TA
Depuis, Amour, que de lui je me suis énamourée, Tu ne m'as pas donné autant d’audace que de crainte, De sorte que j'aie pu une seule fois Faire ouvertement montre de mon désir A celui qui me tient en si grande angoisse; Et mourir ainsi m'est chose cruelle.
Peut-être qu’il ne l'aurait point à déplaisir S'il savait quelle peine je ressens, Et si tu m'avais donné la hardiesse De lui faire connaître mon état.
Puisque, Amour, il ne t'a point plu De me donner cette assurance De faire connaître mon âme à Messire, Soit par message, soit par autre signe, Je te requiers en grâce, mon doux maître, D’aller à lui et de lui donner souvenance Que le jour où je le vis avec l’écu et la lance Combattre avec d'autres chevaliers, Je me mis à le regarder, | Tellement énamourée que mon cœur en dépérit.
Minuccio mit sur-le-champ ces paroles sur un air suave et plaintif, comme il convenait à un tel sujet, et le troisième jour il s’en alla à la cour où il trouva le roi Pierre encore à table, Le roi lui ayant dit de chanter quelque chose en s’accompagnant de sa viole, il se mit à sonner et à chanter si doucement cette chanson, que tous ceux qui étaient dans la chambre royale avaient l’air d'hommes stupéfaits, tellement ils se tenaient muets et attentifs à écouter, et le roi quasi plus que les autres. Minuccio ayant fini de chanter, le roi lui demanda d’où venait cette chanson, attendu qu’il ne lui semblait pas l’avoir jamais plus entendue. « — Mon Seigneur « — répondit Minuccio — il n’y a pas encore trois jours « que les paroles et la musique en ont été faites. — » Le roi ayant demandé par qui, Minuccio répondit : « — Je n'ose
« le révéler, sinon à vous seul. — » Le roi, désireux de l’apprendre, une fois les tables levées, fit venir Minuccio dans sa chambre où celui-ci lui raconta par le menu tout ce qu'il savait. De quoi le roi fit grande fête, loua beaucoup la jeune fille, et dit qu'il voulait avoir compassion d’une si valeureuse jouvencelle; que, pour ce, Minuccio allât de sa part la trouver pour la réconforter et lui dire qu'il irait sans faute lui faire visite le jour même sur l’heure de vesprée. Minuccio, très joyeux de porter si plaisante nouvelle à la jeune fille, sans perdre de temps, s’en alla avec sa viole, et ayant parlé à elle seule en particulier, lui raconta tout ce qui s'était passé, et lui chanta la canzone sur sa viole. De quoi la jeune fille fut si heureuse et si contente, que sur-le-champ des signes d'un grand mieux se manifestèrent dans son état ; et sans que personne dans la maison sût ou présumât quoi que ce soit, elle se mit à attendre en un grand désir l’heure de vesprée, à laquelle son seigneur devait venir la voir.
« Le roi qui était un seigneur libéral et bon, après avoir plus d’une fois pensé à ce que Minuccio lui avait dit, et connaissant très bien la jouvencelle et quelle était sa beauté, en eut encore plus de compassion, et étant monté à cheval sur l'heure de vesprée et feignant de sortir pour se promener, il se rendit à l'endroit où était située la maison de l’apothicaire. Là, ayant demandé qu'on lui ouvrit la porte d’un très beau jardin que l’apothicaire possédait, il y descendit et au bout d'un moment demanda à Bernardo des nouvelles de sa fille, et s’il ne l’avait point encore mariée. Bernardo répondit : « — Mon Seigneur, elle n’est point mariée; elle a été au « contraire et elle est encore bien malade; il est vrai que « depuis ce matin neuf heures elle va admirablement « mieux. — » Le roi comprit parfaitement ce que ce mieux signifiait et dit : « — En bonne foi, ce serait dommage qu’une
« si belle créature fût si tôt enlevée de ce monde : nous vou- « lons aller la voir. — » Et suivi de deux de ses gentilshommes seulement et de Bernardo, il se rendit peu d’instants après dans la chambre de la jeune fille. Dès qu’il v fut entré, il s’approcha du lit où la jeune fille, s'étant un peu soulevée, l’attendait en grand désir, et la prenant par la main, il dit: « — Madame, que veut dire ceci? Vous êtes jeune et « vous devriez réconforter les autres, et vous vous laissez « vaincre par le mal. Nous voulons vous prier de consentir, « pour l'amour de nous, à vous réconforter de façon à être « promptement guérie. — »
« La jeune fille se sentant toucher les mains par celui qu'elle aimait par-dessus toutes choses, bien qu’elle rougit un peu, éprouvait dans l’âme un aussi grand plaisir que si elle eût été en paradis; et comme elle put, elle répondit : «— Mon Seigneur, c’est d’avoir voulu soumettre mon peu de « force à un poids trop lourd que m'est venue cette ma- « Jadie, dont vous me verrez bientôt guérie, grâce àvous.—» Seul le roi comprenait le langage couvert de la jeune fille, et il l'en estimait toujours davantage, maudissant plus d’une fois en lui-même la fortune qui l'avait faite la fille d’un tel homme. Enfin, après être demeuré quelque temps auprès d'elle et l’avoir encore encouragée, il partit.
« Cette humanité du roi fut beaucoup louée et réputée comme un grand honneur pour l’apothicaire et sa fille. Celleci était restée si contente, que jamais dame ne le fut autant de son amant, et, soutenue par un meilleur espoir, elle fut en peu de jours guérie et redevint plus belle que jamais. Quand elle fut guérie, le roi, après avoir délibéré avec la reine quelle récompense on devait lui accorder pour un tel amour, monta un jour à cheval, avec un grand nombre de ses barons et s’en alla à la maison de l’apothicaire. Là, étant entré dans le
jardin, 1l fit appeler l’apothicaire et sa fille, et sur ces entrefaites, la reine étant arrivée avec nombre de dames, et la jeune fille ayant été accueillie au milieu d'elles, on commençca une merveilleuse fête. Peu après, le roi et la reine appelèrent la Lisa et le roi lui dit : « — Valeureuse jouven- « celle, le grand amour que vous nous avez porté vous a « acquis grand honneur auprès de nous, et nous voulons « que, pour l'amour de nous, vous en ayiez satisfaction. « L'honneur sera celui-ci, que puisque vous êtes à marier, « nous voulons que vous preniez pour mari, celui que nous « vous donnerons, entendant toujours, nonobstant, porter « le titre de votre chevalier, sans vouloir exiger autre chose « pour un si grand amour, qu’un baiser de vous. — »
« La jeune fille, qui était devenue toute rouge, faisant sien le plaisir du roi, répondit à voix basse : « — Mon Seigneur, « je suis sûre que si l’on savait que j'ai été amoureuse de « vous, la plupart des gens me tiendraient pour folle, croyant « sans doute que j'avais oublié moi-même ce que j'étais, et « que je ne connaissais point ma condition et surtout la « vôtre ; mais, comme Dieu le sait, qui seul voit le cœur « des mortels, dès la première heure où vous m'avez plu, « j'ai très bien compris que vous êtes roi et que je suis la « fille de Bernardo l’apothicaire, et qu'il me convenait mal « de placer en si haut lieu l’ardeur de mon âme. Mais « comme vous le savez bien mieux que moi, personne ne « choisit l’objet de son amour, mais on s’amourache suivant « son appétit ou son plaisir. À cette loi, j’ai opposé plus « d’une fois toutes mes forces, et ne pouvant plus résister, « je vous aimai, et je vous aime et je vous'aimerai toujours. « Îlest vrai qu’aussitôt que je me sentis prendre d'amour « pour vous, je résolus de faire toujours que ma volonté fût « la vôtre; et, pour ce, non-seulement j'accepte de bon
mm
« cœur, et j'aurai pour cher le mari qu’il vous plaira de me « donner pour mon honneur et selon mon rang, mais si « vous me disiez de me- jeter dans le feu, cela me serait « agréable si je croyais que cela vous fit plaisir. Vous avoir « pour chevalier, vous qui êtes roi, vous savez combien cela « m'est précieux, et pour ce, je ne réponds plus à cela. « Quant au baiser que vous demandez, seule preuve que vous « exigiez de mon amour, avec la permission de madame la « reine il ne vous sera pas non plus refusé. Néanmoins, « d’une si grande bonté pour moi, comme est la vôtre et « celle de madame la reine que voici, Dieu vous rende « grâce et vous en récompense; car moi je ne le puis. — » Et là elle se tut.
« La réponse de la jeune fille plut beaucoup à la reine, et elle lui parut aussi sage que le roi, l'avait dit. Le roi fit appeler le père et la mère de la jeune fille, et, s’étant assuré qu'ils consentaient à ce qu’il voulait faire, il fit appeler un jouvenceau, lequel était gentilhomme, mais pauvre, et avait nom Perdicon, et lui ayant passé certains anneaux au doigt, sans qu'il se refusât à le faire, il lui fit épouser la Lisa. Séance tenante, le roi, outre les nombreux joyaux et les pierreries que lui et la reine donnèrent à la jeune fille, donna au jeune homme Cefalou et Calatabellotta, deux très bonnes terres d’un excellent revenu, et lui dit : « — Nous te les « donnons pour dot de ta femme ; quant à ce que nous vou- « lons faire pour toi, tu le verras advenir avec le temps. —» Et cela dit, il se tourna vers la jeune fille, et dit : « — Main- « tenant, nous voulons prendre ce fruit de votre amour qui « nous est dû. — » Et lui ayant pris la tête avec les deux mains, il la baisa au front.
« Perdicon, le père et la mère de Lisa et Lisa elle-même fort satisfaits, firent une grandissime fête et de joyeuses
noces. Et selon que beaucoup l’affirment, le roi tint la promesse qu'il avait faite à la jeune fille, en ce que toujours il s’appela son chevalier ; et il n’alla jamais dans une prise d'armes sans porter d'autre bannière que celle que la jeune fille lui avait envoyée. C’est en agissant ainsi que se gagnent les cœurs des sujets, qu’on donne aux autres occasion de bien faire, et qu’on s’acquiert une gloire éternelle. Mais bien peu de gens aujourd'hui, voire pas un, s’ingénient l'esprit à cela, la plupart des seigneurs étant devenus cruels et tyrans. — »
NOUVELLE VIII
Sophronie, se croyant la femme de Gisippe devient celle de Titus-Quintus Fulvius et part avec lui pour Rome, où Gisippe arrive lui-mème en pauvre état. Se croyant méprisé par Titus, il s’accuse d’avoir tué un homme, afin de trouver la la mort. Titus, l’ayant reconnu, se déclare l’auteur du meurtre pour sauver Gisippe, ce que voyaut, le véritable coupable se dénonce lui-même. Sur quoi, tous sont mis en liberté par Octave, et Titus donue sa sœur comme femme à Gisippe et lui fait partager tout son bien.
Pampinea ayant fini de parler, et chaque dame ayant approuvé le roi Piétro, surtout celle qui était gibeline, Philomène, sur l’ordre du roi, commenca : « — Magnifiques dames, qui ne sait que les rois peuvent faire toutes sortes de grandes choses quand ils le veulent, et que c’est à eux spécialement qu’on demande de se montrer magnifiques ? Par conséquent, celui qui, le pouvant, fait ce qu’il doit, fait bien ; mais il faut moins s’en émerveiller et l’en moins hautement louer, qu’il conviendrait de le faire pour celui qui, ayant moins de puissance, en serait requis et le ferait. Et pour ce, si vous avez exalté en tant de paroles les actions des rois et
si elles vous ont paru belles, je ne doute point que celles de nos égaux vous plairont encore davantage et que vous les louerez d'autant plus, quand elles seront semblables ou supérieures à celles des rois; pour quoi, je me suis proposé de vous raconter dans une nouvelle le trait magnifique qui eut lieu entre deux citoyens amis.
« Donc, au temps qu’Octave César, qu’on n’appelait pas encore Auguste, gouvernait l'empire romain, dans le conseil nommé Triumvirat, il y avait à Rome, un gentilhomme, appelé Publius-Quintus Fulvius, lequel ayant un sien fils, Titus- Quintus Fulvius, doué d’un esprit merveilleux, l'envoya étudier la philosophie à Athènes, et le recommanda le plus qu’il put à un gentilhomme du nom de Crémès, qui était son vieil ami. Celui-ci logea Titus dans sa propre maison, en compagnie de son fils nommé Gisippe, et les mit tous les deux sous la direction d’un philosophe appelé Aristipes, afin qu'ils apprissent sa doctrine. Les deux jeunes gens vivant continuellement ensemble, il se trouva que leurs caractères étaient si bien faits l’un pour l’autre, qu'il en naquit entre eux une amitié fraternelle si grande, que jamais depuis elle ne fut brisée que par la mort. Aucun d’eux n’avait de joie ni de tranquillité que lorsqu'ils étaient ensemble. Ils avaient commencé leurs études, et chacun d’eux étant également doué d’un esprit élevé, ils s’élevaient à la glorieuse hauteur de la philosophie, d’un pas égal et à leur merveilleuse louange. Ils persévérèrent ainsi pendant trois bonnes années, au grandissime plaisir de Crémès, qui ne regardait pas l’un plus que l’autre comme son fils. A la fin de ces trois années, comme il arrive de toutes choses, il advint que Crémès déjà vieux, passa de cette vie ; de quoi, les jeunes gens eurent un égal chagrin, comme s’il eussent perdu un père commun, et les amis et les parents de Crémès ne savaient pas le-
quel des deux ils avaient le plus à consoler de cet événement fortuit. |
« Au bout de quelques mois, il advint que les amis de Gisippe, ainsi que ses parents et Titus, se mirent à le tourmenter pour qu’il prit femme, et lui trouvèrent une Jeune fille d’une merveilleuse beauté et issue de parents très nobles. Elle était citoyenne d'Athènes, avait nom Sophronie, et était âgée d'environ quinze ans. L'époque des futures noces approchant, Gisippe pria un jour Titus d'aller avec lui la voir, car il ne l’avait point encore vue. Tous deux étant done allés dans la demeure de la jeune fille, et celle-ci s'étant assise entre eux, Titus, pour juger de la beauté de l’épouse de son ami, se mit à la regarder attentivement, et tout en elle lui plaisant d’une façon démésurée, l’admirant à part soi souverainement, il s’en éprit, sans en rien faire voir, comme jamais amant ne s’éprit d'une dame. Mais quand ils furent restés quelque temps avec elle, ils la quittèrent et s’en retournèrent chez eux. Là, Titus, étant entré seul dans la chambre, se mit à penser à la plaisante jeune fille, s’enflammant d'autant plus qu'il s’arrêtait plus longtemps sur cette pensée. S'en étant enfin aperçu, il se mit à se dire, après plusieurs soupirs brûlants : « — Ah ! quelle vie malheureuse « est la tienne, Titus! Où et sur qui vas-tu placer ton esprit, « ton amour et ton espérance ? Ne vois-tu pas, tant par les « honneurs que tu as reçus de Crémès et de sa famille, que « par l’étroite amitié qui existe entre toi et Gisippe, dont « cette jeune fille est la fiancée, que tu dois avoir pour elle « le même respet que si elle était ta sœur? Qui aimes-tu « donc? Oùte laisses-tu entrainer par un décevant amour, et « par une trompeuse espérance ? ouvre les yeux de l’intelli- « gence, et reconnais-toi toi-même, Ô malheureux ; rappelle « ta raison ; refrène l'appétit de la concupiscence ; tempère
les désirs malsains, et dirige ailleurs tes pensées ; résiste dès le commencement à tes projets libidineux, et sache te vaincre toi-même pendant qu'il en est temps encore. Tu ne dois pas vouloir cela, car ce n’est pas honnête ; et quand tu serais certain de réussir dans ce que tu te disposes à poursuivre — et tu ne l'es pas — tu devrais le fuir, si tu avais égard à ce que réclame la véritable amitié et à ce que tu dois. Que feras-tu donc, Titus? Tu renonceras à cet amour déshonnête, si tu veux faire ton devoir. — »
« Et puis, se rappelant Sophronie, changeant de pensées, condamnait tout ce qu'il avait dit, ajoutant : « — Les lois de l'amour ont plus de puissance que toutes les autres, elles détruisent, non pas seulement celles de l'amitié, mais les lois divines. Combien de fois un père n’a-t-il pas aimé sa fille, un frère sa sœur, la marâtre son beau-fils? Ces choses, plus monstrueuses que l'amour d’un ami pour la femme de son ami, sont advenues mille fois. En outre, je suis jeune, et la jeunesse est tout entière soumise aux amoureuses lois. Ge qui plaît à l’amour doit donc me plaire. Les choses honnêtes conviennent aux hommes plus mûrs; je ne puis vouloir autre chose sinon ce que l’amour veut. La beauté de celle-ci mérite d’être aimée de chacun ; et si jel’aime, moi, qui suis jeune, qui m’en pourra justement blâmer ! Je ne l'aime point parce qu’elle est à Gisippe; mais je l’aime, je l’aimerais, à qui que ce fût qu'elle appartint. Dans ceci, c’est la fortune qui est en défaut, puisqu'elle l’a donnée à Gisippe mon ami plutôt qu'à un autre ; et si elle doit être aimée — et elle doit l'être à cause de sa beauté — Gisippe devra être plus content en apprenant que c'est moi qui l'aime que si c'était un autre. — » Et sur ces raisonnements, se raillant de lui-
même et revenant à ses premières pensées, puis passant alter-
nativement des unes aux autres, il consomma non-seulement ce jour et cette nuit, mais plusieurs, si bien qu'ayant perdu l'appétit et le sommeil, il fut forcé de se mettre au lit, succombant de faiblesse.
« Gisippe, qui depuis plusieurs jours l'avait vu soucieux et qui le voyait maintenant malade, en était fort chagrin, et s’efforçait de tout son art et de toute sa sollicitude à le réconforter, ne le quittant pas un instant, et lui demandant souvent et avec instances la cause de ses soucis et de son mal. Mais après lui avoir à plusieurs reprises répondu par des fables dont Gisippe s'était aperçu, Titus, se sentant enfin contraint de parler, lui répondit de la manière suivante, au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « — Gisippe, s’il « eût plu aux dieux, il m’eût été plus agréable de mourir « que de vivre plus longtemps, quand je songe que la fortune « m'a conduit à cette extrémité qu'il me faut donner la « preuve de ma vertu, et que je vois, à ma grandissime honte, « que celle-ciest vaincue; mais, certes j’en attends prompte- « ment la récompense que je mérite, c’est-à-dire la mort, « qui me sera plus chère que de vivre avec le souvenir de ma « lâcheté, laquelle, pour ce que je ne puis ni ne te dois rien « cacher, je te dirai non sans grandement rougir. — » Et commençant par le commencement, il lui révéla la cause de ses pensées, et la bataille que ses pensées s'étaient livrées, et enfin à qui était restée la victoire ; il lui dit qu’il mourait pour l'amour de Sophronie, affirmant que, sachant combien cet amour lui convenait peu, il avait résolu de mourir pour s’en punir, ce dont ilespérait bientôt venir à bout.
« Gisippe, entendant cela et voyant ses lärmes, resta tout d’abord quelque temps recueilli en soi:même, comme quelqu'un qui était épris de la beauté de la jeune fille, bien que plus modérément ; mais, sans plus de retard, il réfléchit
que la vie de son ami lui devait être plus chère que Sophronie. Sur quoi, les larmes de Titus sollicitant les siennes, il lui répondit en pleurant : « — Titus, si tu n'avais point
besoin de confort, comme tu en as présentement besoin, je me plaindrais de toi à toi-même, comme ayant méconnu notre amitié en me tenant si longtemps cachée ta grande passion; car bien qu’elle ne te parût point honnête, les choses déshonnètes ne se doivent pas plus cacher à un ami que les choses honnêtes, pour ce que celui qui est véritablement ami, de même qu'il se réjouit avec son ami des choses honnêtes, s'efforce d’arracher de l'esprit de son ami les choses qui ne le sont pas; mais je me dispenserai de cela pour le moment, et je viens à ce dont je reconnais que tu as le plus besoin. Si tu aimes ardemment Sophronie qui m'est promise, je ne m'en étonne point; mais je m'étonnerais bien qu'il n’en fût pas ainsi, connaissant sa beauté et la noblesse de ton âme d’autant plus apte à éprouver une passion que la chose aimée a plus d’excellence. Et autant tu as raison d’aimer Sophronie, autant tu te plains injustement de la fortune — bien que tu ne le dises expressément — qui me l’a accordée, en prétendant que ton amour pour elle serait honnête, si elle avait été à un autre qu'à moi; mais si tu étais aussi sage que tu l’es d'ordmaire, dis-moi à qui la fortune pouvait l’accorder, dont tu dusses plus la remercier que de me l'avoir accordée à moi? Tout autre qui l’eùt eue, quelque honnête que fût alors ton amour, l'aurait aimée pour lui plutôt que pour toi, ce que, si tu me tiens pour ton ami, comme je suis, tu ne dois pas craindre de moi ; et la raison en est celle-ci, que je ne me souviens pas, depuis que nous sommes amis, que j'aie jamais rien eu qui ne fût à toi comme à moi. Sur quoi, si la chose était trop avancée qu’on ne
püt faire autrement, j'en ferais comme des autres: mais clle est encore au point que je peux la faire tienne, et que je le ferai ainsi; pour ce que je ne sais quel cas tu devrais faire de mon amijtié, si d’une chose qui se peut honnêtement faire, je ne savais, moi le voulant, la faire tienne. Il est vrai que Sophronie est ma fiancée, que je l’aimais beaucoup, et que j'attendais en grande fête le moment des noces; mais pour ce que, comme mieux entendu que moi, tu désires plus ardemment que moi cette chose précieuse, sois tranquille, elle viendra dans ma chambre non pas comme ma femme, mais comme la tienne. Et pour ce, laisse là le souci, chasse la mélancolie, rappelle ta santé perdue, le confort et l’alégresse, et, dès à présent, attends joyeusement la récompense de ton amour bien plus méritant que ne l'était le mien. — »
« Titus, entendant parler ainsi Gisippe, autant la déce-
vante espérance qu'il lui donnait lui faisait plaisir, autant la juste raison le rendait honteux en lui montrant qu'il lui serait d'autant plus indigne de profiter de la libéralité de Gisippe, que cette libéralité était plus grande. Pour quoi, ne cessant de répandre des larmes, il lui répondi‘, pouvant à peine parler : « — Gisippe, ta libérale et véritable amitié me
montre assez clairement ce qu'il faut que la mienne fasse. Dieu me garde que celle qui t’a été donnée comme au plus digne, je l’accepte de toi comme mienne. S'il avait jugé qu'elle dût être à moi, ni toi ni aucun autre ne devez croiré qu'il te l’eùt jamais accordée. Jouis donc joyeusement de ce que tu as été choisi, de son discret conseil et du don qu'il t'a fait, et laisse-moi me consumer dans les larmes qu'il m'a réservées comme indigne d’un tel bien; je les surmonterai, et je t'en serai plus cher, ou bien elles me tueront, et je serai hors de peine. — »
« Gisippe lui dit : « — Titus, si notre amitié peut me valoir que je te force à contenter mon désir, et peut t’amener toi-même à le contenter, c'est le moment où j'entends entièrement en user; et si-tu ne consens pas bénévolement à ce que je veux, j'emploierai, pour faire que Sophronie soit à toi, la force qu'on doit employer pour faire du bien à ses amis. Je sais ce que peuvent les
« forces de l'amour; je sais que, non point une fois, mais « souvent, elles ont conduit les amants à une mort malheu- « reuse; et je t'en vois si près, que tu ne pourrais ni re-
tourner en arrière, ni vaincre tes larmes; mais, passant outre, tu tomberais vaincu; sur quoi, moi-même je te suivrais sans doute bientôt après. Donc, quand je ne t’aimerais point pour autre chose, ta vie me devrait être chère pour conserver la mienne. Sophronie sera donc à toi, car tu en trouverais difficilement une autre qui te plût autant, et moi, tournant facilement mon amour vers une autre, j'aurai contenté toi et moi. Je ne serais peut-être pas aussi libéral en cela, si les femmes se trouvaient aussi difficilement et étaient aussi rares que les amis; et pour ce, comme je peux très facilement trouver une autre femme, mais non un autre ami, j'aime mieux — je ne dis pas la perdre, car je ne la perdrai pas en te la donnant, mais je la donnerai à un autre meilleur que moi — la passer à un autre que de te perdre, toi. Et pour ce, si mes prières peuvent quelque chose sur toi, je te prie d’écarter cette afïliction, de nous contenter d’un même coup toi et moi, et de te préparer avec bonne espérance à prendre cette joie que ton brûlant amour attend de la chose aimée.— » « Bien que Titus eüt honte de consentir à cela, c’est-à-
dire à ce que Sophronie devint sa femme, et par conséquent résistât encore, son amour le tirant d’une part, et, de l’autre,
les encouragements de Gisippe l’excitant, il dit: « — Écoute,
Gisippe; en faisant ce que tu me dis te plaire si fort, je ne saurais dire si je cède plus à ton désir qu’au mien; et puisque ta générosité est si forte qu’elle a vaincu ma honte, je le ferai ; mais je t’assure que je le fais comme un homme qui reconnait recevoir de toi non pas seulement la femme aimée, mais la vie. Fassent les dieux, s’il est possible, que je puisse encore, avec honneur et pour ton bien, te montrer combien je te suis reconnaissant de ce que, ayant plus pitié de moi que moi-même, tu fais pour moi. — » Après
ces paroles, Gisippe dit : « — Tilus, en cette affaire, si nous
voulons réussir, il me semble que nous devons employer le moyen que voici. Comme tu sais, c’est après de longs pourparlers entre mes parents et ceux de Sophronie, que Sophronie est devenue ma fiancée, et pour ce, si j'allais maintenant leur dire que je ne la veux point pour femme, il en naîtrait grandissime scandale, et je brouillerais mes parents et les siens; de quoi je n'aurais cure, si par ce moyen je la voyais devenir ta femme; mais je crains, si je la laisse ainsi, que ses parents ne la donnent promptement à quelque autre, qui probablement ne serait pas toi, et ainsi tu aurais perdu ce que je n'aurais plus moi-même. Et pour ce, il me semble, si tu y consens, que je poursuive comme j'ai commencé, et que je l’amène comme ma femme chez moi, après avoir fait les noces; alors nous saurons faire en sorte que tu couches ensuite avec elle comme étant ta femme. Puis, en temps et lieu, nous divulguerons la chose; si elle leur plaît, tout ira bien ; si elle ne leur plaît point, elle n’en sera pas moins faité, et comme on ne pourra revenir en arrière, il faudra bien qu'ils s’en montrent contents. — » | « Le conseil plut à Titus; pour quoi, Gisippe reçut
Sophronie dans sa maison, comme si elle était sa femme, Titus étant déjà bien guéri et dispos; et ayant fait une grande fête, dès que la nuit fut venue, les dames laissèrent la nouvelle épouse dans le lit de son mari, et s’en allèrent. La chambre de Titus était contiguë à celle de Gisippe, et l'on pouvait entrer de l’une dans l’autre; pour quoi, Gisippe étant dans sa chambre et ayant éteint toutes les lumières, s’en alla sans bruit dans celle de Titus, et lui dit d'aller coucher avec sa femme. Voyant cela, et vaincu par la honte, Titus fut sur le point de se repentir et refusait d'y aller; mais Gisippe, désireux de conformer ses actes avec ses paroles, finit par l'y envoyer, après une longue contestation. A peine Titus fut-il dans le lit, qu'il prit la jeune fille comme s’il voulait la caresser, et lui demanda tout bas si elle voulait : être sa femme. Elle, croyant qu'il était Gisippe, répondit ‘que oui; sur quoi, il lui mit au doigt un bel et riche anneau, en disant : « — Et moi, je veux être ton mari. — » Puis, le mariage étant consommé, il prit d'elle un long et amoureux plaisir, sans qu'elle, ni personne, s’aperçüt qu’elle COUCRAM avec un autre que Gisippe.
« Le mariage de Sophronie et de Titus étant donc en cet état, Publius, son père, vint à passer de cette vie; pour quoi, on lui écrivit qu'il s'en revint sans retard à Rome pour veiller à ses affaires ; et pour ce, il résolut avec Gisippe d’y aller et d'emmener Sophronie, ce qu’il ne pouvait faire sans lui dire comment les choses étaient. Sur quoi, l'ayant fait un jour appeler dans la chambre, ils lui déclarérent toute la vérité, et Titus la rendit plus manifeste encore en lui racontant plusieurs choses qui s'étaient passées entre elle et lui. Après les avoir regardés l’un et l’autre d’un air de dépit, elle se mit à pleurer abondamment, se plaignant de ce que Gisippe l'avait trompée; et avant qu’elle en dît rien dans la
maison de Gisippe, elle s’en alla chez son père et lui raconta, ainsi qu'à sa mère, la tromperie que Gisippe leur avait faite à elle et à eux, affirmant qu'elle était la femme de Titus, et non de Gisippe, comme ils le croyaient. Cela fut très sensible au père de Sophronie, et fit le sujet d’une longue et grande querelle entre ses parents et ceux de Gisippe, ainsi que la cause de grandes altercations et de grands troubles. Gisippe était devenu gn haine à ses parents et à ceux de Sophronie, et tous disaient qu'il avait mérité non-seulement le blâme, mais un âpre châtiment. Mais lui, affirmait avoir fait chose honnête, et que les parents de Sophronïie devaient le remercier de l’avoir mariée à quelqu'un qui valait mieux que lui. De son côté, Titus savait tout cela, et en éprouvait grand ennui; et connaissant que le caractère des Grecs est de faire d'autant plus de bruit et de menaces qu'on tarde à leur répondre, mais qu’alors ils deviennent non-seulement humbles, mais lâches, pensa qu'il ne devait pas laisser plus longtemps leurs criailleries sans réponse ; et ayant le cœur romain et l’esprit athénien, il fit rassembler dans un temple, sous un prétexte assez adroit, les parents de Sophronie et ceux de Gisippe, et y étant entré, accompagné seulement de Gisippe, 1l parla ainsi aux assistants :
« — Beaucoup de philosophes croient que ce qui se fait par « les mortels est disposé et prévu par les dieux immortels, « et pour ce, beaucoup veulent que ce qui arrive ou arrivera, « arrive fatalement, bien qu'il y en ait d’autres qui appli- « quent cette fatalité à ce qui est déjà arrivé seulement. Si l’on « examine avec quelque attention ces opinions diverses, on « verra très apertement que blâmer une chose sur laquelle on « ne peut revenir, c’est vouloir se montrer plus sage que les « dieux, lesquels, nous devons le croire, nous gouvernent « et disposent de nous et de nos choses avec une raison
CS
constante et sans commettre d'erreur. Pour quoi, combien sotte et bestiale est la présomption de blâmer leurs actes, vous pouvez très facilement le voir, et aussi quels châtiments méritent ceux qui, en cela, se laissent entrainer par leur audace. A mon avis, vous êtes tous de ceux-là, si ce que j'ai appris que vous avez dit et que vous dites continuellement . est vrai, pour ce que Sophronie est devenue ma femme, alors que vous l’ayiez donnée à Gisippe, sans prendre garde qu'il était de toute éternité disposé qu’elle ne serait pas la femme de Gisippe, mais la mienne, comme le fait le démontre présentement. Mais comme ce que l’on dit de la secrète prévision et de l'intention des dieux semble à beaucoup dur et difficile à comprendre, j’admets qu'ils ne se mélent en rien de nos affaires, et il me plait de m'en tenir aux raisonnements humains. En les employant, il me faudra faire deux choses très contraires à mes habitudes : l’une me louer moi-même, l’autre rabaisser quelque peu les autres. Mais pour ce que dans l’une comme dans l’autre je n’entends point me départir de la vérité, et que le sujet présent l'exige, je le ferai.
« Vos reproches, dictés par la colère plus que par la raison, vitupèrent, mordent et condamnent Gisippe, que vous poursuivez de vos murmures continuels, pour ce qu'il m'a donné pour femme, suivant son jugement, celle que vous lui aviez donnée suivant votre jugement à vous, alors que, moi, j'estime qu’il faut souverainement le louer; et mes raisons sont celles-ci : la première, parce qu'il a fait ce qu'un ami doit faire; la seconde, parce qu'il a agi plus sagement que vous ne l’avez fait vous-mêmes. Je n'ai pas l'intention de vous expliquer présentement ce que les saintes lois de l’amitié veulent qu’un ami fasse pour son ami, me contentant seulement de vous avoir rappelé, au
sujet de ces lois, que le lien de l’amitié lie plus étroitement que ceux du sang ou de la parenté, attendu que nous avons les amis comme nous les choisissons, et les parents comme nous les donne la fortune. Et pour ce, si Gisippe a préféré ma vie à votre bienveillance, moi qui suis son ami, et qui me considère comme tel, personne ne s’en doit étonner. Mais venons à la seconde raison par laquelle je veux vous prouver, en insistant davantage, qu'il a été plus sage que vous, bien qu'il me semble que vous n’ayiez aucun sentiment de la prévision des dieux, et que vous connaissiez encore moins les effets de l’amitié, Je dis que votre avis, votre conseil, votre délibération avaient donné Sophronie à Gisippe, jeune homme et philosophe, et que celui de Gisippe l’a donnée à un jeune homme et à un philosophe ; vous l'aviez donnée à un Athénien ; Gisippe l’a donnée à un Romain ; vous l’aviez donnée à un gentilhomme, Gisippe l’a donnée à quelqu'un plus noble encore ; vous l’aviez donnée à un jeune homme riche, Gisippe l'a donnée à un jeune homme encore plus riche; vous l’aviez donnée à un jeune homme qui, nonseulement ne l’aimait point, mais qui la connaissait à peine, Gisippe l'a donnée à un jeune homme qui l’ai-
« mait plus que sa félicité suprême, plus que sa propre
vie,
« Et que je dise vrai en soutenant que ce qu'il a fait est plus à louer que ce que vous avez fait vous-mêmes, je vais vous le montrer point par point. Que je sois jeune et philosophe, comme est Gisippe, mon visage et mes études le peuvent faire voir sans un plus long discours. Nous avons tous deux le même âge, et nous avons toujours marché du même pas dans nos études. Il est vrai qu'il est Athénien et que je suis Romain. Si nous discutons sur la
CS
Led Pa
renommée de notre ville natale, je dirai que je suis d’une cité libre et qu'il est d’une cité tributaire ; je dirai que je suis d’une cité maîtresse de tout l'Univers, et lui d’une cité qui obéit à la mienne; je dirai que je suis d’une cité 1llustre par ses armes, sa puissance et ses écoles, tandis qu'il ne pourra recommander la sienne que par ses écoles seulement. En outre, bien que vous me voyiez ici comme un humble écolier, je ne suis point né de la fange de la populace de Rome; mes maisons et les lieux publics de Rome sont pleins des antiques images de mes ancêtres, et l’on pourrait voir les annales romaines remplies des nombreux triomphes que les Quintus ont mené aù capitole romain. La gloire de notre nom n’est point non plus tombée en vétusté ; au contraire, elle fleurit aujourd'hui plus que jamais. Je me tais, par vergogne, sur mes richesses, me souvenant que l'honnêteté pauvre a été l’antique et noble patrimoine des citoyens nobles romains ; si cette opinion est condamnée par le vulgaire et si on n’apprécie que les trésors, j'en suis abondamment pourvu, non en homme cupide, mais en homme aimé de la fortune.
« Je reconnais fort bien qu'il vous était, qu'il doit vous être cher d’avoir Gisippe pour parent; mais 1l n’y a aucun motif pour que je ne vous sois pas moins cher à Rome, si vous songez que vous aurez en moi, là-bas, un hôte précieux, un patron puissant et qui s’empressera de vous être utile dans les affaires publiques comme dans les affaires privées. Qui donc, mettant de côté son désir et n'ayant égard qu’à la raison, approuvera davantage vos résolutions que celles de mon Gisippe ? Personne, assurément. Sophronie est donc bien mariée à Titus-Quintus- Fulvius noble, antique et riche citoyen de Rome et ami de Gisippe ; pour quoi, en vous plaignant et en récriminant,
vous ne faites pas ce que vous devez, pas plus que vous ne savez ce que vous faites.
« D'aucuns diront peut-être qu'ils ne se plaignent pas que Sophronie soit la femme de Titus, mais qu'ils se plaignent de la façon dont elle est devenue sa femme, en secret, comme à la suite d'un vol, sans qu’ami ou parent en ait rien su. Cela même n'est point un miracle, et ce n’est pas la première fois que cette chose arrive. Je laisse de côté volontiers celles qui ont jusqu'ici pris des maris contre la volonté de leurs pères ; et celles qui se sont enfuies avec leurs amants, ayant été maîtresses avant d’être femmes légitimes ; et celles qui ont fait connaître leur mariage plutôt par leur grossesse ou par leur accouchement que par la langue, et l’ont rendu nécessaire ; tout cela n’est point advenu pour Sophronie ; au contraire, elle a été donné par Gisippe à Titus, dans les formes voulues, discrètement et honnêtement. D'autres diront que celui qui l’a mariée n'avait pas le droit de le faire. Ce sont là de sottes et puériles lamentations, et provenant de peu de sens. Ce n’est point d'aujourd'hui que la fortune use de moyens et d'instruments variés et nouveaux pour amener les choses à des effets déterminés. Qu’ai-je à me préoccuper si c’est un cordonnier plutôt qu’un philosophe qui aura, selon son jugement, en secret ou à découvert, disposé de mes affaires, s’il les a menées à bonne fin ? Je dois prendre garde, si le cordonnier est maladroit, qu’il ne se mêle plus de mes affaires, et le remercier de celle qu'il a bien faite. Si Gisippe a bien marié Sophronie, se plaindre de lui et de la façon dont il s’y est pris est une sottise superflue. Si vous n'avez point confiance en son jugement, gardez-vous qu'il ne puisse plus marier désormais personne, et remerciez-le d’avoir marié celle-ci.
Pa Pan
« Vous devez néanmoins savoir que je n’ai cherché, ni par ruse, ni par fraude, à souiller d'aucune tache l’honneur ni la réputation de votre sang dans la personne de Sophronie; et bien que je l’aie prise secrètement pour femme, je ne suis pas venu comme un voleur lui enlever sa virginité; je n’ai pas voulu non plus, comme un ennemi, la posséder d’une façon déshonnëte, en refusant votre parenté, mais parce que j'étais épris d’elle et de son mérite, et sachant que si je l’avais demandée de la façon que vous voulez sans doute dire, comme elle était très aimée de vous, vous ne me l’auriez pas donnée, dans la crainte que je ne l’emmenasse à Rome. J'ai donc usé de l'artifice que vous pouvez connaître aujourd'hui, et j'ai fait que Gisippe consentit à faire pour moi ce qu'il n’était point disposé à faire; ensuite, bien que je l’aimasse ardemment, je n’ai pas cherché ses embrassements comme amant, mais comme mari, ne m'approchant point d'elle, ainsi qu'’elle-même peut en vérité le témoigner, que je ne l’eusse épousée avec les paroles consacrées et l’anneau et lui avoir demandé si elle me voulait pour mari, à quoi elle répondit que oui. S'il lui semble avoir été trompée, ce n’est pas moi qui suis à blâmer, mais elle qui ne me demanda point qui j'étais. Ceci donc est le grand mal, le grand péché, la grande faute faite par Gisippe en qualité d’ami et par moi en qualité d’amant, à savoir que Sophronie soit devenue secrètement la femme de Titus Quintus ; c'est pour cela que vous le déchirez, que vous le menacez, que vous le soupçonnez. Et que feriez-vous de plus, s’il l'avait donnée à un paysan, à un ribaud, à un serf ? Quelles chaînes, quelle prison, quels supplices vous paraïîtraient-ils suffisants ?
« Mais laissons maintenant cela ; le temps est venu que
je n’attendais pas de sitôt, à savoir que mon père est mort et qu'il me faut retourner à Rome ; pour quoi, voulant emmener. Sophronie avec moi, je vous ai découvert ce que je vous aurais peut-être encore tenu caché, et ce que, si vous êtes sage, vous prendrez joyeusement, pour ce que, si j'avais voulu vous tromper ou vous outrager, je pouvais vous la laisser après m'être joué d'elle; mais Dieu me garde qu’en l’âme d’un Romain une telle licheté puisse jamais entrer. Donc, Sophronie est ma femme, tant du consentement des Dieux et par la force des lois humaines, que par la louable résolution de mon ami Gisippe et par ma ruse amoureuse, ce que vous, vous croyant d'aventure plus sages que les dieux et que les autres hommes instruits, vous me reprochez brutalement de deux manières fort injurieuses pour moi : l’une, en retenant Sophronie sur laquelle vous n’avez de pouvoir qu’autant qu’il me plaira ; l’autre, en traitant comme un ennemi Gisippe, dont vous êtes vraiment les obligés. Je n’entends pas pour le moment vous montrer davantage combien vous agissez sottement en cela, mais je veux vous conseiller, comme à des amis, de déposer votre dédain, de laisser là toutes vos haines, et de me rendre Sophronie, afin que je vous quitte ‘joyeusement, en parent, et que je reste votre ami. Soyez sûrs, du reste, de ceci { que ce qui est fait vous plaise ou vous déplaise, si vous entendez faire autrement, je soustrairai Gisippe à votre haine, et si je parviens jusqu’à Rome, je saurai bien ravoir celle qui m’appartient juste= ment, bien que vous en ayiez; et je vous ferai connaître par expérience, en vous menaçant sans cesse, ce que peut l’indignation des Romains. — »
« Après que Titus eut ainsi parlé, s'étant levé d’un air
courroucé, il prit Gisippe par la main, montrant peu de
souci de tous ceux qui étaient dans le temple, et secouant la tête en signe de menace, il sortit. Ceux qui étaient restés dans le temple, en partie attirés vers la parenté et l’amitié de Titus par ses raisons, en partie effrayés par ses dernières paroles, décidèrent d’un commun accord qu’il valait mieux accepter Titus pour leur parent, puisque Gisippe n'avait pas voulu l'être, que d’avoir perdu Gisippe comme parent, tout en s'étant fait un ennemi de Titus. Pour quoi, étant allés retrouver Titus, ils lui dirent qu’ils consentaient à ce que Sophronie fût à lui, et à l'avoir, lui, pour parent, et Gisippe pour ami; puis, ayant fait avec lui une fête amicale comme il convient entre parents, ils le quittèrent et lui renvoyèrent Sophronie. Celle-ci, en femme sage, et faisant de nécessité vertu, reporta très vite sur Titus l'amour qu’elle avait pour Gisippe, et partit avec lui pour Rome, où elle fut reçue avec de grands honneurs.
« Gisippe étant resté à Athènes, tenu quasi par tous en petite estime, fut quelque temps après, à la suite de certaines brigues intestines, chassé d'Athènes avec tous ceux de sa famille, et, pauvre et misérable, condamné à un exil perpétuel. Dans cette situation, Gisippe devenu non-seulement pauvre, mais réduit à l’état de mendiant, s’en vint à Rome du mieux qu'il put, pour voir si Titus se souviendrait de lui; et ayant appris qu'il était vivant et estimé de tous les Romains, il se fit enseigner où étaient ses maisons et se tint devant la porte, attendant que Titus y vint, résolu non pas à lui parler de la misère où il était, mais à se faire voir à lui, afin que Titus le reconnaissant le fit appeler. Mais Titus ayant passé outre, et Gisippe croyant qu'il l’avait vu mais avait dédaigné de le reconnaitre, et se souvenant de ce qu’il avait fait autrefois pour lui, s’en alla indigné et désespéré. IT était déjà nuit, et comme il était à jeun
et sans argent et qu’il ne savait où aller, il se dirigea, ayant plus envie de mourir que d’autre chose, vers un endroit de la ville fort désert, où ayant vu une grande caverne, il y entra pour s'abriter pendant la nuit; et se couchant sur la terre nue, en haïllons, vaincu par sa longue douleur il s’endormit.
« Sur ces entrefaites, deux individus qui étaient allés ensemble commettre un vol cette nuit même, vinrent le matin dans la caverne avec leur butin, et une querelle s'étant élevée pour le partage, l’un deux qui était plus fort tua l’autre et s’en alla. Ce qu'ayant vu et entendu Gisippe, il lui parut avoir trouvé un moyen de mourir, comme il le désirait tant, sans être obligé de se tuer lui-même; et pour ce, ne bougeant pas de la caverne, il s’y tint jusqu’à ce que les sergents de la Cour, qui avaient déjà appris le meurtre, y vinssent, lesquels, furieux, emmenèrent Gisippe prisonnier. Celui-ci ayant été interrogé avoua que c'était lui qui avait commis le meurtre et qu'il n'avait pas pu ensuite s'échapper de la caverne; pour quoi le préteur, qui s'appelait Marcus Varron, ordonna qu’on le fit mourir sur la croix, comme c'était alors l'habitude. |
« Titus était, par hasard, venu en ce moment dans le prétoire; regardant au -visage le malheureux condamné, et ayant entendu la cause de sa condamnation, il reconnut surle-champ que c'était Gisippe, et s’étonna de son état misérable et de ce qu'il était arrivé là. Désirant ardemment le sauver, et ne voyant pas d'autre moyen que de s’accuser soi-même pour l’innocenter, il s’avança soudain et cria: « — Marcus Varron, rappelle le pauvre homme que tu as « condamné, pour ce qu’il est innocent. J'ai trop offensé « les dieux par mon crime en tuant celui que tes sergents « ont trouvé mort ce matin, sans vouloir les offenser main-
Len
« tenant en causant la mort d’un autre innocent. — » Varron s’étonna de ces paroles, et fut fâché que tout le prétoire les eût entendues ; mais son honneur ne lui permettant pas de désobéir aux lois, 1l fit revenir Gisippe et il lui dit en présence de Titus : « — Comment as-tu été si fol de con- « fesser, sans avoir recu la torture, ce que tu n’as jamais « fait, y allant de la vie? Tu disais que tu étais celui qui « cette nuit avait tué cet homme, et maintenant celui-ci « vient dire que ce n’est pas toi mais lui qui l’a tué. — » Gisippe regarda et vit que c'était Titus, et il reconnut bien que c'était pour le sauver qu’il faisait cela, en paiement du service jadis reçu de lui. Pour quoi, pleurant d'émotion, il dit: « — Varron, je l’ai vraiment tué, et la pitié de Titus « vient trop tard pour me sauver. — » D'autre part Titus disait : « — Préteur, comme tu vois, celui-ci est étranger: « il a été trouvé sans armes auprès de celui qui a été tué, « et tu peux voir que sa misère lui fait chercher l'occasion « de mourir; pour ce, remets-le en liberté, et punis-moi, « car je l’ai mérité, — »
« Varron, étonné de l'insistance des deux hommes, et présumant déjà qu'aucun deux n'était coupable, pensait au moyen de les absoudre, lorsqu'arriva soudain un jeune homme appelé Publius Ambustus, perdu d’espoir et connu de tous les Romains comme un voleur émérite: c'était lui qui avait véritablement commis le meurtre, et sachant bien qu'aucun des deux n’était coupable de ceux-là qui s’accuz saient, leur innocence lui mit au cœur une telle pitié pour tous les deux, qu'il s'avançh vers Varroh et dit {. « — Pré. « teur, mes méfaits me poussent à trancher la dure questien & ehtre ceux-ci; je he sais quel Dieu me stimule en moi- « même et me pousse à te dévoiler mon crime: sache doïc « qu'aucun de ces deux hommes n’est coupable de ce dont
« chacun s’accuse lui-même, Je suis véritablement celui « qui ce matin, à la pointe du jour, a tué cet homme; « quant à ce malheureux qui est là, je l’ai vu qui dormait, « pendant que je partageais les produits de nos vols avec « celui que j'ai tué. Je n'ai pas besoin de décharger Titus; « sa renommée est connue partout, on sait qu’il n’est pas « homme capable d’une telle action ; fais-les mettre en li- « berté, et fais-moi appliquer les peines que les lois ordon- « nent, — »
« Octave avait déjà appris cette affaire, et les ayant fait venir tous les trois devant lui, il voulut savoir le motif pour lequel chacun demandait à être condamné: ce qu'ils lui dirent, Sur quoi, Octave les fit mettre tous en liberté, les deux premiers. parce qu'ils étaient innocents, et le troisième par considération pour eux. Titus ayant pris Gisippe par la main, et l'ayant fort blâmé de sa timidité et de sa défiance, lui fit une merveilleuse fête, et l’emmena chez lui où Sophronie le reçut en pleurant comme un frère. Après l'avoir un peu consolé, l'avoir habillé, et lavoir remis en l’état qui convenait à son mérite et à sa noblesse, Titus lui fit part tout d’abord de tout ce qu’il possédait, puis il lui donna pour femme sa sœur, une toute jeune fille appelée Fulvia; ensuite de quoi il lui dit : « — Gisippe, il t’appartient dé- « sormais de rester ici auprès de moi, ou de retourner à « Athènes avec ce que je t'ai donné. — » Gisippe, forcé d’un côté par la sentence qui l’exilait de sa ville natale, et attiré de l’autre par l’amitié qu’il portait justement à Titus, se décida à devenir Romain. Etant donc resté à Rome avec sa femme Fulvia, ils vécurent longtemps en joie, ne faisant toujours qu'une seule maison avec Titus et Sophronie, devenant chaque jour, s’il était possible, de plus en plus amis.
« C’est donc une très sainte hose que l'amitié, et digne
non-seulement d’un singulier respect, mais d’être louée d’une louange perpétuelle, comme très discrète mère de la magnificence, de l'honnêteté, sœur de la reconnaissance et de la charité, ennemie de la haine et de l’avarice, toujours prompte, sans attendre qu'on l'en prie, à faire pour autrui ce qu’elle voudrait qu'on fit pour soi-même. Ces divins effets se voient aujourd'hui rarement entre deux hommes, faute et honte de la misérable cupidité des mortels, laquelle, regardant seulement à sa propre utilité, a relégué l'amitié hors des limites de la terre, dans un exil perpétuel. Quel amour, quelle richesse, quelle parenté aurait eu le pouvoir d’émouvoir si fort le cœur de Gisippe à la vue des larmes et des soupirs de Titus, qu’il lui cédât la gente et belle fiancée qu’il aimait, sinon l’amitié? Quelles autres lois que celles de l’amitié, quelles menaces, quelle peur auraient pu détourner les jeunes bras de Gisippe de s’abstenir des embrassements de la belle jouvencelle dans les endroits solitaires, obscurs, voire dans son propre lit, celle-ci l’y invitant parfois elle-même ? Quelles grandeurs, quelles dignités, quels avantages auraient poussé Gisippe à ne point prendre souci de s’aliéner ses parents el ceux de Sophronie, non plus que des murmures de la populace, des moqueries et des huées, pour le plaisir de contenter son ami, sinon l’amitié? Et d’un autre côté, qui aurait, sinon encore l’amitié, rendu Titus — alors qu’il pouvait honnêtement feindre de n'avoir rien vu — si prompt à courir au-devant de sa propre mort pour sauver Gisippe du supplice de la croix, supplice auquel il s'attendait lui-même? Qui donc, sinon l'amitié, aurait rendu Titus si libéral à partager sans la moindre hésitation son ample patrimoine avec Gisippe auquel la fortune avait enlevé le sien ? Qui aurait, sinon l’amitié, fait que Titus n’hésita point à donner sa sœur à Gi-
sippe qu'il voyait très pauvre et réduit à la plus extrême misère ? Que les hommes s'amusent donc à désirer une multitude de parents, de nombreux frères, une grande quantité d'enfants, et d'accroître le nombre de leurs serviteurs à grands renforts d'argent, sans s’apercevoir que tous ces gens-là ont plus de souci pour le moindre danger qui les menace, que de sollicitude à préserver d’un grand péril leur père, leur frère ou leur maître, tandis que c’est tout le contraire qu’on voit chez un ami. — »
NOUVELLE IX
Le Saladin, déguisé en marchand, est honorablement traité par messer Torello. Ce dernier, partant pour la croisade, fixe à sa femme un délai pour se remarier, Il est fait prisonnier et est conduit vers le Soudan en qualité de fauconnier. Le Suudan le reconuait, se fait reconnaître par lui et le comble d’honneurs. Messer Torello tombe malade et est transporté en une nuit à Paris par l’art d’un magicien. Jl assiste aux noces qui se faisaient pour sa femme qui se remariait, est reconau par elle, et rentre avec elle dans sa maison.
Philomène avait déjà mis fin à ses paroles, et la magnifique reconnaissance de Titus avait été louée par tous, quand le roi, réservant la dernière nouvelle à Dioneo, se mit à parler ainsi : « — Amoureuses dames, sans aucun doute, dans ce qu’elle a dit de l'amitié, Philomène a dit vrai, et elle s’est plaint avec raison à la fin de son récit de ce que l’amitié était aujourd’hui peu appréciée par les mortels. Et si nous étions ici pour corriger les défauts du monde ou pour les blâmer, je poursuivrais son raisonnement en de plus longs propos; mais pour ce que notre but est tout autre, il m'est venu en l'esprit de vous exposer, dans une histoire peut-être un peu
longue, mais plaisante pourtant, une des magnificences du Saladin, afin que, par les choses que vous entendrez dans ma nouvelle, si l'on ne peut, grâce à nos vices, acquérir l’amitié de personne, nous prenions au moins plaisir à rendre service, dans l'espoir que, le moment venu, il doive s’ensuivre une récompense pour nous.
« Je dis donc que, suivant que d’aucuns affirment, à l’époque de l’empereur Frédéric I, il se fit parmi les chrétiens une croisade générale pour reconquérir la Terre sainte. Ce qu'ayant su quelque temps avant, le Saladin, très valeureux prince, et alors Soudan de Babylone, résolut de voir en personne les préparatifs faits par les seigneurs de la chrétienté pour cette croisade, afin de pouvoir mieux leur résister. Ayant mis toutes ses affaires d'Egypte en ordre, et fei- : gnant d'aller en pèlerinage, il se mit en route sous des habits de marchand, et accompagné seulement de deux de ses plus grands et plus sages courtisans et de trois familiers. Après avoir parcouru bon nombre de provinces chrétiennes, et chevauchant à travers la Lombardie pour passer au-delà des monts, iladvint que, sur la route de Milan à Pavie, vers l'heure de vesprée, ils rencontrèrent un gentilhomme nommé messer Torello d’Istria de Pavie, qui s’en allait, avec ses familiers, ses chiens et ses faucons, résider dans un beau domaine qu’il avait sur le Tessin. Dès que messer Torella les vit, il comprit qu'ils étaient gentilshommes et étrangers, et il résolut de leur faire honneur. Pour quoi, le Saladin ayant demandé à un de ses familiers combien il y avait encore de l’endroit où ils étaient à Pavie, et s'ils pourraient y arriver assez tôt pour y entrer, Torello ne laissa point son famillier répondre, mais répondit lui-même : « — Seigneurs, « vous ne pourrez arriver à Pavie assez tôt pour y entrer.— » « — Donc — dit le Saladin — veuillez nous enseigner,
« pour ce que nous sommes étrangers, où nous pourrons « nous loger le mieux possible. — » Messer Torello dit : « — Cela, je le ferai volontiers; j'étais sur le point d’en- « voyer un des miens tout près de Pavie pour une commis- « sion; je l’enverrai avec vous, et il vous conduira dans un « endroit où vous serez très convenablement logés. — » Et s'étant approché du plus discret de ses gens, il lui dit ce qu'il avait à faire, et l’envoya avec eux. Quant à lui, étant allé en toute hâte à sa maison de campagne, il fit, du mieux qu'il put, préparer un beau souper, et dresser les tables dans son jardin ; cela fait, il s’en vint sur la porte pour les attendre.
« Le familier causant de choses diverses avec les gentilshommes, les fit passer par certains chemins, et les conduisit, sans qu'ils s’en aperçussent, à la maison de son maître. Dés que messire Torello les vit, il courut à leur rencontre et dit en riant : « — Seigneurs, soyez les bienvenus. — » Le Saladin qui était fort courtois, comprit que ce chevalier avait craint qu'ils n’acceptassent point son invitation en les invitant lorsqu'il les avait rencontrés, et que, pour qu'ils ne pussent refuser de passer la soirée avec lui, il les avait fait conduire d’une façon ingénieuse dans sa demeure, Après avoir répondu à son salut, il dit : « — Messire, si l'on pouvait se plaindre « de la courtoisie des gens, nous nous plaindrions de vous « qui, sans compter que vous nous avez empêchés de conti- « nuer notre chemin, nous avez contraint à recevoir votre « hospitalité si courtoise, sans que nous ayions mérité votre « bienveillance autrement que par un salut,— » Le chevalier, homme sage et beau parleur dit : « —- Seigneur, l’hospi- « talité que vous recevez de nous sera peu de chose, eu égard « à celle qui vous conviendrait à ce que je puis juger sur « votre physionomie; mais en vérité, hors de Pavie, vous
ma
« n’auriez pu être bien nulle part ; et pour ce, qu'il ne vous « déplaise point de vous être un peu détournés de votre « chemin pour avoir un peu moins de désagrément. — » Ainsi disant, ses familiers qui étaient venus autour des voyageurs prirent leurs chevaux dès qu'ils en furent descendus ; et messer Torello conduisit les trois gentilshommes aux chambres préparées pour eux, où il les fit déchausser et rafraichir avec des vins très frais, et les retint jusqu’à l'heure du souper en de plaisants entretiens.
« Le Saladin, ses compagnons et ses familiers savaient le latin, pour quoi ils comprenaient très bien et étaient compris, et il semblait à chacun d’eux que ce chevalier était l’homme le plus gracieux, le plus poli et le plus éloquent qu'ils eussent encore vu. D'autre part, il semblait à messer Torello que ceux-ci étaient des gens magnifiques et plus encore qu'il ne l'avait pensé tout d’abord; pour quoi, il se désolait en lui-même de ne pouvoir les honorer ce soir-là de plus nombreuse compagnie et d’un plus solennel banquet ; aussi songea-t-il à les en dédommager le lendemain matin, et ayant informé un de ses familiers de ce qu'il voulait faire, il l’envoya à Pavie qui était tout près de là et dont on ne fermait jamais les portes, vers sa femme, dame très sage et de grand entendement. Après quoi, ayant conduit les gentilshommes dans le jardin, il leur demanda courtoisement qui ils étaient ; à quoi le Sa- Jadin répondit : « — Nous sommes des marchands chypriens « et nous venons de Chypre; nous allons à Paris pour nos « affaires. — » Messer Torello dit alors : «— PIlût à Dieu que « notre pays produisit des gentilshommes semblables aux « marchands que Chypre produit, à ce que je vois. — » De propos en propos semblables, ils passèrent le temps jusqu’à ce qu'il füt l'heure de souper ; pour quoi, il les laissa se mettre à table comme il leur plut, et là, pour un souper improvisé,
ils furent très bien et très convenablement servis. Quand les tables eurent été levées, messer Torello ne tarda point à s’apercevoir qu'ils étaient las, et après les avoir mis à repôser dans de très beaux lits, il alla lui-même dormir.
« Le familier qui avait été envoyé à Pavie, fit sa commission auprès de la dame ; celle-ci, avec une largesse d’esprit non féminine, mais royale, ayant fait sur-le-champ appeler un grand nombre des amis et des serviteurs de messer Torello, fit apprêter tout ce qu'il fallait pour un grandissime banquet, auquel elle fit, à la lueur des torches, inviter nombre des plus nobles citoyens ; elle fit prendre des draps et des soieries de toutes sortes, et faire en un mot tout ce que son mari lui avait envoyé dire. Le jour venu, les gentilshommes se levèrent ; messer Torello monta avec eux à cheval, et ayant fait venir ses faucons, il les mena à une petite rivière voisine, et leur montra comment ils volatent. Mais le Saladin ayant demandé à un de ses gens de les conduire à Pavie, dans la meilleure hôtellerie, messer Torello dit : « — Ce sera moi « qui vous conduirai, pour ce que j'ai aussi besoin d'y « aller. — » Ceux-ci le croyant, en furent satisfaits et se mirent en route avec lui. Vers la troisième heure, arrivés à la ville et croyant aller à la meilleure hôtellerie, ils parvinrent avec messer Torello à la maison de celui-ci, où déjà plus de cinquante des meilleurs citoyens de la ville étaient venus. pour recevoir les gentilshommes, et qui aussitôt entourèrent leurs étriers et les guides de leurs montures. Ge que voyant le Saladin et ses compagnons, 1ls comprirent fort bien ce que c'était, et dirent : «— Messer Torello, ce n’est pas là ce que « nous vous avons demandé; vous en avez assez fait pour « nous la nuit dernière, et plus que nous ne voulions; pour « quoi, vous pouviez fort bien nous laisser continuer notre « chemin. — » À quoi messer Torello répondit : « — Sei-
« gneurs, quant à ce qui vous a été fait hier soir, j'en sais « gré à la fortune plus qu’à vous, car elle vous surprit en « chemin de façon qu’il vous fallut venir dans mon humble « maison; pour ce qui est de ce matin, je vous en aurai « obligation à vous-mêmes, et avec moi tous ces gentils- « hommes qui vous entourent ; s’il vous semble acte de cour- « toisie de refuser de déjeuner aveceux, vous pouvez le faire « Si vous voulez. — »
« Le Saladin et ses compagnons vaincus par ces instances, descendirent de cheval, et ayant été joyeusement accueillis par les gentilshommes, furent menés dans les chambres qu’on avait richement préparées pour eux; puis ayant quitté leurs habits de voyage, et s'étant rafraîchis un peu, ils vinrent dans la salle où le banquet avait été apprêté d’une façon splendide. L'eau ayant été donnée pour les mains, on se mit à table en grande cérémonie, et là ils furent servis de magnifiques et abondantes victuailles, tellement que si l’empereur s’y füt trouvé, on n’eût pas pu lui rendre plus d’honneurs. Bien que le Saladin et ses compagnons fussent de grands seigneurs et habitués à voir de grandes choses, néanmoins ils furent très émerveillés de tout cela, d’autant plus qu'ils considéraient la qualité du chevalier qu'il savaient être un simple citoyen et non un grand seigneur. Le repas fini, et les tables levées, quand on eut parlé de choses et d’autres, la chaleur étant très grande, sur l'invitation de messer Torello, les gentilshommes de Pavie s’en allèrent tous se reposer, et il demeura seul avec ses trois hôtes; sur quoi, étant entré avec eux dans une chambre, afin qu'il n’y eût rien de ce qui lui appartenait et qu'il aimait qu'ils n’eussent vu, il fit appeler sa digne femme. Celle-ci, belle et grande de sa personne, s’en vint au devant d'eux, parée de riches vêtements, accompagnée de ses deux petits enfants qui ressemblaient à deux anges, et
les salua gracieusement. En la voyant, ils se levèrent debout, la reçurent avec un profond salut, et l'ayant fait asseoir au milieu d'eux, ils lui firent grande fête, ainsi qu’à ses deux beaux enfants.
« Après avoir échangé avec eux quelques plaisants propos, messer Torello étant sorti un moment, elle leur demanda gracieusement d’où ils étaient et où ils allaient ; à quoi les gentilshommes répondirent comme ils l’avaient déjà fait à messer Torello. Alors la dame leur dit d’un air joyeux : « — Je vois donc que ma prévision de femme sera utile, et « pour ce, je vous prie comme une faveur spéciale de ne pas « refuser, et de ne pas dédaigner le petit présent que je vais « vous faire apporter ; mais considérant que les femmes selon « leurs petites facultés donnent de petites choses, je vous prie « de l’accepter en ayant plus égard à ma bonne volonté qu’à « Ja valeur du don. — » Et ayant fait apporter pour chacun deux paires de robes, l’une de drap brodé et l’autre de soie, non comme pour de simples citoyens ou des marchands, mais comme pour des seigneurs, des jupes de taffetas et du beau linge, elle dit : « =— Prenez tout cela; jai donné à mon mari « des robes comme celle que je vous donne; quatit au reste, « pensant que vous êtes loin de vos femmes, considérant la « longueur du chemin que vous avez déjà fait et de celui que « vous avez À faire, sachant que les marchands sont hommes « propres et délicats, j'äi cru que cela pourrait vous être « ägréable, encore que de peu de valeur,
« Les gentilshommes étaient émerveillés, et ils virent bien que messer Torello ne voulait rien négliger dans sa courtoisie ehvers eux. Ils crureñt, Yoyatt la richesse qu’on leur offrait et qui ne convenait point à des marchands, qu'ils avaient été teconhug par messer Torello ; ceperidant l’un d'eux répondit à la dâme : « — Ce sont là, madame, de magnifiques choses
« qu’on ne devrait point accepter à la légère, si vos prières « ne nous y contraignaient, prières auxquelles il est impos- « sible de dire non. — » Cela fait, et messer Torello étant rentré, la dame leur ayant dit adieu, les quitta, et s’en alla faire remettre à leurs familiers des présents selon leur rang. De son côté, messer Torello obtint à force de prières qu'ils demeurassent tout ce jour avec lui; pour quoi, après qu'ils eurent dormi, ils revêtirent leurs robes, s’en allèrent avec messer Torello se promener à cheval par la ville, et, l’heure de souper venue, ils soupèrent magnifiquement en compagnie de nombreux convives. Quand il en fut temps, ils allèrent se reposer, et le jour venu, ils se levèrent et trouvèrent à la place de leurs roussins fatigués, trois vigoureux et excellents palefrois, ainsi que des chevaux tout frais et de forte allure pour leurs familiers. Ce que voyant le Saladin, il se tourna vers ses compagnons et dit : « — Je jure Dieu qu'il n’y eut « jamais homme plus accompli, plus courtois, ni plus avenant que celui-ci; et si les rois chrétiens sont aussi rois que celui-ci est chevalier, le Soudan de Babylone ne se pourra défendre d’un seul qui l’assaillira, sans parler de « tous ceux que nous voyons s’apprêter à lui faire la « guerre. — » Mais sachant qu'il refuserait en vain ces présents, il en remercia très courtoisement son hôte, et ils montèrent à cheval.
« Messer Torello, suivi de nombreux amis, les accompagna hors de la ville un assez long espace de chemin, et bien que le Saladin eût grande peine à se séparer de messer Torello, tellement il l'avait déjà pris en affection, cependant pressé de continuer sa route, il le pria de s’en retourner. Messer Torello de son côté, éprouvant aussi beaucoup d’ennui de les quitter, dit : « — Seigneurs, je le ferai puisque vous le voulez, « mais je veux vous dire ceci : je ne sais pas qui vous êtes,
Pa Cm Pa La]
Pa Pa
« et je ne vous demande pas de m'en dire à ce sujet plus « qu’il ne vous convient; mais qui que vous soyez, vous ne « me ferez pas croire un Instant que vous êtes des marchands : « sur ce je vous recommande à Dieu. — » Le Saladin, ayant déjà pris congé de tous les compagnons de messer Torello, lui dit : « — Messire, il pourra encore advenir que nous « vous fassions voir de notre marchandise, ce qui vous con- « firmera dans votre croyance; sur ce, allez avec Dieu. — »
« Le Saladin et ses compagnons s'étant donc séparés d’eux, le Soudan se promit fermement, s’il conservait la vie et le trône dans la guerre à laquelle il s’attendait, de faire à messer Torello non moins d’honneurs que celui-ci lui en avait fait; et 1l parla longtemps avec ses compagnons de lui, de sa femme, de leurs faits et gestes, les louant en tout. Quand il eut visité, non sans grande fatigue, tout le Ponant, il s’'embarqua avec ses compagnons et s’en retourna à Alexandrie, où pleinement informé des desseins de ses ennemis, il se prépara à se défendre. Quant à messer Torello, il s’en revint à Pavie, et il fut longtemps à chercher qui pouvaient être ses trois hôtes, sans pouvoir jamais approcher de la vérité.
« Le temps de la croisade venu, et chacun s’y préparant de tous côtés, messer Torello, nonobstant les prières et les larmes de sa femme, se disposa à y aller. Ayant terminé tous ses préparatifs, et au moment de monter à cheval, il dit à sa femme qu'il aimait extrêmement: « — Femme, « comme tu vois, je vais à cette croisade tant pour l’hon- « neur de mon corps que pour le salut de mon âme; je te « recommande nos affaires et notre honneur; et pour ce que « si je suis sûr de l’aller, je n’ai aucune certitude du retour « à cause de mille cas qui peuvent survenir, je veux que tu « me fasses une grâce: quoi qu’il advienne de moi, si tu
il. 39
« n’as pas de nouvelles certaines que je vis encore, tu m'at- « tendras une année, un mois et un jour sans te remarier, à « partir du jour de mon départ. — » La dame qui pleurait fortement, répondit : « — Messer Torello, je ne sais com- « ment je supporterai la douleur dans laquelle me laisse « votre départ ; mais si ma vie est plus forte que ma dou- « leur, et quoi qu'il arrive de vous, vivez et mourez sûr que « je vivrai et mourrai la femme de Messer Torello, et fidèle « à sa mémoire. — » A quoi messer Torello dit: « — « Femme je suis très sûr qu'il en sera comme tu me le « promets, autant qu'il dépendra de toi; mais tu es une « jeune femme; tu es belle et de grande famille et ton « mérite est grand et connu partout; pour quoi, je ne doute « point que bon nombre de grands gentilshommes, au « moindre soupçon de ma mort, ne te demandent à tes « frères et à tes parents; quoi que tu veuilles, tu ne pourras « te défendre de leurs obsessions, et par force tu finiras par & céder à leur désir; et voilà la raison pour laquelle je te « demande ce délai et non un plus long, —» La dame dit : « — Je ferai ce que je pourrai de ce que je vous ai « dit; et quand il m'en faudra venir à autre chose, je vous « obéirai en ce que vous m'ordonnez, certainement, Je prie « Dieu qu'il ne nous conduise point, ni vous ni moi, à de « pareilles extrémités avant ce temps. — » Ces paroles dites, la dame embrässa en pleurant messer Torello, et s'tant un anneau du doigt, elle le lui donna en disant : &æ — S'il advient que je meure avant de vous revoir, sou- « Venez-voüs de moi en le regardant. — » Messer Torello l'ayant pris, monta à cheval, et après avoir dit à chacun un dernier adieu, il partit pour son voyage.
« Arrivé à Gènes avec sa suite, il monta sur une galère et poursuivit sa route; en peu de temps il gagna Saint-Jean
d’Acre et se joignit au reste de l’armée des Chrétiens, parmi laquelle presque aussitôt se déclara une grande épidémie suivie d’une grande mortalité. Pendant ce temps, soit effet de l’habileté ou de la fortune du Saladin, quasi tous ceux des chrétiens qui avaient échappé à l'épidémie furent pris par lui et répartis en plusieurs villes comme prisonniers. Messer Torello fut un de ces derniers, et il fut emmené prisonnier à Alexandrie. N’étant connu de personne et craignant de se faire reconnaitre, il se mit, contraint par la nécessité, à élever des oiseaux, art en lequel ïl était un grand maître; pour quoi, le Saladin en ayant entendu parler, le fit mettre hors de prison et le retint près de lui comme son fauconnier. Messer Torello que le Saladin ne nommait pas autrement que le Chrétien, attendu qu'il ne l’avait pas reconnu, de même que Torello ne le reconnaissait point lui-même, avait l'esprit sans cesse à Pavie, et plusieurs fois il avait voulu s’enfuir; mais il n’avait jamais pu y réussir ; pour quoi, certains génois ayant été envoyés en ambassadeurs au Saladin pour le rachat de plusieurs de leurs concitoyens et élant sur le point de partir, messer Torello eut la pensée d'écrire à sa femme qu'il était vivant, qu'il retournerait près d'elle dès qu’il pourrait et qu'elle l’attendit ; ce qu'il fit. Il pria instamment un des ambassadeurs qu’il connaissait, de faire en sorte que : sa lettre parvint aux mains de l’abbé de san Pietro in Ciel d’'Oro, lequel était son oncle.
« Messer Torello étant en cette situation, il advint un jour que le Saladin causant avec lui de ses oiseaux, messer Torello se mit à sourire, et fit un mouvement de lèvres que le Saladin lui avait vu faire souvent quand il était chez lui à Pavie, et qu'il avait fort remarqué. Ce mouvement rappela Messer Torello à l'esprit du Saladin, et il se mit à le regarder fixement et reconnut que c’était bien lui ; pour quoi,
laissant de côté ce dont il lui avait d’abord parlé, il dit : « — Dis-moi, Chrétien, de quel pays du Ponant es-tu ? — » « — Mon Seigneur — dit Messer Torello — je suis Lom- « bard, et d’une ville nommée Pavie ; je suis pauvre et de « basse condition. — » Dès que le Saladin eut entendu cette réponse, quasi certain de ce qu’il soupçonnait, il se dit tout joyeux : « — Dieu m'a fourni l’occasion de montrer « à celui-ci combien sa courtoisie m'a été agréable. — » Et sans dire autre chose, ayant fait apporter tous ses vêtements dans une chambre, 1l y mena Messer Torello et dit: « — Regarde, Chrétien, si parmi ces robes 1l n’en est pas « quelqu’une que tu aies jamais vue ? — » Messer Torello se mit à regarder et vit celles que sa femme avait données au Saladin ; mais ne pensant pas que ce pouvait être elles, il répondit : « — Mon Seigneur, je n’en reconnais aucune. « Il est bien vrai que ces deux ressemblent à des robes que « je donnai autrefois à trois marchands qui s'étaient arrêtés « dans ma maison. — »
« Alors le Saladin, ne pouvant plus se contenir, l’embrassa tendrement en disant: « — Vous êtes Messer « Torello d'Istria, et je suis l’un des trois marchands aux- « quels votre femme donna ces robes, et maintenant est « venu le moment de juger ce qu'est ma marchandise, « comme en vous quittant je vous dis que cela pourrait « bien arriver. — » Messer Torello, entendant cela, fut joyeux et honteux tout à la fois : joyeux d’avoir eu un tel hôte, et honteux de ce qu’il lui semblait l’avoir si pauvrement reçu. Le Saladin lui dit alors : « — Messer Torello, « puisque Dieu vous a envoyé ici à moi, sachez que ce n’est « plus moi désormais, mais que c’est vous qui êtes le maître « ici. — » Et s'étant fait tous deux une grande fête, il le fit vêtir d’habits royaux; et l'ayant mené devant tous ses
hauts barons, il fit un grand éloge de son mérite, et ordonna que tous ceux qui tiendraient sa faveur pour chère, l’honorassent comme lui-même; ce que chacun fit, mais surtout les deux seigneurs qui avaient été les compagnons du Saladin dans la maison de Messer Torello.
« La grandeur de la gloire subite où se vit Messer Torello lui ôta quelque peu de la mémoire le souvenir des choses de Lombardie, surtout parce qu'il espérait fermement que ses lettres devaient être parvenues à son oncle. Le jour où le Saladin avait fait prisonnière l’armée des chrétiens, un chevalier provençal de mince mérite, dont le nom était Messer Torello de Digne, avait été tué et enseveli dans le camp ; pour quoi, Messer Torello d’Istria étant connu de toute l’armée pour sa noblesse, tous ceux qui entendirent dire : Messer Torello est mort, crurent qu’il s'agissait de Messer Torello d'Istria et non de celui de Digne; et le cas qui s’ensuivit de la prise de Messer Torello d'Istria ne permit pas de détromper ceux qui avaient cru ainsi; pour quoi, beaucoup d'ltaliens retournèrent chez eux avec cette nouvelle, et parmi eux, 1l y en eut d'assez présomptueux pour oser dire qu'ils l'avaient vu mort et qu'ils avaient assisté à son enterrement. Cela ayant été su par sa femme et par ses parents, ce fut un motif de grand et inexprimable deuil non-seulement pour eux, mais pour quiconque l'avait connu. Il serait trop long de raconter quelles furent la douleur, la tristesse, et les larmes de sa femme ; après quelques mois passés dans une affliction continuelle, elle commença à se lamenter moins fort, et comme elle était demandée par les plus grands personnages de la Lombardie, ses frères et ses parents se mirent à la presser de se remarier. Après avoir refusé nombre de fois avec de grandissimes pleurs, elle finit à la fin, contrainte par ses
parents, à faire ce qu’ils voulaient, à la condition qu'elle resterait veuve autant de temps qu'elle l'avait promis à Messer Torello.
« Les choses en étaient à ce point à Pavie qu'il ne restait plus que huit jours pour atteindre l’époque où elle devait prendre un mari, lorsqu'il advint qu'un jour Messer Torello vit à Alexandrie un homme qu'il avait vu monter avec les ambassadeurs génois sur la galère qui partait pour Gênes ; pour quoi, l'ayant fait appeler, il lui demanda quelle traversée ils avaient eue et quand ils étaient arrivés à Gênes. A quoi cet homme dit: « — Mon seigneur, la galère a fait une « mauvaise traversée, comme je l'ai appris en Crète où « j'étais resté; pour ce que, étant près de la Sicile, il s’éleva « un vent dangereux qui la poussa jusqu’en Barbarie ; ilnese « sauva personne, et deux de mes frères, entre autres, y « périrent. — » Messer Torello, ajoutant foi à ces paroles qui étaient du reste très vraies, et se rappelant que le terme qu'il avait fixé à sa femme expirait dans quelques jours et qu'on ne devait rien savoir de lui à Pavie, eut pour certain que sa femme devait s'être remariée ; de quoi il tomba en un tel chagrin, que perdant le sommeil et l'appétit, il résolut de mourir. Lorsque le Saladin qui l’aimait beaucoup sut cela, il vint le voir, et à force de prières et avec beaucoup de peine ayant appris la cause de son chagrin et de sa maladie, il le blâma fort de ne le lui avoir pas dit plus tôt ; puis il le supplia de se remettre, lui affirmant que s’il le faisait, il s’arrangerait de façon à ce qu'il füt à Pavie au terme marqué, et il lui dit comment. Messer Torello, ajoutant foi aux promesses du Saladin, et ayant entendu dire souvent que la chose était possible et qu’elle avait été faite plusieurs fais, il se rassura un peu et pressa le Saladin pour qu'il fît ce qu'il lui avait promis.
« Le Saladin ordonna à un sien nécromancien, dont il avait déjà mis l’art à l'épreuve, de trouver un moyen pour transporter sur un lit en une nuit Messer Torello à Pavie ; le nécromancien lui répondit que cela serait fait, mais que, dans son intérêt il l’'endormirait. Ceci ordonné, le Saladin retourna vers Messer Torello, et le trouvant tout à fait résolu à être à Pavie au terme indiqué si cela se pouvait, et, si cela ne se pouvait pas, à mourir, il lui dit ainsi: « — Messer « Torello, si vous aimez tendrement votre femme et si vous « craignez qu’elle ne devienne la femme d’un autre, Dieu sait & quejenesauraisenrien vous en blâmer, pour ce que detoutes « les femmes que j'aie jamais vues, c’est celle dont les ma- « nières, les mœurs et le maintien, sans parler de la beauté qui « est fleur caduque, me paraissent le plus à louer et à appré- « cier. Il m’eût été très agréable, puisque la fortune vous « avait envoyé ici, que nous eussions vécu ensemble comme « deux égaux dans ce royaume que je gouverne, pendant « tout le temps qu'il nous reste à vivre à vous et à moi ; et « puisque cette faveur ne devait point m'être accordée par « Dieu, vous étant venu en l'esprit de mourir ou de retour- « ner à Pavie au terme fixé, j'aurais vivement désiré le « savoir à temps, car je vous aurais fait conduire chez vous « avec les honneurs, la pompe et la compagnie dus à votre « mérite; puisque cela ne m'est point accordé, et que vous « désirez être là-bas au jour précis, je vous y enverrai « comme je peux, de la manière que je vous ai dite. — » A quoi Messer Torello dit : « — Mon Seigneur, sans qu’il « soit besoin de vos paroles, vos actes m'ont assez prouvé « votre bienveillance que je n'ai jamais méritée à un si « haut degré, et de ce que vous dites, même quand vous ne « me le diriez pas, je vivrai et mourrai certain. Mais puisque « j'ai pris un tel parti, je vous prie de faire vite ce que vous
« me dites, pour ce que c’est demain le dernier jour que « l'on doit m’attendre. — » Le Saladin dit que tout était prêt, et le jour suivant, attendant la nuit pour le faire partir, le Saladin lui fit dresser dans une grande salle un très riche et très beau lit garni, selon la mode du pays, de matelas tout couverts de velours et de drap d’or ; 1] fit placer dessus une courte-pointe ouvrée de certains passements de grosses perles et de pierres précieuses, lesquelles furent par ici estimées un grand prix, et deux oreillers comme il fallait pour un tel lit. Ceci fait, il ordonna qu'on vêtit Messer Torello, qui était déjà revenu à la santé, d’une robe à la mode sarrasine, et qui était bien la plus riche et la plus belle chose que chacun eût encore vue, et qu’on lui mît sur la tête un de ses plus longs turbans.
« L'heure étant déjà avancée, le Saladin, accompagné d’un grand nombre de ses barons entra dans la chambre où était messer Torello, et s'étant assis à côté de lui sur le lit, il se mit à lui dire quasi tout en pleurs : « — Messer Torello, « l'heure qui doit vous séparer de moi approche, et pour ce « que je ne peux vous accompagner, le genre de chemin « que vous avez à faire ne le permettant pas, il me faut « prendre congé de vous ici dans cette chambre, ce que je « suis venu faire. Et pour ce, avant que je vous dise adieu, « je vous prie, par cette affection, par cette amitié qui existe « entre nous, de vous souvenir de moi; et, s’il est possible, « avant que notre temps s’accomplisse, qu'après avoir mis « ordre à vos affaires en Lombardie, vous veniez me voir au « moins une fois, afin que je puisse par cette visite où je me « réjouirai de vous avoir revu, suppléer au vide qu'il me « faut présentement supporter à cause de votre départ. Et « en attendant que cela arrive, qu’il ne vous déplaise point « de me visiter par lettres et de me demander ce qu’il vous
« plaira, car je le ferai certainement plus volontiers pour « vous que pour tout autre. — » Messer Torello ne put retenir ses larmes ; et pour ce, empêché par elles de parler, il répondit en peu de mots qu’il n’était pas possible que le souvenir de son mérite et de ses bienfaits lui sortit jamais de la mémoire, et qu'il ferait sans faute ce qu'il lui demandait, dès qu’il en aurait le loisir. Pour quoi, le Saladin, l'ayant. tendrement embrassé et ayant été embrassé par lui, lui dit au milieu d’abondantes larmes : « — Allez avec « Dieu — » et sortit de la chambre. Après quoi tous les autres barons prirent congé de lui et s’en vinrent avec le Saldin dans la salle où il avait fait préparer le lit.
« Comme il était déjà tard, et que le nécromancien n'attendait plus que le moment du départ qu’il pressait, vint un médecin avec ‘un breuvage, et ayant donné à entendre à messer Torello qu’il le lui donnait comme cordial, il le lui fit boire ; après quoi, messer Torello ne tarda guère à s’endormir, et fut transporté tout endormi, par ordre du Saladin, sur le lit où le Soudan posa lui-même une grande et belle couronne d’un grand prix, à laquelle il fit une marque qui pût bien faire voir qu’elle était envoyée par le Saladin à la femme de messer Torello. Puis il mit au doigt de messer Torello un anneau dans lequel était enchâssé un rubis si brillant qu'il semblait un flambeau allumé, et dont la valeur pouvait à peine être estimée. Il lui fit ensuite passer au côté une épée, dont la garniture n'aurait pas été facilement évaluée ; en outre, il lui fit mettre au col un collier où il y avait des perles comme on n’en avait encore jamais vues, et de nombreuses pierres précieuses ; enfin, il fit mettre à chacun de ses côtés et tout autour de lui deux grands bassins d’or pleins de doublons, une grande quantité de chapelets de perles, des anneaux, des ceintures, et nombre de choses qui
seraient trop longues à dire. Cela fait, il baisa de nouveau messer Torello et dit au nécromancien de le faire partir ; pour quoi, soudain, en présence du Saladin, le lit avec messer Torello et tout ce qui était dessus, disparut aux regards, et le Saladin resta avec ses barons, devisant de lui.
. & Messer Torello était déjà déposé, avec tous les susdits joyaux et ornements, dans l'église de san Pierro in Ciel d’Oro de Pavie, comme il l'avait demandé, et il dormait encore, lorsque, matines ayant sonné, le sacristain entra dans l’église une lumière à la main. A l’aspect imprévu de ce riche lit, non-seulement il fut étonné, mais ayant une grandissime peur, il tourna les talons et s'enfuit. L'abbé et les moines le voyant s'enfuir, s’étonnèrent et lui en demandèrent la raison. Le sacristain la leur dit. « — Oh! — dit l'abbé — es-tu donc « un enfant, et est-ce la première fois que tu entres dans une « église, pour t'effrayer si facilement ? Or, allons-y et voyons « ce qui t'a fait peur. — » Ayant donc allumé plusieurs lumières, l’abbé et tous ses moines entrèrent dans l’église et virent ce lit si merveilleux et si riche sur lequel le chevalier dormait. Pendant que, indécis et timides, et n'osant s’approcher, ils regardaient les magnifiques bijoux, il advint que, la vertu du bréuvage ayant cessé, messer Torello se réveilla en poussant un grand soupir. Dès que les moines l’eurent vu, l’abbé en tête, ils s’enfuirent épouvantés criant : Seilgneur, sauvez-nous! Messer Torello, ayant ouvert les yeux et regardé autour de lui, reconnut bien qu'il était à l'endroit où il avait demandé au Saladin de le faire déposer, de quoi il fut en soi-même fort satisfait ; pour quoi, s'étant assis sur son séant et ayant regardé avec plus d'attention les objets qui étaient autour de lui, bien qu'il connût déjà la mumificence du Saladin, elle lui parut alors bien plus grande et il la connut plus que jamais. Pourtant, sans plus se déranger
d'où il était, entendant les moines s'enfuir et comprenant la cause de leur fuite, il se mit à appeler l’abbé par son nom et à le prier de n’avoir aucune crainte, pour ce qu’il était Torello son neveu. L'abbé, entendant cela, eut encore plus peur, car depuis plusieurs mois il le croyait mort; mais au bout d’un moment, rassuré par de bonnes raisons, et s’entendant toujours appeler, il fit le signe de la sainte croix, et alla vers lui. Messer Torello lui dit alors : « — O mon père, de quoi « avez-vous peur ? Je suis vivant, Dieu merci, et je reviens « d'outre-mer. — »
« L'abbé, bien que messer Torello eût la barbe longue et ‘qu'il fût habillé à la barbaresque, après l'avoir un instant regardé, fut tout à fait rassuré; il le prit par la main et dit : « — Mon fils, tu es le bien revenu. — » Et il ajouta : « — Tu ne dois point t’étonner de notre peur, pour ce que « dans cette ville 11 n’y a pas un homme qui ne te croie fer- « mement mort, tellement que je puis te dire que madame « Adalieta, ta femme, vaincue par les prières et les menaces « de ses parents, est remariée contre sa volonté, et doit aller « ce matin même à son nouveau mari; les noces et la fête à « ce nécessaire sont préparées. — » Messer Torello, étant descendu du lit, et ayant fait à l'abbé et aux moines une merveilleuse fête, les pria tous de ne parler à personne de son retour, jusqu’à ce qu'il eût fini une chose qu'il avait à faire. Après quoi, ayant fait mettre en süreté les riches joyaux, il raconta à l’abbé ce qui lui était arrivé jusqu'à ce moment. L'abbé joyeux de sa bonne fortune, en rendit avec lui grâces à Dieu. Puis messer Torello demanda à l'abbé quel était le nouveau mari de sa femme. L'abbé le lui dit ; à quoi messer Torello dit : « — Avant qu’on sache rien de « mon retour, je veux voir quelle est la contenance de ma « femme dans ces noces ; et pour ce, bien que ce ne soit pas
« l'habitude des personnes de religion d'aller en de pareils « banquets, je veux que pour l'amour de moi vous vous ar- « rangiez de façon que nous y allions. — » L'abbé répondit qu'il le ferait volontiers, et dès que le jour fut venu, il envoya dire au nouveau marié qu’un de ses amis voulait assister à ses noces ; à quoi le gentilhomme répondit que cela lui plaisait fort.
« L'heure de se mettre à table étant donc venue, messer Torello, sous l’habit qu'il avait, s’en alla avec l'abbé en la maison du nouvel époux, regardé avec étonnement par tous ceux qui le voyaient, mais sans être reconnu de personne. L'abbé disait à tous que c'était un Sarrasin envoyé comme ambassadeur au roi de France par le Soudan. Messer Torello fut en conséquence mis à table juste en face de sa femme qu'il regardait avec un grandissime plaisir, et dont le visage lui paraissait attristé par ces noces. De son côté, elle le regardait souvent, mais sans le reconnaître, car sa longue barbe, son habit étranger, et la ferme croyance qu'elle avait qu'il était mort, l'en détournaient. Mais quand le moment parut venu à messer Torello de voir si elle se souvenait de lui, ayant retiré de son doigt l’anneau que la dame lui avait donné à son départ, il fit appeler un jeune serviteur qui servait devant elle, et lui dit : « — Dis de ma part à la « mariée, qu'il est d'usage, quand un étranger, comme je « suis ici, mange à la table d’une nouvelle mariée, comme elle « l’est ce soir, qu’elle lui envoie la coupe où elle boit pleine « de vin, en signe qu'elle a sa présence pour chère, puis « quand l'étranger a bu, il lui renvoie la coupe, et elle boit « à son tour. — » Le jouvenceau fit la commission à la dame, laquelle, en femme sage et bien élevée, croyant que l'étranger était un homme de grande qualité, pour montrer que sa présence lui plaisait, ordonna de laver et d’emplir de
vin une grande coupe dorée qui était devant elle, et de la porter au gentilhomme ; et ainsi fut fait. Alors, messer Torello ayant mis l‘anneau dans sa bouche, le laissa, en buvant, tomber dans la coupe, sans que personne s’en aperçüt, et y ayant laissé un peu de vin, la recouvrit et la renvoya à la dame. Celle-ci l'ayant prise afin d’observer l'usage jusqu'au bout, et l’ayant découverte, la porta à sa bouche et vit l'anneau ; sur quoi, sans rien dire, elle le regarda un instant, et ayant reconnu que c'était celui qu’elle avait donné à messer Torello à son départ, elle le prit, et ayant regardé fixement celui qu'elle croyait être un étranger, et le reconnaissant déjà, comme si elle était devenue furieuse, elle renversa la table qui était devant elle, et s’écria : « — Celui-ci est mon « seigneur ; celui-ci est vraiment messer Torello. — » Et courant à la table où 1l était assis, sans prendre garde aux ” draps, ni à ce qui était sur la table, elle se jeta à son col et l’embrassa étroitement ; et on ne put pas la faire ôter de là, quoi qu'eussent pu dire et faire tous ceux qui étaient présents, jusqu’à ce que messer Torello lui eût dit de se contenir, pour ce qu’elle aurait encore suffisamment le temps de l'embrasser.
« Alors, après qu’elle se fut relevée, et les convives étant tout troublés mais en grande partie joyeux d’avoir retrouvé un chevalier de tel mérite, messer Torello, priant chacun de faire silence, leur raconta à tous ce qui lui était arrivé, depuis son départ jusqu’à ce moment, concluant que le gentilhomme qui, le croyant mort, avait épousé sa femme, ne devait pas trouver mauvais qu'il la reprit puisqu'il était vivant. Le nouvel époux, bien qu'il fût un peu confus, répondit généreusement et sur un ton ami, qu'il avait le désir de faire tout ce qui lui plairait le plus. La dame, quitta aussitôt l’anneau et la couronne que lui avait donnés le nouvel
époux, se passa au doigt l'anneau qu'elle avait retiré de la coupe, et se mit sur la tête la couronne qui lui avait été envoyée par le Soudan. Sur quoi, étant sortis de la maison où ils étaient, ils allèrent avec toute la pompe des noces à la maison de messer Torello ; et là, ses amis et ses parents désolés, et tous les citoyens qui le regardaient comme un miracle, se consolèrent dans une longue et joyeuse fête. Messer Torello, ayant donné une partie de ses joyaux à celui qui avait fait les dépenses des noces, ainsi qu’à l’abbé et à beaucoup d’autres, et annoncé par plusieurs messages au Saladin son heureux retour dans sa patrie, se disant toujours son ami et son serviteur, vécut de nombreuses années avec sa valeureuse femme, usant plus que jamais de courtoisie. Telle fut donc la fin des malheurs de messer Torello et de ceux de sa chère femme, et la récompense de leurs libéralités et de leurs promptes largesses. Bon nombre de gens s’efforcent d’en faire autant, et, bien qu'ils en aient les moyens, savent si mal s’y prendre, qu'ils font acheter leurs libéralités plus qu'elles ne valent; pour quoi, s'ils n’en retirent aucun fruit, ni eux ni personne ne s’en doivent étonner. — »
NOUVELLE X
Le marquis de Saluces, forcé par les prières de ses vassaux de prendre femme, afin de la prendre à sa fantaisie, épouse la fille d’un vilain, de laquelle il a deux enfants qu'il fait semblant de faire tuer. Puis, donnant à croire à sa femme qu’il ne veut plus d'elle et qu’il a pris une autre femme, il fait revenir chez lui sa fille comme si elle était sa nouvelle femme, après avoir chassé la première en chemise. Quand il a vu qu’elle prenait toutes ces épreuves en patience, il la reconduit dans sa maison, la tenant pour plus chère que jamais ; il lui montre ses enfants devenus grands et l’honore et la fait honorer comme marquise.
La longue nouvelle du roi finie, et tous l’ayant trouvée fort agréable, Dioneo dit en riant : « — Le brave homme
qui attendait la nuit suivante pour faire baisser la queue droite du fantôme, n'aurait pas donné deux deniers de tous les éloges que vous accordez à messer Torello. — » Puis, sachant qu'il ne restait plus que lui à dire sa nouvelle, il commença : « — Mes douces dames, à ce qu'il m’a paru, la journée d'aujourd'hui a été consacrée à un roi, à des sultans, et à gens de semblable condition. Afin que je ne fasse pas trop contraste avec vous, je veux vous conter, d’un marquis, non un acte de munificence, mais une extravagante brutalité. Quoique, en fin de compte, la chose lui réussit, je ne conseille à personne de suivre son exemple, car ce fut grand dommage qu'il lui en advint bien.
a Il y a grand temps déjà, parmi les marquis de Saluces, le plus illustre de la maison fut un jeune seïtneur nommé Gaultier, lequel étant sans femme et sans enfants, ne dépensait pas son temps à autre chose qu’à oiseler et à chasser, et ne songeait en aucune façon à prendre femme ou à avoir des enfants, en quoi il méritait d’être réputé très sage. Cela ne plaisant point à ses vassaux, ils le prièrent à plusieurs reprises de prendre femme, afin qu'ils ne restassent point, lui sans héritier, eux sans seigneur; s’offrant de lui en trouver une de telle valeur, et née de père et de mère tels, qu’il pourrait fonder bonne espérance sur elle, et en être très satisfait. À quoi Gaultier répondit : « — Mes amis, vous « me contraignez à ce que j'étais entièrement résolu de ne « faire jamais, considérant comme c’est chose difficile de « trouver compagne qui aille à ses habitudes; comme, au « contraire, est grande la foule des autres, et combien dure « est la vie pour celui qui tombe sur une femme qui ne lui « convient pas. Quant à dire que vous croyez, d’après le « caractère des pères et des mères, connaître les filles, d’où « vous puissiez répondre de m'en donner une qui me satis-
LS
Pn
fasse, c’est une sottise. Encore que je ne sache pas où vous auriez pu connaître les pères, ni comment vous pourriez savoir le secret des mères, quand bien même vous les connaîtriez, les filles sont le plus souvent dissemblables aux parents. Cependant, puisqu'il vous plaît de me lier de ces chaînes, moi aussi j’y veux consentir. Et pour que je n’aie à me plaindre de personne autre que de moi, si la chose tourne à mal, je veux trouver moi-même; vous affirmant que, quelle que soit celle que je choisisse, si par vous elle n’est pas honorée comme Dame, vous verrez, à votre grand détriment, ce qu’il vous en coûtera de m'avoir contraint, par vos prières, à prendre femme malgré mon désir. — » Les braves vassaux répondirent qu'ils étaient
contents rien ‘que de le voir consentir à se marier.
« Depuis quelque temps, Gaultier avait été charmé des
manières d’une pauvre jeune fille qui était d’un village voisin de son château, et comme elle lui avait paru très belle,
pensa qu'avec elle il pourrait mener une vie très paisible.
Pour quoi, sans plus chercher, il résolut de l’épouser. Ayant fait appeler le père qui était très pauvre, il convint avec lui de la prendre pour femme. Cela fait, Gaultier assembla tous ses amis de la contrée, et leur dit : « — Mes amis, il
vous a plu, il vous plaît que je cherche à me marier, et je m'y suis prêté plus pour vous complaire que par désir de ma part d’avoir femme. Vous savez ce que vous m'avez promis, c’est-à-dire d'être satisfaits de celle que j'aurai choisie et, quelle qu’elle soit, de l’honorer comme votre Dame. Le moment est venu de tenir la promesse que je vous ai faite, et je veux que vous teniez la vôtre. J'ai trouvé tout près d'ici une jeune fille selon mon cœur: j'entends la prendre pour femme et la mener, d'ici à peu de jours, en ma demeure. Donc, songez à ce que la fête
« des noces soit belle, et à la recevoir avec honneur, afin que « je puisse me déclarer satisfait de l’exécution de votre pro- « messe, comme vous pourrez vous déclarer satisfaits de l’exé- « cution de la mienne. — » Les bons vassaux, tout joyeux, répondirent que cela leur plaisait et, — qu’elle fût qui il voudrait, — qu'ils l’accepteraient pour Maîtresse et l’honoreraient en tout comme leur Dame. Après cela, tous se préparèrent à grande et joyeuse fête, et, de son côté, Gaultier en fitautant. I fit apprêter des noces grandioses et magnifiques et invita une foule d'amis, de parents et de gentilshommes des environs. En outre, il fit tailler et confectionner en grand nombre de riches et belles robes, sur la mesure d’une jeune fille qui lui parut de même taille que celle qu’il se proposait d’épouser. Il fit également préparer des ceintures, des anneaux, une riche et belle couronne et tout ce qui est d’usage pour une nouvelle épousée.
« Le jour qu'il avait fixé pour les noces étant arrivé, Gaultier, vers la troisième heure, monta à cheval ainsi que tous ceux qui étaient venus pour lui faire honneur. Ayant ainsi tout disposé, il dit : « — Seigneurs, il est temps d’al- « ler chercher la nouvelle épousée. — » Et s'étant mis en route, lui et toute sa suite, ils parvinrent au village. Arrivés devant la maison du père de la jeune fille, ils trouvèrent celle-ci portant de l’eau, qui revenait en grande hâte de la fontaine, afin d'aller avec les autres femmes, voir venir l'épousée de Gaultier. Comme Gaultier la vit, il appela par son nom, c’est-à-dire Griselda, et lui demanda où était son père. À quoi, rougissant, elle répondit : « — Mon sei- « gneur, il est à la maison. — » Alors, Gaultier descendit de cheval, et ayant ordonné à tous ses gens de l’attendre, il entra seul dans la pauvre maison où il trouva le père qui avait nom Jeannot, et lui dit : « — Je suis venu pour épouser la
« Griselda ; mais auparavant, je veux savoir quelque chose « d'elle, en ta présence. — » Et il lui demanda si, l'ayant prise pour femme, elle s’efforcerait toujours de lui complaire, sans se troubler en rien de ce qu'il dirait ou ferait ; si elle serait obéissante, et beaucoup d’autres choses semblables, à toutes lesquelles elle répondit oui. Alors Gaultier, la prenant par la main, la mena au dehors et, en présence de toute sa suite, et des autres assistants, il la fit mettre nue. Ayant fait ensuite apporter les vêtements qu'il avait fait faire, il l’en fit revêtir, chausser, et sur ses cheveux épars comme ils étaient, 1l fit poser une couronne. Après quoi, chacun s’étonnant de tout cela, il dit : « — Seigneurs, voilà « celle que j'entends prendre pour ma femme, du moment « qu’elle me veut pour mari. — » Puis, s'étant tourné vers elle qui se tenait rougissante et troublée, il lui dit : « — Griselda, me veux-tu pour ton mari! — » A quoi, elle répondit : « — Mon seigneur, oui. — » Et il dit : « — Et moi, je te veux pour ma femme. — » Et, en présence de tous, il l'épousa. L’ayant fait monter sur un palefroi, il l’accompagna respectueusement à son château où il la conduisit. Là, les noces furent belles et grandes, et la fête ne fut pas autre que s’il avait pris la fille du roi de France.
« Il sembla qu’en changeant de vêtement, la jeune épouse eùt changé d'esprit et de manières. Elle était, comme nous avons déjà dit, belle de corps et de visage, et elle devint aussi avenante qu'elle était belle, et si aimable, de façons si accortes, qu'elle semblait être non la fille de Jeannot, une ancienne gardeuse de moutons, mais la fille de quelque noble seigneur ; en quoi elle faisait l’étonnement de tous ceux qui l'avaient primitivement connue. En outre, elle était si obéissante à son mari, si empressée à le servir, qu’il se te-
nait pour l’homme le plus heureux et le mieux payé du monde. Semblablement, elle était si gracieuse, si affable envers les sujets de son mari, qu'il n’y en avait pas un qui ne l’honorât comme digne du rang qu'elle occupait. Tous priaient pour son bonheur, pour sa santé, pour sa prospérité, disant — de même qu'ils avaient dit que Gaultier avait agi en homme peu sage en la prenant pour femme — qu'il était le plus sage et le plus avisé des hommes, puisque nul autre que lui n'avait jamais su reconnaître la haute valeur qu’elle cachait sous ses pauvres habits de paysanne. En peu de temps, elle sut faire de telle sorte, que non-seulement dans son marquisat, mais partout, on parlait de sa vertu, de ses bonnes œuvres, et qu’elle changea en éloge le blâme qu’on avait pu jeter sur son mari à son sujet, quand il l’avait épousée.
« Elle ne fut pas longtemps avec Gaultier sans devenir grosse et, en temps voulu, elle accoucha d’une fille; de quoi Gaultier fit grande fête. Mais peu après, une nouvelle pensée étant entrée en son esprit, il voulut éprouver par une longue épreuve et des traitements intolérables, la patience de sa femme. Il commença par la brutaliser en paroles, lui montrant un visage troublé et lui disant que ses vassaux étaient mécontents d’élle à cause de sa basse condition, et surtout parce qu'ils voyaient qu’elle lui donnait des enfants ;: et qu’ils étaient tellement tristes de la naissance de sa fille, qu'ils ne cessaient de murmurer. La dame, entendant ces paroles, sans changer de visage, de langage et de contenance, dit : — Mon seigneur, fais de moi ce que tu croiras « le plus utile à ton honneur et à ta tranquillité, Je serai « contente de tout, car je reconnais que je suis moins « qu'eux et que je n'étais pas digne de l’honneur auquel, « par ta courtoisie, tu m’as appelée. — » Gette réponse
fut très agréable à Gaultier, qui reconnut que les hommages que lui et les autres lui avaient rendus ne l'avaient nullement enorgueillie. Peu de temps après, ayant dit en termes vagues à sa femme que ses sujets ne pouvaient souffrir la fille née d'elle, il donna ses instructions à un de ses familiers et l’envoya à Griselda. Celui-ci, avec un visage tout dolent, lui dit : « — Madame, si je ne veux mourir, il « me faut faire ce que mon seigneur me commande. Il m’a « ordonné de prendre votre fille et de... — » Il n’en dit pas davantage. La dame, à ces mots, considérant le visage du familier, et se souvenant des paroles de son mari, comprit qu’il lui avait ordonné de tuer sa fille. Pour quoi, l'ayant vivement Ôtée de son berceau, l'ayant baisée et bénie, bien qu'elle ressentit un grand désespoir en son cœur, sans changer de visage, elle la mit dans les bras du familier et lui dit : « — Fais de tout point ce que ton seigneur et le « mien t’a commandé, mais ne l’abandonne pas en pâture « aux bêtes et aux oiseaux, à moins qu'il ne te l’ait aussi « ordonné. — » Le familier prit l'enfant et rapporta à Gaultier ce que lui avait dit la dame. Gaultier, s’étonnant d’une telle fermeté, envoya le familier à Bologne avec l’enfant chez une de ses parentes, en la priant de l’élever avec soin, sans jamais lui dire de qui elle était fille.
& Il arriva par la suite que la dame devint grosse de nouveau et, à époque dite, accoucha d’un enfant mâle, lequel fut très cher à Gaultier. Mais ce qu'il avait fait ne lui suffisant pas, il traita la dame plus brutalement encore et, avec un visage troublé, lui dit un jour : « — Femme, depuis que « tu as fait cet enfant mâle, je n’ai pu vivre en aucune façon « avec les miens, si durement ils me reprochent qu'un petit- « fils de Jeannot doive, après moi, devenir leur seigneur : « sur quoi je crains, si je ne veux être chassé, qu’il ne me
« faille faire une seconde fois ce que j'ai déjà fait, ette laisser « pour prendre une autre femme. — » La dame l'écouta d’une âme patiente, et ne répondit pas autre chose, sinon : « — Mon seigneur, pense à te contenter et à faire selon ton « plaisir, et ne te préoccupe nullement de moi, parce que « nulle chose ne m'est chère, qu’autant que je vois qu’elle « te plaît. — » Peu de jours après, Gaultier, de la même façon qu'il avait agi pour sa fille, procéda pour son fils, et feignant aussi de l'avoir fait tuer, il l’envoya à Bologne pour l’élever, comme il avait envoyé la jeune fille. A cela, la dame ne fit pas un autre visage, ni une autre réponse que pour sa fille. De quoi Gaultier s’étonna fort et, à part lui, affirmait que nulle autre femme n'aurait pu en faire autant. Et s’il ne l’eût vue, pendant que cela lui plaisait, très affectionnée pour ses enfants, il aurait cru qu’elle agissait ainsi par indifférence, tandis qu’il reconnut que c'était par sagesse. Ses sujets, croyant qu'il avait fait tuer ses enfants, le blâmaient fort et le tenaient pour un homme cruel, et avaient grande compassion de sa femme. Celle-ci, aux dames qui lui adressaient leurs condoléances sur ses enfants morts ainsi, ne dit jamais autre chose sinon que rien ne lui plaisait à elle que ce qui plaisait à celui qui les avait engendrés.
« Mais plusieurs années s'étant écoulées depuis la naïssance de sa fille, il parut temps à Gaultier de faire la suprême épreuve de ce que sa femme pouvait supporter. Il dit à plusieurs des siens qu’en aucune façon il ne pouvait plus souffrir d’avoir Griselda pour femme, et qu’il reconnaissait avoir agi mal et en jeune homme lorsqu'il l'avait prise. Pour quoi, il voulait s'adresser au pape, afin qu’il lui permit de prendre une autre femme et de laisser Griselda ; ce dont il fut vivement blâmé par la plupart de ses bons vassaux. Mais il ne leur répondit rien, si ce n’est que cela lui convenait ainsi.
La dame, apprenant ces choses, et prévoyant qu’elle devait s'attendre à retourner à la maison de son père, peut-être à garder les moutons comme autrefois, et à voir une autre femme posséder celui auquel elle s’était entièrement dévouée, se lamentait grandement en elle-même. Toutefois, de même qu'elle avait soutenu les autres coups de la fortune, elle se préparait à recevoir d’un visage aussi ferme ce qu’elle devrait encore supporter. Quelque temps après, Gaultier fit venir de Rome des lettres fausses, et fit voir à ses sujets que le pape, par ces lettres, l'avait autorisé à prendre une autre femme et à laisser Griselda. Pour quoi, l'ayant fait venir en présence de tous il lui dit : « — Femme, grâce à la faveur qui m'est « concédée par le pape, je puis prendre une autre femme et « te laisser; et pour ce que mes ancêtres ont été grands gentils- « hommes et seigneurs de ces contrées, où les tiens ont tou- « jours été simples artisans, j'entends que tu ne sois plus « ma femme, mais que tu t'en retournes à la maison de « Jeannot, avec la dot que tu m'as apportée. Pour moi, je « mènerai ensuite ici une autre épouse que j'ai trouvée et « qui me convient. — » La dame entendit ces paroles non sans une peine extrême ; mais domptant sa nature de femme, elle retint ses larmes et répondit : « =— Mon seigneur, j'ai « toujours reconnu que ma basse condition ne convenait « nullement à votre noblesse, et ce que j'ai été près de vous, « de vous et de Dieu je reconnais le tenir, et je ne l’ai jamais « considéré comme mon bien propre, mais toujours comme « un prêt. Il vous plaît de me le reprendre, et à moi il doit « me plaire, il me plaît de vous le rendre, voici votre anneau « avec lequel vous m'épousâtes ; prenez-le. Vous m'ordonnez « d’emporter la dot que je vous ai apportée; pour ce faire, « il ne sera pas besoin à vous de rien payer à moi de bourse « ni de bête de somme, car il ne m’est point sorti de la mé-
« moire que vous m'avez prise nue. Et si vous jugez honnête « que ce corps, dans lequel j'ai porté les enfants engendrés « de vous, soit vu de tous, je m'en irai nue. Mais, je vous « prie, en échange de ma virginité que j'ai apportée ici et « que je ne puis remporter, qu’il vous plaise me laisser « prendre sur ma dot une seule chemise. — » Gaultier qui avait meilleure envie de pleurer que d'autre chose, garda cependant un visage dur et dit: « — Soit ; emporte une che- « mise. — Tous ceux qui l’entouraient le priaient de lui donner une robe, afin qu'on ne vit pas celle qui, pendant treize ans et plus, avait été sa femme, quitter son château si pauvre et si honteusement vêtue qu’elle dût en sortir en chemise. Mais les prières furent vaines. Donc, la dame, en chemise et pieds nus, et sans rien sur la tête, ayant recommandé tout le monde à Dieu, sortit du château et s’en retourna chez son père, faisant verser des larmes et pousser des sanglots à tous ceux qui la virent. Jeannot, qui n'avait jamais pu croire que tout ce qui était arrivé fût vrai, c'està-dire que Gaultier dûüt garder sa fille comme femme, s’attendait chaque jour à cet événement et avait conservé les vêtements qu'elle avait dépouillés le matin où Gaultier l’épousa. Pour quoi, elle les reprit, s'en revêtit, et se remit aux modestes travaux de la maison paternelle, ainsi qu’elle avait coutume de le faire jadis, soutenant d’une âme forte le rude assaut de la fortune ennemie. |
« Quand Gaultier eut fait cela, il fit savoir aux siens qu'il avait pris une Jeune fille d’un des comtes de Panago, et, faisant faire de grands apprêts pour les noces, il envoya dire à Griselda de venir le trouver. Celle-ci venue, il lui dit : « — Je « mène chez.moi la dame que j'ai nouvellement prise, et « j'entends lui faire honneur dès son arrivée. Tu sais que « je n’ai pas dans le château de femmes qui sachent prépa-
« rer les chambres, ni faire les nombreuses choses qui ont « lieu en cette circonstance. Pour quoi, toi qui, mieux qu’une « autre, connais les êtres de la maison, ordonne ce qu'il faut « faire; fais inviter les dames qu'il te semblera convenable « et reçois-les comme si tu étais dame ici. Puis, les noces « faites, tu pourras t’en retourner chez toi. — » Bien que chacune de ces paroles füt coup de couteau au cœur de Griselda qui n’avait pu dépouiller l'amour qu’elle lui portait aussi facilement qu’elle avait renoncé à la bonne fortune, elle répondit : « — Mon seigneur, je suis prête et toute dispo- « sée. — » Et étant entrée avec ses habits de gros drap de Romagne dans cette demeure dont, peu auparavant, elle était sortie en chemise, elle commença à nettoyer les chambres et à les arranger, à faire placer les tentures et les tapis dans les salles, à faire apprêter la cuisine. Comme si elle avait été une humble servante de la maison, elle mit la main à chaque chose, et ne se reposa que lorsqu'elle eut tout préparé et ordonné comme ïl convenait. Puis elle fit, de la part de Gaultier, inviter toutes les dames de la contrée et attendit la fête.
« Le jour des noces venu, bien qu'elle n’eût sur elle que ses pauvres habits, elle reçut courageusement, d’un visage joyeux et avec les manières d’une maîtresse de maison, toutes les dames qui vinrent. Gaultier avait fait élever avec soin ses enfants à Bologne chez sa parente qui était mariée dans la famille des comtes de Panago. Sa fille, âgée déjà de douze ans, était la plus belle créature qui se füt jamais vue, et son fils avait six ans. Gaultier envoya à Bologne prier son parent de venir à Saluces avec sa fille et son fils, lui recommandant de mener aveç-lui belle et honorable compagnie, et de dire à tous qu'il conduisait la jeune fille pour être sa femme, sans révéler à personne qui elle était. Le gentilhomme, ayant fait comme le marquis l'en priait, se mit en chemin et, quel-
ques jours après, avec la jeune fille, son frère et noble compagnie, 1l arriva sur l’heure du diner à Saluces, où il trouva tous les paysans et beaucoup de gens des environs, qui attendaient la nouvelle épousée de Gaultier. Celle-ci fut reçue par les dames et conduite dans la salle où les tables étaient mises. Griselda y vint aussi, comme elle était, et se porta d’un air joyeux à sa rencontre, disant : « — Ma dame soit la bien « venue ! — » Les dames qui avaient beaucoup, mais en vain, prié Gaultier de faire que la Griselda se tint dans une chambre, ou qu'il lui prêtât du moins une des robes qui lui avaient appartenu, afin qu’elle ne se montrât point ainsi devant ses hôtes étrangers, se mirent à table, et on commença à les servir. La jeune fille attirait les regards de tous les convives et chacun disait que Gaultier avait fait bon échange. Mais, de tous les assistants, c'était Griselda qui la louait le plus, elle et son frère.
« Gaultier estima alors avoir obtenu tout autant qu’il désirait de la patience de sa femme. Voyant que la nouveauté de toutes ces choses ne la changeait en rien, et étant certain qu'elle n’agissait point par bêtise, car il la connaissait pour très sensée, il lui parut temps de la tirer de l’amertume qu'il savait bien qu’elle cachait sous un visage fort. Pour quoi, l'ayant fait venir en présence de tous ses vassaux, il lui dit en souriant : « — Que te semble de notre épousée ? — » « — Mon seigneur — répondit Griselda — elle me paraît très « bien, et si elle est aussi sage que belle, ce que je crois, je « ne doute pas que vous ne deviez être avec elle le plus heu- « reux seigneur du monde. Mais autant que je puis, je vous « prié de ne pas la soumettre aux épreuves que vous avez « fait subir à cette autre qui fut vôtre aussi, car je crois « qu’elle pourrait difficilement les supporter. Non-seulement « elle est plus jeune, mais elle à été élevée délicatement
Il. 41
alors que l'autre avait été, toute petite, habituée à une peine continuelle. — » Gaultier voyant qu'elle croyait
fermement que la jeune fille devait être sa femme et que, malgré cela, elle n’en parlait pas moins bien, la fit asseoir à côté de lui et dit: « — Griselda, il est temps désormais
que tu recueilles le fruit de ta longue patience, et que ceux-ci, qui m'ont réputé cruel, inique et brutal, sachent que ce que j'ai fait était dans un but prévu. J'ai voulu apprendre : à toi, à être une véritable épouse ; à eux, à savoir choisir la leur et à la conserver, et, en même temps, me conquérir une perpétuelle tranquillité pour tout le temps que j'ai à vivre avec toi, ce que, lorsque j'en suis venu à prendre femme, j'avais grand'peur de n'obtenir jamais. Pour quoi, afin d’en faire l'épreuve, je t'ai brutalisée et persécutée en diverses façons que tu sais. Et comme je ne me suis jamais aperçu qu’en paroles ou en fait, tu te sois opposée à mon bon plaisir, et que j'ai eu de toi les satisfactions que je désirais, j'entends te rendre en une heure ce que je t'ai enlevé en plusieurs fois, et récompenser par une douceur extrême les tourments que je t'ai causés. Accueille donc d’un cœur joyeux celle que tu crois être mon épouse et son frère, qui sont tes enfants et les miens. Ce sont ceux que toi et beaucoup d'autres avez cru longtemps que j'avais fait tuer par cruauté. Et moi, je suis ton mari qui t'aime par-dessus tout, car je crois pouvoir me vanter qu’il n’en est pas un autre qui puisse, comme moi, être satisfait de sa femme. — » Ayant dit
ainsi, il la prit dans ses bras et la baïisa ; et comme elle pleurait d’alégresse, il se leva avec elle, et ils allèrent à la place où leur fille était assise et, toute stupéfaite, entendait toutes ces choses. Griselda l’ayant embrassée tendrement, ainsi que son frère, elle, et tous ceux qui étaient là, furent enfin désa-
busés. Les dames très joyeuses, se levèrent de table et se retirérent avec Griselda dans une chambre où, sous de meilleurs présages, elles lui enlevèrent ses vêtements grossiers et la revêtirent d’une de ses robes de dame noble. Puis, comme Dame, ce qu’elle paraissait même sous ses haïillons, elles la ramenèrent dans la salle. Là, elle fit avec ses enfants une merveilleuse fête, et chacun étant très heureux de ce dénouement, on multiplia les jeux et les amusements ; et on les continua pendant plusieurs jours. Tous réputèrent Gaultier comme fort sensé, bien qu'ils tinssent pour trop cruelles et intolérables les épreuves faites par lui sur sa femme. Mais, par-dessus tout, ils considérèrent Griselda comme très sage. Le comte de Panago, quelques jours après, s’en retourna à Bologne, et Gaultier, ayant enlevé Jeannot à ses travaux, le traita comme son beau-père, de sorte qu’il vécut honoré et fort heureux tout le reste de sa vieillesse. Gaultier ayant par la suite marié sa fille en haut lieu, vécut longtemps tranquille avec Griselda, l’honorant le plus qu'il pouvait.
« Que pourrait-on dire ici, sinon que dans les pauvres chaumières pleuvent du ciel de divins esprits; comme aussi dans les demeures royales on en trouve qui seraient plus dignes de garder les porcs que de posséder droits de seigneurie sur les hommes? Qui, excepté Griselda, aurait pu supporter, d'un visage non-seulement sec, mais joyeux, les épreuves rigoureuses et inouïes tentées par Gaultier? Quant à celui-ci, ce n'aurait peut-être pas été un mal, s’il était tombé sur une femme qui, lorsqu'il l’eut chassée en chemise hors de son château, se fût avisée de se faire secouer la pelisse par un autre, afin de se procurer une belle robe. — »
La nouvelle de Dioneo était finie, et les dames qui différaient complètement d'avis, celle-ci blâmant une chose, celle-là louant une autre, en avaient fait l’objet d’un assez
long entretien, quand le roi leva les yeux vers le ciel. Voyant que le soleil était déjà bas, à l'heure de vesprée, il commença, sans quitter son siège, à parler ainsi : « — Gracieuses dames, vous n'ignorez pas, je crois, que l'intelligence des mortels ne consiste pas seulement à se rappeler les choses passées, ou à connaitre les choses présentes, mais à savoir, au moyen des unes et des autres, prévoir les choses futures ; c’est là ce qui fait la grande réputation des hommes illustres. Comme vous le savez, il y aura demain quinze jours que nous sommes sortis de Florence pour prendre quelque divertissement, et cela dans le but de conserver la santé et la vie, jusqu’à ce qu’aient disparu les tristesses, les douleurs et les angoisses qui, depuis le commencement de ce temps de pestilence, n’ont pas discontinué dans notre cité. En quoi, selon mon jugement, nous avons honnètement fait. Car, si j'ai bien su voir, quoiqu'il se soit dit ici des nouvelles joyeuses et pouvant peut-être pousser à la concupiscence; quoique l’on ait continuellement bien mangé et bien bu, et sonné du luth, et chanté, toutes choses propres à exciter les esprits faibles à des jeux moins honnêtes, aucun acte, aucune parole, rien enfin de votre part ou de la nôtre n’a été, à ma connaissance, sujet à blâme. Une perpétuelle honnêteté, une perpétuelle concorde, une perpétuelle familiarité fraternelle, m'ont toujours paru régner entre nous. Cela, sans contredit, vous a fait honneur et vous a servi, et j'en suis très heureux. Mais pour que, d’une trop longue habitude, il ne puisse naître quelque chose qui se change en lassitude, et afin qu'un trop long séjour de notre part ne puisse devenir prétexte à querelle, chacun de nous du reste ayant eu sa journée et sa part d’honneur, lequel réside pour le moment en moi, je pense, si toutefois cela vous est agréable, qu’il
convient désormais de retourner d’où nous venons. Sinon, et si vous y réfléchissez bien, notre société, déjà connue de plusieurs autres des environs, pourrait s’augmenter de façon que tout notre plaisir nous fût enlevé. Pour quoi, si vous approuvez mon conseil, je conserverai la couronne que vous m'avez donnée, jusqu’à notre départ que je fixe à demain matin. Si vous en décidez autrement, je suis prêt à choisir celui que je dois couronner pour le jour suivant. — »
La discussion fut longue entre les dames et les trois jeunes gens; mais, finalement, ils trouvèrent le conseil du roi bon et honnête, et décidèrent de faire ainsi qu’il avait proposé. En conséquence, le roi, ayant fait appeler le sénéchal, s’entendit avec lui sur ce qu'il aurait à faire le lendemain matin. Puis, ayant licencié la compagnie jusqu’à l'heure du souper, il se leva de son siège. Les dames et les autres s'étant aussi levés, se livrèrent, comme d’habitude, qui à un divertissement, qui à un autre, et, l’heure du souper venue, ils s’y rendirent avec un plaisir extrême. Après le souper, ils se mirent à chanter, à sonner du luth et à danser. La Lauretta menant la danse, le roi ordonna à la Fiammetta de dire une chanson. Celle-ci, très complaisamment, commença à chanter ainsi :
Si l'Amour venait sans jalousie, Je ne sais pas s’il y aurait au monde Femme plus heureuse que moi.
Si gentille jeunesse, En un bel amant doit contenter une femme, Ou bien prix de vertu Ardeur ou vaillance, Esprit, belles manières ou beau langage,
Ou beauté accomplie,
Je suis celle-là, car, pour mon salut,
Etant amoureuse,
Je vois toutes ces qualités en celui qui est mon espeir.
Mais pour ce que je m'aperçois | ° Que les autres dames sont aussi avisées que moi, Je tremble de peur, Et, craignant chose pire, Je vois qu'existe chez les autres ce même désir Qui me ronge l'âme; De sorte que ce qui m'est une suprême aventure Me rend inconsolable, Me fait soupirer fort et vivre d’une misérable vie.
Si j'avais autant confiance En mon seigneur, que je sens son mérite, Je ne serais pas jalouse; | Mais on en voit tant Qui manquent à la foi jurée, Que je les tiens tous pour coupables.
Cela m'afflige et volontiers j'en mourrais.
A chaque femme qu'il regarde, J'ai soupçon, et je crains qu’il ne m'échappe.
Par Dieu donc, que chaque dame Soit prévenue de ne pas s’aviser De me faire outrage en cela; Car, s’il s'en trouvait une Qui, par paroles, par signes ou par caresses, Chercherait à me faire en cela dommage Ou me le ferait, et si je venais à le savoir, Que je sois défigurée Si je ne lui ferais pas pleurer amèrement une telle folie.
Comme la Fiammetta eut fini sa chanson, Dioneo, qui était à côté d’elle, dit en riant : « — Madame, ce sera grande courtoisie à vous de faire connaître votre amant à toutes,
afin que, par ignorance, on ne vous en enlève point la possession, ce dont vous pourriez vous fâcher. — » Après cette chanson, ils en chantèrent plusieurs autres. La nuit était déjà près de moitié achevée, lorsque, selon qu'il plut au roi, tous allèrent se reposer. Dès que le jour suivant apparut, s'étant levés, et le sénéchal ayant déjà fait partir leurs bagages, ils s’en retournèrent vers Florence, sur les pas de leur roi avisé. Les trois jeunes gens ayant laissé les sept dames dans Santa Maria Novella, d’où ils étaient partis avec elles, ils en prirent congé, et s’en allèrent à leurs autres plaisirs. Quant à elles, lorsqu'il leur en parut temps, elles s’en retournèrent à leurs demeures.
Très nobles jeunes dames, pour la consolation desquelles je me suis mis à un si long travail, je crois, avec l’aide de la grâce divine — obtenue, à mon avis, par vos pieuses prières et non par mes propres mérites — avoir entièrement accompli ce que, dès le commencement du présent ouvrage, j'avais promis de faire; pour quoi, après en avoir rendu grâce à Dieu d’abord, puis à vous, 1l est temps d'accorder du repos à ma plume et à ma main fatiguée. Mais avant que je le leur accorde, j'entends répondre brièvement à quelques petites objections que peut-être certaines d’entre vous, voire d’autres, mues par des motifs secrets, pourraient faire, bien qu'il me semble que ces nouvelles ne doivent point avoir un privilège plus spécial que les autres, et que je me souvienne même avoir montré, au commencement de la quatrième journée, qu’elles ne l'ont pas.
D'aventure, quelques-unes d’entre vous diront qu’en écrivant ces nouvelles j'ai usé d’une trop grande licence, comme, par exemple, en faisant parfois dire aux dames, et plus sou-
vent en leur faisant écouter des choses qu'il ne convient pas à d'honnêtes dames d'écouter ni de dire. Cela, je le nie, pour ce qu’il n’est chose si déshonnête dont chacun ne puisse deviser, si elle est dite en termes honnêtes, ce qu’il me semble avoir fait ici fort convenablement. Mais supposons qu'il en soit ainsi — je n’entends pas discuter le cas avec vous, car vous me battriez — je dis que, pour expliquer pourquoi j'ai fait de la sorte, les raisons m'arrivent promptement. Premièrement, s’il se trouve dans quelques-unes de ces nouvelles un peu trop de licence, la nature même des nouvelles l’a voulu, et toute personne compétente qui voudra bien les examiner d’un œil impartial, reconnaîtra certainement qu’à moins de vouloir en altérer la forme, je ne pouvais les raconter autrement. Et s’il s’agit par hasard de quelques passages, de quelques mots plus libres qu'il ne convient aux femmes dévotes, lesquelles pèsent plus les paroles que les actes et s’ingénient plus à paraître bonnes qu’à l'être vraiment, je dis qu’on ne doit pas plus me dénier le droit de les avoir écrits, qu'on ne refuse généralement aux hommes et aux femmes de dire chaque jour : trou, cheville, mortier, pilon, saucisse, mortadelle, et tout plein de choses semblables. Sans compter qu’il ne doit pas être moins concédé de liberté à ma plume qu’au pinceau du peintre qui, sans qu’on puisse le lui reprocher, au moins justement — laissant de côté qu'il fasse frapper par saint Michel le serpent avec l’épée ou la lance, et par saint Georges le dragon, où il lui plaît — fait le Christ mâle et Ève femelle, et cloue sur la croix, tantôt avec un clou, tantôt avec deux, les pieds de Celui qui voulut y mourir pour le salut de la race humaine. Puis, on peut très bien voir que ces nouvelles n’ont pas été dites dans l’église, dont les choses doivent être traitées avec des pensées et des paroles très pures, bien que, dans les histoires de l'Eglise, il
s’en trouve d’autrement faites que celles que j'ai écrites. Elles n’ont pas été dites non plus dans les écoles de philosophie, où l'honnêteté est non moins exigée qu'ailleurs, ni nulle part entre gens d'église ou philosophes, mais dans des jardins, en guise de distraction, entre personnes jeunes, bien que déjà müres et difficiles sur le choix des nouvelles, dans un temps où 1l était permis aux plus honnêtes d'aller les brayes sur la tête pour sauver leur vie.
Ces nouvelles, telles qu'elles sont, peuvent nuire et porter profit, comme toute autre chose, suivant celui qui les entend. Qui ne sait que le vin est chose excellente pour tous les vivants, à ce que disent Cinciglione, Scolajo et beaucoup d’autres, et qu'il est nuisible à celui qui a la fièvre ? Dironsnous, parce qu'il nuit aux fiévreux, qu'il est chose mauvaise? Qui ne sait que le feu est très utile, voire nécessaire aux hommes ? Dirons-nous, parce qu'il brüle les maisons, les châteaux et les cités, qu'il est mauvais ? Pareillement, les armes assurent le salut de ceux qui désirent vivre en paix, mais elles tuent souvent, non parce qu’elles sont chose mauvaise, mais à cause de la perversité de ceux qui s’en servent méchamment. Jamais esprit corrompu n'entendit sainement une parole quelconque; et de même qu'aux esprits viciés les paroles honnêtes ne servent à rien, ainsi celles qui ne sont point honnêtes ne peuvent contaminer les esprits dispos, pas plus que la fange ne peut souiller les rayons solaires, ou que les ordures du sol ne peuvent altérer les beautés du ciel, Quels livres, quelles paroles, quelles lettres sont plus saints, plus dignes, plus vénérables que ceux de la Sainte-Ecriture? Et pourtant, ils ont été nombreux ceux qui, entendant ces écrits, ces paroles et ces lettres d’une façon mauvaise, sesont perdus et ont entrainé autrui dans leur perdition. Chaque chose, en soi-même, est bonne à quelque chose, et, si elle
est mal employée, peut être nuisible en nombre de cas; c’est ce que je dis de mes nouvelles. Qui voudra tirer d'elles mauvais conseil ou œuvre mauvaise, elles ne l’empêcheront nulljement de le faire si, par aventure il a cela en lui, et si elles sont tordues et tirées dans ce sens. Mais qui voudra en avoir utilité et profit, elles ne le lui refuseront pas, et elles ne seront jamais réputées et tenues que pour utiles et honnêtes, si elles sont lues en leur temps et par les personnes pour lesquelles elles ont été racontées. Quant à ceux qui ont à dire leurs patenôtres ou à faire la tourte et la courbette devant leur curé, qu'ils laissent mes nouvelles; elles ne courront après personne pour se faire lire. D'ailleurs, les bigotes disent et font bien d’autres choses par moments !
Il yen aura aussi qui diront, qu'il aurait été meilleur que quelques-unes de ces nouvelles n’existassent point. Je le leur accorde; mais moi, je ne pouvais ni ne devais écrire que celles qui ont été racontées; par conséquent les dames qui les ont dites auraient dù les dire belles, et alors je les aurais écrites belles. Mais si l'on voulait prétendre que j'en ai été l'inventeur et l’auteur — ce qui n’est pas —- je dis que je n’en rougirais pas s’il en était ainsi, pour ce qu’il ne s’est jamais trouvé ouvrier, en dehors de Dieu, qui ait fait bien et complètement tout ce qu’il a fait. Charlemagne, lui-même, quile premier fit les Paladins, n’en sut point assez créer pour pouvoir en former une armée. Il faut, dans la multitude des choses, trouver diverses qualités de choses. Il n’y eut jamais de champ si bien cultivé que les orties, les chardons, ou quelques ronces ne s’y trouvent mélés aux bonnes herbes. Sans compter que, pour parler aux simples jouvencelles comme le sont la plupart d’entre vous, c’aurait été une sottise que d'aller chercher et de se fatiguer à trouver des choses trop relevées, et que de mettre son soin à parler sur un ton dé-
mesuré. Cependant, que ceux qui se hasarderont à lire ces nouvelles, laissent de côté celles qui ennuient et lisent celles qui amusent. Afin de ne tromper personne, elles portent toutes, marqué au front, ce qu’elles tiennent caché en leur sein.
Je crois qu’il y en aura encore qui diront que quelquesunes de ces nouvelles sont trop longues. A celles-là, je dirais également que quiconque a autre chose à faire, ferait une folie de les lire même si elles étaient toutes courtes. Et bien qu'il se soit passé beaucoup de temps depuis que j'ai commencé à écrire, jusqu’à l’heure présente où j'arrive à la fin de mon travail, il ne m'est pourtant pas sorti de la mémoire que j'ai offert mon labeur aux gens de loisir et non aux autres. Pour qui lit par passe-temps, aucune lecture n’est longue, si elle donne le résultat que cherche le lecteur. Les choses brèves conviennent beaucoup mieux aux étudiants, lesquels travaillent non pour passer le temps mais pour l’employer utilement, qu’à vous, mesdames, pour lesquelles tout le temps que vous ne dépensez pas à vos amoureux plaisirs est du temps perdu. En outre, comme aucune de vous ne va étudier ni à Athènes, ni à Bologne, ni à Paris, il faut qu'on vous parle plus longuement qu’à ceux qui ont aiguisé leur esprit dans l'étude.
Je ne mets point en doute aussi qu’il n’y en ait qui diront que ces récits sont trop remplis de bons mots et de plaisanteries, et qu’il n’était pas convenable à un homme de poids et sérieux d'écrire de cette-facon. A celles-là, je suis tenu de rendre grâces et je les leur rends, pour ce que, mues par un zèle louable, elles sont soucieuses de ma renommée. Mais voici ce que je veux répondre à leur objection : je confesse être un homme de poids, et avoir été pesé souvent en ma vie ; et pour ce, m’adressant à celles qui ne m'ont point pesé,
j'affirme que je ne suis point pesant ; au contraire, suis-je si léger, que je flotte sur l’eau comme une noix de galle. Et considérant que les prédications faites par les moines pour vitupérer les hommes de leurs péchés, sont aujourd’hui, la plupart du temps pleines de jeux de mots, de plaisanteries, de bouflonneries, j'ai pensé que ces mêmes choses ne seraient point mauvaises dans mes nouvelles écrites pour chasser la mélancolie des femmes. Toutefois, si celles-ci enrient trop, les lamentations de Jérémie, la Passion du Sauveur et la pénitence de la Magdeleine les en pourront facilement guérir.
Et qui doute qu'il s’en trouvera encore qui diront que j'ai la langue venimeuse et mauvaise, pour ce que, en certains endroits, j'ai écrit la vérité sur les moines ? A celles qui diront ainsi, il faut pardonner, pour ce qu’il n’est point à croire qu'un autre motif qu'un motif juste les pousse, attendu que les moines sont de bonnes gens qui fuient la peine pour l'amour de Dieu, meulent par éclusées et ne le disent point; et n'était que tous sentent un peu le bouc, il serait beaucoup plus agréable d’avoir à faire à eux. J'avoue néanmoins que les choses de ce monde n'ont aucune stabilité, mais sont en perpétuel changement, et qu'il serait possible qu'il en füt ainsi advenu de ma langue, laquelle — ne voulant pas croire moi-même à mon jugement que je récuse autant que possible dans toutes les affaires qui me concernent — une de mes voisines m'a dit naguère que je l'avais la meilleure et la plus douce du monde. Et en vérité, quand cela arriva, il restait peu des susdites nouvelles à écrire. Et pour ce que celles qui parlent ainsi en raisonnent par sympathie, je veux que ce que j'ai dit leur suffise comme réponse.
Maintenant, laissant chacune dire et croire comme bon lui semble, il est temps de mettre fin à mes discours, et de
remercier humblement Celui qui, après une aussi longue fatigue, m'a par son aide mené à la fin souhaitée. Et vous, plaisantes dames, demeurez en paix avec sa grâce, vous souvenant de moi, si par hasard il sert à quelqu’une de vous d’avoir lu ces nouvelles.
Ici finit la dixième et dernière Journée du livre appelé DÉCAMÉRON et surnommé PRINCE GALEOTTO.