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savoir pourquoi; aussi, plus tu es bête et sot, moins je dois être glorieuse de ma ruse. Crois-tu, d mon mari, que je sois aveugle des yeux de la tête, coinnme tu l'es, toi, des yeux de l'esprit ? Certes, non ; au premier coup d’æil, j'ai reconnu le prêtre qui m'a confessée, et j'ai parfaitement vu que c'était toi; mais je me mis en tête de te donner ce que tu venais chercher, et je te l’ai donné. Mais, si tu avais été sage comme il te semble, tu n'aurais pas essayé de savoir par ce moyen les secrets de ton excellente femme, et, sans prendre un vain soupçon, tu aurais vu que ce qu’elle te confessait était vrai, sans qu’elle eût pour cela commis la moindre faute. Je t’ai dit que j'aimais un prêtre : ne t'étais-tu pas, toi que j'ai grand tort d'aimer, déguisé en prêtre ? je t’ai dit qu'il n'y avait pas de porte à la maison qu’on pût tenir fermée quand il voulait coucher avec moi : et quelle porte te fut jamais tenue fermée à la maison, quand tu as voulu venir me trouver où j'étais? Je t’aidit que le prêtre couchait toutes les nuits avec moi : et quand donc n’as-tu pas couché avec moi ? Et toutes les fois que tu m'as envoyé ton petit clere, tu sais bien que tu n'avais pas couché avec moi, aussi je te faisais répondre que le prêtre n’était pas venu. Quel étourneau, si ce n’est toi qui t'es laissé aveugler par la jalousie, n'aurait compris ces choses? Et tu es resté à la maison, la nuit, à faire le guet à la porte, et tu as cru m'avoir persuadée que tu étais allé souper et coucher ailleurs ! Ravise-toi désormais et redeviens l’homme que tu étais d'habitude ; ne te fais pas jouer par qui connaît toutes tes facons d'agir, comme je les connais, et renonce à cette garde solennelle que tu fais, car je jure Dieu que si l’envie me venait de te faire porter les cornes, quand même tu aurais cent yeux au lieu des deux que tu as, je me
« ferais forte de faire à mon plaisir sans que tu t'en aper- « GUSSES. — »
« Le méchant jaloux, qui s’imaginait avoir fort adroitement appris le secret de la dame, entendant ces paroles, comprit qu’il avait été joué ; sans plus rien répondre, il la tint pour bonne et sage; et il dépouilla toute jalousie, alors qu’elle lui aurait été le plus nécessaire, de même qu'il s’en était affublé quand il n’en avait nul besoin. Pour quoi, la dame avisée, ayant quasi pleine licence pour ses ébats, sans plus faire venir son amant par-dessus le toit comme font les chattes, le fit entrer tout simplement par la porte, prenant ses précautions, et, menant vie joyeuse, se donna souvent par la suite du bon temps avec lui. — »
NOUVELLE VI
Madame Isabetta, se trouvant chez elle avec son amant Leonetto, reçoit la visite de messer Lambertuccio qui l'aime. Son mari étant survenu sur ces entrefaites, la dame fait sortir de chez elle messer Lambertuccio avec un couteau à la main, comme s’il était à la poursuite de Leonetto qu'elle fait ensuite reconduire par son mari.
La nouvelle de la Fiammetta avait merveilleusement plu à tous, chacun affirmant que la dame avait fort bien fait et comme le méritait un homme si bestial ; mais quandla nouvelle fut finie, le roi ordonna à Pampinea de poursuivre. Celle-ci commença et dit : « — Ils sont nombreux, ceux qui, parlant sottement, disent qu’Amour enlève aux gens tout bon sens et fait perdre la mémoire à quiconque aime. Cela me semble une sotte opinion ; les nouvelles déjà racontées l'ont bien démontré, et j'entends le démontrer encore.
Il. 15
« En notre cité, où tous les biens abondent, était jadis une jeune dame noble et très belle et qui fut la femme d’un chevalier plein de valeur et de mérite. Et comme il arrive souvent qu'on ne peut se contenter de manger toujours d’un même plat, mais qu’on désire parfois en changer, cette dame, son mari ne la satisfaisant pas entièrement, s’amouracha d’un jeune homme appelé Leonetto, plaisant et de belles manières bien que n'étant pas de haute naissance, lequel, de son côté, s’énamoura de la dame. Il est rare, vous le savez, que ce que chacune des parties veut bien n'arrive pas à bon effet ; aussi, ilne se passa guère de temps sans que leur amour ne recût son dénouement ordinaire. Sur ces entrefaites, 11 advint, la dame étant belle et avenante, qu’un chevalier nommé messer Lambertuccio en devint fort amoureux ; mais comme il lui faisait l'effet d’un homme déplaisant et grossier, la dame ne pouvait, pour quoi que ce fût au monde, se décider à l’aimer. Le chevalier la pressant beaucoup par de nombreux messages, mais en vain, il la menaça, étant un homme puissant, de la couvrir de honte si elle ne faisait point à son plaisir. Pour quoi, la dame qui le craignait et savait de quoi il était capable, se résigna à faire selon sa volonté.
« La dame, qui avait nom madame Isabetta, étant allée, comme c’est notre habitude pendant l'été, demeurer dans une de ses belles maisons de campagne des environs, il advint qu’un matin son mari monta à cheval pour se rendre en un certain endroit où il devait passer quelques jours ; aussitôt la dame manda à Leonetto de venir la rejoindre, ce que le jeune homme, fort joyeux, fit incontinent. De son côté, messer Lambertuccio, apprenant que le mari de la dame était absent, monta à cheval et, sans être accompagé de personne, alla frapper à la porte de la belle. La servante de la dame l’ayant aperçu, alla sur le champ trouver sa maitresse
qui était dans sa chambre avec Leonetto, et l’ayant appelée elle lui dit : « — Madame, messer Lambertuccio est en bas, « tout seul. — » Ce qu'entendant la dame, elle fut la plus ennuyée femme qui füt au monde ; mais comme elle le craignait beaucoup, elle pria Leonetto de consentir à se cacher un moment derrière les courtines du lit, jusqu’à ce que messer Lambertuccio s’en fût allé. Leonetto, qui n'avait pas moins peur de lui que la dame, s’y cacha, et elle ordonna à la servante d'aller ouvrir à messer Lambertuccio. Celui-ci, une fois la porte ouverte, entra dans la cour, descendit de cheval qu'il attacha à un gond, et monta vers la dame, laquelle faisant bon visage, vint au devant de lui jusque sur l’escalier, le reçut aussi joyeusement qu’elle put et lui demanda ce qu'il venait faire. Le chevalier l’ayant accolée et baisée, dit : « — Mon âme, j'ai appris que votre mari n’était point « ici et je suis venu rester quelque peu avec vous. — » Sur ces paroles, ils entrèrent dans la chambre, s’y enfermèrent, et messer Lambertuccio se mit à prendre plaisir d’elle.
« Pendant qu'il était ainsi avec la dame, il advint que le mari de celle-ci, contre toute attente, s’en revint à la maison. Dès que la servante le vit, elle courut en toute hâte à la chambre de la dame et dit : « — Madame, voici messer qui re- « vient ; je crois qu'il est déjà dans la cour. — » La dame, voyant cela, se rappela qu'elle avait deux hommes chez elle, et comprenant qu’elle ne pouvait pas cacher le chevalier à cause de son cheval qui était dans la cour, elle se tint pour morte. Néanmoins, sautant vivement en bas du lit, elle prit sur le champ son parti et dit à messer Lambertuccio : « —Si « vous me voulez quelque bien, et si vous voulez me sauver « la vie, vous ferez ce que je vais vous dire. Vous allez « prendre en main votre couteau tiré de sa gaîne, et l'air « furieux et courroucé vous allez descendre l'escalier, et vous
« vous en irez en disant : Je jure Dieu que je le trouverai « ailleurs ! et si mon mari veut vous retenir et vous deman- « der quelque chose, vous ne répondrez rien autre que ce « que je vous ai dit, vous monterez à cheval, et ne resterez « avec lui pour aucune raison. — » Messer Lambertuccio dit: « — Volontiers. — » Et ayant tiré son couteau, le visage enflammé autant par la fatigue qu'il venait de se donner que par dépit du retour du mari, 1l fit comme la dame lui avait ordonné.
« Le mari de la dame était déjà descendu de cheval dans la cour, et voyant le palefroi qui y était attaché il s’en étonna, et il allait monter quand :l vit descendre messer Lambertuccio. Surpris de son air et de ses paroles, il dit : « — Qu'est-ce donc, messire ? — » Messer Lambertuccio, le pied à l’étrier et déjà à cheval, ne répondit rien sinon : « —Ah! « corps de Dieu ! je le retrouverai ailleurs. — » Et il partit. Le gentilhomme, étant monté, trouva la dame au haut de l’escalier toute troublée et remplie d'épouvante, et il lui dit : « — Qu'est-ce ? qui donc messer Lambertuccio menace-t-il « ainsi d’un air si colère ? — » La dame, rentrée dans la chambre, afin que Leonetto l'entendit, répondit : « — Mes- « sire, je n’ai jamais eu peur semblable à celle-ci. Tout à « l'heure est entré ici en fuyant un jeune homme que je ne « connais pas et que messer Lambertuccio poursuivait un « couteau à la main ; trouvant par hasard cette chambre « ouverte, il me dit, tout tremblant : Madame, pour Dieu, . « secourez-moi, que l’on ne me tue point dans vos bras! « je me levai toute droite, et comme j'allais demander qui « ilétait et ce qu’il avait, messer Lambertuccio s’est mis à « monter à son tour en disant : — Où es-tu, traitre ? — Je « m’avançai sur la porte de la chambre, et comme il voulut entrer, je le retins ; il fut assez courtois, voyant que cela
Pa Pa
« ne-me plaisait point qu’il entrât céans, pour s'arrêter, et « après beaucoup de menaces, il est descendu comme vous « l'avez vu. — »
« Le mari dit alors : « — Femme, tu as bien fait ; ç'au- « rait été un trop grand blâme pour nous, si quelqu'un « avait été tué ici, et messer Lambertuccio a commis une « grande inconvenance en poursuivant une personne qui « s'était réfugiée chez moi. — » Puis il demanda où était ce jeune homme. La dame répondit : « — Messire, je ne « sais où il s’est caché. — » Le chevalier dit alors : « — Où « es-tu ? sors sans crainte. — » Leonetto, qui avait tout entendu, et qui était tremblant comme quelqu'un qui aurait eu un juste sujet de peur, sortit de l’endroit où il était caché. Alors le chevalier dit : « — Qu'’as-tu donc à faire « avec messer Lambertuccio ? — » Le jeune homme répondit : « — Messire, rien au monde, et pour ce je crois fer- « mement qu’il n’est point dans son bon sens, ou qu’il m'a « pris pour un autre ; en effet, à peine m'a-t-il aperçu de loin « sur la route près de ce palais, qu’il a mis son couteau à la « main et a dit : — Traître, tu es mort! — Je ne me suis « point amusé à lui demander pourquoi, mais je me suis « enfui le plus vite que j'ai pu et je suis venu ici, où grâce « à Dieu et à cette gente dame, j'ai été sauvé. — » Le chevalier dit alors : « — Allons, n’aie plus aucune crainte, je « te conduirai chez toi sain et sauf, et puis tu verras ce que « tu auras à faire avec lui. — » Et quand ils eurent soupé, l'ayant fait monter à cheval, il le mena à Florence et ne le laissa que chez lui. Suivant recommandation de la dame, Leonetto parla le soir même en secret à messer Lambertuccio, et s’arrangea avec lui de telle façon que, bien qu’on parlât beaucoup de cette aventure, le chevalier ne s’apercut jamais du tour que lui avait joué sa femme. — » |
NOUVELLE VII
Ludovic découvre à madame Béatrice l'amour qu'il lui porte. La dame envoie son mari Egano à sa place dans le jardin, et couche avec Ludovie, lequel s'étant ensuite levé, va dans le jardin et batonne Égano.
La présence d'esprit de madame Isabetta racontée par Pampinea fut tenue pour merveilleuse par toute la compagnie. Mais Philomène, à qui le roi avait ordonné de poursuivre, dit : « — Amoureuses dames, si je ne me trompe, je vais, je crois, vous en conter une non moins belle, et tout de suite.
« Il faut que vous sachiez qu'il fut autrefois à Paris un gentilhomme florentin qui, par pauvreté, s'était fait marchand, et auquel le commerce avait si bien réussi, qu'il était devenu richissime. Il avait eu de sa femme un fils unique qu'il avait nommé Ludovic; et pour qu'il tint de la noblesse de ses aïeux et non de la profession de marchand, le père n'avait pas voulu qu'il entrât comme apprenti dans aucune boutique, mais il l’avait mis avec les autres gentilshommes au service du roi de France, où il avait appris les belles manières et toutes sortes de bonnes choses. Le jeune homme étant à la cour, il advint que plusieurs chevaliers de retour du Saint-Sépulcre, se mêlèrent à une conversation de jeunes gens parmi lesquels se trouvait Ludovic, et que, les entendant parler entre eux des belles dames de France, d'Angleterre et des autres parties du monde, l’un d'eux se mit à dire que parmi toutes les dames qu'il avait vues en parcourant l'univers, il n’en avait pas trouvé une qui égalât en beauté la femme d'Egano de’ Galluzzi de Bologne,
appelée madame Béatrice ; ce que tous ses compagnons, qui avaient vu comme lui cette dame à Bologne, s’accordèrent à reconnaître. En entendant cela, Ludovic qui n'était encore amoureux d'aucune dame, s’enflamma d’un tel désir de la voir, qu’il ne pouvait penser à autre chose, et ayant résolu d'aller jusqu'à Bologne pour voir la dame et pour s'y fixer si elle lui plaisait, il donna à entendre à son père qu'il voulait aller visiter le Saint-Sépulcre, ce dont il obtint à grand’ peine la permission.
« En conséquence, ayant pris le nom d’Anichino, il arriva à Bologne, et, la fortune le favorisant, dès le lendemain il vit cette dame à une fête ; elle lui parut beaucoup plus belle qu'il ne se l'était imaginé ; pour quoi, s'étant épris passionnément d'elle, il résolut de ne pas quitter Bologne avant d’avoir conquis son amour. En songeant à part soi au moyen qu’il devait employer pour y parvenir, il lui sembla, laissant de côté tous les autres, que s’il réussissait à devenir le familier du mari, lequel en avait beaucoup, il pourrait d'aventure venir à bout de ce qu'il désirait. Ayant donc vendu ses chevaux, et tout concerté avec ses gens pour le mieux, 11 leur recommanda de feindre de ne point le connaître ; puis il alla trouver l’hôtelier et lui dit qu'il entrerait volontiers au service de quelque genthilhomme si cela pouvait se faire. A quoi l’hôtelier dit : « — Tu es justement un « familier comme il en faudrait un à un gentilhomme de « cette ville qui a nom Egano, lequel en a déjà beaucoup « et les veut tous de bonne tournure, comme toi; je lui « en parlerai. — » Et comme il avait dit, il fit; de sorte qu'avant de quitter Egano, il lui fit accepter Anichino, ce qui fut on ne peut plus agréable à ce dernier.
« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien et avec tant
de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu'il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu'un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu'ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu'il lui plût beaucoup -— se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l'ayant regardé, dit : « — Qu'’as-tu Anichino ? cela te fâche-t-1l donc « si fort que je te gagne? — » « Madame — répondit Ani- « chino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui « m'a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors : « — Eh! dis-le moi, si tu me veux quelque bien. — »
« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulüt bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs. À quoi Anichino dit : « — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis; « puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. —- » A quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point dé- « plaisant; et sois certain que, quelque chose que tu me « dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela « ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous « me le promettez, je vous le dirai. —» Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d'elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s'était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il
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la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui, et de le satisfaire en son secret et fervent désir; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentit à ce qu'il l’aimât.
« O singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours été digne d’éloges en ces sortes de cas! Tu n’aimas jamais les larmes ni les soupirs, et toujours tu te rendis aux humbles prières et aux amoureux désirs; et si j'avais des louanges assez dignes de toi, ma voix ne se lasserait jamais de te louer. La gente dame, pendant qu’Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses prières, elle reçut son amour dans le cœur avec une telle force, qu'elle aussi se mit à soupirer, et, après quelques soupirs, elle dit : « — Mon doux Anichino, reprends cou- « rage; ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentils- « hommes, de seigneurs, ni d'aucun autre — car j'ai été et « je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n’ont pu « émouvoir mon âme, et je n’en ai aimé aucun; mais toi, « dans le peu de temps que tes paroles ont duré, tu as fait « que je t’appartiens bien plus que je ne m'’appartiens à « moi-même. J’estime que tu as parfaitement gagné mon « amour, et pour ce je te le donne, et je te promets que je « t'en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entière- « ment passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de « venir vers minuit en ma chambre; je laisserai la porte « ouverte; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y vien- « dras, et une fois là, si je dors, tu me toucheras jusqu'à ce « que je m'éveille, et alors je te récompenserai du long « désir que tu as eu. Et pour que tu croie à ce que Je te « dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et lui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ce qu’Anichino lui rendit de bon cœur.
« Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer
à quelques affaires, attendant avec la plus grande joie du monde que la nuit vint. Egano de retour de la chasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu'il eut soupé, et sa femme le suivit, après avoir laissé, comme elle l’avait promis, la porte de la chambre ouverte. A l’heure dite, Anichino s’y rendit, et après être entré doucement dans la chambre et avoir fermé la porte en dedans, il se dirigea vers l'endroit où la dame était couchée, et lui ayant mis la main sur la poitrine, il vit qu'elle ne dormait pas. Celle-ci, dès qu’elle sentit qu’Anichino était arrivé, lui prit la main dans les deux siennes, et les tenant fortement, elle se tourna dans le lit jusqu’à ce qu'elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n'ai voulu « te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué ; « mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano, « quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meil- « leur de tes familiers, celui que tu aimes le plus de tous « ceux qui sont en ta maison? — » Egano répondit : « — Qu'est-ce, femme, que tu me demandes? Ne le sais-tu « pas? je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu auquel j'aie « accordé, j'accorde plus de confiance et que j'aime plus « qu’Anichino ; mais pourquoi me fais-tu cette demande? — » « Anichino, voyant qu'Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s’en aller, craignant fort que la dame n’eût voulu se jouer de lui; mais elle l'avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu’il n’avait pu se dégager ni ne le pouvait. La dame répondit à Egano et dit : « — Je te le dirai; je croyais « qu'il en était comme tu dis, et qu'il t'était plus fidèle « qu'aucun autre; mais il m'a détrompée, pour ce que, « hier, quand tu as été parti pour la chasse, il est resté à « la maison, et quand le moment lui a paru propice, il n’a
« pas eu honte de me demander de satisfaire son désir. Moi, « pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin « d’autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui « ai répondu que j'y consentais et que, cette nuit, après « minuit, j'irais dans notre jardin l’attendre au pied du « pin. Or, pour moi, je n’ai nulle envie d’y aller; mais si « tu veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux faci- « lement, en endossant une de mes robes et en mettant un « voile sur ta tête, descendre et aller voir s’il viendra, ce « dont je suis sûre. — » En entendant cela, Egano dit : « — Certainement il faut que je le vois. — » Et s'étant levé, il s’affubla du mieux qu’il sut d’une des robes de la dame, mit un voile sur sa tête, et s’en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d’un pin.
« Dès que la dame l’eut vu se lever et sortir de la chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu'il eût eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la maudissant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l’homme le plus content qui füt jamais. Sur quoi, la dame étant revenue dans le lit, il se déshabilla sur son invitation, et ils prirent ensemble plaisir et joie pendant un bon moment. Puis, la dame jugeant qu'Anichino ne devait pas rester plus longtemps, elle le fit lever, s'habiller et lui dit : « — Mon doux ami, « tu vas prendre un bon bâton et tu t'en iras au jardin; là, « feignant de m'avoir demandé ce rendez-vous pour m'éprou- « ver, tu diras toutes sortes d’injures à Egano que tu feras a semblant de prendre pour moi, et tu me le bâtonneras de « la belle façon, pour ce que de tout cela il s’en suivra pour « nous merveilleuse joie et plaisir. — »
, « Anichino s'étant levé et étant allé dans le jardin, un
gros bâton de saule à la main, s’approcha du pin où Egano, qui le vit venir, se leva comme pour lui faire grandissime fête, et courant à sa rencontre. Sur quoi Anichino dit : « — Ah, mauvaise femme! tu es donc venue, et tu as cru « que je voulais faire cette honte à mon maître? sois mille « fois la mal venue. — » Et, le bâton levé, il se mit à frapper. À ces paroles, Egano voyant le bâton, se mit à fuir sans dire mot, et Anichino le poursuivit en disant : « — Va, que « Dieu te mette en mal an, femme coupable, car je le dirai « certainement à Egano demain matin. — » Egano ayant recu plusieurs coups de bâton, et des bons, s’en revint en toute hâte à la chambre où la dame lui demanda si Anichino était venu au jardin. Egano dit : « — Plût à « Dieu qu'il n’y fût pas venu, pour ce que, croyant que « c'était toi, il m'a tout rompu de coups de bâton, et m'a « dit les plus grosses injures qu’on ait jamais dites à une «. mauvaise femme; et certainement je m'étonnais fort qu'il « t’eût fait cette proposition dans l'intention de me désho- « norer; mais te voyant l'air enjoué et avenant, il a voulu « t’éprouver. — » Alors la dame dit : « — Loué soit Dieu, « car il m'a éprouvé en paroles seulement, tandis qu'il t'a « éprouvé, toi, par des coups; et je crois qu'il pourra dire « que je supporte plus patiemment les paroles que tu ne « supportes les coups; mais puisqu'il t'est si fidèle, je veux « l'avoir pour cher et lui faire honneur. — » Egano dit : « — Certes, tu dis vrai. —»
« Et depuis ce jour, se reposant er Egano fut convaincu qu’il avait la femme la plus fidèle et le serviteur le plus loyal qu'eüt jamais eus un gentilhomme. Pour quoi, Anichino et la dame rirent plus d’une fois de ce bon tour, et pendant tout le temps qu'il plut à Anichino de rester au service d'Egano à Bologne, lui et sa maîtresse eurent,
pour prendre leurs ébats, toutes les aises qu'ils n'auraient probablement pas eues sans cela. — »
NOUVELLE VIII
Un mari devient jaloux de sa femme. Celle-ci s’attache la nuit une ficelle au doigt de pied pour connaitre quand son amant vient la trouver. Le mari s'aperçoit du sStratagème ; il poursuit l’amant, et pendant ce temps la dame fait coucher à sa place, daus son lit, une autre femme qu’à son retour le mari bat et à quiil arrache les cheveux. Il va ensuite chercher les frères de sa femme; ceux-ci, trouvant que ce qu’il leur a dit n’est point vrai, l’accablent d’injures.
Tous jugèrent que madame Béatrice avait été extraordinairement malicieuse dans sa façon de se moquer de son mari, et chacun affirmait que la peur d’Anichino avait dû être très grande quand, retenu fortement par la dame, il l’entendit parler de l'amour dont il l’avait requise; mais le roi voyant Philomène se taire, se tourna vers Néiphile et dit : « — C'est à vous de parler. — » Celle-ci, souriant d'abord un peu, commença : « — Belles dames, j'aurais fort à faire si je voulais vous contenter par une belle nouvelle comme celles dont vous avez été jusqu'ici si satisfaites ; mais avec l’aide de Dieu j'espère m'en tirer assez bien.
« Il faut donc que vous sachiez qu’en notre cité fut jadis un richissime marchand nommé Arriguccio Berlinghieri, lequel, comme font encore aujourd'hui tous les marchands, s'imagina sottement de s’anoblir en prenant femme, et épousa une jeune et gente dame peu en rapport avec sa condition et qui s'appelait Monna Sismonda. Celle-ci, pour ce que son mari, eomme font tous les marchands, était toujours en voyage et restait peu avec elle, s’énamoura d’un
Il, 16
jouvenceau appelé Ruberto qui l'avait longtemps courtisée. La dame ayant lié des relations intimes avec lui, et ces relations étant moins secrètes qu'il n’eût fallu, pour ce qu'elles lui plaisaient souverainement, il arriva qu'Arriguccio, soit qu’il en eût appris quelque chose, soit pour un autre motif, devint l’homme le plus jaloux du monde, et que, laissant là ses voyages et toutes ses affaires, il mit quasi toute sa sollicitude à bien garder sa femme. Il ne se serait point endormi s’il ne l’avait vue entrer la première dans le lit; pour quoi, la dame ressentait grand chagrin, ne pouvant en aucune façon se trouver avec son Ruberto.
« Or donc, après avoir longuement songé à trouver quelque moyen de le voir, ce dont elle était aussi vivement sollicitée par lui, il lui vint en la pensée de procéder de cette facon : comme sa chambre était très loin de la rue, et qu’elle s'était aperçue qu'Arriguccio restait fort longtemps à s’endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut de faire venir Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, d'aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pendant que le mari dormait. Et, pour qu’elle pût être avertie de son arrivée sans que personne s’en aperçüt, elle imagina d'installer en dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelle dont l’un des bouts retomberait à terre et dont l’autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu’à son lit et entrerait sous les couvertures, de façon à l’attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions prises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir; s’il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelle à soi, afin qu'il n’attendit point. Cela plut à Ruberto, qui étant allé au rendez-vous, put quelquefois la voir, d’autres fois non.
« Ce stratagèmé continuant entre eux, il advint qu’une nuit, la dame dormant, Arriguccio en étendant le pied dans le lit trouva la ficelle; pour quoi, y.portant la main et voyant qu'elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse; ce dont il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenêtre; sur quoi, l'ayant enlevée du doigt de sa femme, il l’attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d'habitude, il réveilla Arriguccio; mais comme celui-ci se l'était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu'il devait rester et attendre — ce qu'il fit — Arriguccio, s'étant levé précipitamment et ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l’audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu'il fût un marchand, Arriguccio était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l’ouvrit pas tout doucement ainsi qu'avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fut surpris et soupçonna la vérité, c’est-à-dire que c'était Arriguccio qui avait ouvert la porte; pour quoi, il se mit à fuir en toute hâte, et Arriguccio se lança à sa poursuite.
« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arriguccio le poursuivant toujours, Ruberto, qui était également armé, tira son épée et fit volte-face; de sorte qu'ils se mirent l'un à attaquer, l’autre à se défendre. La dame s'était réveillée quand Arriguccio avait ouvert la chambre, et s’apercevant qu’on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle com prit soudain que sa ruse avait été découverte; voyant qu’Arriguccio s'était mis à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de tout cela; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la supplia tant, qu'elle la fit consentir à se mettre à sa place
dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se faire connaître les mauvais traitements que pourrait lui faire Arriguccio, pour ce qu'elle l’en récompenserait si bien qu’elle n'aurait point occasion de s’en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brülait dans la chambre, elle sortit, et s'étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer.
« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur . dire des injures; sur quoi Arriguccio craignant d’être reconnu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser; puis, en colère et de méchante humeur, il s’en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, « femme coupable? Tu as éteint la lumière afin que je ne « te trouve pas; mais tu t'es trompée. — » Et étant allé droit au lit, 1l saisit la suivante, croyant prendre sa femme, et s’escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu'il lui meurtrit toute la figure; il finit par lui arracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu’on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignail fort, et elle avait de quoi; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu! assez! sa voix était si brisée par les plaintes, et Arriguccio était animé d’une telle fureur, qu’il n'aurait pas pu reconnaître si c'était la voix d’une autre femme que la sienne. Pendant qu'il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « — Méchante femme, je n’entends « pas te punir autrement; mais j'irai trouver tes frères; je « leur dirai tes belles actions ; ils viendront te chercher et « te feront ce qu'ils croiront que leur honneur exige ; puis
« ils t'emmèneront ; car pour sûr, tu ne resteras plus désor- « mais en cette maison. — » Cela dit, il sortit de la chambre, la ferma en dehors et s’en alla.
« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, ralluma la lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu’elle put, et la reconduisit dans sa chambre, où elle la fit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d’Arriguccio, de façon à la laisser satisfaite. Et aussitôt qu’elle eut ramené la servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s’y fût couché: elle ralluma la lampe, s’habilla et se rajusta comme si elle n’avait pas encore été au lit; puis ayant allumé une lanterne et pris ses vêtements, elle alla s'asseoir à la cime de l'escalier où elle se mit à coudre et à attendre ce qui allait advenir de tout cela. |
« Arriguccio, sorti de chez lui, s’en alla du plus vite qu'il put chez les frères de sa femme, et frappa à leur porte jusqu’à ce qu'on l’eût entendu et qu’on lui eût ouvert. Les frères de la dame, qui étaient au nombre de trois, ainsi que sa mère, entendant que c'était Arriguccio qui venait, se levérent tous et, ayant fait allumer des lumières, vinrent à lui et lui demandèrent ce qu'il allait cherchant ainsi: à cette heure et tout seul. Sur quoi Arriguccio, depuis l'incident de la ficelle qu'il avait trouvée attachée au doigt de pied de Monna Sismonda, jusqu’à ce qu’il avait vu et fait ensuite, leur raconta tout ; et pour leur donner une bonne preuve de ce qu'il avait fait, il mit dans leurs mains les cheveux qu’il croyait avoir arrachés à sa femme, ajoutant qu'ils pouvaient venir et qu'ils lui pourraient faire ce qu'ils croiraient que leur honneur exigeait, pour ce qu’il n’entendait pas la gar-
186 __ LE DÉCÀÂMÉRON.
der plus longtemps chez lui. Les frères de la dame, fortement courroucés de ce qu'ils avaient entendu, car ils le tenaient pour vrai, et furieux contre elle, firent allumer des torches, et s'étant mis en route avec Arriguccio, s’en allèrent chez lui avec l'intention de faire un mauvais parti à leur sœur. Ce que voyant leur mère, elle se mit à les suivre en pleurant, les suppliant tour à tour de ne point croire si vite de pareilles choses sans en avoir vu ou en avoir appris davantage, pour ce que le mari pouvait fort bien s'être mis en colère contre elle et l’avoir battue pour un tout autre motif, et donner maintenant cette raison pour excuse; elle ajoutait aussi qu'elle s’étonnait beaucoup que cela eût pu arriver, car elle connaissait bien sa fille, l’ayant élevée dès son plus jeune âge ; et elle leur tenait bon nombre de propos semblables. :
« Arrivés à la maison d’Arriguecio et y étant entrés, ils se mirent à monter l'escalier. Monna Sismonda, les entendant venir dit : « — Qui est là? — » À quoi l’un de ses frères répondit : « — Tu le sauras bien, qui c'est, femme « coupable. — » Monna Sismonda dit alors : « — Que veut « donc dire ceci! Seigneur, aidez-nous ! — » Et, s'étant levée tout debout, elle dit : « — Mes frères, soyez les bien « venus; que cherchez-vous tous trois à cette heure? — » - Ceux-ci, l'ayant vue assise et en train de coudre et sans qu'aucune trace sur sa figure n’indiquât qu’elle eùt été battue, alors qu’Arriguccio leur avait dit qu'il l'avait toute meurtrie, s'étonnèrent tout d’abord, et, refrénant l’impétuosité de leur colère, lui demandèrent des explications sur ce dont Arriguccio se plaignait à son sujet, la menaçant vivement si elle ne leur disait pas tout. La dame leur dit : « — Je ne sais « ce que j'ai à vous dire, ni de quoi Arriguccio a pu se « plaindre. — » Arriguccio, en la voyant, la regardait comme
un homme tout abasourdi, se rappelant lui avoir donné plus de mille coups de poing sur la figure, l'avoir égratignée, bref lui avoir fait tout le mal du monde, tandis que maintenant il la voyait comme si rien ne s'était passé. Les trois frères lui racontèrent brièvement ce qu’Arriguccio leur avait dit au sujet de la ficelle, des mauvais traitements qu'il lui avait infhgés, enfin tout. La dame, se tournant vers Arriguccio, dit : « — Eh! mon mari, qu'est-ce que j'entends? Pourquoi « me fais-tu passer, à ta grande vergogne, pour une femme « coupable, alors que je ne le suis pas, et te fais-tu passer, « toi, pour l’homme méchant et cruel que tu n’es point? « Avec qui as-tu été céans cette nuit, si ce n’est avec moi? « Quand m'as-tu battue? Pour moi, je ne m'en souviens « point? — » oc
« Arriguccio se mit à dire : « — Comment, méchante « femme, n’avons-nous pas été ensemble au hit? Ne suis-je « point revenu ici, moi, après avoir poursuivi ton amant ? « Ne t’ai-je pas donné mille coups et arraché les cheveux ? —» La dame répondit : « — Tu n’as point couché céans hier soir. « Mais laissons cela, car je ne puis en donner d’autres preuves « que mes paroles qui disent vrai, et venons-en à ce que tu « dis de m'avoir battue et arraché les cheveux. Tu ne m'as « jamais battue; que tous ceux qui sont ici et.toi-même.me « fassiez voir si j’ai aucune trace de coups sur toute ma per- « sonne! Et je ne te conseillerais pas d’être assez hardi pour « porter la main sur moi, car, par la croix de Dieu, .je te dé- « visagerais de belle sorte. Tu ne m’as pas davantage arraché « les cheveux; du moins je ne l’ai ni senti ni vu; mais peut- « être me les as-tu arrachés sans que je m'en aperçusse. « Voyons voir si je les ai arrachés ou non. — » Et, ayant Ôté ses voiles de sa tête, elle montra que ses. cheveux n'avaient point été arrachés, mais qu'ils étaient entiers... :
« Ce que voyant et entendant les trois frères et la mère,
ils se mirent à dire à Arriguccio : « — Que veux-tu dire,
Arriguccio? Ge n'est pas là ce que tu es venu nous dire que tu avais fait, et nous ne savons pas comment tu pourras prouver le reste. — » Arriguccio était comme dans un
rêve et voulait parler, mais voyant que ce qu'il croyait pouvoir facilement prouver n'existait pas, il n’osait rien dire. La dame, s’étant tournée vers ses frères, dit : « — Mes frères,
je vois qu'il est allé chercher ce que je ne voulais jamais faire, à savoir que je vous raconte ses misères et sa méchanceté; et bien, je le ferai. Je crois fermement que ce qu’il vous a dit lui est arrivé et qu'il l’a fait ; écoutez comment. Ce galant homme à qui pour ma male heure vous m'avez donnée pour femme; qui se fait appeler marchand et veut passer pour l'être; qui devrait être plus sobre qu'un religieux et plus honnête qu’une demoiselle, il se passe peu de soirs qu'il n’aille s'enivrer par les tavernes, courant les mauvaises femmes, tantôt celle-ci, tantôt celle-là ; pour moi, il faut que je l’attende jusqu’à minuit et parfois jusqu'au matin, comme vous venez de me trouver. Je suis sûre, qu'étant complètement ivre, il est allé se coucher avec une de ces tristes créatures, et qu’en se réveillant il lui a trouvé une ficelle attachée au pied, et qu’alors il lui a fait'toutes les belles prouesses qu'il dit : il est retourné près d'elle, l’a battue et lui a arraché les cheveux, et, comme il n'était pas encore bien revenu en lui-même, il a cru, et je suis persuadée qu'il croit encore, m'avoir fait tout cela à moi. Et si vous l’examinez bien au visage, il est encore à moitié ivre. Mais pourtant, quoi qu'il ait dit de moi, je veux que vous n’en teniez pas plus de compte que de ce que dit un homme ivre, et puisque je lui pardonne, je veux que vous lui pardonniez aussi. — »
SEPTIÉÈME JOURNÉE. 189
La mère de la dame, entendant cela, commenca à crier
et à dire : « — Par la croix de Dieu, ma fille, cela ne devrait
pas se passer ainsi ; il faudrait, au contraire, tuer ce chien fastidieux et ingrat, car il n’a jamais été digne d’avoir une jeunesse comme toi. Voyez un peu! il n'aurait pas fait autrement s’il t’avait trouvée dans la fange! Puisse-t-il désormais vivre à la male heure, si tu dois rester sous le coup des propos d’un mauvais marchand de fressure d’äne! Ils viennent tous ici de leur village, sortis de la canaille et vêtus de gros drap de Romagne, les chausses tombantes et la plume au cul, et dès qu'ils ont trois sols, il leur faut pour femmes les filles des gentilshommes et des nobles dames: ils se font faire des armoiries et ils disent : je suis de telle famille ; ceux de ma maison ont fait ceci et cela. Que je voudrais donc que mes fils n’eussent point suivi mes avis, car ils te pouvaient si honorablement faire entrer dans la maison des comtes Guidi, avec une petite dot ! Mais ils ont voulu te donner cette belle joie, à savoir que, tandis que tu es la meilleure fille de Florence et la plus honnête, ton mari n’a pas eu honte de venir dire en plein minuit que tu es une putain, comme si nous ne te connaissions pas! Mais par ma foi en Dieu, si l’on voulait m'en croire, on lui donnerait une telle correction qu'il s’en repentirait. — » Et, s’étant tournée vers ses fils, elle dit : -- Mes fils, je vous disais bien que cela ne pouvait pas être. Avez-vous entendu comment votre cher beau-frère traite votre sœur? Mauvais marchand de quatre deniers qu’il est! Si j'étais de vous, après ce qu'il a dit d'elle et ce qu'il a fait, je ne me tiendrais pas pour satisfaite ni vengée avant de l'avoir fait disparaître de ce monde ; et si j'étais un homme, comme je suis une femme, je ne voudrais pas qu'aucun autre que moi se chargeât de son af-
« faire. Seigneur, punis-le, ce méchant ivrogne, qui n’a « point de honte. — » |
« Les jeunes gens, voyant et entendant tout cela, se tournèrent vers Arriguccio et lui adressèrent les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un méchant homme : finalement ils lui dirent : « — Nous te pardonnons celle-là « comme à un homme ivre: mais garde-toi sur ta vie que « nous entendions jamais plus de semblables nouvelles, car « pour sûr, s’il nous en parvient encore aux oreilles, nous « te paierons en même temps celle-là et les autres. — » Ayant ainsi parlé, ils s’en allèrent.
« Arriguccio était resté tout ébahi, ne sachant en luimême si ce qu'il avait fait était vrai ou s’il avait rêvé ; sans plus rien dire, il laissa sa femme en paix. Celle-ci, par sa sagacité, non-seulement évita le péril survenu, mais trouva le moyen de faire selon son plaisir, sans avoir plus aucune peur de son mari. — »
NOUVELLE IX
Lidia, femme de Nicostrate, aime Pirrus. Celui-ci, pour croire à son amour, lui demande trois choses qu’elle fait toutes les trois; en outre, en présence de Nicostrate, elle se satisfait avec lui et fait croire à Nicostrate que ce qu'il a vu n'est point vrai.
La nouvelle de Néiphile avait paru si plaisante, que les dames ne pouvaient se tenir d'en rire et d’en parler, bien que le roi leur eût imposé plusieurs fois silence, ayant ordonné à Pamphile de dire la sienne. Cependant, quand elles
se turent, Pamphile commença ainsi : « — Je ne crois pas, révérentes dames, qu'il existe chose au monde, quelque grave et douteuse qu'elle soit, que n'ose faire quiconque aime ferventement. Bien que cela ait été démontré dans nombre de nouvelles, néanmoins je crois que je vous le démontrerai bien plus encore par une que j'entends vous dire, et où vous entendrez parler d’une dame à qui la fortune fut d'autant plus favorable qu'elle avait montré peu de prudence ; et pour ce, Je ne conseillerais à aucune de vous de marcher sur les traces de la dame dont je veux parler, attendu que la fortune n’est pas toujours favorablement disposée, et que les hommes ne sont pas tous également sots en ce monde. : | « Dans Argos, très ancienne cité d’Achaïe que ses anciens rois ont rendue plus fameuse que grande, fut jadis un noble homme appelé Nicostrate, et à qui, déjà voisin de la vieillesse, la fortune donna pour femme une grande dame non moins ardente que belle, dont le nom était Lidia. Notre homme, étant noble et riche, entretenait un nombreux domestique, des chiens et des oiseaux, et prenait un grandissime plaisir à chasser. Il avait, parmi ses autres familiers, un jeune bomme bien fait, élégant et beau de sa personne, adroit à tout ce qu'il entreprenait, nommé Pirrus. Nicostrate l’aimait par-dessus tout, et avait en lui la plus entière confiance. Lidia s’en énamoura fortement, à tel point que, ni de jour ni de nuit, elle ne pouvait penser à autre chose. Mais de cet amour, soit qu’il ne s’en fût point aperçu ou qu'il n’en voulût pas, Pirrus ne paraissait se préoccuper, de quoi la dame portait en son cœur un intolérable ennui. Résolue à lui dévoiler toute son ardeur, elle fit venir près d'elle une sienne camériste nommée Lusca, en qui elle avait grande confiance, et elle lui parla ainsi : « — Lusca, les bienfaits que tu as reçus
de moi doivent te rendre obéissante et fidèle ; pour ce, gardetoi de faire jamais connaître à personne ce que je vais te dire présentement, sinon à celui à qui je t’ordonnerai de le dire. Comme tu vois, Lusca, je suis dame, jeune et fraiche, et abondamment pourvue de tout ce qu’une femme peut désirer ; bref, hors sur une chose, je ne puis me plaindre, et cette chose c’est que les années de mon mari sont trop nombreuses si on les mesure aux miennes; pour quoi, je vis dans la privation de ce que les femmes ont le plus- de plaisir à avoir. Cependant, comme je désire cette chose autant que les autres femmes, j'ai depuis longtemps résolu, puisque la fortune m'a été si peu amie de me donner un mari si vieux, de ne pas être assez ennemie de moi-même pour ne pas trouver un moyen de satisfaire mes plaisirs et de me soulager. Pour avoir ces plaisirs aussi complets en cela qu’en toute autre chose, j'ai pris un parti, à savoir que notre Pirrus, comme plus digne de cela que quicon-
. que, y supplée par ses embrassements, et je lui ai voué un
tel amour, que je n’éprouve de plaisir qu’en le voyant ou qu’en pensant à lui; bref, si je ne n’ai pas sans retard un rendez-vous avec lui, pour sûr je crois que je mourrai. Pour quoi, si ma vie t'est chère, tu lui dévoileras mon amour de la façon qui te paraîtra la meilleure, et tu le prieras de ma part qu’il consente à venir me trouver quand tu iras le chercher. — »
« La camériste dit qu'elle le ferait volontiers ; et ayant
trouvé le moment et le lieu propices, elle prit Pirrus à part et, du mieux qu’elle sut, elle s’acquitta de l'ambassade dont sa dame l’avait chargée. En entendant cela, Pirrus s’étonna fortement, en homme qui ne s'était aperçu de rien, et craignit que la dame ne lui fit tenir ce langage pour l’éprouver ; pour quoi, il répondit sur-le-champ d’une façon rude : «= Lusca,
« je ne puis croire que ces paroles viennent de ma dame, et « pour ce, prends garde à ce que tu dis; si elles viennent bien « d'elle, je ne crois pas qu’elle te les fasse dire de bon « cœur ; et si elle te les fait dire de bon cœur, comme mon « maître me traite mieux que je ne mérite, je ne lui ferais « pas sur ma vie un pareil outrage ; donc, garde-toi de me « tenir plus longtemps de semblables propos. — » La Lusca, nullement troublée par son air rigide, lui dit : « — Pirrus, « de cela et de tout ce que ma dame voudra, je te parlerai « toutes les fois qu’elle me l’ordonnera, que cela te doive « procurer plaisir ou ennui; mais tu es une bête. — » Et toute courroucée par les paroles de Pirrus, elle s’en revint vers la dame qui, en l’entendant, désira mourir. Mais, au bout de quelques jours, ayant reparlé à la camériste, elle lui dit : — « Lusca, tu sais que le chêne ne tombe pas du pre- « mier Coup ; pour quoi, je crois qu'il faut que tu retournes « vers celui qui, à mon grand dommage, veut m'être déloyal, « et, choisissant le moment convenable, que tu lui démon- « tres bien quel est mon amour pour lui; qu'enfin tu t’ef- « forces d’amener la chose à bon résultat, pour ce que si on « la laissait ainsi, j'en mourrais, et il croirait avoir été « bafoué ; de sorte qu’au lieu de son amour que je cher- « che, je n'obtiendrais que sa haine. — » La camériste réconforta la dame, et s’étant mise à la recherche de Pirrus, elle le trouva joyeux et dispos, et elle lui dit ainsi :
«— Pirrus, je t’ai montré, il y a quelques jours, de quel feu « brûle notre maîtresse à cause de l’amour qu’elle te porte, et « je t’en assure aujourd’hui de nouveau ; si tu persistes dans « la dureté que tu as témoignée l’autre jour, tu peux être « certain qu’elle ne vivra pas longtemps; pour quoi, je t’en « prie, consens à satisfaire son désir ; et si tu persistes dans « ton obstination, moi qui te croyais très sage, je te tiendrai
pour un sot. Quelle plus grande gloire peut-il t’arriver que de te voir aimer par-dessus tout par une telle dame, si belle et si noble? En outre, combien n’as-tu pas à te reconnaître obligé de la fortune, en pensant qu’elle a mis devant toi toute prête une chose si conforme aux désirs de ta jeunesse, et un tel soulagement à tes besoins? Quel est l’homme de ta condition que tu pourras voir en meilleure position pour ses ébats que tu le seras, toi, si tu es avisé? quel autre pourras-tu voir mieux fourni en armes, en chevaux, en vêtements et en argent, que tu le seras si tu consens à donner ton amour à cette dame? ouvre donc ton cœur à mes paroles et retourne en toi-même ; rappelletoi qu’une fois seulement, et jamais plus, il arrive que la fortune vient à nous d’un air joyeux et les bras ouverts; celui qui ne sait alors l’accueillir et qui.plus tard se voit pauvre et misérable, ne doit se plaindre que de soi-même et non d'elle. Puis, il ne doit point exister une même loyauté entre les serviteurs et les maîtres, qu'entre les amis et les parents; au contraire, les serviteurs doivent, en tant qu'ils peuvent, traiter les maîtres comme ils sont eux-mêmes traités par eux. Crois-tu, si tu avais une belle femme, une mère, une fille, ou une sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu'il observerait envers toi la loyauté que tu veux lui garder au sujet de sa femme? aie pour certain que, si les promesses et les prières ne suffisaient pas, il emploierait la force, quoi que tu dusses en penser. Traitons-les donc, eux et leurs choses, comme ils nous traitent nous et les nôtres. Use du bénéfice de la fortune, ne la repousse pas: fais-lui face et recois-la quand elle vient, car pour sür, si tu ne le fais pas, sans compter que ta dâme en mourra, tu t'en repentiras loi-même tant de fois que tu désireras mourir aussi. — »
« Pirrus, qui avait plusieurs‘fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si élle revenait le trouver, de. faire une tout autre réponse et de consentir en tout à COMplaire à la dame, pourvu qu'il pût être certain qu'elle ne voulait pas l’éprouver; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, « Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu me dis; mais « d’autre part, je sais que mon maître est fort saëe et fort « avisé. Comme il a remis toutes ses affaires en mes mains, « je crains bien que Lidia, sur son avis et d’après son ordre, « ne fasse ainsi que pour m'’éprouver: et pour ce, si elle veut « faire trois choses que je demanderai pour éelaircir mes « doutes, il n’est rien ensuite que je ne fasse promptement « quand elle me commandera. Les trois choses que je veux « sont celles-ci : Premièrement, qu’en présence même de « Nicostrate, elle tue son bon épervier; puis qu’elle m'envoie « une touffe de la barbe de Nicostrate, et enfin une dent de « celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en fait de conseils, la fit se décider à tenter l’aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu’elle ferait pleinement et vite ce qu’il avait demandé; en outre, puisqu'il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu’elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même, et qu'elle ferait croire à Nicostrate que ce n’était pas vrai. Sur quoi Pirrus attendit ce que ferait la gente dame.
« À quelques jours de là, Nicostrate ayant donné à quelques gentilshommes un grand diner, comme il avait coutume de le faire assez souvent, et les tables étant déjà levées, la dame, vêtue d’un voile vert et fort parée, sortit de sa chambre et s’en vint en la salle où étaient les convives. Là, voyant Pirrus et les autres, elle alla droit au perchoir sur lequel se
tenait l’épervier que Nicostrate aimait tant, le délia, comme si elle voulait le prendre Sur sa main, et le saisissant par ses attaches, elle le lança contre la muraille et le tua. Comme Nicostrate lui criait : « — Eh! femme, qu'as-tu fall? — » elle ne lui répondit rien, mais s'étant retournée vers les gentilshommes qui avaient dîné avec lui, elle dit : « — Seigneurs, « j'aurais peine à me venger d’un roi qui m'aurait fait ou- « trage si je n’osais pas me venger d’un épervier. Il faut que « vous sachiez que cet oiseau m'a enlevé tout le temps que « les hommes doivent consacrer longuement aux plaisirs des « dames; pour ce que, dès qu’apparaît l’aurore, Nicostrate « se lève, monte à cheval, et, son épervier en main, s’en va « à travers les plaines pour le voir voler; et moi, telle que « vous me voyez, je reste au lit seule et mal satisfaite. Pour « quoi, j'ai voulu faire ce que je viens de faire maintenant ; « et aucun autre motif ne m’en a empêchée, sinon que j’atten- « dais de le pouvoir faire en présence d'hommes qui fussent « justes juges de mes griefs, comme je crois que vous le « serez. — » Les gentilshommes qui l’écoutaient, croyant que son affection pour Nicostrate était conforme à ce que dénotaient ses paroles, se tournèrent tous en riant vers Nicostrate qui était tout courroucé, et se mirent à dire : « — Eh! comme la dame a bien fait de venger son injure « par la mort de l'épervier! — » Et par divers propos sur cette matière, la dame étant déjà retournée dans sa chambre, ils changèrent en rire le courroux de Nicostrate. Pirrus, ce voyant, dit en lui-même : « — La dame a donné un excellent « commencement à mes heureuses amours; fasse Dieu qu'elle « continue. — » :
« La dame ayant donc tué l’épervier, elle se trouva peu de jours après dans sa chambre avec Nieostrate ; tout en lui faisant des caresses, elle se mit à plaisanter, et comme il lui
En
tirait les cheveux par manière d’amusement, elle saisit cette occasion de faire la deuxième des choses que lui avait demandées Pirrus ; l'ayant saisi vivement par une petite touffe de la barbe et se mettant à rire, elle tira si fortement qu'elle la lui arracha toute du menton. De quoi Nicostrate se plaignant, elle dit : «— Qu'’as-tu donc, que tu me fais une pareille mine ? « Est-ce parce que je t'ai arraché peut-être six poils de la « barbe? Tu n’as pas éprouvé ce que j'ai senti moi, quand « tu m'as tiré tout à l’heure les cheveux. — » Et continuant d’une parole à une autre, à plaisanter sur ce ton, la dame conserva sans qu'il s’en aperçût la touffe de barbe qu’elle lui avait arrachée, et l’envoya le jour même à son cher amant.
« Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe; pourtant, comme elle était fort ingénieuse et qu’Amour la rendait plus ingénieuse encore, elle imagina un moyen de faire cette troisième chose. Nicostrate avait près de lui deux jeunes enfants que leurs pères lui avaient confiés pour que dans sa maison, étant gentilshommes, ils en apprissent les manières. De ces deux garçons, quand Nicostrate mangeait, l’un lui découpait les plats devant lui, l’autre lui servait à boire. La dame les ayant fait appeler, leur persuada qu'ils sentaient mauvais de la bouche, et leur conseilla, quand ils serviraient . Nicostrate, de tenir le plus qu'ils pourraient la tête en arrière, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garçons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que leur avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle demanda à Nicostrate : « — T'’es-tu aperçu de ce que font ces garçons « quand ils te servent? — » Nicostrate dit : « — Mais oui; « j'ai même voulu leur demander pourquoi ils faisaient « ainsi. — » À quoi la dame dit : « — Ne le fais pas; je « saurai te le dire, moi; et je te l’ai caché un bon temps, « pour ne pas te causer de l'ennui; mais aujourd’hui je vois
que d’autres que moi commencent à s’en apercevoir, et je ne dois plus te le cacher. Cela ne t'arrive pas pour autre motif, sinon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n'était point d'habitude. C’est là une chose très ficheuse pour toi qui as coutume de fréquenter des gentilshommes, et pour ce, il faudrait voir à soigner cela. — » Nicostrate dit alors : — Que pourrait-ce bien être? Aurais-je dans la bouche quelque dent gâtée? — » A quoi Lidia dit : « — Peutêtre bien. — » Et l'ayant mené vers une fenêtre, elle lui
fit ouvrir la bouche, et quand elle eut regardé de tous côtés, elle dit : « — Oh! Nicostrate, comment peux-tu l'avoir sup-
portée si longtemps? Tu en as une, de ce côté, qui, à ce qu'il me semble, est non-seulement gâtée, mais qui est toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps dans la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du même côté; pour quoi, je te conseillerais de l’arracher avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit
alors : « — Puisqu’il te semble ainsi, cela me plaît égale-
ment; envoie sans plus de retard chercher un praticien qui me l’arrache. — » A quoi la dame dit : «— Ne plaise à Dieu qu’un praticien vienne ici pour cela; il me semble que cette dent tient si peu que, sans le secours d'aucun praticien, je l’arracherai moi-même très bien. D'un autre côté ces praticiens sont si cruels dans ces sortes d’opérations, que je ne pourrais souffrir en aucune façon de te voir ou de te sentir entre les mains de quelqu'un d'eux; et pour ce, je veux tout faire moi-même; car au moins, si cela te fait trop de mal, je te laisserai tout de suite, ce que ne ferait pas un praticien. — »
« S’étant en conséquence fait apporter les fers pour une
semblable besogne, et ayant renvoyé tout le monde de la
chambre, elle retint seulement la Lusca, et s’enferma avec elle. Puis elle fit étendre Nicostrate sur un siège, et lui ayant mis les tenailles dans la bouche et ayant saisi une de ses dents, elle la lui arracha de vive force pendant que sa camériste le tenait solidement, et bien que la douleur le fit crier beaucoup. Lidia ayant mis la dent de côté et en ayant pris une autre très gâtée qu'elle tenait dans sa main, elle la lui montra, quasi mort de douleur qu'il était, en disant : « — Vois ce que tu as gardé si longtemps dans ta bouche.— » Nicostrate, la croyant, bien qu'il eût éprouvé une vive douleur et qu'il s’en plaignît beaucoup, s’imagina pourtant être guéri dès que la dent eut été arrachée; et réconforté par une chose et par une autre, sa douleur apaisée, il sortit de la chambre. La dame prit aussitôt la dent et l’envoya à son amant, lequel, désormais certain de son amour, se déclara prêt à faire selon son plaisir. :
« Mais la dame, désireuse de le rendre encore plus certain de son amour, et s’imaginant qu'elle resterait encore mille ans avant d'être réunie à lui, voulut tenir ce qu’elle lui avait promis en plus. Ayant feint d’être malade, elle fut un jour visitée par Nicostrate après diner, et voyant que Pirrus était seul avec lui, elle les pria de l’aider à descendre au jardin pour se désennuyer. Pour quoi, Nicostrate l'ayant prise d’un côté et Pirrus de l’autre, ils la portèrent dans le jardin et la posèrent sur un petit pré, au pied d’un beau poirier. S’y étant assise, au bout d’un moment la dame qui avait déjà fait informer Pirrus de ce qu'il avait à faire, dit : « — Pirrus, « j'ai grand désir d’avoir de ces poires; monte donc sur le « poirier et jette-nous en quelques-unes. — » Pirrus, y étant monté sur-le-champ, se mit à jeter des poires, et pendant qu'il les jetait, il se mit dire : « — Hé! messire, qu'est-ce « que vous faites? Et vous, madame, comment n'avez-vous
« pas vergogne de permettre cela en ma présence? Croyez- « vous que je sois aveugle? Vous étiez cependant si malade « tout à l’heure; comment êtes-vous si vite guérie, que vous « fassiez de telles choses ? Si vous voulez les faire, vous avez « tant de belles chambres à votre disposition ; pourquoi n’al- « lez-vous pas en l’une d'elles; ce sera plus honnête que de « faire de pareilles choses en ma présence. — » La dame, se tournant vers son mari, dit : « — Que dit Pirrus? Est-il « fou? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, « madame; ne croyez-vous donc pas que je vous vois ? — » Nicostrate s’étonna fort et dit : « — Pirrus, je crois vrai- « ment que tu rêves.— » À quoi Pirrus répondit : « — Mon « seigneur, je ne rêve nullement, et vous non plus vous ne « rêvez pas; vous vous démenez si bien au contraire, que si « ce poirier se démenait de la sorte, il n’y resterait rien « dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela? « serait-il vrai qu’il lui parût comme il dit? Par mon salut « en Dieu, si j'étais bien portante comme je l’étais naguère, « je monterais sur-le-champ sur le poirier pour voir quelles « sont ces choses étonnantes qu'il prétend voir. — »
« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propos. Sur quoi, Nicostrate dit : « — Descends. —» Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : «— Qu'est-ce « que tu dis que tu vois? —» Pirrus dit : «— Je crois que « vous m'avez pris pour un homme sans jugement ou pour un « endormi; je vous voyais couché sur votre femme, puis- « qu'il faut vous le dire; puis, pendant que je descendais; « je vous ai vu vous lever et vous rasseoir comme vous êtes « maintenant. —» « — Vraiment -— dit Nicostrate — as-tu « perdu l'esprit à ce point? Quand tu as été monté sur le poi- « rier, nous n'avons pas bougé et nous sommes restés comme « {u nous vois.— » À quoi Pirrus dit : « — Pourquoi dis-
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« cutons-nous là-dessus? je vous ai bien vu; et si je vous ai « vu, vous étiez sur votre propre bien. — » Nicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : « — Je vais bien « voir si ce poirier est enchanté, et si ceux qui y montent « voient les merveilles que tu dis. — » Et il y monta. À peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble; ce que voyant Nicostrate, il se mit à crier : « — Ah! femme criminelle, qu'est-ce que tu fais là? « Et toi, Pirrus, en qui j'avais le plus de confiance! — » Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame et Pirrus disaient : « — Rasseyons-nous — » Et le voyant des- « cendre, ils se rassirent comme ils étaient quand il les avait « laissés.
.« Quand Nicostrate fut à terre et qu'il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. À quoi Pirrus dit : « — Nicostrate, maintenant j'avoue que, comme vous « me le disiez auparavant, j'ai mal vu pendant que j'étais « sur le poirier; et je le reconnais à cela seul que je vois et « que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je « dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion « que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui « est la plus honnête et la plus sage qu'il y ait, voulant vous « faire un tel outrage, se garderait de le faire devant vos « yeux. De moi, je ne veux rien dire, mais je me laisserais « écorcher avant même d'en avoir la pensée, loin par con- « séquent de le faire en votre présence. Pour quoi, la faute « de cette apparence doit certainement provenir du poirier ; « pour ce que le monde entier ne m'aurait pas dissuadé que « vous n’ayez été là, avec votre femme, goûtant tous deux « le plaisir charnel, si je ne vous avais entendu dire à vous « qu'il vous avait semblé que j'eusse fait ce à quoi je n'ai « certes jamais songé, loin de l’avoir jamais fait. — »
« Après qu'il eut ainsi parlé, la dame qui se montrait fort courroucée, s'étant levée, se mit à dire : « — Sois à la male « aventure si tu m'as crue si peu avisée que, voulant me livrer « aux tristes choses que tu dis avoir vues, je serais venu les « faire devant tes yeux. Sois sûr que si le désir m'en pre- « nait, je ne viendrais point ici; mais je saurais bien m’en- « fermer dans une de nos chambres de façon à m'’assurer « que tu ne le saurais jamais. — » Nicostrate à qui semblait vrai ce que l’un et l’autre disait, à savoir qu'ils ne se seraient pas laissés entraîner à commettre un pareil acte devant lui, laissant de côté les reproches, se mit à parler de la nouveauté du fait et du miracle de la vue qui changeait ainsi les choses pour quiconque montait sur le poirier. Mais la dame qui se montrait encore courroucée de l'opinion que Nicostrate avait eue un instant sur elle, dit : « — Vraiment, ce poirier ne « fera plus désormais de ces hontes ni à moi ni à aucune « autre femme, si je peux; pour ce, Pirrus, cours et va cher- « cher une scie, et venge-nous d’un seul coup toi et moi en « le coupant, quoiqu'il vaudrait peut-être mieux d’en donner « sur la tête à Nicostrate qui, sans aucune considération, s’est « laissé si promptement éblouir les yeux de l’intellect ; car « bien qu’à ceux que tu portes à la tête il parût comme tu « le dis, pour aucune raison tu ne devais dans ta pensée con- « sentir à croire que c'était vrai. — »
« Pirrus alla promptement chercher une scie et coupa le poirier. Dès que la dame l’eut vu par terre, elle dit à Nicostrate : « — Puisque je vois abattu l'ennemi de mon honneur, « ma colère s’en est allée. — » Et elle pardonna généreusement à Nicostrate qui l’en priait, lui imposant pour condition de ne plus jamais la soupçonner, elle qui l’aimait plus que soi-même, d’une pareille chose. Sur quoi, le malheureux mari bafoué s’en revint avec elle et avec son amant au palais
Pa
où, depuis ce jour, Pirrus et Lidia prirent à leur aise plaisir l’un et l’autre. Dieu nous en accorde autant à nous ! — »
NOUVELLE X
Deux Siennois aiment une dame commère de l’un d’eux. Le compère meurt et revient trouver son ami, selon la promesse qu'il lui avait faite, et lui raconte ce qu’il y a dans l’autre monde.
Ilne restait plus qu’au roi à dire sa nouvelle. Quand il vit que les dames, qui avaient été fort marries de la chute du poirier —lequel n’en pouvait mais — étaient un peu consolées, il commença : « — C’est chose très-manifeste que tout roi juste doit être le premier serviteur des lois faites par lui; et, s’il fait autrement, on doit le regarder comme un esclave digne de punition, et non comme un roi. C’est pourtant dans cette faute et dans cette répréhension que moi, qui suis votre roi, je me vois quasi contraint de tomber. Il est vrai qu’hier, en donnant la loi pour nos récits d'aujourd'hui, j'avais l'intention de ne pas user de mon privilège et de me conformer comme vous au sujet sur lequel vous avez tous parlé; mais non-seulement il a été parlé de ce que j'avais imaginé de dire moi-même, mais il a été dit sur ce sujet tant d’autres choses, et des plus belles, que, pour moi, quelque soigneusement-que je cherche en ma mémoire, il m'est impossible de rien me rappeler qui se puisse comparer à ce qui a déjà été dit. Pour ce, forcé de contrevenir à la loi par moi faite, et méritant en cela une punition, je me déclare prêt à subir dès à présent toute amende qui me sera infligée,
et je reprends mon privilège accoutumé. Je dis donc que la nouvelle dite par Elisa sur le compère et la commère, et d’autre part la sottise des Siennois, ont tant de force, très chères dames, que — laissant de côté les tromperies faites aux maris imbéciles par leurs femmes rusées — elles m'amènent à vous conter une petite nouvelle concernant aussi les Siennois, et qui, bien qu'elle contienne beaucoup de choses qu'on ne doit point croire, sera néanmoins en partie plajsante à entendre.
« Il y eut donc autrefois à Sienne deux jeunes gens du
peuple, nommés l’un Tingoccio Mini, l’autre Meuccio di Tura. Ils habitaient près de la porte Salaja, étaient presque toujours ensemble et paraissaient s'aimer beaucoup. En allant, comme font les hommes, aux églises et aux sermons, ils avaient entendu à diverses reprises parler de la gloire ou de la misère qui, suivant leurs mérites, étaient concédées dans l’autre monde aux âmes des morts. Désirant être renseignés d’une manière certaine sur tout cela, et ne sachant comment, ils se promirent l’un à l’autre que celui des deux qui mourrait le premier, reviendrait, si c'était possible, trouver celui qui serait resté vivant, et lui donnerait des nouvelles de ce qu'il désirait savoir; ils s’engagèrent par serment à faire ainsi. Cette promesse faite, et les deux amis continuant à vivre en étroites relations, comme il a été dit plus haut, il advint que Tingoccio devint le compère d’un Ambruogio Anselmini, qui demeurait à Camporeggi et qui avait eu un fils de sa femme nommée Monna Mita.
« Tingoccio, visitant parfois en compagnie de Meuccio sa susdite commère qui était une très belle et très appétissante dame, s'énamoura d'elle nonobstant le compérage; de son côté, Meuccio, soit qu'elle lui plüt aussi, soit qu'il l’entendit beaucoup vanter par Tingoccio, en devint amoureux. Ils se
gardaient de se découvrir l’un à l’autre cet amour, mais non pour le même motif : Tingoccio se gardait de le découvrir à Meuccio pour ce qu’il lui semblait commettre une mauvaise action en aimant sa commère, et qu'il aurait rougi que quelqu'un le sût; Meuccio, lui, avait une tout autre raison, il cachait son amour parce qu'il s’était aperçu que la dame plaisait à Tingoccio, Il se tenait ce raisonnement : « — Si je le lui « découvre, ilen prendra dela jalousie contre moi ; et comme « il peut tout à son aise parler à la dame en sa qualité de « compère, il me rendra odieux le plus qu’il pourra, et de « la sorte je n'aurai jamais d'elle chose qui me plaise. — »
« Les deux jeunes gens étant ainsi amoureux, comme je viens de le dire, il arriva que Tingoccio, auquel il était plus facile d'ouvrir son désir à la dame, sut si bien faire par ses actes et par ses paroles, qu'il obtint d’elle ce qu’il voulait; de quoi Meuccio s’aperçut bien, et quoique cela lui déplüt fort, pourtant, espérant aussi arriver un jour à ses fins, 1l fit semblant de ne point.s’en apercevoir, afin que Tingoccio n’eût aucun prétexte de gâter ou d’entraver ses projets. Les deux compagnons aimant ainsi, l'un plus heureusement que-l’autre, Tingoccio trouvant le terrain doux et propice dans les domaines de la commère, y bêcha et y laboura tellement, qu'il y prit une maladie, laquelle au bout de quelque temps devint si forte, qu’il ne put en guérir et passa de cette vie. Trois jours après son trépas — il n'avait probablement pas pu le faire plus tôt — il s’en vint la nuit, suivant la promesse faite, dans la chambre de Meuccio qui dormait profondément, et l’appela. Meuccio, s'étant réveillé, dit : « — Qui es-tu? — » À quoi il répondit : « — Je suis Tingoccio; suivant la promesse que « je t'ai faite, je suis venu te dire des nouvelles de l’autre « monde. — » Meuccio fut d'abord un peu épouvanté en le voyant, mais pourtant, s'étant rassuré, il dit : « — Sois le
« bien venu, mon frère. — » Puis il lui demanda s’il était perdu. A quoi Tingoccio répondit : « — Les choses perdues « sont celles qui ne se retrouvent point; et comment serais- « je ici, si j'étais perdu? — » « — Eh! — dit Meuccio — « je ne dis pas cela, mais je te demande si tu es parmi les « âmes damnées dans le feu vengeur de l'enfer. — » A quoi Tingoccio répondit : «— Non ; mais je suis, pour les péchés « par moi commis, en grandissime peine et en grave an- « goisse. — » Meuccio demanda alors en détail à Tingoccio quelle peine on infligeait là-bas pour chacun des péchés qui se commetteht 1ci, et Tingoccio les lui dit toutes. Puis Meuccio lui demanda s'il voulait qu'il fit quelque chose pour lui sur la terre. À quoi Tingoccio répondit que oui, à savoir qu'il fit dire pour lui des messes et des prières et qu'il fit faire des aumônes, pour ce que ces choses aident fort ceux qui sont là-bas. Meuccio dit qu'il le ferait volontiers; et comme Tingoccio allait le quitter, Meuccio se souvint de la commère, et ayant soulevé un peu la tête il dit : « — A pro- « pos, Tingoccio, je me rappelle : et la commère avec « laquelle tu as couché, quand tu étais en ce monde, quelle « peine t’a-t-on infigée là-bas, à son sujet? -— » A quoi Tingoccio répondit : « — Mon frère, comme j'arrivai là-bas, « j'en trouvai un qui paraissait savoir tous mes péchés par « cœur, et qui m’ordonna d'aller en un lieu où je devais « pleurer mes fautes au milieu de grands tourments ; là, je « trouvai de nombreux compagnons condamnés à la même « peine que moi; et, comme je me tenais parmi eux, me « rappelant ce que j'avais fait avec la commère et attendant « por ce péché une peine plus grande encore que celle qui « m'était imposée, bien que je fusse en un grand feu très « ardent, je tremblais cependant de peur. Ce que voyant, « quelqu'un qui était à côté de moi dit ;: « =- Qu'’as-tu fait
« de plus que les autres qui sont ici, que tu trembles étant « dans le feu? — » « — Oh! — dis-je — mon ami, j'ai « grand peur du jugement auquel je m’attends pour un grand « péché que j'ai commis autrefois. — » Il me demanda « alors quel péché c'était. A quoi je dis : — Ce péché fut « celui-ci : Je couchais avec une mienne commère, et j'y « ai tellement couché que j'y ai laissé la peau. — » Alors, « lui, riant de cela, me dit : « — Va, sof que tues, ne « crains rien; ici l'on ne tient aucun compte des com- « mères. — » Ce qu'entendant, je fus complètement ras- « suré.—» Cela dit, et le jour s'approchant, Tingoccio ajouta: « — Meuccio, adieu, car je ne puis plus longtemps rester « avec toi. — » Et soudain il disparut. |
« Meuccio, ayant appris qu'on ne tenait là-bas aucun compte des commères, commença à se moquer de sa sottise, pour ce que déjà il en avait épargné plusieurs. Pour quoi, son ignorance ayant été mise de côté, il devint par la suite fort savant sur ce point. Et si frère Renauld avait su cela, il n'aurait pas eu besoin de tant de frais d’éloquence pour amener sa bonne commère à faire selon son plaisir. — »
Zéphire était déjà levé, pour ce que le soleil s’approchait du ponant, quand le roi, sa nouvelle finie, et personne n'ayant plus à parler, ôta sa couronne et la mit sur la tête de la Lauretta en disant : « — Madame, je vous couronne de vous-même en vous faisant reine de notre compagnie ; sur quoi, c’est à vous d’ordonner désormais, comme Dame, ce que vous croirez nous être à tous plaisir et soulagement. — » Et il se rassit. La Lauretta, devenue reine, fit appeler le sénéchal à qui elle ordonna de faire dresser les tables dans la plaisante vallée, un peu avant l'heure habituelle, afin qu’ensuite on püt retourner au palais tout à son aise ; puis elle lui dit en détail ce qu’il avait à faire pendant que
durerait son pouvoir. Ensuite, s'étant tournée vers la compagnie, elle dit :« — Dioneo voulut hier qu'on parlât aujourd’hui des tromperies que les femmes font aux maris; et n'était que je veux montrer que je ne suis pas de la race des petits chiens hargneux qui se veulent sur-le-champ venger, je dirais que l’on devra parler demain des tromperies que les hommes font à leurs femmes. Mais, laissant cela de côté, je dis que chacun ait à songer à parler sur les tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes et les hommes aux femmes réciproquement les uns aux autres; et je crois qu’en cela le plaisir ne sera pas moindre qu'il ne l’a été aujourd'hui. — » Cela dit, elle se leva debout, et donna congé à la compagnie jusqu'à l’heure du souper.
Sur ce, les dames se levèrent, ainsi que les hommes ; les uns, s'étant déchaussés, entrèrent dans l’eau claire; les autres allèrent se promener parmi les beaux arbres qui se dressaient tout droits sur le pré vert. Dioneo et la Fiammetta chanterent ensemble un grand morceau d’Arcita et Palémon; et chacun variant ainsi ses ébats, ils passèrent en grandissime plaisir le temps jusqu’à l'heure du souper. Cette heure venue, ils se mirent à table au bord du petit lac, et là, aux chants de milliers d'oiseaux, sans cesse rafraîchis par un air suave qui venait des collines environnantes, sans être en aucune facon importunés par les mouches, ils soupèrent tranquillement et très gaîment. Les tables levées, quand ils eurent fait quelques tours dans la plaisante vallée, et comme le soleil était encore haut, ils reprirent à pas lents, sur l'heure de . vesprée, suivant le désir de la reine, le chemin de leur demeure, et tout en parlant et devisant de mille choses, aussi bien de celles qui avaient été racontées ce jour-là que d’autres encore, ils arrivèrent au palais à la tombée de la nuit. Là, après s’être réconfortés, par des vins frais et des confetti, dela .
SBEPTIÈME JOURNÉE. 209
fatigue de leur petite promenade, ils se mirent à danser autour de la belle fontaine, tantôt aux sons de la cornemuse de Tindaro, tantôt aux sons d’autres instruments. La reine finit par ordonner à Philomène de dire une chanson, et Philomène commença ainsi :
Hélas ! que ma vie est malheureuse !
Me sera-t-il jamais possible de revenir En l’état d’où m'arracha fâcheuse départie ?
Certes, je l’ignore, si grand est le désir Qui me brüle la poitrine De me retrouver en l’état où j'ai jadis été.
O cher bien, Ô ma seule paix, Toi qui m’étreins le cœur, Dis-le moi, toi; car le demander à autrui, Je n'ose, et je ne sais du reste à qui.
Hélas ! mon Seigneur, hélas ! fais-le moi espérer, Pour que je réconforte mon âme éperdue.
Je ne sais bien redire quel fut lé plaisir Qui m'a si fort enflammée Que, ni jour ni nuit, je ne puis trouver de repos; Pour ce que l’ouïr, le sentir et le voir M'embrasent chacun d’un nouveau feu Avec une force inaccoutumée, Et que nul autre que toi ne peut réconforter Ou faire revenir ma vertu effrayée.
Hélas ! dis-moi s’il doit arriver, — et quand cela sera — Que je retrouve jamais le plaisir que j'éprouvai Quand je baisai ces yeux qui m'ont fait mourir. Dis-moi, mon cher bien, mon âme, Quand tu reviendras, Et, en me le disant vite, réconforte-moi un peu. Que soit courte l'attente De l'heure où tu viendras, puis que ton séjour soit long, Pour que j’aie moins de regret qu'Amour m'ait ainsi blessée.
S'il advient jamais que je te possède encore, Je ne crois pas que je serai aussi sotte Que je fus quand je te laissai partir ; Jete retiendrai, et ilen arrivera ce que pourra. Et de ta douce bouche 1] faut que je satisfasse mon désir.
Je n’en veux pas dire davantage maintenant.
Donc, viens vite, viens m’embrasser ; Rien que cette pensée à chanter m'invite.
Cette canzone fit penser à toute la compagnie qu’un nouvel et plaisant amour étreignait Philomène, et pour ce que les paroles semblaient dire qu’elle avait joui d'autre chose que de la simple vue de son amant, on la tint pour plus heureuse, et il y en eut qui lui portèrent envie. Mais quand la canzone fut finie, la reine se souvenant que le lendemain était un vendredi, dit gracieusement à tout le monde : « — Vous savez, nobles dames, et vous aussi, jeunes gens, que c’est demain le jour consacré à la passion de Notre Seigneur, et que, si je me souviens bien, nous l’avons dévotement célébrée, pendant que Néiphile était reine, en suspendant les joyeux récits, de même que pour le samedi suivant. Pour quoi, voulant suivre le bon exemple que nous a donné Néiphile, j'estime que c’est chose honnête que demain et après-demain, ainsi que nous avons fait précédemment, nons nous abstenions du plaisir de conter des nouvelles, et nous remettions en mémoire ce qui arriva autrefois en de pareils jours, pour le salut de nos âmes. -— » La pieuse proposition de leur reine plut à tous, et après qu'elle leur eut donné congé, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, ils allèrent se reposer.
La septième journée du DÉcAMÉ£RON finie, commence la huitième, dans laquelle, sous le gouvernement de Lauretta, on devise des tromperies que chaque jour . les femmes font aux hommes, de celles que les hommes font aux dames, ou de celles que les hommes se font entre eux.
Déjà, au sommet des plus hautes montagnes, apparaissaient, le dimanche matin, les rayons de la lumière naissante, et l'obscurité ayant complètement disparu, on discernait distinctement chaque chose, quand la reine s’étant levée ainsi que sa compagnie, ils s’en allèrent tout d’abord sur la colline, par les herbes pleines de rosée; puis, vers la troisième heure, ils entrèrent dans une petite église voisine, où ils entendirent l'office divin. Revenus à la maison, ils mangèrent en liesse et en joie, chantèrent et dansèrent quelque peu, puis ayant eu congé de leur reine, ceux qui voulurent aller se reposer le purent. Mais quand le soleil eut passé le cercle du méridien, ils allèrent tous s'asseoir, selon qu'il plut à leur reine, auprès de la belle fontaine pour y conter des nouvelles comme d’ha-
bitude ; là, sur le commandement de la reine, Néiphile commença ainsi :
NOUVELLE I
Gulfardo obtient de la femme de Guasparruolo de coucher avec elle moyennant une somme d'argent. Il emprunte la somme au mari et la donne à la dame. Puis, en présence de cette dernière, il dit à Guasparruolo qu’il a rendu l'argent prêté à sa femme et celle-ci est obligée de dire que c’est vrai.
« — Puisque Dieu a ainsi disposé que je doive commencer la présente journée par ma nouvelle, j'en suis contente. Et pour ce, amoureuses dames, comme il a été jusqu'ici beaucoup parlé des tromperies faites aux hommes par les femmes, il me plaît de vous en conter une faite à une femme par un homme; non que j’entende blâmer dans cette nouvelle ce que fit l’homme en queslion, ni prétendre que cela ne fut pas bien fait pour la femme, mais pour louer au contraire l’homme et blâmer la femme, et pour montrer que les hammes, eux aussi, savent bafouer qui les croit, comme ils sont bafoués par ceux en qui ils ont confiance. Cependant, à qui voudrait plus proprement parler, ce que j’ai à vous dire ne saurait être donné comme une tromperie, mais se devrait appeler justice ; pour ce que la femme doit être très honnête, et garder sa chasteté comme sa propre vie, sans fournir le moindre prétexte à ce qu’on la dénigre. Mais comme toutefois cela ne se peut complètement à cause de notre fragilité, j’affirme qu’elle est digne du feu, celle qui se vend pour de l’argent, comme aussi celle qui cède par amour, — connaissant combien grandes sont ses forces — mérite pardon d’un juge quelque peu indulgent, ainsi que Philostrate, il y a quelques jours, nous a fait voir qu’on en avait usé envers madame Philippa à Prato.
« Il y eut donc jadis à Milan un Allemand à la solde, nommé Gulfardo, vaillant de sa personne et très loyal à ceux qu'il servait, ce qui d'ordinaire arrive rarement aux Allemands. Comme il rendait très loyalement l'argent qu’on lui prêtait, il aurait trouvé de nombreux marchands pour lui prêter à petit intérêt tout l'argent qu'il aurait voulu. Pendant son séjour à Milan, il devint amoureux d’une très belle dame, nommée madame Ambruogia, femme d’un riche marchand qui avait pour nom Guasparruolo Cagastraccio, et avec lequel il était lié d’amitié. Il aimait la dame très discrètement, de sorte que le mari ni personne ne s’en était aperçu. Il lui fit un jour parler, la priant de vouloir bien lui accorder son amour, protestant que, de son côté, il était prêt à faire tout ce qu'elle lui commanderait. La dame, après de longs pourparlers, en vint à cette conclusion qu’elle était prête à faire ce que Gulfardo voulait, si deux choses devaient s’en suivre : à savoir l’une, que cela ne serait jamais révélé par lui à personne ; l’autre, que, en homme riche qu'il était, il lui donnerait deux cents florins d’or dont elle avait besoin pour quelque affaire ; ensuite, elle se tiendrait toujours à son service.
« Gulfardo, oyant cette avarice, et indigné de la vile proposition de celle qu'il croyait être une dame de valeur, changea quasi en haine son fervent amour pour elle, et résolut de la tromper. Il lui fit dire qu'il le ferait très volontiers, de même qu’il ferait tout ce qui lui plairait, pourvu que cela fût en son pouvoir; qu’en conséquence elle lui fit dire quand elle voulait qu'il allât la trouver; qu'alors:il lui porterait l'argent, et que jamais personne ne le saurait, Sauf un sien compagnon auquel il se fiait entièrement et qui l’accompagnait toujours dans tout ce qu’il faisait. La dame, en femme vile qu’elle était, fut satisfaite de cette réponse, et lui envoya dire que
La
Guasparruolo son mari devait peu de jours après aller à Gênes pour ses affaires, qu’elle le lui ferait savoir, et l’enverrait chercher. Quand le moment lui sembla venu, Gulfardo s’en alla trouver Guasparruolo et lui dit : « — Je suis sur le point __« detraiter une affaire pour laquelle j'ai besoin de deux cents « florins d’or, que je veux que tu me prêtes au même intérêt « que tu m'en as prêté d’autres. — » Guasparruolo dit : «—Volontiers, — » et il lui compta sur-le-champ la somme. « Peu de jours après, Guasparruolo alla à Genève, comme l'avait dit la dame; pour quoi, celle-ci envoya dire à Gulfardo de venir et de lui apporter les deux cents florins d’or. Gulfardo prit avec lui son compagnon, s’en alla chez la dame, et, l'ayant trouvée qui l’attendait, la première chose qu’il fit fut de lui remettre les deux cents florins d'or, en présence de son compagnon, et de lui dire : « — Madame, prenez « cet argent, et donnez-le à votre mari quand il sera de « retour. — » La dame prit les florins, sans comprendre . pourquoi Gulfardo lui parlait ainsi ; elle crut qu'il le faisait pour que son compagnon ne s’aperçût pas qu’elle se donnait à lui pour de l'argent. Pour quoi, elle dit : « — Je le ferai « volontiers, mais je veux voir combien il y en a. —» Et ayant “versé les florins sur une table et voyant qu'il y en avait bien deux cents, elle fut en elle-même fort contente. Elle les serra; puis, étant revenue vers Gulfardo, elle le mena dans sa chambre où, non-seulement cette nuit-là, mais plusieurs autres avant que son mari revint de Gênes, elle le satisfit de sa personne. |
« Guasparruolo étant de retour, Gulfardo saisit le moment
où il était avec sa femme, alla le trouver et lui dit en présence de la dame : « — Guasparruolo, je n'ai pas eu besoin « de l'argent, c’est-à-dire des deux cents florins d’or que tu me prêtas l’autre jour; et pour ce, je les ai portés ici
« à ta femme, et je les lui ai remis: tu effaceras donc mon « compte. — » Guasparruolo, se tournant vers sa femme, lui demanda si en effet elle les avait recus. La dame, qui voyait là le témoin, ne put nier, et dit : « — Mais oui, je les ai « reçus ; je ne m'étais pas encore souvenue de te le dire. — s Guasparruolo dit alors : « — Gulfardo, je suis satisfait, allez « avec Dieu; j’effacerai, en effet, votre compte. — » Gulfardo parti, la dame, se sentant jouée, donna à son mari le prix de’son déshonneur et de sa méchanceté. Ainsi l'amant sagace, sans qu'il lui en coutât rien, jouit de son avare dame. — »
NOUVELLE II
Le curé de Varlungo couche avec Monna Belcolore. Il lui laisse en gage son manteau et lui emprunte un mortier. Quelque temps après, il lui renvoie le mortier en lui faisant redemander le manteau qu’il dit lui avoir laissé en garantie. La dame rend le manteau en exhalant sa mauvaise humeur par un proverbe de circonstance.
LS
Les hommes et les dames approuvaient également ce que- Gulfardo avait fait à l’avare Milanaise, quand la reine, s'étant tournée vers Pamphile, lui ordonna en souriant de poursuivre ; pour quoi, Pamphile commenca ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous dise une petite nouvelle contre ceux qui nous nuisent continuellement sans que nous puissions leur nuire à notre tour, c’est-à-dire contre les prêtres qui ont entrepris une véritable croisade contre nos femmes, et qui s’imaginent avoir non moins gagné le pardon de toutes leurs fautes, quand ils peuvent en mettre une sous eux, que s'ils avaient amené le soudan enchaîné d’Alexan=
drie à Avignon. Les malheureux séculiers ne peuvent leur en faire autant, bien qu’en livrant assaut avec une ardeur non moindre à leurs mères, leurs sœurs, leurs amies et leurs filles, ils soulagent leur colère. Pour ce, j'entends vous raconter une amourette de village dont la conclusion est plus risible qu’elle n’est longue à dire, et de laquelle vous pourrez encore cueillir ce fruit que d’un prêtre il ne faut pas toujours tout croire.
« Je dis donc qu'à Varlungo, village tout proche d'ici, comme chacune de vous sait ou peut avoir appris, fut un vaillant prêtre, gaillard de sa personne au service des femmes. Comme il ne savait pas trop lire, il récréait le dimanche ses paroissiens au pied d’un ormeau avec force bonnes et saintes allocutions familières. Il visitait surtout les femmes, quand leurs maris étaient absents, mieux qu’aucun de ses prédécesseurs, leur portant jusque chez elles des images, de l’eau bénite, des bouts de chandelle, et leur donnant sa bénédiction. Or, il advint que parmi ses autres paroissiennes qu'il avait remarquées, une surtout lui plut qui avait nom Monna Belcolore. C'était la femme d’un laboureur qui se faisait appeler Bentivegna del Mazzo, et elle était vraiment une plaisante et fraiche paysanne, brune et bien détouplée, et propre à savoir moudre mieux que toute autre. En outre, c'était celle qui, de toutes ses voisines, savait le mieux sonner des cymbales et chanter, L'eau court à la ravine, et mener une ronde ou une bourrée, quand besoin était, avec un beau mouchoir à la main. Aussi
messer le curé s’en amouracha si fort, qu’il en devenait fou, et qu’il rôdait tout le long du jour pour tâcher de la voir. Et quand, le dimanche matin, il la voyait dans l’église, il disait un kyrie et un sanctus, s’efforçant de paraître un maître en l’art de chanter, alors qu’on l’eût pris pour un
âne qui brayait. Au contraire, quand il ne la voyait pas il passait sur les offices très légèrement. Il savait toutefois si bien faire, que Bentivegna del Mazzo ne s’en apercevait point, ni aucun de ses voisins. Pour mieux gagner l'amitié de Monna Belcolore, il lui faisait de temps à autre un petit présent, lui envoyant tantôt un bouquet d’ails frais dont il avait les plus beaux spécimens de tout le pays dans son jardin qu’il cultivait de ses mains, tantôt un panier de petits pois, un bouquet d'oignons nouveaux ou d'échalottes; et, quand il voyait le moment favorable, après l'avoir guettée . au passage, il lui donnait une bonne bourrade d'amitié, et elle, faisant la sauvage, feignait de ne pas s’apercevoir de son jeu, et se renfermait dans une attitude sévère; pour quoi, messer le curé ne pouvait en venir à ses fins.
« Or, il advint un jour que le curé, flänant çà et là dans la rue sur l'heure de midi, rencontra Bentivegna del Mazzo sur un âne et portant devant lui force provisions; l'ayant abordé, il lui demanda où il allait. A quoi Bentivegna répondit : « — Ma foi, messire, en bonne vérité je vais jusqu'à la ville pour une affaire, et je porte tout cela à « messer Bonaccorri da Ginestreto, afin qu’il m'aide pour je « ne sais quoi dont me requiert le juge de l'édifice dans une « assignation à comparaître qu'il m'a envoyée par son « procureur. — » Le curé, tout joyeux, dit : « — Tu fais « bien, mon fils; or, va avec ma bénédiction, et reviens « vite; et si tu vois Lapuccio ou Naldino, n'oublie pas de « leur dire qu’ils me rapportent ces attaches pour mes « fléaux. — » Bentivegna dit que cela serait fait, et pendant qu'il s’en allait vers Florence, le curé pensa que c'était le moment d'aller trouver Belcolore et de tenter l'aventure. S'étant mis le chemin entre les pieds, il ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé chez elle, et, entré dans la maison, il
Il. 19
dit : « — Dieu, envoie céans le bien qui est ailleurs ! — » La Belcolore qui était montée au grenier, l’ayant entendu, dit: « — Oh! messire, soyez le bien venu; qu’allez-vous « faire par cette chaleur ? » Le curé répondit : « — Si « Dieu me favorise, je venais passer un moment avec toi, « pour ce que j'ai trouvé ton homme qui allait à la ville. — » La Belcolore, étant descendue du grenier, s’assit et se mit à trier des graines de choux que son mari avait battues peu auparavant. Le curé se mit à lui dire: « — Eh ! bien, Belco- « lore, me dois-tu toujours faire mourir de la sorte? — » La * Belcolore se mit à rire, et dit : « — Oh ! que vous fais-je « donc? —» Le curé dit : « — Tu ne me fais rien, mais tu « ne me laisses pas te faire ce que je voudrais et ce que « Dieu ordonne. — » La Belcolore dit : « — Allons, allons, « est-ce que les prêtres font de pareilles choses ? — » Le curé répondit : « — Nous les faisons mieux que les autres « hommes; et pourquoi pas? Je dis plus : nous faisons « une bien meilleure besogne, et sais-tu pourquoi ? parce « que nous savons moudre avec peu d’eau; mais, en vérité, « il t'en résultera du bien si tu ne dis rien et me laisses « faire. — » La Belcolore dit : « — Et quel bien peut-il m’en « advenir? On dit que vous êtes tous plus avares que le « diable. —» Alors le curé dit: « — Je ne sais: demande « toi-même. Veux-tu une paire de souliers, un ruban, un « beau fichu de soie? Veux-tu autre chose ? — » La Belcolore dit : « — Allons donc! j'ai de tout cela; mais si vous me « voulez tant de bien, rendez-moi un service, et je ferai « ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé dit alors : « — Dis ce que tu veux, et je le ferai volontiers, — » Alors la Belcolore dit : « — Il faut que j'aille samedi à Florence « pour rendre la laine que j'ai filée, et pour faire rac- « commoder mon rouet; si vous me prêtez cinq lires, —
je sais que vous les avez, — je retirerai de chez l’usurier ma jupe de perse et ma ceinture des jours de fête que j'apportai en mariage; car vous voyez que je ne puis aller à l’église n1 en aucun lieu convenable, pour ce que je ne les ai pas. Je ferai toujours ensuite ce que vous voudrez. —»
Le curé répondit : « — Dieu me donne le bon an, je ne les
ai pas sur moi; mais crois-moi, avant samedi, je ferai en sorte que tu les auras pour sûr. — » « — Oui — dit la Belcolore — vous êtes tous ainsi de grands prometteurs, et puis vous ne tenez rien. Croyez-vous me faire à moi comme vous avez fait à la Biliuza, qui s’en retourna au son de la musette ? Sur ma foi en Dieu, vous ne le ferez pas; car elle est devenue pour cela fille publique. Si vous ne les avez pas, allez les chercher. —» « — Eh! — dit le curé — ne me fais pas aller en ce moment jusqu'à la maison; tu vois que j'ai risqué l'aventure pendant qu’il n’y a personne, et peut-être quand je reviendrais y aurait-il quelqu'un qui nous gênerait; et je ne sais pas quand je pourrais trouver un moment aussi favorable que celui-ci. — » La belle dit : — Bon, si vous voulez y aller, allez-y; sinon, passez-vous en. — » | « Le curé voyant qu'elle n’était pas le moins du monde
disposée à faire ce qu’il voulait sans un salvum me fac, et désirant, lui, faire la chose sine custodia, dit : « — Ecoute,
tu ne crois pas que je te les donnerai; afin que tu me croies, je te laisserai en gage mon manteau de drap bleu que voici. — » La Belcolore leva les yeux et dit : « — Ce manteau ! Et que vaut-il? — » Le curé dit : «— Comment, que vaut-il? Je veux que tu saches qu'il est en drap de Douai, deux fois, trois fois fin, et il y en a chez nous qui le tiennent pour quatre fois fin; il n’y a pas encore quinze jours qu'il m'a coûté sept lires chez le
« fripier Lotto, et je l’ai eu à bon marché, y ayant bien « gagné cinq sols, à ce que m'a dit Buglietto qui, tu le sais, « se connaît fort bien en ces sortes de draps. — » « — Eh « quoi ! — dit la Belcolore — que Dieu me soit en aide, je « ne l’aurais jamais cru ; mais donnez-le moi d’abord. — » Messer le curé qui avait l’arbalète tendue, ôta son manteau et le lui donna ; et elle, après qu’elle l’eut serré, dit : « — Messire, « allons dans la grange; car il n’y va jamais personne. — » Et ils y allèrent. Là, le curé, lui donnant les plus doux baisers du monde, et la faisant parente de messer le bon Dieu, se satisfit un bon temps avec elle; puis, étant parti en soutane, comme s’il revenait de faire une noce, il s’en retourna à l'église. | « Là, réfléchissant que les bouts de chandelle qu'il retirait de l’offerte pendant toute l’année ne valaient pas la moitié de cinq dires, il lui parut avoir fait une mauvaise affaire, et il se repentit d’avoir laissé le manteau; sur quoi, il songea au moyen de le ravoir sans rien payer. Comme il était quelque peu rusé, il eut bientôt trouvé le moyen de leravoir, et ne tarda pas à le mettre à exécution. Le lendemain étant jour de fête, il envoya l’enfant d’un de ses voisins chez cette :Monna Belcolore, pour la prier de lui prêter son mortier en pierre, car il avait ce matin-là à déjeuner chez lui Binguccio dal Poggio et Nuto Buglietto, et il voulait faire de la sauce. La Belcolore le lui envoya. Quand l'heure du déjeuner fut venue, le curé attendant que Bentivegna del Mazzo et la Belcolore fussent à manger, appela son clerc et lui dit: « — « Prends ce mortier et rapporte-le à la Belcolore, et dis-lui : « le curévousfait diregrand merci, et que vous lui renvoyiez « le manteau que l'enfant vous a laissé en gage. — » Le clerc alla avec le mortier chez la Belcolore et la trouva à table, qui déjeunait avec Bentivegna. Ayant mis le mortier par
terre, il fit la commission du curé. La Belcolore, s’entendant réclamer le manteau, voulut répondre; mais Bentivegna, d’un air fâché, dit : « — Donc, tu demandes un « gage à messer le curé? Je fais vœu au Christ qu'il me « vient envie de te donner un grand coup de poing. Allons, « renñds-le lui vite, et que la teigne te prenne; garde-toi, « quelque chose qu’il veuille désormais, même si c'était « notre âne, de ne lui jamais dire non. — » La Belcolore se leva en grommelant, alla à son coffre, en tira le manteau et le donna au clerc en disant : « — Tu diras à messer le « curé ceci de ma part : la Belcolore a dit qu’elle fait vœu « à Dieu que vous ne ferez jamais plus de sauce dans son « mortier; car vous ne lui avez pas fait si bel honneur pour « cette fois. — » Le clerc s'en alla avec le manteau et fit la commission au curé; à quoi celui-ci dit en riant : « — Tu « lui diras, quand tu la verras, que si elle ne me prête plus « son mortier, je.ne lui Du plus mon pilon; l’un « vaut l’autre. — »
« Bentivegna croyait que sa femme avait ainsi parlé parce qu'il l’avait tancée, et n’en eut cure. Mais la Belcolore fut fort irritée contre le curé et lui tint rigueur jusqu'aux vendanges. Par la suite, le curé l’ayant menacée de la faire aller dans la bouche du grand Lucifer, elle eut une belle peur, et pour du mou et des châtaignes qu'il lui donna, elle se remit d'accord avec lui ; de sorte qu'ils firent plusieurs fois ripaille ensemble. En échange des cinq lires, le curé lui fit raccommoder ses cymbales et y fit poser une petite sonnette ; ce dont elle se contenta. — »
NOUVELLE III
Calandrino, Bruno et Buffamalcco vont dans la plaine du Mugnon chercher la pierre précieuse appelée l’Elitropia. Calandrino croit l’avoir trouvée. Il revient chez lui chargé de pierres, Sa femme l'ayant querellé, il entre en colère et la bat, puis il raconte à ses compagnons ce qu'ils savent mieux que lui.
La nouvelle de Pamphile finie — les dames en avaient tant ri qu’elles en rient encore — la reine ordonna à Élisa de poursuivre. Celle-ci, riant toujours, commença : « — Je ne sais, plaisantes dames, s’il me sera donné, avec une petite nouvelle de moi, non moins vraie qu'agréable, de vous faire autant rire que Pamphile l’a fait avec la sienne; mais je m'efforcerai de le faire.
« En notre cité, qui a toujours abondé en toutes sortes de gens, était 1l n’y pas grand temps encore un peintre appelé Calandrino, homme simple et neuf, lequel allait presque toujours avec deux autres peintres appelés l’un Bruno et l’autre Bufflamalcco, tous les deux fort enjoués, mais prudents et avisés, et qui fréquentaient Calandrino seulement pour ce qu'ils s’égayaient souvent de ses manières et de sa simplicité. Il y avait alors aussi à Florence un jouvenceau d’une merveilleuse adresse en tout ce qu'il voulait faire, facétieux et avenant, nommé Maso del Saggio. Ayant entendu parler de la simplicité de Calandrino, il résolut de s'amuser à ses dépens en lui faisant quelque farce, ou en lui faisant accroire quelque chose d’étrange. Un jour qu’il l’avait trouvé par aventure dans l’église de Saint-Jean, occupé à regarder les peintures et les bas-reliefs du tabernacle qui est sur l’autel de la susdite église, lesquels y avaient été mis depuis peu, il pensa que le lieu et le moment étaient opportuns pour ses projets. Ayant informé un de ses compagnons de ce qu’il entendait faire,
tous deux s’approchèrent de l'endroit où Calandrino était assis tout seul, et feignant de ne pas le voir, ils se mirent à parler des vertus de certaines pierres, sujet sur lequel Maso raisonnait aussi sûrement que s’il avait été un grand et profond joaillier. Calandrino prêta l'oreille à ces raisonnements, et voyant qu'il n’y avait pas d’indiscrétion, il se leva et se joignit aux deux compagnons, ce qui plut fort à Maso. Comme il poursuivait ses théories, Calandrino lui demanda où se trouvaient ces pierres si remplies de vertu. Maso répondit que la plupart se trouvaient à Berlinzone, ville des Basques, en un pays qui s'appelait Bengodi, où l’on liait les vignes avec des saucisses et où l’on avait une oie pour de l'argent et un oison par-dessus le marché; qu'il y avait une montagne toute de fromage de parmesan râpé, sur laquelle demeuraient des gens qui n'étaient pas occupés à autre chose qu’à faire des macarons et des ravioli et à les faire cuire dans du jus de chapon, puis qu'ils les jetaient au bas de la montagne où ceux qui en prenaient le plus en avaient davantage. Tout près de là, courait un petit ruisseau de vin blanc, du meilleur qui se soit jamais bu, et où n'entrait pas une goutte d’eau.«— Oh !— dit Calandrino — c’est là un bon pays ; mais, « dis-moi, que fait-on des chapons que ces gens cuisent ? — » Maso répondit : « — les Basques les mangent tous. — » Calandrino dit alors : « — Y es-tu jamais allé? — » A quoi Maso répondit : « — Tu demandes si j'y suis jamais allé? « J’y suis allé aussi bien une fois que mille. — » Calandrino dit alors : « — Et combien de milles y a-t-1l d'ici? — » Maso répondit : « — Il y en a plus de millante, qui toute la « nuit chante. — » Calandrino dit : « — Ce doit donc être « plus loin que les Abbruzzes. — « — Oui bien — répondit « Maso — c’est un peu plus loin. — »
« Calandrino, toujours simple, voyant que Maso disait
tout cela d’un air impassible et sans rire, le croyait comme on pourrait croire à la vérité la plus manifeste et le tenait pour vrai; sur quoi, il dit : « — C’est trop loin pour moi; « mais si ç'avait été plus près, je t'assure bien que j'irais « une fois avec toi, rien que pour voir dégringoler ces ma- « carons et pour m’enrassasier. Mais, dis-moi, de grâce, ne « se trouve-t-il pas en ces contrées quelqu'une de ces « pierres qui ont tant de vertu ? —» A quoi Maso répondit : « — Oui, on y trouve deux sortes de pierres qui ont une « grandissime vertu : les unes sont les pierres à meule de « Settignano et de Montisci, par la vertu desquelles, quand « elles sont devenues meules, se fait la farine; et pour ce, on « dit dans ce pays de là-bas, que de Dieu viennent les grâces « et les meules de Montisci; mais on extrait une si grande « quantité de ces pierres à meules qu'elles ne sont pas plus « estimées chez nous que chez eux les émeraudes, car il y en a « des montagnes plus grandes que le mont Morello et qui re- « luisent en plein minuit, à Dieu va. Et sache que celui qui « ferait enchâsser ces belles pierres avant qu’elles soient « percées et les apporterait au Soudan, en aurait ce qu'il « voudrait. Les autres sont une pierre, que nous, lapidaires, « appelons Élitropia, pierre de très grande vertu, pour ce « que quiconque la porte sur lui, n’est vu de personne là où « iln’est pas. — » Alors Calandrino dit: « — Voilà de grandes « vertus ; mais oùse trouve cette seconde espèce de pierres ?—» A quoi Maso répondit qu'on en trouvait d'habitude dans le Mugnon. Calandrino dit : « — De quelle grosseur est « cette pierre ? quelle couleur a-t-elle? — » Maso répondit: « — Elle est de grosseur variée, les unes sont plus grosses « et les autres moins, mais elles sont toutes quasi noires.— »
« Calandrino, ayant retenu toutes ces indications, fit semblant d’avoir autre chose à faire et quitta Maso, bien
décidé à se mettre à la recherche de cette pierre. Mais il ne voulut pas le faire sans l’avoir dit à Bruno et à Buffamalcco, qu’il aimait tout particulièrement. Il se mit donc en quête d'eux, afin que, sans nul retard, et avant toute autre chose, ils cherchassent avec lui, et il passa tout le reste de la matinée à demander où ils étaient. Enfin, l'heure de none étant déjà passée, il se souvint qu'ils travaillaient dans le couvent des dames de Faenza, et, bien que la chaleur fût grande, laissant là toutes ses autres affaires, il y courut et, les ayant appelés, il leur dit ceci : « — Compagnons, si vous voulez « m'en croire, nous pouvons devenir les plus riches de « Florence, pour ce que j'ai appris d'un homme digne de « foi, que dans le Mugnon se trouve une pierre au moyen « de laquelle celui qui la porte sur lui n’est vu de personne; « pour quoi, il me semble que nous devons aller la chercher « sans aucun retard et avant que d’autres y aillent. Nous la « trouverons pour sûr, car je la connais; et dès que nous « l’aurons trouvée, qu’aurons-nous à faire, sinon de la mettre « en notre escarcelle et d'aller vers les tables des chan- « geurs, qui, vous le savez, sont toujours chargées de gros « et de florins, et d'en prendre autant que nous voudrons ? « Personne ne nous verra, et nous pourrons ainsi nous en- « richir incontinent, sans avoir besoin de barbouiller tout le « long du jour les murs comme font les limaces. — »
« Bruno et Buffamalcco, entendant cet imbécile, se mirent à rire en eux-mêmes, et se regardant l’un l’autre, firent semblant d’être fort émerveillés et approuvèrent le conseil de Calandrino. Cependant Buffamalcco demanda quel était le nom de cette pierre. Ce nom était déjà sorti de la mémoire de Calandrino qui était de grosse pâte ; pour quoi, il répondit : « — Qu’avons-nous à faire du nom, puisque « nous en connaissons la vertu ? M’est avis que nous allions
« la chercher sans plus attendre. — » « Or, bien — dit « Bruno — Comment est-elle faite? — » Calandrino dit : « — Elles sont de différentes formes, mais toutes quasi « noires : pour quoi, 1l me semble que nous devions ramasser « toutes celles que nous verrons noires, jusqu’à ce que nous « ayions mis la main sur la bonne; et pour ce, ne perdons « point de temps, allons. — » A quoi Bruno dit : « — Attends. — » Et s'étant tourné vers Buffamalcco, il dit : « — Il me paraît que Calandrino a bien parlé; mais je ne « crois pas que ce soit l'heure propice, pour ce que le soleil « est haut et tombe d’aplomb sur le Mugnon; il a calciné « toutes les pierres, de sorte que maintenant toutes celles « qui y sont doivent paraître blanches, comme, le matin, « avant que le soleil les ait séchées, elles paraissent toutes « noires; en outre, c’est aujourd’hui jour de travail et il ya « par le Mugnon beaucoup de gens pour divers motifs. Ces « gens, en nous voyant, pourraient deviner ce qui nous y fait « aller, faire comme nous et peut-être trouver la pierre, et « nous aurions perdu le trot pour l’amble. Il me semble, si « cela vous va ainsi, que cette besogne doit se faire le matin, « alors qu'on peut reconnaître plus facilement les noires « d’avec les blanches, et un jour de fête alors qu'il n’y aura « personne qui puisse nous voir. — »
« Buffamalcco approuva l'avis de Bruno auquel se rallia Calandrino, et ils convinrent que le dimanche matin suivant, ils iraient tous trois à la recherche de cette pierre ; mais sur toute chose Calandrino les pria dene parler de cela à personne au monde, pour ce quela chose lui avait été confiée en secret. Cette recommandation faite, il leur dit ce qu'il avait entendu dire du pays de Bengodi, affirmant par serments que la chose était vraie. Calandrino les ayant quittés, les deux compères arrêtèrent ensemble ce qu’ils devaient faire en cette circonstance.
« Calandrino attendit avec une vive impatience le dimanche matin. Ce jour étant venu, il se leva dès l’aurore, et ayant appelé ses compagnons, ils sortirent tous les trois par la porte San Gallo, descendirent dans le Mugnon, et se mirent à la recherche de la pierre. Calandrino allait en avant comme le plus ardent, sautant vivement deçà, delà; partout où il voyait une pierre noire, il se jetait dessus, la ramassait et .se la mettait sur l'estomac. Ses compagnons marchaient derrière lui, en ramassant tantôt une, tantôt une autre. Mais Calandrino ne tarda pas à en avoir plein sa poitrine ; pour quoi, relevant les coins de sa robe qui n’était pas serrée, et en faisant une ample poclie en les attachant à sa ceinture, il l'emplit; puis, en ayant fait autant avec son manteau, il le remplit également de pierres. Sur quoi, Buffamalcco et Bruno voyant que Calandrino avait sa charge et que l'heure de manger s’approchait, Bruno dit à Buffamalcco, suivant ce qui était convenu entre eux : « — Où est Calandrino ? — » Buffamalcco qui ‘le voyait près de lui, se tourna decà, delà, regardant, et répondit : «— Je ne sais; mais il n’y a qu’un « moment il était devant nous, — » Bruno dit : « — Il n'y © a qu’un moment ? je crois, moi, qu’il est chez lui en train « de déjeuner, et qu'il nous a laissés ici faire cette sottise « d'aller cherchant les pierres noires par le Mugnon, — » « — Eh ! comme il a bien fait, — dit alors Buffamalcco — « de s'être moqué de nous et de nous avoir laissés ici, puisque « nous avonsété assez sots pour le croire. Vois, quels autres « que nous auraient été assez sots pour croire qu’une pierre « d’une telle vertu se doive trouver dans le Mugnon? — »
« Calandrino, entendant ce dialogue, s’imagina que la fameuse pierre lui était tombéeentre les mains, et que grâce à sa vertu, bien qu’il fût à côté d’eux, ses compagnons ne le voyaient pas. Joyeux outre mesure d’une si heureuse chance, il résolut de
retourner chez lui sans rien leur dire, et étant revenu sur ses pas, il se mit en route. Ce voyant, Buffalmacco dit à Bruno : « — Et nous, qu'allons-nous faire ? nous en allons-nous ? — » A quoi Bruno répondit : « — Allons-nous en; mais je jure « Dieu que Calandrino ne nous en fera plus une seule; et si « j'étais près de lui, comme j'ai été toute la matinée, je lui « donnerais un tel coup de pierre dans les jambes, qu'il se « souviendrait pendant un mois au moins de cette farce : « qu'il nous a faite. — » Dire ainsi, prendre une pierre et la jeter dans les jambes de Calandrino, fut tout un. Calandrino ayant senti le coup, leva le pied et se mit à souffler, mais il continua à se taire et poursuivit son chemin. Buffalmacco ayant pris en main un des cailloux qu’il avait ramassés, dit à Bruno : «— Tiens, vois ce beau caillou; que « ne va-t-il donner au beau milieu des reins de Calan- « drino : — » Et le lançant, 1l lui en donna un grand coup dans les reins. Bref, de cette façon, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils le poursuivirent à coups de pierres jusqu’à la porte San Gallo. Là, après avoir jeté les pierres qu'ils avaient récoltées, ils s’arrêétèrent un instant auprès des gardiens de la gabelle. Ceux-ci, qui avaient été prévenus par eux, faisant semblant de ne point voir Calandrino, le laissèrent passer en riant de leur mieux.
« Sans s'arrêter, Calandrino alla droit à sa maison qui était près du Coin des Moulins; et tout favorisa si bien l'aventure que, pendant tout le temps que Calandrino marcha le long de la rivière et qu'il traversa la ville, personne ne lui adressa la parole, bien qu'il eût rencontré quelques passants, pour ce que presque tout le monde était à déjeuner. Calandrino entra donc ainsi chargé à la maison. Sa femme, nommée Monna Tessa, belle et intelligente dame, se trouvait par hasard en haut de l'escalier. Déjà un peu
irritée de sa longue absence, elle se mit en le voyant venir, à l’apostropher ainsi : « — Le diable ne te fait jamais ren- « trer ; tout le monde a déjeuné, quand toi tu reviens dé- « jeuner. — » À ces mots, Calandrino, comprenant que sa femme l'avait déjà vu, se mit à diré, plein de courroux et de dépit : « — Ah ! méchante femme, tu étais là? Tu m'as « ruiné; mais, sur ma foi en Dieu, je te le revaudrai. — » Et étant monté dans une petite chambre, il déchargea toutes les pierres qu'il avait ramassées; puis, tout furieux, il courut vers sa femme, et l'ayant saisie par les cheveux, il la jeta par terre et lui donna par tout le corps tant de coups de pieds et de coups de poings, qu'il ne lui laissa pas un cheveu sur la tête ou un endroit qui ne fût meurtri, la malheureuse criant en vain merci en joignant les mains.
© Buffalmacco et Bruno, après avoir ri quelque temps avec les gardiens, se mirent à suivre Calandrino de loin et à petits pas. Arrivés à la porte de chez lui, ils entendirent la râclée qu'il donnait à sa femme, et, feignant alors d’arriver, ils l’appelèrent. Calandrino, tout en sueur, rouge et enflammé de colère, vint à la fenêtre et les pria de monter. Ils montèrent, faisant semblant d’être un peu irrités, et, quand ils furent en haut, 1ls virent la chambre pleine de pierres, la dame échevelée, le visage meurtri, toute pâle et pleurant à chaudes larmes dans un coin, et Calandrino assis dans un autre coin, les vêtements défaits et soufflaht comme un homme harassé. Quand ils eurent regardé un certain temps, ils dirent : « — Qu'est-ce donc, Calandrino ? Veux-tu « bâtir, que nous voyons ici tant de pierres ? — » Puis ils ajoutèrent : « — Et Monna Tessa, qu’a-t-elle ; 1l parait que « tu l’as battue ! Qu'est-ce que tout cela? — » Calandrino, fatigué d’avoir porté ses pierres et d’avoir battu sa femme avec tant de rage, tout chagrin de la bonne fortune qu'il
croyait avoir perdue, ne pouvait rassembler ses esprits et répondre une seule parole. Pour quoi, comme il se taisait, Buffalmacco reprit : « — Calandrino, si tu avais un autre
sujet de colère, tu n’aurais pas dû te moquer de nous comme tu l’as fait, en nous laissant comme deux badauds dans le Mugnon où tu nous avais menés pour y chercher avec toi la pierre précieuse, et en t’en revenant ici sans nous dire ni à Dieu, ni à Diable,ce que nous avons pris fort mal; mais pour sûr, ce sera la dernière farce que tu nous feras jamais. — » « À ces mots, Calandrino, faisant un effort, répondit : — Compagnons, ne vous fâchez pas; la chose s’est passée autrement que vous croyez. Moi, malheureux! j'avais trouvé cette pierre; et voulez-vous voir si je vous dis vrai ? Quand vous vous êtes tout d’abord demandé où j'étais, je n'étais pas à plus de dix pas de vous; et voyant que vous vous en reveniez sans me voir, je suis passé devant vous, et je m'en suis venu, vous précédant de quelques pas. — »
Et commençant par l’un des bouts, 1l leur raconta jusqu'à la fin ce qu'ils avaient fait et dit, il leur montra sur son dos et sur ses jambes les coups qu'ils lui avaient donnés ; puis, il ajouta : « — Je vous dis qu’en passant par la porte de la
ville, ayant sur moi toutes ces pierres que vous voyez là, on ne m'a rien dit, et vous savez cependant si ces gardiens sont d'ordinaire ennuyeux et déplaisants à vouloir tout examiner. En outre, j'ai rencontré par la rue plusieurs de mes compères et amis qui ont toujours l'habitude de me dire bonjour et de m'inviter à boire; pas un d'eux ne m'a adressé le moindre mot, absolument comme s’ils ne me voyaient point. Enfin, arrivé céans, cette diablessé de femme est venue au-devant de moi et m’a vu, pour ce que, comme vous le savez, les femmes Ôôtent toute vertu aux objets; sur quoi, moi qui pouvais m'estimer le plus
« heureux de tous les citoyens de Florence, je suis resté le « plus misérable; c’est pourquoi je l’ai battue tant que j'ai « pu me servir de mes mains, et je ne sais à quoi tient queje « ne lui saigne les veines ; que maudite soit l’heure où je la vis « pour la première fois, et où elle vint céans. — » Et sa colère s'étant rallumée, il voulut se lever pour la battre de nouveau.
« Buffalmacco et Bruno, à ce récit, feignant de s’étonner fort, affirmaient ce que Calandrino avait dit, et ils avaient si grande envie de rire qu'ils en étouffaient ; mais en le voyant se lever furieux pour battre de nouveau sa femme, ils s’y opposèrent et le retinrent, disant qu’en tout ceci ce n'était pas la dame qui était fautive, mais bien lui qui savait que les femmes font perdre toute vertu aux objets et qui ne l'avait pas prévenue de se garder de se présenter devant lui de tout ce jour; et que Dieu l’avait empêché de prévoir cela, soit parce que cette bonne fortune ne devait pas lui arriver à lui, soit parce qu'il avait voulu tromper ses compa- gnons auxquels il devait tout dire dès qu'il s'était aperçu qu'il avait trouvé la pierre. Enfin, après de nombreuses paroles de ce genre, ils lui firent faire, non sans peine, la paix avec sa malheureuse femme, et le laissant tout mélancolique dans sa maison pleine de pierres, ils s’en allèrent. — »
NOUVELLE IV
Le prévôt de Fiesole aime une dame veuve dont il n’est point aimé. Il couche avec sa servante croyant coucher avec elle, et les frères de la dame, d'accord avec celle-ci, font de telle sorte que le prévôt est trouvé par son évèque couché avec la servante.
Élisa était arrivée à la fin de sa nouvelle qu’elle avait racontée au grand plaisir de toute la compagnie, quand la
reine, s'étant tournée vers Émilia, lui témoigna le. désir qu'elle continuât en contant la sienne; celle-ci commenca aussitôt de la sorte : « — Valeureuses dames, combien les prêtres, les moines, et en général tous les clercs se montrent obsesseurs. de nos esprits, cela a été, selon ce que je me rappelle, montré dans plusieurs des nouvelles qui ont déjà été dites; mais comme on n’en pourrait jamais raconter làdessus autant qu'il y en a, j'entends, en sus de ces nouvelles, vous en dire une sur un prévôt, qui, malgré tout le monde, voulait avoir, qu’elle y consentit ou non, les faveurs d’une gente dame, laquelle, en femme fort sage, le traita comme il le méritait.
«Comme chacune de vous le sait, Fiesole, dont nous pouvons voir d'ici le coteau, fut jadis une grande cité, fort ancienne, et bien qu'elle soit aujourd’hui toute ruinée, elle n’a jamais cessé pour cela de posséder un évêque, et elle en a encore un. Près de l’église cathédrale de cette ville, une noble dame, veuve, appelée Monna Piccarda, possédait une maison qui n'était pas fort grande; et pour ce qu’elle n’était pas la plus riche femme du monde, elle y demeurait la plus grande partie de l’année, ayant avec elle ses deux frères, jeunes gens bien élevés et courtois. Or, il advint que cette dame fréquentant l’église cathédrale, comme elle était encore très jeune, belle et plaisante, le prévôt de l'Église s’amouracha d'elle si fort qu’il ne pouvait plus tenir en place nulle part. Au bout de quelque temps, il fut assez audacieux pour dire lui-même à la dame quel était son désir, et pour la prier de consentir à avoir son amour pour agréable et à J’aimer comme il l’aimait. |
« Ce prévôt était déjà vieux d'années, mais d’un tempérament très jeune, entreprenant et hautain et ayant de soimême grande estime. Grâce à ses manières déplaisantes et à
ses airs railleurs, il était si maussade et si importun, qu'il n’y avait personne qui lui voulût du bien; et si quelqu'un le détestait, c'était bien la dame en question, car non-seulement, elle ne pouvait pas le souffrir, mais elle l'avait plus en haine que le mal de tête. Pour quoi, en femme avisée, elle lui répondit : « — Messire, que vous m'’aimiez, cela peut m'être fort agréable, et je dois vous aimer et vous aimerai volontiers ; mais entre votre amour et le mien, rien de déshonnête ne doit se produire. Vous êtes mon père spirituel, voys êtes prêtre et vous approchez déjà beaucoup de la vieillesse, toutes choses qui vous doivent rendre honnête et chaste. D'un autre côté, je ne suis point une enfant à qui ces sortes d'amour puissent convenir, et je suis veuve. Vous savez quelle honnêteté on exige des veuves; pour ce, excusez-moi, Car je ne vous aimerai jamais de la façon que vous me demandez, de même que je ne veux pas être aimée ainsi de vous. — »
« Le prévôt, ne pouvant pour cette fois en tirer ‘autre chose, ne se tint pas pour étonné ni vaineu du premier coup, mais déployant une persévérance importune, il la sollicita à plusieurs reprises, soit par lettres et par messages, soit luimême quand il la voyait venir à l’église. Pour quoi, ces poursuites paraissant fort pénibles et fort ennuyeuses à la dame, elle résolut de s’en débarrasser comme il le méritait, puisqu'elle ne pouvait pas faire autrement ; toutefois, elle ne voulut rien faire sans en avoir d’abord causé avec ses frères. Après leur avoir dit de quelle façon le prévôt se comportait envers elle, et ce qu’elle avait l'intention de faire, et après avoir obtenu leur assentiment, elle alla quelques jours après à l’église, comme elle en avait l’habitude. Dès que le prévôt la vit, il s’en vint à elle, et, comme il faisait d'ordinaire, il se mit à lui parler sur un ton familier. La dame, le voyant
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venir, se tourna vers lui, lui fit bon visage, et après qu'ils se furent retirés dans un coin, et que le prévôl lui eut tenu plusieurs de ses propos habituels, elle poussa un grand soupir, et dit : « — Messire, j'ai très souvent entendu dire « qu'il n’y a place si forte, qu'étant assiégée tous les jours, « elle ne soit enfin prise une fois, ce que je vois bien m'être « advenu. Vous avez tellement tourné autour de moi, tantôt « avec de douces paroles, tantôt avec une prévenance, tantôt « avec une autre, que vous m'avez fait renoncer à ma réso- « lution, et que je suis disposée, puisque je vous plais si « fort, à me donner à vous. — » Le prévôt tout joyeux dit : « — Madame, grand merci; à dire vrai, je me suis fort « étonné que vous ayez résisté si longtemps, pensant que cela « ne m'arriva jamais avec aucune autre. J’ai dit souvent, au « contraire : si les femmes étaient d'argent, elles ne vau- « draient pas un denier, pour ce qu'aucune ne soutiendrait « l'épreuve. Mais pour le moment, laissons cela. Quand et « où pourrons-nous nous trouver ensemble ? — » À quoi la « dame répondit : « — Mon doux seigneur, le moment: « pourrait bien être l’heure qu’il vous plairait le plus, car je « n'ai pas de mari à qui je doive rendre compte de mes « nuits ; mais je ne sais en quel endroit. — » Le prévôt dit: « — Comment! pourquoi pas dans votre maison? — » La dame répondit : « — Messire, vous savez que j'ai deux « jeunes frères qui, de jour et de nuit, viennent chez moi « avec leurs compagnons, et ma maison n’est pas trop « grande; et pour ce vous ne pourriez y venir à moins de « consentir à vous y comporter en muet, sans dire mot ni « faire le moindre bruit, et à vous tenir dans l'obscurité « comme les aveugles. Si vous vouliez faire de la sorte, cela « se pourrait, pour ce qu'ils ne pénètrent jamais dans ma « chambre; mais leur chambre est si près de la mienne,
« qu'on ne peut y dire un mot à voix si basse qu'on ne l’en- « tende. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, qu’à ceci « ne tienne pour une nuit ou deux, en attendant que je « songe à trouver un autre endroit où nous puissions être « plus à l’aise. — » La dame dit : « — Messire, cela dé- « pend de vous; mais je vous prie d’une chose, c'est que « cela reste secret entre nous, et que jamais on n'en sache « rien. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, n’en dou- « tez point, et s’il est possible, faites que ce soir nous puis- « sions nous trouver ensemble. — » La dame dit : « — Cela « me va. — » Et lui ayant indiqué la façon dont il devait venir et le moment, elle le quitta et revint chez elle.
« Cette dame avait une servante qui n'était guère plus jeune, mais qui avait le visage le plus laïd et le plus disgracieux qui se vit jamais, attendu qu’elle avait le nez fort camard, la bouche torte, les lèvres grosses, les dents mal placées et fort grandes, qu’elle avait des propensions à loucher, et toujours mal aux yeux, et que son teint était si vert et si jaune, qu’elle paraissait avoir passé l’été non à Fiesole mais à Sinagaglia. En outre, elle était boïteuse et un peu déhanchée du côté droit. Son nom était Ciuta, et pour ce qu'elle avait une figure si laide, chacun l’appelait Ciutazza. - Bien qu'elle fût contrefaite de sa personne, elle était pourtant quelque peu malicieuse. La dame la fit appeler auprès . d’elle et lui dit : « — Ciutazza, si tu veux me rendre un « service cette nuit, je te donnerai une belle chemise neuve. — » La Ciutazza, entendant parler de la chemise, dit: « — Madame, si vous me donnez une chemise, je me « jetterai dans le feu, et même plus. — » « — Or bien, — « dit la dame — je veux que tu couches cette nuit avec un « homme dans mon lit, et que tu lui fasses des caresses, mais « garde-toi bien de prononcer une parole, de façon à n'être
« point entendue de mes frères qui dorment, comme tu sais, ‘« tout à côté; je te donnerai ensuite la chemise. — » La Ciutazza dit: « — Je coucherai avec six, au lieu d’un, s’il est « besoin. — »
« Donc, le soir venu, messer le prévôt s’en vint comme on le lui avait dit. Les deux jeunes gens, selon qu'ils en étaient convenus avec la dame, étaient dans leur chambre et se faisaient entendre ; pour quoi, le prévôt étant entré sans bruit et sans lumière dans la chambre de la dame, s’en alla, comme elle le lui avait dit, droit au lit où s'était déjà glissée la Ciutazza, bien informée par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire. Messer le prévôt, croyant avoir la dame à côté de lui, prit la Ciutazza dans ses bras et se mit à l’embrasser sans dire mot, et la Ciutazza de son côté lui en fit autant; sur quoi le prévôt commença à se satisfaire avec elle, prenant enfin possession des biens si longtemps désirés.
« Quand la dame eut fait cela, elle ordonna à ses frères de faire le reste de ce qui était convenu, et ceux-ci, étant sortis sans bruit de leur chambre, s’en allèrent vers la grande place ; et la fortune leur fut plus favorable pour ce qu'ils voulaient faire qu'ils ne l’avaient eux-mêmes souhaité, pour ce que, la chaleur étant grande, l’évêque s'était informé d’eux, dans l'intention d'aller jusque chez eux pour se promener et se rafraîchir. Mais comme il les vit venir, il leur dit son intention et se mit en route avec eux. Etant entré dans une petite cour très fraîche, où un grand nombre de flambeaux étaient allumés, il prit grand plaisir à boire d’un bon vin qu’ils lui offrirent. Quand il eut bu, les jeunes gens dirent : « — Messire, puisque vous nous avez fait une « telle grâce de daigner visiter notre pauvre petite maison, « en laquelle nous venions vous inviter, nous vous prions de « consentir à voir une petite chose que nous voulons vous
« montrer. — » L'’évêque répondit qu’il y consentait volontiers; pour quoi, l’un des jeunes gens prit une des torches allumées, passa devant, et l’évêque et tous les autres le suivant, il se dirigea vers la chambre où messer le prévôt était couché avec la Ciutazza.
« Pressé d'arriver, le prévôt s'était hâté de chevaucher, et 11 avait déjà couru plus de trois milles, avant que ceux-ci vinssent; pour quoi, étant fatigué, il se reposait, tenant, nonobstant la chaleur, la Ciutazza dans ses bras. Le jeune homme étant donc entré dans la chambre, son flambeau à la main et suivi de l’évêque et de tous les autres, leur montra le prévôt tenant en ses bras la Ciutazza. Sur quoi, messer le prévôt s'étant levé en sursaut, et voyant les lumières et tous ces gens autour de lui, fut pris de honte et de peur, et se cacha la tête sous les draps. L'’évêque lui adressa de grands reproches, lui fit retirer la tête hors du lit et lui fit voir avec qui il était couché. Le prévôt, ayant reconnu la tromperie de la dame, devint soudain, tant par le dépit qu'il en eut, que par la honte qu’il éprouvait, l’homme le plus désespéré qui füt jamais. Sur l’ordre de l’évêque, s'étant revêtu, il fut envoyé sous bonne garde à la maison pour y faire grande pénitence du péché commis. L’évêque voulut ensuite savoir comment il se faisait qu'il fût venu coucher là avec la Ciutazza. Les jeunes gens lui dirent tout. Sur quoi l’évêque approuva fort la dame ainsi que les jeunes gens qui, ne voulant pas souiller leurs mains du sang des prêtres, avaient traité le prévôt comme il le méritait.
« L’évêque lui fit pleurer son péché pendant quarante jours, mais l’amour et le dépit le lui firent pleurer plus de - Quarante-neuf, sans compter que de longtemps il ne pouvait passer dans la rue sans être montré du doigt par les enfants qui disaient : « — Vois celui qui couche avec la Ciutazza. —
Ce qui lui causait un si grand ennui, qu'il faillit quasi en devenir fou. Et c’est ainsi que la valeureuse dame se débarrassa de la poursuite importune du prévôt, et que la Ciutazza gagna une chemise et une bonne nuit. — »
NOUVELLE V
Trois jouvenceaux tirent les culottes à un juge marquisan venu à Florence, pendant qu’il tenait l’audience sur son siège,
Émilia avait fini son récit, et la veuve avait été approuvée par tous, quand la reine, regardant du côté de Philostrate, dit : « — C’est à toi maintenant de parler. — » Pour quoi, Philostrate répondit sur-le-champ qu'il était prêt, et commença : « — Délectables dames, le jouvenceau dont Élisa vous a parlé, il y a un moment, c’est-à-dire Maso del Saggio, me fait laisser une nouvelle que j’entendais vous dire, pour vous en conter une sur lui et sur ses compagnons, laquelle nouvelle, encore qu’elle n'ait rien de déshonnête, — quoi qu'elle contienne des expressions que vous avez vergogne d'employer d'habitude, — prête néanmoins tellement à rire, que je vous la dirai.
« Comme vous pouvez toutes l'avoir entendu dire, il vient ‘souvent en notre cité des recteurs de la Marche, lesquels sont généralement hommes de peu de cœur et mènent une vie si serrée et si misérable, que tout ce qui est de leur fait ne semble autre chose qu’une vraie gueuserie. Par suite de leur misère et de leur avarice innée, ils mènent avec eux des juges et des notaires qui ressemblent plutôt à des hommes
tirés de la charrue et de la boutique d’un savetier que des écoles où l’on apprend les lois. Or, un de ces recteurs étant venu chez nous en qualité de podestat, entre autres juges qu'il avait amenés en grand nombre avec lui, en avait amené un qui se faisait appeler messer Niccola da San Lepidio, et qui avait plutôt l'aspect d’un chaudronnier que de toute autre chose. On le choisit parmi tous les autres juges pour entendre les questions criminelles. Comme il arrive souvent que les citoyens, bien qu'ils n’aient rien à faire du tout au palais, y vont parfois, il advint qu'un matin Maso del Saggio y alla pour chercher un de ses amis. Y étant entré, et ayant regardé l'endroit où ce messer Niccola siégeait, il lui fit l'effet d’un nouvel imbécile, et il se mit à l’examiner de la tête aux pieds. Et bien qu'il lui vit sur la tête le bonnet d’hermine tout enfumé, un porte-plumes à la ceinture, la robe plus longue que la simarre, et bien d’autres choses étranges pour un homme de bonne tenue, il en distingua surtout une qui, à son avis, lui parut plus extraordinaire que toutes les autres. C'était une paire de culottes dont le fond lui tombait jusqu’à moitié jambe, tandis que ses habits étaient si étroits qu'ils s’ouvraient par devant, Pour quoi, sans trop s'arrêter à le regarder, laissant ce qu'il était venu chercher, il se mit en quête d’une nouvelle chose, et alla trouver deux de ses compagnons, dont l’un avait nom Ribi et l’autre Matteuzzo, et qui étaient non moins farceuts que lui, et 1l leur dit i « — Si vous m’aimez, venez « avec moi jusqu’au palais, car je veux vous montrer le plus « grand badaud que vous ayez jamais vu: — » Et étant allé avec eux au palais, il leur montra le dit juge et ses culottes.
« Les deux compagnons se mirent à en rire du plus loin qu'ils les virent, et s’étant approchés de plus près des
bancs où siégeait messer le juge, ils virent qu’on pouvait se glisser facilement sous ces bancs. Ils virent en outre que la planche sur laquelle messer le juge avait ses pieds était tellement rompue, qu'avec peu d'efforts on pouvait y passer la main et le bras. Maso dit alors à ses compagnons : « — Je veux que nous lui enlevions tout à fait ses culottes, « pour ce que cela se peut fort bien. — » Chacun deses. compagnons avait déjà vu comment il fallait s’y prendre; pour quoi, ayant convenu entre eux de ce qu'ils devaient faire et dire, ils retournèrent au palais le matin suivant, et, la cour se trouvant pleine de gens, Matteuzzo, sans que personne s’en aperçüt, se glissa sous le banc et parvint jusqu’à l'endroit où le juge tenait ses pieds. Maso, s’approchant alors du juge, le prit par un pan de sa robe, et Ribi en ayant fait autant de l’autre côté, Maso commença à dire: « — Messire, eh! messire; je vous prie, pour Dieu, avant « que ce méchant larron qui est à côté de vous s’en aille, « de me faire rendre une paire de souliers qu'il m’a volés. « Il dit que non, mais je l’ai vu, il n’y a pasencoreun mois, « qui les faisait ressemeler. — » D'un autre côté, Ribi criait de toutes ses forces : « — Messire, ne le croyez point ; c'est. « un imposteur ; parce qu'il sait que je suis venu pour lui « faire restituer une valise qu'il m’a volée, il est venu aussi- « tôt réclamer les souliers que j’ai chez moi depuis long- « temps. Et si vous ne me croyez pas, je puis appeler en « témoignage la Trecca qui est à côté de moi, et la grosse « tripière, et un autre qui va recueillant les ordures de « Santa Maria à Verzäja, qui les vit quand il revenait des « champs. — » De son côté, Maso ne laissait point parler Ribi, et criait tant qu'il pouvait, et Ribi criait encore plus fort. Et pendant que le juge se tenait debout et se rapprochait d’eux pour mieux les entendre, Matteuzzo, prenant
bien son temps, passa la main par la fente de la planche, prit le fond de la culotte du juge et tira vivement.
« La culotte descendit incontinent, pour ce que le juge était maigre et sans hanches ; ce que sentant le juge, et ne sachant ce que c'était, 1l voulut ramener devant lui les pans de sa robe, pour s’en couvrir et se rasseoir ; mais Maso d’un côté et Ribi de l’autre le tenaient toujours en criant très fort : « — Messire, vous nous faites injure en ne voulant pas me « rendre Justice ni m'écouter, et en vous disposant à vous « en aller; pour une si petite affaire, on ne donne point « libelles en ce pays. — » Et ils le tinrent si longtemps ainsi par les pans de sa robe, tout en lui parlant de la sorte, que tous ceux qui étaient dans la salle s’aperçurent que sa culotte lui avait été enlevée. Mais Matteuzzo, après l'avoir retenue un moment, la lâcha, sortit de dessous le banc et s’en alla sans avoir été vu. Ribi, jugeant en avoir assez fait, dit: « — Je fais vœu à Dieu d'aller demander aide au syn-. dic. — » Et Maso, de son côté, ayant lâché le pan de la « robe, dit: « — Non, je reviendrai ici jusqu'à ce que je « ne vous trouve plus empêché comme vous nous avez paru « ce matin. — » Et l’un d’un côté, l’autre de l’autre, ils s’en allèrent du plus vite qu’ils purent.
« Messer le juge, ayant remonté sa culotte en présence de tout le monde, comme s’il se levait du lit, s’apercevant alors du fait, demanda où étaient allés ceux qui lui avaient posé la question des souliers et de la valise ; mais comme on ne les retrouvait pas, il se mit à jurer par les tripes de Dieu qu’il voulait les connaître, et savoir si c'était l'usage à Florence de tirer les culottes des juges quand ils étaient sur leur siège. D’un autre côté, le podestat ayant appris la chose, fit un grand bruit; mais ses amis lui ayant expliqué que cette plaisanterie ne lui avait été faite que pour lui montrer
que les Florentins savaient très bien qu’au lieu des juges qu'il devait amener avec lui, il n'avait amené que des sots afin de les payer moins cher, il se tut, et pour cette fois l'affaire n'alla pas plus loin. — »
NOUVELLE VI
Bruno et Buffamalcco volent un cochon à Calandriuo; pour le retrouver, ils lui font faire une épreuve magique qui consiste à avaler des pilules de gingembre préparées pour les chiens, et dont le résultat est que c’est Calandrino qui a volé Jlui-mème le cochon. Ils finissent par lui faire donner de l’argent pour qu'ils ne le disent pas à sa femme.
La nouvelle de Philostrate, dont on rit beaucoup, était à , peine finie, que la reine ordonna à Philomène de continuer en en disant une. Celle-ci commença : « — Gracieuses dames, de même que Philostrate a été amené par le nom de Maso à vous dire la nouvelle que vous venez d'entendre, ainsi je suis moi-même amenée par le nom de Calandrino et de ses compagnons à vous en dire sur eux une autre qui, je crois, vous plaira,
« Je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qu'étaient Calandrino, Bruno et Buffamalcco, car vous l'avez tantôt assez appris; pour ce, passant outre, je dis que Calandrino avait non loin de Florence un petit domaine qu'il tenait en dot de sa femme. Parmi les revenus qu'il en retirait, figurait chaque année un cochon, et il avait l’habitude d’aller en décembre avec sa femme à sa campagne pour tuer le susdit cochon et le faire saler. Or, il advint une fois entre autres que sa femme n'étant pas très bien portante, Calandrino alla seul tuer le
cochon. Bruno et Buflamalcco l'ayant appris, et sachant que sa femme ne devait pas y aller, s’en allèrent passer quelques jours chez un curé de leurs amis, voisin de Calandrino. Calandrino avait, le matin même du jour où ils étaient arrivés, tué le cochon, et les voyant avec le curé, les appela, et dit: « — Soyez les bien venus. Je veux vous faire voir quel « bon ménager je suis. — » Et les ayant menés chez lui, il leur montra le cochon. Ses amis jugèrent que le cochon était très beau, et ils apprirent de Calandrino qu'il voulait le saler pour son ménage. À quoi Bruno dit : « — Eh! « comme tu es bête! Vends-le, et réjouissons-nous avec l’ar- « gent ; tu diras à ta femme qu'on te l’a volé. — » Calandrino dit : « — Non; elle ne le croitait pas, et me chasse- « rait de la maison; soyez tranquille, je ne ferai jamais « cela. — » Ils eurent beau insister beaucoup, ils ne purent réussir. Calandrino les invita à souper à la bonne franquette, mais ils ne voulurent pas accepter, et ils le quittèrent.
«€ Bruno dit à Buffamalcco : « — Veux-tu que nous lui « volions son cochon cette nuit? — » Bufflamalcco dit : «— Eh! comment pourrons-nous faire? — » « — Je sais « bien comment — dit Bruno — s’il ne le change pas de « l'endroit où il est maintenant. — » « — Donc — dit « Buffamalcco — faisons-le; pourquoi ne le ferions-nous « pas? Nous en ferons ensuite bombance avec le curé. — » Ce dernier dit que cela lui plaisait fort; alors Bruno dit : «— Il faut ici user d’un peu de ruse; tu sais, Buffamalcco, « combien Calandrino est avare et comme il boit volontiers « quand les autres payent; allons le trouver, menons-le à la « taverne, et là le curé fera mine de payer toute la « dépense pour nous faire honneur, et de ne rien vouloir lui « laisser payer ; il se grisera, et nous pourrons alors agir en « toute commodité pour ce qu'il est seul à la maison. — »
Ils firent comme Bruno avait dit. Calandrino voyant que le curé ne laissait payer personne, se mit à boire comme un trou, et bien qu’il ne lui en fallût pas beaucoup, il en prit sa bonne charge. Comme 1il était déjà fort tard quand il quitta la taverne, il rentra chez lui, et, sans avoir envie de souper, il alla se mettre au lit, laissant ouverte la porte qu'il croyait avoir fermée. Buffamalcco et Bruno allèrent souper avec le curé, et quand ils eurent soupé, ils prirent plusieurs outils pour pénétrer chez Calandrino et s’en allèrent sans bruit à l’endroit que Bruno leur avait indiqué; mais trouvant la porte ouverte, ils entrèrent, détachèrent le cochon, l’emportèrent chez le curé où ils le déposèrent, et allèrent se coucher.
« Le lendemain matin, le vin lui étant sorti de la tête, Calandrino se leva. Mais à peine fut-il descendu qu’il n’aperçut plus son cochon, et vit la porte ouverte; pour quoi, ayant demandé à plusieurs personnes si elles savaient qui avait pris le cochon, et n’en pouvant avoir des nouvelles, il se mit à faire grande rumeur, poussant des hélas ! et se plaignant de ce que son cochon lui avait été volé.
« Bruno et Buflamalcco s'étant levés, s’en allèrent chez Calandrino pour voir ce qu'il dirait au sujet du cochon. Dès qu’il les vit, il les appela, quasi tout en pleurs, et dit : « — Hélas! compagnons, mon cochon m'a été volé. — » Bruno, l'ayant abordé, lui dit doucement : « — C’est mer- « veille que tu aies été sage une fois! — » « — Hélas! — dit « Calandrino — je dis la vérité. — » « — Bien — disait «€ Bruno, — crie fort, afin qu’on croie qu'il en est ainsi. — » Alors Calandrino se mettait à crier plus fort, et disait : « — Corps Dieu, je te dis que c'est vrai, qu’il m'a été « volé. — » Et Bruno disait : « — Bon, bon, tu fais bien ; « crie fort, qu’on t’entende, que cela paraisse vrai. — »
Calandrino dit : « — Tu me ferais donner au diable. Tu ne
crois pas ce que je dis; que je sois pendu par la gorge, s’il ne m'a pas été volé. — » Bruno dit alors : « — Eh ! comment cela se peut-il ? Je l’ai vu ici hier encore; penses-tu nous faire croire qu'il se soit envolé! — » Calandrino dit : « — C’est comme je te dis. — » « — Eh! — dit Bruno — c'est-il possible ! — » « — Pour sûr — dit Calandrino — c’est ainsi; du coup, je suis ruiné et je ne sais comment m'en retourner à la maison ; ma femme ne me croira point, et si par hasard elle me croit, je n’aurai plus un moment de paix avec elle. — » Bruno dit alors : « — Que Dieu me sauve, si C’est vrai, c'est très mal; mais tu sais, Calandrino, que je t'ai conseillé hier de dire ainsi; je ne voudrais pas que tu te moquasses à la fois de ta femme et de nous. — »
« Calandrino se remit à crier et à dire : « — Eh! pourquoi m'exaspérer et me faire blasphémer Dieu et les saints et tout le reste? Je vous dis que le cochon m'a été volé cette nuit. — » Bufflamalcco dit alors : « — S'il en est vraiment ainsi, cherchons-le, pour voir si nous pourrons le retrouver. — » « — Eh! — dit Calandrino — comment pourrons-nous le trouver ? — Buffamalcco dit alors : — Pour sûr, il n’est venu personne de l'Inde pour te voler ton cochon; ce doit être quelqu'un de tes voisins ; si tu pouvais les rassembler, je sais très bien faire l'épreuve du pain et du fromage, et nous verrions tout de suite quel est celui qui l’a volé. — » « — Oui, — dit Bruno — tu pourras bien faire l'épreuve du pain et du fromage à certains gentillâtres des environs, car je suis sûr que c’est quelqu'un d’eux qui l’a volé; mais ils se méfieront de la chose et ne voudront pas venir. — » « — Comment donc faire, — dit Buffamalcco. — » Bruno répondit : « — II
« faudrait avoir de belles pilules de gingembre, du bon vin « blanc, et les inviter à boire. Ils ne se défieront de rien et « viendront ; et ainsi on pourra bénir les pilules de gin- « gembre aussi bien que le pain et le fromage. — » Buffamalcco dit : « — Pour sûr, tu dis vrai; et toi, Calandrino, « qu’en dis-tu? Le faisons-nous? — » Calandrino dit : «— Je vous en prie au contraire, pour l'amour de Dieu; « car si je pouvais savoir qui l’a volé, il me semblerait être « à moitié consolé. — » « — Or, allons — dit Bruno — je « suis tout prêt à aller jusqu’à Florence pour y chercher ce « dont tu as besoin, pourvu que tu me donnes de l’ar- « gent. — » Calandrino avait environ quarante sols qu’il lui donna. |
« Bruno étant allé à Florence, chez un apothicaire de ses amis, acheta une livre de belles pilules de gingembre, et en fit faire séparément deux avec du gingembre amer, appélé gingembre de chien, qu’il fit rouler dans de la pâte fraiche d’aloës ; il les fit ensuite recouvrir de sucre, comme il avait fait faire pour les premières, et afin de ne pas les confondre avec les autres, il leur fit faire une petite marque au moyen de laquelle il pouvait fort bien les reconnaïtre; puis, ayant acheté un flacon de bon vin blanc, il s’en revint à la campagne de Calandrino et lui dit: « — Tu inviteras demain « matin pour boire avec toi tous ceux sur qui tu as des « soupçons; c'est jour de fête, chacun viendra volontiers, « et Je ferai cette nuit avec Buffamalcco l’enchantement sur « les’ pilules; je te les apporterai demain matin chez toi, je « te les donnerai à cause de l'amitié que je te porte, « et je te dirai ce qu'il te faudra dire et faire. — »
« Calandrino fit comme on lui avait dit. En conséquence, le lendemain matin, un bon nombre de jeunes gens de Florence qui se trouvaient à la campagne, ainsi que des labou-
reurs, étant rassemblés devant l’église, autour de l’ormeau, Bruno et Buffamalcco y vinrent avec une écuelle de pilules et un flacon de vin, et ayant fait mettre les assistants en cercle, Bruno dit : « — Seigneurs, il faut que je vous dise « le motif pour lequel vous êtes ici, afin que s’il arrive « quelque chose qui ne vous plaise point, vous n'ayez pas « à m'en faire de reproches. On a volé, la nuit dernière, à « Calandrino que voici un beau cochon qu'il avait, et il ne « peut trouver celui qui le lui a volé. Et pour ce que d’autres « que nous qui sommes présents ne peuvent l'avoir fait, il « vous offre de manger chacun une de ces pilules et de boire « de ce vin, afin de connaître quel est le voleur. Sachez que « celui qui a volé le cochon ne pourra avaler sa pilule, « qu’elle lui paraîtra au contraire plus amère que venin, et « qu’il la crachera. Pour ce, avant de s’exposer à une telle « vergogne en présence de tant de monde, il vaudrait peut- « être mieux que celui qui a volé le cochon le dît en confes- « sion au curé, et alors je m’abstiendrai de tout ceci. — »
« Chacun de ceux qui étaient là dit qu'il en mangerait volontiers; pour quoi, Bruno ayant fait placer Calandrino au milieu d'eux, et commençant par un bout, se mit à distribuer à chacun sa pilule. Arrivé à Calandrino, il prit une des pilules de chien, et la lui mit dans la main. Calandrino la jeta vivement dans sa bouche et se mit à la mâcher, mais à peine sa langue eut-elle senti l’aloès, que n’en pouvant supporter l’amertume, il la cracha. Chacun des assistants guettait le visage de son voisin, pour voir qui cracherait sa pilule, et Bruno n'ayant pas achevé de les distribuer toutes, continuait sa besogne sans faire semblant de prendre garde à ce qui se passait, quand il entendit dire derrière lui ; «— Eh! « Calandrino, que veut dire ceci? — » Pour quoi, s’étant soudain retourné, et voyant que Calandrino avait craché sa
pilule, il dit : « — Atttendez; peut-être est-ce quelque « autre motif qui la lui a fait cracher ; tiens, prends-en une « autre. — » Et prenant la seconde pilule de chien, il la lui mit dans la bouche et continua à distribuer celles qu'il lui restait à donner. | .
« Si la première pilule avait paru amère à Calandrino, la seconde lui parut plus amère encore; mais pourtant, ayant honte de la cracher, il la mâcha quelque temps dans sa bouche, et pendant qu'il la tenait, 1l versait des larmes qui semblaient le faire souffrir beaucoup, tant elles étaient grosses; enfin, n’en pouvant plus, il la rejeta hors de sa bouche, comme :ïl avait fait de la première. Buffalmacco était en train de verser à boire à la compagnie et à Bruno. En voyant ce que venait de faire Calandrino, tous s’accordèrent à dire, que, pour sûr, c'était lui qui s'était volé son cochon, et il y en eut qui lui firent de vifs reproches. Mais quand ils furent partis et que Calandrino fut seul avec Bruno et Buffalmacco, ce dernier se mit à dire : « — J'étais bien « sûr que c'était toi qui l'avais pris, et que tu voulais nous « faire croire qu’on te l’avait volé, pour ne point nous offrir « à boire un coup avec l'argent que tu en as retiré. — » Calandrino qui n'avait pas encore pu entièrement cracher l’amertume de l'aloès, se mit à jurer qu’il ne l'avait point eu. Buffalmacco dit : « — Voyons, farceur, de « bonne foi, combien en as-tu retiré? er as-tu eu six flo- « rins? — » Calandrino entendant cela, se mit à se désespérer. Sur quoi, Bruno dit : « — Écoute, Calandrino, un « de ceux qui viennent de manger et de boire avec nous, « m'a dit que tu avais ici une jeunesse que lu tenais à ta « disposition, et que tu lui donnais tout ce que tu pouvais « mettre de côté; que pour sùûr tu lui avais envoyé ce « cochon. Tu as l’habitude de faire des farces. Tu nous as
mn
« menés une fois le long du Mugnon ramasser des pierres « noires, et quand tu nous a eu embarqués sans biscuits, tu « t'en es revenu ; puis tu as voulu nous faire croire que tu « avais trouvé la pierre enchantée. Et aujourd’hui encore tu « crois avec tes serments nous faire croire que le cochon « que tu as donné ou vendu, t'a été volé ! Nous sommes « fatigués de tes plaisanteries et nous les connaissons; tu ne « ne nous en pourras plus faire d’autres, et pour ce, à te « dire vrai, que nous avons pris beaucoup de peine à faire « l’enchantement, nous entendons que tu nous donnes deux « paires de chapons, sinon, nous dirons tout à Monna « Tessa. — » Calandrino voyant qu’il n’était point cru d’eux, et jugeant qu'il avait assez d’ennui sans vouloir encore y ajouter celui de sa femme, leur donna deux paires de chapons. Pour eux, après avoir salé le cochon, ils l’emportèrent à Florence, laissant Calandrino volé et bafoué. — »
NOUVELLE VII
Un écolier aime une dame. Celle-ci amoureuse d’un autre, le fait rester toute une auit à l’attendre dans la neige. L’écolier, pour s’en venger, trouve à son tour le moyen de faire rester la dame toute nue, pendant une nuit et un jour, en plein mois de juillet, au sommet d’une tour exposée aux mouches, aux taons et au soleil,
Les dames avaient bien ri du malheureux Calandrino, et elles en auraient ri bien davantage, n'eût été qu'il leur déplut de lui voir encore soutirer les chapons par ceux-là mêmes qui lui avaient volé son cochon. Mais quand la nouvelle fut. finie, la reine ordonna à Pampinea de dire la
sienne, et celle-ci commença sur-le-champ en ces termes : « — Très chères dames, il arrive souvent que la ruse est jouée par la ruse même, et pour ce il est peu prudent de s'amuser à se moquer des autres. Nous avons, à propos de plusieurs petites nouvelles qui ont été dites, bien ri des bons tours faits à certains individus, et l’on ne nous a point dit qu'il en eût été tiré aucune vengeance. Mais moi, j'entends vous faire avoir quelque compassion d’une juste rétribution rendue à une de nos compatriotes, attendu que le méchant tour qu'elle avait joué à autrui lui retomba sur la tête et qu'elle faillit mourir, ayant été jouée à son tour.
«ÏILn’y a pas encore beaucoup d'années, vivait à Florence une jeune femme belle de corps et d’un esprit altier, noble de naissance, et convenablement dotée des biens de la fortune. Elle avait nom Elena et était restée veuve de son mari ; mais elle n'avait jamais voulu se remarier, s'étant amourachée d’un bel et élégant jouvenceau de son choix. Délivrée de tout autre souci, elle se donnait avec lui du bon temps, et prenait le plus souvent qu'elle pouvait de joyeux ébats, grâce à l’aide d’une sienne servante en qui elle avait une grande confiance. Il advint qu’en ces temps, un jeune homme nommé Rinieri, gentilhomme de notre cité, après avoir longuement étudié à Paris — comme le font bon nombre de gens, non pour vendre ensuite la science par le menu, mais pour savoir la raison des choses et leurs causes, ce qui sied excellemment à un gentilhomme — s’en revint de Paris à Florence où, tenu en grand honneur, tant pour sa noblesse que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Mais, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l'expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l'amour, ainsi il en advint de Rinieri. Etant un jour allé par manière de passe-temps à une fête, cette Elena s’of-
frit devant ses yeux, vêtue de noir, comme nos veuves ont coutume d'aller, et resplendissante, à son jugement, d’une telle beauté, d’un tel charme, qu'il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille. 11 estima en lui-même que celuilà pouvait se dire heureux, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L’ayant regardée une fois ou deux en silence, et sachant que les choses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, 1l résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d'elle.
« La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l'enfer, mais qui, s’estimant encore plus qu'elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d'elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s’aperçut de l’attitude de Rinieri, et se dit en riant : « — Je ne serai pas « venue en vain aujourd'hui; car, si jene me trompe, j'aurai « pris un pigeon par le nez. — » Et s'étant mise à le regarder de temps en temps de la queue de l'œil, elle s’efforçait tant qu’elle pouvait de lui faire voir qu'elle s’intéressait à lui, car elle s’imaginait que plus elle en allécherait et plus elle en prendrait avec ses charmes, plus sa beauté en aurait de prix, surtout aux yeux de celui à qui elle l’avait donnéeen même temps que son amour. |
« Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers cette dame; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu’il se fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes ; de quoi la dame, pour les raisonÿ déjà dites, se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l’écolier, ayant trouvé moyen de s’accointer avec la servante de la dame, lui découvrit son
amour, et la pria d'agir auprès de sa maîtresse de façon qu'il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui l’écouta avec la plus grande risée du monde, et dit : « — As-tu vu où celui-ci est venu « perdre le bon sens qu'il a rapporté de Paris? Or va, « donnons-lui ce qu'il cherche. Tu lui diras, s’il te parle « encore, que je l'aime encore plus qu'il ne m'aime; mais, « qu'il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je « puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en « quoi, s’il est aussi avisé qu'on le dit, il doit m'en estimer « davantage. — » Ah ! la malheureuse, la malheureuse, elle ne savait pas, mes dames, quelle chose c'est que d’avoir à faire aux écoliers.
« La servante étant allée trouver Rinieri, fit ce que sa maitresse lui avait ordonné. L’écolier, rempli de joie, se mit à adresser de plus chaudes prières, à écrire des lettres, à envoyer des présents, et tout cela était bien reçu; mais aucune réponse ne lui était faite, sinon des réponses vagues et générales, et on le tint en cette guise pendant assez longtemps. Enfin, ayant tout découvert à son amantet celui-ci en ayant montré du dépit et quelque jalousie, la dame, pour lui montrer que ses soupçons étaient injustes, envoya sa servante vers l’écolier qui continuait à la solliciter vivement, pour lui dire de sa part qu’elle n'avait jamais pu satisfaire son désir depuis qu'il l’avait assurée de son amour, mais que pour les fêtes de la Nativité qui s’approchaient, elle espérait pouvoir se trouver avec lui, et pour ce qu'elle le priait de venir dans sa cour pendant la nuit du lendemain de la fête, si cela lui plaisait, et qu’alors.elle viendrait le rejoindre le plus tôt qu'elle pourrait.
L’écolier, plus que tout autre joyeux, se rendit au jour indiqué à la maison de la dame, et là, ayant été introduit
dans la cour par la servante, il se mit à y attendre la dame. Celle-ci ayant ce soir-là fait venir son amant, et ayant soupé joyeusement avec lui, lui dit ce qu'elle avait l'intention de faire cette nuit, ajoutant : « — Et tu pourras voir quel est « le genre d'amour que j'ai porté et que je porte à celuidont « tu es si sottement jaloux. — » L'amant écouta cette déclaration avec un grand plaisir, désireux de voir par des faits ce que la dame lui donnait à entendre par ses paroles. Il avait par hasard fortement neigé la veille et tout était couvert de neige ; pour quoi l’écolier, après être resté quelque temps dans la cour, commença à avoir plus froid qu'il n’aurait voulu; mais, dans l'espoir de se restaurer bientôt, 1l supportait patiemment son mal. Au bout de quelque temps la dame dit à son amant : « — Allons-nous en dans ma « chambre, et regardons par une petite fenêtre ce que fait « celui dont tu es devenu jaloux, et ce qu’il répondra à la « servante que j'ai envoyée lui parler. — » Etant donc allés à la fenêtre, et voyant sans être vus, ils entendirent la servante parler d’une autre fenêtre à l’écolier, et lui dire : « — Rinieri, Madame est la femme la plus contrariée qui « fût Jamais, pour ce que ce soir il lui est venu un de ses « frères, lequel, après avoir longtemps causé avec elle, a « voulu ensuite souper; il n’est pas encore parti, mais Je « crois qu’il s’en ira bientôt. Voilà pourquoi elle n’a pas pu « venir te trouver, mais elle viendra tout à l'heure, et elle « te prie de l’attendre sans t'impatienter. — » L'écolier croyant que c'était la vérité, répondit : « — Tu diras à ma « dame qu'elle ne s'inquiète pas de moi jusqu’à ce qu’elle « puisse sans inconvénient me venir voir, mais qu'elle « vienne le plus tôt qu’elle pourra. — » La servante étant rentrée, s’en alla dormir. La dame dit à son amant : «— Eh! bien, qu’en dis-tu ? Crois-tu que si je lui voulais LU 2?
« le bien que tu redoutes, je souffrirais qu'il restât ainsi « là-bas à se geler? — » Ceci dit, elle alla se mettre au lit avec son amant qui était déjà en partie satisfait, et tous deux se tinrent en fête et en joie un bon temps, riant et se moquant du malheureux écolier.
« Celui-ci, allant et venant par la cour, cherchait à se réchauffer, et n'ayant rien pour s'asseoir ou pour se garantir du serein, il maudissait la longue visite du frère de la dame. À chaque bruit qu’il entendait, il croyait que c'était la porte que la dame venait lui ouvrir, mais son espérance était vaine. Vers le milieu de la nuit, la dame s'étant satisfaite avec son amant, lui dit: « — Que te semble, ma chère âme, de « notre écolier? Lequel te semble plus grand, de son juge- « ment ou de l’amour que je lui porte? Le froid que je lui « fais endurer fera-t-il sortir de ton esprit les soupçons qu'y « ont fait entrer ce que je t’ai dit l’autre jour? — » L'amant répondit: « — Oui, cœur de mon corps, je reconnais bien « maintenant que tu es mon bien, mon repos, mon plaisir « et tout mon espoir, comme je suis tout cela pour toi. — » « —— Donc —: dit la dame — baise-moi mille fois pour « voir si tu dis vrai. — » Sur quoi l’amant, la tenant étroitement embrassée, lui donnait non pas mille, mais plus de cent mille baisers. Quand ils se furent livrés quelque temps à ces doux propos, la dame dit: « — Levons-nous un peu, « et allons voir si le feu est un peu éteint dont mon nouvel « amant me disait dans ses lettres qu'il brülait tout entier. — » Et s'étant levés, ils allèrent à la fenêtre, et regardant dans la cour, ils virent en bas l’écolier danser sur la neige, au son d’un cliquetis de dents que le froid lui faisait faire, une danse si continuelle et si animée qu'ils n’en avaient jamais vue de pareille. Alors la dame dit: « — Qu'en « dis-tu, ma douce espérance? Te semble-t-il que je sache
« faire danser les hommes sans trompe n1 cornemuse ? — » À quoi l’amant répondit en riant : « — Oui, mon plaisir « suprême. — » « — Je veux — dit la dame — que nous « descendions jusqu’à la porte; tu te tiendras coiï, je lui « parlerai et nous verrons ce qu’il dira; nous n’en aurons « par aventure pas moins de plaisir que nous n’en avons eu « à le voir. — » Et ayant ouvert doucement la chambre, ils descendirent jusqu’à la porte; là, sans nullement l'ouvrir, la dame appela à voix basse l’écolier par un petit trou qui s’y trouvait.
« L’écolier, s’entendant appeler, loua Dieu, croyant qu’on allait enfin le faire entrer, et s’étant approché de la porte, il dit: « — Me voici, Madame ; ouvrez-moi pour Dieu, car je « meurs de froid. — » La dame dit: « — Oh! oui, car je « sais que tu es un vrai frileux, et qu'il fait très froid, pour « ce qu’il est tombé un peu de neige; mais je sais qu'ilen « tombe bien davantage à Paris. Je ne puis pas encore « t’ouvrir, pour ce que mon maudit frère, qui est venu « hier soir souper avec moi, ne s’en va pas encore; « mais il s’en ira bientôt, et je viendrai aussitôt t'ouvrir. « J’ai eu grand'peine à le quitter un instant pour venir te « réconforter et te dire de ne pas t’impatienter d'attendre « ainsi. — » L’écolier dit : « — Eh! Madame, je vous en « prie par Dieu, ouvrez-moi, afin que je puisse me mettre à « couvert, pour ce que depuis un moment il s’est mis « à tomber la neige la plus épaisse du monde et qu’elle « tombe encore ; alors je vous attendrai tant que cela « vous agréera. — » La dame dit: « — Hélas ! mon doux « bien, je ne peux pas; cette porte fait un si grand bruit « quand on l’ouvre, que je serais facilement entendue par « mon frère, si je t’ouvrais. Mais je vais aller lui dire de « s’en aller, afin de pouvoir ensuite revenir t'ouvrir. — »
« — Or, allez vite — dit l’écolier —- Et je vous prie de faire « faire un bon feu, afin qu'aussitôt que je serai entré, je « puisse me réchauffer, car je me suis tellement refroidi, « qu’à peine si je me sens. — » La dame dit : « — Cela ne « doit pas être, si ce que tu m'as écrit est vrai, à savoir que « tu brüles tout entier d'amour pour moi; mais je suis sûre « que tu te moques de moi. Mais, je m’en vais ; attends, et « aie bon courage. — »
« L'amant qui entendait tout et qui prenait un suprême plaisir, retourna au lit avec la dame, et ils dormirent peu cette nuit, car ils la passèrent quasi toute à prendre leurs ébats et à se moquer de l’écolier. Le malheureux, changé en cigogne tellement il battait des dents, s’apercevant enfin qu'il était joué, essaya à diverses reprises d'ouvrir la porte, et examina s’il ne pourrait pas sortir d’un autre côté; mais ne voyant pas comment, il tournait dans la cour comme un lion, maudissant le mauvais temps, la cruauté de la dame, la longueur de la nuit et sa propre simplicité. Fortement indigné contre la dame, le long et fervent amour qu'il lui avait porté se changea soudain en haine acerbe et cruelle, et il se mit à rouler dans sa pensée de nombreux projets pour trouver un moyen de se venger, ce qu'il désirait maintenant beaucoup plus qu'il n'avait tout d’abord désiré se trouver avec la dame.
« La nuit, après une si longue attente, s’avançait, le jour étant proche, et l’aube commença à paraître; pour quoi, la servante ayant sa lecon faite par la dame, descendit, ouvrit la cour, et ayant l'air d’avoir compassion du malheureux, dit: « — Que male aventure lui puisse arriver d’être venu « hier soir. Il nous a tenues toute la nuit en l’air, et t’a fait « geler de froid. Mais tu sais qui c'était. Prends-en ton « parti, car ce qui n’a pas pu se faire cette nuit, se fera une
« autre fois; je sais très bien que rien ne pouvait arriver de « plus déplaisant à Madame. — » L’'écolier, plein de dépit, mais sachant en homme sage que les menaces sont des armes pour ceux qui sont menacés, refoula au fond de son cœur ce qu'il aurait voulu pouvoir en exhaler, et d’une voix soumise, sans se montrer aucunement courroucé, il dit: « — De vrai, j'ai passé la plus mauvaise nuit que j'aie « Jamais eue, mais j'ai bien vu que ce n’était aucunement « la faute de la dame, pour ce qu'elle est venue elle-même, « par pitié pour moi, s’excuser et me réconforter; et, « comme tu dis, ce qui n’a pu se faire cette nuit, se fera « une autre fois. Recommande-moi à elle, et va avec « Dieu. — » Et quasi tout raidi de froid; il s’en retourna chez lui comme il put. Là, brisé de fatigue et tombant de sommeil, il se jeta sur son lit pour dormir, et se réveilla quasi tout perclus des bras et des jambes. Pour quoi, ayant fait appeler un médecin et lui ayant exposé le froid qu’il avait éprouvé, il se fit soigner. Les médecins employant des remèdes énergiques et prompts, eurent grand’peine à guérir ses nerfs et à obtenir qu'ils pussent se détendre; et s’il n'avait pas été jeune, et si la saison chaude n'était pas survenue, il aurait eu par trop à souffrir. Mais redevenu sain et bien portant, cachant soigneusement sa haine, il se montrait plus que jamais amoureux de sa veuve.
« Or, il advint qu'après un certain laps de temps, la fortune fournit à l’écolier l’occasion de satisfaire son désir, pour ce que le jouvenceau qui était aimé par la dame, sans aucun égard pour l'amour que celle-ci lui portait, s’amouracha d’une autre femme ; et comme il ne voulait peu ou prou dire ni faire chose qui lui fit plaisir, elle se consumait dans les larmes et dans l’amertume. Mais sa servante qui en avait grand'pitié, ne trouvant pas le moyen de distraire sa mai-
tresse du chagrin d’avoir perdu son amant, et voyant passer l'écolier dans la rue comme d'habitude, eut une folle pensée, à savoir qu'on devait pouvoir contraindre par quelque opération de nécromancie l’amant de sa dame à l'aimer comme il avait auparavant coutume de le faire, et que l’écolier devait être grand maître en cela; ce qu'elle dit à sa dame. La dame, peu sage, sans réfléchir que si l’écolier avait connu la nécromancie, il l’aurait employée pour soi-même, ajouta foi aux paroles de sa servante, et lui dit aussitôt de savoir de lui s’il voulait le faire, et de lui promettre pour sûr, qu’en récompense elle ferait ce qu’il lui plairait.
« La servante fit la commission bien et en diligence ; ce qu'oyant l’écolier, il dit en soi-même tout joyeux : « — Dieu, « sois loué ; le temps est venu où, avec ton aide, je châtierai la « méchante femme de l’injure qu’elle m'a faite pour prix du « grand amour que je lui portais. — » Et il dit à la servante : « — Tu diras à ma dame qu’elle ne soit point en « peine à ce sujet, car, son amant fût-il dans l'Inde, je l’en « ferai promptement venir et demander pardon de ce qu’il « Jui a fait contre son plaisir; mais quant au moyen qu’elle « aura à employer pour cela, j'entends le lui dire à elle « quand et où cela lui plaira. Dis-lui donc ainsi, et ré- « conforte-la de ma part. — » La servante fit la réponse et arrangea tout pour qu'ils pussent se trouver ensemble dans Santa Lucia del Prato. La dame et l'écolier y étant allés, la dame, ne se rappelant plus qu’elle l'avait conduit quasi à La mort, lui dit ouvertement son cas et ce qu'elle désirait, et le pria de la sauver. À quoi l’écolier dit : « — Madame, il est vrai que parmi les autres choses que « j'ai apprises à Paris se trouve la nécromancie, dont je « sais à coup sûr tout ce qu’on en peut savoir ; mais pour ce « qu'elle déplaît grandement à Dieu, j'avais juré de ne
« jamais m'en servir ni pour moi ni pour autrui. Il est vrai « que l’amour que je vous porte est d’une telle force, que je « ne saurais rien vous refuser de ce que vous voudriez que « je fisse;.et pour ce, quand même je devrais pour cela seul « aller en la demeure du diable, je suis prêt à le faire, « puisque cela vous plaît. Mais je vous rappellerai que la « chose est plus malaisée à faire que vous ne vous l’êtes peut- « être imaginée, surtout quand une femme veut ramener un « homme à l’aimer et réciproquement quand l’homme veut « ramener une femme, pour ce que cela ne se peut faire « que par la personne intéressée, et que celui ou celle qui « le fait doit être d’un grand courage, car il faut le faire « de nuit, en des lieux solitaires et sans compagnie aucune, lesquelles choses, je ne sais si vous êtes disposée à les « faire. — » A quoi la dame plus énamourée que sage, répondit: « — Amour m'éperonne d’une telle façon, qu'il « n’est rien que je ne fisse pour ravoir celui qui m’a injus- « tement abandonnée ; mais cependant si cela te plaît, « indique-moi en quoi il faut que je me montre coura- « geuse. — »
« L’écolier qui avait la queue marquée d’un mauvais poil, dit: « — Madame, il faudra que je fasse une image d'étain « au nom de celui que vous désirez reconquérir ; quand je « vous l’aurai envoyée, il faudra, la lune étant fortement en « décroissance, que vous descendiez nue en un ruisseau « d’eau courante, toute seule, et, à l'heure du premier som- « meil, vous vous baignerez sept fois avec cette image ; « puis, toujours toute nue, vous monterez sur un arbre ou sur « le toit de quelque maison inhabitée, et là, tournée vers le « vent de bise, l’image à la main, vous direz sept fois cer- « taines paroles que je vous donnerai par écrit. Aussitôt que « vous les aurez dites, viendront à vous deux damoiselles,
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des plus belles que vous ayez jamais vues ; elles vous salueront, et vous demanderont gracieusement ce que vous voulez que l’on fasse. Vous ferez en sorte de leur dire bien et dûment votre désir; et gardez-vous de nommer une personne pour une autre. Dès que vous leur aurez parlé, elles s’en iront, et vous pourrez descendre à l’endroit où vous aurez laissé vos vêtements, vous revêtir et retourner chez vous. Et pour sûr, avant la moitié de la nuit suivante, votre amant viendra en pleurant vous demander merci et miséricorde; et sachez que jamais, à partir de ce jour, il ne vous laissera pour une autre. — » « La dame, ayant écouté tout cela et y ajoutant foi entière,
s'imagina avoir déjà son amant dans ses bras ; redevenue à demi joyeuse, elle dit : « — Sans aucun doute je ferai très
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bien tout cela, et j'ai le plus beau lieu du monde pour le faire. J’ai en effet un domaine au-dessus du Val d’Arno, lequel est très proche de la rivière, et comme nous sommes à présent en juillet, il sera très agréable de se baigner. Je me souviens aussi que non loin de la rivière est une tourelle inhabitée, si ce n’est que parfois les bergers montent par des échelles en bois de châtaigner sur une terrasse qui se trouve à son sommet, pour chercher à voir leurs bêtes égarées. C’est un lieu très solitaire et hors de tout chemin ; j'y monterai, et là j'espère le mieux du monde faire ce tu m'ordonneras. —» L'écolier qui connaissait parfaite-
ment le domaine de la dame et la tourelle, satisfait de savoir qu'elle consentait, dit: « — Madame, je ne suis jamais allé
dans cet endroit, et pour ce je ne connais ni le domaine, ni la tourelle ; mais si c’est comme vous dites, il ne peut pas y avoir d’endroit plus propice au monde. Et pour ce, quand il sera temps, je vous enverrai l’image et la prière ; mais je vous prie, quand vous aurez ce que vous désirez,
« et que vous aurez reconnu que je vous ai bien servi, sou- « venez-vous de moi et tenez la promesse que vous m'avez « faite. — » À quoi la dame dit qu'elle le ferait sans faute, et, ayant pris congé de lui, elle s’en retourna chez elle.
« L’écolier joyeux de ce que son projet semblait devoir aboutir, fit une image avec ses caractères particuliers, et écrivit une faribole quelconque en guise de prière ; puis, quand le moment lui sembla venu, il l’envoya à la dame, et lui fitdire que, la nuit suivante, elle eût à faire sans plus de retard ce qu’il lui avait dit ; après quoi, il s’en alla secrètement avec un sien serviteur chez un de ses amis qui demeurait tout près de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côté, la dame se mit en route avec sa servante et s’en alla dans sa métairie. Dès que la nuit fut venue, feignant d'aller au lit, elle envoya sa servante se coucher, et, à l'heure du premier somme, sortant de la maison, elle s’en vint près de la tourelle sur la rive de l’Arno. Là, après avoir bien regardé tout autour, ne voyant et n’entendant personne, elle se dépouilla de ses vêtements qu'elle cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec l’image; après quoi, toute nue, et l’image en sa main, elle se dirigea vers la tourelle. L’écolier qui, dès la tombée de la nuit, s’était caché près de la tourelle avec son serviteur, parmi les saules et les autres arbres, avait tout vu; quand elle passa ainsi nue, quasi à côté de lui, et qu'il vit la blancheur de son corps vaincre l'obscurité de la nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne, et les trouvant belles, et songeant à part soi à ce que ces beautés aHaient devenir en peu d'’instants, il eut quelque pitié d'elle ; d'un autre côté, l’aiguillon de la chair l’assaillit soudain, et fit lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s'emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d’être vaincu par l’un et l’autre
de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il était et quelle avait été l’injure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en ayant été rallumée, il chassa la pitié et l'appétit charnel, se raffermit dans sa résolution, et laissa aller la dame.
« Celle-ci étant montée sur la tour et tournée vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l’écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement l'échelle par laquelle la dame était montée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu’elle devait dire et faire. La dame, après avoir dit sept fois son oraison, se mit à attendre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui faisait paraître plus longue qu’elle n’aurait voulu — qu'elle vit l'aurore apparaître; pour quoi, toute marrie qu'il n’en fût point advenu comme l’écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je « crains bien qu'il n’ait voulu me faire passer une nuit « comme celle que je lui ai fait passer; mais si telle a été « son intention, 1l a mal su se venger, car celle-ci n’a pas « été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter « que le froid était de toute autre qualité. — » Et pour que le jour ne la surprit point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l'échelle n’y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les pieds, ses esprits l’abandonnèrent et elle tomba vaincue sur la terrasse de la tour.
« Quand les forces lui revinrent, elle se mit à pleurer amèrement et à se plaindre ; et comprenant bien que tout cela était l’œuvre de l’écolier, elle se reprocha de l'avoir offensé et de s’être ensuite fiée à lui, qu’elle devait justement croire son ennemi. Elle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s’il n’y avait aucun moyen de des-
cendre, et n’en voyant point, elle se remit à pleurer, et, en proie à d'amères pensées, elle se disait : « — O malheureuse, « que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en « général tous les Florentins, quand on saura que tu as été « trouvée ici toute nue? Ton honnêteté, jusque-là si estimée, « on verra qu'elle était fausse; et si tu essaies de trouver « quelques mauvaises excuses — à la rigueur on en pour- « rait trouver — le maudit écolier, qui sait toutes tes affaires, « ne te laissera pas mentir. Ah! pauvre misérable, en une « même heure tu auras perdu ton jeune amant qui ne t'aime « plus, et ton honneur! — » Sa douleur devint alors si « grande, qu’elle fut sur le point de se jeter du haut de la « tour sur le sol.
« Le soleil étant levé, elle s’approcha le plus qu’elle put | d’un des bords de la tour, regardant s’il ne passerait point quelque petit berger avec ses bêtes, qu’elle pût envoyer vers sa servante. Sur ces entrefaites, l’écolier qui avait dormi quelque peu au pied d’un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d'elle. I] lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoiselles « sont-elles venues? — » La dame le voyant et l’entendant, se remit à pleurer fortement et le supplia de venir près de la tour pour qu’elle püt lui parler. L’écolier lui fut en cela très courtois; sur quoi la dame s’étant mise à plat ventre sur la terrasse, ne laissa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant: « — Rinieri, vraiment si je t'ai fait pas- « ser une mauvaise nuit, tu t'es bien vengé de moi, pour ce « que, bien que nous soyons en juillet, j'ai eru cette nuit, « étant toute nue, que j'allais geler; sans compter que j'ai « tant pleuré sur le méchant tour que je t’ai fait et sur ma « sottise de t’avoir cru, que c’est une merveille que les yeux « me soient restés en tête. Et pour ce, je te prie, non pour « l’amour de moi que tu ne saurais aimer, mais pour amour
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de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour venger l’injure que je t’ai faite, de ce que tu as fait jusqu'ici; fais-moi rendre mes vêtements et laisse-moi descendre d'ici; ne cherche pas à m’enlever ce que, quand même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, c’est-à-dire l'honneur. Et si je t’ai privé du plaisir d’être avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment que cela te plaise, t'en rendre plusieurs pour une. Contente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant homme, qu'il te suffise d’avoir pu te venger et de me l’avoir fait savoir; il n’y a point de gloire pour l’aigle à triompher d’une colombe ; donc, pour l’amour de Dieu et pour ton propre honneur, aie pitié de moi. — »
« L’écolier, se rappelant d’un cœur féroce l’injure reçue,
et voyant la dame pleurer et supplier, éprouvait tout à la fois plaisir et ennui : plaisir de la vengeance qu'il avait désirée par-dessus tout ; ennui, l'humanité le portant à avoir pitié de la malheureuse. Mais pourtant l'humanité ne pouvant vaincre la férocité de son appétit de vengeance, il répondit : « — Ma-
dame Elena, simes prières — que je n’ai point su, ilest vrai, baigner de larmes et rendre mielleuses comme tu sais le faire maintenant pour les tiennes — m'’avaient obtenu, lanuit que je mourais de froid dans ta cour pleine de neige, la faveur de pouvoir un instant m'abriter sous un endroit couvert, il me serait facile d’exaucer aujourd’hui tes prières. Mais s’il te soucie maintenant de ton honneur plus que par le passé, et qu'il te soit si pénible de rester ainsi nue, adresse ces prières à celui dans les bras duquel tu n'as pas craint, pendant la nuit que tu viens de rappeler, de rester nue, alors que tu m’entendais aller et venir dans ta cour, battant des dents et piétinant dans la neïge ; fais-toi aider par lui; dis-lui de te rendre tes vêtements, de t'apporter l’é-
chelle pour descendre; efforce-toi de l’intéresser à ton honneur que tu n'as pas hésité à mettre à toute heure mille fois"en péril pour lui. Pourquoi ne l’appelles-tu pas pour qu’il te vienne en aide? À qui cela appartient-il mieux qu'à lui? Tu es à lui, et à qui donnera-t-il aide et protection, s’il ne te protège et s’il ne t'aide? Appelle-le, sotte que tu es, et essaie si l'amour que tu lui portes, si ton adresse jointe à la sienne, te pourront délivrer de ma sottise à propos de laquelle pendant que tu te satisfaisais avec lui, tu lui demandais ce qu'il lui semblait être le plus fort, de ma sottise ou de l’amour que tu lui portais. Tu pe saurais maintenant te montrer accommodante au sujet de ce que je ne désire point, pas plus que tu ne pourrais me le refuser, si je le désirais; réserve tes nuits pour ton amant, s'il arrive que tu partes d'ici vivante ; tes nuits sont à lui; moi, j'en eus trop d’une, et il me suffit d’avoir été bafoué une fois. Usant de toute ton astuce dans tes paroles, tu t’ingénies aussi à capter ma bienveillance en me flattant ; tu m'appelles gentilhomme plein de valeur, et tu t’efforces doucement à m’amener à renoncer, en homme magnanime, à te punir de ta méchanceté; mais tes flatteries ne m’obscurciront point aujourd’hui les yeux de l'intelligence comme le firent autrefois tes promesses déloyales. Je me connais : je n’en ai pas autant appris de moi-même, pendant tout le temps que je suis resté à Paris, que tu ne m'en as fait connaître dans une seule de tes nuits. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n'es pas de celles à qui la magnanimité doit montrer ses effets. Pour les bêtes sauvages comme toi, la fin du châtiment comme de la vengeance doit être la mort, alors que pour les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour quoi, bien que je ne sois pas aigle,.te connaissant non ni, 23
pour colombe mais pour serpent venimeux, j'entends te poursuivre de toute la force de ma haine, comme mon plus ancien ennemi. Tout ce que je te fais nese peut d’ailleurs appeler vengeance, mais plutôt châtiment, en tant que la vengeance doit surpasser l’offense, ce qui n’arrivera point ici, pour ce que si j'avais voulu me venger, me souvenant à quelle extrémité tu réduisis mon âme, ta vie ne m'aurait pas suffi si je te l'avais prise, non plus que cent autres comme la tienne, car j'aurais occis une vile, mauvaise et coupable femme. Et que diable — mettant de côté le peu de beauté de ta figure que quelques années feront disparaître en la remplissant de rides — vaux-tu plus qu’une autre pauvre servante, toi qui a failli faire mourir un galant homme, comme tu m’appelais 1l y a un moment, dont la vie pourra peut-être encore être un jour plus utile en ce monde que cent mille de tes pareilles ne pourraient l'être pendant toute la durée de l’univers? Je t’apprendrai donc par le châtiment que tu endures, ce que c’est que de te moquer des hommes qui ont un sentiment dans le cœur, ce que c’est que de se moquer des écoliers, et je te donnerai sujet de ne plus jamais tomber dans une pareille folie, si tu en réchappes. Mais si tu as si grand désir de descendre, que ne te jettes-tu à terre? En te rompant le col, avec l’aide de Dieu, tu te délivreras en même temps du supplice où il te semble être, et tu me rendras l’homme le plus heureux du monde. Maintenant, je ne t'en veux plus dire davantage; j'ai su si bien faire que je t’ai fait monter là-haut; sache à présent si bien faire, toi, que tu en descendes, comme tu sus te moquer de moi. — »
« Pendant que l’écolier parlait ainsi, la malheureuse dame
ne cessait de pleurer, et le temps s’écoulait, le soleil montant toujours plus haut. Quand elle vit qu'il se taisait, elle dit :
— Hélas ! homme cruel, si cette maudite nuit te fut si douloureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles prières n'ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins émouvoir, et relâche-toi de ta rigueur et de ta sévérité, par cela seul que je me suis confié tout dernièrement à toi, et que je t'ai découvert tous mes secrets, ce qui t’a fourni l’occasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute; comme aussi, si je ne m'étais pas confié à toi, tu n'aurais pu trouver aucun moyen de te venger de moi, ce que tu parais avoir souhaité avec tant d’ardeur. Hélas! laisse ta colère et pardonne-moi désormais ; si tu veux me pardonner et me faire descendre d'ici, je suis toute prête à abandonner mon déloyal amant, et à t'avoir seul pour amant et pour maître, bien que tu dénigres fort ma beauté, en la donnant pour passagère et de peu de prix. Quelle que soit ma beauté, je sais que, comme celle des autres femmes, si on ne la doit point estimer pour autre chose, elle est un amusement et un passe-temps pour la jeunesse des hommes ; et tu n’es point vieux. Et, bien que je sois cruellement traitée par toi, je ne peux cependant pas croire que tu voudrais me donner une mort si cruelle que de me forcer à me jeter en désespérée au bas de cette tour, devant tes yeux auxquels — tu l’avouerais si tu n'étais pas devenu menteur — j'ai tellement plu jadis. Hélas! aie pitié de moi, pour l'amour de Dieu; aie pitié! le soleil commence à devenir trop chaud, et, de même que le trop grand froid m'a fait souffrir cette nuit, la trop grande chaleur commence à me faire endurer grandissime souffrance. — »
« L'’écolier qui prenait plaisir à prolonger cette conversa-
tion, répondit : « — Madame, tu ne t'es point confiée à moi
à cause de l’amour que tu me portais, mais pour reconquérir celui que tu avais perdu, et pour ce ta confiance ne mérite autre chose qu'un traitement pire. Et tu as cru follement, si tu t’es imaginée que cette voie a été la seule ouverte à la vengeance que je souhaitais. J'en avais mille autres; en faisant semblant de t'aimer, j'avais tendu autour de tes pieds plus de mille lacs ; et avant peu, si ce cas ne s'était pas présenté, tu devais de toute nécessité tomber dans l’un d’eux. Quel qu’eüût été celui où tu fusses tombée, tu n'aurais pas éprouvé une peine ni une honte moingres que celui-cine t'en occasionne ; si J'ai employé celui-ci, ce n’est point par considération pour toi, mais pour me satisfaire plus vite. Et quand bien même tous eussent manqué, j'avais ma plume, avec laquelle j'aurais écrit sur ton compte tant de choses et de telle façon que, quand tu les aurais sues — et tu les aurais sues — tu aurais désiré mille fois n'être point née. Les forces de la plume sont beaucoup plus grandes que ne l’estiment ceux qui ne les ont point éprouvées par leur propre expérience. Je jure Dieu — puisse-t-11 m'être propice jusqu'à la fin dans cette vengeance que je prends de toi, comme 1l me l’a été dès le commencement — que j'aurais écrit sur toi des choses telles que, rougissant de toi-même, tu te serais crevé les yeux pour ne point te voir; et pour ce, ne reproche pas à la mer d’avoir été accrue par un petit ruisselet. De ton amour, ou de te posséder, je n’ai, comme je t'ai déjà dit, nul souci; sois donc à celui avec qui tu as été, si tu le peux; de même que je l’ai haï autrefois, je l’aime présentement en pensant à ce qu'il t’a fait. Vous allez, vous amourachant des jouvenceaux et convoitant leur amour, pour ce que vous les voyez le teint plus vif, la barbe plus noire, la taille élancée,
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et qu'ils dansent et qu'ils joutent; mais tout cela, ceux qui sont quelque peu plus ägés l’ont eu eux aussi, et ils savent de plus tout ce que ces jouvenceaux ont encore à apprendre. En outre, vous les trouvez meilleurs cavaliers, faisant plus de milles en leur journée que les hommes plus mûrs. Certes, je confesse qu'ils savent secouer les jupons avec plus de force, mais les gens plus âgés, étant plus experts, savent mieux en quels endroits se tiennent les puces. Il vaut mieux manger peu et savoureux, que beaucoup et insipide; le grand trot rompt et fatigue, quelque jeune qu'on soit, tandis que l'allure douce, encore qu’elle vous fasse arriver moins vite à l’auberge, vous y conduit au moins sans fatigue. Vous ne vous apercevez point, bêtes sans intelligence, combien de mal est caché sous ce peu de belle apparence. Les jouvenceaux ne se contentent point d’une seule, mais autant ils en voient, autant ils en désirent, d'autant ils se croient dignes. Pour quoi, leur amour ne peut être stable, et tu peux à cette heure en avoir par toi-même une preuve irrécusable. Il leur semble qu’ils méritent d’être révérés et caressés par leurs dames, et ils n’ont pas de plus grande gloire que de se vanter de celles qu'ils ont eues, lequel défaut en a fait tomber beaucoup, qui ne le redisent point, sous les coups de frères irrités. Bien que tu prétendes que tes amours n’ont jamais été connues que par ta servante et par moi, tu n’en sais rien, et tu crois mal si tu crois ainsi. Dans sa rue et dans la tienne, on ne parle que de cela; mais la plupart du temps ceux à qui ces choses arrivent en dernier lieu sont ceux qui y sont les plus intéressés. Les jouvenceaux vous volent par-dessus le marché, tandis que les gens âgés vous font des présents. Donc, toi qui as mal choisi, reste à celui à qui tu t’es donnée, et laisse à une autre celui dont tu t'es
« moquée, car j'ai trouvé une dame bien au-dessus de toi, « et qui a su mieux me connaître que tu ne l'as fait. Et afin « que tu puisses emporter dans l’autre monde une plus « grande certitude du désir de mes yeux que tu ne sembles « l'avoir en ce monde par mes paroles, jette-toi tout de suite « en bas, et ton âme, aussitôt reçue dans les bras du diable, « comme je crois, pourra voir si mes yeux se seront troublés « ou non de t'avoir vue précipitée de là-haut. Mais pour ce « que je crois que tu ne voudras point me faire un tel « plaisir, je te conseille, si le soleil commence à te chauffer, « de te souvenir du froid que tu m'as fait souffrir, et si tu « mêles ce souvenir à la chaleur que tu endures, sans « aucun doute tu en sentiras le soleil adouci. — »
« L’inconsolable dame, voyant que les paroles de l’écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien! puisque rien ne peut t’émouvoir de « pitié pour moi, laisse-toi toucher au nom de l’amour « que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as « trouvée et dont tu dis être aimé; pardonne-moi pour « que je puisse me revêtir, et fais-moi descendre d'ici. — » L’écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà largement passée, il répondit : « — Eh bien! « je ne saurais te dire non, puisque tu m'en as priée au « nom d’une telle dame. Dis-moi où sont tes vêtements, « j'irai te les chercher et je te ferai descendre. —» La dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l'endroit où elle avait déposé ses habits. L’écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur de ne point s'éloigner, et de veiller à ce que personne n’entrât dans la tour avant qu'il ne revint; après quoi, il s’en alla chez un de ses amis, où il déjeuna tout à son aise; puis, quand l’heure lui sembla venue, il s’en fut dormir.
« La dame, restée sur la tour, quoiqu’un peu réconfortée par un sot espoir, s’en fut, bien triste encore, s'asseoir à l'endroit où le mur faisait un peu d'ombre, et se mit à attendre, faisant d’amères réflexions. Plongée dans ses pensées, tantôt espérant, tantôt désespérant de voir revenir l'écolier avec ses vêtements, et passant d’une idée à une autre, elle s’endormit, vaincue par la douleur, et comme une personne qui n’avait pas dormi de toute la nuit précédente. Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu de sa course, frappait à découvert et d’aplomb sur le corps tendre et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protégeait, avec une telle force, que non-seulement il lui brüla les chairs, mais qu'il les lui fendit et les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu’elle réveilla l’infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s’ou vrait et éclatait, comme nous voyons faire d’une feuille de parchemin brûlée quand on veut l’étirer ensuite; en outre, la tête lui faisait si mal qu’il lui semblait qu'elle allait se rompre, ce qui n’était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brülante, qu'elle ne pouvait s’y tenir ni sur les pieds ni autrement; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il ne faisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches et des taons en grandissime quantité, lesquels se posant sur ses chairs fendues, la piquaient si cruellement, que chaque piqûre lui semblait une pointure d’aiguillon ; pour quoi, elle ne cessait de les chasser avec les mains, maudissant la vie, son amant et l’écolier. Etant ainsi molestée, blessée, torturée par la chaleur horrible du soleil, par les mouches et les taons, comme aussi par la faim et plus encore par la soif; livrée à l’angoisse de mille pensers douloureux, elle se dressa
sur ses pieds et se mit à regarder si elle ne verrait pas ou n’entendrait pas quelqu'un s'approcher d'elle, disposée, quoi qu'il lui en dûüt advenir, à l'appeler et à lui demander secours. Mais sa mauvaise fortune lui avait encore enlevé cette chance. Les laboureurs avaient tous quitté les champs à cause de la chaleur ; ajoutons que ce jour-là, personne n'était venu travailler près de la tour, tous les voisins étant à battre leur blé chez eux; pour quoi, elle n’entendait rien que les cigales, et ne voyait que l’Arno qui, lui apportant le désir de boire de son eau, n’apaisait point sa soif, mais l’augmentait au contraire. Elle apercevait aussi plus loin des bois ombreux et des maisons où elle aurait bien voulu être, et qui lui étaient également un sujet d'angoisse.
« Que dirons-nous plus de la malheureuse dame? Le soleil sur sa tête, la chaleur de la terrasse sous ses pieds, les piqûres des mouches et des taons par côté l'avaient tellement rongée de toutes parts, que la pauvre femme qui, la nuit précédente, dissipait les ténèbres par la blancheur de sa peau, était devenue maintenant rouge comme rage, toute zébrée de sang, et aurait paru, à qui aurait pu la voir, la plus vilaine chose du monde. Pendant qu’elle était ainsi, sans espérance et sans conseil, attendant plutôt la mort qu'autre chose, l’écolier, l’heure de none étant passée, se réveilla, et se souvenant de sa dame, il retourna vers la tour pour voir ce qu’il en était d’elle, et envoya manger son serviteur qui était encore à jeun. La dame l’ayant entendu, vint toute faible et succombant sous l'angoisse, s'asseoir sur le bord de la trappe, et se mit à dire en gémissant : « — Rinieri, « tu t’es bien vengé outre mesure, car si je t’ai fait geler de « nuit dans ma cour, tu m'as de jour fait rôtir sur cette « tour, voire brüler, et de plus mourir de faim et de soif ; « pour quoi, je te prie, pour l’amour de Dieu seul, de monter
ici, et, puisque je n'ai pas le cœur de me donner la mort moi-même, de me la donner toi, car je la désire plus que toute autre chose, tant est grand le tourment que j’éprouve. Et si tu ne veux pas me faire cette grâce, fais-moi apporter au moins un verre d'eau, que je puisse y baigner ma bouche à laquelle mes larmes ne suffisent point, tant est grande la sécheresse et l’ardeur que je ressens. — »
« L’écolier reconnut bien à sa voix quelle était sa fai-
blesse ; il vit aussi en partie son corps tout grillé par le soleil; tout cela et ses humbles prières lui inspirèrent un peu de pitié pour elle; mais pourtant il répondit : « — Méchante
femme, tu ne mourras point de mes mains ; tu mourras des tiennes si l'envie t'en vient; et tu auras de moi autant d’eau pour alléger ta chaleur que j’eus de toi du feu pour alléger mon froid. Je ne me plains que d’une chose, à savoir que, tandis que la maladie occasionnée par le froid que j'éprouvai dut se guérir par la chaleur d’un fumier infect, la maladie produite par la chaleur que tu endures présentement, se pourra soigner par le froid de l’eau de rose odoriférante ; et que, alors que j'ai failli perdre les nerfs et tout le corps, toi, écorchée par cette chaleur, tu resteras aussi belle que le serpent qui a quitté sa vieille peau.— » — Oh! misérable de moi — dit la dame — que Dieu donne à ceux qui me veulent du mal ces Deautés acquises de telles façons ; mais toi, plus cruel qu'aucune bête féroce, comment as-tu pu souffrir de me briser de cette manière? Qu'aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout autre, si j'avais fait périr toute ta famille sous les plus cruels tourments? Certes, je ne sais pas quelle plus grande cruauté on aurait pu exercer envers un traître qui aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelletu m'as traitée en me faisant rôtir au soleil et manger des
« mouches ; tu n’as pas même voulu me donner un verre « d’eau, alors qu'aux assassins condamnés par la justice et « qu’on mène à la mort, on donne à boire souvent du vin « quand ils le demandent. Eh bien! puisque je vois que tu « persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que « j'endure ne peut en rien t’émouvoir, je me disposerai « patiemment à recevoir la mort, afin que Dieu ait miséri- « corde de mon âme; et je le prie de jeter un juste regard « sur ton ouvrage. — » Et ces paroles dites, elle se traîna péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d’é- - chapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondamment, et se lamentant sur son triste sort, elle crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.
« L'heure de vespres étant déjà arrivée, l'écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, les fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s’en alla à la maison de la malheureuse, où il trouva la servante qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, ne sachant quel parti prendre, et il lui dit : « — Bonne femme, qu'est-il arrivé à ta maîtresse? — » À quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin la « trouver dans le lit où il m'avait semblé la voir aller hier « soir ; mais je ne l’ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne sais « ce qu'elle est devenue, de quoi j'éprouve un grandissime « chagrin. Mais vous, messire, ne saurez-vous rien m'en « dire? » — A quoi l’écolier répondit : « — Eussé-je pute « tenir aussi avec elle là où je l’ai tenue, afin de te punir « de ta faute comme je l'ai punie de la sienne! Mais « pour sûr, tu ne m'échapperas pas des mains que je ne te « paie tes bons offices, de sorte que tu ne fasses jamais « plus de méchant tour à personne sans te souvenir de « moi. — » Cela dit, il dit à son domestique. « — Donne-
« lui ces vêtements, et dis-lui qu'elle aïlle trouver sa mai- « tresse, si elle veut. — » Le domestique fit selon qu'il lui avait ordonné; pour quoi, la servante ayant pris les vêtements et les ayant reconnus, et se rappelant ce qu’on venait de lui dire, trembla qu'ils ne l’eussent tuée, et eut peine à se retenir de crier. L'écolier étant parti, elle s’en alla sur-lechamp, en courant, vers la tour et toute en pleurs.
« Ce même jour, un laboureur de la dame avait par hasard perdu deux cochons ; comme il allait à leur recherche, il arriva vers la tourelle un peu après le départ de l’écolier, et regardant partout s’il ne verrait pas ses cochons, il entendit les plaintes que poussait la malheureuse dame; pour quoi, s’étant approché, il cria tant qu’il put : « — Qui est- « ce qui se plaint là-haut ? — « La dame reconnut la voix de son laboureur, et l’ayant appelé par son nom, elle dit : «€ — Eh! va chercher ma servante, et fais en sorte qu’elle « puisse venir me trouver ici. — » Le laboureur, l’ayant reconnue, dit : « — Hélas! Madame, qui vous a portée là- « haut ? Votre servante vous a cherché tout aujourd’hui; « mais qui aurait jamais pensé que vous deviez être là ? — » Et ayant pris les deux bras de l'échelle, il se mit à la dresser comme elle devait être, et à la lier avec des cordes et des bâtons en travers. Sur ces entrefaites, survint la servante qui étant entrée dans la tour, ne pouvant plus retenir sa voix et se frappant le front avec les mains, se mit à crier : « — Hé- « las! ma douce dame, où êtes-vous? — » La dame l’entendant, dit le plus fort qu’elle put : « — Ma sœur, je suis. « ici, en haut; ne pleure pas, mais apporte-moi vite mes « vêtements. — » Quand là servante l’entendit parler, quasi toute réconfortée, elle monta par l'échelle que le laboureur avait déjà presque entièrement raccommodée, et, aidée par lui, elle parvint sur laterrasse. Quand elle vit sa maîtresse, qui res-
semblait non à un corps humain, mais à un cep de vigne à moitié brülé, toute brisée, toute pâle, gisant nue sur la terre, elle mitses mains sur ses yeux, et se mit à pleurer comme si elle était morte. Mais la dame la pria dese taire pour l'amour de Dieu, et de l’aider à se vêtir. Ayant appris d’elle que personne ne savait où elle avait été, sinon ceux qui lui avaient apporté ses vêtements et le laboureur qui était encore là, elle se calma un peu, et elle les pria, pour l’amour de Dieu, de n’en jamais rien dire à personne.
« Le laboureur, après de nombreuses paroles, ayant mis sur ses épaules la dame qui ne pouvait marcher, la porta enfin sans encombre hors de la tour. La malheureuse servante, qui était restée en arrière, en descendant avec moins de précautions, fit un faux pas, tomba de l'échelle par terre et se rompit la cuisse, sur quoi, de douleur, elle se mit à mugir si fort qu’on aurait dit un lion. Le laboureur, ayant déposé la dame sur un tas d’herbes, alla voir ce qu'avait la servante, et ayant vu qu'elle avait la cuisse rompue, il la porta aussi sur le tas d’herbes, etla posa à côté de la dame. Gelleci, voyant ce nouveau malheur s’adjoindre à tous ses autres maux, celle dont elle espérait aide plus que de toute autre avec la cuisse cassée, fut affligée outre mesure, et recommença à pleurer si misérablement que non-seulement le laboureur ne la put consoler, mais qu’il se mit de son côté à pleurer aussi. Mais, le soleil étant déjà bas, afin que la nuit ne les surprit point en cet endroit, selon le désir de l’inconsolable dame, il s’en alla chez lui, et là, ayant appelé ses deux frères et sa femme, ils revinrent tous les quatre avec une civière sur laquelle ils mirent la servante et la portèrent à la maison. Puis le laboureur ayant réconfortéla dame avecun peu d’eau fraiche et de bonnes paroles, la prit sur son dos et la porta dans sa chambre. La femme du laboureur, après lui avoir
donné à manger du pain lavé et l'avoir déshabillée, la mit au hit, et ils prirent leurs mesures pour que la servante et elle fussent transportées à Florence pendant la nuit; ce qui fut fait. Là, la dame qui avait à sa disposition un grand fonds de mensonges, ayant inventé une fable tout à fait opposée à ce qui était arrivé, fit croire à ses frères et à ses sœurs, et à tout le monde que tout cela était arrivé à sa servante et à elle par enchantements de démons. Les médecins furent appelés, et non sans grandissime angoisse et péril pour la dame dont la peau resta plus d’une fois attachée à ses draps, ils la guérirent d’une ardente fièvre et des autres accidents. Ils guérirent aussi la servante de sa cuisse cassée. Sur quoi, la dame ayant oublié son amant, se garda dorénavant de se moquer des autres et d'aimer. Quant à l’écolier, apprenant que la servante s’était rompue la cuisse, il estima avoir obtenu une entière vengeance, et joyeux, il passa outre sans plus rien dire.
« Voilà donc ce qu'il advint à la sotte jeune dame de ses moqueries. Elle avait cru se jouer d’un écolier comme elle aurait fait d’un autre, ne sachant point que la plupart d’entre eux, sinon tous, savent où le diable a la queue. Et pour ce, gardez-vous, mes dames, de vous moquer de personne, et surtout des écoliers. — »
NOUVELLE VIII
‘Deux hommes mariés se fréquentent journellement, l’un d’eux couche avec la femme de l’autre, lequel s’en étant aperçu, s’entend avec la femme du traitre pour enfermer celui-ci dans une caisse sur laquelle ils prennent ensuite tous deux leurs ébats. |
Les dames avaient éprouvé du chagrin et de l'ennui à entendre raconter les malheurs d'Élena ; mais pour ce qu’elles IL. 24
estimaient qu'ils lui étaient en partie justement arrivés, ils leur avaient inspiré une pitié fort modérée, bien qu’elles tinssent l’écolier pour un homme rigide, fièrement entêté, voire cruel. Mais Pampinea étant parvenue à la fin de sa nouvelle, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci, désireuse d'obéir, dit : « — Plaisantes dames, pour ce qu’il me semble que la sévérité de l’écolier bafoué vous a quelque peu troublées, j'estime qu'il convient de ragaillardir vos esprits attristés par quelque chose de plus agréable ; c’est pourquoi j'entends vous dire une petite nouvelle à propos d'un jeune homme qui reçut une injure avec plus de mansuétude, et s’en vengea d’une facon plus modérée. Par elle, vous pourrez comprendre que, quand un homme fait tant que de se venger, il doit bien lui suffire d’avoir rendu un âne en échange de celui qu'il a reçu, sans chercher à tirer plus forte vengeance qu'il ne convient.
« Il faut donc que vous sachiez qu ’à Sienne, ainsi que je l'ai entendu dire jadis, 1l y avait deux jeunes gens très aisés et de bonnes familles bourgeoises, dont l’un s'appelait Spinelloccio Tanena, et l’autre Zeppa di Mino; tous les deux demeuraient porte à porte dans la rue Camollia. Ces deux jeunes gens étaient toujours ensemble, et paraissaient s'aimer autantet même plus que s'ils eussent été frères. Chacun d’eux avait pour femme une fort belle dame. Or il advint que Spinelloccio, fréquentant beaucoup la maison de Zeppa, que Zeppa y fütou n’y fût pas, devint tellement familier avec la femme de ce dernier, qu’il finit par coucher avec elle, et les deux amants continuèrent un bon temps ce jeu säns que personne ne s’en aperçût, Pourtañt, à la longue, Zeppa étant un jour chez lui sans que sa femme le sût, Spinelloccio s’en vint le demander. La dame lui dit qu’il n’était point à la maison ; sur quoi Spinelloccio étant monté promptement ‘trouva la
dame dans la salle et voyant qu'il n’y avait personne, se mit à la prendre dans ses bras et à l'embrasser ; et elle en fit autant. Zeppa qui vit cela, ne souffla mot, et se tint caché pour voir où le jeu s’arrêterait. Îl ne tarda point à voir sa femme et Spinelloccio ainsi embrassés s’en aller dans la chambre et s’y enfermer, de quoi il fut fort courroucé. Mais comprenant que s’il faisait du bruit l’injure qui lui avait été faite n’en serait pas moindre, qu’au contraire elle serait augmentée de la honte, il donna toute sa pensée à chercher quelle vengeance il en devait tirer de façon que, sans qu’on n’en sût rien au dehors, il en fût satisfait. Après y avoir longtemps pensé, il crut avoir trouvé le moyen, et se tint caché pendant tout le temps que Spinelloccio demeura avec la dame.
« Quand celui-ci $’en fut allé, il entra dans la chambre où il trouva la dame qui n’avait pas encore fini de rajuster sur sa tête son voile que Spinelloccio en jouant avec elle avait fait tomber, et il dit : « — Femme, que fais-tu 1à? — » À quoi la dame répondit : « — Ne le vois-tu pas? — » « — Oui « bien — dit Zeppa — oui; j'ai vu aussi autre chose que je « n'aurais pas voulu voir. » — Sur ce, ilentra en grandes explications sur ce qui s'était passé, et la dame, tremblant de peur, après lui avoir avoué ce qu’elle ne pouvait véritablement nier de ses relations avec Spinelloccio, se mit à pleurer et à lui demander pardon. A quoi le Zeppa dit : « — Vois, « lemine, tu as mal fait; si tu veux que je te le pardonne, « songe à faire entièrement ce que je t’ordonnerai, et le « voici : je veux que tu dises à Spinelloccio que demain ma- « tin, sur l’heure de tierce, il trouve un motif quelconque « pour me quitter et venir ici te trouver ; quand il y sera, « je reviendrai, et dès que tu m'entendras, tu le feras aus- « sitôt entrer dans cette caisse où tu l’enfermeras. Puis, « quand tu auras fait cela, je te dirai ce qu’il te restera à
« faire. Et tu ne devras avoir aucune hésitation à ce faire, « car je te promets que je ne lui ferai aucun mal. — » La dame, pour le contenter, dit qu’elle le ferait, et elle le fit en effet.
« Le lendemain, sur la troisième heure, Zeppa et Spinelloccio étant ensemble, Spinelloccio qui avait promis à la dame d'aller la trouver à cette heure-là, dit à Zeppa : « — Je « dois déjeuner ce matin avec un ami et je ne veux pas me « faire attendre ; pour ce, va avec Dieu. — » Zeppa dit: «— Il n’est pas encore l'heure de déjeuner, ils’en faut. — » Spinéllocio dit : « — Cela ne fait rien; j'ai aussi à causer « avec lui d’une affaire, de sorte qu'il faut que j'y sois de « bonne heure. — » Spinelloccio ayant donc quitté Zeppa, fit un détour et s’en alla chez ce dernier trouver sa femme. Ils venaient à peine d'entrer dans la chambre, que Zeppa revint. La dame l’entendant, se montra très effrayée, et le fit entrer dans la caisse comme son mari le lui avait dit ; après quoi, l'y ayant enfermé, elle sortit de la chambre.
« Zeppa étant monté, dit : « — Femme, est-il l’heure « de déjeuner ? — » La dame répondit : « — Oui, dans un « moment. — » Zeppa dit alors : « — Spinelloccio est allé « déjeuner ce matin avec un sien ami et a laissé sa femme & seule, mets-toi à la fenêtre et appelle-la; dis-lui qu’elle « vienne déjeuner avec nous. — » La dame, craignant pour elle-même, et pour ce devenue tout à fait obéissante, fit ce que son mari lui ordonnait. La femme de Spinelloccio, après en avoir été bien priée par la femme de Zeppa, se décida à venir en apprenant que son mari ne devait pas déjeuner à la maitson. Quand elle fut venue, Zeppa lui faisant de grandes ca resses et Ja prenant amicalement par la main, ordonna doucement à sa femme d'aller à la cuisine, et emmena avec lui sa voisine dans la chambre où, à peine entré, il se retourna et
ferma la porte en dedans. Quand la dame vit fermer la porte en dedans, elle dit : « — Eh! Zeppa, que veut dire ceci? « C’est donc pour cela que vous m'avez fait venir? Voilà l’a- « mitié que vous portez à Spinelloccio, et la loyale compagnie « que vous lui faites? — » À quoi Zeppa s'était approché de la caisse où était le mari de la dame, et tenant celle-ci dans ses bras, dit : « — Femme, avant de te mettre en colère, « écoute ce que je veux te dire : j'ai aimé et j'aime Spinel- « Joccio comme un frère, et hier, bien qu’il ne le sache pas, « j'ai trouvé que la confiance que j'avais en lui avait abouti « à ceci, à savoir qu'il couche avec ma femme tout comme « avec toi. Or, précisément parce que je l’aime, je n’entends « pas tirer de lui une autre vengeance que de lui faire la « même injure qu'il m'a faite : il a eu ma femme, et j'entends « à mon tour t'avoir. Si tu refuses, il faudra certainement « que je le prenne céans, et comme je n’entends pas laisser « cette offense impunie, je lui ferai un tel jeu, que ni toi ni « lui ne serez jamais plus joyeux de votre vie. — »
« La dame, oyant cela, et Zeppa continuant à la presser vivement, finit par le croire et dit : « — Mon cher Zeppa, « puisque c'est sur moi que doit retomber cette vengeance, « j'en suis contente, pourvu que, après ce que nous allons « faire, tu me fasses rester en paix avec ta femme, comme « J'entends, nonobstant ce qu’elle m'a fait, lui conserver mon « amitié. — » À quoi Zeppa répondit : « — Certainement, « je le ferai; en outre, je te donnerai un rare et beau « joyau comme tu n’en as jamais eu. — » Ceci dit, l'ayant prise dans ses bras, il se mit à l’embrasser, l’étendit sur la caisse où était enfermé le mari, et là, il se satisfit tout autant qu'il lui plut avec elle, et elle avec lui.
« Spinelloccio qui était dans la caisse, et qui avait entendu tout ce que Zeppa avait dit, ainsi que la réponse de
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sa femme, et qui, ensuite avait senti la danse de Trévise qu'on faisait sur sa tête, éprouva un moment une si grande douleur qu'il faillit en mourir; et n’eût été qu'il craignait Zeppa, il aurait dit de grosses injures à sa femme, tout enfermé qu'il était. Cependant, en songeant que l’offense avait commencé de son chef, et que Zeppa avait raison de faire ce qu'il faisait, et qu’il s'était comporté envers lui humainement et comme un camarade, il se dit qu’il devait rester plus que jamais l'ami de Zeppa, si celui-ci y consentait.
« Zeppa, après être resté avec la dame autant qu'il lui plut, descendit de la caisse, et comme la dame lui demandait le joyau qu'il lui avait promis, il ouvrit la porte de la chambre et fit rentrer sa femme, laquelle ne dit autre chose que ceci : « — Madame, vous m'avez rendu un pain pour « une fouasse. — » Sur quoi, elle se mit à rire. Zeppa lui dit alors : «— Ouvre cette caisse — » ce qu’elle fit, et Zeppa montra à la dame son Spinelloccio. Il serait trop long de dire lequel des deux eut le plus de honte, du Spinelloccio à la vue de Zeppa et sachant que ce dernier savait ce qu'il avait fait, ou de la dame voyant son mari et comprenant qu'il avait entendu et senti ce qu’elle lui avait fait sur la tête. Zeppa lui dit: « — Voilà le joyau que je te donne. — »
« Spinelloccio, étant sorti de sa caisse, sans trop faire de réflexions, dit : « — Zeppa, nous sommes quitte à quitte; « et pour ce, il est bon, comme tu le disais tout à l’heure à « ma femme, que nous restions amis, comme d'habitude ; et « puisqu'entre nous deux il n’y a que nos femmes qui ne « Soient pas en commun, il faut les mettre en commun elles « aussi. — » Zeppa y consentit, et dans la meilleure entente du monde tous les quatre déjeunèrent ensemble. A partir de ce jour, chacune de ces dames eut deux maris, et chacun de
ceux-ci eut deux femmes, sans que jamais la moindre contestation ou la moindre Reese s'élevât entre eux à ce sujet. — »
NOUVELLE IX
Maître Simon, médecin, ayant été conduit de nuit en certain lieu par Bruno et Buffamalcco pour faire partie d’une troupe qui allait en course, est jeté par Buffamalcco dans une fosse d’uordures et y est laissé.
Après que les dames eurent quelque peu plaisanté sur la communauté des femmes des deux Siennois, la reine à laquelle il restait seule à parler pour ne pas faire tort à Dioneo, commença : « — Amoureuses dames, Spinelloceio méritait fort bien l’injure qui lui fut faite par Zeppa; pour quoi, il ne me semble pas qu'il faille aigrement blâmer, comme Pampinea voulait peu auparavant nous le montrer, quiconque trompe celui qui court au-devant de la tromperie ou qui la mérite ; Spinelloccio avait mérité d’être bafoué, et moi j'entends vous parler de quelqu'un qui était allé chercher son propre dommage, estimant que ceux qui le lui firent subir ne sont point à blâmer, mais sont au contraire dignes de louanges. L’aventure arriva à un médecin qui retourna de Bologne à Florence tout couvert de poil de vair ‘, bien qu'il ne fût qu'un ignorant. | |
« Comme nous le voyons chaque jour, nos concitoyens nous reviennent de Bologne, qui juge, qui médecin, qui
1. Qui revint à Florence docteur en médecine. La marque distince-
tive des docteurs était alors la robe d’écarlate et le bonnet doublé de peau de vair.
notaire, avec les robes longues et larges, couleur d’écarlate et doublées de vair, et avec d’autres grandissimes apparences; quant aux faits qui s’ensuivent, nous les voyons aussi chaque jour. Parmi ces faux savants, un maître Simone da Villa, plus riche de biens paternels que de science, nous revint, il n’y päs longtemps, docteur en médecine, selon ce qu'il disait lui-même, vêtu d’écarlate et coiffé d’une grande cornette, lequel prit une maison dans la rue que nous appelons aujourd'hui la rue du Concombre. Ce maïtre Simone tout nouvellement venu, comme je viens de le dire, avait entre autres remarquables habitudes, celle de demander à la personne qui se trouvait avec lui le nom de tous ceux qu'il voyait passer dans la rue; et comme s’il avait dû composer les médecines qu’il donnait à ses malades d’après l'attitude des gens, il prêtait attention à tous et les recueillait en sa mémoire. Parmi ceux qui attirèrent plus particulièrement ses regards, il y eut deux peintres, dont il a été déjà parlé ici deux fois en ce jour, Bruno et Buffamalcco, qu’on voyait continuellement ensemble et qui étaient ses voisins. Et comme il lui parut que les deux compères s’embarrassaient moins de soucis et vivaient plus joyeusement que qui que ce füt au monde, ce qui était en effet, il s’informa à plusieurs personnes de leur condition. Chacun lui ayant dit qu'ils étaient de pauvres peintres, il se mit dans la tête qu'il n'était pas possible que leur pauvreté leur permit de vivre si joyeusement ; mais il pensa, pour ce qu'il avait entendu dire que c’étaient des hommes pleins d’astuce, qu'ils devaient tirer de grandissimes profits d’une autre façon qu’on ne connaissait pas. Pour quoi, il lui vint le désir de se lier avec eux, si c'était possible, ou tout au moins avec l’un deux. Il eut l’occasion de faire connaissance de Bruno, et celui-ci ayant au bout de quelques jours reconnu que ce médecin était un sot
animal, se mit à tirer de lui le plus bel amusement du monde, ” grâce à ses sottises, et, de son côté, le médecin prenait avec lui un merveilleux plaisir. Après l’avoir plusieurs fois invité à déjeuner, et pour ce, croyant pouvoir deviser familièrement avec lui, il lui dit quel étonnement il éprouvait à les voir, lui et Buffamalcco, qui étaient de pauvres gens, vivre si joyeusement, et il les pria de Iùi apprendre comment ils faisaient.
« Bruno, entendant ce que lui disait le médecin, et la demande de celui-ci lui paraissant une de ses sottises et de de ses âneries habituelles, se mit à rire, et pensa à lui répondre comme sa bêtise le méritait ; il dit: « — Maître, je « ne dirais pas à beaucoup de personnes comment nous « faisons, mais je n’aurai garde de refuser de vous le dire, à « Vous, parce que vous êtes un ami et que je sais que vous ne « le direz pas à d’autres. Il est vrai que mon compagnon et « moi, nous vivons aussi joyeusement et aussi bien qu'il « paraît, et mieux encore; cependant pas plus avec notre « profession qu'avec les revenus que nous retirons de nos « domaines, nous ne pourrions payer l’eau avec laquelle « nous travaillons. Je ne veux point, pour cela, que vous « croyiez que nous allions voler, mais nous allons en course, « et c'est de là que, sans aucun dommage pour autrui, nous « tirons tout ce qu'il faut pour nos plaisirs et pour nos « besoins ; c’est de là que vient la vie joyeuse que vous nous « voyez mener. — » Le médecin, oyant cela, s’étonna beau- « coup, et sans savoir ce que C'était qu’aller en course, il le « crut; puis soudain il entra en un chaud désir de savoir ce « que c'était qu’aller en course, et il pria instamment Bruno « de le lui dire, lui affirmant qu'il ne le dirait pour sûr « Jamais à personne. |
& — Holà! maître — dit Bruno — que me demandez-
vous ? C’est un trop grand secret que celui que vous voulez connaître, et chose à me ruiner et à me faire chasser du monde, voire à me faire mettre dans la bouche de Lucifer da San Gallo, si on le savait; mais si grande est l’amitié que je porte à votre qualitative ânerie de Legnaja, et si grande est la confiance que j’ai en vous, que je ne peux vous refuser quelque chose que vous désirez ; et pour ce, je vous le dirai, à cette condition que vous me jurerez sur la croix de Montesone que jamais, comme vous me l’avez promis, vous nele direz à personne. — » Le maître affirma
qu'il ne le dirait point. « — Donc, mon doux maître — dit
Bruno — il faut que vous sachiez qu'il n’y a pas encore
longtemps il y avait en cette cité un grand maître en né-
cromancie, nommé Michele Scotto pour ce qu'il était d'Écosse, et que beaucoup de gentilshommes, dont bien peu sont aujourd'hui vivants, recevaient en grandissime honneur. Quand il voulut partir d'ici, sur leurs imstances et sur leurs prières, il nous laissa deux de ses disciples fort suffisants pour le remplacer, auxquels il ordonna de se temir toujours aux ordres des gentilshommes qui l'avaient ainsi honoré. Ceux-ci donc servaient loyalement les susdits gentilshommes dans leurs amours et dans leurs autres affaires ; puis, la cité leur plaisant, ainsi que les mœurs de ses habitants, ils résolurent d'y demeurer à tout jamais, et se prirent de grande et étroite amitié avec quelques-uns de nos concitoyens, sans regarder s'ils étaient nobles ou non, riches ou pauvres, mais seulement si leurs habitudes et leurs manières étaient conformes aux leurs. Pour complaire à ceux qui étaient ainsi devenus leurs amis, ils formèrent une société d'environ vingt-cinq membres qui devaient se réunir au moins deux fois par mois en un lieu choisi par eux ; là, chacun des assistants leur exprimait
son désir, et soudain ils lui donnaient satisfaction cette nuit même. Comme Buffamalcco et moi nous étions en singulière relation et amitié avec ces deux nécromanciens, nous fûmes introduits par eux dans cette compagnie, et nous en sommes encore. Et je vous le dis, quand il arrive que nous nous rassemblons, c’est chose merveilleuse à voir que les tentures qui ornent la salle où nous mangeons, les tables servies d’une façon royale, la quantité des nobles et beaux serviteurs, tant hommes que femmes, mis à la disposition de chaque membre de cette société ; et les bassines, les aiguières, les flacons, les coupes et les autres vases d’or et d’argent dans lesquels nous mangeons et buvons ; sans compter les victuailles nombreuses et variées au gré de chacun, qu’on apporte devant nous, chacune à son temps. Je ne pourrais jamais vous énumérer la qualité et la quantité des instruments de musique dont les doux sons s’y font entendre, ainsi que les chants pleins de mélodie qu’on y écoute; je ne pourrais non plus vous dire la quantité de cire que l’on brüle à ces soupers, ni celle des confetti qui s'y consomment, et combien sont exquis les vins qui s’y boivent. Je ne voudrais pas, ma bonne tête de ‘citrouille, que vous croyiez que nous nous tenons là avec les vêtements que vous nous voyez ; il n’y en à pas un de nous qui ne vous fit l’effet d’un empereur,
‘tellement nous sommes parés de vêtements magnifiques
et de belles choses. Mais par-dessus tous les plaisirs que nous y goûtons, il y a celui des belles dames que l’on fait venir de toutes les parties du monde, selon le désir de chacun. Vous y verriez la damè des Barbanicchi, la reine des Basques, la femme du Soudan, l’impératrice d’Osbech. la Chianchianfera de Norwège, la Sémistante de Berlin= zone et la Scalpèdre de Narsia. Mais pourquoi vous les
Em
énumérer ? Il y a toutes les reines du monde, je dis jusqu’à la Schinchimurra du prêtre Jean, qui, pour moi, a des cornes au cul. Or, voyez à présent vous-même : après qu’on a bien bu et bien mangé des confetti, et dansé une danse ou deux, chacune de ces reines s’en va dans sa chambre avec celui qui l’a fait venir. Et sachez que ces chambres paraissent un paradis tant elles sont belles ; elles exhalent des parfums non moins agréables que ceux qui sortent des boîtes d'épices de votre boutique, quand vous faites piler le cumin ; 1l ya deslits qui vous paraîtraient plus beaux que celui du doge de Venise ; c’est là-dessus qu’on va se reposer. Or comment on s’y démène, comment les susdites tisseuses y tirent le châssis à elles pour faire le drap serré, je vous le laisse à penser. Mais parmi tous nos autres compagnons, ceux, à mon avis, qui sont le mieux partagés, c’est Buffamalcco et moi, pour ce que la plupart du temps Buffamalcco fait venir pour lui la reine de France et moi je fais venir la reine d'Angleterre, qui, toutes deux, sont les plus belles femmes du monde ; et nous avons su si bien faire, qu'elles n’ont point autre chose en tête que nous. Pour quoi, vous pouvez de vousmême penser si nous pouvons et devons vivre plus heureux que les autres hommes, puisque nous avons l’amour de deux si grandes reines ; sans compter que, quand nous voulons avoir d'elles un ou deux mille florins, nous les avons. C'est cela que nous appelons vulgairement aller en course; pour ce que, de même que les corsaires pillent et dérobent les autres, ainsi nous faisons ; différant seulement d'eux en cela qu'ils ne rendent jamais ce qu’ils ont pris, et que nous, nous le rendons quand nous nous en sommes servi. Maintenant, mon bon maïtre, vous avez compris ce que nous appelons aller en course, et vous
« pouvez voir combien cela doit être tenu secret ; et pour ce « plus ne vous le dis, ni ne vous en prie. — »
« Le maître, dont la science ne s'étendait probablement pas plus loin qu'à soigner les enfants de la teigne, ajouta autant de foi aux paroles de Bruno qu’on devrait le faire pour une bonne vérité, et il s’enflamma d’un si vif désir d'être admis dans cette société, qu’il n'avait jamais brülé autant d'envie pour n'importe quelle chose désirable. Pour quoi, il répondit à Bruno que ce n’était point étonnant s'ils vivaient joyeux, et il se retint à grand'peine de ne pas le requérir sur-le-champ de le faire recevoir, remettant cela au moment où, lui ayant encore fait plus d’avances, il pourrait lui adresser sa requête avec plus de confiance. Ayant donc réservé cette question, il continua de plus en plus à le fréquenter, à l’avoir soir et matin à sa table et à lui témoigner une amitié démesurée; et leur liaison était devenue si grande et si continuelle, qu’il ne semblait pas que le maitre eût pu ni su vivre sans Bruno. Celui-ci, se voyant si bien traiter, pour ne point paraître ingrat de l'honneur que lui faisait le médecin, avait peint dans son salon le carême, un agnus Der à l'entrée de sa chambre, et sur la porte de la rue un pot de chambre, afin que ceux qui auraient besoin de ses conseils sussent le reconnaître parmi ses autres confrères. Il lui avait peint aussi dans une petite galerie qu’il avait, la bataille des rats et des chats, laquelle paraissait au médecin une très belle chose. En outre, il disait parfois au maître quand il n'avait pas soupé avec lui : « — Cette nuit, j'ai été à l’assemblée, « et comme j'étais un peu las de la reine d'Angleterre, j'ai « fait venir la Gumèdre du grand Kan de Tartarie. — » Le maître disait : « — Que veut dire Gumèdre ? Je n’entends « rien à ces noms. — » « — O mon maître, — disait « Bruno — je ne m'en étonne point, car j'ai bien entendu
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dire que Porc-gras et Vannacena n’en parlent mie. — »
Le maîtredit: «— Tu veux dire Hippocrate et Avicennes.— » Bruno dit : « — Ma foi! je n'en sais rien, je m’entends
aussi mal à vos noms que vous aux miens ; mais la Gumèdre, dans la langue du grand Kan, veut dire impératrice dans notre langue. Oh ! quelle belle femme elle vous paraîtrait ! Je puis bien vous dire qu’elle vous ferait oublier les médecines et les arguments, et tous les emplâtres.—» « Comme il lui tenait de temps en temps de semblables
discours pour l’enflammer de plus en plus, il advint qu'un soir à la veillée, pendant que le maître tenait la lumière à Bruno qui peignait la bataille des rats et des chats, il pensa qu'il l’avait assez comblé de politesses pour qu'il pût se risquer à lui ouvrir son âme. Comme ils étaient seuls, il
lui dit : «— Bruno, Dieu sait qu’il n’y a aujourd'hui personne au monde pour qui je ferais tout, comme je le ferais pour toi; et pour un peu, si tu me disais d'aller d'ici à Peretola, je crois que j'irais ; et pour ce, je ne veux pas que tu t’étonnes si je te requiers de bonne amitié et en toute confiance. Comme tu sais, 1l n’y a pas longtemps que tu m'as parlé des faits et gestes de votre joyeuse compagnie, de quoi il m'en est venu un si grand désir d’en être, que je n'ai jamais rien désiré tant que cela. Et ce n’est pas sans raison, comme tu verras, s’il arrive jamais que j'en sois; car je veux que tu te moques de moi si je n’y fais pas venir la plus belle servante que tu aies vue de longtemps et que j'ai aperçue l’année dernière à Cacavincigli. Je lui veux toute sorte de bien, et je lui ai offert dix
gros bolonais si elle voulait consentir à m'’écouter ; mais
elle n’a pas voulu. C’est pourquoi, autant que je peux, je te prie de m’apprendre ce que j'ai à faire pour pouvoir être de la compagnie, et de t’employer pour que j'en sois ;
Pa Lai
Pa
de vrai, vous aurez en moi un bon et fidèle compagnon qui vous fera honneur. Tu vois d’ores et déjà comme je suis bel homme et comme mes jambes sont solides sous moi ; j'ai une figure qui paraît fraiche comme une rose, et en outre je suis docteur en médecine, et vous n’en avez, je crois, aucun parmi vous. Je sais nombre de belles choses, de belles chansons, et je veux t’en dire une. — » Et sur
ce, il se mit à chanter.
« Bruno avait si grande envie de rire, qu’il en étouffait ;
pourtant il se retint. La chanson finie, le maître dit : « — Que
t'en semble ? — » Bruno dit : « — Pour sùr, les cithares en tiges de blé noir ne gagneraient point avec vous, tellement vous chantez fort et si majestueusement. — » Le maître dit : — Je te dis que tu ne l’aurais jamais cru, si tu ne m'avais pas entendu. — » « — Pour sûr, vous dites vrai, — » dit Bruno. Le maître dit : «— J'en sais encore bien d’autres ; mais laissons cela pourle moment. Tel que tu me vois, mon père fut gentilhomme, bien qu'il habitât au village, et d’un autre côté j’appartiens par ma mère aux Vallecchio. Comme tu as pu le voir, j'ai bien les plus beaux livres et la plus belle garde-robe qu'aucun médecin de Florence. Sur ma foi en Dieu, j'ai une robe qui, tout compté, m'a bien coûté près de cent livres de bogatins, il y a déjà plus de dix ans : pour quoi, je te prie le plus que je peux, de faire en sorte que je sois de votre compagnie, et sur ma foi, si tu le fais, tu peux tomber malade quand tu voudras, jamais je ne te demanderai un denier pour te soigner. — » Bruno, entendant
cela, et le maître lui paraissant plus que jamais un énorme niais, il dit : « — Maître, faites un peu plus de lumière de « ce côté, et ne vous impatientez pas jusqu'à ce que j'aie fini de
faire les queues à ces rats, et puis je vous répondrai. — »
« Les queues finies, Bruno, feignant d’être fort ennüyé de
ce qu'on lui demandait, dit : « — Mon maître, vous feriez de
Pn
grandes choses pour moi, je le reconnais ; mais cependant celle que vous me demandez, bien qu’elle soit petite eu égard à la grandeur de votre cervelle, est très grande pour moi, et je ne connais personne au monde pour qui Je la ferais, le pouvant, si je ne la faisais pas pour vous, tant pour ce que je vous aime comme il convient, que pour vos paroles, lesquelles sont si remplies de bon sens qu'elles feraient non moins sortir les bigottes d’une paire de bottes que moi de ma résolution ; et plus je vous fréquente, plus vous me semblez sage. Et je vous dis encore ceci, que si je ne vous voulais pas du bien pour autre chose, je vous en voudrais pour ce que je vois que vous êtes énamouré d’une chose aussi belle que vous le dites. Mais je dois vous le dire : je n’ai pas en cette affaire autant de pouvoir que vous le croyez, et pour ce, je ne peux pas faire pour vous ce dont il serait besoin ; mais si vous me promettez sur votre grande et fine foi de me garder le secret, je vous dirai comment il faudra vous y prendre, et je sais qu'ayant, comme vous me l'avez dit tout à l'heure, de si beaux livres et tant’ d’autres choses, vous réussirez, — » À quoi le maïître dit : « — Parle sans crainte ; Je vois que tu ne me connais pas bien, et que tu ne sais pas encore comme je suis discret. Quand messer Guasparruolo était juge du podestat de Forlinpopoli, il y avait peu de choses qu'il fit sans me les faire savoir, pour ce qu'il me savait très discret. Et veux-tu voir si je dis vrai? Je fus le premier à qui il dit qu'il allait épouser la Bergamina; vois-tu maintenant! — » « — Or bien —dit Bruno — si celui-ci se fiait à vous, je puis bien m'y fier, moi. Le moyen qu'il vous faudra employer est celui-ci : Nous avons toujours à la tête de notre compagnie un capitaine et deux
HUITIÈME JOURNÉE. c93
« conseillers, qu’on change de six mois en six mois ; sans au « cun doute aux calendes prochaines Buffamalcco sera capi- « taine et moi je serai conseiller ; c’est chose arrêtée. Celui « qui est capitaine peut beaucoup pour faire recevoir qui lui « plait; pour ce, il me semble que vous devriez, tant que « vous pourrez, vous lier avec Buffamalcco, et lui faire des « politesses. C’est un homme qui, vous voyant si sage, s’é- « prendra de vous incontinent ; et quand vous vous le serez « quelque peu attaché par votre mérite et toutes les bonnes « choses que vous avez, vous pourrez lui faire votre demande ; « 1] ne saura pas vous dire non. Je lui ai déjà parlé de vous, « et 1l vous veut le meilleur bien du monde ; quand vous au- ‘ « rez fait ainsi, laissez-moi faire avec lui. — » Le maître dit alors : « — Ce que tu me dis me plait fort; s’il est homme « à se plaire avec les savants, et qu'il cause un peu avec « moi, je ferai si bien qu’il viendra toujours me chercher, « pour ce que j'ai tant d'esprit que j'en pourrais fournir à « toute une ville et que je resterais encore fort savant. — »
« La chose ayant été ainsi convenue, Bruno raconta tout à Buffamalcco ; sur quoi il semblait à Buffamalcco qu’il se passerait mille ans avant qu'on en vint à faire ce que voulait ce maître sot. Le médecin qui désirait par-dessus tout aller en course, n’eut pas de cesse qu’il ne fût devenu l’ami de Buffamalcco, ce dont il vint facilement à bout. Il commença à lui donner les plus beaux diners etles plus beaux déjeuners du monde, ainsi qu’à Bruno ; et ceux-ci humant les vins exquis, les gros chapons et quantité d’autres bonnes choses, le tenaient de fort près sans se faire trop inviter ; et disant toujours qu'ils ne le feraient point pour un autre, ils ne le quittaient pas. Cependant, quand le moment parut venu au maître, 1l adressa sa demande à Buffamalcco comme il l'avait déjà fait à Bruno. De quoi Buffamalco se montra fort cour-
roucé et fit de grands reproches à Bruno, disant : « — J'en
jure le grand Dieu de Pasignano, je me tiens à peine de te donner un tel coup de poing sur la tête que le nez te tombe dans les talons, traître que tu es, car ce n’est pas un autre que toi qui as dévoilé ces choses-là au maître. — »
Mais ce dernier l’excusait fort, disant et jurant qu'il l'avait su d'autre part ; enfin, il finit par l’apaiser. Buffamalcco s’étant retourné vers le maître, dit : « — Mon maitre, on voit
bien que vousavezété à Bologne, et que vous avez rapporté la bouche close jusqu’en cette ville ; je dis plus : vous n'avez pas appris l’A B C sur une pomme, comme bon nombre d’imbéciles veulent faire, mais vous l'avez appris sur un melon qui est si long ; et si je ne me trompe, vous avez été baptisé un dimanche. Et bien que Bruno m'ait dit que vous avez étudié là-bas la médecine, il me paraît à moi que vous avez appris à prendre les hommes ; ce que, avec votre esprit et vos belles paroles, vous savez faire mieux qu’homme que j'aie jamais vu. — »
« Le médecin lui coupant la parole, se tourna vers Bruno
et dit : « — Quelle chose c’est que de causer avec des sa-
vants et de les fréquenter ! Qui aurait aussi vite saisi toutes les particularités de mon esprit, comme l’a fait ce galant homme ? Tu ne t’es pas aperçu, toi, de ce que je valais, aussi vite que lui ; mais au moins, ce que je t’ai dit quand tu me disais que Buffamalcco se plaisait avec les savants hommes, te semble-t-il que je l’aie fait? — » Bruno dit : — Encore mieux. — » Alors le maître dit à Buffamalcco : — Tu aurais bien dit autre chose si tu m'avais vu à Bologne, où il n’y avait personne, grand ni petit, docteur ou écolier, qui ne me voulût le meilleur bien du monde, tant je savais les captiver tous par mes raisonnements et mon esprit. Et je te dirai plus : Je n’y disais jamais un mot
qui ne fit rire tout le monde, si fort je leur plaisais ; et quand j'en partis, ils firent tous entendre les plus grandes lamentations du monde, et tous voulaient que je restasse ; et la chose en vint à ce point que pour me faire rester, ils voulaient que je fusse seul chargé d’enseigner la médecine aux écoliers qui s’y trouvaient ; mais je ne voulus point, étant résolu de venir ici où J'ai de gros héritages qui ont toujours été à ceux de ma maison, ce que je fis. — »
« Bruno dit alors à Buffamalcco : « — Que t’en semble ? Tu ne me croyais pas quand je te le disais. Par ma foi, il n’y a pas en cette ville médecin qui se connaisse à l’urine d'âne comme celui-ci, et pour sûr tu n’en trouverais pas, d'ici aux portes de Paris, un autre pareil. Va, tâche maintenant de refuser de faire ce qu'il veut? — » Le médecin dit : « —, Bruno dit vrai, mais je ne suis pas connu ici. Vous êtes gens aussi grossiers que pas un; mais je voudrais que vous me vissiez au milieu de docteurs, comme je sais m'y tenir. — » Buffamaleco dit alors : — Vraiment, maître, vous en savez bien plus que je n’aurais jamais cru ; aussi, vous parlant comme on doit parler à un savant de votre espèce, je vous dis mirifiquement que je m'efforcerai sans faute de vous faire entrer dans notre compagnie. — »
« Après cette promesse, le médecin redoubla les politesses
qu'il leur faisait; et eux, en joyeux compères, lui faisaient chevaucher la chèvre des plus grandes sottises du monde; et ils lui promirent de lui donner pour maîtresse la comtesse de Civillari, qui était la plus belle chose qu’on püt trouver dans tous les lieux d'’aisance de l’humaine génération. Le médecin ayant demandé quelle était cette comtesse, Buffamakeco lui dit : « — Ma bonne citrouille à semence, c'est
une très grande dame, et il y a peu de maison par le
296 LE DÉCAMÉERON.
monde sur lesquelles elle n’ait pas quelque juridiction ; les Frères Mineurs eux-mêmes lui rendent hommage au son des trompettes. Et je puis vous diré que quand elle se promène, elle se fait bien sentir, bien que le plus souvent elle se tienne enfermée; mais cependant il n’y a pas longtemps elle a passé devant votre porte, une nuit qu'elle allait à l’Arno se laver les pieds et prendre un peu l'air ; mais elle demeure le plus souvent dans la Latrine. La plupart du temps quelques-uns de ses sergents vont autour d'elle, portant tous en signe de sa puissance la verge et le plomb. Quant à ses barons, on en voit partout en quantité, comme le Tamagnin de la porte, don Etron, Manico de Scopa, le Squachere et d’autres, qui sont, je crois, de vos amis, mais dont, pour l’heure, vous ne vous souvenez pas. C’est dans les bras charmants d’une si grande dame que nous vous mettrons, si notre projet réussit, laissant de côté cette Cacavincigli. — » Le mé-
decin, qui était né et avait grandi à Bologne, n’entendait point les expressions de ceux-ci, pour quoi il se déclara satisfait d'avoir cette dame.
« Peu de temps après cette conversation, les peintres lui
dirent qu'on allait le recevoir. La veille de la nuit où l’on devait se réunir, le maître les eut tous deux à déjeuner, et quand ils eurent déjeuné, il leur demanda quel moyen il devait prendre pour aller dans cette compagnie. Buffamalcco lui dit : « — Voyez, maitre, il vous faut beaucoup de fer-
meté, pour ce que si vous n'étiez pas très ferme, vous pourriez être refusé et nous causer à nous un grand dommage ; et vous allez voir en quoi il vous faut être très ferme. Il faut que vous vous arrangiez de façon à vous trouver ce soir, sur le premier somme, sur un de ces tembeaux relevés qu’on a construits il y a peu de temps, en
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dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos plus belles robes sur le dos, afin que, pour la première fois, vous comparaissiez honorablement devant la compagnie, et aussi pour ce que, — d’après ce qui nous a été dit. mais cette fois-là nous n’y étions pas — comme vous êtes gentilhomme, la comtesse entend vous faire chevalier du bain à ses frais ; là, vous attendrez jusqu’à ce que vienne vous chercher celui que nous enverrons. Et pour que vous soyez informé de tout, il viendra pour vous chercher une bête noire et cornue, pas très grande; elle ira, faisant devant vous sur la place de grands sauts et soufflant très fort pour vous effrayer; mais quand elle verra que vous ne vous épouvantez point, elle s’approchera doucement de vous. Quand elle sera tout près, vous descendrez alors sans crainte de dessus le tombeau, et, sans penser à invo: quer Dieu ou les saints, vous monterez sur son dos, et aussitôt que vous y serez monté, vous vous croiserez les mains sur la poitrine, sans toucher la bête. Alors, elle s’en ira doucement et vous portera vers nous. Mais pendant tout ce temps, si vous vous recommandez à Dieu ou aux saints, ou si vous avez peur, je vous préviens qu'elle pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez pas bon; et pour ce, si vous n’avez pas assez de cœur pour ne- point trembler, n’y allez pas, car vous vous nuiriez à vous-même, sans aucun profit pour nous. — »
« Le médecin dit alors : « — Vous ne me connaissez pas encore; vous vous méfiez peut-être parce que je porte des gants aux mains et des vêtements longs. Si vous saviez ce que j'ai fait autrefois de nuit à Bologne, quand j'allais parfois avec mes camarades courir les femmes, vous seriez étonnés. Sur ma foi en Dieu, il y eut telle nuit où, une femme ne voulant pas venir avec nous — c'était une mal-
heureuse et, qui pis est, pas plus haute que le coude — je lui donnai tout d’abord de grands coups de poing, puis l’ayant prise de force, je crois que je la portai plus d’un jet d’arbalète, et je fis tant qu’il fallut qu’elle vint avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n'ayant avec moi personne autre qu’un mien serviteur, je passai un peu après l’Ave Maria le long du cimetière des Frères Mineurs, où l’on avait le jour même enterré une femme, et je n’éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous méfiez pas de mon courage, car, pour courageux et vaillant, je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour vous faire honneur, je mettrai ma robe d’écarlate avec laquelle je fus fait docteur ; vous verrez si la compagnie ne seréjouira pas quand elle me verra, et si je ne serai pas fait promptement capitaine. Vous verrez aussi comme la chose ira quand j'y serai, puisqu’avant même de m'avoir vu, cette comtesse s’est tellement amourachée de moi, qu’elle veut me faire chevalier du bain ; et probablement la chevalerie ne m'ira pas simal, et je saurai bien la soutenir. Laissezmoi seulement faire. — » « Buffamalcco dit : « — Vous parlez fort bien; maïs prenez garde de nous faire le tour de ne pas venir ou de ne pas vous y trouver quand nous vous enverrons chercher. Je dis cela pour ce qu'il fait froid, et que vous, messieurs les médecins, vous craignez beaucoup le froid. — » « — Ne plaise à Dieu — dit le
médecin — je ne suis pas de ces frileux; je n’ai cure du
froid ; quand je me lève la nuit pour les besoins du corps, comme il arrive parfois à chacun, je ne mets pas autre chose sur ma chemise que ma pelisse; et pour ce, j’y serai certainement. — »
« Les deux compères étant partis, le maître, dès que la
nuit fut venue, trouva un prétexte vis-à-vis de sa femme, et
ayant pris en cachette sa belle robe, il l’endossa, et quand il lui parut temps, il se rendit sur un des tombeaux susdits ; là, sur ces marbres resserrés, le froid était grand, 1l se mit à attendre la bête. Buffamalcco qui était grand et robuste de sa personne, se procura un de ces masques dont on se servait pour certains jeux qui ne se font plus, et se mit sur le dos une pelisse noire à l'envers ; et il s’accoutra de telle sorte avec elle qu'il ressemblait à un ours, si ce n’est que sa figure était celle d’un diable et avait des cornes. Ainsi accoutré, il s’en alla sur la place neuve de Santa Maria Novella, suivi de loin par Bruno, qui voulait voir comment la chose irait. Dès qu'il se fut apercu que le maître y était, il se mit à gambader et à faire une grandissime rumeur par la place, à souffler, à hurler et à grincer des dents comme s’il eût été enragé. A peine le maître l’eut-il vu et entendu, que tous ses poils se hérissérent sur son dos, et qu’il se mit à trembler de tous ses membres, comme quelqu'un qui était plus poltron qu’une femme ; et il y eut un moment où il aurait préféré être chez lui que là. Mais cependant, puisqu'il y était venu, il s’efforça de se rassurer, tant l’emportait son désir d’arriver à voir les merveilles dont on lui avait parlé.
« Quand Buffamalcco eut exhalé quelque temps sa rage, comme je viens de le dire, feignant de s’apaiser, il s’approcha du tombeau sur lequel était le maître, et se tint immo: bile. Le maître, tout tremblant de peur, ne savait que faire, s’il devait monter sur la bête ou n’y pis monter. Enfin, craignant qu’elle ne lui fit du mal s’il n’y montait pas, cette nouvelle peur chassa la première, et il descendit du tombeau disant tout bas : Dieu me soit en aide! Puis il monta sur la bête, et après s’y être bien installé, il se croisa les mains, tout tremblant, de la façon qu'il lui avait été dit. Alors Buffamalcco se dirigea doucement vers Santa Maria della
Scala, et marchant à quatre pattes il le porta jusque vers les dames de Ripole. Il y avait alors dans cette rue des fosses dans lesquelles les laboureurs ‘des champs voisins faisaient vider la comtesse de Civillari pour engraisser leurs champs. Dès que Buffamalco fut auprès, il s’approcha du bord de l’une d'elle, et prenant bien son temps, il porta la main à l’un des pieds du médecin, et s’en débarrassant d’un coup d'épaule, il le jeta dans la fosse la tête la première; puis il se mit à grincer des dents, à sauter, à faire le furieux, et s’en alla le long de Santa Maria della Scala du côté du pré d'Ognisanti où il retrouva Bruno qui, ne pouvant se retenir de rire, s'était enfui. Et tous deux, s’en donnant à cœur joie, se mirent à regarder de loin ce que ferait le médecin embrené.
« Messer le médecin, se voyant dans un endroit si abominable, s’efforçait de se relever et d’en sortir, et retombant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il s’'empêtrait de la tête aux pieds ; enfin, dolent et tout plaintif, après en avoir avalé quelques drachmes, il réussit à en sortir, en y laissant toutefois son capuchon. S’essuyant avec les mains du mieux qu’il pouvait, ne sachant quel autre parti prendre, il s’en retourna chez lui et frappa jusqu’à ce qu'on lui ouvrit. Il était à peine entré, et la porte venait de se refermer sur lui, que Bruno et Buffamalcco arrivèrent juste pour entendre comment le maître était reçu par sa femme. S’étant mis à écouter, ils entendirent la dame lui dire les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un pauvre diable; elle disait: « — Eh ! comme cela te sied bien! Tu étais allé voir « quelque autre femme, et tu voulais paraître devant elle « avec honneur dans ta robe d’écarlate. Or, ne te suffisais-je « pas, moi? Ma mie, je suffirais à tout un peuple, et non- « seulement à toi. T'eusse-t-on aussi bien noyé comme on
« t'a jeté là où tu méritais d’être jeté. Voilà, par ma foi, un « honnête médecin ! Il a femme, et il va la nuit chercher les « femmes des autres! — » Et pendant que le médecin se faisait laver du haut en bas, la dame ne cessa de le tourmenter jusqu’à minuit avec de semblables reproches et bon nombre d’autres.
« Le lendemain matin, Bruno et Buffamalcco, après s'être peints sur toute la peau des taches livides comme en laissent les coups de bâton, s’en vinrent à la maison du médecin, et le trouvèrent déjà levé. Étant entrés, ils sentirent que tout y puait, car on n'avait pas encore pu tout nettoyer. Le médecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. A quoi Bruno et Buffamalcco, qui s'étaient entendus d'avance, répondirent d’un air courroucé : «— Nous ne vous en disons pas autant ; au contraire, « nous prions Dieu qu'ilvous donne tant de male an que vous « en mourriez, commeétant le plus déloyal, ‘leplusgrandtraître « qui existe; pour ce qu’il n’a point dépendu de vous, alors « que nous nous efforcions de vous faire honneur et plaisir, « que nous n’ayions été assommés comme des chiens. Gräce « à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant de coups, « qu’il en faudrait moins pour qu’un âne aille à Rome; sans « compter que nous avons été sur le point d’être chassés de « la compagnie dans laquelle nous avions tout préparé pour « vous faire recevoir. Et si vous ne nous croyez point, re- « gardez notre pauvre corps comme il est arrangé. — » Et s'étant retirés dans un coin, ils ouvrirent le devant de leurs vêtements et lui montrèrent leur poitrine toute peinte, qu’ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin voulait s’excuser et parler de sa mésaventure, et comment il avait été Jeté dans la fosse ; mais Buffamalcco lui dit : « — Je voudrais qu'il vous « eût jeté du haut du pont dans l’Arno. Pourquoi vous êtes-
« vous recommandé à Dieu et aux saints ? Ne vous avais-je « point prévenu d’avance de ne point le faire? — » Le médecin dit : « — Sur ma foi en Dieu, je nem'’y suis point re- « commandé. — » « — Comment-— dit Buffamalcco, — « vous ne vous y êtes pas recommandé! Vous vous y êtes « recommandé très fort; notre messager nous a dit que « vous tremblièz comme la feuille et ne saviez où vous « étiez. Or, vous nous avez bien joué le tour; mais personne « ne nous le fera plus, et nous vous en ferons à vous l’hon- « neur qu'il convient. — » Le médecin se mit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lui faire de reproches ; et du mieux qu’il sut il s’efforça de les apaiser. Et de peur qu'ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beauÇoup plus de politesses et d’amitiés qu'il ne leur en avait ail auparavant, les engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C’est ainsi, comme vous venez de enter, qu'on enseigne le bon sens à qui n’en a poin? appris à Bologne. — »
NOUVELLE X
Une Sicilienne enlève par ruse à un marchand l'argent qu’H avait apporté à Palerme; celui-ci y étant revenu et feignant d’y avoir apporté encore plus de : marchandises que la première fois, emprunte de l'argent à la dame et lui laisse en paiement de l’eau et de l'étoupe.
Combien la nouvelle de la reine fit en plusieurs endroits. rire les dames, il ne faut pas le demander ; il n’y en eut pas une à qui, de fou rire, les larmes n’en vinssent aux yeuxune douzaine de fois. Mais quand elle fut finie, Dioneo qui savait que c'était son tour dit: « — Gracieuses dames, c'est
chose manifeste que les bons tours sont d’autant plus plaisants qu’ils sont joués artificieusement aux trompeurs mêmes. Et pour ce, bien que vous ayiez toutes raconté de très belles choses, j'entends en raconter une qui devra encore plus vous plaire que celles déjà dites, d’autant que celle qui fut jouée était une maîtresse femme en fait de jouer les autres, et bien supérieure à toutes celles et à tous ceux dont vous avez parlé. |
« C'était l’usage — et peut-être l’est-ce encore aujourd’hui — dans toutes les villes maritimes qui ont un port, que tous les marchands qui y arrivent avec des marchandises, après les avoir fait décharger, les fassent porter dans un entrepôt qu’en beaucoup d’endroits en nomme douane et que tient le conseil ou le seigneur de la ville. Et là, ceux qui sont préposés à cet effet, après avoir reçu un état détaillé de la marchandise et du prix, donnent au marchand un magasin dans lequel il dépose lui-même sa marchandise gt l’enferme sous clef; puis les susdits douaniers inscrivent sur le livre de la douane, au compte du marchand, toute la marchandise et se font ensuite payer leurs droits par le marchand au fur et à mesure que celui-ci retire de la douane tout ou partie de son dépôt. C'est sur ce livre de la douane que les courtiers s'informent de la qualité et de la quantité des marchandises qui s’y trouvent, quels sont les marchands à qui elles appartiennent, pour ensuite traiter avec eux à l'occasion d’échanges, de trocs, de vente ou d’autres genres d’affaires. Cet usage, comme en beaucoup d’autres lieux, existait à Palerme, en Sicile. Là, également, il y avait et il y a encore bon nombre de femmes très belles de corps, mais ennemies de l'honnêteté, et qui, par qui ne les connaîtrait pas, seraient et sont tenues grandes et très honnêtes dames. Étant toutes à l'affût d’une occasion non pas de plumer mais d’écorcher les
hommes, dès qu'elles apercevaient un marchand étranger, elles couraient s'informer au livre de la douane de ce qu’il possédait et de ce qu’il pouvait faire; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s’ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomber dans leurs lacs amoureux. Elles en ont déjà séduit un grand nombre auxquels elles ont soutiré des mains une bonne partie de leurs marchandises, sinon toutes; 1l y en a même qui y ont laissé la marchandise, le navire, la chair et les os, si doucement la barbière a su mener le rasoir.
«Or, il n’y pas encore longtemps, 1l advint, qu’envoyé par ses maîtres, arriva à Palerme un de nos jeunes florentins dit Nicolo da Cignano, bien qu’il s’appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu’il pouvait bien valoir cinq cents florins d’or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mit dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu'une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l’œil sur lui. S’en étant aperçu et pensant que c'était une grande dame, il crut qu'il lui avait plu pour sa beauté, ‘et 1l résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien dire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s’en étant aperçue, commença par l’allumer avec quelques œillades pour lui faire voir qu’elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l’art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après force paroles, lui dit qu'avec sa beauté et ses manières plaisantes, 1l avait séduit sa dame à ce point qu'elle n'avait de
repos ni le jour ni la nuit; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame.
« Salabaetto, entendant cela, fut l’homme le plus joyeux qu'il y eut jamais ; il prit l'anneau, le porta à ses yeux, et le baisa ; puis il le mit à son doigt et répondit à la bonne femme que si madame Blanchefeur l’aimait, elle en était bien payée, pour ce que lui l’aimait plus que sa propre vie, et qu'il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l’attendre le lendemain à l'heure de vesprée. Salabaetto, sans en souffler mot à personne, y alla à l’heure qui lui avait été indiquée et trouva que la maison de bains avait été retenue par la dame. Il y était depuis quelques instants à peine, quand vinrent deux esclaves chargées l’une d’un grand et beau matelas de coton, et l’autre d’un grand panier plein de toutes sortes de choses. Ce matelas ayant été étendu sur une litière dans une des chambres de l'établissement, on mit dessus une paire de draps légers bordés de soie, et une couverture de coton de Chypre très blanche, avec deux oreillers richement brodés. Salabaetto s’étant déshabillé et étant entré au bain, les deux esclaves le lavèrent et le nettoyèrent complètement.
« Il n’attendit guère sans que la dame vint à la maison de bains avec deux autres esclaves. Là, dès qu’elle fut seule avec lui, elle fit à Salabaetto une grandissime fête, et après les plus beaux soupirs du monde, après lavoir à plusieurs reprises accolé et baisé, elle lui dit : « — Je ñe sais pas quel « autre que toi aurait pu m’amener à faire cela; tu m'as mis
“« le feu aux armes, chien de Toscan. — » Après quoi, selon qu'il lui plut, ils entrèrent tous deux nus au bain avec les deux esclaves. Alors la dame, sans le laisser toucher par personne autre, lava merveilleusement Salabaetto de la tête aux pieds, avec du savon parfumé à l'odeur de girofle; puis elle se fit laver et frotter à son tour par les esclaves. Cela fait, les esclaves apportèrent deux draps très blancs et très fins d’où s’échappait une si forte odeur de rose, que tout ce qui était là sentait la rose; dans l’un, elles enveloppèrent Salabaetto et dans l’autre la dame; puis, les ayant pris sur leur dos, elles les portèrent tous les deux sur le lit préparé. Là, après qu'ils eurent transpiré pendant un instant, les esclaves leur enlevèrent les draps, et les mirent tout nus dans des draps frais ; alors on tira du panier des flacons d'argent magnifiques et pleins les uns d’eau de rose, les autres d’eau de fleur d'oranger, ceux-ci d’eau de fleur de jasmin, ceuxlà d’eau de naffe, dont on les arrosa de la tête aux pieds; puis on sortit les boîtes de confetti et les vins précieux, et ils se réconfortèrent un peu.
« Il semblait à Salabaetto qu'il était au paradis, et 1l avait examiné plus de mille fois la dame qui, de vrai, était très belle, et chaque heure lui paraissait durer cent ans dans son désir de voir ces esclaves s’en aller pour qu'il pût rester seul dans les bras de la belle. Sur l’ordre de celle-ci, les esclaves, après avoir laissé dans la chambre un flambeau allumé, s'en allèrent enfin, et la dame et Salabaetto s'étant mutuellement embrassés, ils demeurèrent ainsi pendant une grande heure, au grandissime plaisir de Salabaetto à qui il semblait que la dame était dévorée d'amour pour lui. Mais quand il parut temps à celle-ci de se lever, elle fit revenir les esclaves et ils se revêtirent ; puis, buvant de nouveau et mangeant des confetti, ils se restaurèrent quelque peu et se lavèrent le visage
et les mains avec les eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, la dame dit à Salabaetto : — «Si cela t’agrée, ce me « serait à moi une grande faveur que tu t'en vinsses ce soir « souper et coucher avec moi. — » Salabaetto qui déjà était pris par la beauté et par la grâce rusée de cette femme, croyant fermement êfre aimé d’elle comme s’il eût été l'âme de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peut vous « plaire m’agrée très fort, et pour ce, ce soir et toujours, « j'entends faire ce qu'il vous plaira et ce que vous m'or- « donnerez. — »
« Sur ce, la dame étant retournée chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu’elle avait de plus beau, fit appréter un splendide souper et attendit Salabaetto. Celui-ci, dès que l'obscurité fut un peu venue, s’en alla la rejoindre, et ayant été joyeusement reçu, soupa en grande liesse et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de bois d’aloës ; il vit un lit très riche, sur les colonnes duquel étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de beaux vêtements sur les portemanteaux. Toutes ces choses ensemble, et chacune d'elles en particulier, lui firent penser que sa maitresse devait être une grande et riche dame. Bien qu’il eût entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, il ne le voulut croire pour rien au monde; et s’il pensait qu’elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s’imaginer qu’une pareille chose dût lui arriver à lui. Il coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s’en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d’argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me « recommande à toi; et de même que ma propre personne, « tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce qui
« dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, l’accola et la baisa, puis étant parti de chez elle, il s’en alla là où les autres marchands se tenaient d'habitude.
« Il revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chose du monde, et de plus en plus épris d’elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que la. dame apprit sur-le-champ, non par lui, mais par d’autres. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mit à plaisanter et à jouer avec lui, à l’accoler et à le baiser, se montrant si fort éprise, qu'elle paraissait devoir mourir d'amour dans ses bras; elle voulait, par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d'argent qu'elle avait, ce que Salabaetto refusait d’accepter, ayant déjà reçu d'elle, à diverses reprises, pour une valeur d'au moins trente florins d’or, sans avoir pu lui faire accepter chose qui valüt un sol. A la fin, quand elle l'eut “bien allumé par ses caresses et ses libéralités, une de ses esclaves, à laquelle elle avait donné des ordres en conséquence, vint l'appeler ; pour quoi, après être sortie de la chambre et être restée un instant dehors, elle rentra tout en larmes, se jeta le visage sur le lit, et se mit à pousser les plus grandes lamentations que jamais femme ait faites. Salabaetto, s’en étonnant, la prit dans ses bras, se mit à pleurer avec elle, et lui dit : « — Eh! cœur de mon corps, qu’avez-vous « si soudain ? quelle est la cause de cette douleur ? Dites-le « moi, chère âme. — » Après que la dame se fut fait longtemps prier, elle dit : « — Hélas! mon doux seigneur, je ne « sais que faire ni que dire; je viens de recevoir une lettre « de Messine; c’est mon frère qui m'écrit que, dussé-je « vendre et engager tout ce que j'ai chez moi, je lui envoie «. sans faute, d'ici à huit jours, mille florins d’or, sinon qu'il « aura la tête coupée; et je ne sais ce que je dois faire pour
avoir promptement cette somme. Si j'avais seulement quinze jours devant moi, je trouverais moyen de l'avoir d'un endroit où l'on m'en doit bien davantage, ou bien je vendrais quelqu’une de mes propriétés ; mais, comme je ne le puis pas, je voudrais être morte plutôt que d’avoir recu cette méchante nouvelle. — » Cela dit, se montrant
fort désolée, elle ne s’arrêtait pas de pleurer.
« Salabaetto, auquel les flammes amoureuses avaient en-
levé une grande partie de son bon sens, croyant ces larmes vraies et plus encore ces paroles, dit : « — Madame, je ne
-pourrais vous offrir mille florins d’or, mais je puis bien vous en prêter cinq cents, si vous pensez pouvoir me les rendre d'ici à quinze jours. Par bonheur pour vous, j'ai vendu hier mes marchandises, car autrement je n'aurais pas pu vous prêter un sol. — » « — Hélas! — dit la dame — tu as donc manqué d'argent ? Pourquoi ne m’en demandais-tu pas? Si je n’ai pas mille florins ici, j'en avais bien cent et même deux cents à te donner. Tu m'as Ôté tout courage pour recevoir de toi le service que tu m'offres. — » Salabaetto, de plus en plus gagné par ces paroles, dit : « — Madame, je ne veux pas que vous me refusiez pour cela ; car si j'avais eu le même besoin d’argent que vous, je vous en aurais fort bien demandé. — » — Hélas ! — dit la dame — mon doux Salabaetto, je reconnais bien là ton véritable et parfait amour pour moi, puisque, sans attendre que je te le demande, tu m'offres généreusement de me venir en aide en cette circonstance, . en me prétant une si forte somme. Certes, je n'avais pas besoin de cela pour être tout à toi, mais cela fait que je t’appartiens bien plus encore, et jamais je n’oublierai que je te dois la vie de mon frère. Mais Dieu sait que c’est bien malgré moi que je prends cet argent, considérant que
« tu es marchand et sachant ce que les marchands peuvent « faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m'y « force, et que j'ai le ferme espoir de te le rendre bientôt, « je l’accepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un « moyen plus prompt, j’engagerai tout ce que je possède. — » Ayant dit cela tout en pleurant, elle se laissa tomber le visage sur le sein de Salabaetto. Celui-ci se mit à la consoler, et après être resté toute la nuit avec elle, pour bien lui montrer qu'il était son libéral serviteur, sans attendre qu'elle lui en fit la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d’or qu'elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s’en remettant à sa simple parole.
« À peine la dame eut-elle l’argent, que les manières commencèrent à changer ; tandis qu'auparavant, toutes les fois qu'il avait plu à Salabaetto d'aller voir la dame, l'entrée de la maison lui avait été libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu'il pouvait à peine entrer une fois sur sept, et il ne trouvait plus le même visage, les . mêmes caresses, le même accueil qu'avant. Le terme où il devait ravoir son argent étant passé depuis un mois et même deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en paiement. Sur quoi, Salabaetto s’apercevant de la ruse de la méchante femme et de son peu de sens ; sentant qu’il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu’il lui plairait à elle de dire, n'ayant de ce prêt aucun écrit ni témoignage, et n’osant s’en plaindre à personne, tant pour ce qu’il en avait été averti auparavant que par crainte des moqueries que sa bêtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-même de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs lettres où on lui enjoignait de changer l'argent et de l'envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Étant monté sur un navire,
il s’en alla, non à Pise, comme il aurait dû, mais à Naples.
« Il y avait à Naples, à cette époque, notre compère Pietro dello Canigiano, trésorier de madame l’impératrice de Gonstantinople, homme de grande intelligence et d'esprit subtil, et qui était grand ami de Salabaetto et de sa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit à lui, et comme il était un homme très discret, il lui raconta ce qu'il avait fait et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu'il avait l'intention de ne plus jamais retourner à Florence. Le Canigiano, fâché de cela, dit : « — Tu as mal fait; tu « t'es mal comporté ; tu as mal obéi à tes maîtres; tu as dé- « pensé trop d'argent à la fois pour tes plaisirs; mais ce qui « est fait est fait ; il faut voir à le réparer, — » Et, en homme avisé, il vit promptement ce qu'il y avait à faire, et il le dit à Salabaetto. Le conseil plut à celui-ci, et il se décida à le suivre, Il avait encore quelque argent, et le Canigiano lui en ayant prêté quelque peu, il fit faire de nombreux ballots bien ficelés et bien emballés ; 1l acheta une vingtaine de barriques à huile, qu’il fit remplir ; puis, ayant chargé le tout, 1l s’en retourna à Palerme. Là, il donna aux douaniers la liste et le prix des barriques, et après les avoir fait inscrire toutes à son nom, il les mit en magasin, disant qu'il n’y voulait point toucher jusqu’à ce que d’autres marchandises qu'il attendait fussent arrivées. |
« Blanchefleur ayant appris cela, et ayant entendu dire que ce qu’il ‘avait présentement apporté valait bien deux mille florins d’or et plus, sans compter ce qu'il attendait et qui en valait bien plus de trois mille, pensa que ce qu’elle lui avait soutiré était peu de chose, et résolut de lui rendre les cinq cents florins, afin d’avoir la plus grande partie des cinq mille. Elle l’envoya chercher, ét Salabaetto, devenü
prudent, y alla. La dame, feignant de ne rien savoir de ce qu'il avait apporté, lui fit une merveilleuse fête, et dit :
— Si tu étais fâché contre moi parce que je ne t’ai pas rendu ton argent à l’époque fixée... — » Salabaetto se mit
à rire et dit : « — Madame, il est vrai que cela m'a bien un
peu fâché, car je me serais arraché le cœur pour vous le donner si j'avais cru vous faire plaisir ; mais je veux que vous entendiez comment je suis fâché contre vous. L'amour que je vous porte est tel, que j’ai fait vendre la plus grande partie de mes biens, et que j'ai apporté ici de la marchandise pour plus de deux mille florins, et que | j'en attends du Ponant pour plus de trois mille. J'entends établir en cette ville un magasin et m'y fixer, pour être toujours près de vous, car il me semble être plus satisfait de votreamour qu'aucun autre amant puisse l'être du sien. — A quoi la
dame dit : « — Vois, Salabaetto, tout ce qui t’agréera me
plaît fort, comme étant l’homme que j'aime plus que ma vie, et je suis très contente que tu sois revenu ici avec cette intention, car j'espère avoir encore beaucoup de bon temps avec toi ; mais je veux un peu m’excuser de ce que tu as trouvé parfois la porte fermée quand tu as voulu venir ici, dans le temps où tu fus pour t'en aller, comme aussi de ce que tu n’y as pas été quelquefois aussi bien reçu que d'habitude, enfin de ce que je ne t’ai pas rendu ton argent au terme convenu. Tu sauras que j'étais alors plongée dans une grandissime douleur, dans une grandissime affliction, et que lorsqu'on est dans une telle disposition, quelque fortement qu’on aime les gens, on ne peut leur faire aussi bon visage, ni être aussi attentionné pour eux comme ils le désireraient ; tu sauras ensuite qu’il est très difficile à une femme de trouver mille florins d'or ; on nous dit tout le long du jour des mensonges, on ne nous
« tient pas ce qu’on nous avait promis, de sorte que « nous sommes forcées, à notre tour, de mentir; et de là « vient, et non d'autre cause, que je ne t'ai pas rendu ton « argent; mais je l’ai eu peu de temps après ton départ, et « si J'avais su où te l'envoyer, pour sûr je te l'aurais en- « VOyé; mais, comme je ne le savais pas, je te l’ai gardé. — » Et s'étant fait apporter une bourse où étaient les mêmes florins qu'il lui avait donnés, elle la lui mit dans la main, et dit : « — Vois s’il y en a bien cinq cents. — »
« Jamais Salabaetto n'avait été plus content. Ayant compté les florins et en ayant trouvé cinq cents, il les serra sur lui et dit : « — Madame, je vois que vous dites vrai, « mais vous en avez bien assez fait ; et je vous dis que, pour « l’amour que je vous porte, vous ne m'en sauriez demander « pour vos besoins une si grande quantité que, si je le pou- « vais faire, je ne les misse à votre service ; et quand je « serai établi ici, vous pourrez en faire l'épreuve. — » Ayant de cette façon réintégré son amour avec elle en paroles, Salabaetto se remit à la fréquenter assidûment, et, de son côté, la dame lui procurait les plus grands plaisirs et les plus grands honneurs du monde, lui témoignant l’amour le plus vif. Mais Salabaetto voulant, par une tromperie, punir la tromperie de sa maîtresse, un jour que celle-ci lui avait fait dire de venir souper et coucher avecelle, y alla si mélancolique et si triste, qu’on eût dit qu'il voulait mourir. Blanchefleur, l’accolant et le baïisant, se mit à lui demander pourquoi il avait un tel chagrin. Après qu'il se fut fait prier un peu, il dit : « — Je suis perdu, pour ce que le navire « sur lequel est la marchandise que j'attendais a été pris « par des corsaires de Monaco et est mis à rançon pour « dix mille florins d’or, sur lesquels il faut que j'en paie « mille; et je n’ai pas un denier sur moi, pour ce que les
PR
« cinq cents que tu m'as rendus, je les ai immédiatement « envoyés à Naples pour en acheter de la toile pour faire « venir ici. Or, si je veux vendre maintenant la marchandise « que j'ai ici, c’est à peine si je pourrai avoir un denier de « mes deux denrées, pour ce que ce n’est pas le moment, et « je ne suis pas encore assez connu ici pour trouver quel- « qu’un qui me vienne en aide ; et pour ce, je ne sais que « faire ni que dire. Si je n’envoie pas l'argent tout de suite, « Ja marchandise sera conduite à Monaco, et je n’en rever- « rai jamais un morceau. — »
« La dame fut fort affligée de cet événement, car il lui semblait que tout était perdu pour elle; et songeant au moyen qu’elle devait prendre pour que la marchandise n'allât point à Monaco, elle dit: « — Dieu sait que j'en suis très « ennuyée par amour pour toi, mais que sert de se tant la- « menter? Si j'avais cet argent, Dieu sait que je te le préterais sur-le-champ ; mais je ne l’ai pas. Il est vrai qu’il y « a une personne, qui l’autre jour me prêta les cinq cents « florins qui me manquaient, mais elle prête à grosseusure, « car elle ne le veut pas faire à moins de trente pour cent. « Si tu veux user de cette personne, il faudra Jui fournir un « bon gage; et pour moi, je suis décidée à engager tout ce « que je possède et jusqu’à ma personne pour te servir. Mais « pour le reste, quelle garantie donneras-tu? — » Salabaetto comprit la raison qui poussait la dame à lui rendre ce service, et que ce serait elle qui prêterait l'argent. Cela lui plaisant fort, il la remercia tout d’abord, puis il lui dit que la nécessité le contraignant, il ne reculerait pas devant un gros intérêt. Il ajouta qu’il donnerait pour sûreté la marchandise qu'il avait en douane, en la faisant inscrire au nom de celui qui lui prêterait l'argent, mais qu'il voulait garder la clef des magasins, tant pour pouvoir montrer sa marchandise si
quelqu'un lui demandait à la voir, que pour qu’elle ne fût touchée, gâtée ou changée par personne. La dame dit qu'il parlait bien, et que c'était là une sûreté suffisante.
« En conséquence, quand le jour fut venu, elle envoya chercher un courtier en qui elle avait grande confiance, et ayant causé avec lui de cette affaire, elle lui donna mille florins d'or que le courtier prêta à Salabaetto, et qui fit inscrire en son nom à la douane ce que Salabaetto y avait; après quoi, tous étant d'accord, ils vaquèrent à leurs autres affaires. Salabaetto, le plus tôt qu'il put, monta sur un navire avec mille cinq cents florins d’or et s’en retourna à Naples vers Pietro dello Canigiano. De là, il envoya ce qui revenait à ses maîtres qui l'avaient envoyé avec des draps; il paya à Pietro et aux autres tout ce qu'il leur devait, et se donna ensuite du bon temps avec le Canigiano, grâce au bon tour joué à sa Sicilienne. Puis, ne voulant plus rester mar chand, il s’en vint à Ferrare. Blanchefleur, ne voyant plus Salabaetto à Palerme, commença à s’en étonner et conçut des soupçons. Après l'avoir attendu deux bons mois, voyant qu'il ne venait pas, elle fit ouvrir les magasins par le courtier. Ayant tout d’abord visité les tonneaux qu’elle croyait être pleins d'huile, elle les trouva remplis d’eau de mer, ayant chacun seulement la valeur d’un barillet d'huile à l’entour de la bonde. Puis, ayant ouvert les ballots, on les trouva tous, hors deux qui contenaient des draps, remplis d’étoupes ; bref, le tout ne valait pas plus de deux cents florins. De quoi Blanchefleur se tenant pour jouée, pleura longuement les cinq cents florins et plus encore les mille prêtés, disant souvent en elle-même : « — Qui a affaire avec un Toscan, ne doit pas être borgne. — » Et ainsi, restant avec sa perte et le mauvais tour. qu’on lui avait fait, elle vit que les uns en savent autant que les autres. — »
Dès que Dioneo eut fini, Lauretta comprenant que le terme de sa royauté était arrivé, après avoir loué le conseil de Pietro Canigiano, lequel réussit fort bien, ainsi que la sagacité de Salabaetto qui ne fut pas moindre à mettre le conseil à exécution, Ôta la couronne de laurier de dessus sa tête et la mit sur celle d'Émilia, en disant d’un air amical : « — Madame, je ne sais quelle plaisante reine nous aurons « en vous, mais pour belle, nous l’aurons à coup sûr; faites « donc que vos actes répondent à votre beauté. — » Puis elle retourna s'asseoir. Émilia rougit un peu, non pas tant d’être faite reine, que de se voir publiquement louée de ce que les dames ont coutume de désirer le plus, et son visage devint ce que deviennent les roses nouvelles au lever de l'aurore. Cependant, après avoir tenu un instant les yeux baissés, et quand sa rougeur ‘eut disparu, ayant donné ses ordres à son sénéchal pour les besoins de la compagnie, elle se mit à parler ainsi:
« Aïmables dames, nous voyons très manifestement que, lorsque les bœufs sont restés une partie du jour à travailler liés au joug, on les délie du joug'et on les laisse aller paître librement, où il leur, plaît, à travers les bois. Nous voyons aussi que les jardins plantés d’arbres variés sont non moins beaux, voire plus beaux que les bois que nous voyons plantés seulementde chênes. Pour quoi, considérant toutesles journées que nous avons passées à deviser sous un sujet imposé, j'estime qu'il est non-seulemenf utile mais opportun que nous prenions un peu de liberté, de façon à reprendre des forces pour rentrer sous le joug. Et pour ce, je n’entends pas restreindre à aucun sujet spécial ce que vous aurez à dire demain, mais je veux que chacun devise selon qu'il lui plaira, ayant pour certain que la variété des choses qui seront dites ainsi, ne sera pas moins agréable que si nous parlions d’une seule.
Quand nous aurons fait ainsi, celui de nous qui me succédera dans la royauté, pourra, comme étant plus fort, nous astreindre plus sûrement à nos lois accoutumées. — » Cela dit, elle donna à chacun sa liberté jusqu’à l'heure du diner.
Chacun approuva ce que la reine avait dit, comme étant fort sage; et s'étant levés, ils se livrèrent qui à un divertissement, qui à un autre : les dames à tresser des guirlandes et à s’ébattre, les jeunes gens à jouer et à chanter; et ainsi ils passèrent le temps jusqu’à l’heure du diner. Cette heure venue, ils dinèrent joyeusement autour de la belle fontaine, puis, après le diner, ils se récréèrent suivant leur habitude, chantant et dansant. Enfin la reine, pour suivre l'exemple de ses prédécesseurs, nonobstant les chansons qui avaient été déjà dites volontairement par plusieurs d’entre eux, ordonna à Pamphile d'en chanter une. Celui-ci commença aussitôt ainsi : |
Amour, il est si grand le bien Que par toi j'éprouve, ainsi que mon alégresse et ma joie, Que je suis heureux, brûlé de ta flamme.
L'abondante alégresse que j'ai dans lecœur,.
Venant de cette haute et chère joie Dans laquelle tu m'as jeté, Ne pouvant y tenir, s'échappe au dehors, Et sur ma figure éclairée Montre mon joyeux état; Car, étant énamouré En si haut et si recommandabhle lieu, Il m'est doux d’être dans le feu où je brûle.
Je ne sais pas exprimer par mon chant, Ni écrire avec les doigts, O Amour, le bien que je ressens ; Et si je le savais, il me le faudrait cacher. ‘ Car s’il était connu,
Il se changeraïit en tourment.
Mais je suis si satisfait, | Que tout ce que je dirais, serait peu et faible Avant que j'en eusse dit seulement une partie.
Qui pourrait croire que mes bras Eussent pu jamais arriver A la tenir là où je l’ai tenue, Et que jamais mon visage L'eût pu approcher aussi Par sa grâce et pour mon bonheur?
On ne voudrait pas croire À mon bonheur ; C’est pourquoi tout entier je brûle, Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.
La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n’y en eut aucun qui n'en notât les paroles avec plus d'attention qu'il ne lui appartenait, s’efforcant de deviner ce qu'il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu'ils s’imaginassent toutes sortes de choses, aucun d’eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s’iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s’en allât dormir.
La huitième journée du DÉCAMÉRON finie, commence la neuvième dans laquelle, sous le commandement d’Émilia, chacun devise comme il lui plaît et de ce qui lui agrée le mieux.
La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en une couleur bleue foncée, et les fleurettes commencaient à relever la tête par les prés, quand Emilia s'étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quand ils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu’à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entrés, ils virent les animaux, tels que chevreuils, cerfs et autres, quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s'ils n’eussent plus eu aucune crainte ou s’ils étaient devenus familiers. S’approchant tantôt de celui-c1, tantôt de celui-là, comme s’ils allaient les attrapper, ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s’en retourner. Ils étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d'herbes odoriférantes et de fleurs, et qui
les eût rencontrés, n'aurait pu dire autre chose, sinon : ou bien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie. |
S’en allant donc de la sorte, pas à pas, chantant, jouant et plaisantant, ils arrivèrent au palais où ils trouvèrent toute chose parfaitement ordonnée et leurs serviteurs joyeux et empressés. Là, s'étant un peu reposés, ils n’allèrent point à table avant que six chansons légères, plus joyeuses les unes que les autres, n’eussent été chantées par les jeunes gens et par les dames. Après quoi, l’eau ayant été donnée pour les mains, le sénéchal, suivant le bon plaisir de la reine, les mit tous à table, et les victuailles ayant été servies, ils mangèrent alègrement. Quand ils eurent fini, ils se mirent pendant quelque temps à danser et à sonner du luth, puis, sur l'ordre de la reine, chacun s’en alla reposer. Mais l'heure habituelle étant venue, ils se réunirent tous à l’endroit accoutumé pour deviser. Là, la reine se tournant vers Philomène, lui dit de donner le signal des nouvelles de la présente journée. Gellecl, Souriant, commença de cette façon :
NOUVELLE I
Madame Francesca, aimée d’un certain Rinuccio et d’un certain Alessandro, et n’en aimant aucun, s’en débarrasse adroitement en faisant entrer l’un dans un tombeau comme s’il était mort, et en faisant que l’autre aille l’en tirer, de sorte que ni l’uu ni l’autre ne peuvent arriver à leurs fins.
« — Madame, il m'agrée fort, puisque cela vous plaît, d’être la première à jouter dans ce champ ouvert et libre où votre magnificence nous a donné carrière pour raconter ; si je le fais bien, je ne doute point que ceux qui viendront après moi ne le fassent bien et mieux. 11 a été souvent dé-
montré dans nos récits, gracieuses dames, combien grandes et combien nombreuses sont les forces de l’amour; je ne crois pas cependant qu'on ait tout dit là-dessus, ni qu’on au- . rait encore tout dit quand même, pendant une année entière, nous ne parlerions pas ici d'autre chose; et pour ce que non-seulement l'amour met les amants en multiples dangers de mort, mais qu'il les pousse à pénétrer dans les demeures des morts pour en arracher les morts, il me plaît de vous raconter là-dessus, en outre de celles qui ont été dites, une nouvelle par laquelle non-seulement vous comprendrez la puissance de l’amour, mais où vous verrez avec quel bon sens une valeureuse dame se débarrassa de deux individus qui l’aimaient contre sa volonté.
« Je dis donc que-dans la cité de Pistoja fut jadis une très belle dame veuve. Deux de nos Florentins qui y vivaient en exil, et qui s’appelaient l’un Rinuccio Palermini et l’autre Alessandro Chiarmontesi, l’aimaient souverainement sans s'être aperçus de leur rivalité, épris qu'ils étaient de son mérite. Chacun d’eux faisait sans bruit tout ce qu'il pouvait pour gagner son amour. Cette gente dame qui avait nom madame Francesca de’ Lazzari, se voyant sans cesse pressée par leurs messages et leurs prières, y avait plus d’une fois prêté l'oreille d’une façon rien moins que sage ; mais voulant se dégager et ne le pouvant, il lui vint une idée pour se délivrer de leur poursuite; ce fut de les requérir d’un service tel qu’elle estimait qu'aucun d’eux ne pourrait le faire, de sorte qu’alors, elle eüt couleur de raison honnête pour ne plus les voir et pour ne plus écouter leurs messages.
« Le jour même que cette idée lui vint, était mort à Pistoja un individu qui, bien que ses ancêtres eussent été gentilshommes, était réputé pour le plus méchant homme qui fût, non pas seulement dans Pistoja, mais dans le monde en-
tier. En outre de sa manière de vivre, 1l était si contrefait et si monstrueux de visage, que quiconque ne l'aurait pas connu, en aurait eu peur à première vue. Il avait été enterré dans un tombeau hors de l’église des Frères Mineurs. La dame pensa que ce mort pourrait en partie lui être d'un grand secours pour son projet. Pour quoi, elle dit à sa servante : « — Tu sais l’ennui, la fatigue que me causent tout
le long du jour les messages de ces deux Florentins, Rinuccio et Alessandro. Je ne suis nullement disposée à leur complaire en leur donnant mon amour, et pour m’en débarrasser, j'ai résolu, à propos des grandes offres qu'ils me font, de les éprouver par une chose qu'ils ne feront point, j'en suis sûre; et de la sorte, je me débarrasserai de leur importunité. Écoute comment : Tu sais que ce matin a été enterré dans le cimetière des Frères Mineurs le fameux Scannadio — c’est ainsi que s’appelait ce méchant homme dont nous avons parlé plus haut — que les hommes les plus courageux de cette ville ne pouvaient voir sans en avoir peur, même avant qu'il fût mort. Tu vas t'en aller d’abord secrètement vers Alessandro, et tu lui parleras ainsi : « — Madame Francesca t'envoie dire que le moment est venu où tu peux posséder son amour que tu as tant désiré, et où tu peux te trouver avec elle si tu le veux, de la façon suivante : pour une raison que tu sauras plus tard, un de ses parents doit cette nuit porter chez elle le corps de Scannadio qui a été enseveli ce matin ; et comme elle a très peur de lui qui est mort, elle ne voudrait pas qu’on le lui apportât ; pour quoi, elle te demande comme un grand service, d'aller ce soir, à l'heure du premier somme, dans le tombeau où Scannadio est enseveli, de te vêtir de ses habits, et de prendre sa place, jusqu’à ce qu’on vienne te chercher, et alors, sans rien dire ni rien faire, de te laisser
prendre et emporter chez elle où elle te recevra et où tu pourras rester auprès d'elle et t’en aller quand tu voudras, lui laissant faire le reste. — » S'il dit qu’il consent à le faire, c’est bon ; s’il dit qu'il ne le veut point, dis-lui de ma part qu'il ne se montre plus jamais où je serai, et, s’il tient à la vie,qu'il se garde de ne plus jamais envoyer messager ni message. Puis, tu iras vers Rinuccio Palermini et tu lui parleras ainsi : « — Madame Francesca te fait dire qu’elle
est prête à faire selon ton plaisir, pourvu que tu lui rendes
un grand service, à savoir que tu t'en ailles cette nuit, vers minuit, au tombeau où a été enseveli Scannadio, et que là, sans dire un mot, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu l’enlèves sans bruit et le lui portes chez elle. Tusauras alors pourquoi elle veut ainsi, et tu pourras jouir d'elle ; et s’il ne te convient pas de ce faire, elle te fait dire de ne plus jamais lui adresser messager ni message. — »
« La servante alla trouver les deux jeunes gens, et dit
très adroitement à chacun comme on lui avait ordonné de dire. À quoi tous deux répondirent que, si cela lui plaisait, ils pénétreraient non pas dans un tombeau, mais dans l'enfer. La servante transmit la réponse à la dame, et celle-ci attendit dé voir s'ils seraient assez fous pour le faire.
« La nuit étant venue, à l’heure du premier somme,
Alessandro Chiarmontesi, s'étant mis un simple pourpoint, sortit de chez lui pour aller prendre la place de Scannadio dans le tombeau; mais en y allant, il lui vint une grande pensée de peur en l'esprit, et il se mit à se dire : —
Eh! suis-je bête! eù vais-je? Sais-je si les parents de cette dame, s’étant par hasard aperçus que je l’aime et croyant ce qui n’est pas, ne font pas cela pour me tuer dans ce tombeau ? Si cela était, je me serais perdu moi-même et l'on n’en saurait jamais rien qui püût leur nuire. Sais-je
« aussi si ce n’est pas quelque ennemi à moi qui à imaginé « cette aventure et qui, étant peut-être aimé d'elle, la veut « ainsi contenter? — » Puis 1l disait : « — Mais supposons « que rien de tout cela ne soit vrai et que ses parents me « doivent porter chez elle; je dois croire qu’ils n’ont pas l’in- . € tention d'enlever le corps de Scannadio pour le tenir dans « leurs bras ou pour le lui mettre dans les bras à elle: au « contraire, il est à croire qu'ils veulent le mettre en pièces « pour ce qu'il leur a peut-être fait quelque injure. Elle m'a « fait dire que je ne bouge pas, quoi que je sente. Mais s'ils « m'arrachent les yeux ou les dents, s'ils me brisent les « membres, ou se livrent sur moi à quelque jeu de ce genre, « que deviendrai-je? Comment pourrai-je rester muet? Et « si je parle, ils me reconnaïîtront et me maltraiteront; ou « bien s'ils ne me font point de mal, cela ne m'’avancera en « rien, car ils ne me laisseront point avec la dame; celle-ci « dira ensuite que j'ai désobéi à ses ordres, et ne fera jamais « chose qui me plaise. — » Ce disant, il fut tout près de retourner chez lui; mäis pourtant son grand amour le poussa en avant avec des arguments contraires et d’une telle force, qu'ils le conduisirent jusqu’au tombeau. 1l l'ouvrit et y entra, dépouilla Scannadio de ses habits qu'il revêtit et s’enferma dans le tombeau. A peine eut-il pris la place de Scannadio, qu'il se mit à lui revenir en la pensée ce qu'était ce dernier, ce qu'il avait entendu dire des choses qui arrivaient la nuit non-seulement dans les sépulcres des morts mais ailleurs, et tous les poils de son corps se hérissèrent et il lui semblait que Scannadio allait se lever tout d’un coup et l'étrangler céans. Mais, grâce à son fervent amour, il réussit à chasser toutes ces funèbres pensées, et se tenant étendu comme s’il était mort, il se mit à attendre ce qu'il adviendrait de lui. |
NEUVIÉÈME JOURNÉE.
« Minuit approchant, Rinuccio sortit à son tour de chez lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées diverses sur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, comme par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu’il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d’être condamné au feu comme sorcier; ou bien d’encourir la haine des parents de Scannadio ou de tant d’autres, si cela se savait ; lesquelles pensées faillirent l’arrèter du tout. Mais, passant outre, il dit : « — Eh! dirai-je non, à la première chose « dont je suis requis par cette gente dame que j'ai tant aimée « et que j'aime tant, surtout quand il s’agit de gagner ses « faveurs? Quand même je serais sûr de mourir, ne devrais- « je pas me mettre à faire ce que je lui ai promis ? — » Et ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu’au tombeau qu'il ouvrit doucement. Alessandro entendant ouvrir, bien qu'il eût grand peur, se tint coi. Rinuccio étant entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alessandro par les pieds et le tira en dehors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gente dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si sombre et si obscure qu’il ne pouvait distinguer là où il allait.
« Rinuccio était déjà arrivé à la porte de la gente dame qui s'était mise à la fenêtre avec sa servante, pour voir si Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déjà à les renvoyer tous les deux, lorsque les familiers de la Seigneurie qui s'étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Rinuccio, tirèrent soudain une lumière pour voir ce que c'était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et
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leurs lances crièrent : qui est là? Rinuccio les reconnaissant, et n'ayant pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber Alessandro, et s'enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter: Alessandro s'étant relevé promptement, s'enfuit d’un autre eôté emportant sur son dosles vêtements du mort qui étaient fort longs. | |
«, La dame, grâce, à la lumière des familiers, avait par-
faitement vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épaules ; elle avait également vu qu'Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s'était fort étonnée de la grande audace de tous les deux; mais quelque grand que fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro jeté à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d’un tel résultat, et louant Dieu qui l'avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l’aimaient beaucoup, puisqu'ils avaient fait, comme il apparaissait bien, ce qu’elle leur avait imposé.
« Rinuccio, pestant et maudissant son aventure, ne s’en retourna point pour cela chez lui, mais les familiers ayant quitté la rue, il revint à l'endroit où il avait jeté Alessandro, et se mit à le chercher à tâtons pour le retrouver, afin d’achever son entreprise; mais ne le retrouvant pas, et pensant que les familiers l'avaient emporté, il s’en retourna fort mécontent chez lui. Quant à Alessandro, ne sachant que faire, et sans avoir reconnu celui qui l’avait emporté, tout dolent de l'aventure il s’en retourna également chez lui.
« Le lendemain matin, letombeau de Scannadio ayant été trouvé tout ouvert et Scannadio n’y ayant point été vu, pour ce que Alessandro l'avait jeté tout au fond de la fosse, tout Pistoja en fit une foule de gorges chaudes, les sots estimant que le diable l’avait emporté. Néanmoins, chacun des deux amants, ayant fait savoir à la dame ce qu'il avait fait
et ce qui était intervenu, et s’excusant là-dessus de n'avoir pu lui obéir complètement, lui réclama ses faveurs et son amour. Mais celle-ci refusant de les croire, leur fit répondre sèchement qu'elle ne ferait jamais rien pour eux, puisqu'ils n'avaient pas fait ce qu'elle leur avait demandé; et ainsi elle s’en débarrassa. — »
NOUVELLE Il
Une abbesse se lève en toute hâte et dans l’obscurité, pour aller surprendre au lit une de ses nonnes qu’on lui avait dit être couchée avec son amant. Étant ellemême couchée avec un prêtre, elle croit mettre sur sa tête son voile appelé psautier, et y met les culottes du prêtre ; ce que voyant la nonne accusée, elle l’en fait apercevoir, est absoute et peut tout à son aise rester avec son amant,
Déjà Philomène se taisait et l'adresse de la dame à se débarrasser de ceux qu’elle ne voulait pas aimer avait été approuvée par tous, tandis qu’au contraire l’audacieuse présomption des deux amants avait été taxée de folie plutôt que d'amour, quand la reine dit gracieusement à Elisa : «— Continue, Elisa. — » Celle-cicommencça aussitôt : «— Très chères dames, madame Francesca sut très habilement, comme il a été dit, se débarrasser de ceux qui l’ennuyaient; mais une jeune nonnain, la fortune lui aidant, se tira par une parole adroite d’un péril imminent. Et, comme vous savez, il y a beaucoup de gens, qui, étant très sots, se mettent à admonester les autres, à les morigéner. Geux-là, comme vous pourrez le voir par ma nouvelle, sont parfois très justement châtiés par la fortune; c’est ce qui advint à l’abbesse sous les ordres de laquelle était la nonne dont je dois vous parler.
« Vous saurez donc qu'il y a en Lombardie un monastère très fameux pour sa sainteté et sa religion. Entre autres nonnes qui s’y trouvaient, était une jeune fille de sang noble et douée d’une merveilleuse beauté. Elle s'appelait Isabetta, et un jour un de ses parents étant venu la voir à la grille avec un beau jeune homme, elle s’'énamoura de celui-ci. Le jouvenceau la voyant si belle, et ayant vu dans ses yeux ce qu'elle désirait, s’enflamma également pour elle, et tous deux endurèrent pendant longtemps cet amour sans pouvoir en tirer aucun fruit. Enfin, l’un et l’autre étant sollicité par une même envie, le jeune homme trouva un moyen de voir secrètement sa nonne, de quoi celle-ci fut fort contente, de sorte qu'il la visita non une fois mais souvent, au grand plaisir de chacun d’eux. Ce manège continuant, il arriva qu’une. nuit il fut vu par une des dames de la maison, sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût, au moment où il quittait l’Isabetta pour s’en aller. La dame le redit à quelques-unes de ses compagnes. Leur premier mouvement fut d'aller l’accuser auprès de l’abbesse qui avait nom madame Usimbalda, bonne et sainte personne suivant l'opinion des dames nonnains et de quiconque la connaissait; puis elles pensèrent, afin qu'elle ne püût nier, qu’il valait mieux la faire surprendre avec le jeune homme par l’abbesse elle-même. Ayant donc gardé le silence, elles se partagèrent en secret les veilles et les gardes afin de la surprendre.
« L’Isabetta ne se méfiant point de cela et ignorant tout, il arriva qu'une nuit elle fit venir son amant; ce que surent aussitôt celles qui la surveillaient. Quand elles crurent le moment venu, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, elles se partagèrent en deux bandes, dont l’une resta à faire la garde à {a porte de la cellule de l’Isabetta, et l’autre courant à la chambre de l’abbesse, frappa à la porte, et comme
celle-ci répondait, elles lui dirent : « — Sus, Madame, levez- « vous vite, car nous avons découvert que l’Isabetta a un « jouvenceau dans sa cellule. — »
« Cette même nuit, l’abbesse était en compagnie d’un prêtre qu'elle introduisait souvent dans un coffre. Entendant tout ce bruit, et craignant que les nonnains, par trop de précipitation ou de méchant désir, ne poussassent tellement la porte que celle-ci s’ouvrit, elle se leva précipitamment, et s’habilla de son mieux dans l’obscurité ; croyant prendre certains voiles pliés que les nonnes portent sur la tête et qu’elles appellent le psautier, elle prit les culottes du prêtre, et sa hâte fut si grande que, sans s’en apercevoir, elle se les jeta sur la tête à la place du psautier, et sortit de sa chambre dont elle ferma vivement la porte, en disant : « — Où est «cette maudite de Dieu? — » Et avec les autres, qui brülaient d’une telle envie de faire trouver l’Isabetta en faute qu’elles ne s’apercevaient pas de ce que l’abbesse avait sur la tête, elle arriva à la porte de la cellule qu'elle jeta par terre, aidée par l’une et par l’autre. Étant entrées dans la cellule, les nonnes trouvèrent au lit les deux amants étroitement embrassés et qui, tout étourdis d’être ainsi surpris, ne sachant que faire, se tinrent coi. La jeune fille fut sur-le-champ saisie par les autres nonnes et, sur l’ordre de l’abbesse, conduite au chapitre. Le jouvenceau, remis de son émotion, avait repris ses habits et attendait la fin de l’aventure, disposé à faire un mauvais parti à toutes celles qu'il pourrait joindre s’il était fait le moindre mal à sa jeune nonnain, et à l'emmener avec lui.
« L’abbesse, après s'être assise au chapitre, en présence de toutes les nonnes qui n'avaient de regards que pour la coupable, se mit à lui adresser les plus grandes injures qui eussent été jamais dites à une femme, comme ayant contaminé, par ses actes indignes et vitupérables, l'honneur,
la bonne renommée du couvent, si cela venait à se savoir au dehors ; aux injures, elle ajoutait les plus graves menaces. La jeune nonne, honteuse et timide, se sentant coupable, ne savait que répondre, et se taisait, inspirant compassion à toutes les autres. Comme l’abbesse continuait à se répandre en reproches, la jeune fille venant à lever les yeux, vit ce que l’abbesse avait sur la tête, et les liens de la culotte qui pendaient decà et delà; sur quoi, s’avisant de ce que c'était, elle dit, toute rassurée : « — Madame, que Dieu vous soit « en aide; rajustez votre coiffe et puis dites-moi tout ce que « vous voudrez. — » L'abbesse, qui ne la comprenait pas, dit: « — Quelle coiffe, femme coupable ? As-tu maintenant « le courage de plaisanter ? Te semble-t-1l avoir commis une « chose où les bons mots aient leur raison d’être? — » Alors la jeune nonne dit de nouveau : « -— Madame, je vous « prie de nouer votre coiffe, puis dites-moi ce qu'il vous « plaira. — » Là-dessus, plusieurs des nonnes levèrent les yeux sur la tête de l’abbesse, et celle-ci y ayant également porté les mains, on s’aperçut pourquoi l'Isabetta parlait ainsi. L’abbesse, reconnaissant son erreur, et voyant que toutes les nonnes s’en étaient aperçues et qu’il n’y avait pas moyen de la cacher, changea soudain de langage, et se mit à parler sur un tout autre ton qu'elle avait fait jusque-là ; elle en vint à conclure qu'il est impossible de se défendre des excitations de la chair ; et pour ce, elle dit que chacune devait se donner en cachette autant de bon temps qu’elle pourrait, comme on avait fait jusqu’à ce jour. Ayant fait relâcher l'Isabetta, elle s’en retourna coucher avec son prêtre, et l’Isabetta avec son amant, qu'elle fit revenir souvent depuis, en dépit de celles qui lui portaient envie. Pour les autres qui étaient sans amant, elles pourchassèrent en secret leur aventure du mieux qu'elles surent. — »
NEUVIÈME JOURNÉE. su
NOUVELLE I
Maître Simon, sur les instances de Bruno, de Buffamalcco et de Nello, fait croire à Calandrino qu'il est en mal d'enfant. Ce dernier, en guise de médecine, doune aux susdits compères des chapons et de l’argent et guérit sans accoucher.
Quand Elisa eut fini sa nouvelle, et tous ayant rendu grâces à Dieu de ce que la jeune nonne s'était heureusement tirée des griffes de ses envieuses compagnes, la reine ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci, sans attendre plus ample commandement, commença : « — Très belles dames, le grossier juge marquisan, dont je vous ai parlé hier, me tire de la‘bouche une nouvelle de Calandrino que je voulais vous dire. Et, pour ce que tout ce qu’on raconte de lui ne peut que redoubler notre gaîté, bien qu'il ait été déjà beaucoup parlé de lui et de ses compagnons, je vous dirai encore la nouvelle que j'avais hier en l’esprit.
« Il a déjà été démontré assez clairement ce qu’étaient Calandrino et les autres dont je dois parler dans cette nouvelle ; pour ce, sans rien ajouter à ce sujet, je dis qu'il arriva qu’une tante de Calandrino mourut et lui laissa deux cents livres comptant, en petite monnaie. Sur quoi, Calandrino se mit à dire qu'il voulait acheter un domaine, et il allait, proposant marché à tous les courtiers qu’il y avait à Florence, comme s’il avait eu à dépenser dix mille florins d'or ; mais l'affaire se gâtait toujours quand on en venait au prix du domaine en question. Bruno et Buffamalcco qui savaient cela, lui avaient plus d’une fois dit qu’il ferait mieux de dépenser son argent à s'amuser avec eux, que de chercher à acheter de la terre, comme s’il avait eu à faire des
balles ; mais ils n'avaient pas même pu l’amener à leur payer une seule fois à diner. Pour quoi, un jour qn'ils s’en plaignaient entre eux, un peintre de leurs compagnons, nommé Nello, étant survenu, ils résolurent tous les trois de trouver un moyen pour se graisser le museau aux dépens de Calandrino ; et, sans plus de retard, ayant arrêté entre eux ce qu'ils devaient faire, ils guettérent, le lendemain matin, le moment où Calandrino sortait de chez lui. A peine ce dernier eut-il fait quelques pas, que Nello vint à sa rencontre et dit : « — Bonjour, Calandrino. — » Calandrino lui répondit que Dieu lui donnât bon jour et bon an. Après quoi, Nello l'ayant retenu quelque temps, se mit à le regarder au visage. Calandrino lui dit : « — Que regardes-tu ? — » Et Nello lui dit : « N’as-tu rien senti cette nuit? Tu ne me « sembles pas le même. — » Calandrino se mit aussitôt à douter et dit : « — Eh ! quoi ? Que te semble-t-ilque j'aie ? —» Nello dit : « — Eh! je ne le dis pas pour cela, mais tu me « parais tout changé ; ce ne sera probablement rien. — » Et il le laissa aller. |
« Calandrino, tout pensif, ne se sentant cependant pas le moindre malaise du monde, poursuivit son chemin. Mais Buffamalcco, qui se tenait non loin de là, voyant qu'il avait quitté Nello, vint à lui, et l’ayant salué, lui demanda s’il ne se sentait rien. Calandrino répondit : « — Je ne sais pas; « pourtant Nello me disait tout à l'heure que je lui parais- « sais tout changé ; serait-il possible que j'eusse quelque « chose ? — » Buffamalcco dit : « — Tu pourrais bien « avoir quelque chose en effet ; tu sembles à moitié mort.» Calandrino croyait déjà avoir la fièvre, quand voici venir Bruno ; la première chose qu'il dit, fut : « — Calandrino, « quelle figure est-ce là? On dirait que tu es mort; qu'é-
prouves-tu? — » Calandrino, entendant chacun d'eux
parler ainsi, tint en lui-même pour très sûr qu'il était malade, et, tout inquiet, il lui demanda : « — Que me faut-il « faire ! — » Bruno dit : « — Je crois que tu dois t'en re- « tourner chez toi, te mettre au lit et te bien couvrir; tu « enverras de ton urine à maître Simon, qui est, comme tu « sais, notre ami dévoué. Il te dira tout de suite ce que tu « auras à faire, nous irons auprès de toi, et s’il y a quelque « chose à faire, nous le ferons. — »
« Sur ces entrefaites, Nello les ayant rejoints, ils s’en retournèrent avec Calandrino chez ce dernier, lequel, en entrant d’un air accablé dans la chambre, dit à sa femme : « — Viens et couvre-moi bien, car je me sens bien mal. —» S’étant donc couché, il envoya, par une petite servante, de son urine à maître Simon, dont la boutique était alors sur le Marché-Vieux, à l’enseigne du Melon. Bruno dit à ses compagnons : « — Vous, restez ici avec lui; moi, je vais « voir ce que dira le médecin et, s’il en est besoin, je l’amè- « nerai ici. — » Calandrino dit alors : « — Eh! oui, mon « compagnon, va et tâche de me dire ce qu'il en est, car je « me sens je ne sais quoi en dedans. — » Bruno, étant allé vers maître Simon, y arriva avant la petite servante qui portait l'urine, et eut vite informé maître Simon du fait. Pour quoi, la servante étant arrivée, et le maître ayant examiné l'urine, il dit à la servante : « — Va, et dis à Calandrino dese « tenir bien chaud, que je vais venir incontinent le voir et « que je lui dirai ce qu'il a et ce qu'il aura à faire. — » La jeune servante rapporta la réponse telle quelle, et peu après arrivèrent le maître avec Bruno. Le médecin, s’étant assis auprès de lui, commença par lui tâter le pouls, et au bout d’un instant, sa femme étant présente, il dit : « — Vois-tu, « Calandrino, à te parler en ami, tu n'as pas d'autre mal « que d'être en mal d'enfant. — »
« À peine Calandrino l’eut-il entendu, qu’il se mit à crier douloureusement et à dire : « — Hélas, Tessa, que {m'as-tu « fait en ne voulant pas te tenir autrement que dessus ? Je « te le disais bien ! — » La dame, qui était une fort honnête personne, entendant son mari parler de la sorte, devint toute rouge de honte, et baissant le front, sortit de la chambre sans répondre. Calandrino, continuant à se plaindre, disait : « — Hélas ! c’est fait de moi! Comment accouche- « rai-je de cet enfant ? Par où sortira-t-il ? je vois bien que « je suis mort par la rage de ma femme ; que Dieu la rende « aussi triste que je voudrais être joyeux! Ah! si j'étais « aussi bien portant que je suis malade, je me lèverais et je « lui donnerais une telle raclée que je la briserais toute, « quoique cela soit bien fait pour moi, car je ne devais pas « la laisser mettre sur moi; mais pour sûr, si j'échappe de « cette fois, elle pourra bien mourir d’envie avant que je la « laisse monter dessus. — »
« Bruno, Buffamalcco et Nello avaient si grande envie de rire en entendant les paroles de Calandrino, qu’ils étouffaient; mais cependant ils se retenaient ; quant à maître Scimmione, il riait si fort qu’on aurait pu lui arracher toutes les dents. Enfin, à la longue, Calandrino se recommandant au médecin, et le priant en cette circonstance de lui donner aide et conseil, le maître lui dit : « — Calandrino, je ne « veux pas que tu te tourmentes, car, grâce à Dieu, nous nous « sommes assez tôt aperçus de la chose pour t'en délivrer « avec peu de peine et en peu de jours ; mais il faudra dé- « penser quelque argent. — » Calandrino dit : « — Ah! « mon cher maître, oui, pour l’amour de Dieu; j'ai là deux « cents livres avec lesquelles je voulais acheter un domaine ; « s’il les faut toutes, prenez-les toutes, pourvu que je n’aie point à accoucher, car je ne sais comment je ferais. J'ai