas daigné y venir pendant que j'éa tais riche, pour me demander un petit présent, et qu'elle « ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner. Et je vous tt dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce tt présent. A peine ai-je entendu que vous me faisiez la tt faveur de vouloir dîner avec moi, que, considérant votre tt haut rang et votre valeur, j'ai jugé digne et convenable de tt vous faire honneur, selon mon pouvoir, d'un mets plus rare « que ceux qu'on sert d'habitude aux autres personnes ; tt pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez tt et sa bonté, j'ai pensé que ce serait un mets digne de vous, tt et vous l'avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette. Je

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« croyais Tavoir très bien employé, mais maintenant qae je a Tois que vous le désirez d'une autre façon, il m'est si don- « loureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m*en « consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et te bec du faucon.

« Ge que voyant et entendant la dame, elle le blâma tout d'abord d'avoir, pour donner à manger à une femme, tué un tel faucon; puis elle admira profondément en elle-même sa grandeur d'âme que la pauvreté n'avait pu ni ne pouvait abattre. Enfin, tout espoir d'avoir le faucon étant perdu, et remplie de crainte pour la santé de son fils, elle s'en alla toute mélancolique et retourna vers l'enfant. Celui-ci, soit chagrin de n'avoir pas eu le faucon, soit que la maladie dût le mener là, mourut au bout de peu de jours, au grandissime chagrin de la mère. Quand elle fut restée quelque temps dans l'amertume et les larmes, comme elle était demeurée fort riche et qu'elle était encore jeune, ses frères la voulurent plus d'une fois contraindre à se remarier. Bien qu'elle n'eût pas voulu le faire, voyant cependant qu'ils insistaient, elle se rappela ce que valait Federigo et la dernière preuve qu'il lui avait donnée de sa magnificence, en tuant un si précieui faucon pour lui faire honneur, et elle dit à ses frères : « — Je « resterais volontiers comme je suis, si vous y consenties; « mais si pourtant il vous plait que je prenne un mari, je « n'en prendrai certainement jamais d'autre que Federîgo « De^ Alberighi. — » A quoi ses frères, se moquant d'elle, dirent : « — Sotte, qu'est-ce que tu dis ? Gomment « veux-tu de lui qui n'a rien au monde ? — » Elle leur ré^ pondit : « — Mes frères, je sais bien qu'il en est comme vous « dites, mais j'aime mieux un homme qui ait besoin de ri- « chesse, que richesse qui ait besoin d'un homme. — » Ses

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frères, voyant sa résolution, et connaissant Federigo pour un homme de grande valeur, bien qu'il fût pauvre, lui donnèrent leur sœur, selon le désir de celle-ci, avec toutes ses richesses. Federigo, se voyant marié à une dame de ce mérite et qu'il avait tant aimée, et en outre très riche, de'vint plus économe et vécut en joie avec elle jusqu'à lafin de ses jours. — »

NOUVELLE X

Pietro di Vinciolo Ta diner hors de ehei loi. Sa femme fait tenir un jenne gmrfon. Pietro étant rerena, elle cache le garçon tous une cage à poules. Pietro raconte qu'on tient de trouter chez Arcolano, arec lequel il soupait, un joatencean que sa femme y atait introduit. La dame blâme tivement la femme d'Arcolano. Par malheur, un âne pose ton pied sur les doigts du garçon qui était sous la cage. Il crie, Pietro y court, le toit et reconnaît la fourberie de sa femme, atec laquelle il s'accorde pourtant afin de satisfaire sa tile passion.

Le récit de la reine était venu à sa fin, et tous louaient Dieu qui avait dignement récompensé Federigo, quand Dioneo, qui n'attendait jamais qu'on lui en donnât l'ordre, commença : « — Je ne sais si je puis dire que ce soit un vice accidentel et né chez les hommes de la perversité des mœurs, ou bien que ce soit un vice naturel que de rire plutôt des choses mauvaises que des bonnes, et spécialement quand celles-ci ne nous touchent point personnellement. Et comme la peine que j'ai déjà prise et que je vais prendre encore présentement, n'a pas d'autre but que de vous arracher à la mélancolie, de vous mettre en joie et de vous faire rire, et bien que le sujet de la nouvelle qui va suivre soit, en partie du moins, ô jeunes dames amoureuses, rien moins qu'honnête, je vous la raconterai cependant parce qu'elle pourra

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TOUS amuser. Quant à vous, en Técoutant, vous ferez à son égard comme vous faites d'habitude quand vous entrez dans un jardin et que, étendant TOtre main mignonne, vous cueillez les roses et laissez les épines. Vous agirez de même en laissant le mauvais homme dont je vais vous parler à sa maie aventure et à son déshonneur, et vous rirez des fourberies amoureuses de sa femme, gardant votre pitié pour les malheurs d'autrui, quand besoin sera.

« Il n'y a pas longtemps encore était à Pérouse un homme riche, nommé Pietro di Yinciolo, qui, plus pour tromper les autres et atténuer Topinion générale que tous les Pérusiens avaient de lui, que pour Tenvie qu'il en avait, prit femme ; et en cela, la fortune fut conforme à son appétit, car la femme qu'il prit était une jeune fille plantureuse, au poil roux, prompte à s'enflammer, et qui aurait voulu deux maris plutôt qu'un, alors qu'il lui en échut un qui avait l'esprit disposé à toute autre chose qu'à la satisfaire. Elle s'en aperçut au bout de peu de temps, et se voyant belle et fraîche, se sentant gaillarde et vigoureuse, elle commença tout d'abord par en être fortement irritée et à s'en expliquer avec aigreur à diverses reprises avec son mari, avec lequel elle était quasi toujours en querelle. Puis, voyant que tout cela tournerait plutôt à l'épuisement de sa santé qu'à amender la bestialité de son mari, elle se dit à elle-même: « — Ce malheureux m'a- « bandonne pour courir d'une manière ignoble en sabots par « la voie sèche ; eh bien I moi je verrai à en porter un autre ce dans ma barque par la voie pluvieuse. Je l'ai pris pour « mari et je lui ai donné une grosse et bonne dot, sachant c( que c'était un homme^ et croyant qu'il aimait ce qu'aiment « et doivent aimer les hommes ; et si je n'avais pas cru « qu'il fût un homme, je ne l'aurais jamais pris. Lui, qui « savait que j'étais femme,^ pourquoi me prenait-il pour

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« épouse, si les femmes étaient si antipathiques à ses goûts? « Gela ne se peut souffirir. Si je n'avais pas voulu vivre dans « le monde, je me serais faite religieuse ; mais voulant y « vivre comme je Tentends et comme j'y suis, si j'attendais « plaisir ou contentement de lui, je pourrais d'aventure « vieillir en attendant en vain ; et quand je serais vieille, je « me raviserais en pure perte, et je me plaindrais vainement « d'avoir perdu ma jeunesse. Il me montre lui-*méme en « bon maître comment je puis me consoler en me délectant « de ce dont il se délecte, et ce plaisir sera louable chez « moi, tandis qu'il est fortement blâmable chez lui. J'offen- « serai seulement les lois, alors que lui, il offense à la fois « les lois et la nature. — »

« Ayant donc pensé de la sorte, et probablement plus d'une fois, la dame, afin d'y donner secrètement effet, se lia avec une vieille qui avait l'air d'une sainte Yerdiane qui donne à manger aux serpents . Son chapelet continuellement à la main, elle allait à tous les pardons, ne parlait jamais d'autre chose que de la vie des saints Pères ou des plaies de saint François, et était tenue quasi par tous pour une bonne sainte. Quandlemomentlui sembla venu,la jeune femmeluidéclaraouvertement ses intentions. A quoi la vieille dit : « — Ma fille, « Dieu qui connaît toute chose sait que tu feras bien ; et « quand tu ne le fei*ais pas pour un autre motif, tu le devrais « faire, ainsi que toyte jeune femme, pour ne point perdre « le temps de la jeunesse, pour ce qu'il n'y a pas de douleur « pareille, pour qui a quelque bon sens, à celle d'avoir perdu « le temps. Et à quoi diable sommes-nous bonnes quand « nous sommes vieilles, sinon à garder les cendres auprès « du feu ? S'il y en a qui le savent et peuvent en rendre té- « moignage, je suis une de celles-là ; car maintenant que je <t suis viâlle, ce n'est pas sans un très grand et amer ser-

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<( rement de cœur que je me rappelle, mais en vain, le (( temps que j*aî laissé perdre; et bien que je ne Taie pas « tout perdu — car je ne voudrais pas que tu crusses que « j'ai été une sotte — je n'ai pourtant pas fait ce que j'aurais « pu faire ; de quoi, quand je me souviens, et que je me vois (( faite, comme tu me vois, de façon que je ne trouverais « personne qui me donnerait du feu même avec un cbiffiDn, « Dieu sait quelle douleur je ressens. Il n'en est pas ain^ « des hommes ; ils naissent bons à mille choses, et non pas « seulement à celle-là, et la plus grande partie d'entre eux « sont meilleurs vieux que jeunes ; mais les femmes ne « viennent au monde pour autre chose que pour faire l'amour « et des enfants, et c'est pour cela qu'on les aime. Et si tu « ne t'en es pas aperçue à autre chose, tu as dû t'en aper- « cevoir à cela que nous sommes toujours prêtes à faire « l'amour, ce qui n'arrive pas aux hommes. En outre, à et « jeu, une femme épuiserait plusieurs hommes, là où plifr- « sieurs hommes ne lasseraient pas une femme. Et comme « nous sommes nées pour cela, je te dis de nouveau que ta « feras très bien de rendre à ton mari un pain pour un gâ- « teau, de façon que ton esprit n'ait pas à faire de reproches « à ta chair, quand tu seras vieille. Chacun n'a de cette vie « que ce qu'il en prend, et particulièrement les femmes à « qui il convient bien plus qu'aux hommes de bien employer « le temps, quand elles le peuvent, pour ce que tu peux voir, « quand nous vieillissons, que ni mari ni autres ne noua « veulent voir, qu'au contraire ils nous envoient à la cuisine « dire des fables au chat, et compter les pots et les écuelles. « n y a pis, car ils nous mettent en chanson et disent : aux (( jeunes les bons morceaux, et aux vieilles les rebuts ; et ils « en disent encore bien d'autres. Mais pour que je ne te « retienne pas plus longtemps en vaines paroles, je te dis

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« linalement que tu ne pouvais découvrir ton projet à « personne au monde qui puisse t'être plus utile que moi ; « pour ce qu'il n'est homme si bien établi qu'il soit, au- « quel je n'aie la hardiesse de dire ce qu'il est besoin, et « qu'il n*en est point de si dur et de si sauvage, que je ne « l'apprivoise et ne l'amène à ce que tu voudras. Donc, « montre-moi celui qui te plaît, et laisse-moi faire. Mais « souviens-toi, ma fille, que je me recommande à toi, pour « ce que je suis pauvre, et que je veux que tu participes à « toutes mes prières et à toutes les patenôtres que je dirai, « afin que Dieu accorde lumière et chandelle à tous tes « morts. — » Là-dessus, elle finit.

« La jeune femme étant donc tombée d'accord en cela avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le signalement, elle savait ce qu'elle avait à faire ; puis, après lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille lui eût amené dans sa chambre celui qu'elle lui avait désigné, puis, au bout de peu de temps, un autre, selon que la fantaisie en prenait à la dame, qui, bien qu'elle craignît au sujet de son mari, ne laissait pas perdre une occasion de se satisfaire en cela.

« Il advint qu'un soir son mari devant aller souper chez un de ses amis qui avait nom Ercolano, la jeune femme ordonna à la vieille de lui faire venir un jeune garçon qui était un des plus beaux et des plus plaisants de tout Pérouse; ce que la vieille fit promptement. La dame étant donc à table avec le jeune homme pour souper, voici que Pietro appela soudain à la porte pour qu'on lui ouvrît. La dame, en l'entendant, se tint pour morte; mais voulant cacher le jeune homme si elle pouvait, et n'ayant pas la présence d'es-

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prit de le renvoyer ou de le cacher autre pari, elle le fit entrer dans un petit cabinet voisin de la chambre où ils soupaient, le mit sous une cage à poulets qui s'y trouvait, et jeta parniessus un mauvais sac qu'elle avait fait vider le jour même ; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quand celui-ci fut entré, elle lui dit : « — Vous l'avez « bien vite avalé ce souper I — » Pietro répondit : « — Nous n'y avons pas touché. — » « — Et comment cela s'est-il fait, dit la dame? — » Pietro dit alors : « — Je vais te le <( dire. Nous étions déjà à table, Ercolano, sa femme et moi, « quand nous avons entendu étemuer tout près de nous, «( de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes « peu inquiétés ; mais celui qui avait étemué ayant encore « étemué une troisième fois, puis une quatrième fois, une « cinquième fois et bien d'autres, nous fûmes très étonnés. M Sur quoi Ercolano, qui s'était un peu querellé avec sa « femme parce que celle-ci nous avait fait attendre long- « temps à la porte avant d'ouvrir, dit quasi furieux : « — Que « veut dire ceci? qui est-ce qui éternue de la sorte? — » « et s'étant levé de table, il alla vers un escalier qui était « tout près de là, et sous lequel était un réduit fait en « planches, tout au basde l'escalier, et destiné à serrer une « foule d'objets, comme nous le voyons dans les maisons de « ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il lui « semblait que c'était de là qu'étaient partis les éternue- « ments, il ouvrit une petite porte qui s'y trouvait; à peine « il l'eut ouverte, qu'il en sortit soudain une odeur de « soufre la plus épouvantable du monde, dont nous avions « déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant « été grondée, la dame avait dit : « — Voilà ce que c'est : « tantôt, j'ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j'ai « mis 80US cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais

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« étendus, pour recevoir la fumée ; de sorte qu'il en vient « un peu jusquici. -— » Quand Ercolano eut ouvert la porte « et que la fumée se fut un peu dissipée, il regarda dans le <c réduit et vit celui qui avait étemué et qui étemuait encore, « la force du soufre le serrant à la gorge ; et bien qu'il étemuât , (( la vapeur du soufre lui avait déjà tellement coupé la resc piration que s'il y était resté un moment de plus, il n'aurait « jamais plus étemué. Ercolano, en le voyant, cria : « — Je vois (c maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus si longtemps « à la porte tout à l'heure, avant de nous ouvrir ; mais que je « n'aie jamais chose à mon plaisir, si je ne t'en paie bien. — » « Ce qu'entendant la femme, et voyant que sa faute était <( découverte, sans chercher à s'excuser, elle se leva de table « et s'enfuit je ne sais où. Ercolano, sans prendre garde à « la fuite de sa femme, cria à plusieurs reprises à celui qui « étemuait de sortir; mais celui-ci qui n'en pouvait plus, (( ne bougeait pas, quelque chose que dît Ercolano. C'est « pourquoi, Ercolano l'ayant saisi par un pied, le tira de sa « cachette, et il courait chercher un couteau pour le tuer ; « mais moi, craignant pour moi-même la justice, je me « levai et empêchai qu'il le tuât ou lui fît aucun mal, et « tout en le défendant, je criais, de sorte que je fus cause « que les voisins accoumrent, prirent le jeune homme à « moitié mort, et remportèrent je ne sais où, hors de la « maison. Yoilà ce qui a dérangé notre souper, et ce qui « fait que non seulement je ne l'ai pas mangé, mais que « je n'y ai point touché, comme je t'ai dit tout d'abord. — » « En entendant cela, là dame vit qu'il y en avait d'autres qui étaient aussi sages qu'elle, bien que parfois il en arrivât mésaventure à d'aucunes,: et elle aurait volontiers pris la défense de la femme d'Ercolano ; mais croyant, en blâmant les fautes d'autrui, avoir plus de liberté pour les siennes, elle

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se mît à dire : « — Voilà de belles choses ! voilà une bonne a et sainte femme I voilà la fidélité d'une honnête dame ! « moi qui me serais confessée à elle, tant elle me paraissait (( adonnée aux choses spirituelles I Ce qu'il y a de pis, c'est « que, vieille comme elle est déjà, elle donne un bon (( exemple aux jeunes. Que maudite soit l'heure où elle est (( venue au monde ; maudite soit-elle elle-même de se laisser <( vivre, femme perfide et coupable qu'elle doit être, honte « universelle et blâme pour toutes les femmes qui sont sur « terre ; ayant fait bon marché de son honneur, de l'estime « du monde et de la foi promise à son mari, qui est un « homme si bien fait, un citadin si honorable et qui la trai- (( tait si bien, elle n'a pas eu honte de le déshonorer avec un a autre homme, et de se déshonorer en même temps elle- <( même. Dieu me sauve ! de femmes ainsi faites, on ne de- « vrait avoir aucune pitié ; on devrait les tuer, on devrait « les jeter vives au feu et les réduire en cendres. — » Puis, se rappelant son amant qui était tout près de là sous la cage à poulets, elle se mit à engager Pietro à aller se mettre au lit, pour ce qu'il en était temps. Pietro qui avait meilleure envie de manger que de dormir, demandait s'il n'était rien resté du souper. A quoi la dame répondait : « — S'il (( est resté quelque chose du souper? Est-ce que nous avons « l'habitude de souper, quand tu n'y es pas ? Me prends-tu « pour la femme d'Brcolano ? Eh I que ne vas-tu dormir (( pour ce soir ! tu ferais bien mieux. — »

« Il advint que des laboureurs de Pietro, étant venus ce soir-là de sa campagne avec certaines denrées, et ayant mis leurs ânes sans leur donner à boire dans une petite étable qui se trouvait juste à côté du cabinet, l'un des ânes qui avait très grand soif, après s'être débarrassé de son licol, sortit de l'étable, et s'en allait flairant de côté et d'autre

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pour Yoir s'il ne trouverait pas de Teau ; en allant de la sorte, il arriva près de la cage sous laquelle était le jeune amoureux. Celui-ci, qui était forcé de se tenir à quatre pattes, avait une de ses mains par terre en dehors de la cage, et sa male-chance fut telle, ou son malheur, veux-je dire, que Tâne lui posa le pied sur les doigts ; Textréme douleur qu*il ressentit, lui fit pousser un grand cri. Pietro, entendant ce cri, s'étonna, et il lui sembla qu'il avait dû être poussé dans la maison. Pour quoi, étant sorti de la chambre, et entendant qu'on se plaignait de nouveau, l'âne n'ayant pas encore relevé son pied de dessus les doigts du pauvre diable, mais le pressurant fort, il dit : « — Qui est-là? — » et courut à la cage. L'ayant levée, il vit le jeune garçon qui, outre la douleur que lui faisaient éprouver ses doigts écrasés par le pied de l'âne, tremblait dans la crainte que Pietro ne lui fît du mal. Pietro l'ayant reconnu pour l'avoir longtemps poursuivi de ses honteuses propositions, lui demanda : « — Que fais-tu là? — » A quoi le jeune homme, sans lui répondre, le supplia pour l'amour de Dieu de ne pas lui faire de mal. Alors Pietro dit : « — Lève-toi, et ne crains pas que (( je te fasse aucun mal ; mais dis-moi comment tu es là et « pourquoi. — » Le jeune garçon lui dit tout. Sur quoi, Pietro, non moins content de l'avoir trouvé que sa femme en était affligée, le prit par la main et le mena avec lui dans la chambre où la dame l'attendait avec la plus grande peur du monde. Pietro, s'étant assis en face d'elle, lui dit :

« — Or çà, tu maudissais tout à l'heure la femme d'Er- « colano, et tu disais qu'on devrait la brûler, et qu'elle était « une honte pour vous toutes ; comment ne parlais-tu point <( pour toi-même? Ou si tu ne voulais point parler de toi, a comment avais-tu le cœur de parler d'eUe, sachant que tu <( avais commis la même faute qu'elle avait commise?

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« Certes, rien ne t'y forçait, sinon que vous êtes toutes ainsi « faites, et que vous vous efforcez de cacher yos fautes avec « celles d'autrui. Puisse la foudre tomber du ciel pour vous « brûler toutes, race perverse que vous êtes ! — » La dame, voyant que de prime abord il ne lui avait fait d'autre mal qu'en paroles, et croyant comprendre qu'il était tout content de tenir dans sa main un si beau garçon, prit courage et dit : c< — Je sais que tu voudrais qu'il tombât du ciel un feu qui « nous brûlât toutes, en homme qui es aussi désireux de « nous qu'un chien est désireux de coups de bâton ; mais, « par la croix de Dieu, ton désir ne s'accomplira point. « Mais je discuterais volontiers un peu avec toi pour savoir « de quoi tu te plains ; et certes, il ferait beau voir que tu « voulusses me comparer à k femme d'Ercolano, qui est une (( vieille bigote hypocrite, qui a de lui tout ce qu'elle veut, « et dont elle est chérie comme on doit chérir sa femme, ce « qui ne m'arrive point à moi. Car, si je suis bien fournie (( en fait de vêtements et de chaussures, tu sais bien comme '( je le suis peu d'autre chose, et combien il y a de temps (( que tu n'as couché avec moi. J'aimerais mieux aller avec M des haillons sur le dos et pieds nus, et être bien traitée de « toi dans le lit, que d'avoir en abondance tout le reste, et « d'être traitée comme tu me traites. Sache bien, Pietro, « que je suis femme comme les autres, et que je veux ce « qu'elles veulent ; de sorte que, ne l'ayant point de toi, tu « n'as point à me faire de reproches si je cherche ailleurs. « Au moins, te fais-je assez honneur, en ne me livrant pas à « des laquais ou à des teigneux. — »

« Pietro, prévoyant qu'elle ne s'arrêterait point de parler de toute la nuit, lui dit, en homme qui se souciait peu d'elle : « — En voilà assez, femme ; sur ce sujet, je te con- « tenterai fort bien. Tu feras grande courtoisie en t'arran-

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» géant de façon que nous ayions quelque chose pour souper, « car il me paraît que ce garçon est comme moi et qu'il n'a « pas encore soupe. — » « — Certes non ■— dit la dame — « qu'il n'a pas encore soupe, car nous nous mettions seule- « ment à table pour souper, quand tu es venu à la maie « heure. — » « — Or bien, — dit Pietro, — va et fais nous sou- « per ; ensuite j'arrangerai tout de façon que tu n'auras que « faire de te plaindre. — » La dame, voyant que son mari était satisfait, se leva, fit remettre prestement la table et apporter le souper qu'elle avait fait préparer, et elle soupa gaiement avec son indigne mari et le jeune garçon. Ce que Pietro décida, après le souper, pour les contenter tous les trois, m'est sorti de la mémoire. Je sais bien pourtant que le lendemain le jeune garçon fut remis dans la rue, sans qu'on ait jamais bien été certain qui, du mari ou de la femme, lui avait le plus tenu compagnie pendant la nuit. Pour quoi, mes chères dames, je vous dirai ceci : « — A qui (( t'en fera une, fais-lui en une autre ; et si tu ne peux, « souviens-t'en jusqu'à ce que tu puisses, afin que qui donne « un âne, en reçoive un pareil en échange. — »

La nouvelle de Dioneo étant finie, et les dames s'étant gardées de rire, plus par verçogne que parce qu'elles avaient éprouvé peu de plaisir, la reine voyant qu'il avait terminé son récit, se leva et, ôtant de dessus sa tête la couronne de laurier, la posa gracieusement sur la tête d'Élisa, en lui disant : « — A vous, madame, il appartient maintenant de comman- « der. — » Élisa, ayant accepté cet honneur, fit comme il avait été fait précédemment, et après avoir pourvu tout d'abord avec le sénéchal à ce dont il serait besoin pendant tout le temps de son commandement, elle dit au grand contentement de la compagnie : « — Nous avons déjà plusieurs fois entendu raconter qu'avec des bons mots, de promptes ri-

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postes, OU avec des décisions soudaines, bien des gens ont su, par une morsure bien appliquée, éviter les coups de dents d*autrui, ou échapper aux dangers survenus, et comme cette matière est belle et peut être profitable, je veux qu*avec Taide de Dieu, on devise dans ces limites, c'est-à-dire de ceux qui, provoqués par quelque plaisanterie, ont riposté, ou qui, avec une prompte réponse ou une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou bonté. — »

Ces paroles furent beaucoup applaudies par tous; pour quoi, la reine s*étant levée, leur donna pleine licence jusqu'à rheuredu souper. L'honorable compagnie, voyant que la reine s'était levée, se leva aussi, et, suivant leur habitude, chacun se livra à ce qui lui plaisait le plus. Mais les cigales ayant cessé de chanter, tout le monde ayant été rappelé, ils allèrent souper ; le souper joyeusement terminé, ils se mirent tous à chanter et à sonner de divers instruments, et Émilia ayant, avec le bon plaisir de la reine, organisé une danse, ordre fut donné à Dioneo de chanter une chanson. Il commença aussitôt par : Monna Aldi^da^ levez la queue ^ car je vous apporte bonnes nouvelles. De quoi toutes les dames se mirent à rire, et surtout la reine, qui lui ordonna de laisser celle-là et d'en dire une autre. Dioneo dit : « — Madame, si j'avais des cymbales, je dirais : Levez les pans de votre chemise^ madame Lappa; ou bien : Sous V olivier est therbe verte. Aimez-vous mieux que je dise : L'eau de mer me fait grand mal ? Mais je n'ai pas de cymbales, et pour ce, voyez quelle chanson vous voulez, des autres que voici : vous plairait-il : Sors dehors, quon te le coupe, comme une pomme dans les champs ? — » La reine dit : « — Non, dis-en une autre. — » « — Donc, — dit Dioneo, — je dirai : Monna Simona, entonne, entonne, nous ne sommes pas en octobre. — » La reine dit en riant :

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« — Eh I mauvais plaisant, dis<en une belle, si tu veux, car nous ne voulons pas de celle-là. — » Dioneo dit : <( — Non, madame ? ne vous fâchez pas ; mais quelle est celle qui vous plaît? J'en sais plus de mille. Voulez-vous : Ma coquille j si je ne le pique ; ou : Ehl va doucement, mon mari; ou bien : Je m'achèterai un coq de cent livres. — » La reine, se mettant alors un peu en colère, bien que toutes les autres éclatassent de rire, dit : « — Dioneo, cesse de plaisanter et dis-nous-en une belle; sinon, tu pourrais éprouver comment je sais me £lcber. — » Dioneo, entendant cela, laissa les plaisanteries, et se mit aussitôt à chanter de cette façon :

Amour, la vive lumière

Qui sort des beaux yeux de ma belle, M'a fait esclave d'elle et de toi.

La splendeur qui sort de ses beaux yeux, Avant ta flamme m'embrasa le cœur, Passant au travers des miens.

Combien grande est ta puissance, C'est son beau visage qui me Ta fait connaître ; En le voyant

Je sentis que je délaissais

Toutes les vertus, et que je les mettais au-dessous d'elle, Devenue la nouvelle occasion de mes soupirs.

C'est ainsi que je suis devenu l'un des tiens, Cher seigneur, et que, soumis, j'attends Merci de ta puissance.

Mais je ne sais si elle connatt entièrement L'immense désir qu'elle m'a mis au cœur, Ni mon entière fidélité.

Celle qui possède tellement Mon âme^ que je ne voudrais pas recevoir Contentement, sinon d'elle.

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Pour quoi, je te prie, mon doux Seigneur,

Que tu le lui fasses Toir, et que tu lui fasses sentir

Un peu de ton feu

Pour mon service, afin qu*elle voie

Que je me consume d*amour, et que, dans mon martyre^

Je me meurs peu à peu.

Et puis, quand il sera temps,

Reconunande-moi à elle, comme tu dois,

Car j'irais volontiers le faire avec toi. *

Quand Dioneo, en se taisant, montra que sa chanson était finie, la reine en fit dire encore beaucoup d'autres, après avoir toutefois fort loué celle de Dioneo. Mais une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, et la reine sentant que la chaleur du jour était vaincue par la fraîcheur de la nuit, elle ordonna que chacun allât se reposer à sa fantaisie jusqu'au lendemain.

Xa cinquième Joamée da DÉCàHiaoN finie, commence la ûxième, dans laquelle, sous le gouTernement d'Elisa, ou devise de ceux qui, provoqués par quelque bon mot, ont riposté, ou qui, par une prompte réponse ou une sage préToyanee, ont éiritéf erte, danger ou honte.

La lune, parvenue au milieu du ciel, avait perdu ses rayons, et déjà, sous la lumière naissante, toutes les parties de notre monde étaient éclairées, quand la reine s'étant levée et ayant fait appeler la compagnie, ils s^éloignèrent à pas lents du beau coteau, s'éparpillant sur Therbe humide de rosée, discutant du plus ou moins de beauté des nouvelles racontées, et recommençant à rire des aventures variées qui y étaient contenues, jusqu'à ce que, le soleil commençant à devenir plus chaud, il parut temps à tous de revenir à la maison. Pour quoi, ayant rebroussé chemin, ils y revinrent ; et là, trouvant les tables mises et couvertes d'herbes odorantes et de belles fleurs, il se mirent, sur Tordre de la reine, à manger avant que la chaleur devînt plus grande. Le repas terminé, avant de faire autre chose, on chanta quelques belles et plaisantes chansons, puis les uns allèrent dormir, d'autres restèrent à jouer aux échecs, d'autres au jeu des tables, tandis

SIXIÂME JOUBNÉE. 91

que Dioneo et Lauretta se mirent à chanter de Trojolo et de Griseida.

Quand l'heure où ils devaient se réunir fut venue, la reine les ayant tous fait appeler, selon Fhabitude, ils s'assirent autour de la fontaine, et la reine allait ordonner de dire la première nouvelle, quand il advint une chose qui n'était pas encore arrivée, à savoir que la reine et tous ses compagnons entendirent une grande rameur, produite par les servantes et les domestiques, dans la cuisine. On fit aussitôt venir le sénéchal, et on lui demanda qui criait ainsi et quelle était la cause de tout ce brait ; à quoi le sénéchal répondit que c'était une dispute entre Licisca et Tindaro, mais qu'il en ignorait la cause, et qu'il se disposait à les faire taire quand on l'avait fait appeler. Sur quoi, la reine ordonna qu'on fît venir incontinent la Licisca et Tindaro. Dès qu'ils furent arrivés, la reine demanda quelle était la cause de leur querelle. Tindaro voulant répondre, la Licisca, qui était une femme d'un certain âge, aussi altière que pas une et fort échauffée de crier, se tourna vers lui, la mine furieuse, et dit : « — Voyez cette « bêted'hommequiestassezhardideparleravantmoi, quand « je suis là ! Laisse-moi parler. -*- » Et s'étant tournée vers la reipe, elle dit : « — Madame, celui-ci veut m'apprendre « ce qu'était la femme de Sycophant ; il veut ni plus ni (c moins, comme si je ne l'avais pas fréquentée, me persua- « der que la première nuit que Sycophant coucha avec elle, « Messer Mazza entra dans la montagne noire de force et après (( grande perte de sang. Et moi je dis que ce n'est pas vrai; (c qu'au contraire il y entra tout pacifiquement et au grand (c plaisir de ceux qui y étaient. Et celui-ci est si bête, qu'il c< croit les jeunes filles assez sottes pour rester à perdre leur « temps, à la merci de leur père ou de leurs frères, qui, six « fois sur sept, tardent trois ou quatre ans de plus qu'ils ne

92 LE DÉOAMâBON.

« devraient pour les marier. Elles s'en trouveraient bien, ma a foi, si elles attendaient tant I Par la foi du Christ — « et je dois savoir ce que je me dis, quand je jure — il n^y a « pas une de mes voisines qui soit allée pucelle à son mari ; « et pour celles qui sont mariées, je sais combien et quels « bons tours elles font à leurs maris ; et cette brute veut « m'apprendre à connaître les femmes, comme si j'étais née « d'hier. — »

Pendant que la Licisca parlait, les dames faisaient de si grands éclats de rire, qu'on aurait pu leur arracher toutes les dents. La reine lui avait bien imposé silence plus de six fois, mais rien ne faisait ; elle ne s'arrêta point qu'elle n'eût dit tout ce qu'elle voulait. Mais quand elle eut fini, la reine, se tournant vers Dioneo, dit en riant : « — Dioneo, voici qui « te regarde ; et pour ce, quand nous autres nous aurons (c fini nos nouvelles, tu feras en sorte de décider finalement « sur ce point. — » A quoi Dioneo répondit sur le champ : « — Madame, la sentence est prononcée, sans qu'il soit « besoin d'en entendre davantage ; et je dis que la Licisca a « raison, et je crois qu'il en est comme elle dit, et que Tin- « daro est une béte. — » Ce qu'entendant la Licisca, elle se mit à rire, et se tournant vers Tindaro, elle dit : « — Je te « disais bien, moi I Ya-t'en à la grâce de Dieu. Crois-tu en « savoir plus que moi, toi qui n'as pas encore les yeux secs ? « Grand merci, ce n'est pas en vain que j'ai vécu, moi ! — » Et n'eût été que la reine lui imposa silence d'un air irrité, et lui ordonna de ne plus sgouter un mot et de cesser toute querelle si elle ne voulait être fouettée et chassée ainsi que Tindaro, on n'aurait rien eu à faire.detoutce jour que de s'occuper d'elle. Quand ils furent partis, la reine ordcmna i Philomène de commencer les nouvelles. Celle-ci commença joyeusement ainsi :

BIZIÂHE JOUBHÉE. 93

NOUVELLE I

Un eayalier engage madame Oretta à monter en croupe derrière lui, lui promettant de lui raconter nne nouyeUe. La dame trouTant qu'il raconte fort mal, le prie de la remettre à terre.

« — Jeunes dames, de même que dans les nuits sereines les étoiles sont Tornement du ciel, et qu'au printemps les fleurs parent les prés verts et les arbustes revêtus de leurs feuilles parent les collines, de même les bons mots sont l'ornement des plaisantes coutumes et des agréables devis ; et pour ce qu'ils doivent être brefs, ils siéent mieux aux dames qu'aux hommes, d'autant plus que les longs discours sont beaucoup moins du ressort des femmes que des hommes. Vrai est que, quelle qu'en soit la raison, tant par l'infériorité de notre esprit, que par l'inimitié singulière que les cieux témoignent à notre siècle, il est aujourd'hui peu de dames, ou même pas une, qui sache dire à propos un bon mot ou qui, si on lui en dit un, sache l'entendre comme il convient, et ce à la honte générale de nous toutes. Mais comme il en a déjà été assez dit sur ce sujet par Pampinea, je ne veux pas en dire davantage ; seulement, pour vous faire voir combien les bons mots, dits en temps voulu, ont en soi de beauté, il me plaît de vous raconter la façon dont une gente dame imposa courtoisement silence à un cavalier.

« Gomme beaucoup d'entre vous ont pu le voir ou l'entendre dire, il y avait, en notre cité, il n'y a pas longtemps encore, une gente dame, de manières agréables et parlant bien, et d'une valeur telle que je ne saurais vous cacher son nom. Elle s'appelait donc madame Oretta et fut la femme de messer Geri Spina. Etant, par hasard, à la campagne, comme nous

94 LE DÉCAKAbON.

le sommes présentement, elle alla par passe-temps se promener en un certain endroit, en compagnie de dames et de cavaliers qu'elle avait eus à dîner ce jour-là. Gomme l'endroit où on allait était assez éloigné du point de départ, et qu'on avait résolu d'y aller à pied, un des cavaliers dit : « — Ma- (( dame Oretta, si vous voulez, je vous porterai à cheval une « grande partie du chemin que nous avons à faire, et je vous « conterai une des plus belles nouvelles du monde. — » A quoi la dame répondit : «— Messire, je vous en prie beau- « coup ; cela me sera très agréable. — » Messire le cavalier qui n'était peut-être pas plus à son aise l'épée au côté qu'à jouer de la langue, ayant entendu cette réponse, commença une nouvelle qui, selon lui, était très belle ; mais comme il répétait souvent trois ou quatre fois les mêmes mots, qu'il revenait sur ce qu'il avait déjà dif, s'écriant parfois : je me trompe I et qu'il embrouillait le plus souvent les noms de ses personnages, prenant les uns pour les autres, il gâtait complètement ladite nouvelle ; sans compter qull s'exprimait on ne peut plus mal eu égard à la qualité des personnes qu'il faisait parler et des actes qu'il leur attribuait. - Aussi, madame Oretta qui l'écoutait éprouvait à chaque instant comme une sueur, un déMlement de cœur, comme si elle avait été malade et près de rendre l'âme. Enfin, ne pouvant en supporter davantage, et voyant que le cavalier s'était engagé dans un labyrinthe dont il ne pouvait sortir, die dit d'un air plaisant : « — Messire, notre cheval a le trot « beaucoup trop dur; pour quoi, je vous prie d'avoir la « bonté de me mettre à terre. — » Le cavalier, qui était par aventure meilleur entendeur que conteur de nouvelles, comprit la plaisanterie, et l'ayant prise en riant, se mit à parler d'autres choses, laissant inachevée la nouvelle qu'il avait commencée et si mal poursuivie. — »

SIXIÈME JOUBiriB. 05

NOUVELLE II

Le boulanger Cisti fait d'un mot rerenir metter Geri Spina

de sa demande indiscrète.

La répartie de madame Oretta fut fort louée de chacune des dames ainsi que des hommes, et la reiae ordonna à Pampinea de poursuivre ; pour quoi, celle-ci commença en ces termes : « — Belles dames. Je ne saurais juger par moimême qui pèche le plus, ou la nature en accouplant un corps vil à une âme noble, ou la fortune en imposant un vil mé* tier à un corps doué d'une âme généreuse, comme nous avons pu le voir dans notre concitoyen Gisti et dans beaucoup d'autres, lequel Gisti, bien qu'il fût doué d'une âme très haute, la nature avait fait boulanger. Et certes, je maudirais également la nature et la fortune, si je ne savais que la nature est on ne peut plus prudente et que la fortune a mille yeux, bien que les sots la donnent comme aveugle. Je crois qu'en personnes prévoyantes, elles font comme font souvent les hommes qui, incertains des événements, enfouissent pour les mettre en sûreté leurs objets les plus précieux dans les endroits les plus abjects de leurs maisons, comme moins susceptibles d'inspirer le soupçon, et les en sortent selon leurs besoins les plus pressants, les lieux ignobles les ayant plus sûrement gardés que la plus belle chambre ne l'aurait fait. De même, les deux ministres qui gouvernent le monde, cachent souvent leurs choses les plus précieuses à l'ombre des métiers réputés les plus vils, afin que, les en retirant selon la nécessité, leur splendeur apparaisse plus éclatante. lime plaît de vous faire voir, dans une nouvelle très courte, comment

96 LE DÂOAHiBON.

le boulanger Cisti en donna la preuve en une petite circonstance, en remettant les yeux de Tentendement à messer Geri Spina, que m*a remis en mémoire la nouvelle de madame Oretta qui fut sa femme.

« Je dis donc que le pape Boniface, auprès duquel messer Geri Spina fut en grande situation, ayant envoyé à Florence quelques-uns de ses gentilshommes comme ambassadeurs, pour traiter certaines affiûres d'importance le concernant, ceux-ci étaient descendus dans la maison de messer Geri qui les aidait à faire les affeires du pape. Il arriva que, quelle qu'en fut la raison, messer Geri et les ambassadeurs du pape passaient tous les matins à pied devant Santa Maria Ughi, où le boulanger Cisti avait sa boutique et exerçait en personne son état. Bien que la fortune lui eût donné une profession très humble, elle lui avait été en cela si favorable, qu'il était devenu très riche, et il vivait très largement, sans jamais avoir voulu abandonner sa profession pour une autre. Il avait toujours, entre autres bonnes choses, les meilleurs vins blancs et rouges qui se trouvassent à Florence ou dans le pays. Voyant tous les matins passer devant sa porte messer Geri et les ambassadeurs du pape, et la chdeur étant extrême, il pensa que ce serait grande courtoisie de leur donner à boire de son bon vin blanc ; mais songeant à sa condition et à celle de messer Geri, il ne lui paraissait pas convenable d'oser rinviter ; il avisa en conséquence à trouver un moyen pour amener messer Geri à s'inviter lui-même. Ayant endossé une veste parfaitement blanche, et mis devant lui un tablier sortant delà lessive, qui lui donnaient plutôt l'air d'un meunier que d'un boulanger, il se faisait porter devant sa porte, tous les matins, à l'heure où il savait que messer Geri et les ambassadeurs devaient passer, un seau tout neuf plein d'eau fraîche, et un petit pichet bonolais, neuf aussi, de son bon

SIXIÈME JOnBKÂB. 97

vin blanc, ainsi que deux yerres qui semblaient d*argent tant ils étaient brillants. Puis il s'asseyait, et, quand ils passaient, après avoir craché une ou deux fois, il se mettait à boire et à savourer son vin de telle façon qu'il en aurait fait venir Tenvie à des morts.

(( Messer Geri, ayant remarqué ce manège deux matins de suite, dit le troisième : « — Eh, bien ! Cisti, est-il « bon? — » Gisti s'étant levé aussitôt, répondit : « — Oui, i* messire ; mais je ne puis vous en donner une idée exacte « que si vous l'essayez vous-même. — » Messer Geri, à qui la chaleur de la température et un travail plus grand que d'habitude, ou même l'air de contentement avec lequel il avait vu Gisti boire, avait donné soif, se tourna en souriant vers les ambasadeurs, et dit : « — Seigneurs, nous ferons « bien de goûter le vin de ce brave homme ; peut-être est- « il tel que nous ne nous en repentirons pas. — » Et il s'approcha avec eux de l'endroit où était Gisti. Celui-ci, ayant fait sur le champ apporter un beau banc hors de la boutique, les pria de s'asseoir ; puis, aux domestiques qui s'avançaient déjàpour laveries verres, il dit : «— Compagnons, c< retirez-vous et laissez-moi faire ce service, car je ne suis <( pas moins bon échanson que bon boulanger ; et ne vous « attendez pas à en goûter une gorgée. -^ » Gela dit, ayant lavé lui-même quatre beaux verres tout neufs, et ayant fait venir un petit pichet de son bon vin, il s'empressa de verser à boire à Messer Geri et à ses compagnons.

(c Le vin parut à ceux-ci le meilleur qu'ils eussent bu depuis longtemps, et ils le louèrent beaucoup ; pour quoi, pendant tout le temps que les ambasadeurs restèrent à Florence, Messer Geri vint presque tous les matins en boire avec eux. Leurs affaires terminées, comme ils étaient sur le point de partir, messer Geri leur donna un magnifique banquet au- II. 9

98 LE DiCAUÉBON.

quel il invita une grande partie des citoyens les plus honorables; il y invita aussi Gisti, mais celui-ci n'y voulut aller sous aucun prétexte. Messer Geri ordonna alors à un de ses familiers d'aller demander à Gisti un flacon de son vin, afin qu'il pût en donner un demi-verre à chacun de ses convives comme entrée de table. Le familier, fort dédaigneux, probablement parce qu'il n'avait jamais pu goûter de ce vin, prit un grand flacon ; mais dès que Gisti vit ce flacon, il lui dit : « — Fils, messer Geri ne t'a point envoyé vers moi. — » Le familier lui affirmant plusieurs fois le contraire et ne pouvant avoir d'autre réponse, s'en revint vers messer Geri auquel il conta la chose. A quoi messer Geri dit : « — Vas-y « de nouveau et dis-lui que c'est bien moi qui t'envoie, « et s'il te répond de même, demande-lui vers qui est-ce « que je t'envoie. — » Le familier, revenu vers Gisti, dit : <( — Gisti, pour sûr, messer Geri m'envoie vers toi. — » A quoi Gisti répondit : « — Pour sûr, mon fils, ce n'est pas « vrai. —» « — Donc, — dit le familier, — à qui m'envoie- « t-il? — « Gisti répondit : « — à l'Arno. — » LefamOier ayant rapporté cette réponse à messer Geri, celui-ci ouvrit soudain les yeux, et dit au familier : « — Fais-moi voir le € flacon que tu lui as porté. — Et l'ayant vu, il dit : « — Gisti a raison. — » Et ayant grondé le familier, il lui fit prendre un flacon plus convenable. Gisti, voyant le nouveau flacon dit : « — Maintenant, je vois bien que ton maître t'envoie « vers moi. — » Et il le lui emplit d'un air joyeux. Le même jour, ayant fait remplir un tonneau de ce même vin, il le fit doucement transporter chez messer Geri, où il se rendit ensuite lui-même; et l'ayant trouvé il lui dit : « — Messire, « je ne voudrais pas que vous crussiez que le grand flacon « de ce matin m'avait épouvanté ; mais, comme il m'avait « semblé que vous aviez oublié ce que je vous avais montré

SIXIÈME JOUBNÉE. 99

« ces jours derniers avec mes petits pichets, à savoir que ce « vin n'est pas vin de domestiques, j'ai voulu vous le « rappeler ce matin. Maintenant, pour ce que je n'entends « pas en rester plus longtemps le gardien, je vous l'ai fait « tout apporter ; faites-en dorénavant ce qu'il vous plaira. ~ » Masser Geri tint le présent de Gisti pour très agréable et lui rendit telles grâces qu'il crut convenables ; et depuis, il le tint en grande estime et l'eut pour ami. — »

NOUVELLE III

Monna Nonna de' Pnlci, par une prompte répartie à une plaisanterie rien moins qu'honnête de l'évêque de Florence, lui impose silence.

« Quand Pampinea eut fini sa nouvelle, et que tous eurent fort approuvé la réponse et la libéralité de Gisti, il plut à la reine que Lauretta prît ensuite la parole, et celle-ci commença joyeusement à parler ainsi : « — Plaisantes dames, Pampinea d'abord, puis Philomène, ont dit très vrai touchant notre peu de présence d'esprit et le mérite des bons mots ; il n'est donc pas besoin d'y revenir, mais en sus de ce qu'il a été dit au sujet des bons mots, je veux vous rappeler que leurnature est telle qu'ils doivent mordre celui qui lesentend commelabrebis, et non comme le chien; pour ce que si le bon mot mordait comme le chien, il ne serait plus un bon mot, mais une injure. C'est ce que firent très bien et les paroles de madame Oretta et la réponse de Gisti. Il est vrai que, si le bon mot est lancé comme une riposte, et qu'il morde comme un chien celui à qui il est adressé et qui, le premier, a mordu lui-même comme un chien, il ne me semble pas devoir être blâmé,

100 LE DÉCAHÉBOIT.

oomme il devrait Tétre 8*il en eût été autrement ; il faut donc considérer comment, quand et à qui le bon mot est adressé, comme aussi le lieu où il est dit. C'est pour n^avoir point pris garde à toutes ces considérations, qu'un de nos prélats reçut un affront parfaitement mérité, et que je veux TOUS montrer en une petite nouvelle.

« Messer Antonio d'Orso, valeureui et sage prélat, étant évêque de Florence, il vint en cette ville un gentilhomme Catalan, nommé messer Dego délia Ratta, maréchal du roi Robert. Comme ce gentilhomme était très beau de sa personne et plus que grand amateur de femmes, il advint que parmi les autres dames florentines une surtout lui plut ; c'était une très belle dame, nièce d'un frère dudit évêque. Le maréchal ayant appris que son mari, bien que d'une bonne famille, était fort avare et mauvais homme, convint avec lui de lui donner cinq cents florins d'or s'il voulait le laisser coucher une nuit avec sa femme . Pour quoi, ayant fait dorer des popolins d'argent, qui avaient cours alors, et ayant couché avec la femme, bien que ce fût contre le gré de celle-ci, il les lui donna. Ce fait ayant été su de tous, le malhonnête homme en fut pour son dommage et son ridicule. Quant à l'évêque, en homme sage, il fit semblant de ne rien savoir de cette aventure.

« Sur ces entrefaites, le maréchal et l'évêque se fréquentant beaucoup, il advint que le jour de Saint-Jean, chevauchant à côté l'un de l'autre et voyant un grand nombre de dames par la rue où l'on court le palio, l'évêque aperçut une jeune dame que la présente peste vient de nous enlever, nommée Monna Nonnade' Pulci, cousine de messer Alessio Rinucci, et que vous devez toutes avoir connue. C'était alors une fraîche et belle jeune femme, bien parlant et d'un grand cœur; elle attendait depuis un moment son mari à la porte

SIXiâHS JOUBNlfcE. lOt

Saint-Pierre. L'évêque la montra au maréchal, et quand il fut près d'elle, ayant mis la main sur Vépaule du maréchal, il dit : « — Nonna, que te semble de celui-ci? Croirais-tu « pouvoir en faire la conquête? — » Il sembla à la Nonna que ces paroles entamaient un peu son honneur et étaient de nature à la compromettre dans Tesprit de ceui '— et ils étaient nombreux — qui les avaient entendues. Pour quoi, sans essayer de se justifier, mais pour rendre coup pour coup, elle répondit promptement : « — Messire, peut-être ferait-il « ma conquête, mais je voudrais de la bonne monnaie. — » En entendant ces mots, le maréchal et Tévêque se sentant pareillement atteints, Tun comme auteur de la tromperie faite au neveu de Févêque, l'autre comme frappé en la personne de la nièce de son propre frère, s'en furent tout honteux, sans se regarder et sans plus rien dire de tout le jour. Amsi donc, la jeune femme ayant été piquée, il ne lui était point défendu de piquer les autres par un bon mot. — »

NOUVELLE IV

Chiehibio, cuiBinier de Conrad GianfigUaui, par une prompte répartie change en rire la eolère de Conrad, et échappe au châtiment dont ce dernier Tairait menacé.

Déjà la Lauretta se taisait et la Nonna était souverainement approuvée par tous, quand la reine ordonna à Néiphile de poursuivre. Celle-ci dit : « — Amoureuses dames, bien que la promptitude d'esprit fournisse souvent des paroles belles et utiles à ceux qui les disent, selon les circonstances, la fortune, qui vient parfois en aide aux gens timides, en

102 LE BiOAHiBON.

place aussi d'une façon soudaine sur la langue de ces derniers qui n'auraient, à tête reposée, jamais su les trouver. C'est ce que j'entends tous montrer par ma nouvelle.

« Conrad Gianfigliazzi, comme chacun de vous a pu l'entendre et le voir, a toujours été regardé comme un noble citadin de notre ville. Libéral et magnifique, il mène une existence chevaleresque, continuellement à se divertir avec les chiens et les oiseaux, pour ne point parler présentement de ses occupations plus sérieuses. Ayant tiré un jour, avec un de ses faucons, une grue près de Peretola, et la trouvant grasse et jeune, il la fit porter à son bon cuisinier, nommé Chichibio et qui était Vénitien, en lui faisant dire de la faire rôtir pour le souper et d'en prendre bien soin.

« Chichibio, qui était aussi sot qu'il le paraissait, apprêta la grue, la mit devant le feu et commença soigneusement à la faire cuire. Mie était presque cuite et il s'en échappait une odeur succulente, quand survint une femme du pays, appelée Brunetta, et dont Chichibio était fortement amoureux. Brunetta étant entrée dans la cuisine vit la grue, et sentant son parfum, pria instamment Chichibio de lui -en donner une cuisse. Chichibio lui répondit en chantant, et dit : « — Vous ne l'aurez pas de moi, dame Brunetta, vous « ne l'aurez pas de moi. — » De quoi dame Brunetta, toute courroucée, dit : « — Sur ma foi en Dieu, si tu ne me la « donnes pas, tu n'auras jamais de moi chose qui te plaise. — » Et en peu de temps ils échangèrent force paroles. A la fin, Chichibio, pour ne point courroucer sa dame, ayant détaché une des cuisses de la grue, la lui donna. La grue ayant été servie devant Conrad et un étranger qu'il avait invité, sans cette cuisse bien entendu, Conrad s'en étonna, fit appeler Chichibio, et lui demanda ce qu'était devenue l'autre cuisse de la grue. A quoi le stupide Vénitien répondit aussitôt :

« — Seigneur, les grues n'ont qu'une cuisse et une jambe. — » Alors Conrad, courroucé, dit : « — Comment diable I elles « n'ont qu'une cuisse et qu'une jambe? n'ai-je pas vu d'au- « très grues que celle-ci? — » Chichibio reprit : « — C'est « conmie je yous le dis, messire; et quand il vous plaira, « je vous le ferai iroir dans celles qui sont vivantes. — » Conrad, par déférence pour les étrangers qu'il avait avec lui, ne voulut pas continuer cette altercation, mais il dit : « — Puisque tu dis que tu me le feras voir dans celles qui « sont en vie, chose que je n'ai jamais vue ni entendu dire, « je veui le voir dès demain matin, et je me tiendrai pour « content ; mais je te jure sur le corps du Christ, que s'il « en est autrement, je te ferai arranger de façon que tu te « souviendras à ton grand dommage de mon nom, tant que « tu vivras. — »

« L'entretien se termina là, pour ce soir, et le lendemain matin, dès que le jour parut, Conrad, que la colère avait empêché de dormir, se leva encore tout irrité. Et ayant fait monter Chichibio sur un roussin, il le mena à la rivière, sur le bord de laquelle on pouvait toujours voir des grues, au lever du jour, et lui dit : « — Nous allons voir tout à l'heure « qui a menti hier, de toi ou de moi. — » Chichibio, voyant que la colère de Conrad durait toujours et qu'il lui fallait justifier sa fourberie, ne savait comment le faire, et chevauchait derrière Conrad avec la plus grande peur du monde, et volontiers il se serait enfui, s'il avait pu, mais ne le pouvant, il regardait tantôt devant, tantôt derrière, tantôt à côté, et tout ce qu'il voyait, il s'imaginait que c'étaient des grues se tenant sur deux pieds. Mais à peine furent-ils arrivés à la rivière, que la première chose qu'ils virent fut une douzaine de grues qui se tenaient toutes sur un pied, comme elles ont coutume de faire quand elles dorment. Pour quoi,

104 LE DÉCAUÉBON.

Chichibio les montra vivement à Conrad et dit : « — Vous « pouvez bien voir, messire, qu'hier je vous ai dit vrai, et « que les grues n'ont qu'une cuisse et qu'une jambe, si vous « regardez celles qui sont là. — » Conrad, les ayant vues, dit : « — Attends ; je vais te montrer qu'elles en ont deux. — » Et, s'étant rapproché d'elles un peu plus, il cria : Hop ! hop I A ce cri, les grues, ayant abaissé leur autre jambe, se mirent à s'enfuir toutes après avoir fait quelques pas. Sur quoi, Conrad s'étant retourné vers Chichibio, dit : « — Que « t'en semble, fripon? crois-tu qu'elles en aient deux? — » Chichibio, tout ébahi, et ne sachant lui-même d'où il venait, répondit : « — Oui, messire ; mais vous n'avez pas crié : a hop! hopl à celle d'hier soir; car si vous aviez crié ainsi, « elle aurait aussi fait voir l'autre cuisse et l'autre pied, « comme ont fait celles-ci. — » Cette réponse plut tellement à Conrad, que toute sa colère se changea en joie et en rire, et il dit : « — Chichibio, tu as raison, j'aurais dû le faire. — » Ainsi, par sa prompte et plaisante réponse, Chichibio évita d'être battu, et fit sa paix avec son maître. — »

NOUVELLE V

Megier Forese da Rat>atta et maître Giotto, le peintre, retenant de Mugeilo, se moquent mutuellement de leur laide apparence.

Dès que Néiphile se tut, les dames ayant pris beaucoup de plaisir à la réponse de Chichibio, Pamphile, sur l'ordre de la reine, dit ainsi : « — Très chères dames, il arrive souvent que, de même que la fortune cache parfois de grands

trésors de vertus sous des professions viles, comme Pampinea nous Fa montré naguère, de même aussi sous les plus ignobles formes humaines on trouve de merveilleux es^ prits qui y ont été déposés par la nature. C*est ce qui apparut fort bien chez deux de nos concitoyens, dont j'entends vous parler brièvement. L'un d'eux, nommé messer Forese da Rabatta, pour ce qu'il était de sa personne petit et difforme, avec un visage plat et rechigné — tellement qu'en le comparant à l'un quelconque des Baronci, il eût encore été trouvé laid — fut si versé dans la science des lois, que la plupart des hommes savants le tenaient pour une vraie armoire de raison civile. L'autre, dont le nom était Giotto, fut doué d'un esprit si excellent, qu'il n'y avait rien dans la nature, mère et créatrice de toutes choses par la continuelle rotation des deux, qu'il ne reproduisît par le stylet, la plume ou le pinceau, avec une si parfaite ressemblance, que l'on aurait dit la nature elle-même et non sa copie; à tel point que souvent, dans les choses faites par lui, les sens des hommes furent induits en erreur, et qu'on prit 'pour vrai ce qu'il avait peint. Et comme il avait remis en pleine lumière cet art qui était resté enseveli pendant plusieurs siècles, grâce à l'erreur de peintres plus disposés à réjouir les yeux des ignorants qu'à satisfaire l'esprit des sages, il peut à juste titre être regardé comme un des rayons de la gloire florentine ; d'autant plus, qu'il acquit cette gloire avec une grande humilité, et qu'étant de son vivant le maître de tous, il refusa toujours d'être appelé maître. Ce titre, repoussé par lui, resplendissait d'autant plus en lui, qu'il était ardemment désiré et avidement usurpé par ceux qui en savaient moins que lui, ou par ses élèves. Mais bien que son art fût très grand, il n'en était pas pour cela, de corps et de prestance, plus beau que messer Forese. Mais venons à la nouvelle.

106 LE DÉOAHilBON.

(( Je dis donc que messer Forese et Giotto ayant leurs domaines à Mugelio, et messer Forese étant allé voir les siens à ce moment de Tété où les tribunaux sont en vacances, et cheminant par aventure sur un méchant roussin, il rencontra Giotto qui s'en reyenait à Florence après avoir également visité ses domaines. Tous deux n'étaient pas mieux montés Tun que Tautre en chevaux ni en bagages ; ils s'en vinrent donc, comme des vieillards, pas à pas, se tenant compagnie. U advint, comme cela se voit parfois Tété, qu'une pluie subite les ayant surpris, ils se réfugièrent pour l'éviter, le plus tôt qu'ils purent, dans la maison d'un laboureur que chacun d'eux connaissait et qui était leur ami. Mais, au bout d'un moment, la pluie ne faisant pas mine de vouloir s'arrêter, et comme ils voulaient arriver le jour même à Florence, ils empruntèrent au laboureur deux vieux mantelets en drap de Bomagne, et deux chapeaux tout roussis de vieillesse, parce qu'il n'y en avait pas de meilleurs, et ils se remirent en route. Quand ils eurent marché quelque temps, mouQlés et crottés par les éclaboussures que les roussins font en quantité avec leurs pieds — ce qui ne contribue pas d'ordinaire à donner meilleure tournure au cavalier — le temps vint à s'éclaircir un peu, et nos voyageurs qui étaient restés longtemps silencieux, commencèrent à deviser. Messer Forese, tout en chevauchant et en écoutant Giotto qui était très beau parleur, se mit à le considérer de pied en cap, et le voyant de tout point si difforme et si mal accoutré, sans avoir la moindre considération pour sa propre personne, se mit à rire et dit : « — Giotto, s'il venait maintenant à notre en- « contre un étranger qui ne t'aurait jamais vu, crois-tu « qu'il croirait que tu es le plus grand peintre du monde, « comme tu l'es en effet? — » A quoi Giotto répondit aussitôt : « — Messire, je crois qu'il le croirait, si, en vous re-

SIXIÈME JOTJBITÉE. lOÎ

« gardant, il pouvait croire que vous savez TA, B, C. — » Ce qu'entendant messer Forese, il reconnut son erreur, et se vit payé de la même monnaie qu'il avait vendu ses denrées. — »

NOUVELLE VI

Michèle Sealza prouve à certains jeunes gens comme quoi les Baronci sont les plus aneieiis gentilshommes du monde et de la Maremme, et gagne un souper.

Les dames riaient encore de la prompte répartie de Giotto, quand.la reine ordonnaàla Fiammetta de poursuivre. Celleci se mit à parler ainsi : « — Jeunes dames, Pamphile, en rappelant les Baronci que, d'aventure, vous ne connaissez pas comme il les connaît, m'a remis en la mémoire une nouvelle dans laquelle, sans dévier de notre sujet, vous sera démontré combien grande est leur noblesse ; et pour ce, il me plaît de vous la raconter.

« n n'y a pas grand temps encore qu'en notre cité était un jeune homme appelé Michèle Sealza. C'était le plus plaisant, le plus agréable homme du monde, et qui avait les mains pleines de nouvelles neuves ; c'est pourquoi les jeunes Florentins, quand ils se trouvaient réunis, étaient très aises de l'avoir avec eux. Or, il advint qu'un jour, étant avec quel- . ques compagnons à Mont' Ughi, il s'éleva entre eux la question de savoir quels étaient les meilleurs et les plus anciens gentilshommes de Florence. D'aucuns disaient que c'était les Uberti, d'autres les Lamberti, et qui un et quil'autre, selon ceux qui leur venaient à l'esprit. En les entendant, le Sealza se mit à ricaner et à dire : « — Allons, allons, sots que vous êtes,

108 LB DÉOAMÉBON.

« VOUS ne savez pas ce que vous dites ; les meilleurs gentils- « hommes, et les plus anciens, non pas seulement de Flo- (( rence, mais du monde ou de la Maremme, sont les Baroncî ; « c'est ce que s'accordent à dire tous les philosophes et tous « ceux qui les connaissent, comme moi. Et pour que vous « ne croyiez pas que j'entends parler d'autres que d'eux, je « veux dire les Baronci qui sont vos voisins de Santa Mag- <( giore.. — »

« Quand les jeunes gens,' qui s'attendaient à ce qu'il allait dire tout autre chose, entendirent cela, ils se moquèrent tous de lui et dirent : « — Tu te gausses de nous, comme si nous « ne connaissions pas les Baronci aussi hien que toi. — » Le Scalza dit : « — Sur ma foi, je ne plaisante point ; je « dis au contraire très vrai, et s'il en est parmi vous qui (( veuille parier un souper à payer à celui qui aura gagné, « avec les six compagnons qui lui conviendront, j'accepterai « le pari ; et je ferai plus encore : je m'en rapporterai au « jugement de qui vous voudrez. — » L'un des assistants qui s'appelait Neri Mannini, dit : « — Je suis tout diposé à « parier ce souper. — » Et étant tombés ensemble d'accord de prendre pour juge Piero di Fiorentino, chez qui ils étaient, ils allèrent le trouver, suivis de tous les autres, pour voir le Scalza perdre son pari et jouir de son ennui, et ils contèrent l'affaire.

« Piero, qui était un jeune homme prudent, ayant d'abord écouté les raisons de Neri, se tourna vers le Scalza et dit : (( — Et toi, comment pourras-tu démontrer ce que tu affir- « mes? — » Le Scalza dit : « — Gomment? je le montrerai- « par une preuve telle, que non-seulement toi, mais celui- « ci, qui le nie, direz que je vous dis la vérité. Vous savez « que plus les hommes sont de race ancienne^ plus ils sont « nobles; et c'est ce qui se disait tout-à-l'heure paimi

SIXIEME JOURNEE. ia9

« ceux-ci. Les Baronci sont plus anciens que tous les autres « citoyens, ils sont donc les plus nobles ; en vous démonce trant qu'ils sont les plus anciens, j'aurai sans conteste « gagné le pari. Vous devez savoir que les Baronci ont été « faits par Dieu dans le temps qu'il commençait' à apprendre a à peindre; mais les autres hommes furent faits alors que <( Dieu savait peindre. Et pour voir que je dis vrai en cela, « rappelez-vous les Baronci et les autres hommes : alors que (( vous verrez tous les autres avec des visages bien faits et « dûment proportionnés, vous pourrez voir les Baronci, l'un « avec le visage long et étroit, l'autre avec une figure déme- « sûrement large, celui-ci avec le nez trop long, celui-là « avec le nez trop court, un autre avec le menton hors du (( visage et recourbé sur lui-même, et des mâchoires qui « ressemblent à celtes d'un âne. Tel d'entre eux a un oeil « plus gros que l'autre, ou bien l'a placé plus bas, comme « sont d'ordinaire les figures que font tout d'abord les en- (( fants quand ils apprennent à dessiner. Pour quoi, comme (( je l'ai déjà dit, il apparaît très bien que Dieu les fit quand « il apprenait à dessiner ; de sorte qu'ils sont plus anciens « que les autres, et partant plus nobles. — » De quoi, Piero qui était pris pour juge, et Neri qui avait parié le souper, ainsi que tous les autres, se souvenant, et ayant entendu les plaisantes raisons du Scalza, ils se mirent tous à rire et à affirmer que le Scalza avait raison et qu'il avait gagné le souper, et que pour sûr les Baronci étaient les plus anciens gentilshommes qui fussent non pas seulement de Florence, mais du monde et des Maremmes. Et c'est pourquoi Pamphile voulant dépeindre la * laideur du visage de messer Forese, a dit avec raison qu'il aurait paru laid à côté d'un Baronci. — »

110 LE DéOAUÉBON.

NOUVELLE VII

Madame Filippa, trouvée par ion mari avec un sien amant, et appelée en justice, se sauve par une prompte et plaisante réponse, et fait changer la loi.

Déjà la Fiammetta se taisait, et chacun riait encore du nouveau raisonnement employé par le Scalza pour anoblir par dessus tous les autres les Baronci, quand la reine enjoignit à Philostrate de conter sa nouvelle, et celui-ci se mit à dire : « — Valeureuses dames, c'est une belle chose que de savoir bien parler à tout propos, mais j'estime qu'il est bien plus beau de savoir parler quand la nécessité l'exige. C'est ce que sut bien faire une gente dame dont j'entends vous entretenir, laquelle non-seulement força ses auditeurs à rire, mais évita pour elle-même une mort honteuse, comme vous allez l'entendre.

« Dans la cité de Prato, il y avait autrefois une loi non moins blâmable que sévère et qui, sans faire aucune distinction, condamnait à être brûlée toute femme qui avait été trouvée par son mari avec un amant en flagrant délit d'adultère, aussi bien que celle qui avait été surprise se livrant pour de l'argent à un autre homme. Pendant que cette loi était en vigueur, il advint qu'une gente et belle dame, plus qu'aucune autre amoureuse, nommée madame Philippa, fut trouvée une nuit, dans sa propre chambre, par Rinaldo de' Pugliesi, son mari, dans les bras de Lazzarino de' Guazzagliotri, noble et beau jeune homme de cette ville, et qu'elle aimait plus qu'ellemême. Ce que voyant Rinaldo, il fut fort courroucé, et eut peine à se retenir de leur tomber sus et de les tuer ; et n'eût été qu'il avait peur pour lui-même, il aurait suivi l'impulsion

de sa rage, et l'aurait fait. S'étant donc contenu sur ce point, il Youlut essayer d'obtenir par la loi de Prato, ce qu'il ne lui était pas permis de faire lui-même, c'est-^-dire la mort de sa femme. Et pour ce, ayant rassemblé assez de témoignages pour prouver la faute de la dame, dès que le jour f^t venu, s^ns prendre aucun conseil, il courut l'accuser et la fit requérir. La dame qui était d'un grand cœur, comme le sont généralement celles qui sont vraiment amoureuses, bien que le nombre de ses parents et de ses amis lui conseillassent le contraire, résolut de comparaître et de mourir plutôt courageusement en confessant la vérité, que de fuir lâchement, et d'aller vivre contumace en exil, en se montrant indigne d'un amant comme celui dans les bras duquel elle avait été la nuit précédente.

(c Étant donc bien accompagnée de femmes et d'hommes qui tous l'engageaient à nier, elle vint devant le Podestat, et lui demanda d'un visage ferme et d'une voix sûre ce qu'il lui voulait. Le Podestat l'ayant regardée et la voyant si belle et d'un si fier maintien, et, à en juger par ses paroles, d'une âme si grande, se prit de compassion pour elle, craignant qu'elle ne fît tel aveu qu'il fût forcé, pour sauvegarder son propre honneur, de la faire mourir. Mais cependant, comme il ne pouvait se dispenser de l'interroger sur ce qui l'avait fait appeler, il lui dit : « — Madame, comme vous « voyez, voici votre mari Rinaldo qui se plaint de vous, et « qui dit vous avoir trouvée en flagrant délit d'adultère avec a un autre homme; et pour ce, il demande, d'après une loi « qui le veut ainsi, que je vous condamne à mort pour vous « punir. Mais je ne puis le faire si vous n'avouez pas votre « faute; et pour ce prenez bien garde à ce que vous répon- « drez, et dites-moi si ce dont votre mari vous accuse est « vrai. — » La dame, sans se troubler un seul instant, ré-

112 LE DÉOAUÉBOK.

pondit d'une voix fort plaisante : « — Messire, il est vrai « que Rinaldo est mon mari, et que la nuit dernière il m*a « trouvée dans les bras de Lazzanno avec lequel^ pour le bon (( et parfait amour que je lui porte, j*ai été souvent; je ne le a nierai donc point; mais comme je suis certaine que vous « le savez, les lois doivent être communes et faites avec le « consentement de ceux qu'elles intéressent. C'est ce qui « n'arrive pas pour celle-ci, qui n'est rigoureuse qu'envers « les malheureuses femmes, lesquelles pourtant pourrairat « beaucoup mieux que les hommes satisfaire à plusieurs. En « outre, quand elle a été faite, aucune femme non-seulement « ne l'a acceptée, mais n'a été consultée pour la faire, pour « quoi elle peut donc justement être appelée mauvaise. Et « si vous voulez, au préjudice de mon corps et de votre âme « TOUS en faire l'exécuteur, cela vous regarde; mais avant « que TOUS procédiez à prononcer aucun jugement, je vous « prie de me faire une grâce, c'est de demander à mon mari si « toutes les fois qu'il lui a plu, et sans que j'aie jamais dit non, « je ne lui ai pas fait tout entier abandon de moi-même. — » A quoi Rinaldo, sans attendre que le Podestat le lui demandât, répondit aussitôt que, sans aucun doute, la dame, à chacune de ses requêtes lui avait pleinement concédé selon son désir. « — Donc — poursuivit vivement la dame — je fc demande, moi, messire le Podestat, puisqu'il a toujours eu (( de moi ce qu'il lui fallait et ce qu'il voulait, ce que je a devais ou ce que je dois faire de ce qu'il laisse. Dois-je le « jeter aux chiens? Ne vaut-il pas mieux en gratifier un gen- « tilhomme qui m'aime plus que soi-même, que de le laisser « perdre ou gâter? — »

« Il y avait là, attirés par une semblable affaire et par la renommée d'une telle dame, presque tous les habitants de Prato, lesquels, en entendant une si plaisante demande, se

SIZIÂME JOURNÉE. tl3

mirent soudain à rire aux éclats, et crièrent tous d'une seule voix que la dame avait raison et qu'elle disait bien. Aussi, avant qu'ils s'en allassent, et sur le conseil du Podestat, ils modifièrent la cruelle loi, décidant qu'elle s'appliquerait seulement aux femmes qui tromperaient leurs maris pour de l'argent. Sur quoi Rinaido, resté tout confus d'une si sotte entreprise, quitta l'audience. Quant à la dame, joyeuse et libre, et quasi ressuscitée du feu, elle revint triomphante chez elle. — »

NOUVELLE VIII

Freseo inTite sa nièee à ne pu te regarder en un miroir, puicqae, comme elle le disait, les gens laids lui déplaisaient à voir.

La nouvelle contée par Philostrate émut tout d'abord d'un peu de vergogne les cœurs des dames qui l'écoutaient, et elles le firent voir par une honnête rougeur apparue sur leur visage; puis, se regardant l'une l'autre, et pouvant à peine se retenir de rire, elles l'écoutèrent en souriant. Mais quand la nouvelle fut arrivée à sa fin, la reine, se tournant vers Émilia, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, soupirant comme si elle venait de dormir, commença : « — Amoureuses jouvencelles, pour ce qu'un long penser m'a tenue longtemps loin d'ici, je serai forcée, pour obéir à notre reine, de vous conter, en une nouvelle plus courte que je ne l'aurais fait peut-être si mon esprit avait été présent, la sotte erreur d'une jeune fille, erreur qui fut corrigée par un plaisant mot de son oncle, si tant est que ce mot ait été compris par elle.

114 LB DiOAHiBON.

« Donc, un individu qui se nommait Fresco da Gelatico avait une nièce appelée plaisamment Giesca, laquelle, bien qu'elle fût belle de corps et de figure — non point pourtant comme ces anges que nous avons déjà vus souvent — se croyait si noble, si accomplie, qu'elle avait pris Fhabitude de blâmer tout le monde, hommes et dames, ainsi que tout ce qu*elle voyait, sans considérer qu'elle-même était aussi déplaisante, aussi ennuyeuse, aussi irascible qu'aucune autre. C'était au point qu'on ne pouvait rien faire à sa guise ; en outre, elle était si hautaine, que si elle eût appartenu à la famille royale de France, elle ne l'aurait pas été davantage. Et quand elle allait par la rue, elle paraissait si incommodée par la mauvaise odeur, qu'elle ne faisait que s'essuyer le nez, comme si une insupportable puanteur lui fût venue de tous ceux qu'elle voyait ou qu'elle rencontrait.

« Or — pour laisser de côté ses nombreuses autres manies déplaisantes ou fâcheuses — il advint qu'un jour, étant de retour en sa maison où se trouvait Fresco, elle alla s'asseoir auprès de lui, avec un air plein d'affectation et soufflant comme si elle était en colère. Sur quoi Fresco l'interro géant, lui dit : « — Giesca, que veut dire ceci? aujourd'hui, « qui est jour de fête,, tu es revenue bien vite à la mai « son ! — » A quoi, d'un ton pincé, elle répondit : « — « C'est « vrai ; je m'en suis revenue vite, pour ce que je ne crois « pas qu'il y ait jamais eu sur terre autant d'hommes et de « femmes si déplaisants ni si ennuyeux qu'aujourd'hui ; il (( n'en passe pas un dans la rue qui ne me déplaise comme « la maie aventure ; et je ne crois pas qu'il y ait au monde « une femme plus ennuyée que moi de voir tous ces visages « déplaisants, et c'est pour ne point les voir que je suis re- « venue si vite à la maison. — » Fresco, à qui les manières fastidieuses de sa nièce déplaisaient souverainement, dit :

SIXIÈME JOUBKÉE. t15

« — Ma iiUe, si les visages déplaisants t*agacent autant que (( tu le dis, ne te regarde jamais dans un miroir, si tu yeux « vivre tranquille. — » Mais elle, plus vide qu*une canne, et qui croyait égaler Salomon en sagesse, n*entendit pas autrement le bon mot de Fresco qu'un mouton ne Faurait entendu. Au contraire, elle dit qu'elle voulait se regarder comme les autres femmes, et resta ainsi enfoncée dans sa grossièreté d'esprit, et y est encore. — »

NOUVELLE IX

Gnido Cayalcanti injurie en fermes polis certains cheTaliers florentins

qui l'avaient surpris.

La reine voyant qu'Émilia s'était libérée de sa nouvelle, et qu'excepté celui qui avait pour privilège de parler le dernier, il ne restait plus qu'elle à conter, commença ainsi : « — Bien que, charmantes dames, vous m'ayiez aujourd'hui pris au moins deux nouvelles sur lesquelles je pensais vous en dire une, il m'en reste cependant une troisième à raconter, dont la conclusion contient un tel bon mot que peut-être il n'en a jamais été dit un de tant de sens.

« Vous saurez donc qu'autrefois existaient dans notre dté plusieurs belles et louables coutumes dont il ne reste plus aujourd'hui une seule, grâce à l'avarice qui, en même temps que les richesses, s'y est développée outre mesure et les en a toutes chassées. Parmi ces coutumes, il en était une d'après laquelle les gentilhommes de Florence se réunissaient en divers endroits et formaient des sociétés composées

116 LE DiOAXÂBON.

d'un certain nombre d*entre eux ; ayant bien soin de n*y admettre que ceux qui pouvaient facilement en supporter les dépenses, ils tenaient de la sorte table ouverte, aujourd'hui chez Tun, le lendemain chez Tautre, et ainsi de suite pour tous les membres de la société dont chacun avait son jour. Ds invitaient souvent à leurs réunions les gentilhommes étrangers, quand il en arrivait, et parfois aussi des gens de la ville. Ils s'habillaient également tous, au moins une fois Fan, d'une façon uniforme, et les plus notables chevauchaient ensemble par la ville ou bien donnaient des joutes, surtout aux principales fêtes, ou bien quand la joyeuse nouvelle d'une victoire ou d'un autre événement heureux était arrivée dans la cité.

« Parmi ces sociétés, il y en avait une de messer Betto Brunelleschi, dans laquelle messer Betto et ses compagnons s'étaient efforcés d'attirer Guido, fils de messer Gavalcante de' Gavalcanti, et cela non sans rcdson ; pour ce que, outre qu'il était un des meilleurs logiciens qu'il y eût au monde, et excellent philosophe touchant les dioses de la nature — ce dont se souciait peu, il est vrai, la compagnie — il était fort bien, homme de belles manières et beau parleur, et qu'il savait faire mieux que tout autre tout ce qu'il lui prenait fantaisie de faire, ou qui était du ressort d'un gentilhomme. De plus, il était richissime et savait à merveille honorer ceux qu'il en jugeait dignes. Mais messer Betto n'avait jamais pu réussir à l'avoir, et il croyait, ainsi que ses compagnons, que cela provenait de ce que Guido étant lancé dans les idées spéculatives, vivait fort retiré des hommes. Et comme il partageait quelque peu l'opinion des Épicuriens, on disait dans le vulgaire que toutes ces études spéculatives n'avaient d'autre but que de chercher s'il se pourrait faire que Dieu n'existât point.

« Or, il advint un jour que Guido, parti d'Orto san Michèle, s'en venait par le corso degli Adimari jusqu'à san Giovanni, ce qui était assez souvent le chemin qu'il prenait. Il y avait alors, tout autour de san Giovanni, de grandes tombes en marbre et en pierres qui sont aujourd'hui à santa Reparata. Gomme Guido se trouvait arrivé entre les colonnes de porphyre qu'on y voit et ces tombes, près de la porte de san Giovanni qui était fermée, messer Betto et sa société arrivèrent à cheval par la place de santa Reparata. Ayant vu Guido au milieu de ces tombes, ils dirent : allons le taquiner. Et ayant éperonné leurs chevaux, ils coururent sur lui avant qu'il eût pu les voir, comme s'ils voulaient lui donner assaut, et se mirent à lui dire : « — Guido, tu refuses d'être « de notre société ; mais quand tu auras trouvé que Dieu « n'existe pas, qu'auras-tu fait? — » Guido, se voyant le chemin fermé par eux, dit soudain : « — Seigneurs, vous « êtes chez vous, et vous me pouvez dire ce qu'il vous « plaît. — » Et ayant posé la main sur une des tombes qui était fort large, il sauta légèrement par-dessus et retomba de l'autre côté ; sur quoi, délivré de ces importuns, il s'en alla.

« Ceux-ci restèrent tous à se regarder l'un l'autre, et se mirent à dire que Guido avait perdu l'esprit et que ce qu'il avait répondu ne voulait rien dire, attendu qu'ils n'avaient pas plus de droits sur l'endroit où ils étaient que tous les autres citadins, et Guido pas plus qu'aucun d'eux. Mais messer Betto s'étant tourné vers eux, dit : « — Ceux qui ont « perdu l'esprit, c'est vous, puisque vous n'avez pas com- « pris. Il nous a honnêtement, et en peu de mots, dit la « plus grande injure du monde ; car, si vous y réfléchissez <c bien, ces tombes sont les demeures des morts, puisque « c'est là qu'on dépose et que demeurent les morts. En di-

118 LE DÉOAHÉBOK.

« sant que nous y sommes chez nous, il a ^oulu nous monc< trer que nous, ainsi que les autres hommes grossiers et « illettrés, sommes, en comparaison de lui et des hommes « de science, pires que des morts ; et pour ce, cela étant « yrai, nous sommes ici chez nous. — » Alors chacun comprit ce que Guido ayait youIu dire, et en eut vergogne. Ds ne lui cherchèrent plus jamais noise, et tinrent à partir de ce moment messer Betto pour un cavalier subtil et avisé. — »

NOUVELLE X

Frère Cipolla promet à des paysans de leur montrer la plume de l'ange Gabriel. Trouvant à la place de œlle-ci des charbons, il leur dit que ce sont les charbons qui avaient fait griller saint Laurent.

Chacun ayant débité sa nouvelle, Dioneo comprit que c*^ tait à lui à dire la sienne. Pour quoi, sans attendre un ordre solennel, il imposa silence à ceux qui louaient fort le mot piquant de Guido, et commença : « — Charmantes dames, bien que j'aie pour privilège de dire ce qui me plaît le plus, j'entends pour aujourd'hui ne pas m'écarter du sujet sur lequel vous avez toutes très sagement parlé. Mais, suivant vos traces, je veux vous montrer avec quelle prudence et par quelle répartie soudaine un moine de san Antonio sortit de l'embarras que deux jeunes gens lui avaient préparé. Cela ne vous ennuiera point si, pour vous dire la nouvelle bien complète, j'étends quelque peu mon récit, car ainsi que vous pouvez le voir, le soleil est encore au beau milieu du ciel.

« Certaldo, comme vous avez peut-être pu l'entendre dire.

est un bourg du val d'Eisa, situé sur notre territoire, et bien qu'il soit petit, il a été jadis habité par des hommes nobles et aisés. Gomme il y trouvait bon profit, un des moines de san Antonio, nommé frate Gipolla, avait depuis longtemps Thabitude d'y aller une fois par an pour recueillir les aumônes que lui faisaient les imbéciles, et il y était bien accueilli, moins par dévotion qu'à cause de son nom, cet endroit produisant des oignons renommés dans toute la Toscane. Ge frère Gipolla était petit de sa personne, roux de poil et d'air joyeux, et le meilleur diable du monde. N'ayant pas le moindre savoir, il était si beau et si prompt parleur, que quiconque ne l'eût point connu, non-seulement l'aurait tenu pour un grand rfaétoricien, mais l'aurait pris pour Gicéron ou Quintilien eux-mêmes. Il était le compère, l'ami ou le familier de tous les gens du bourg. Étant, selon son habitude, venu une fois pendant le mois d'août, et les hommes et les femmes des villages voisins s'étant, le dimanche matin, rendus à la messe à l'église paroissiale, frère Gipolla s'avança vers eux, quand le moment lui sembla venu, et dit : « — Messieurs et dames, « comme vous le savez, vous êtes dans l'usage d'envoyer (( chaque année aux pauvres du baron messer saint Antoine « de votre grain et de votre avoine, qui peu, qui beaucoup, « selon son pouvoir et sa dévotion, afin que le bienheureux <( saint Antoine prenne sous sa garde vos bœufs, vos ânes, « vos porcs et vos brebis. En outre, vous avez coutume de « payer, et cela spécialement à ceux qui sont inscrits à notre « confrérie, ce petit tribut qu'on paie une fois l'an. G'est « pour recueillir ces dons que j'ai été envoyé par mon su- « périeur, c'est-à-dire par messer l'abbé; et pour ce, avec (( la bénédiction de Dieu, quand vous entendrez les cloches « après nones, vous viendrez ici, en dehors de l'église, où, « selon l'usage, je vous ferai le sermon, et où vous baiserez

120 LIS DÉOAMÉBON.

« la croix. De plus, pour ce que je vous connais tous pour « très dévots à messer le baron saint Antoine, je vous mon- « trerai par grâce spéciale une très sainte et belle relique « que j'ai moi-même rapportée de la terre sainte d*outre- « mer; c'est une des plumes de Tange Gabriel, laquelle est « restée dans la chambre de la vierge Marie, quand il vint « lui faire Tannonciation à Nazareth. — » Ayant ainsi parlé, il se tut et retourna dire sa messe.

« Pendant que frère GipoUa tenait ce discours, il y avait dans réglise, parmi les nombreux assistants, deux jeunes gens très malicieux nommés Tun Giovanni del Bragoniera, l'autre Bagio Pizzini. Après qu'ils eurent quelque peu ri entre eux de la relique de frère GipoUa, bien qu'ils fussent de ses amis et de sa compagnie, ils complotèrent de lui jouer un tour à propos de cette plume. Ayant appris que frère GipoUa déjeûnait ce matin-là au château avec un de ses amis, dès qu'Us le surent à table, ils descendirent dans la rue et se rendirent à l'auberge où le moine était descendu, après être convenu que Bagio lierait conversation avec le valet de frère GipoUa, et que Giovanni chercherait la plume parmi les objets appartenant au moine, et l'enlèverait pour voir ce qu'il dirait au peuple à ce sujet. Frère GipoUa avait un valet que d'aucuns appelaient Guccio Balena, et d'autres Guccio Imbratta ; d'autres enfin Guccio Porc. Ge valet était si laid, que Lippo Topo n'en a jamais véritablement fait de semblable. Frère GipoUa en faisait souvent des goi^es chaudes avec sa compagnie, et disait en parlant de lui : « — Mon valet possède en « lui neuf choses teUes que si une seule de ces choses avait « existé chez Salomon, Aristote ou Sénèque, eUe aurait suffi « pour gâter toute leur vertu, tout leur sens, toute leur (c sainteté. Pensez donc quel homme il doit être, puisqu'en a ayant neuf, il n'a ni vertu, ni sens, ni sainteté. — » Et

SIXIÈME JOURNÉE. 12t

comme on lui demandait parfois quels étaient ces neuf choses, il les avait mises en yers et il répondait : « — Je « yais vous le dire : il est lent, souillard et menteur ; négli- « gent, désobéissant et médisant ; sans soin, sans esprit, sans c< conduite. De plus, il a bien d'autres vices qu'il vaut mieux « taire. Et ce qu'il y a de plus risible chez lui, c'est que par- « tout il veut prendre femme et louer une maison. Parce « qu'il a la barbe forte, noire et brillante, il se croit si beau « et si plaisant, qu'il s'imagine que toutes les femmes qui le « voient s'amourachent de lui ; et si on le laissait faire, il (( courrait après jusqu'à en perdre sa ceinture. Il est vrai <( qu'il m'est d'un grand aide, pour ce qu'il n'est personne « qui ne me parle si secrètement qu'il n'en veuille sa part ; « et s'il arrive qu'on me demande quelque chose, il a si grand (( peur que je ne sache pas répondre, qu'il répond aussitôt (c oui et non, comme il le juge à propos. — »

« Frère CipoUa, l'ayant laissé à l'auberge, lui avait commandé de bien prendre garde que personne ne touchât à ses bagages, et spécialement à ses besaces, pour ce qu'en cellesci étaient les choses sacrées. Mais Guccio Imbratta, qui était plus désireux de rester à la cuisine que le rossignol sur les vertes branches, surtout s'il y sentait quelque servante, ayant vu dans la cuisine de l'aubergiste une grasse et grosse maritome petite et mal faite, avec une paire de tétons qui ressemblaient à deux paniers à fumier et un visage qui rappelait les Baronci , toute suante, graisseuse et enfumée, comme un vautour qui se jette sur la charogne laissa la chambre de frère GipoUa et tout son bagage à l'abandon et descendit à la cuisine. Bien qu'on fut au mois d'août, il s'assit près du feu et se mit à lier conversation avec cette maritome qui avait nom Nuta, et à lui dire qu'il était gentilhomme par procureur, et qu'il avait des écus par milliers, sans compter

122 LE DéCAMÉBON.

ceux qu'il avait à payer à autrui, et de ceux-là plus que moins, et qu'il savait faire et dire tant de choses, que c'était merveille. Et sans prendre garde à son capuchon sur lequel il y avait une telle couche de graisse qu'elle aurait assaisonné le chaudron d'Altopascio, à son pourpoint tout déchiré et rapiécé, émaillé de sueur autour du col et sous les aisselles, et marqueté de plus de taches de couleurs qu'aucun tapis turc ou indien le fût jamais, à ses souliers tout éculés, à ses chausses déchirées, il dit, coçime s'il avait été le sire de Gastiglione, qu'il voulait lui donner de beaux habits, la remettre en meilleur état, la délivrer de cette misérable condition de servir les autres, et, sans avoir de grands biens, lui donner espoir d'une meilleure fortune, et beaucoup d'autres choses ; mais tout cela, bien que dit d'un air très affectueux, se convertissait en fumée, comme la plupart de ses belles entreprises, et n'aboutissait à rien.

« Les deux jeunes gens trouvèrent donc Guccio Porc occupé autour de la Nuta. Enchantés de cette circonstance, qui leur enlevait moitié de la peine, et ne rencontrant aucun obstacle, ils entrèrent dans la chambre de frère Gipolla qu'ils trouvèrent tout ouverte et où la première chose qui tomba sous leurs yeux fut la besace dans laquelle était la plume. La besace ouverte, ils trouvèrent, roulée dans une grande enveloppe de taffetas, une petite cassette où était une plume de la queue d'un perroquet et qu'ils pensèrent bien être celle que le moine avait promis de montrer aux habitants de Gertaldo. Et certes, il pouvait à cette époque leur faire prendre facilement le change, pour ce que les raffinements du luxe d'Egypte n'étaient pas encore, sinon en petite partie, passés en Toscane, comme ils y sont venus depuis en foule, au grand dommage de l'Italie. Et si ces raffinements étaient déjà connus en certaines contrées, presque aucun des habitants de ce

SIZIÉMS JOUBKÉE. IVd

canton n*en savait rien, et non-seulement n'avait pas vu de perroquets, mais n'aurait pu se rappeler en avoir jamais entendu parler. Les jeunes gens donc, enchantés d'avoir, trouTé la plume, la prirent et, pour ne pas laisser la cassette vide, ayant vu des charbons dans un coin de la chambre, ils en emplirent la cassette, la refermèrent et remirent toutes choses en place comme ils les avaient trouvées. Puis, sans avoir été vus, ils s'en allèrent joyeux avec la plume, et attendirent ce qvLe frère GipoUa dirait en trouvant des charbons à k place.

(c Les hommes et les femmes simples qui étaient dans réglise, ayant entendu qu'on devait voir après none la plume de l'ange Gabriel, aussitôt la messe dite, s'en retournèrent chez eux, et la nouvelle s'étant répandue de voisin à voisin et de commère à commère, aussitôt que chacun eut dîné, une tdle foule d'hommes et de femmes coururent au château qu'à peine pouvaient-ils y tenir, attendant tous avec grande curiosité de voir cette plume. Frère CipoUa, ayant bien dîné, puis quelque peu dormi, se leva un moment après none, et voyant la multitude des paysans accourus pour voir la plume, il envoya dire à Guccio Imbratta de monter avec les clochettes et d'apporter ses besaces. Guccio, après s'être arraché à regret de la cuisine et des cotillons de la Nuta, monta avec les objets demandés. Quand il fut arrivé, comme la trop grande quantité d'eau qu'il avait bue lui avait fait gonfler le ventre, il s'en alla, sur l'ordre de frère Cipolla, à la porte de l'église, et se mit à sonner fortement les cloches.

« Quant tout le peuple fut réuni, frère GipoUa, sans s'être aperçu qu'on eût touché à aucune de ses affaires, commença sa prédication, et dit force paroles à l'appui de ses assertions, puis, voulant en arriver à montrer la plume de l'ange Gabriel, la confession ayant été faite en grande solennité, il

124 LE DliOAXÉBOK.

fit allumer deux torches, déroula avec componction rétolfe, ôta son capuchon, et sortit la cassette, qu'il ouvrit après , avoir prononcé quelques paroles à la louange et en Thonneur de Fange Gabriel et de sa relique. En voyant la cassette pleine de charbons, il ne soupçonna point Guccio Balena de lui avoir fait ce tour, pour ce qu'il ne l'en connaissait pas capable ; il ne le maudit pas davantage de Tavoir si mal gardée que d'autres eussent fait le coup, mais il jura tout bas contre lui-même de lui avoir confié la garde de ses reliques, le connaissant si négligent, si désobéissant, si paresseux et si dépourvu de mémoire. Mais, néanmoins, sans changer de visage, ayant levé les yeux et les mains au ciel, il dit de façon à être entendu de tous : « — Mon Dieu, que « ta puissance soit louée à jamais ! — » Puis, ayant refermé la cassette, et s*étant tourné vers le peuple, il dit :

« — Messieurs et mesdames, il faut que vous sachiez qu'étant « encore tout jeune, je fus envoyé par mon supérieur en ces « pays où le soleil se lève, et qu'il me fut ordonné d'une ma- « nière expresse de chercher jusqu'à ce que j'eusse trouvé (1 les privilèges de Porcellana, lesquels, bien qu'ils ne coûtent « rien à sceller, sont beaucoup plus utiles aux autres qu'à « nous. Pour quoi, m'étant mis en chemin, je partis de « Venise, et m'en allai par le bourg des Grecs ; de là, che- « vauchant par le royaume de Garbe et par JBaldaca, je par- « vins en Parion ; puis, non sans avoir eu soif, j'arrivai au « bout de quelque temps en Sardaigne. Mais pourquoi « vais-je vous parler de tous les pays où j'ai cherché? J'arri- <( vai, après avoir traversé le bras de Saint-Georges, en « Truffie et en Buffie, pays fort habités et très populeux, et « de là je parvins en terre de Mensonge où je trouvai beauce coup de nos frères et d'autres religieux, qui tous allaient <( par ces pays fuyant la peine, pour l'amour de Dieu, se

SIXIÈME JOUBNÉE. 125

« souciant peu des peines des autres» pourvu qu'ils crussent y (( voir leur profit, ne dépensant rien autre sinon monnaie sans « coin. Et de là je passai en terre des Abbruzzes, où les <( hommes et les femmes vont en sabots sur les montagnes, « habillant les cochons de leurs propres boyaux. Un peu « plus loin, je trouvai des gens qui portaient le pain avec (( des bâtons et le vin dans des sacs ; de ces pays, je gagnai « les montagnes de Bacchus, où toutes les eaux courent en « descendant, et en peu de temps je pénétrai si avant, que « je parvins jusqu'à Tlnde-Pastinaca où je vous jure par « rhabit que je porte sur le dos, que je vis voler les série pettes, chose incroyable à qui ne Teût pas vue. Mais en « cela je ne serai point démenti par Masio del Saggio, grand « marchand que je trouvai là occupé à casser des noix et à « vendre les coquilles en détail. Mais ne pouvant trouver ce « que je cherchais, pour ce que d'ici à ce pays on va par eau, « je revins en arrière et j'arrivai dans ces lieux saints où l'an de « l'été le pain frais vaut quatre deniers, et où le pain chaud se « vend pour rien. Et là, je trouvai le vénérable père messer « Ne me blâmez pas S'il vous plaît, le dignissime patriarche « de Jérusalem, lequel, par révérence pour l'habit de messer « le baron saint Antoine que j'ai toujours porté, voulut « que je visse toutes les saintes reliques qu'il avait par devers « lui ; elles étaient si nombreuses, que si je voulais vous les « compter toutes, je n'en \iendrais pas à bout avant plusieurs « milles. Mais, pour ne pas vous laisser inconsolables, je « vous parlerai de quelques-unes. Il me montra premièrece ment le doigt de l'Esprit Saint aussi entier, aussi sain qu'il <( fut jamais ; le museau de Séraphin qui apparut à saint « François ; un des ongles des Chérubins ; une des côtes du « Verbum Garo mets-toi aux fenêtres; des vêtements de la « sainte foi catholique ; quelques rayons de l'étoile qui ap-

126 LE DÉCAUEBOK.

a parut aux trois mages en Orient ; une fiole pleine de la « sueur de saint Michel quand il combattit contre le diable ; « la mâchoire de' la mort de saint Lazare, et d'autres encore. « Et comme, de mon côté, je lui fis libéralement présent des « plages du Mont-Morello en vulgaire, et de quelques cha- « pitres du Gaprezio, qu'il avait longtemps cherchés, il me fit « participer à ses saintes reliques, et me donna une des dents « de la Sainte-Groix, une petite fiole contenant un peu du son « des cloches du temple de Salomon, la plume de l'ange « Gabriel dont je vous ai déjà parlé, et l'un des sabots de « San Gberard da Yilla Magna, que je donnai, il n'y a pas « longtemps, à Florence, à Gherard di Bonsi qui a pour lui a une grandissime dévotion. Il me donna aussi des charbons c< sur lesquels fut rôti le bienheureux martyr saint Laurent. « Toutes ces choses, je les ai apportées ici dévotement avec « moi, et je les ai toutes. Il est vrai que mon supérieur n'a « jamais permis que je les montrasse jusqu'à ce qu'il ait eu la « certitude que c'étaient bien elles et non d'autres. Mais au- « jourd'hui que par certains miracles accomplis par elles,et par « lettres reçues du patriarche, il en est certain, il m'a octroyé « la permission de les montrer ; mais craignant de les confier « à d'autres, je les porte toujours avec moi. Il est bien vrai « que je porte la plume de l'ange Gabriel dans une cassette, a afin qu'elle ne se gâte point, et dans une autre cassette les u charbons sur lesquels fut rôti saint Laurent; ces deux « cassettes se ressemblent tellement, que souvent il m'ar- « rive de les prendre l'une pour l'autre, ce qui m'arrive pré- « sentement; de sorte que, croyant avoir apporté ici la « cassette où était la plume, j'ai apporté celle où sont les « charbons. Je ne pense pas que ce soit là l'effet d'une « simple erreur ; il me semble au contraire que cela se soit « fait par la volonté de Dieu, et qu'il a lui-même mis en mes

SIXIÈME JOUBNÉE. *127

« mains la cassette des charbons, car je Tiens de me rappe- (( 1er que la fête de saint Laurent est dans deui jours. Et « pour ce, Dieu Toulant qu'en vous montrant les char- « bons avec lesquels il a été rôti, je rallume en vos âmes « la dévotion que vous devez avoir pour lui, il m'a fait <( prendre non pas la plume que je devais vous faire voir, « mais les bienheureux charbons encore imprégnés de Todeur « du sanctissime corps de saint Laurent. C'est pourquoi, K fils bénis, ôtez vos capuchons, et approchez-vous dévote- '( ment pour les voir. Mais auparavant, je veux que vous « sachiez que quiconque est marqué avec ces charbons du « signe de la croix, peut vivre toute Tannée assuré que le « feu ne le touchera point sans qu'il le sente. — »

« Ayant ainsi parlé, il chanta un hymne à la louange de samt Laurent, ouvrit la cassette et montra les charbons. Quand la sotte multitude les eut quelque temps regardés avec une révérente admiration, tous s'approchèrent en grande presse de frère GipoUa et lui donnant une plus forte offrande que de coutume, chacun le priait de vouloir bien l'en marquer. C'est pourquoi frère Cipolla tenant les charbons à la main, se mit à faire sur les chemisettes blanches, sur les habits et sur les voiles des femmes les plus grandes croix qu'il y pouvait tracer, affirmant que plus les charbons s'usaient à tracer ces croix, plus ils augmentaient dans sa cassette, ainsi qu'il l'avait déjà éprouvé maintes fois. Et de cette façon, ayant non sans grandissime profit pour lui crucifié tous les habitants de Certaldo, il se moqua par sa présence d'esprit de ceux qui, en lui enlevant la plume, avaient cru se moquer de lui. Ces derniers qui avaient assisté à la prédication, et qui avaient entendu la façon nouvelle dont il s'était tiré d'affaire, bien qu'en s'y prenant de loin et à'grande longueur de paroles, avaient tellement ri, qu'ils avaient cru

128 LE DÈOAMlftBOK.

8*en démonter les mâchoires. Quand la foule fut partie, ils allèrent le trouver et lui, racontant de la mdlleure grâce du monde ce qu*ils avaient fait, ils lui rendirent sa plume qui, Tannée suivante, ne lui valut pas moins de profit que les charbons ne lui en avaient valu en ce jour. — »

Cette nouvelle procura également à toute la compagnie plaisir et contentement, et tous rirent beaucoup de frère GipoUa, et surtout de son pèlerinage et des reliques vues et apportées par lui. La reine voyant qu'elle était finie, et que son commandement était également expiré, se leva debout, ôta sa couronne, la mit en riant sur la tête de Dioneo et dit : « — Il est temps, Dioneo, que tu éprouves un peu quelle charge c'est que d'avoir à régir et à guider des femmes. Sois donc roi, et régis-nous de telle façon qu'une fois ta royauté finie, nous ayons à t'en louer. — » Dioneo ayant pris la couronne, répondit en ]riant : « — Vous pouvez en avoir déjà beaucoup vus, je dis des rois d'échecs, bien plus précieux que je ne suis; et certainement si vous m'obéissez comme on doit obéir à un vrai roi, je vous ferai jouir d'un avantage sans lequel il n'y a certainement pas de fête complète ni joyeuse. Mais laissons là ces propos; je gouvernerai comme je saurai. — » Et ayant fait, selon la coutume adoptée, venir le sénéchal, il lui indiqua en détails ce qu'il aurait à faire pendant tout le temps que durerait sa royauté ; puis il dit : « — Valeureuses dames, il a été devisé en tant de formes diverses de l'industrie humaine et de ses différents cas, que si dame Licisca n'était pas venue tantôt ici me fournir par ses propos matière aux futurs entretiens de demain, je crois que j'aurais eu grand peine à trouver un sujet de nouvelles. Gomme vous avez entendu, elle a dit qu'elle n'avait pas une voisine qui fût allée pucelle à son mari, et elle a ajouté qu'elle savait bien toutes les tromperies que celles qui étaient ma*

SIXIÂME JOUBNÉE. 129

liées faisaient à leurs maris. Mais, laissant de côté la première partie de son assertion qui est œuvre enfantine, j'estime que la seconde doit être un plaisant sujet à traiter ; et pour ce, je veux que demain on parle, puisque dame Licisca nous en a donné Toccasion, des tromperies que, poussées par Tamour ou en Tue de leur propre salut, les dames ont faites à leurs maris, que ceux-ci s'en soient aperçus ou non. — »

Parler sur une telle matière paraissait à quelques-unes . des dames peu convenable pour elles, et elles le prièrent de changer le sujet proposé. A quoi le roi répondit : « — Mesdames, je connais le sujet que j'ai imposé non moins bien que vous le connaissez vous-mêmes, et ce que vous voulez me démontrer ne saurait me détourner de l'imposer, car je pense que le moment est tel, qu'alors que les hommes et les dames se donnent de garde d'agir malhonnêtement, i) leur est permis de deviser de tout. Or ne savez-vous pas que, grâce à la perversité de cette époque, les juges ont délaissé les tribunaux; que les lois, les divines comme les humaines, se taisent, et qu'une ample licence est concédée à chacun pour la conservation de la vie? Pour quoi, si votre honnêteté s'élargit quelque peu en racontant des nouvelles, ce n'est pas pour commettre aucune action répréhensible, mais pour vous distraire vous et autrui ; je ne vois donc pas quel motif on pourrait invoquer pour vous blâmer plus tard. En outre, votre compagnie, depuis le premier jour de sa réunion jusqu'à cette heure, étant restée très honnête quelque chose qu'on y ait dite, il ne me semble pas qu'elle se soit entachée d'aucune mauvaise action, et j'espère qu'avec l'aide de Dieu, elle ne sera entachée en rien. Puis, est-il quelqu'un qui ne connaisse votre honnêteté? Pour moi, je ne crois pas que cette honnêteté puisse être détournée non-seulement par des propos plaisants, mais même par la crainte de la mort. Et à

130 LE DÉOAMiROV.

VOUS dii*e vrai, si Ton savait que toqs yoiis 'êtes un instant arrêtées de deviser de ces plaisanteries, on soupçonnerait que vous êtes peut-être coupables en ceci, et que c'est pour cette raison que vous ne voulez pas qu'on en parle. Sans compter que vous me feriez un bel honneur, à moi qui ai obéi jusqu'ici à tous ; maintenant que vous m'avez fait votre roi, vous voudriez me faire la loi et ne point deviser sur le sujet que j'ai imposé I Laissez donc cette préoccupation qui convient mieux à des esprits mauvais qu'aux vôtres, et que chacune de vous songe à dire à la bonne aventure une belle nouvelle. — » Quand les dames eurent entendu ce raisonnement, elles dirent qu'il en serait comme il lui plairait ; pour quoi le roi donna licence à chacun de faire à sa fantaisie jusqu'à l'heure du souper.

Le soleil était encore haut sur l'horizon pour ce que la discussion avait été courte; c'est pourquoi Dioneo et les autres jeunes gens s'étant mis à jouer aux tables, Élisa après avoir appelé les dames d'un autre côté, dit : « — Puisque nous sommes ici, je désire vous mener en un endroit qui n'est pas fort éloigné, et où je crois qu'aucune de vous n'est jamais venue. Cet endroit s'appelle la YaUée des Dames, et je n'ai pas encore trouvé l'occasion de vous y mener. Aujourd'hui, le soleil est encore très haut, et pour ce, s'il vous plaît d'y venir, je ne doute point, quand vous y serez, que vous ne soyez très contentes d'y être allées. — » Les dames répondirent qu'elles étaient prêtes. Alors, ayant appelé une de leurs servantes, sans en rien dire aux jeunes gens, elles se mirent en chemin, et ne marchèrent guère plus d'un mille pour arriver à la Vallée des Dames. Elles y pénétrèrent par un sentier très étroit, sur l'un des côtés duquel courait un petit ruisseau aux eaux limpides, et elles la trouvèrent si belle et si agréable, surtout par ce temps de grande chaleur,

SIXIÈME JOtJBNÉE. 131

qu'm n'aurait pu se la représenter sous un meilleur aspect. Et) selon ce qu'une d'elles m'a redit depuis, la plaine qui formait le fond de la vallée était aussi ronde que si elle eût été tracée au compas, bien qu'elle parût l'œuvre de la nature et non faite de main d'homme. EUle avait un peu plus d'un mille de circonférence et était entourée par six petites montagnes peu élevées, sur le haut de chacune desquelles on voyait un palais ayant à peu près la forme d'un beau château. Les pentes de ces petites montagnes descendaient doucement vers la plaine, comme nous voyons dans les amphithéâtres les gradins s'étager successivement et dans un ordre régulier du sommet jusqu'à la base, restreignant de plus en plus leur cercle. Ces pentes, du moins celles qui regardaient au midi, étaient couvertes de vignes, d'oliviers, d'amandiers, de cerisiers, de figuiers et d'un grand nombre d'autres arbres fruitiers, sans qu'un pouce de terre fût perdu. Celles qui étaient exposées au vent du nord, étaient toutes couvertes de bosquets de chênes, de frênes et d'autres arbres au vert feuillage et plantés avec autant d'ordre que possible. La plaine qui venait ensuite, et qui n'avait pas d'autre entrée que celle par où les dames étaient venues, était pleine de sapins, de cyprès, de lauriers et de pins arrangés et ordonnés comme si l'artiste le plus habile en cette matière les eût plantés. Même au plus haut de sa course, le soleil y pénétrait à peine et n'arrivait pas jusqu'au sol formé d'un pré d'herbe très menue et pleine de fleurs pourprées et de toutes couleurs. En outre, et ce n'était pas la chose la moins agréable, il y avait un ruisselet qui, du haut d'une des vallées séparant deux des petites montagnes susdites, tombait en bondissant sur la roche vive, et, dans sa chute, produisait un murmure fort plaisant à entendre. Il semblait de loin un iilet d'argent qui aurait jailli sous une légère pression. Arrivé

fS2 LE DÉOAMÉBOK.

dans la plaine, et i^çu dans un beau petit canal, il courait rapide jusqu'au milieu du vallon, et là, formait un petit lae semblable à ces étangs que les citadins font dans leurs jardins quand ils le peuvent. Le lac n*était pas plus profond que n'est haute une stature d'homme jusqu'à la poitrine. Ses eaux que ne troublait aucun mélange, montraient son fond de sable très fin, de telle sorte que quiconque n'aurait pas eu autre chose à faire aurait pu en compter les grains s'il l'eût voulu. Et ce n'était pas seulement le fond que laissait voir l'eau limpide, mais des poissons courant çà et là en telle quantité, qu'outre le plaisir c'était une mei*veille. La lac n'avait pas d'autre rive que le pré qui étalait tout autour d'autant plus de beauté qu'il recevait plus d'humidité. L'eau surabondante était reçue duis un autre petit canal par lequel, sortant du vallon, elle s'échappait en courant vers les parties plus basses.

(( Arrivées en cet endroit les jeunes dames, après avoir regardé partout, admirèrent fort le site. Puis, comme la chaleur était grande, et voyant devant elles cette jolie nappe d'eau où il n'y avait pas à craindre qu'elles fussent vues, elles résolurent de se baigner. Ayant ordonné à leur servante de demeurer sur le chemin par lequel elles étaient venues, afin de guetter si personne ne venait et de les avertir au besoin, elles se déshabillèrent toutes les sept et entrèrent dans l'eau qui ne cachait pas plus la blancheur de leur corps qu'un verre transparent ne ferait d'une rose vermeille. Y étant toutes entrées, et l'eau n'en étant aucunement troublée, elles se mirent çà et là à poursuivre de leur mieux les poissons qui avaient fort à faire de se cacher, et à essayer de les prendre avec les mains. Quand, au milieu do leurs joyeux ébats, elles en eurent pris quelques-uns, et qu'elles furent restées quelque temps dans l'eau, elles en sortirent, se revè-

SIZiâHE JOITBNEE. 133

tirent, et sans pouvoir plus louer cet endroit qu'elles ne Tairaient déjà fait, le temps leur paraissant venu de rega* gner la maison, elles se remirent en chemin d'un pas tranquille, ne cessant de parler de la beauté de ce vallon. Arrivéesde très bonne heure au palais, elles trouvèrent les jeunes gens qui jouaient encore à la place où elles les avaient laissés. Sur quoi, Pampinea leur dit en riant : « — Aujourd'hui, ma foi, nous vous avons trompés. — » « — Et comment? — dit Dioneo — commencez-vous donc d'abord par des actes avant les paroles? — » Pampinea dit : « — Oui, mon seigneur. — » Et elle lui raconta tout au long d'où elles venaient, comment était fait l'endroit, à quelle distance il était et ce qu'elles y avaient fait. Le roi, entendant parler

de la beauté de l'endroit, et étant désireux de le voir, fit sur le champ commander le souper. Après que tous eurent soupe à leur grand plaisir, les trois jeunes gens, suivis de leurs laquais, s'en allèrent à cette vallée, et après avoir tout vu, aucun d'eux n'y étant jamais venu, ils l'admirèrent comme une des plus belles choses du monde. Puis, quand ils se furent baignés et rhabillés, comme il se faisait tard, ils retournèrent à la maison où ils trouvèrent les dames qui dansaient une danse sur un air que chantait la Fiammetta. La danse finie, ils se mirent à causer avec elles de la Vallée des Dames dont ils dirent force bien et louanges. Pour quoi, le roi ayant fait venir le sénéchal, lui ordonna d'y apprêter le dîner pour le lendemain, et d'y faire apporter des lits dans le cas où quelqu'un voudrait y dormir ou y faire la sieste. Après quoi, ayant fait venir des lumières, du vin et des confetti avec lesquels ils se réconfortèrent légèrement, il ordonna que chacun se préparât à danser. Pamphile, ayant sur son ordre organisé une danse, le roi se tourna vers Élisa et lui dit gracieusement : « — Belle jeune dame, tu m'as n. 12

134 LB BÉCAKABOS.

fait anjourd'hui honneur de la couronne, et je yeai, ce soir, te faire honneur de te chanson; et pour ce, dis celle qui te plaira le mieux. — » A quoi Élisa répondit en souriant qu*elle le ferait Tolontiers; puis elle commœça d'une voix suave de te façon suivante :

Amour, si je puis sortir de tes griffes, J'ai peine à croire Qu'aucun autre croc me prenne jamais.

Je me jetai toute jeune à travers ta bataille, La croyant une suprême et douce paix.

Et je déposai toutes mes armes Gomme fait celui qui a confiance.

Mais toi, tyran déloyal, Âpre, et rapace, Tu te jetas aussitôt sur moi ÀYec tes armes et tes ongles cruels.

Puis, une fois que je fus liée de tes chaînes, A celui qui est né pour me faire mourir, Moi, pleine de larmes amères et de chagrin, Tu me livras prisonnière et me mis en son pouvoir. Et sa tyrannie est si cruelle, Que jamais ne Tout émue Soupirs, ni pleurs qui me tuent.

Toutes mes prières, le vent les emporte;

Il n*en écoute et n'en veut écouter aucune. Pour quoi mon martyre croît à chaque heure, La vie m*est un ennui, et je ne sais pas mourir. Hélas I Seigneur, aie pitié de ma peine Et fais, toi, ce que je ne puis faire : Livre-le moi lié de tes liens.

Si tu ne veux pas faire cela, dénoue au moins Les liens noués par Tespérance.

Hélas I je te prie. Seigneur, de le vouloir.

SIXIÈME JOITBNÉE. 135

Si tu le fais, j^emporte encore la certitude

De redevenir belle, comme j'avais coutume de Têtre,

Et, le chagrin étant oublié,

De me parer encore de fleurs blanches et vermeilles.

Quand Élisa eut terminé sa canzone en poussant un pitoyable soupir, bien que tous eussent été étonnés de telles paroles, personne néanmoins ne put deviner le motif qui lui faisait chanter de pareilles plaintes. Mais le roi, qui était de bonne humeur, ayant fait appeler Tindaro, lui ordonna de tirer sa cornemuse, au son de laquelle il fit organiser force danses. Puis, une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, il dit à chacun d'aller dormir.

La sixième journée du D£cimé&on Gnie, commence la septièniei dans laquelle, •ous le gouvernement de Dioneo, on devise des tromperies que les femmes, poussées par l'amour ou en vue de leur propre saiot, ont faites à leurs maris, que ceux-ci s'en soient aperçus ou non.

Toutes les étoiles avaient déjà disparu du côté de TOrient, excepté celle que nous appelons Lucifer et qui brillait encore au milieu de l'aurore blanchissante, quand le sénéchal s'étant levé, s'en alla avec un nombreux bagage à la Vallée des Dames pour y disposer tout selon Tordre qu'il en avait reçu de son maître. Après son départ, le roi ne tarda guère à se lever, réveillé qu'il avait été par le bruit des chargeurs et des bêtes de somme, et une fois levé, il fit également lever les dames et les jeunes gens. Les rayons du soleil pointaient à peine, quand tous se mirent en chemin, et il leur semblait que jamais les rossignols et les autres oiseaux n'avaient chanté si joyeusement qu'en cette matinée. Accompagnés par ces chants ils allèrent jusqu'à la VaJlée des Dames, où ils furent accueillis par une multitude encore plus grande d'oiseaux qui leur parurent se réjouir de leur arrivée. Là, ils firent le tour

SEPTIEME JOUBKiE. 137

de la Tallée, rexaminant de nouveau dans tous ses détails, et elle leur parut d'autant plus belle que la Teille, que l'heure du jour était plus conforme à sa beauté. Quand ils eurent rompu le jeûne avec de bons vins et des confetti, pour ne pas être en reste avec les oiseaux, ils se mirent à chanter, éveillant les échos de la vallée qui redisaient après eux les mêmes chansons auxquelles tous les oiseaux, comme s'ils ne voulaient pas être vaincus, mêlaient de nouveaux et de doux accents. L'heure de manger venue et les tables ayant été mises sous des lauriers touffus et les autres beaux arbres voisins du lac, ils allèrent s'y asseoir, selon qu'il plut au roi, et, tout en mangeant, ils voyaient les poissons nager par bandes nombreuses dans le lac, ce qui leur donnait parfois occasion de deviser tout aussi bien que de regarder. Le dîner fini, et les victuailles et les tables enlevées, ils se remirent à chanter, plus joyeux qu'auparavant. Puis, des lits ayant été disposés en plusieurs endroits de la vallée par le discret sénéchal qui les avait fait entourer de serges de France et fermer de rideaux, ceux à qui cela plut, purent aller dormir avec la permission du roi ; ceux qui ne voulurent pas dormir purent se livrer selon leur fantaisie aux autres passe-temps d'usage. Mais quand eut sonné l'heure où tous devaient être debout, et où l'on devait se réunir pour conter des nouvelles, le roi ayant fait étendre des tapis sur l'herbe, non loin de l'endroit où l'on avait mangé, ils s'assirent près du lac et le roi ordonna à Ëmiliade commencer. Celle-ci se mit à dire en souriant d'un air joyeux :

1S8 LE DÈcxuinov.

NOUVELLE I

Gianni Lotterioghi entend frapper la nuit à sa porte et réveille sa femme. Celle^i lui fait croire que c'est nn fanlAme. Tons deux vont le eonjnrer arec une prière, et le bruit cesse.

« — Mon seigneur, il m'aurait été très agréable, si pourtant cela TOUS avait plu, qu'une autre eut entamé une aussi belle matière que celle sur laquelle nous devons parler ; mais puisqu'il TOUS agrée que je rassure en cela toutes nos compagnes, je le ferai volontiers. Je m'ingénierai donc, très chères dames, à vous dire chose qui puisse vous être utile dans l'avenir, pour ce que si les autres sont aussi peureuses que moi, surtout quand il s'agit de fantômes que nous craignons toutes également — quoique, Dieu le sait, j'ignore ce que c'est et que je n'aie jamais trouvé personne qui le sût — vous pouvez, en retenant bien ma nouvelle, apprendre une sainte et bonne oraison très efficace pour chasser les fantômes quand ils viendront vers vous.

« Il y eut autrefois à Florence, dans la rue San Brancazio, un cardeur de laine nommé Gianni Lotteringhi, homme plus heureux en son art que sage dans les autres choses, car, bien qu'il fût simple d'esprit, il avait été à plusieurs reprises fait chef des chantres de Santa Maria Novella, ce qui l'obligeait à recevoir chez lui leurs assemblées et à d'autres charges de ce genre, dont il était très fier. Et cela lui arrivait parce qu'étant à son aise, il donnait de bons repas à ses confrères. Ceuxci qui en tiraient souvent qui des chausses, qui une cape, qui un scapulaire, lui apprenaient de bonnes oraisons, et lui donnaient le Pater-Noster en langue vulgaire, la complainte de

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saint Alexis, les lamentations de saint Bernard, Thymne de madame Mathilde, et autres balivernes qu'il tenait pour très précieuses et qu'il conservait avec grand soin pour le salut de son âme.

« Or, ce Gianni Lotteringhi avait pour femme une très belle et charmante dame, nommée Monna Tessa, fille de Hannuccio da la Guculia, sage et fort avisée. Cette dame, connaissant la simplicité de son mari, et s'étant amourachée de Federigo di Neri Pegolotti, beau et fringant jeune homme dont elle était également aimée, s'aiTangea avec sa servante pour que Federigo vînt lui parler dans une fort belle maison de plaisance que le susdit Gianni avait à Gamerata, et où elle résidait pendant tout Tété, tandis que Gianni n'y venait que rarement souper et coucher, après quoi il s'en retournait le lendemain matin à sa boutique et le plus souvent à ses chantres. Federigo, qui désirait ardemment cela, ne manqua point d'y aller au jour qui lui avait été désigné, et Gianni n'y venant point ce soir là, il soupa et coucha tout à son aise et à son grand plaisir avec la dame; quant à celle-ci, pendant qu'il la tenait la nuit dans ses bras, elle lui apprit bien six des oraisons de son mari. Mais comme elle n'entendait pas que ce rendez-vous fût le dernier, ayant été le premier, ils convinrent ensemble du moyen suivant afin que la servante n'eût pas besoin d'aller chaque fois le prévenir : chaque jour, en allant à une maison de campagne qu'il avait un peu plus haut, ou quand il en reviendrait, il jetterait un coup d'oeil dans une vigne qui se trouvait à côté de la maison de la dame et où il verrait une tête d'âne posée sur un des échalas de cette vigne; quand il verrait la tête le museau tourné vers Florence, il pourrait en toute sécurité et sans crainte venir la trouver le soir à la nuit, et s'il ne trouvait pas la porte ouverte, il û'aurait qu'à frapper doucement trois coups et la porte s'ou-

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vrirait ; et quand il Terrait la tête le museau tourné vers Fiesole il ne devrait pas \enir, pour ce que Gianni y serait.

« Procédant de cette façon, ilseurent plusieurs rendez-vous. Mais un jour que Federigo devait souper avec Monna Tessa, et que celle-ci avait fait cuire deux gros chapons, il advint que Gianni, qu'on n'attendait point, arriva et fort tard; de quoi la dame fut très fâchée ; aussi, son mari et elle soupirent d'un peu de viande salée qu'elle avait fait bouillir à part ; quant aux deux chapons, elle les fit mettre par sa servante dans une nappe blanche, et porter, avec plusieurs œufs frais et un flacon de bon vin, dans son jardin où l'on pouvait aller sans passer par la maison et où elle avait l'habitude de souper quelquefois avec Federigo. Elle recommanda à la servante de poser toutes ces choses au pied d'un pêcher qui était au coin d'un pré. La précipitation fut si grande, qu'elle ne se souvint pas de dire à la servante d'attendre jusqu'à ce que Federigo arrivât, et de lui dire que Gianni y était, et qu'il eût à emporter ce qui était dans le jardin.

« Sur ces entrefaites, la dame et Gianni étant allés au lit, ainsi que la servante, Federigo ne tarda guère à venir, et frappa doucement un coup à la porte, laquelle était si voisine de la chambre que Gianni l'entendit aussitôt ; la dame l'entendit de son côté, mais pour que Gianni n'eût aucun soupçon sur elle, elle fit semblant de dormir. Mais après avoir attendu un instant, Federigo frappa un second coup ; de quoi Gianni s'étonnant, il poussa Jadamedu coude et dit: « — Tessa, « entends-tu comme moi ? Il semble qu'on frappe à notre « porte. — » La dame, qui l'avait mieux entendu que lui, fit semblant de s'éveiller et dit : « — Que dis-tu ? Qu'est- « ce ? — » « — Je dis — reprit Gianni — qu'il semble qu'on « frappe à notre porte. — » La dame dit: « — On frappe? « Hélas I mon cher Gianni, ne sais-tu donc pas ce que

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« c*est?c*est le fantôme, grâce auquel j'ai eu ces nuits passées « la plus grande peur qui s'est jamais vue, de sorte que, « quand je l'entendais, je mettais ma tète sous les couyer- <( tnres, et je^i'osais pas la retirer avant que le jour fût re- « venu. — » Gianni dit alors : « — Va, femme, n'aie pas peur; « si c'est cela, je n'aurai qu'à dire le Te Lucis et la Interne- « rata et d'autres bonnes oraisons de ce genre, quand nous « irons au lit, et à faire à chaque coin du lit le signe de la « croix au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour que « nous n'ayions rien à craindre, car le fantôme, quelque u puissance qu'il ait, ne pourra nous nuire. — »

« La dame, craignant que Federigo ne la soupçonnât et ne se fâchât contre elle, résolut de se lever et de lui faire comprendre que Gianni y était ; c'est pourquoi elle dit à son mari : « — Bien, bien I tu dis de belles paroles, toi ; pour (( moi, je ne me croirai pas en sûreté, ni sauve, tant que « nous ne l'aurons pas conjuré pendant que tu es là. — » Gianni dit : « — Et comment le conjure-t-on? — « La dame dit: « — Je sais bien le conjurer, carl'autre jour, quand j'ai- « lai au pardon, à Fiesole, une de ces recluses qui sont « bien, mon cher Gianni, la chose la plus sainte qu'au nom « de Dieu je puisse te dire, me voyant si peureuse, m'apprit « une bonne et sainte oraison et me dit qu'elle l'avait éprou- « vée plusieurs fois avant d'être recluse, et qu'elle lui avait « toujours réussi. Mais Dieu sait que je n'aurais jamais osé « aller l'essayer seule ; mais maintenant que tu es ici, je veux (c que nous allions conjurer le fantôme. — » Gianni dit que cela lui plaisait fort ; sur quoi, s'étant levés, ils allèrent tous deux doucement jusqu'à la porte, au dehors de laquelle Federigo, déjà soupçonneux, attendait. Arrivés là, la dame dit à Gianni : « — ïu cracheras, quand je te le dirai. — » Gianni dit : « — Bon ! — » et la dame, commençant l'orai-

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son, dit : « — Fantôme, fontôme, qui vas de nnit, tu es venu (( ici la queue leTée et tu t*en retourneras la queue levée. Vas <c dans le jardin, tu trouToras, au pied du gros pêcher, deux « chapons cuits et cent œufs de ma poule ; mets les lèvres « au flacon et va-t-en, et ne nous fais pas de mal, à moi et <c à mon mari Gianni. — » Après quoi, elle dit à son mari : « — Crache, Gianni. — » Et Gianni cracha.

(( Federigo, qui était en dehors, et qui entendait tout cela, avait déjà chassé tout soupçon, et malgré sa mauvaise humeur, il avait si grande envie de rire, qu*il en crevait et disait tout bas, quand Gianni crachait : « — Crache tes fc dents ! — » Quand la dame eut conjuré trois fois le fantôme de cette manière, elle retourna au lit avec son mari. Federigo, qui s'attendait à souper avec elle, et qui par conséquent n'avait pas soupe, comprit fort bien le sens de Toraison ; il s'en alla au jardin, et ayant trouvé, au pied du gros pécher, les deux chapons, le vin et les œufs, il les porta chez lui, où il soupa tout à son aise. S'étant ensuite plusieurs autres fois trouvé avec la dame, il rit beaucoup avec elle de sa façon de conjurer les fantômes.

« Il est vrai que d'aucuns disent que la dame avait bien tourné la tête d'âne du côté de Fiesole, mais qu'un laboureur, passant par la vigne, lui avait donné un coup de bâton qui lui avait fait faire plusieurs tours sur elle-même, et qu'elle était restée tournée vers Florence; pour quoi, Federigo, croyant être attendu par la dame, était venu. Quant à la dame, elle avait fait l'oraison en cette guise : « — Fantôme, a fantôme, va-t-en avec Dieu ; car ce n'est pas moi qui ai « tourné la tête de l'âne ; c'est un autre qui l'a fait, et que « Dieu l'en punisse. Moi je suis ici avec mon mari Gianni. — » Pour quoi Federigo s'en était allé, sans souper et sans gîte. Mais une mienne voisine, qui est une dame fort vieille, m'a

dit que Tune et Tautre version sont vraies, selon ce qu'elle avait su, étant enfant ; mais que la dernière n'était pas arrivée à propos de Gianni Lotteringhi, mais à un certain individu nommé Gianni di Nello, qui demeurait près la porte San Piero, et qui était non moins sot que Gianni Lotteringhi. Et pour ce, mes chères dames, c'est à vous de choisir celle des deux versions qui vous plaira le plus, à moins que vous ne vouliez les adopter toutes les deux. Elles ont une grandissime vertu en pareilles occasions, comme vous venez de le voir. Apprenez-les ; elles pourront encor&vous servir. — »

NOUVELLE II

FeroneUa entendant son mari rentrer, fait cacher un rien amaot dans un curier que le mari venait justement de -vendre. Elle lui dit qu'elle l'a -vendu de son c6té à quelqu'un qui eit entré dedans pour voir s'il est en bon état. L'amant étant sorti du cuvier, le fait nettoyer par le mari pendant qu'il caresse la femme, puis le fait porter chez lui.

La nouvelle d'Emilia fut écoutée avec de grands éclats de rire, et Toraison tenue fNiur bonne et sainte. La nouvelle venue à sa fin, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre, et celui-ci commença aussitôt : « — Mes très chères dames, les tromperies que vous font les hommes, et spécialement }es maris, sont si nombreuses, que lorsqu'il arrive parfois ([u'une femme trompe son mari, non-seulement vous devriez être satisfaites que cela soit arrivé et vous montrer corilentes de le savoir ou de l'entendre dire à d'aucuns, mais vous devriez aller vous-mêmes le dire partout, afin d'apprendre aux hommes que, s'ils savent de bons tours, les femmes, de leur

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côté, en savent autant qu'eux ; ce qui ne peut qu'être fort utile, pour ce que quand on sait que les autres savent aussi, on ne se hasarde pas à la légère à vouloir les tromper. Il n'est pas douteux que ce que nous dirons aujourd'hui sur ce sujet étant su par les hommes, ce ne leur soit une fort belle occasion de refréner leur envie de vous tromper, quand ils sauront que vous sauriez aussi les tromper, si vous le vouliez. J'ai donc l'intention de vous dire ce que, bien qu'elle fût de basse condition, une jeune femme fit à son mari, pour se tirer d'embarras.

« Il n'y a pas encore longtemps qu'un pauvre homme de Naples prit pour femme une belle et avenante jeune fîUe nommée Peronella. Tous deux travaillant, lui de son état de maçon et elle à filer, ils gagnaient assez péniblement leur vie, et se tiraient d'affaire de leur mieux. Il advint qu'un jeune galant, ayant vu un jour cette Peronella, et celle-ci lui plaisant fort, il s'amouracha d'elle ; et d'une façon ou d'une autre, il la pressa si vivement, qu'elle finit par se familiariser avec lui. Afin de pouvoir se trouver ensemble, ils convinrent de ceci : quand le mari la quitterait le matin pour aller travailler, le jeune homme devrait se tenir aposté de façon à le voir sortir, et comme la rue où il restait, et qui s'appelait Avorio, était fort solitaire, aussitôt que le mari serait sorti, Tamoureux entrerait ; et ainsi ils firent plusieurs fois. Mais il advint qu'un matin, le brave homme étant sorti et Giannello Strignario — c'est ainsi qu'avait nom le jeune homme — se trouvant avec Peronella, le mari, qui ne devait pas rentrer de tout le jour, revint an bout de peu de temps à la maison. Trouvant la porte fermée, il frappa, et après avoir frappé il se dit en lui-même : « — Mon Dieu, sois à « jamais loué ; car bien que tu m'aies fait pauvre, tu m'as « au moins récompensé en me donnant pour femme une

SEPTIÉHE JOUBNÉE. 14S

« brave et honnête jeune fille. Voyez comme ellea tout de&uite « fermé la porte, dès que j'ai été sorti, afin que personne u ne pût entrer el me causer de l'ennui ! — »

« Peronella, ayant reconnu son mari à sa manière de frapper, dit : « — Hélas I mon Giannello, je suis morte, et je ne « sais ce que cela veut dire, car il ne revient jamais à cette « heure; peut-être t'a-t-il vu quand tu es entré. Mais, pour « Tamour de Dieu, quoi qu'il en soit, entre dans ce cuvier (( que tu vois là; puis j'irai lui ouvrir et nous verrons ce « que cela veut dire de revenir si matin à la maison. — » Giannello entra lestement dans le uvier, et Peronella étant allée à la porte, ouvrit au mari et lui dit d'un air de mauvaise humeur : « — Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, que tu « reviens de si bonne heure à la maison ce matin? A ce qu'il « me semble tu ne veux rien faire aujourd'hui, que je te « vois revenir avec tes outils en main ; et si tu fais ainsi, de « quoi vivrons-nous? où prendrons-nous du pain? Crois-tu (( que je souffrirai de te voir mettre en gage mes jupes et « mes autres nippes? Moi qui ne fais, le jour et la nuit, {( que filer, tellement que la chair m'en tombe des ongles, « pour pouvoir au moins avoir assez d'huile pour faire brûler « notre lampe! Mari, mari, il n'y a pas de voisine qui ne s'é- « tonne et ne se moque de moi, à cause de la grande peine (( que j'endure; et toi, tu me reviens à la maison les mains « pendantes, quand tu devrais être à travailler! — » Gela dit, elle se mit à pleurer et à dire de nouveau : « — Hélas ! mal- « heureuse, en quelle maie heure suis-je née, à quelle extré- « mité suis-je venue! J'aurais pu épouser un jeune homme (( si bien, et je n'ai pas voulu pour prendre celui-ci qui ne « pense pas le moins du monde à la femme qu'il a chez lui ! (( Les autres se donnent du bon temps avec leurs amants, et « il n'y .en a pas qui n'en ait deux et même trois; et elles

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