II
146 LE DÉOAUliBOK.
« mènent joyeuse vie, et elles font prendre à leurs maris la « lune pour le soleil. Et moi, malheureuse, parce que je « suis bonne et que je ne me soucie pas de ces sortes de « choses, je souffre mal et maie heure. Je ne sais pas pource quoi je n*en prends pas de ces amants, comme font les « autres; j'en trouverais bien un, car il n*en manque pas de « beaux et bien faits qui m'aiment et qui me veulent du bien, « et qui m'ont envoyé offrir de grosses soifames, des robes « ou des bijoux. Mais jamais je n'ai consenti à les entendre, « pour ce que je ne suis pas fille de femme à cela. Et toi, tu « me reviens à la maison, quand tu devrais être à trafc vailler ! — »
« — Eh ! femme — dit le mari — ne te fais, par Dieu, pas de <c chagrin. Tu dois savoir que je connais qui tu es, et certes a ce matin je m'en suis bien aperçu. Il est vrai que j'étais « parti pour travailler, mais je vois que tu ne sais pas, comme M je l'ignorais moi-même, que c'est aujourd'hui la fête de « San Galeone, et qu'on ne travaille pas ; pour quoi, je suis i( revenu à la maison. Mais j'ai néanmoins pourvu à la chose (( et trouvé moyen d'avoir du pain pour plus d'un mois, car « j'ai vendu à celui que tu vois avec moi le cuvier que tu tf sais, et qui embarrasse depuis si longtemps la maison; et « il m'en donne cinq sequins. — » Peronella dit alors : (( — Et j'en suis fâchée; toi qui es un homme, et qui vas « partout et qui devrais être au courant des choses, tu as « vendu cinq sequins un cuvier que moi, femme, qui ne sors « presque jamais, et voyant l'embarras qu'il nous causait, « j'ai vendu sept sequins à un brave homme qui venait d'y « entrer comme tu es revenu, pour voir s'il était en bon « état. — » Quand le mari entendit cela, il fut plus que content et dit à celui qui était venu avec lui : « — Mon brave «( homme, va-t-en avec Dieu ; tu entends que ma femme Ta
SEPTIÂHE JOITBKÉE. 147
« Tendu sept sequins tandis que tu ne m*en donnes que « dnq. — » Le bon homme dit : (c — A la bonne heure ! — » Et il s'en alla.
« Peronella dit alors à son mari : « — Viens, toi, puisque « tu es ici, et règle avec lui nos affaires. — » Giannello, qui se tenait les oreilles dressées, pour voir ce qu'il ayait à craindre ou à espérer, oyant les paroles de Peronella, sortît précipitamment du cuTier, et, comme s'il n'avait rien entendu de l'arrivée du mari, il se mit à dire : « — Où es-tu, brave « femme? — » A quoi le mari, qui était entré, dit : « — Me « voici, que veux-tu? — » Giannello dit : « — Qui es-tu? « Je demande la femme avec qui J'ai fait marché de ce eu- « vier. — » Le bon homme dit : « — Fais sans crainte avec « moi, car je suis son mari. — » Giannello dit alors : « — LecuTier me paraît en bon état, mais il me semble que « vous y avez tenu des ordures, car il est tout embrenné de « je ne sais quoi de sec que Je ne peux enlever avec les on- « gles ; et je ne le prendrais pas avant de le voir nettoyé. — » Peronella dit alors : « — Non, le marché ne sera point rompu « pour cela ; mon mari va tout le nettoyer. — » Et le mari dit : « — Oui, bien. — » Et ayant déposé ses outils, et s'étant mis en manches de chemise, il se fit donner une lumière et un racloir; puis il entra dans le cuvier et se mit à racler. Et Peronella, comme si elle voulait voir ce qu'il faisait, mit la tête à l'ouverture du cuvier qui n'était pas grande, et passant aussi l'un de ses bras et toute l'épaule, elle commença â dire : « — Racle ici, racle là ; racle de ce côté; vois, il est resté « là un peu de saleté. — » Et pendant qu'elle se tenait dans cette posture, et qu'elle donnait ces indications à son mari, Giannello, qui ce matin«là n'avait pas entièrement fourni son office au moment où le mari était revenu, voyant qu'il ne pouvait se contenter comme il aurait voulu, résolut de faire
H8 LE DÉCAMl&BOK.
comme il pourrait. S'étant approché de la jeune femme qui fermait totalement TouTerture du cuvier, il satisfit son juvénile désir à la façon dont les chevaux emportés et échauffés d^amour saillissent les cavales dans les vastes champs de Parthe. Et quasi en un même temps, l'affaire fut menée à bonne fin et le cuvier raclé; sur quoi le galant s'étant éloigné, la Peronella retira sa tète du cuvier et le mari sortit. Alors Peronella dit à Giannello : « — Prends cette lumière, brave « homme, et vois s*il est nettoyé à ton idée. — » Giannello, ayant regardé dedans, dit que cela allait bien et qu'il était satisfait; et, ayant donné les sept sequins, il fit porter le cuvier chez lui. — »
NOUVELLE III
Frère Benaald couche avec ta commère. Le mari le trouve dans la chambre de celle-ci, et toui deux lui font croire qu'Ut conjuraient les vers de son petit enfant.
Philostrate ne sut point parler des cavales de Parthe à mots si couverts, que les malignes dames n'en rissent, tout en faisant semblant de rire d'autre chose. Mais quand le roi eut reconnu que sa nouvelle était achevée, il ordonna à Misa de conter à son tour. Celle-ci, toute prête à obéir, commença : « — Plaisantes dames, la façon de conjurer les fantômes, dont a parlé Émilia, m'a fait revenir en la mémoire une nouvelle à propos d'une autre façon de les exorciser. Bien que cette manière ne vaille pas la précédente, je vous la raconterai cependant, pour ce que présentement il ne m'en revient point d'autre concernant notre sujet.
SEPTIÈME JOUBKiE. 149
« Il faut que tous sachiez qu'à Sienne fut jadis un jeune garçon très beau et de famille honorable, nommé Renauld. n aimait souverainement une sienne voisine, fort belle dame et femme d'un homme riche, et vivait dans Tespoir que, s'il pouvait trouver un moyen de lui parler sans qu'on le sût^ il obtiendrait d'elle tout ce qu'il désirait. Mais n'en voyant aucun, et la dame étant grosse, il songea à devenir son compère; sur quoi, ayant fait la connaissance du mari, il lui fit part le plus adroitement qu'il put, de son désir, et il fut fait selon qu'il le voulait; Renauld étant donc devenu le compère de madame Agnès, et ayant par là un prétexte de pouvoir lui parler plus sûrement, lui fit connaître son intention, qu'elle avait du reste déjà devinée aux regards qu'il lui décochait. Mais cela l'avança peu, bien qu'il ne déplût point à la dame de l'avoir entendu. Il advint peu de temps après que Renauld, pour une raison ou pour une autre, se fit moine, et quelque goût qu'il trouvât à la pâture, il y persévéra. Et bien que, au moment où il se fit moine, il eût quelque peu mis de côté l'amour qu'il portait à sa commère ainsi que certains autres vains désirs, cependant, avec le temps, sans aban-
donner pour cela l'habit de religieux, il y revint, et recommença à prendre plaisir à se montrer, à se vêtir de beaux et bons habits, à être en toutes choses élégant et paré, à composer des canzoni, des sonnets et des ballades et à les chanter, et tout plein d'autres choses semblables.
« Mais que dis-je de notre frère Renauld, dont nous parlons ? Quels sont les moines qui n'en font pas autant ? Âh ! honte du monde mauvais I II n'ont point vergogne de se montrer gros et gras, colorés de visage, efféminés dans leurs vêtements et dans tous leurs actes ; ils marchent la poitrine bombée, la crête levée, non comme des colombes, mais comme des coqs triomphants. Et, ce qui est pis "*- sans
ta.
150 LE DiCAMÉBOISr.
parler de leurs cellules, remplies de petites fioles de pommades et d'onguents, de pots déconfitures Tariées, de flacons d*eaux de senteur, d*huiles parfumées, de bouteilles de malvoisie et d'autres vins grecs très rares et très estimés, tellement qu'on se croirait non dans des cellules de moines, mais dans des boutiques de pharmaciens ou de parfumeurs — ce qui est pis, c'est qulls ne rougissent pas qu'on sache q[u*ils sont goutteux ; ils s'imaginât qu'on ne sait pas que lés jeûnes, une nourriture peu abondante et simple, une vie sobre font devenir les hommes maigres, dégagés et plus sains, et que si parfois cette façon de vivre les rend malades, ils ne sont pas du moins malades de la goutte, à laquelle on a coutume de donner pour remède la chasteté et choses semblables qui conviennent au genre de vie d'un modeste moine. Us s'imaginent aussi qu'on ne sait pas qu'en dehors d'une existence sobre, les longues veilles, les prières et les disciplines rendent les hommes pâles et sérieux, et que ni saint Dominique, ni saint François n'avaient quatre robes pour une, et qu'ils se vêtlssaient non d'habits de draps richement teints ou d'autres vêtements somptueux, mais d'habits faits de grosse laine de couleur naturelle, pour se défendre du froid et non pour faire belle figure. A toutes ces choses, Dieu veuille pourvoir, comme aux âmes desgens simples qui nourrissent ces fainéants, car il en est bon besoin.
« Frère Renauld étant donc retourné à ses premiers appétits, recommença à faire de fréquentes visites à la commère et, son audace croissant, il se mit à la presser, avec de plus vives instances qa*auparavant, pour ce qu'il désirait d'elle. La bonne dame se voyant pressée delà sorte, et frère Renauld lui paraissant plus bel homme qu'il ne lui avait paru tout d'abord, eut recours, un jour qu'il la sollicitait vivement.
SEPTIÈUE JOURNÉE. fSl
au moyen qu'emploient toutes celles qui ont bonne envie d'accorder ce qu'on leur demande, et elle dit : « — Gomment, « frère Renauld, les moines font-ils de pareilles choses? — » A quoi frère Renauld répondit : « — Quand j'aurai ôté de « mon dos ce capuchon — et je ne serai pas long à l'ôter — « je vous semblend un homme fait comme les autres, et « non un moine. — » La damîe fit bouche souriante, et dit : a — Hélas I malheureuse que je suis ; vous êtes mon « compère, comment une telle chose pourrait-elle se faire ? Ce « serait un trop grand mal ; et j'ai souvent entendu dire que « c'estuntrèsgros péché; et certes, s'il n'en était point ainsi, « je ferais ce que vous voulez. — » A quoi frère Renauld dit : « — Vous êtes une sotte, si vous vous laissez arrêter « par cela. Je ne dis pas que ce ne soit point un péché, « mais Dieu en pardonne de plus grands à qui se repent. « Mais dites-moi : qui est plus proche parent de votre fils, « ou moi qui le tins au baptême, ou votre mari qui l'en- « gendra? — » La dame répondit : « — C'est mon mari « qui est plus proche parent. — » « — Et vous dites vrai — « repartit le moine— et moi qui suis moins proche parent de « votre fils que ne l'est votre mari, je dois pouvoir coucher « avec vous, absolument comme le fait votre mari. — » La dame, peu forte en logique et qui aurait eu besoin d'un peu d'esprit, crut ou fit semblant de croire que le moine disait vrai, et répondit : « — Qui saurait répondre à vos sages « paroles? — » Puis, nonobstant le compérage, elle consentit à faire selon son plaisir.
« Us ne se bornèrent pas à cette première expérience, mais, sous le couvert du compérage, ayant toutes leurs aises, ils se retrouvèrent ensemble plus d'une fois. Mais il advint un jour que Irère Renauld étant venu chez la dame, et voyant qu'il n'y avait personne qu'une petite servante très
1&2 LE Dl&CAMÉBOV.
belle et très appétissante, Tenvoya au colombier a^ec un sien compagnon quHl avait avec lui, pour lui enseigner le Pater noster; quant à lui, il entra avec la dame qui tenait son petit enfant par la main, dans la chambre à coucher, et s'étant enfermé avec elle, ils montèrent tous deux sur le lit et se mirent à se trémousser de leur mieux. Sur ces entrefaites, le compère revint, et sans avoir été entendu de personne, arriva jusqu'à la porte de la chambre, frappa et appela la dame. Madame Agnès, Fentendant, dit : «* — Je « suis morte, car voici mon mari; il va maintenant voir « quel est le motif de notre liaison. — » Frère Renauld était déshabillé, c'est-à-dire suis capuchon et sans robe, en simple jacquette; à ces mots de la dame il dit : « — Vous (( dites vrai ; si pourtant j'étais habillé, on trouverait quel- « que moyen de s'en tirer ; mais si vous lui ouvrez et qu'il « me trouve en cet état, on ne pourra inventer aucune « excuse . — » La dame, frappée d'une idée soudaine, dit : « — Habillez vous vite, et dès que vous serez habillé, « prenez votre filleul dans vos bras, et écoutez bien ce que « je dirai à mon mari, de façon que vos paroles s'accordent (( ensuite avec les miennes, et laissez-moi faire. — »
« Le bonhomme n'avait pas encore achevé de frapper, quand sa femme répondit : — « Je viens t'ouvrir. — » Et s'étant levée, elle alla d'un air souriant à la porte de la chambre qu'elle ouvrit, et dit : « — Mon mari, je te dirai (( que frère Renauld, notre compère, est venu nous voir, et « que c'est Dieu qui l'a envoyé, car certainement s'il n'était « pas venu, nous aurions aujourd'hui perdu notre enfant. — » En entendant cela, notre imbécile de mari faillit s'évanouir, et il dit : « — Gomment?—» « — 0 mon mari — reprit la « dame — il lui est venu aigourd'hui une telle faiblesse, que « je crus qu'il était mort, et je ne savais que faire ni que
SEPTIÈME JOUBKdE. 1S3
(( dire, quand frère Renauld est arrivé. Il a pris Tenfant dans « ses bras et a dit : « — Commère, ce sont des vers qu*il a « dans le corps et qui, lui remontant au cœur, Tauraient « bientôt tué; mais n'ayez pas peur; je vais les exorciser et « je les ferai mourir tous, et avant que je m*en aille d'ici, « vous verrez votre enfant aussi sain que vous Tavez jamais « vu. — » Et comme nous avions besoin de toi pour dire cer- « laines prières, et que la servante n'a pas su te trouver, (i Renauld a fait dire ces prières à son compagnon dans « rétage le plus élevé de la maison et lui et moi nous (( sommes entrés ici. Et pour ce que personne autre que la « mère de Tenfant ne peut assister à pareille cérémonie, « nous nous sommes enfermés pour qu'aucun étranger ne « vienne nous déranger; il a encore notre fils dans ses bras, « et je crois qu'il n'attend plus que son compagnon ait fini « de dire ses prières, pour que tout soit fait, car l'enfant « est déjà tout à fait revenu à lui. — »
« Le benêt, croyant tout cela, fut tellement saisi, à cause de l'affection qu'il avait pour son fils, qu'il ne lui vint pas à l'esprit que sa femme le trompait; mais, poussant un grand soupir, il dit : « — Je veux aller le voir. — » La dame dit : « — Non, n'y va pas ; lu gâterais ce qui a été fait ; « attends, je vais voir si tu peux y aller, et je t'appellerai — » Frère Renauld, qui avait tout entendu et s'était habillé en toute hâte, avait pris l'enfant dans ses bras, et les choses étant disposées à son gré, il appela : « — Eh I commèrc, « n'entends-jepas là-bas le compère? — » L'imbécile répondit : « — Oui, messire. — » « — Donc — dit le moine — venez « ici — » Le nigaud y alla; sur quoi, frère Renauld dit: « — (( Vous voyez votre fils sain et sauf par la grâce de Dieu ; il « y a un moment, j'ai cru que vous ne le verriez pas vivant « à vêpres ; vous ferez mettre une image de cire, de sa
« grandeur, en Thonneurde Dieu, detant la statue de messer « saint Ambroise, par les mérites duquel Dieu vous a fait c( cette grâce. — » L^enfant, voyant son père, courut à lui et lui fit fête, comme font les petits enfants, et le père, Payant pris dans ses bras, se mit à Tembrasser en pleurant, comme s41 venait de le retirer du tombeau, et à rendre grâce à son compère qui le lui avait guéri.
a Le compagnon de frère Renauld, qui avait appris à la jeune servante non pas un, mais au moins quatre Pater noster, et lui avait donné une petite bourse de soie blanche qu'il avait reçue lui-même d'une dame veuve. Tune de ses dévotes, entendant le niais de mari frapper à la porte, était venu tout doucement jusqu'à un endroit d'où il pouvait voir et entendre ce qui se passait ; voyant que tout s'était bien terminé, il descendit, et entra dans la chambre en disant : « — Frère « Renauld, j'ai dit en entier les quatre prières que vous « m'aviez ordonné de dire. — » A quoi frère Renauld dit : u — Mon frère, tu as bonne haleine, et tu as bien fait. « Pour moi, quand mon compère est arrivé, je n'en avais a encore dit que deux; mais Dieu, ayant en égard ta peine « et la mienne, nous a fait la grâce de guérir l'enfant. — » Sur ce, le brave mari fit venir du bon vin et des confetti, et en fit les honneurs au compère et à son compagnon qui en avaient meilleurbesoinque d'autre chose. Puis, étant sorti de la maison avec eux, il les recommanda à Dieu. Enfin, ayant fait faire sans retard l'image de cire, il la fit mettre avec les autres devant la statue de saint Ambroise, mais pas celui de Milan. — »
SEPTIÈHE JOXSRlSiE. 155
NOUVELLE lY
Tofaao laisse une nuit sa femme à la porte de sa maison. La dame voyant que les prières sont inutiles, fait semblant de se jeter dans un puits et y jette une grosse pierre. Tofimo sort de la maison et eour(*au puits ; pendant ce temps, sa femme rentre dans la maison, le ferme dehors et lui dit des injures par la fenêtre.
Le roi, dès qu'il comprit que la nouvelle d'EIisa était finie, 8e tourna sans plus attendre vers la Lauretta, lui montrant par là qu'il lui plaisait qu'elle dît la sienne; pour quoi, elle, sans hésiter, commença ainsi: « — 0 Amour, quelles et combien grandes sont tes forces I combien admirables sont ton jugement et ta prévoyance! quel philosophe, quel artiste aurait jamais pu ou pourrait montrer ces subterfuges, ces prévoyances, ces démonstrations que tu enseignes soudain à qui suit tes traces? Certes, toute autre science est tardive auprès de la tienne, ainsi qu'on peut très bien le voir par les ruses dont on vient de parler. A ces ruses, amoureuses dames, j'en ajouterai une employée par uqc femme toute simple, et telle que je ne sais pas quel autre qu'Amour aurait pu la lui enseigner.
« Il y avait donc autrefois à Ârezzo un homme riche qu'on nommait Tofano. On lui donna pour femme une très belle jeune ^e nommée Monna Ghita, dont sans savoir pourquoi il devint bientôt jaloux. La dame, s'en étant aperçu, en eut du dépit, et lui ayant plusieurs fois demandé la raison de sa jalousie sans qu'il sût lui en donner une, sinon de vagues et de mauvaises, il lui vint en l'esprit de le faire mourir du mal dont il avait peur sans motif. Ayant remarqué qu'un jeune homme, fort bien à son avis, la courtisait, elle commença par s'aboucher discrètement avec lui, et les choses étant allées
U6 LE DÉCAMiBOK.
entre eux si loin qu*il ne leur manquait plus que d*ajouter les actes aux paroles, la dame songea à trouver également un moyen pour en venir là. Elle avait déjà remarqué qu'un des défisiuts de son mari était d'aimer à boire ; non-seulement elle se mit à Ty encourager, mais elle Ty poussa adroitement le plus qu'elle put. Elle Ty habitua si bien que, aussi souvent qu'elle voulait, elle l'amenait à boire jusqu'à s'enivrer et quand elle le voyait tout à fait ivre, elle l'envoyait dormir; c'est ainsi qu'elle put se rencontrer une première fois avec son amant, et qu'elle continua à le voir ensuite à diverses reprises en toute sécurité.
« Elle prit tellement confiance dans l'ivresse de son mari, que non-seulement elle s'enhardit à mener son amant chez elle, mais qu'elle s'en allait parfois passer une grande partie de la nuit dans la maison de ce dernier, laquelle maison n'était pas très loin de la sienne. L'amoureuse dame continuant ce manège, il arriva que le malheureux mari vint à s'apercevoir que chaque fois qu'elle le poussait à boire, elle ne buvait jamais elle-même ; il soupçonna alors la vérité, c'est-àdire que sa femme l'enivrait pour pouvoir faire tout à son plaisir pendant qu'il était à dormir; et voulant, s'il était ainsi, en avoir la preuve, il fit un soir semblant, sans avoir bu de la journée, par ses actes et par ses paroles, d'être l'homme le plus ivre qui fût jamais. La dame le crut, et ne pensant pas qu'il fût besoin de le faire boire davantage, elle le fit promptement coucher. Cela fait, sdon son habitude, elle sortit et s'en alla chez son amant où die demeura jusqu'à minuit.
« Tofano, dès qu'il n'entendit plus sa femme, se leva, alla à la porte, la ferma en dedans et se mit à la fenêtre, afin de voir la dame quand elle reviendrait, et de lui faire bien comprendre 4|u'il s'était aperçu de sa conduite; là, il attendit jusqu'à ce
qu'elle revînt. La dame, étant revenue chez elle, et trouvant la porte fermée, fut très marrie, et essaya de Touvrir de force. Quand Tofano Teut laissée faire pendant quelque temps, il dit : « — Femme, tu te fatigues en vain, pour ce que tu ne « pourras point entrer céans. Va, retourne là d'où tu viens, « et sois assurée que tu ne reviendras jamais ici, jusqu'à ce « qu'en présence de tes parents et des voisins, je t'aie fait, « à ce sujet, l'honneur qui te convient. — » La dame se mit alors à le prier pour l'amour de Dieu qu'il voulût bien lui ouvrir, car elle ne venait point d'où il croyait, mais bien de veiller chez une sienne voisine, pour ce que les nuits étant longues, elle ne pouvait dormir tout le temps, ni veiller seule à la maison. Mais les prières ne servaient à rien, sa brute de mari étant résolu à faire connaître son déshonneur à tous les habitants d'Arezzo, alors que personne n'en savait rien.
« La dame, voyant qu'il était inutile de prier, eut recours aux menaces, et dit : « — Si tu ne m'ouvres pas, je te ferai l'homme le plus malheureux qui soit en vie. — )> A quoi Tofano répondit : « — Et que peux-tu me faire ? — » La dame, dont Amour avait déjà aiguisé l'esprit de ses conseils, répondit : « — Plutôt que de souffrir la honte que tu veux « me (aire bien à tort, je me jetterai dans ce puits qui est « là ; et quand ensuite on m'y trouvera morte, il n'est per- « sonne qui ne croira que c'est toi qui m'y aura jetée, étant c( ivre; alors il te faudra fuir, abandonner tout ce que tu as « et t'exiler, ou bien on te coupera la tête comme à mon as- « sassin, ce que tu auras véritablement été. — » Ces paroles ne firent en rien démordre Tofano de sa sotte résolution ; pour quoi, la dame dit : « — Or ça, je ne puis supporter « plus longtemps ce traitement de ta part ; Dieu te parce donne; tu feras prendre ma quenouille que je laisse ici. — ' » Et cela dit, comme la nuit était tellement obscure qu'à peine II. 14
1S8 LE BéCAMÉBON.
on eût pu se Toir dans la rue, la dame alla vers le puits, prit une grosse pierre qui était à côté, et criant : Dieu te pardonne! elle la laissa tomber dans le puits.
« La pierre, en entrant dans Peau, lit un grand bruit; ce qu'entendant Tofano, il crut qu'elle s'était réellement jetée dans le puits; pour quoi, ayant pris le seau et la corde, il sortit précipitamment de la maison pour aller à son secours, et courut au puits. La dame, qui s'était cachée tout contre la porte de la maison, dès qu'elle yit son mari courir Ters le puits, rentra vivement et se fermant en dedans, elle alla à la fenêtre et se mit à dire: « — Il faut mettre de l'eau dans « son vin quand on le boit, mais non après, et surtout la <i nuit. — » Tofano, l'entendant, comprit qu'il était joué; il revint vers la porte, mais ne pouvant entrer, il se mit à dire à sa femme de lui ouvrir. Mais elle, après l'avoir laissé un instant se morfondre, comme il l'avait fait pour die, se mit à lui crier: « — • A la croix de Dieu, fastidieux ivrogne, « tu n'entreras point cette nuit ; je ne puis plus supporter « ta conduite; il faut que je montre à tous qui tu es, et à « quelle heure de la nuit tu rentres à la maison. — » De son côté, Tofano, irrité, se mit à lui dire des injures et à crier ; sur quoi, les voisins, entendant tout ce bruit, se levèrent et tous, hommes et femmes, se mirent aux fenêtres et demandèrent ce qu'il y avait. La dame se mit à dire en pleurant: « — C'est ce malheureux homme qui me revient ivre le « soir à la maison, et qui, après s'être endormi dans les tar (( vernes, rentre ensuite à une heure pareille. Je l'ai long- « temps supporté, bien que cela ne me plût pas, mais ne « pouvant plus le souffrir, j'ai voulu lui faire cette honte de « le fermer dehors pour voir s'il se corrigera. — » D'un autre cêté, cette brute de Tofano disait comment la chose s'était passée et proférait de grosses menaces. La dame disait
SEPTIEME JOUBlirÉE. 159
à ses voisins : « — Or, voyez quel homme c'est I que diriez- « vous si j'étais dans la rue, comme il y est, et qu'il fut dans « la maison, comme j'y suis ? Sur ma foi en Dieu, je ne puis « croire que vous pensiez qu'il dise la vérité. A cela, vous « pouvez bien juger de son état. Il dit précisément que j'ai « &it ce que je crois qu'il a fait lui-même. Il a cru m'effirayer « en feignant de se jeter dans je ne sais plus quel puits ; « mais plût à Dieu qu'il s'y fût vraiment jeté et qu'il s'y fût « noyé; il aurait ainsi mis un peu d'eau dans le vin qu'il a « bu en trop grande quantité. — »
« Les voisins, hommes et femmes, se mirent tous à blâmer Tofano, à lui donner tort et à l'apostropher sur ce qu'il disait contre sa femme ; enfin, de voisin en voisin, la rumeur devint si grande, qu'elle parvint jusqu'aux parents de la dame. Ceux-ci étant accourus, et ayant entendu l'histoire de la bouche d'un voisin ou d'un autre, empoignèrent Tofano, et ils lui donnèrent tant de coups, qu'ils le laissèrent tout rompu. Puis, étant entrés dans la maison, ils prirent ce qui appartenait à la dame et s'en retournèrent avec elle chez eux, menaçant Tofano d'un traitement pire. Tofano se voyant en méchante situation, et comprenant où sa jalousie l'avait conduit, pour ce qu'il voulait toute sorte de bien à sa femme, pria quelques amis de s'interposer et fit tant qu'il obtint la paix et ramena la dame chez lui, lui promettant de ne plus jamais être jaloux ; en outre, il lui donna licence de faire selon son bon plaisir, mais de façon qu'il ne s'aperçût de rien. Ainsi, comme un fou, il fit la paix après avoir reçu le dommage. Et vive Amour, et meure la guerre et toute la boutique I — »
S60 LE DiOAMiBOK.
NOUVELLE V
Un mari jaloux se déguise eu prêtre et confesse sa femme. Celle-ci lui fait croire qu'elle aime un prêtre, lequel Tient la trouver toutes les nuits. Pendant que le jaloux fait le guet pour surprendre le prêtre» la dame fait venir par les toitt un sien amant et se divertit avec lui.
La Lauretta avait terminé son récit, et chacun ayant fort loué la dame, disant qu*elle avait bien fait et comme le méritait son méchant mari, le roi, pour ne point perdre de temps, se tourna vers la Fiammetta et lui oitLonna gracieusement de dire une nouvelle ; pour quoi celle-ci commença de la sorte : « — Très nobles dames, la précédent^ nouvelle m'amène à vous parler aussi d'un jaloux, car j'estime que ce que les femmes font à leurs maris, surtout quand ceux-ci sont jaloux sans motif, est bien fait. Et si les faiseurs de lois avaient bien pesé toute chose, je pense qu'en ceci ils n'auraient pas plus prononcé de peine contre les femmes, qu'ils n'en ont prononcé contre celui qui en frappe un autre pour se défendre, pour ce que les jaloux sèment de pièges la vie des jeunes femmes et poursuivent ardemment leur mort. Pour elles, renfermées toute la semaine, et livrées aux occupations de la famille et de la maison, elles désirent, comme tout le monde, avoir les jours de fête quelque soulagement et quelque repos, pouvoir prendre quelques ébats, comme en prennent les laboureurs des champs, les ouvriers de la ville et les régisseurs des cours, comme fit Dieu luimême, qui, le septième jour, se reposa de toutes ses fatigues, et comme enfin le veulent les lois divines et humaines qui, en l'honneur de Dieu et pour le bien commun de tous, ont fait une distinction entre les jours de travail et les jours de
SEPTIÈME JOUBKÉE. tSl
repos. A quoi les jaloux ne veulent même pas consentir; au contraire, ces jours-là, où tout .le monde est joyeux, ils tiennent leurs femmes plus serrées, plus recluses et les rendent plus misérables et plus à plaindre. Dans quel ennui se consument les malheureuses, celles-là seules le savent qui Tout éprouvé. Pour quoi, je conclus que ce qu'une femme fait à son mari injustement jaloux, doit être non point blâmé mais approuvé.
(( Donc, il y eut à Arimino un marchand, riche de domaines et d'argent comptant, qui avait pour femme une fort belle dame dont il devint jaloux outre mesure. Il n'avait pas en cela d'autre motif que celui-ci : l'aimant beaucoup et la tenant pour belle, et reconnaissant qu'elle mettait tous ses soins à Jui complaire, il pensait que tous les hommes devaient l'aimer, que tous devaient la trouver belle, et qu'elle devait s'efiorcer de plaire aux autres comme à lui, raisonnement d'homme mauvais et de peu de sens. Étant jaloux de la sorte, il en prenait une telle garde et la tenait si strictement, que bien des gens condamnés à la peine capitale ne sont point gardés en prison avec de telles précautions. La dame, bien loin de pouvoir aller aux noces, aux fêtes ou même à l'église, loin de pouvoir mettre un pied hors de chez elle, n'osait point paraître à la fenêtre, ni regarder hors de la maison, pour quelque motif que ce fût; aussi, sa vie était fort malheureuse, et elle supportait d'autant plus impatiemment cet ennui,|qu'elle ne se sentait coupable en rien. Pourquoi, voyant que son mari lui faisait à tort injure, elle s'avisa, pour sa propre consolation, de chercher s'il n'y aurait pas moyen que cette injure lui fût faite à bon droit. Et comme elle ne pouvait pas se mettre à la fenêtre, et qu'ainsi elle n'avait aucun moyen de pouvoir se mcmtrer contente de l'amour de quelqu'un qui aurait pu la remarquer en passant dans sa rue,
162 LE DÉOAMÉBOK.
sachant en outre que dans la maison attenante à la sienne demeurait un jeune homme beau et aimable, elle pensa que s'il existait quelque trou dans le mur qui séparait les deux maisons, elle pourrait voir ce jeune homme, de façon à lui donner son amour, s'il voulait l'accepter ; puis, s'il y avait moyen de se voir, qu'elle pourrait se rencontrer quelquefois avec lui et, de la sorte, se distraire de son ennuyeuse vie, jusqu'à ce que le diable fût sorti du ventre de son mari. En furetant tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, quand le mari n'y était pas, elle s'aperçut, à force d'examiner le mur, que ce mur était par hasard, dans une de ses parties les plus cachées, légèrement entrouvert par une fente. Pour quoi, ayant regardé par cette fente, bien qu'elle pût mal discerner ce qu'il y avait de l'autre côté, elle comprit néanmoins que c'était une chambre, et elle se dit à part soi : Si c'était la chambre de Filippo — c'est-à-dire du jeune homme son voisin — la moitié de ma besogne serait faite. En conséquence, elle fit secrètement guetter par sa servante qui s'intéressait à elle, et elle s'assura qu'en effet le jeune homme couchait seul dans sa chambre. Pour quoi elle allait souvent regarder par la fente, et quand elle savait que le jeune homme était dans sa chambre, elle faisait tomber par l'échancrure de petites pierres, et autres broutilles semblables, si bien qu'un jour le jeune homme s'étant approché pour voir ce que c'était, elle l'appela doucement. Le voisin, reconnaissant sa voix, lui répondit ; sur quoi, elle, profitant du moment, lui ouvrit en peu de mots toute son âme. Enchanté de l'aventure, le jeune homme fit de son côté si bien qu'il agrandit l'ouverture, de façon toutefois que personne ne pût s'en apercevoir. Là, ils purent à diverses reprises se parler et se toucher la main, mais il leur était impossible de pousser plus avant à cause de l'extrême vigilance du jaloux.
SEPTIÈME JOUBKiE. 16S
(( Sur ces entrefaites, les fêtes de Noël approchant, la dame dit à son mari que, s'il y consentait, elle désirait aller à réglise le matin de la fîte pour se confesser et communier, comme font tous les chrétiens. A quoi le jaloux dit : a — Et « quels péchés as-tu faits, que tu veux te confesser? — » La dame dit : « — Gomment! crois-tu que je sois une sainte « parce que tu me tiens enfermée? Tu sais bien que j'ai « commis des péchés, tout comme les autres personnes qui « ment ici ; mais je ne veux pas te les dire, car tu n'es point (f prêtre. — » Le jaloux conçut du soupçon de ces paroles, et voulant savoir quels péchés elle avait commis, il songea à trouver un moyen pour parvenir à ses fins. Il répondit à sa femme qu'il y consentait, mais qu'il ne voulait pas qu'elle allât à une autre église qu'à leur chapelle; qu'il entendait qu'elle y allât pendant la matinée et qu'elle se confessât à leur chapelain, ou à un prêtre que le chapelain lui indiquerait et non à un autre, puis qu'elle revînt sur le champ i la maison. Il sembla à la dame qu'elle comprenait à demi ; mais sans plus rien dire, elle répondit qu'elle ferait ainsi.
(( Le jour de la fête venu, la dame se leva dès l'aurore, et s'étant apprêtée, elle s'en alla à l'église qui lui avait été assignée par son mari. De son côté notre jaloux s'étant levé, s'en alla à la même église où il arriva avant elle. Gomme il s'était déjà concerté avec le chapelain pour ce qu'il voulait faire, il endossa à la hâte une robe de prêtre avec un grand capuchon qui lui couvrait les oreilles, comme nous voyons les prêtres en porter, et le ramenant le plus en avant qu'il put, il alla s'asseoir dans le chœur. La dame, arrivée à l'éf^se, fit demander le chapelain ; celui-ci vint, et apprenant de la dame qu'elle voulait se confesser, il dit qu'il ne pouvait pas l'entendre, mais qu'il allait l'adresser à un de ses confrères, et s'étant retiré il alla trouver le jaloux en sa maie
164 LE BiCAMÉBOK.
heure. Celui-ci vint aussitôt en dissimulant de son mieux ; mais bien qu'il ne fit pas encore grand jour et qu*il se fut mis fort avant le capuchon sur les yeux, il ne sut pas telle^ ment se cacher, qu'il ne fut promptement reconnu par la dame, laquelle, le voyant se dit à part soi : « — loué soit Dieu 1 « le voici de jaloux devenu prêtre! mais laissons faire; je lui « ferai trouver ce qu'il va chercher. — » Ayant donc fait semblant de ne pas le reconnaître, elle s'agenouilla à ses pieds. Messire le jaloux s'était mis de petits cailloux dans la bouche, afin de s'embarrasser la voix, de façon qu'elle ne pût pas être reconnue par sa femme, estimant qu'en tout le reste il était assez bien déguisé pour qu'elle ne devinât point que c'était lui.
« Or, ayant commencé sa confession, la dame, entre autres choses qu'elle lui dit, lui déclara qu'elle était mariée et que cependant elle était amoureuse d'un prêtre qui venait toutes les nuits coucher avec elle. Quand le jaloux entendit cela, il lui sembla qu'on lui donnait un coup de couteau dans le cœur; et n'eût été le désir qui l'étreignait d'en savoir davantage, il aurait renoncé à continuer la confession et s'en serait allé. Faisant donc ferme contenance il demanda à la dame : « — Et comment cela se peut-il? Votre mari ne « couche-t-il pas avec vous? — » La dame répondit : « — Messire, oui. — » « — Donc— dit le jaloux — com- « ment le prêtre peut-il y coucher aussi? — » « Messire — (( dit la dame — je ne sais comment le prêtre s'y prend, « mais il n'y a point à la maison de porte si bien fermée « qu'elle ne s'ouvre dès qu'il y touche; et il m'a dit que, « quand il est arrivé à la porte de ma chambre, avant de (c l'ouvrir il prononce certaines paroles qui font qu'inconti- « nent mon mari s'endort; alors, il ouvre la porte, entre et « se couche près de moi, et cela ne manque jamais. — » Le
8EPTIÂMB JOUBNiE. 16&
jaloux dit alors : « — Madame, cela est très mal, et il faut « que TOUS cessiez tout à fait. — » A quoi la dame dit : « — Messire, je ne crois pas pouvoir jamais faire comme « vous dites, pour ce que je Faime trop. — » « — Alors — (c dit le jaloux — je ne pourrai vous donner Tabsolution. — » Aquoi la dame dit : « — J'en suis fâchée ; je ne suis pas venue « ici pour vous dire des mensonges ; si je croyais pouvoir le « faire, je vous le dirais. — » Le jaloux dit alors : « — En « vérité, madame, j'ai pitié de vous, car je vois qu'en cette « circonstance vous perdez votre âme; mais moi, pour vous ce rendre service, je veux prendre peine à faire spécialement « mes prières à Dieu en votre nom; peut-être vous aideront- (( elles. Je vous enverrai aussi quelquefois un mien petit « derc, à qui vous direz si elles vous ont servi ou non ; et « si elles vous ont été utiles, nous verrons à faire mieux.—» A quoi la dame dit : « — Messire, gardez-vous de m'envoyer « personne chez moi, car si mon mari le savait, il est si fort « jaloux que rien au monde ne lui ôterait de la tête qu'on (c vient dans une mauvaise intention, et de toute l'année je « n'aurais pas un moment de tranquillité avec lui. — » A quoi le jaloux dit : « — Madame, ne vous mettez pas en « peine de cela, car je m'arrangerai certainement de façon « que vous n'aurez jamais de reproche de lui à ce sujet. — » La dame dit alors : « — Si cela vous encourage à le faire, « j'y consens. — » Et la confession finie et la pénitence donnée, elle se leva et alla entendre la messe.
« Le jaloux soufflant de fureur en sa maie aventure, alla dépouiller ses habits de prêtre et retourna chez lui, brûlant de surprendre ensemble le prêtre et sa femme, et disposé à faire un mauvais parti à l'un et à l'autre. La dame revenue de l'église, vit bien, à l'air de son mari, qu'elle lui avait donné la maie Pâques; mais lui, s'eiforçait de son mieux
166 LE BÉOAHÉBOK.
à cadier ce qu'il avait fait et ce qu'il croyait savoir. S'étant décidé à guetter la nuit suivante derrière la porte de la rue, et à attendre pour voir si le prêtre viendrait, il dît à la dame : « — Il faut que ce soir j'aille souper et coucher au (( dehors ; pour ce, tu fermeras bien la porte de la rue, celle « du milieu de Tescalier et celle de ta chambre, et quand « bon te semblera, tu te mettras au lit. — » La dame répondit : « — A la bonne heure. — » Puis, aussitôt qu'elle en eut le loisir, elle alla au trou et fit le signal accoutumé; sur quoi, l'ayant entendu, Filippo accourut aussitôt. La dame lui dit ce qu'elle avait fait dans la matinée et ce que son mari lui avait dit après avoir déjeuné; puis elle sgouta : « — Je suis certaine qu'il ne sortira point de la maison, « mais qu'il se mettra aux aguets près de la porte; pour ce, « trouve un moyen de venir cette nuit par le toit, de façon « que nous puissions nous trouver ensemble. — » Le jeune « homme, très content de cela, dit : « — Madame, laissez- « moi faire. — »
<^ La nuit venue, le jaloux alla se cacher tout armé et sans bruit dans une chambre basse. Quant à la dame, après avoir fait fermer toutes les portes et principalement celle du milieu de l'escalier, afin que le jaloux ne pût monter la déranger, elle fit, quand le moment lui sembla venu, entrer le jeune homme par un chemin fort secret, et tous deux allèrent au lit où ils se donnèrent l'un à l'autre plaisir et bon temps ; le jour venu, le jeune homme s'en retourna chez lui. Le jaloux, de fort méchante humeur et n'ayant pas soupe, mourant de froid, se tint quasi toute la nuit en armes près de la porte, attendant que le prêtre vînt; enfin, à l'approche du jour, ne pouvant plus veiller, il s'endormit dans la chambre basse. Vers la troisième heure il se leva, et la porte de la maison étant déjà ouverte, il fit semblant de revenir du
SEPTIÈME JOUBITEE. 167
dehors, monta dans sa chambre et déjeuna. Quelques instants après, ayant fait venir un jeune garçon, comme si c'était le petit clerc du prêtre qui avait confessé la dame, il renvoya vers celle-ci pour lui demander si celui qu'elle savait était venu. La dame qui connaissait fort bien le messager^ répondit qu'il n'était pas venu cette nuit, et que s'il continuait ainsi, elle pourrait se l'ôter de l'esprit, bien qu'elle ne le désirât point.
« Maintenant, que vous dirai-je? Le jaloux passa plusieurs nuits à guetter le prêtre à la porte, et la dame à se donner du bon temps avec son amant. A la fin, le jaloux, ne pouvant se contenir davantage, demanda d'un air courroucé à k dame ce qu'elle avait dit au prêtre le matin qu'elle s'était confessée. La dame répondit qu'elle ne voulait pas le lui dire, pour ce que ce n'était chose honnête ni convenable. A quoi le jaloux dit : « — Mauvaise fnnme, en dépit de toi « je sais ce que tu lui as dit ; et il faut en fin de compte « que je sache quel est le prêtre dont tu t^es si fort amou- « rachée et qui, grâce à ses enchantements, couche avec toi « toutes les nuits, sinon, je te saignerai les veines. — » La dame dit qu'il n'était point vrai qu'elle fût amoureuse d'un prêtre. « — Gomment I — dit le jaloux — n'as-tu pas dit « ainsi et ainsi au prêtre qui t'a confessée ? — » La dame dit : « — Il ne te l'a point redit, mais si tu avais été présent, tu « ne le saurais pas mieux. Eh bien I oui, je le lui ai dit. — - » « — Donc — dit le jaloux — dis-moi quel est ce prêtre et « promptement. — » La dame se mit à sourire et dit : « — Je me réjouis fort quand un homme sage se laisse mener « par une femme simple comme on mène un mouton à la « boucherie par les cornes, ce qui ne veut pas dire que tu « sois sage, ni que tu l'aies été depuis le jour où tu as laissé « entrer dans ton cœur le mauvais esprit de la jalousie sans
108 LE DiCAMiBON.
« savoir pourquoi ; aussi, plus tu es béte et sot, moins je « dois être glorieuse de ma ruse. Grois-tu, ô mon mari, que je « sois aveugle des yeux de la tête, comme tu Tes, toi, des yeux (( de Tesprit? Certes, non ; au premier coup d'œil, j'ai re- « connu le prêtre qui m'a confessée, et j'ai parfaitement vu « que c'était toi ; mais je me mis en tête de te donner ce « que tu venais chercher, et je te l'ai donné. Mais, si tu « avais été sage comme il te semble, tu n'aurais pas essayé « de savoir par ce moyen les secrets de ton excellente « femme, et, sans prendre un vain soupçon, tu aurais vu « que ce qu'elle te confessait était vrai, sans qu'elle eût « pour cela commis la moindre faute. Je t'ai dit que j'ai- (c mais un prêtre : ne t'étais-tu pas, toi que j'ai grand tort « d'aimer, déguisé en prêtre ? je t'ai dit qu'il n'y avait pas « de porte à la maison qu'on pût tenir fermée quand il vou- « lait coucher avec moi : et quelle porte te fut jamais tenue « fermée à la maison, quand tu as voulu venir me trouver « où j'étais? Je t'aidit que le prêtre couchait toutes les nuits « avec moi : et quand donc n'as-tu pas couché avec moi ? a Et toutes les fois que tu m'as envoyé ton petit clerc, tu « sais bien que tu n'avais pas couché avec moi ; aussi je te « faisais répondre que le prêtre n'était pas venu. Quel étour- « neau, si ce n'est toi qui t'es laissé aveugler par la jalou- « sie, n'aurait compris ces choses? Et tu es resté à la maice son, la nuit, à faire le guet à la porte, et tu as êtn m'avoir « persuadée que tu étais allé souper et coucher ailleurs I « Ravise-toi désormais et redeviens l'homme que tu étais « d'habitude ; ne te fais pas jouer par qui connaît toutes tes K façons d'agir, comme je les connais, et renonce à cette « garde solennelle que tu fais, car je jure Dieu que si l'en- « vie me venait de te faire porter les cornes, quand même « tu aurais cent yeux au lieu des deux que tu as, je me
SEPTIÈME JOUBKÈE. 169
« fends forte de faire à mon plaisir sans que tu t'en aperce çusses. — »
« Le méchant jaloux , qui s'imaginait avoir fort adroitement appris le secret de la dame, entendant ces paroles, comprit qu'il avait été joué ; sans plus rien répondre, il la tint pour bonne et sage ; et il dépouilla toute jalousie, alors qu'elle lui aurait été le plus nécessaire, de même qu'il s'en était affublé quand il n'en avait nul besoin. Pourquoi, la dame avisée, ayant quasi pleine licence pour ses ébats, sans plus faire venir son amant par-dessus le toit comme font les chattes, le fit entrer tout simplement par la porte, prenant ses précautions, et, menant vie joyeuse, se donna souvent par la suite du bon temps avec lui. — »
NOUVELLE VI
Madame Isabetta, se trouvant chez elle avec son amant Leonetto, reçoit la TÎsite de meiser Lambertuceio qui l'aime. Son mari étant survenn rar ees entrefaites, la dame fait sortir de chex elle messer Lambertuceio avec un couteau à la main, comme s'il était à la poursuite de Leonetto qu'elle fait ensuite reconduire par son mari.
La nouvelle de la Fiammetta avait merveilleusement plu à tous, chacun affirmant que la dame avait fort bien fait et comme le méritait un homme si bestial ; mais quand la nouvelle fut finie, le roi ordonna à Pampinea de poursuivre. Celle-ci commença et dit : « — Us sont nombreux, ceux qui, parlant sottement, disent qu'Amour enlève aux gens tout bon sens et fait perdre la mémoire à quiconque aime. Gela me semble une sotte opinion ; les nouvelles déjà racontées l'ont bien démontré, et j'entends le démontrer encore.