Livre-le moi lié de tes liens
Si tu ne veux pas faire cela, dénoue au moins Les liens noués par l’espérance.
Hélas ! je te prie, Seigneur, de le vouloir.
Si tu le fais, j'emporte encore la certitude
De redevenir belle, comme j'avais coutume de l'être, Et, le chagrin étant oublié,
De me parer encore de fleurs blanches et vermeilles.
Quand Élisa eut terminé sa canzone en poussant un pitoyable soupir, bien que tous eussent été étonnés de telles paroles, personne néanmoins ne put deviner le motif qui lui faisait chanter de pareilles plaintes. Mais le roi, qui était de bonne humeur, ayant fait appeler Tindaro, lui ordonna de tirer sa cornemuse, au son de laquelle il fit organiser force danses. Puis, une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, il dit à chacun d'aller dormir.
Le sixième journée du DÉCAMÉRON finie, commence la septième, dans laquelle, sous le gouvernement de Dioneo, on devise des tromperies que les femmes, poussées par l’amour ou en vue de leur propre salut, ont faites à leurs maris, que ceux-ci s’en soient aperçus ou non.
Toutes les étoiles avaient déjà disparu du côté de l’Orient, excepté celle que nous appelons Lucifer et qui brillait encore au milieu de l'aurore blanchissante, quand le sénéchal s’étant levé, s’en alla avec un nombreux bagage à la Vallée des Dames pour y disposer tout selon l’ordre qu'il en avait reçu de son maître. Après son départ, le roi ne tarda guère à se lever, réveillé qu’il avait été par le bruit des chargeurs et des bêtes de somme, et une fois levé, il fit également lever les dames et les jeunes gens. Les rayons du soleil pointaient à peine, quand tous se mirent en chemin, et il leur semblait que jamais les rossignols et les autres oiseaux n’avaient chanté si joyeusement qu'en cette matinée. Accompagnés par ces chants ils allèrent jusqu’à la Vallée des Dames, où ils furent accueillis par une multitude encore plus grande d'oiseaux qui leur parurent se réjouir de leur arrivée. Là, ils firent le tour
de la vallée, l’examinant de nouveau dans tous ses détails, et elle leur parut d'autant plus belle que la veille, que l’heure du jour était plus conforme à sa beauté. Quand ils eurent rompu le jeûne avec de bons vins et des confetti, pour ne pas être en reste avec les oiseaux, ils se mirent à chanter, éveillant les échos de la vallée qui redisaient après eux les mêmes chansons auxquelles tous les oiseaux, comme s’ils ne voulaient pas être vaincus, mêlaient de nouveaux et de doux accents. L'heure de manger venue et les tables ayant été mises sous des lauriers touffus et les autres beaux arbres voisins du lac, ils allèrent s’y asseoir, selon qu'il plut au roi, et, tout en mangeant, ils voyaient les poissons nager par bandes nombreuses dans le lac, ce qui leur donnait parfois occasion de deviser tout aussi bien que de regarder. Le diner fini, et les victuailles et les tables enlevées, ils se remirent à chanter, plus joyeux qu'auparavant. Puis, des lits ayant été disposés en plusieurs endroits de la vallée par le discret sénéchal qui les avait fait entourer de serges de France et fermer de rideaux, ceux à qui cela plut, purent aller dormir avec la permission du roi; ceux qui ne voulurent pas dormir purent se livrer selon leur fantaisie aux autres passe-temps d'usage. Mais quand eut sonné l’heure où tous devaient être debout, et où l'on devait se réunir pour conter des nouvelles, le roi ayant fait étendre des tapis sur l'herbe, non loin de l'endroit où l’on avait mangé, ils s’assirent près du lac et le roi ordonna à Emilia de commencer. Celle-ci se mit à dire en souriant d’un air Joyeux :
NOUVELLE I
Gianni Lotteringhi entend frapper la nuit à sa porte et réveille sa femme. Celle-ci lui fait croire que c’est un fantôme. Tous deux vont le conjurer avec une prière, et le bruit cesse.
« — Mon seigneur, il m'aurait été très agréable, si pourtant cela vous avait plu, qu’une autre eût entamé une aussi belle matière que celle sur laquelle nous devons parler ; mais puisqu'il vous agrée que je rassure en cela toutes nos compagnes, je le ferai volontiers. Je m'’ingénierai donc, très chères dames, à vous dire chose qui puisse vous être utile dans l’avenir, pour ce que si les autres sont aussi peureuses que moi, surtout quand il s’agit de fantômes que nous craignons toutes également — quoique, Dieu le sait, j'ignore ce que c’est et que je n’aie jamais trouvé personne qui le sût— vous pouvez, en retenant bien ma nouvelle, apprendre une sainte et bonne oraison très efficace pour chasser les fantômes quand ils viendront vers vous.
« Il y eut autrefois à Florence, dans la rue San Brancazio, un cardeur de laine nommé Gianni Lotteringhi, homme plus heureux en son art que sage dans les autres choses, car, bien qu'il fût simple d'esprit, il avait éte à plusieurs reprises fait chef des chantres de Santa Maria Novella, ce qui l’obligeait à recevoir chez lui leurs assemblées et à d’autres charges de ce genre, dont il était très fier. Et cela lui arrivait parce qu’étant à son aise, il donnait de bons repas à ses confrères. Ceuxci qui en tiraient souvent qui des chausses, qui une cape, qui un scapulaire, lui apprenaient de bonnes oraisons, et lui donnaient le Pater-Noster en langue vulgaire, la complainte de
saint Alexis, les lamentations de saint Bernard, l’hymne de madame Mathilde, et autres balivernes qu'il tenait pour très précieuses et qu’il conservait avec grand soin pour le salut de son âme.
« Or, ce Gianni Lotteringhi avait pour femme une très belle et charmante dame, nommée Monna Tessa, fille de Mannuccio da la Cuculia, sage et fort avisée. Cette dame, connaissant la simplicité de son mari, et s'étant amourachée de Federigo di Neri Pegolotti, beau et fringant jeune homme dont elle était également aimée, s’arrangea avec sa servante pour que Federigo vint lui parler dans une fort belle maison de plaisance que le susdit Gianni avait à Camerata, et où elle résidait pendant tout l’été, tandis que Gianni n’y venait que rarement souper et coucher, après quoi il s’en retournait le lendemain matin à sa boutique et le plus souvent à ses chantres. Federigo, qui désirait ardemment cela, ne manqua point d’y aller au jour qui lui avait été désigné, et Gianni n’y venant point ce soir là, il soupa et coucha tout à son aise et àson grand plaisir avec la dame; quant à celle-ci, pendant qu'il la tenait la nuit dans ses bras, elle lui apprit bien six des oraisons de son mari. Mais comme elle n’entendait pas que ce rendez-vous füt le dernier, ayant été le premier, ils convinrent ensemble du moyen suivant afin que la servante n’eût pas besoin d'aller chaque fois le prévenir: chaque jour, en allant à une maison de campagne qu’il avait un peu plus haut, ou quand il en reviendrait, il jetterait un coup d'œil dans une vigne qui se trouvait à côté de la maison de la dame et où il verrait une tête d'âne posée sur un des échalas de cette vigne ; quand il verrait la tête le museau tourné vers Florence, il pourrait en toute sécurité et sans crainte venir la trouver le soir à la nuit, et s’il ne trouvait pas la porte ouverte, il n'aurait qu'à frapper doucement trois coups et la porte s'ou-
vrirait ; et quand il verrait la tête le museau tourné vers Fiesole il ne devrait pas venir, pour ce que Gianni y serait.
« Procédant de cette façon, ils eurent plusieurs rendez-vous. Mais un jour que Federigo devait souper avec Monna Tessa, et que celle-ci avait fait cuire deux gros chapons, il advint que Gianni, qu’on n'’attendait point, arriva et fort tard; de quoi la dame fut très fâchée ; aussi, son mari et elle soupèrent d’un peu de viande salée qu'elle avait fait bouillir à part ; quant aux deux chapons, elle les fit mettre par sa servante dans une nappe blanche, et porter, avec plusieurs œufs frais et un flacon de bon vin, dans son jardin où l’on pouvait aller sans passer par la maison et où elle avait l'habitude de souper quelquefois avec Federigo. Elle recommanda à la servante de poser toutes ces choses au pied d’un pêcher qui était au coin d’un pré. La précipitation fut si grande, qu’elle ne se souvint pas de dire à la servante d'attendre jusqu’à ce que Federigo arrivât, et de lui dire que Gianni y était, et qu'il eût à emporter ce qui était dans le jardin.
« Sur ces entrefaites, la dame et Gianni étant allés au lit, ainsi que la servante, Federigo ne tarda guère à venir, et frappa doucement un coup à la porte, laquelle était si voisine de la chambre que Gianni l’entendit aussitôt ; la dame l’entendit de son côté, mais pour que Gianni n’eüt aucun soupçon sur elle, elle fit semblant de dormir. Mais après avoir attendu uninstant, Federigo frappa un second coup ; de quoi Gianni s’étonnant, il poussa la dame du coudeet dit: «—.Tessa, « entends-tu comme moi? Il semble qu'on frappe à notre « porte. — » La dame, qui l'avait mieux entendu que lui, fit semblant de s’éveiller et dit : « — Que dis-tu ? Qu’est- « ce? — » « — Je dis — reprit Gianni — qu'il semble qu'on « frappe à notre porte. — » La dame dit: « — On frappe? « Hélas! mon cher Gianni, ne sais-tu donc pas ce que
« c’est ? c’est le fantôme, grâce auquel j'ai eu ces nuits passées « la plus grande peur qui s’est jamais vue, de sorte que, « quand je l’entendais, je mettais ma tête sous les couver- « tures, et je n'osais pas la retirer avant que le jour fût re- . « venu.— » Gianni dit alors :« — Va, femme, n’aie pas peur; « si c’est cela, je n’aurai qu’à dire le Ze Lucis et la /nteme- « rata et d’autres bonnes oraisons de ce genre, quand nous « irons au lit, et à faire à chaque coin du lit le signe de la « croix au nom du Père? du Fils et du Saint-Esprit, pour que « nous n’ayions rien à craindre, car le fantôme, quelque « puissance qu’il ait, ne pourra nous nuire. — »
« La dame, craignant que Federigo ne la soupconnât et ne se fâchât contre elle, résolut de se lever et de lui faire comprendre que Gianni y était; c'est pourquoi elle dit à son mari: « —— Bien, bien ! tu dis de belles paroles, toi; pour « moi, je ne me croirai pas en sûreté, ni sauve, tant que « nous ne l’aurons pas conjuré pendant que tu es là. — » Gianni dit : « — Et comment le conjure-t-on ? — « La dame dit: « — Je sais bien le conjurer, car l’autre jour, quand j'al- « lai au pardon, à Fiesole, une de ces recluses qui sont « bien, mon cher Gianni, la chose la plus sainte qu’au nom « de Dieu je puisse te dire, me voyant si peureuse, m’apprit « une bonne et sainte oraison et me dit qu'elle l'avait éprou- « vée plusieurs fois avant d’être recluse, et qu’elle lui avait « toujours réussi. Mais Dieu sait que je n'aurais jamais osé « aller l'essayer seule ; mais maintenant que tu es ici, je veux « que nous allions conjurer le fantôme. — » Gianni dit que cela lui plaisait fort ; sur quoi, s'étant levés, ils allèrent tous deux doucement jusqu’à la porte, au dehors de laquelle Federigo, déjà soupçonneux, attendait. Arrivés là, la dame dit à Gianni: « — Tu cracheras, quand jete le dirai. — » Gianni dit: « — Bon! — » et la dame, commençant l'orai-
son, dit : « — Fantôme, fantôme, qui vas de nuit, tu es venu « ici la queue levée et tu t’en retourneras la queue levée. Vas « dans le jardin, tu trouveras, au pied du gros pêcher, deux « chapons cuits et cent œufs de ma poule; mets les lèvres « au flacon et va-t-en, et ne nous fais pas de mal, à moi et « à mon mari Gianni. — » Après quoi, elle dit à son mari : « — Crache, Gianni. — » Et Gianni cracha.
« Federigo, qui était en dehors, et qui entendait tout cela, avait déjà chassé tout soupçon, et‘malgré sa mauvaise humeur, il avait si grande envie de rire, qu'il en crevait et disait tout bas, quand Gianni crachait : « — Crache tes « dents ! — » Quand la dame eut conjuré trois fois le fantôme de cette manière, elle retourna au lit avec son mari. Federigo, qui s'attendait à souper avec elle, et qui par conséquent n'avait pas soupé, comprit fort bien le sens de l'oraison : il s'en alla au jardin, et ayant trouvé, au pied du gros pêcher, les deux chapons, le vin et les œufs, 1l les porta chez lui, où il soupa tout à son aise. S’étant ensuite plusieurs autres fois trouvé avec la dame, il rit beaucoup avec elle de sa façon de conjurer les fantômes.
* «Il est vrai que d’aucuns disent que la dame avait bien tourné la tête d'âne du côté de Fiesole, mais qu'un laboureur, passant par la vigne, lui avait donné un coup de bâton qui Jui avait fait faire plusieurs tours sur elle-même, et qu’elle était restée tournée vers Florence; pour quoi, Federigo, croyant être attendu par la dame, était venu. Quant à la dame, elle avait fait l’oraison en cette guise : « — Fantôme, « fantôme, va-t-en avec Dieu; car ce n'est pas moi qui ai « tourné la tête de l’âne; c’est un autre qui l’a fait, et que « Dieu l’en punisse. Moi je suis ici avec mon mari Gianni.— » Pour quoi Federigo s’en était allé, sans souper et sans gîte. Mais une mienne voisine, qui est une dame fort vieille, m'a
dit que l’une et l’autre version sont vraies, selon ce qu'elle avait su, étant enfant ; mais que la dernière n’était pas arrivée à propos de Gianni Lotteringhi, mais à un certain individu nommé Gianni di Nello, qui demeurait près la porte San Piero, et qui était non moins sot que Gianni Lotteringhi. Et pour ce, mes chères dames, c’est à vous de choisir celle des deux versions qui vous plaira le plus, à moins que vous ne vouliez les adopter toutes les deux. Elles ont une grandissime vertu en pareilles occasions, comme vous venez de le voir. Apprenez-les ; elles pourront encore vous servir. — »
NOUVELLE II
Peronella entendant son mari rentrer, fait cacher un sien amant dans un cuvier que le mari venait justement de vendre. Elle lui dit qu’elle l’a vendu de son côté à quelqu'un qui est entré dedans pour voir s’il est en bon état. L'amant
étant sorti du cuvier, le fait nettoyer par le mari pendant qu’il caresse la femme, puis le fait porter chez lui.
La nouvelle d’Emilia fut écoutée avec de grands éclats de rire, et l’oraison tenue pour bonne et sainte. La nouvelle venue à sa fin, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre, et celui-ci commença aussitôt : « — Mes très chères dames, les tromperies que vous font les hommes, et spécialement les maris, sont si nombreuses, que lorsqu'il arrive parfois qu'une femme trompe son mari, non-seulement vous devriez être satisfaites que cela soit arrivé et vous montrer contentes de le savoir ou de l’entendre dire à d’aucuns, mais vous desriez aller vous-mêmes le dire partout, afin d'apprendre aux hommes que, s’ils savent de bons tours, les femmes, de leur
côté, en savent autant qu'eux; ce qui ne peut qu'être fort utile, pour ce que quand on sait que les autres savent aussi, on ne se hasarde pas à la légère à vouloir les tromper. Ii n’est pas douteux que ce que nous dirons aujourd'hui sur ce sujet étant su par les hommes, ce ne leur soit une fort belle occasion de refréner leur envie de vous tromper, quand ils sauront que vous sauriez aussi les tromper, si vous le vouliez. J'ai donc l'intention de vous dire ce que, bien qu’elle fùt de basse condition, une jeune femme fit à son mari, pour se tirer d’embarras.
« Il n’y a pas encore longtemps qu’un pauvre homme de Naples prit pour femme une belle et avenante jeune fille nommée Peronella. Tous deux travaillant, lui de son état de maçon et elle à filer, ils gagnaient assez péniblement leur vie, et se tiraient d'affaire de leur mieux. Il advint qu'un jeune galant, ayant vu un jour cette Peronella, et celle-ci lui plaisant fort, il s’amouracha d'elle; et d’une façon ou d’une autre, il la pressa si vivement, qu’elle finit par se familiariser avec lui. Afin de pouvoir se trouver ensemble, ils convinrent de ceci : quand le mari la quitterait le matin pour aller travailler, le jeune homme devrait se tenir aposté de facon à le voir sortir, et comme la rue où àl restait, et qui s'appelait Avorio, était fort solitaire, aussitôt que le mari serait sorti, l'amoureux entreräit ; et ainsi ils firent plusieurs fois. Mais il advint qu'un matin, le brave homme étant sorti et Giannello Strignario — c’est ainsi qu'avait nom le jeune homme — se trouvant avec Peronella, le mari, qui ne devait pas rentrer de tout le jour, revint au bout de peu de temps à la maison. Trouvant la porte fermée, il frappa, et après avoir frappé il se dit en lui-même : « — Mon Dieu, sois à « jamais loué; car bien que tu m'’aies fait pauvre, tu m'as « au moins récompensé en me donnant pour femme une
brave et honnête jeune fille. Voyez comme elle a tout desuite fermé la porte, dès que j'ai été sorti, afin que personne ne püt entrer et me causer de l’ennui! — »
« Peronella, ayant reconnu son mari à sa manière de frap-
per, dit : « — Hélas! mon Giannello, je suis morte, et je ne
sais ce que cela veut dire, car il ne revient jamais à cette heure; peut-être t’a-t-1l vu quand tu es entré. Mais, pour l'amour de Dieu, quoi qu’il en soit, entre dans ce cuvier que tu vois là; puis j'irai lui ouvrir et nous verrons ce que cela veut dire de revenir si matin à la maison. — »
Giannello entra lestement dans le uvier, et Peronella étant allée à la porte, ouvrit au mari et lui dit d’un air de mauvaise humeur : « — Qu'est-ce qu’il y a de nouveau, que tu
reviens de si bonne heure à la maïson ce matin? A ce qu’il me semble tu ne veux rien faire aujourd’hui, que je te vois revenir avec tes outils en main ; et si tu fais ainsi, de quoi vivrons-nous ? où prendrons-nous du pain ? Crois-tu que je souffrirai de te voir mettre en gage mes jupes et mes autres nippes? Moi qui ne fais, le jour et la nuit, que filer, tellement que la chair m'en tombe des ongles, pour pouvoir au moins avoir assez d'huile pour faire brûler notre lampe! Mari, mari, il n’y a pas de voisine qui ne s’étonne et ne se moque de moi, à cause de la grande peine que j'endure, et toi, tu me reviens à la maison les mains pendantes, quand tu devrais être à travailler! —» Cela dit,
elle se mit à pleurer et à dire de nouveau : « — Hélas ! mal-
heureuse, en quelle male heure suis-je née, à quelle extrémité suis-je venue! J'aurais pu épouser un jeune homme. si bien, et je n’ai pas voulu pour prendre celui-ci qui ne pense pas le moins du monde à la femme qu’il a chez lui! Les autres se donnent du bon temps avec leurs amamks, et il n’y en a pas qui n'en ait deux et même trois; et elles
Hi. 13
mènent joyeuse vie, et elles font prendre à leurs maris la lune pour le soleil. Et moi, malheureuse, parce que je suis bonne et quèé je ne me soucie pas de ces sortes de choses, je souffre mal et male heure. Je ne sais pas pourquoi je n’en prends pas de ces amants, comme font les autres; j'en trouverais bien un, car il n’en manque pas de beaux et bien faits qui m’aiment et qui me veulent du bien, et qui m'ont envoyé offrir de grosses sommes, des robes ou des bijoux. Mais jamais je n'ai consenti à les entendre, pour ce que je ne suis pas fille de femme à cela. Et toi, tu me reviens à la maison, quand tu devrais être à travailler ! — »
«— Eh ! femme— dit le mari —ne te fais, par Dieu, pas de chagrin. Tu dois savoir que je connais qui tu es, et certes ce matin je m'en suis bien aperçu. Il est vrai que j'étais parti pour travailler, mais je vois que tu ne sais pas, comme je l’ignorais moi-même, que c'est aujourd’hui la fête de San Galeone, et qu’on ne travaille pas ; pour quoi, je suis revenu à la maison. Mais j’ai néanmoins pourvu à la chose et trouvé moyen d’avoir du pain pour plus d’un mois, car j'ai vendu à celui que tu vois avec moi le cuvier que tu sais, et qui embarrasse depuis si longtemps la maison ; et il m’en donne cinq sequins. — » Peronella dit alors : — Et j'en suis fâchée,; toi qui es un homme, et qui vas partout et qui devrais être au courant des choses, tu as vendu cinq sequins un cuvier que moi, femme, qui ne sors presque jamais, et voyant l'embarras qu’il nous causait, j'ai vendu sept sequins à un brave homme qui venait d'y entrer comme tu es revenu, pour voir s’il était en bon état. — » Quand le mari entendit cela, il fut plus que
contênt et dit à celui qui était venu avec lui : « — Mon brave
homme, va-t-en avec Dieu ; tu entends que ma femme l’a
« vendu sept sequins tandis que tu ne m'en donnes que « cinq. — » Le bon homme dit : « — A la bonne heure! — » Et il s’en alla. |
« Peronella dit alors à son mari : « — Viens, toi, puisque « tu es ici, et règle avec lui nos affaires. — » Giannello, qui se tenait les oreilles dressées, pour voir ce qu'il avait à craindre ou à espérer, oyant les paroles de Peronella, sortit précipitamment du cuvier, et, comme s’il n’avait rien entendu de l’arrivée du mari, il se mit à dire : « — Où es-tu, brave « femme? — » À quoi le mari, qui était entré, dit : « — Me « voici, que veux-tu? — » Giannello dit : « — Qui es-tu? « Je demande la femme avec qui j'ai fait marché de ce cu- « vier. — » Le bon homme dit : « — Fais sans crainte avec « moi, Car je suis son mari. — » Giannello dit alors : « — Le cuvier me parait en bon état, mais il me semble que vous y avez tenu des ordures, car il est tout embrenné de « je ne sais quoi de sec que je ne peux enlever avec les on- « gles ; et je ne le prendrais pas avant de le voir nettoyé. — » Peronella dit alors : « — Non, le marché ne sera point rompu « pour cela; mon mari va tout le nettoyer. — » Et le mari dit : « — Oui, bien. — » Et ayant déposé ses outils, et s’étant mis en manches de chemise, il se fit donner une lumière et un racloir; puis il entra dans le cuvier et se mit à racler. Et Peronella, comme si elle voulait voir ce qu'il faisait, mit la tête à l'ouverture du cuvier qui n'était pas grande, et passant aussi l’un de ses bras et toute l'épaule, elle commença à dire : « — Racle ici, racle là ; racle de ce côté; vois, il est resté « là un peu de saleté. — » Et pendant qu’elle se tenait dans cette posture, et qu’elle donnait ces indications à son mari, Giannello, qui ce matin-là n'avait pas entièrement fourni son office au moment où le mari était revenu, voyant qu'il ne pouvait se contenter comme il aurait voulu, résolut de faire
Land
comme il pourrait. S’étant approché de la jeune femme qui fermait totalement l'ouverture du cuvier, il satisfit son juvénile désir à la façon dont les chevaux emportés et échaufrés d'amour saillissent les cavales dans les vastes champs de Parthe. Et quasi en un même temps, l'affaire fut menée à bonne fin et le cuvier raclé; sur quoi le galant s'étant éloigné, la Peronella retira sa tête du cuvier et le mari sortit. Alors Peronella dit à Giannello : « — Prends cette lumière, brave « homme, et vois s’il est nettoyé à ton idée. — » Giannello, ayant regardé dedans, dit que cela allait bien et qu'il était satisfait; et, ayant donné les sept sequins, il fit porter le cuvier chez lui. — »
NOUVELLE III
Frère Renauld couche avec sa commère. Le mari le trouve dans la chambre de celle-ci, et tous deux lui font croire qu’ils conjuraient les vers de son petit enfant.
Philostrate ne sut point parler des cavales de Parthe à mots si couverts, que les malignes dames n'en rissent, tout en faisant semblant de rire d’autre chose. Mais quand le roi eut reconnu que sa nouvelle était achevée, il ordonna à Elisa de conter à son tour. Celle-ci, toute prête à obéir, commença : « — Plaisantes dames, la façon de conjurer les fantômes, dont a parlé Émilia, m'a fait revenir en la mémoire une nouvelle à propos d’une autre façon de les exorciser. Bien que cette manière ne vaille pas la précédente, je vous la raconterai cependant, pour ce que présentement il ne m'en revient point d'autre concernant notre sujet.
« Il faut que vous sachiez qu’à Sienne fut jadis un jeune garcon très beau et de famille honorable, nommé Renauld. Il aimait souverainement une sienne voisine, fort belle dame et femme d’un homme riche, et vivait dans l'espoir que, s’il pouvait trouver un moyen de lui parler sans qu’on le sût, il obtiendrait d'elle tout ce qu'il désirait. Mais n’en voyant aucun, et la dame étant grosse, il songea à devenir son compère ; sur quoi, ayant fait la connaissance du mari, il lui fit part le plus adroitement qu'il put, de son désir, et il fut fait selon qu'il le voulait; Renauld étant donc devenu le compère de madame Agnès, et ayant par là un prétexte de pouvoir lui parler plus sûrement, lui fit connaître son intention, qu'elle avait du reste déjà devinée aux regards qu'il lui décochait. Mais cela l’avança peu, bien qu’il ne déplût point à la dame de l’avoir entendu. Il advint peu de temps après que Renauld, pour une raison ou pour une autre, se fit moine, et quelque goût qu’il trouvât à la pâture, il y persévéra. Et bien que, au moment où il se fit moine, il eût quelque peu mis de côté l'amour qu'il portait à sa commère ainsi que certains autres vains désirs, cependant, avec le temps, sans abandonner pour cela l’habit de religieux, il y revint, et recommença à prendre plaisir à se montrer, à se vêtir de beaux et bons habits, à être en toutes choses élégant et paré, à composer des canzoni, des sonnets et des ballades et à les chanter, et tout plein d’autres choses semblables.
« Mais que dis-je de notre frère Renauld, dont nous parlons ? Quels sont les moines qui n’en font pas autant ? Ah ! honte du monde mauvais! Il n'ont point vergogne de se montrer gros et gras, colorés de visage, efféminés dans leurs vêtements et dans tous leurs actes; ils marchent la poitrine bombée, la crête levée, non comme des colombes, mais comme des coqs triomphants. Et, ce qui est pis — sans
parler de leurs cellules, remplies de petites fioles de pommades et d’onguents, de pots de confitures variées, de flacons d’eaux de senteur, d'huiles parfumées, de bouteilles de malvoisie et d’autres vins grecs très rares et très estimés, tellement qu’on se croirait non dans des cellules de moines, mais dans des boutiques de pharmaciens ou de parfumeurs — ce qui est pis, c’est qu'ils ne rougissent pas qu’on sache qu'ils sont goutteux ; ils s’imaginent qu’on ne sait pas que les jeûnes, une nourriture peu abondante et simple, une vie sobre font devenir les hommes maigres, dégagés et plus sains, et que si parfois cette façon de vivre les rend malades, ils ne sont pas du moins malades de la goutte, à laquelle on a coutume de donner pour remède la chasteté et choses semblables qui conviennent au genre de vie d’un modeste moine. Ils s’imaginent aussi qu’on ne sait pas qu’en dehors d’une existence sobre, les longues veilles, les prières et les disciplines rendent les hommes pâles et sérieux, et que ni saint Dominique, ni saint François n'avaient quatre robes pour une, et qu'ils se vêtissaient non d’habits de draps richement teints ou d’autres vêtements somptueux, mais d'habits faits de grosse laine de couleur naturelle, pour se défendre du froid et non pour faire belle figure. A toutes ces choses, Dieu veuille pourvoir, comme aux âmes des gens simples qui nourrissent ces fainéants, car il en est bon besoin.
« Frère Renauld étant donc retourné à ses premiers appétits, recommença à faire de fréquentes visites à la commère et, son audace croissant, il se mit à la presser, avec de plus vives instances qu'auparavant, pour ce qu’il désirait d'elle. La bonne dame se voyant pressée de la sorte, et frère Renauld lui paraissant plus bel homme qu'il ne lui avait paru tout d’abord, eut recours, un jour qu'il la sollicitait vivement,
au moyen qu'emploient toutes celles qui ont bonne envie d'accorder ce qu’on leur demande, etelle dit : « — Comment, « frère Renauld, les moines font-ils de pareilles choses? — » À quoi frère Renauld répondit : « — Quand j'aurai ôté de « mon dos ce capuchon — et je ne serai pas long à l’ôter — « je vous semblerai un homme fait comme les autres, et « non un moine. — » La dame fit bouche souriante, et dit : « — Hélas ! malheureuse que je suis; vous êtes mon « compère, comment une telle chose pourrait-elle se faire ? Cé « serait un trop grand mal; et j'ai souvent entendu dire que « c'estuntrès gros péché; et certes, s’il n’en était point aïnsi, «. je ferais ce que vous voulez. — » A quoi frère Renauld dit: « — Vous êtes une sotte, si vous vous laissez arrêter .« par cela. Je ne dis pas que ce ne soit point un péché, « mais Dieu en pardonne de plus grands à qui se repent. « Mais dites-moi : qui est plus proche parent de votre fils, « ou moi qui le tins au baptême, ou votre mari qui l’en: « gendra? — » La dame répondit : « — C’est mon mari « qui est plus proche parent. — » « -— Et vous dites vrai— « repartit le moine—et moi quisuis moins proche parent de « votre fils que ne l’est votre mari, je dois pouvoir coucher « avec vous, absolument eomme le fait votre mari. — » La dame, peu forte en logique et qui aurait eu besoin d’un peu d'esprit, crut ou fit semblant de croire que le moine disait vrai, et répondit : « — Qui saurait répondre à vos sages « paroles? — » Puis, nonobstant le compérage, elle consentit à faire selon son plaisir. |
« Ils ne se bornèrent pas à cette première expérience, mais, sous le couvert du compérage, ayant toutes leurs aises, ils se retrouvérent ensemble plus d'une fois. Mais il advint un jour que frère Renauld étant venu chez la dame, et voyant qu'il n’y avait personne qu'une petite servante très
Pa
belle et très appétissante, l’envoya au colombier avec un sien compagnon qu'il avait avec lui, pour lui enseigner le Pater noster; quant à lui, il entra avec la dame qui tenait son petit enfant par la main, dans la chambre à coucher, et s'étant enfermé avec elle, ils montèrent tous deux sur le Jit et se mirent à se trémousser de leur mieux. Sur ces entrefaites, le compère revint, et sans avoir été entendu de personne, arriva jusqu’à la porte de la chambre, frappa et appela la dame. Madame Agnès, l’entendant, dit : « — Je « suis morte, car voici mon mari; il va maintenant voir « quel est le motif de notreliaison. — » Frère Renauld était déshabillé, c’est-à-dire sans capuchon et sans robe, en simple jacquette; à ces mots de la dame il dit : « — Vous «, dites vrai ; si pourtant j'étais habillé, on trouverait quel- « que moyen de s’en tirer ; mais si vous lui ouvrez et qu’il « me trouve en cet état, on ne pourra inventer aucune « excuse . — » La dame, frappée d’une idée soudaine, dit : « — Habillez vous vite, et dès que vous serez habillé, « prenez votre filleul dans vos bras, et écoutez bien ce que « je dirai à mon mari, de façon que vos paroles s'accordent « ensuite avec les miennes, et laissez-moi faire. — »
« Le bonhomme n'avait pas encore achevé de frapper, quand sa femme répondit : — « Je viens t'ouvrir. — » Et s'étant levée, elle alla d’un air souriant à la porte de la chambre qu'elle ouvrit, et dit : « — Mon mari, je te dirai « que frère Renauld, notre compère, est venu nous voir, et « que c’est Dieu qui l’a envoyé, car certainement s’il n'était « pas venu, nous aurions aujourd'hui perdu notre enfant. — » En entendant cela, notre imbécile de mari faillit s’'évanouir, et il dit : « — Comment?—» « — O mon mari — reprit la « dame — il lui est venu aujourd’hui une telle faiblesse, que « je crus qu'il était mort, et je ne savais que faire ni que
« dire, quand frère Renauld est arrivé. Ila pris l'enfant dans « ses bras et a dit : «—Commère, ce sont des vers qu'il a « dans le corps et qui, lui remontant au cœur, l’auraient « bientôt tué; mais n'ayez pas peur ; je vais les exorciser et « je les ferai mourir tous, et avant que je m'en aille d'ici, « vous verrez votre enfant aussi sain que vous l'avez jamais « vu.— » Et comme nous avions besoin de toi pour dire cer- « taines prières, et que la servante n’a pas su te trouver, « Renauld a fait dire ces prières à son compagnon dans « l'étage le plus élevé de la maison et lui et moi nous « sommes entrés ici. Et pour ce que personne autre que la « mère de l'enfant ne peut assister à pareille cérémonie, « nous nous sommes enfermés pour qu'aucun étranger ne « vienne nous déranger; il a encore notre fils dans ses bras, « et je crois qu'il n'attend plus que son compagnon ait fini « de dire ses prières, pour que tout soit fait, car l'enfant « est déjà tout à fait revenu à lui. — »
« Le benêt, croyant tout cela, fut tellement saisi, à cause de l'affection qu’il avait pour son fils, qu'il ne lui vint pas à l'esprit que sa femme le trompait; mais, poussant un grand soupir, il dit : « — Je veux aller le voir. — » La dame dit : « — Non, n’y va pas; tu gâterais ce quia été fait; « attends, je vais voir si tu peux y aller, et je t’appellerai — » Frère Renauld, qui avait tout entendu et s'était habillé en toute hâte, avait pris l'enfant dans ses bras, et les choses étant disposées à son gré, il appela : « — Eh! commère, « n’entends-je pas là-bas le compère ? — » L’imbécile répondit : «— Oui, messire. — » « — Donc — dit le moine — venez « ici — » Le nigaud y alla; surquoi, frère Renauld dit : «-- « Vous voyez votre fils sain et sauf par la grâce de Dieu ; il « y a un moment, j'ai cru que vous ne le verriez pas vivant « à vêpres ; vous ferez mettre une image de cire, de sa
« grandeur, en l'honneur de Dieu, devant la statue de messer « saint Ambroise, par les mérites duquel Dieu vous a fait « cette grâce. — » L'enfant, voyant son père, courut à lui et lui fit fête, comme font les petits enfants, et le père, l’ayant pris dans ses bras, se mit à l’embrasser en pleurant, comme s’il venait de le retirer du tombeau, et à rendre grâce à son compère qui le lui avait guéri. |
« Le compagnon de frère Renauld, qui avait appris à la jeune servante non pas un, mais au moins quatre Pater noster, et lui avait donné une petite bourse de soie blanche qu'ilavait reçue lui-même d’une dame veuve, l’unedeses dévotes, entendant le niais de mari frapper à la porte, était venu tout doucement jusqu’à un endroit d’où il pouvait voir et entendre ce qui se passait ; voyant que tout s’était bien terminé, il descendit, et entra dans la chambre en disant : « — Frère « Renauld, j'ai dit en entier les quatre prières que vous « m’aviez ordonné de dire. — » A quoi frère Renauld dit : « — Mon frère, tu as bonne haleine, et tu as bien fait. « Pour moi, quand mon compère est arrivé, je n’en avais « encore dit que deux; mais Dieu, ayant en égard ta peine « et la mienne, nous a fait la grâce de guérir l'enfant. — » Sur ce, le brave mari fit venir du bon vin et des confetti, et en fit les honneurs au compère et à son compagnon qui en avaient meilleur besoin que d'autre chose. Puis, étant sorti de la maison avec eux, il les recommanda à Dieu. Enfin, ayant fait faire sans retard l’image de cire, il lafit mettre avec les autres devant la statue de saint Ambroise, mais pas celui de Milan. — »
NOUVELLE IV
Tofano laisse une nuit sa femme à la porte de sa maison. La dame voyant que les prières sont inutiles, fait semblant de se jeter dans un puits et y jette une grosse pierre, Tofano sort de la maison et court au puits ; pendant ce temps, sa femme rentre daus la maison, le ferme dehors et lui dit des injures par la fenêtre.
Le roi, dès qu'il comprit que la nouvelle d’Elisa était finie, se tourna sans plus attendre vers la Lauretta, lui montrant par là qu'il lui plaisait qu’elle dit la sienne; pour quoi, elle, sans hésiter, commenca ainsi: « — O Amour, quelles et combien grandes sont tes forces! combien admirables sont ton jugement et ta prévoyance! quel philosophe, quel artiste aurait jamais pu ou pourrait montrer ces subterfuges, ces prévoyances, ces démonstrations que tu enseignes soudain à qui suit tes traces ? Certes, toute autre science est tardive auprès de la tienne, ainsi qu’on peut très bien le voir par les ruses dont on vient de parler. A ces ruses, amoureuses dames, j'en ajouterai une employée par une femme toute simple, et telle que je ne sais pas quel autre qu’'Amour aurait pu la lui enseigner.
« Il y avait donc autrefois à Arezzo un homme riche qu’on nommait Tofano. On lui donna pour femme une très belle jeune fille nommée Monna Ghita, dont sans savoir pourquoi il devint bientôt jaloux. La dame, s’en étant aperçu, en eut du dépit, et lui ayant plusiéurs fois demandé la raison de sa jalousie sans qu’il sût lui en donner une, sinon de vagues et de mauvaises, il lui vint en l'esprit de le faire mourir du mal dont il avait peur sans motif. Ayant remarqué qu’un jeune homme, fort bien à son avis, la courtisait, elle commença par s’aboucher discrètement avec lui, et les choses étant allées
entre eux si loin qu'il ne leur manquait plus que d'ajouter les actes aux paroles, la dame songea à trouver également un moyen pour en venir là. Elle avait déjà remarqué qu’un des défauts de son mari était d'aimer à boire ; non-seulement elle se mit à l’y encourager, mais elle l’y poussa adroitement le plus qu’elle put. Elle l’y habitua si bien que, aussi souvent qu'elle voulait, elle l’amenait à boire jusqu’à s'enivrer et quänd elle le voyait tout à fait ivre, elle l’envoyait dormir ; c'est ainsi qu’elle put se rencontrer une première fois avec son amant, et qu’elle continua à le voir ensuite à diverses reprises en toute sécurité.
« Elle prit tellement confiance dans l'ivresse de son mari, que non-seulement elle s’enhardit à mener son amant chez elle, mais qu'elle s’en allait parfois passer une grande partie de la nuit dans la maison de ce dernier, laquelle maison n'’était pas très loin de la sienne. L’amoureuse dame continuant ce manège, il arriva que le malheureux mari vint à s’apercevoir que chaque fois qu’elle le poussait à boire, elle ne buvait jamais elle-même ; il soupçonna alors la vérité, c'est-àdire que sa femme l’enivrait pour pouvoir faire tout à son plaisir pendant qu'il était à dormir, et voulant, s’il était ainsi, en avoir la preuve, il fit un soir semblant, sans avoir bu de la journée, par ses actes et par ses paroles, d’être l'homme le plus ivre qui füt jamais. La dame le crut, et ne pensant pas qu’il fût besoin de le faire boire davantage, elle le fit promptement coucher. Cela fait, selon son habitude, elle sortit et s’en alla chez son amant où elle demeura jusqu'à minuit.
« Tofano, dès qu'il n’entendit plus sa femme, se leva, alla à la porte, la ferma en dedans et se mit à la fenêtre, afin de voir la dame quand elle reviendrait, et de lui faire bien comprendre qu’il s'était aperçu de sa conduite; là, il attendit jusqu’à ce
qu'elle revint. La dame, étant revenue chez elle, et trouvant la porte fermée, fut très marrie, et essaya de l’ouvrir de force. Quand Tofano l’eut laissée faire pendant quelque temps, il dit: « — Femme, tu te fatigues en vain, pour ce que tu ne « pourras point entrer céans. Va, retourne là d’où tu viens, « et sois assurée que tu ne reviendras jamais ici, jusqu'à ce « qu’en présence de tes parents et des voisins, je t’aie fait, « à ce sujet, l'honneur qui te convient. —- » La dame se mit alors à le prier pour l’amour de. Dieu qu'il voulût bien lui ouvrir, car elle ne venait point d’où il croyait, mais bien de veiller chez une sienne voisine, pour ce que les nuits étant longues, elle ne pouvait dormir tout le temps, ni veiller seule à la maison. Mais les prières ne servaient à rien, sa brute de mari étant résolu à faire connaître son déshonneur à tous les habitants d’Arezzo, alors que personne n’en savait rien.
« La dame, voyant qu’il était inutile de prier, eut recours aux menaces, et dit: « — Si tu ne m'ouvres pas, je te ferai l’homme le plus malheureux qui soit en vie. — » A quoi Tofano répondit : « — Et que peux-tu me faire? — » La dame, dont Amour avait déjà aiguisé l'esprit de ses conseils, répondit : « — Plutôt que de souffrir la honte que tu veux « me faire bien à tort, je me jetterai dans ce puits qui est « là ; et quand ensuite on m’y trouvera morte, il n’est per- « sonne qui ne croira que c'est toi qui m'y aura jetée, étant « ivre; alors il te faudra fuir, abandonner tout ce que tu as « et t’exiler, ou bien on te coupera la tête comme à mon as- « sassin, ce que tu auras véritablement été. — » Ces paroles ne firent en rien démordre Tofano de sa sotte résolution ; pour quoi, la dame dit: « — Or ça, je ne puis supporter « plus longtemps ce traitement de ta part; Dieu te par- « donne; tu feras prendre ma quenouille que je laisse ici. — » Et cela dit, comme la nuit était tellement obscure qu’à peine
on eût pu se voir dans la rue, la dame alla vers le puits, prit une grosse pierre qui était à côté, et criant : Dieu te pardonne! elle la laissa tomber dans le puits.
« La pierre, en entrant dans l’eau, fit un grand bruit ; ce qu'entendant Tofano, il crut qu’elle s'était réellement jetée dans le puits; pour quoi, ayant pris le seau et la corde, il sortit précipitamment de la maison pour aller à son secours, et courut au puits. La dame, qui s'était cachée tout contre la porte de la maison, dès qu’elle vit son mari courir vers le puits, rentra vivement et se fermant en dedans, elle alla à la fenêtre et se mit à dire: « — Il faut mettre de l’eau dans « son vin quand on le boit, mais non après, et surtout la « nuit. — » Tofano, l’entendant, comprit qu'il était joué; il revint vers la porte, mais ne pouvant entrer, il se mit à dire à sa femme de lui ouvrir. Mais elle, après l’avoir laissé un instant se morfondre, comme il l'avait fait pour elle, se mit à lui crier: « — A la croix de Dieu, fastidieux ivrogne, « tu n’entreras point cette nuit ; je ne puis plus supporter « ta conduite; il faut que je montre à tous qui tu es, et à « quelle heure de la nuit tu rentres à la maison. — » De son côté, Tofano, irrité, se mit à lui dire des injures et à crier ; sur quoi, les voisins, entendant tout ce bruit, se levèrent et tous, hommes et femmes, se mirent aux fenêtres et demandèrent ce qu'il y avait. La dame se mit à dire en pleurant: « — C'est ce malheureux homme qui me revient ivre le « soir à la maison, et qui, après s'être endormi dans les ta- « vernes, rentre ensuite à une heure pareille. Je l'ai long- « temps supporté, bien que cela ne me plüt pas, mais ne « pouvant plus le souffrir, j'ai voulu lui faire cette honte de le fermer dehors pour voir s’il se corrigera. — » D'un autre côté, cette brute de Tofano disait comment la chose s'était passée et proférait de grosses menaces. La dame disait
à ses voisins : « — Or, voyez quel homme c’est ! que diriez- « vous si j'étais dans la rue, comme il y est, et qu’il fût dans « la maison, comme j'y suis ? Sur ma foi en Dieu, je ne puis « croire que vous pensiez qu'il dise la vérité. À cela, vous « pouvez bien juger de son état. Il dit précisément que j'ai « fait ce que je crois qu’il a fait lui-même. Il a cru m'effrayer « en feignant de se jeter dans je ne sais plus quel puits ; « mais plût à Dieu qu'il s’y fût vraiment jeté et qu'il s’y fût « noyé, il aurait ainsi mis un peu d’eau dans le vin qu'il a « bu en trop grande quantité. — »
« Les voisins, hommes et femmes, se mirent tous à blâmer Tofano, à lui donner tort et à l’apostropher sur ce qu'il disait contre sa femme ; enfin, de voisin en voisin, la rumeur devint si grande, qu’elle parvint jusqu'aux parents de la dame. Ceux-ci étant accourus, et ayant entendu l’histoire de la bouche d’un voisin ou d’un autre, empoignèrent Tofano, et ils lui donnèrent tant de coups, qu'ils le laissèrent tout rompu. Puis, étant entrés dans la maison, ils prirent ce qui appartenait à la dame et s’en retournèrent avec elle chez eux, menaçant Tofano d’un traitement pire. Tofano se voyant en méchante situation, et comprenant où sa jalousie l'avait conduit, pour ce qu’il voulait toute sorte de bien à sa femme, pria quelques amis de s’interposer et fit tant qu’il obtint la paix et ramena la dame chez lui, lui promettant de ne plus jamais être jaloux ; en outre, il lui donna licence de faire selon son bon plaisir, mais de façon qu'il ne s’aperçût de rien. Ainsi,. comme un fou, .il fit la paix après avoir reçu le dommage. Et vive Amour, et meure la guerre et toute la boutique ! — »
NOUVELLE V
Un mari jaloux se déguise en prêtre et confesse sa femme. Celle-ci lui fait croire qu'elle aime un prêtre, lequel vient la trouver toutes les cuits. Pendant que le jaloux fait le guet pour surprendre le prêtre, la dame fait venir par les toits un sien amant et se divertit avec lui.
La Lauretta avait terminé son récit, et chacun ayant fort loué la dame, disant qu'elle avait bien fait et comme le méritait son méchant mari, le roi, pour ne point perdre de temps, se tourna vers la Fiammetta et lui ordonna gracieusement de dire une nouvelle; pour quoi celle-ci commença de la sorte : « — Très nobles dames, la précédente nouvelle m’amène à vous parler aussi d’un jaloux, car j'estime que ce que les femmes font à leurs maris, surtout quand ceux-ci sont jaloux sans motif, est bien fait. Et si les faiseurs de lois avaient bien pesé toute chose, je pense qu’en ceci ils n'auraient pas plus prononcé de peine contre les femmes, qu'ils n’en ont prononcé contre celui qui en frappe un autre pour se défendre, pour ce que les jaloux sèment de pièges la vie des jeunes femmes et poursuivent ardemment leur mort. Pour elles, renfermées toute la semaine, et livrées aux occupations de la famille et de la maison, elles désirent, comme tout le monde, avoir les jours de fête quelque soulagement et quelque repos, pouvoir prendre quelques ébats, comme en prennent les laboureurs des champs, les ouvriers de la ville et les régisseurs des cours, comme fit Dieu luimême, qui, le septième jour, se reposa de toutes ses faligues, et comme enfin le veulent les lois divines et humaines qui, en l'honneur de Dieu et pour le bien commun de tous, ont fait une distinction entre les jours de travail et les jours de
repos. À quoi les jaloux ne veulent même pas consentir; au contraire, ces jours-là, où tout le monde est joyeux, ils tiennent leurs femmes plus serrées, plus recluses et les rendent plus misérables et plus à plaindre. Dans quel ennui se consument les malheureuses, celles-là seules le savent qui l'ont éprouvé. Pour quoi, je conclus que ce qu'une femme fait à son mari injustement jaloux, doit être non point blâmé mais approuvé.
« Done, il y eut à Arimino un marchand, riche de domaines et d'argent comptant, qui avait pour femme une fort belle dame dont il devint jaloux outre mesure. Il n'avait pas en cela d'autre motif que celui-ci : l’aimant beaucoup et la tenant pour belle, et reconnaissant qu’elle mettait tous ses soins à lui complaire, il pensait que tous les hommes devaient l’aimer, que tous devaient la trouver belle, et qu’elle devait s’efforcer de plaire aux autres comme à lui, raisonnement d'homme mauvais et de peu de sens. Étant jaloux de la sorte, il en prenait une telle garde et la tenait si strictement, que bien des gens condamnés à la peine capitale ne sont point gardés en prison avec de telles précautions. La dame, bien loin de pouvoir aller aux noces, aux fêtes ou même à l’église, loin de pouvoir mettre.un pied hors de chez elle, n’osait point paraitre à la fenêtre, ni regarder hors de la maison, pour quelque motif que ce fût; aussi, sa vie était fort malheureuse, et elle supportait d'autant plus impatiemment cet ennui,'qu'elle ne se sentait coupable en rien. Pour quoi, voyant que son mari lui faisait à tort injure, elle s’avisa, pour sa propre consolation, de chercher s’il n’y aurait pas moyen que cette injure lui füt faite à bon droit. Et comme elle ne pouvait pas se mettre à la fenêtre, et qu'ainsi elle n'avait aucun moyen de pouvoir se montrer contente de l’amour de quelqu'un qui aurait pu la remarquer en passant dans sa rue,
sachant en outre que dans la maison attenante à la sienne demeurait un jeune homme beau et aimable, elle pensa que s’il existait quelque trou dans le mur qui séparait les deux maisons, elle pourrait voir ce jeune homme, de façon à lui donner son amour, s’il voulait l’accepter ; puis, s’il y avait moyen de se voir, qu'elle pourrait se rencontrer quelquefois avec lui et, de la sorte, se distraire de son ennuyeuse vie, jusqu’à ce que le diable fût sorti du ventre de son mari. En furetant tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, quand le mari n’y était pas, elle s’aperçut, à force d'examiner le mur, que ce mur était par hasard, dans une de ses parties les plus cachées, légèrement entrouvert par une fente. Pour quoi, ayant regardé par cette fente, bien qu’elle pût mal discerner ce qu’il y avait de l’autre côté, elle comprit néanmoins que c'était une chambre, et elle se dit à part soi : Si c'était la chambre de Filippo — c’est-à-dire du jeune homme son voisin — la moitié de ma besogne serait faite. En conséquence, elle fit secrètement guetter par sa servante qui s’intéressait à elle, et elle s’assura qu’en effet le jeune homme couchait seul dans sa chambre. Pour quoi elle aHaït souvent regarder par la fente, et quand elle savait que le jeune homme était dans sa chambre, elle faisait tomber par l’échancrure de petites pierres, et autres broutilles semblables, si bien qu’un jour le jeune homme s'étant approché pour voir ce que c'était, elle l’appela doucement. Le voisin, reconnaissant sa voix, lui répondit ; sur quoi, elle, profitant du moment, lui ouvrit en peu de mots toute son âme. Enchanté de l'aventure, le jeune homme fit de son côté si bien qu'il agrandit l'ouverture, de façon toutefois que personne ne püût s'en apercevoir. Là, ils purent à diverses reprises se parler et se toucher la main, mais il leur était impossible de pousser plus avant à cause de l'extrême vigilance du jaloux.
« Sur ces entrefaites, les fêtes de Noël approchant, la dame dit à son mari que, s’il y consentait, elle désirait aller à l’église le matin de la fête pour se confesser et communier, comme font tous les chrétiens. A quoi le jaloux dit : « — Et « quels péchés as-tu faits, que tu veux te confesser? — » La dame dit : « — Comment! crois-tu que je sois une sainte « parce que tu me tiens enfermée? Tu sais bien que j'ai « commis des péchés, tout comme les autres personnes qui « vivent ici; mais je ne veux pas te les dire, car tu n’es point « prêtre. — » Le jaloux conçut du soupçon de ces paroles, et voulant savoir quels péchés elle avait commis, il songea à trouver un moyen pour parvenir à ses fins. Il répondit à sa femme qu'il y consentait, mais qu'il ne voulait pas qu’elle allât à une autre église qu’à leur chapelle; qu'il entendait qu’elle y allât pendant la matinée et qu’elle se confessât à leur chapelain, ou à un prêtre que le chapelain lui indiquerait et non à un autre, puis qu’elle revint sur le champ à la maison. Il sembla à la dame qu’elle comprenait à demi ; mais sans plus rien dire, elle répondit qu’elle ferait ainsi.
« Le jour de la fête venu, la dame se leva dès l'aurore, et s'étant apprêtée, elle s’en alla à l'église qui lui avait été assignée par son mari. De son côté notre jaloux s’étant levé, s'en alla à la même église où il arriva avant elle. Comme il s'était déjà concerté avec le chapelain pour ce qu’il voulait faire, il endossa à la hâte une robe de prêtre avec un grand capuchon qui lui couvrait les oreilles, comme nous voyons les prêtres en porter, et le ramenant le plus en avant qu'il put, il'alla s’asseoir dans le chœur. La dame, arrivée à l’église, fit demander le chapelain ; celui-ci vint, et apprenant de la dame qu’elle voulait se confesser, il dit qu’il ne pouvait pas l’entendre, mais qu'il allait l’adresser à un de ses confrères, et s'étant retiré il alla trouver le jaloux en sa male
heure. Celui-ci vint aussitôt en dissimulant de son mieux; mais bien qu'il ne fit pas encore grand jour et qu'il se fût mis fort avant le capuchon sur les yeux, il ne sut pas tellement se cacher, qu'il ne füt promptement reconnu par la dame, laquelle, le voyant se dit à part soi : « — loué soit Dieu ! « le voici de jaloux devenu prêtre! mais laissons faire; je lui « ferai trouver ce qu'il vachercher.— » Ayant donc fait semblant de ne pas le reconnaître, elle s’agenouilla à ses pieds. Messire le jaloux s'était mis de petits cailloux dans la bouche, afin de s’embarrasser la voix, de façon qu’elle ne püt pas être reconnue par sa femme, estimant qu’en tout le reste il était assez bien déguisé pour qu'elle ne devinât point que c'était lui.
« Or, ayant commencé sa confession, la dame, entre autres choses qu'elle lui dit, lui déclara qu’elle était mariée et que cependant elle était amoureuse d’un prêtre qui venait toutes les nuits coucher avec elle. Quand le jaloux entendit cela, il lui sembla qu'on lui donnait un coup de couteau dans le cœur; et n’eüt été le désir qui l’étreignait d'en savoir davantage, il aurait renoncé à continuer la confession et s’en serait allé. Faisant donc ferme contenance il demanda à la dame : « — Et comment cela se peut-il? Votre mari ne « couche-t-il pas avec vous? — » La dame répondit : « — Messire, oui. — » « — Donc — dit le jaloux — com- « ment le prêtre peut-il y coucher aussi? — » « Messire — « dit la dame — je ne sais comment le prêtre s'y prend, « mais il n’y a point à la maison de porte si bien fermée « qu'elle ne s'ouvre dès qu’il y touche; et il m'a dit que, « quand il est arrivé à la porte de ma chambre, avant de « l'ouvrir il prononce certaines paroles qui font qu'inconti- « nent mon mari s'endort; alors, il ouvre la porte, entre et « se couche près de moi, et cela ne manque jamais. — » Le
jaloux dit alors : « — Madame, cela est très mal, et il faut « que vous cessiez tout à fait. — » A quoi la dame dit : « — Messire, je ne crois pas pouvoir jamais faire comme « vous dites, pour ce que je l'aime trop. — » « — Alors — « dit le jaloux — je ne pourrai vous donner l’absolution. — » A quoi la dame dit : « — J'en suis fâchée ; je ne suis pas venue « ici pour vous dire des mensonges; si je croyais pouvoir le « faire, je vous le dirais. — » Le jaloux dit alors : « — En « vérité, madame, j'ai pitié de vous, car je vois qu’en cette « circonstance vous perdez votre âme; mais moi, pour vous « rendre service, je veux prendre peine à faire spécialement « mes prières à Dieu en votrenom; peut-être vous aideront- « elles. Je vous enverrai aussi quelquefois un mien petit « clerc, à qui vous direz si elles vous ont servi ou non ; et « si elles vous ont été utiles, nous verrons à faire mieux.—» À quoi la dame dit : «— Messire, gardez-vous de m'envoyer « personne chez moi, car si mon mari le savait, il est si fort « jaloux que rien au monde ne lui ôterait de la tête qu'on « vient dans une mauvaise intention, et de toute l’année je « n’aurais pas un moment de tranquillité avec lui. — » A quoi le jaloux dit : « — Madame, ne vous mettez pas en « peine de cela, car je m'’arrangerai certainement de façon « que vous n'aurez jamais de reproche de lui à ce sujet.—» La dame dit alors : « — Si cela vous encourage à le faire, « j'y consens. — » Et la confession finie et la pénitence donnée, elle se leva et alla entendre la messe.
« Le jaloux soufflant de fureur en sa male aventure, alla dépouiller ses habits de prêtre et retourna chez lui, brülant de surprendre ensemble le prêtre et sa femme, et disposé à faire un mauvais parti à l’un et à l’autre. La dame revenue de l’église, vit bien, à l'air de son mari, qu'elle lui avait donné la male Päques; mais lui, s’efforçait de son mieux
à cacher ce qu'il avait fait et ce qu’il croyait savoir. S’étant décidé à guetter la nuit suivante derrière la porte de la rue, et à attendre pour voir si le prêtre viendrait, il dit à la dame : « — Il faut que ce soir j'aille souper et coucher au « dehors; pour ce, tu fermeras bien la porte de la rue, celle « du milieu de l'escalier et celle de ta chambre, et quand « bon te semblera, tu te mettras au lit. — » La dame répondit : « — A la bonne heure. — » Puis, aussitôt qu’elle en eut le loisir, elle alla au trou et fit le signal accoutumé; sur quoi, l’ayant entendu, Filippo accourut aussitôt. La dame Jui dit ce qu’elle avait fait dans la matinée et ce que son mari lui avait dit après avoir déjeuné; puis elle ajouta : « — Je suis certaine qu'il ne sortira point de la maison, « mais qu'il se mettra aux aguets près de la porte; pour ce, « trouve un moyen de venir cette nuit par le toit, de façon « que nous puissions nous trouver ensemble. — » Le jeune « homme, très content de cela, dit : « — Madame, laissez- : « moi faire. — »
« La nuit venue, le jaloux alla se cacher tout armé et sans bruit dans une chambre basse. Quant à la dame, après avoir fait fermer toutes les portes et principalement celle du milieu de l'escalier, afin que le jaloux ne pût monter la déranger, elle fit, quand le moment lui sembla venu, entrer le jeune homme par un chemin fort secret, et tous deux allèrent au lit où ils se donnèrent l’un à l’autre plaisir et bon temps ; le jour venu, le jeune homme s’en retourna chez lui. Le jaloux, de fort méchante humeur et n’ayant pas soupé, #ourant de froid, se tint quasi toute la nuit en armes près de la porte, attendant que le prêtre vint; enfin, à l'approche du jour, ne pouvant plus veiller, il s’endormit dans la chambre basse. Vers la troisième heure il se leva, et la porte de la maison étant déjà ouverte, il fit semblant de revenir du
dehors, monta dans sa chambre et déjeuna. Quelques instants après, ayant fait venir un jeune garçon, comme si c'était le petit clerc du prêtre qui avait confessé la dame, il l’envoya vers celle-ci pour lui demander si celui qu’elle savait était venu. La dame qui connaissait fort bien le messager, répondit qu'il n’était pas venu cette nuit, et que s’il continuait ainsi, elle pourrait se l’ôter de l'esprit, bien qu’elle ne . le désirât point.
« Maintenant, que vous dirai-je? Le jaloux passa plusieurs nuits à guetter le prêtre à la porte, et la dame à se donner du bon temps avec son amant. A la fin, le jaloux, ne pouvant se contenir davantage, demanda d’un air courroucé à la dame ce qu’elle avait dit au prêtre le matin qu’elle s'était confessée. La dame répondit qu’elle ne voulait pas le lui dire, pour ce que ce n'était chose honnête ni convenable. A quoi le jaloux dit : « — Mauvaise femme, en dépit de toi « je sais ce que tu luias dit ; et il faut en fin de compte « que je sache quel est le prêtre dont tu t’es si fort amou- « rachée et qui, grâce à ses enchantements, couche avec toi « toutes les nuits, sinon, je te saignerai les veines. — » La dame dit qu’il n’était point vrai qu’elle fût amoureuse d’un prêtre. « — Comment! — dit le jaloux — n'’as-tu pas dit « ainsi et ainsi au prêtre qui t’a confessée ? — » La dame dit : « — Il ne te l'a point redit, mais si tu avais été présent, tu « ne le saurais pas mieux. Eh bien ! oui, je le lui ai dit. — » « — Donc — dit le jaloux — dis-moi quel est ce prêtre et « promptement. — » La dame se mit à sourire et dit : « — Je me réjouis fort quand un homme sage se laisse mener « par une femme simple comme on mène un mouton à la « boucherie par les cornes, ce qui ne veut pas dire que tu « sois sage, ni que tu l’aies été depuis le jour où tu as laissé « entrer dans ton cœur le mauvais esprit de la jalousie sans