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« entendu les femmes faire une si grande rumeur quand « elles sont pour accoucher, bien qu’elles aient passage assez « large pour ce faire, que je crois, si j'avais à supporter une « pareille souffrance, que je mourrais avant d’accoucher. — » Le médecin dit : « — Ne pense pas à cela. Je te ferai faire « une certaine. tisane distillée très bonne et très agréable à « boire qui, en trois matinées, fera tout disparaître et te « remettra mieux portant qu’un poisson dans l’eau; mais tu © feras en sorte d’être sage dorénavant et de ne plus tomber « dans cette sottise. Or, nous avons besoin, pour cette ti- « sane, de trois paires de bons chapons bien gras; et pour « le reste, tu donneras à chacun de tes amis ici présents « cinq livres de petite monnaie pour qu'ils achètent tout ce « qu'il faudra et me le fassent porter à ma boutique; quant «© à moi, sur le saint nom de Dieu, je t’enverrai demain « matin de ce breuvage distillé et tu commenceras à en « boire un bon verre à chaque fois. — »
« Calandrino, entendant cela, dit : « — Maître, je me fie « à vous. — » Et ayant donné cinq livres à Bruno et des deniers pour trois paires de chapons, il le pria de se donner cette peine pour son service. Le médecin, l'ayant quitté, lui fit faire une certaine eau claire, et la lui envoya. Bruno, ayant acheté les chapons et tout ce qu'il fallait pour faire bombance, s’en fut les manger avec le médecin et ses compagnons. Quant à Calandrino, pendant trois jours il but l’eau claire ; après quoi lé médecin l’étant venu voir avec ses compagrons, il lui tâta le pouls et dit : « — Calandrino, tu es « guéri, sans le moindre doute ; tu peux désormais vaquer à « tes affaires, et tu n’as pas besoin de garder plus longtemps « la maison: — » Calandrino, joyeux, s'étant levé, alla à ses affaires, louant beaucoup, auprès de toutes les personnes qu'il rencontrait, la belle cure que le maître Simon
avait faite sur lui, en le faisant, en trois jours, dégrossir sans la moindre souffrance. Bruno, Buffamalcco et Nello se tinrent pour satisfaits d’avoir trompé l’avarice de Calandrino, bien que madame Tessa, s'étant aperçue du tour, eût fortement querellé son mari. — »
NOUVELLE IV
Cecco Fortarrigo joue tout ce qu'il possède ainsi que l'argent de Cecco Angiullieri son maître; puis il se met à courir en chemise après ce dernier, disant qu'il l'avait volé; il le fait prendre par des paysans, revêt ses habits, monte sur son cheval et revient en laissant Angiullieri en chemise.
Les paroles que Calandrino avait dites à sa femme avaient été écoutées par toute la compagnie avec de grandissimes risées; mais quand Philostrate se fut tu, Neiphile, sur l’ordre de la reine, commença : « — Valeureuses dames, s’il n'était pas plus malaisé aux hommes de montrer leur intelligence et leur vertu que leurs vices et leur sottise, il y en aurait beauçoup qui se travailleraient en vain à mettre un frein à leurs paroles. C’est ce que vous a très bien montré la bêtise de Calandrino, qui n'avait nul besoin, pour se guérir d’un mal auquel sa simplicité lui faisait croire, de révéler en public les plaisirs secrets de sa femme. Cela m'a remis en mémoire une aventure toute contraire, c’est-à-dire comment la malice d’un individu l’emporta sur le bon sens d’un autre, au grand dam et à la honte de celui-ci. Il me plait de vous la raconter.
« Il y a quelques années à peine, vivaient à Sienne deux hommes déjà d’un certain âge. Tous deux s’appelaient
Cecco, maïs l’un était fils de messer Angiullieri et l’autre de messer Fortarrigo. Bien qu'ils différassent beaucoup comme mœurs et comme caractère, ils s’accordaient si bien sur un point, à savoir que tous deux haïssaient leur père, qu'ils en étaient devenus amis et se fréquentaient souvent. Mais l’Angiullieri, qui était beau et élégant, trouvant qu'il ne pouvait pas vivre convenablement à Sienne avec la pension que lui donnait son père, et ayant appris qu'un cardinal avec lequel il était en excellentes relations était arrivé dans la marche d’Ancône comme légat du pape, résolut d’aller le trouver dans l'espoir d'améliorer sa position. Ayant soumis ce projet à son père, il s’entendit avec lui pour toucher d’une seule fois ce qui lui revenait pendant six mois, afin de pouvoir se fournir de vêtements et de chevaux et de voyager honorablement. Comme il cherchait quelqu'un qu'il pût emmener à son service, le Fortarrigo en eut vent, et étant allé le lendemain trouver l’Angiullieri, 11 se mit du mieux qu'il sut, à le prier de l'emmener aveclui, disant qu'il consentail à être son domestique, son familier, tout ce qu’il voudrait, sans autre salaire que sa dépense. L’Angiullieri lui répondit qu'il ne voulait pas l'emmener, non point parce qu'il ne le croyait pas capable de faire un bon service en toute chose, mais pour ce qu’il jouait et s’enivrait souvent. À quoi le Fortarrigo répondit qu’il se garderait sans faute sur l’un et l’autre point, et le lui affirma par serment, ajoutant de si vives prières, que l’Angiullieri finit par céder et consentir.
« S’étant mis tous deux en chemin, par une belle matinée, ils allèrent déjeuner à Buonconvento. Après avoir déjeuné, la chaleur étant grande, l’Angiullieri fit préparer un lit dans l’auberge, se déshabilla avec l’aide de Fortarrigo et s’en alla dormir en lui disant de l’appeler comme nones sonneraient. Pendant que l’Angiullieri dormait, le Fortarrigo
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descendit dans la taverne, et là, après avoir bu un tantinet, il se mit à jouer avec quelques voyageurs qui, en peu de temps, lui eurent gagné les quelques deniers qu’il avait, ainsi que les vêtements qu'il portait ; sur quoi, désireux de se rattrapper, il s’en alla, tout en chemise qu’il était, à l'endroit où reposait l’Angiullieri, et le voyant profondément endormi, il lui prit tout l’argent qu’il avait dans sa bourse, puis retourna au jeu où il perdit cet argent comme :il avait perdu l’autre.
« L’'Angiullieri s'étant réveillé se leva, et s'étant habillé s’enquit de Fortarrigo. Comme on ne le trouvait pas, l’Angiullieri pensa qu’il devait dormir ivre en quelque endroit, comme il avait l’habitude de le faire autrefois. Pour quoi, s'étant décidé à le laisser, il fit mettre la selle et sa valise sur son palefroi, remettant de se munir d’un autre familier quand il serait à Corsignano. Au moment de payer l'hôte, il ne se trouva plus aucun argent; de quoi il y eut grande rumeur et grand trouble dans toute l'hôtellerie, l’Angiullieri disant qu'il avait été volé céans, et menaçant de les faire tous conduire en prison à Sienne. Là-dessus, arrive Fortarrigo en chemise qui venait pour enlever les habits, comme il avait fait pour l'argent. Voyant l'Angiullieri prêt à monter à cheval, il dit : « — Qu'est celà, Angiullieri ? Voulons-nous nous « en aller déjà? Eh! attends un peu. Il doit venir ici tantôt « un compère qui a pris mon pourpoint en gage pour trente- € huit sols; je suis sûr qu’il nous le rendra pour trente-cinq «& si nous le payons comptant. — » Pendant qu'il parlait, survint quelqu'un qui assura l’Angiullieri que c’était Fortarfigo qui lui avait volé son argent en lui montrant la somme qu'il avait perdue. Pour quoi, l’Angiullieri, fort courroucé, dit à Fortarrigo toutes sortes d’injures, et s’il n'avait pas craint autre chose plus qu’il ne craignait Dieu, il lui aurait fait un
mauvais parti ; enfin, le menaçant de le faire pendre par le col, ou de le faire bannir de Sienne sous peine de la potence, il monta à cheval. |
« Le Fortarrigo, comme si l’Angiullieri eût parlé à un autre et non à lui, disait : « — Eh! Angiullieri, laissons-là « toutes ces paroles qui ne valent pas le diable; pensons « seulement à cela ; nous le rachèterons pour trente-cinq « sols, en le payant comptant, tandis que si nous attendons « jusqu’à demain, il ne vaudra pas moins de trente-huit, « comme il m'a prêté ; il me fait cette concession parce que « je me suis remis à sa discrétion. Eh ! pourquoi ne gagne- « rions-nous pas ces trois sols ? — » L’Angiullieri, l’entendant parler de la sorte, se désespérait, surtout en se voyant regarder de travers par ceux qui l’entouraient et qui semblaient croire non pas que le Fortarrigo eût joué les deniers de l’Angiullieri, mais que l’Angiullieri s'était emparé des siens ; 1l lui disait : « — Qu'’ai-je à faire de ton pourpoint ? « Que pendu sois-tu par la gorge, car non-seulement tu m'as « volé mon argent et tu l’as joué, mais tu as retardé mon « départ, et par-dessus le marché tu te moques de moi. — » Le Fortarrigo n’en restait pas moins impassible comme si ce n’eût pas été à lui qu’on parlât, et il disait : « —Eh ! pourquoi « ne veux-tu pas me faire gagner ces trois sols ? Crois-tu que « je ne puisse pas te les prêter encore? Va; fais-le si tu as « souci de moi. Pourquoi es-tu si pressé? Nous arriverons « bien encore ce soir à Torrenieri. Va, tire ta bourse ; sache « que je pourrais chercher dans tout Sienne sans en trouver « un qui m'allât aussi bien que celui-ci ; et dire que je le lui ai « laissé pour trente-huit sols alors qu'il en vaut encore qua- « ranteet plus! Tu me ferais ainsi tort de deux façons. — »
« L’Angiullieri, saisi d’un grand ennui en se voyant voler par ce drôle et en s’entendant tenir pareil langage, sans plus
répondre, fit faire volte-face à son palefroi, et prit le chemin de Torrenieri. Sur quoi, le Fortarrigo saisi d’une subite malice, se mit à trotter derrière lui en chemise. Il avait déjà fait deux bons milles à ses trousses en le priant de lui rendre son pourpoint, et l’Angiullieri allait plus vite pour s’ôter cette rumeur des oreilles, quand Fortarrigo aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route, en avant de l’Angüullieri; il se mit à leur crier de toutes ses forces : « — Arrêtez-le, arrêtez-le. — » Pour quoi, ces gens, qui avec sa houe, qui avec sa bêche, s'étant mis en travers du chemin de l’Angiullieri, l’arrêtèrent et se saisirent de lui, pensant qu'il avait volé celui qui courait après lui en chemise. L'Angiullieri eut beau leur dire qui il était et comment le fait s'était passé, cela lui servit peu. Mais le Fortarrigo, accouru sur les lieux, dit d’un air courroucé : « — Je ne « sais pourquoi Je ne te tue point, larron déloyal, qui t’en- « fuies avec ce qui m'’appartient. —- » Et s'étant retourné vers les laboureurs, il dit : « — Vous voyez, messieurs, en « quel équipage il m'a laissé dans l'auberge, après avoir « joué tout ce qui était à moi! Je puis bien dire que c'est « grâce à Dieu et à vous que j'aurai au moins recouvré « une partie de mon bien, dont je vous serai toujours « tenu. — » L’Angiullieri disait tout le contraire, mais on ne l’écoutait pas. Le Fortarrigo, avec l’aide des paysans, le fit descendre de son palefroi, le dépouilla de ses habits qu'il revêtit, et étant monté à cheval, retourna à Sienne, laissant l'Angiullieri en chemise et pieds nus, et disant partout qu'il avait gagné à l’Angiullieri son cheval et ses habits. Quant à l’Angiullieri, qui croyait s’en aller en riche équipage vers le Cardinal dans la Marche, il revint pauvre et en chemise à Buonconvento, et, de honte, n’osa pas retourner tout de suite à Sienne. Quelques vêtements lui ayant été prêtés, il monta
sur le roussin que chevauchait Fortarrigo, et s’en alla chez ses parents à Corsignano, avec lesquels il resta jusqu’à ce qu'il fût de nouveau secouru par son père. C’est ainsi que la malice du Fortarrigo entrava la bonne résolution de l’Angiul lieri; toutefois celui-ci ne laissa pas en temps et lieu ce méchant tour impuni. — »
NOUVELLE V
Calandrino s’amourache d’une jeune fille, Bruno lui fait un talisman sous forme d’écrit, en lui disant qu'aussitôt qu’il en toucherait la jeune fille, celle-ci le suivrait. Calandrino ayant obtenu un rendez-vous, sa femme le surprend et fait grand tapage.
Quand Neiphile eut fini sa courte nouvelle, sans que la compagnie en eût n1.trop ri, ni trop parlé, la reine s'étant tournée vers la Fiammetta, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, toute joyeuse, répondit : Volontiers! et commença : « — Très gentes dames, comme vous le savez, je crois, il est des choses qui plaisent toujours davantage plus on en parle, si celui qui parle veut se donner la peine de bien choisir le temps et le lieu convenables. Et pour ce, si je considère le motif pour lequel nous sommes ici — et nous y sommes pour nous tenir en fête et avoir du bon temps, et non pour autre motif — j'estime que tout ce qui pourra nous procurer fête et plaisir, a ici son lieu et place ; et bien qu'on ait pu en parler déjà mille fois, on ne peut qu’éprouver du plaisir en en parlant encore. Pour quoi, bien qu'il ait été souvent question entre nous des faits et gestes de Calandrino, si je considère, comme vous l’a dit il y a un moment Philostrate,
qu'ils sont tous plaisants, je me hasarderai, en sus de celles qui ont déjà été dites, à vous conter une nouvelle, laquelle, si j'eusse voulu ou si je voulais m’écarter de la vérité, j’aurais bien su, je saurais bien composer et raconter sous d’autres noms ; mais pour ce que se départir de la vérité en racontant diminue grandement le plaisir de ceux qui écoutent, je vous la dirai sous sa propre forme, pour la raison susdite. :
« Niccolo Cornacchini fut notre concitoyen. C'était un homme très riche, et parmi ses autres domaines, il en possédait un fort beau à Camerata, sur lequel il fit construire un élégant et magnifique château. Il s’entendit, pour le faire complètement peindre, avec Bruno et Buffamalcco, lesquels, pour ce qu’il y avait beaucoup de travail, s’adjoignirent Nello et Calandrino, et se mirent à la besogne. Bien qu'il y eüt en ce château bon nombre de chambres bien fournies en lits et autres choses opportunes, une vieille servante y demeurait seule pour le garder, sans autres domestiques ; aussi, un fils du susdit Niccolo, nommé Filippo, en jeune homme qu'il était et non marié, avait coutume d’y mener parfois quelque femme pour se divertir, de l’y garder un jour ou deux, puis de la renvoyer. Une fois, entre autres, il lui arriva d'en amener une qui avait nom la Niccolosa, et qu’un triste homme, nommé le Mangione, entretenait en une maison de Camaldoli, et prétait en louage. Cette fille était belle et bien vêtue, et, pour une femme de son métier, se tenait et parlait bien.
« Étant un jour sortie de sa chambre à l'heure de midi, en jupon blanc, et les cheveux roulés autour de la tête, pour se laver les mains et la figure à un puits qui se trouvait dans la cour du château, Calandrino y vint par hasard pour puiser de l’eau, et la salua familièrement. La donzelle, lui ayant rendu son salut, se mit à le regarder, plus pour ce qu’il
lui paraissait un homme naïf, que par un désir quelconque. Calandrino, de son côté, se mit à l’examiner, et comme elle lui parut belle, il trouva un prétexte pour rester près d'elle et ne pas rapporter l’eau à ses compagnons. Mais, ne la connaissant point, il n’osait rien lui dire. Elle, qui s'était aperçue qu'il la regardait, le regardait aussi parfois pour se moquer de lui, en poussant quelque soupir ; pour quoi, Cälandrino s’en coiffa soudain, et ne s’en alla de la cour que lorsqu'elle eut été rappelée dans La chambre par Filippo.
« Calandrino étant retourné à son travail, ne faisait que soupirer ; de quoi Bruno, qui le taquinait sans cesse pour ce qu'il prenait grand plaisir à ses sottises, s'étant aperçu, lui dit : « — Que diable as-tu, compère Calandrino? Tu ne « fais que souffler! — » A quoi Calandrino dit : « — Com- « père, si j'avais quelqu'un qui voulüt m'aider, cela irait « bien. — » « — Comment? — dit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « — Il ne faut le dire à personne; il y a « là-bas une jeune femme qui est plus belle qu’une fée, et « qui est si fort amoureuse de moi, que cela te semblerait « un grand cas. Je m'en suis aperçu tout à l'heure en allant . « chercher de l’eau. — » « — Eh! — dit Bruno — prends « garde que ce ne soit la femme de Filippo. — » Calandrino « dit : « — Je crois que c’est elle, pour ce qu'il l’a appelée, « et qu’elle s’en est allée dans sa chambre; mais qu'est-ce « que cela fait? Je tromperais le Christ en de semblables « choses, et non pas seulement Filippo. Je te vais dire la « vérité, compère, elle me plaît tant, que je ne pourrais te « le dire. — » Bruno dit alors : « — Compère, je saurai te « dire qui elle est ; et si elle est la femme de Filippo, j'ar- « rangerai en deux mots tes affaires, pour ce qu’elle est fort « mon amie. Mais comment ferons-nous pour que Buffa- « malcco nele sache pas? Je ne puis jamais lui parler qu'il
« ne soit avec moi. — » Calandrino dit: « — De Buffa- « malcco je n’ai cure, mais gardons-nous de Nello; car ilest « parent de la Tessa, et il nous gâterait tout. — » « — Bien « dit, — répliqua Bruno.
« Or Bruno savait fort bien qui était la donzelle, car il l'avait vue arriver, et du reste Filippo le lui avait dit. Pour quoi, Calandrino ayant un instant quitté sa besogne pour aller la voir, Bruno raconta tout à Nello et à Buffamalcco, et ils arrangèrent en secret ensemble ce qu'ils devaient faire à propos de cet amourachement de Calandrino. Dès que celui-ci fut de retour, Bruno lui dit tout bas : « — L’as-tu vue ? — » Calandrino répondit : « — Eh ! oui; elle m'a tué. — » Bruno dit : « — Je veux aller voir si c’est bien celle que je crois ; si « c’est elle, laisse-moi faire. — » Sur ce, Bruno étant descendu dans la cour, s’en alla trouver Filippo et la dame ; il leur dit par le menu ce que c'était que Calandrino, ce qu'il lui avait dit, et arrêta avec eux ce que chacun aurait à faire et à dire pour avoir liesse et plaisir de l’amourachement de Calandrino. Puis étant retourné vers Calandrino, il lui dit : . « — C'est bien elle ; et pour ce, il.faut procéder sagement, « Car si Filippo s’apercevait de la chose, toute l’eau de l’Arno « ne nous laverait pas. Mais que veux-tu que je lui dise de ta part, si je viens à lui parler ? — » Calandrino répondit : « — Eh! tu lui diras tout d’abord premièrement que je lui « souhaite mille muids de ce bon bien qui fait engrosser ; et « puis que je suis son serviteur si elle veut quelque chose ; « m’as-tu bien compris? — » « — Oui, — dit Bruno — « laisse-moi faire. — » |
« L'heure du souper venue, nos compères ayant quitté leur ouvrage et étant descendus dans la cour où étaient Filippo et la Niccolosa, s’y arrêtèrent quelque temps pour faire plaisir à Calandrino qui se mit à regarder la Niccolosa et à lui faire
les plus belles œillades du monde, tant et si bien qu’un aveugle s’en serait aperçu. De son côté, la donzelle faisait tout ce qu’elle croyait devoir le bien enflammer, s'inspirant le mieux du monde des renseignements que Bruno lui avait donnés sur les manières de Calandrino. Filippo, Buffamalcco et les autres faisaient semblant de causer entre eux et de ne pas s’apercevoir de ce manège. Mais au bout d'un moment, au grandissime ennui de Calandrino, ils s’en allèrent ; et tandis qu'ils se dirigeaient sur Florence, Bruno dit à Calandrino : « — Je te dis bien que tu la fais fondre comme glace
au soleil ; par la corps Dieu, si tu apportes ici ta guitare, et si tu chantes un peu avec elle quelques chansons d'amour, tu la feras se jeter par les fenêtres pour venir te trouver. — » Calandrino dit : « — Tu crois, compagnon, tu crois que je ferai bien de l’apporter ? — » « Oui, — répondit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « -— Tu ne m'as pas cru aujourd'hui quand je te disais : pour sür, compère, je suis d'avis que je sais mieux que quiconque faire ce que je veux. Qui aurait su, sinon moi, rendre si vite amoureuse une aussi belle dame que celle-ci? En bonne vérité, l'auratent-ils su faire, ces jouvenceaux de trombe marine, qui s’en vont toute la journée ici et là, et qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poignées de noix? Or, je veux que tu me voies un peu avec mon rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que je ne suis pas aussi vieux que je te semble ; elle s’en est bien apercue, elle ; mais je l’en ferai apercevoir autrement, si Je lui pose le grappin sur le dos. Par la cordieu, je lui ferai un tel jeu, qu’elle courra après moi, comme la folle après son enfant. — » « Oh! — dit Bruno — tu la fourrageras; il me semble te voir mordre, avec tes dents faites comme des chevilles de guitare, sa bouche vermeille et ses joues qui
« ressemblent à deux roses, et puis la manger tout en- « tière. — » Calandrino, entendant cela, et croyant être déjà à la besogne, s’en allait chantant et dansant, si joyeux qu'il ne tenait plus dans sa peau.
« Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu'il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantôt à la porte, tantôt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroïtement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait de nombreuses occasions. Bruno, d'autre part, répondait lui-même à ses messages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n’était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d'elle, dans lesquelles elle donnait à Calandrino grande espérance pour ses désirs, et lui disait qu'elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De cette façon, Bruno et Buffamalcco, qui tenaient l’affaire en main, sedivertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Calandrino, se farsant parfois donner, comme si c'était demandé par la dame, tantôt un peigne d'ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Calandrino faisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d’autres honnétetés, afin qu'ils fussent soucieux de ses intérêts.
« Or, après qu’ils l’eurent bien tenu deux mois de cette façon, sans plus en arriver au fait, Calandrino voyant que l'ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s’il ne venait pas à bout de ses amours avant que le travail fût fini, il ne pourrait jamais plus retrouver l’occasion favorable, commença
à presser et à solliciter Bruno. Pour quoi, la jeune fille étant un jour venue au château, Bruno, après avoir combiné avec elle et avec Filippo ce qu’il y avait à faire, dit à Calandrino : « — Vois, compère, cette dame m'a bien mille fois promis « de faire ce que tu voudrais, et elle n’en fait rien ; aussi « il me semble qu’elle te mène par le bout du nez; et pour « ce, puisqu'elle ne fait pas ce qu’elle a promis, nous le lui « ferons faire, qu’elle veuille ou non, si tu le veux. — » Calandrino répondit : « — Eh! oui, pour l’amour de Dieu, « faisons vite. — » Bruno dit : « — Auras-tu le courage de « la toucher avec un talisman que je te donnerai ? — » « — Oui bien — dit Calandrino. — » « — Donc, — dit Bruno, —- fais en sorte de m'apporter un peu de parchemin « vierge, une chauve-souris vivante et une chandelle bénite, « et puis, laisse-moi faire. — »
« Calandrino passa toute la nuit suivante avec toutes sortes d'engins pour prendre une chauve-souris ; à la fin il en prit une et la porta à Bruno avec les autres choses que celui-ci lui avait demandées. Bruno, s’étant retiré dans une chambre, écrivit sur ce parchemin certaines balivernes de son crü en caractères fantastiques, et le lui rapporta en disant : « — Calandrino, sache que, lorsque tu la toucheras avec « cet écrit, elle te suivra incontinent et fera tout ce que tu « voudras. Si donc Filippo s’en va aujourd’hui quelque « part, accoste-la sous un prétexte quelconque et touche-la, « puis va-t-en dans la grange qui est à côté, car c'est l’en- « droit le plus propice, pour ce que personne n’y va jamais ; « tu verras qu’elle t’y suivra; une fois qu’elle y sera, tu sais « bien ce que tu as à fâire: — » Caländrino fut l’homme le plus joyeux du moñde; prit le pärchemir et dit : « — Com- « père, laisse-moi faire: — »
« Nello, dont Calandrino se défiäit, s’amusait coïnme les
autres de tout cela, et contribuait avec eux à le bafouer; pour ce, ainsi que Bruno l'avait arrangé, il s’en alla à Florence trouver la femme de Calandrino, et lui dit : « —Tessa, « tu sais quelle raclée Calandrino te donna sans la moindre « raison le jour qu’il revint avec les pierres du Mugnon, et « pour ce, j'entends que tu t'en venges; et si tu ne le fais « pas, je ne veux plus t'avoir jamais pour parente ni amie. « Il s’est amouraché là-bas d’une dame, et cette femme est « assez dévergondée pour s’enfermer souvent avec lui; et il « n'ya pas bien longtemps qu'ils se sont donné rendez-vous ; « pour quoi, je veux que tu te venges, et qu'après l'avoir « pris sur le fait, tu le corriges d'importance. — » La dame, en entendant cela, ne crut pas à un jeu, mais s'étant levée d’un bond, elle se mit à dire : « — Eh! larron public, me « fais-tu cela? Par la croix de Dieu, cela ne se passera pas « ainsi sans que je ne te le fasse payer. —» Et, ayant pris son manteau, et emmenant avec elle une petite servante, elle alla au château avec Nello, plus vite qu'il n’était besoin.
« Dès que Bruno la vit venir de loin, 1l dit à Filippo : « — Voici notre ami. — » Pour quoi, Filippo étant allé là où Calandrino et les autres travaillaient, dit : » — Mai- « tres, il faut que j'aille tout de suite à Florence ; travaillez « à force. — » Et feignant de partir, il alla se cacher dans un endroit d'où, sans être vu, il pouvait voir tout ce que ferait Calandrino.
« Celui-ci, dès qu’il pensa que Filippo était assez loin, descendit dans la cour où il trouva la Niccolosa seule, et entra en conversation avec elle. La dame, qui savait ce qu’elle avait à faire, l’accueillit avec un peu plus de familiarité que d'habitude. Sur quoi Calandrino la toucha avec son parchemin, et dès qu'il l’eut touchée, sans plus rien dire, se dirigea vers la grange où la Niccolosa le suivit. Quand ils y
furent entrés, après avoir fermé la porte, elle embrassa Calandrino, le renversa à terre sur la paille qui se trouvait là, se mit à cheval sur lui et lui tenant les mains sur les épaules sans le laisser approcher de son visage, elle se mit à le regarder comme un grand objet de convoitise, disant : « — O mon doux Calandrimo, cœur de mon corps, mon âme, « mon bien, ma paix, depuis combien de temps ai-je désiré « de t'avoir et de te pouvoir tenir à mon souhait! Tu m'as, « par ta gentillesse, tiré tout le fil de la chemise, tu m'as « chatouillé le cœur avec ton rebec; est-il bien possible que je° « te tienne? — » Calandrino, pouvant à peine remuer, disait: « — Eh! ma douce âme, laisse-moi te baiser. — » La Niccolosa disait : « — Oh! tu as grande hâte; laisse-moi « d’abord te voir tout mon saoûl; laisse-moi me rassasier « les yeux de ton doux visage. — »
« Bruno et Buffamalcco étaient allés rejoindre Filippo, et tous les trois voyaient et entendaient tout. Or Calandrino en étaitau moment de vouloir baiser la Niccolosa à toute force, quand arriva Nello avec Monna Tessa. En arrivant, Nello dit : « — Je parie qu’ils sont ensemble. — » Quand ils furent à la porte de la grange, la dame qui enrageait, la poussant avec les mains, l’ouvrit toute grande, et étant entrée, vit la Niccolosa à cheval sur Calandrino. Niccolosa, en voyant la dame, se leva soudain, s'enfuit, et s’en alla là où était Filippo. Monna Tessa sauta, les ongles en l'air, au visage de Calandrino qui n’avait pas encore eu le temps de se lever, le lui égratigna du haut en bas, puis, le prenant par les cheveux, et le traînant decà delà, elle se mit à dire : « — Failli « chien, voilà donc ce que tu me fais? Vieil imbécile! maudit « soit le bien que je t'ai voulu: donc, tu ne crois pas avoir « assez à fairechez toi, que tu vas t’amouracher par ailleurs ? « Voilà un bel amoureux! Ne te connais-tu donc point,
« malheureux ? Ne te connais-tu point, sot que tu es? Ente « pressant tout entier, il ne sortirait pas assez de jus pour « faire une sauce. Par Dieu, ce n’était pas la T'essa qui t’en- « grossait tout à l’heure; que Dieu la punisse quelle « qu’elle soit, car pour sûr elle doit être peu de chose pour « avoir désir d'un aussi beau bijou que toi! — »
« En voyant arriver sa femme, Calandrino n'était resté ni mort ni vif, il n'eut pas le courage de faire la moindre défense ; mais tout égratigné, tout pelé, tout battu qu'il était, ‘il ramassa son chapeau et se leva, se bornant à prier humblement sa femme de ne pas crier, si elle ne voulait qu'il füt haché en pièces, pour ce que celle avec qui il était, était la femme du maître de la maison. La dame dit : « — Soit ! « que Dieu lui donne la male an. — » Brunoet Buffamalcco qui, en compagnie de Filippo et de la Niccolosa, avaient ri tout leur saoûl de cette scène, feignant d’accourir au bruit, arrivèrent sur les lieux, et après avoir eu beaucoup de peine à apaiser la dame, ils conseillèrent à Calandrino de s’en aller à Florence et de ne plus revenir au château, de peur que Filippo, s’il venait à savoir quelque chose de tout cela, ne lui fit un mauvais parti. Ainsi donc, Calandrino triste et battu, tout égratigné et les cheveux arrachés, s’en revint à Florence n’osant plus retourner là-haut, et mit fin à ses amours, tourmenté et molesté jour et nuit par les reproches de sa femme, après avoir donné beaucoup à rire à ses compas gnons ainsi qu'à la Niccolosa et à Filippo: — »
NOUVELLE VI
Deux jeunes gens logent chez un hôtelier. L’un couche avec sa fille, l’autre avec sa femme. Celui qui avait couché avec la fille, couche ensuite dans le même lit que le père auquel il raconte tout, croyant le dire à son compagnon. Une dispute s'ensuit. La femme de l’hôtelier, étant allée dans le lit de la fille, arrange tout avec certaines paroles.
Calandrino qui avait déjà fait rire bien des fois la compagnie, la fit encore rire cette fois. Quand les dames eurent assez devisé de ses faits et gestes, la reine ordonna à Pamphile de parler; celui-ci dit : « — Louables dames, le nom de la Niccolosa aimée de Calandrino, m'a remis en mémoire une nouvelle touchant une autre Niccolosa, et qu’il me plaît de vous conter, pour ce que vous y verrez comment la subite prévoyance d’une bonne dame évita un grand scandale.
« Dans la plaine du Mugnon, était, il n’y a pas longtemps, un brave homme qui donnait, pour leur argent, à manger et à boire aux voyageurs ; et, bien qu'il fût pauvre et que sa maison füt petite, il lui arrivait parfois de loger par grand besoin, non pas tout le monde, mais des gens de connaissance. Cet homme avait une femme très belle dont il avait eu deux enfants : l’une était une jeune fille de quinze à seize ans et non encore mariée; l’autre était un petit garçon qui n'avait pas encore un an et que sa mère allaitait. La jeune fille avait attiré les regards d’un jeune gentilhomme de notre cité, aux manières agréables et plaisantes, qui fréquentait beaucoup l'endroit, et aimait ardemment la belle. Celle-ci qui était fort glorieuse d’être aimée par un jeune homme de cette qualité, en s’efforçant de le retenir en son amour par des manières aimables, s’énamoura pareillement de lui,
et plusieurs fois, suivant le désir des deux parties, cet amour aurait eu bonne fin, si Pinuccio, —c’est ainsi que le jouvenceau avait nom — n'eût voulu éviter le déshonneur de la jeune fille et le sien. Cependant, leur ardeur croissant de jour en jour, le désir vint à Pinuccio de se trouver avec elle, et 1l chercha dans sa pensée le moyen d'être hébergé chez son père, avisant, en homme qui connaissait la disposition intérieure de la maison de la jeune fille, que s’il se faisait qu'il y fût logé, il pourrait trouver l’occasion d’être avecelle sans que personne s’en aperçüt. Cette pensée lui fut à peine venue en l'esprit, qu'il la mit sans retard à l'essai.
« Un soir, vers une heure tardive, lui et un sien compagnon fidèle, appelé Adriano, qui connaissait son amour, ayant pris deux roussins de louage sur lesquels ils posèrent deux valises, sortirent de Florence, et après avoir fait un détour, arrivèrent en chevauchant dans la plaine du Mugnon, à la nuit tombante. Là, comme s'ils venaient de la Romagne, ils firent volte-face, et s’en vinrent frapper à l'auberge du brave homme. Celui-ci qui les connaissait beaucoup tous les deux, leur ouvrit promptement la porte. Pmuccio lui dit : « — Vois, «11 faut que tu nous héberges cette nuit ; nous pensions pou- « voir entrer à Florence, et nous nous sommes si peu pressés, « que nous sommes arrivés ici, comme tu vois, à l'heure « qu'il est. — » À quoi l'hôte répondit : « — Pinuccio, tu « sais bien comme je suis peu en état de pouvoir héberger « des hommes comme vous; mais pourtant, puisque l’heure « vous a surpris ici, et qu'il n’est plus temps d'aller ailleurs, « je vous hébergerai volontiers comme je pourrai. — » Les deux jeunes gens étant donc descendus de cheval, et étant entrés dans l’auberge, pansèrent tout d’abord leurs roussins, puis, ayant apporté avec eux de quoi bien manger, ils soupèrent avec l'hôte.
« Or, l'hôte n'avait qu'une chambrette très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu'il avait pu trois lits, sans que pour cela il restât beaucoup d'espace libre; deux de ces lits étaient sur un même côté de la chambre et le troisième de l’autre côté en face des deux premiers, de sorte qu’on ne pouvait que difficilement passer entre eux. L’hôte fit préparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fit coucher ; puis, au bout d’un moment, ni l’un ni l’autre ne dormant, bien qu'ils fissent semblant de dormir, l’hôte fit coucher sa fille dans un des deux autres lits et se mit dans ke troisième avec sa femme qui, à côté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses étant en cet état, et Pinuccio ayant bien vu comment tout était disposé, quand il lui sembla que chacun était endormi, il se leva doucement, s’en alla droit au petit lit où était couchée la jeune fille qu'il aimait et se glissa à côté d'elle. Celleci, encore qu'elle eût grand peur, l’accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu'ils désiraient le plus Jun et l’autre.
« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu'une. chatte fit tomber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit ; pour quoi, craignant que ce ne füt autre chose, elle se leva dans l’osbcurité, et s’en alla à l'endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satisfaire un besoin naturel; en y allant, 1l trouva le berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l'ôter, il le prit, l’ôta de l'endroit où il était, et le posa à côté du lit où il couchait lui-même; puis ayant satisfait au besoin qui l'avait fait se lever, il revint se remettre dans son lit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayant cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n’était point ce qu’elle pen-
sait, ne songea pas autrement à allumer une chandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la chatte, elle revint dans la chambrette, et se dirigea à tâtons vers le lit où son mari dormait. Mais n’y retrouvant pas le berceau, elle se dit en elle-même : « — Eh! pauvre de moi, voyez ce que je faisais ! « Sur ma foi en Dieu, je m'en allais droit au lit de mes « hôtes. — » Alors ayant fait quelques pas de plus et ayant trouvé le berceau, elle se coucha dans le lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec son mari.
« Adriano, qui n’était pas encore endormi, sentant cela, la recut bien et joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d'une fois copieusement son office au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surpriît auprès de la jeune fille, et ayant pris tout le plaisir qu'il désirait, la quitta pour retourner dormir dans son lit ; en y retournant, il rencontra le berceau, et crut que c'était le lit de l’hôtelier ; pour quoi, ayant poussé un peu plus outre, il alla se coucher auprès de l’hôtelier, croyant être aux côtés d’Adriano, et dit : « — Je puis bien te dire qu’il n’y « eut jamais si douce chose que la Niccolosa. Par la corps « Dieu! j'ai eu avec elle le plus grand plaisir que jamais « homme ait eu avec une femme. Et je te dis que j'ai fait & plus de six lieues depuis que je suis parti d'ici. — » L'hôtelier, entendant ces étranges propos qui ne lui plaisaient guère, se dit tout d’abord à part soi : « — Que diable celui-ci vient- « 1l faire à? — » Puis, plus irrité que prudent, il dit : « — Pinuccio, tu viens de commettre une grande scéléra- « tesse, et je ne sais pourquoi tu m'as fait cela ; mais par la « Corps Dieu, tu me le paieras. — » Pinuccio, qui n’était pas l’homme le plus fin du monde, reconnaissant son erreur, nessaya pas de s’excuser de son mieux, mais il dit :
« — Comment te le paierai-je ? Que pourrais-tu me faire ?—»
« La femme de l’hôtelier, qui croyait être avec son mari, dit à Adriano : « — Eh! entends nos hôtes qui ont je ne « sais quelle querelle ensemble. — » Adriano répondit en riant : « — Laisse faire; que Dieu leur donne la male an; «ils ont trop bu hier soir. — » La dame qui croyait que c'était son mari qui allait lui répondre, entendant la voix d’Adriano reconnut sur-le-champ où elle était et avec qui ; pour quoi, en femme avisée, sans dire un mot, elle se leva soudain, et ayant pris le berceau de son petit enfant, profitant de l'obscurité complète qui régnait dans la chambre, elle le porta vers le lit de sa fille, à côté de laquelle elle se coucha. Puis, comme si elle était réveillée par les cris de son mari, elle l’appela et lui demanda ce qu’il avait avec Pinuccio. Le mari répondit : « — N’entends-tu pas ce qu’il dit avoir fait « cette nuit à la Niccolosa. — » La dame dit : « — Il ment « par la gorge, car je me suis couchée avec elle et je n’ai pu « dormir un seul instant ; et toi, tu es une bête de le croire. « Vous buvez tellement le soir, que vous rêvez toute la nuit ; « vous allez d’un côté et d’autre sans vous en douter, et il « vous semble avoir fait merveille. C’est grand dommage que « vous ne vous rompiez pas le col; mais que fait Pinuccio « là-bas? Pourquoi n'est-il pas dans son lit? — »
« De son côté, Adriano voyant que la dame couvrait sagement sa honte et celle de sa fille, dit : « — Pinuccio, je te « l'ai dit cent fois de ne pas t’en aller hors de chez toi; que « ce défaut que tu as de te lever pendant que tu dors, et de « raconter comme vraies les choses que tu rêves, te joueront « à la fin un mauvais tour; reviens vers moi; que Dieu te « donne la male nuit! — » L’hôtelier, entendant ce qu'avait dit sa femme et ce que disait Adriano, commença à croire très bien que Pinuccio rêvait ; pour quoi, le prenant par les épaules, il se mit à le secouer, à l'appeler en disant : «— Pi-
« nuccio, réveille-toi; retourne dans ton lit. — » Pinuccio ayant entendu ce qui s'était dit de part et d'autre, se mit, comme un homme qui rêve, à recommencer d’autres divagations; de quoi l’hôtelier fit les plus grandes risées du monde. A la fin pourtant, se sentant de plus en plus secouer, Pinuccio fit semblant de se réveiller, et appelant Adriano, dit : « — Est-ce qu'il est déjà jour, que tu m'’appelles? — » Adriano dit : « — Oui, viens ici. — » Pinuccio dissimulant toujours et feignant d'être tout endormi, finit par quitter l'hôtelier et retourna dans le lit d'Adriano. Le jour venu, ils se levèrent tous et l'hôtelier ne manqua pas de rire et de se moquer de Pinuccio et de ses rêves. Tout en plaisantant, d’un mot à un autre, les deux jeunes gens ayant apprêté leurs roussins, mis leurs valises dessus et bu avec l’hôtelier, remontèrent à cheval et s’en revinrent à Florence, non moins contents de la façon dont l'aventure s'était passée que de l'effet qui s’en était suivi. Par la suite, ayant pris d’autres mesures, Pinuccio se retrouva avec la Niccolosa qui avait affirmé à sa mère que leur hôte avait rêvé. Pour quoi, la bonne dame, se souvenant des embrassements d’Adriano, soutenait qu’elle seule avait veillé. — »
NOUVELLE VII
Talano di Molese rève qu’un loup déchire la gorge et le visage de sa femme ; il lui dit d’y prendre garde ; elle n’en fait rien, et la chose lui arrive.
La nouvelle de Pamphile étant finie, et la prévoyance de la dame ayant été louée de tous, la reine dit à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commenca : « — Il a déjà été parlé entre
nous, plaisantes dames, de la vérité évidente des songes, dont beaucoup se moquent ; mais quoi qu’il ait été dit là-dessus, je ne m'abstiendrai pas de vous narrer, dans une petite nouvelle fort brève, ce qui advint à une mienne voisine, il n’y a pas longtemps, pour n’avoir pas cru à un songe que son mari avait eu à son sujet.
« Je ne sais si vous connaissez Talano di Molese, homme fort honorable. Il avait pris pour femme une jeune fille nommée Margarita, belle entre toutes mais bizarre, déplaisante, et si acariâtre, qu'elle ne voulait jamais écouter l'avis des autres, et que les autres ne pouvaient rien faire à son goût. Bien que cela lui fût dur, Talano, ne pouvant faire autrement, la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano était avec sa Margarita à la campagne dans une sienne ferme, il arriva qu’en dormant il lui sembla voir en songe sa femme. s’en aller à travers un bois fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme; et pendant qu’il la voyait aller ainsi, il lui sembla que d’un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui se jetait à la gorge de la dame, la renversait par terre et s’efforçait de l'emporter tandis qu’elle criait à l’aide ; et quand elle lui sortit de la gueule, il lui sembla qu’elle avait tout le visage abymé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme : « — Femme, bien que ton caractère acariâtre ne « m'ait pas permis de passer un jour tranquille avec toi, je « serais marri qu'il t'arrivät du mal ; et pour ce, si tu croyais « mon conseil, tu ne sortirais point aujourd'hui de la mai- « son. — » Comme elle lui demandait pourquoi, 1l lui conta le songe qu'il avait fait.
« La dame, branlant la tête, dit : « — Qui mal te veut, « mal rêve de toi; tu te fais de moi grand souci, mais tu « rêves à mon sujet ce que tu voudrais me voirarriver; pour « sûr, je me donnerai de garde, aujourd’hui et toujours, de
Pa
en
te donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme « en toute autre chose. — » Talano dit alors : « — Je savais « bien que tu me répondrais ainsi, pour ce que, à qui peigne « un teigneux il en revient pareil remerciement; mais crois « ce qu'il te plaira; pour moi je te le dis dans ton intérêt, « et de nouveau je te donne le conseil de rester à la maison « aujourd’hui, ou du moins de te garder d'aller dans notre « bois. — » La dame dit : « — Bien; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : « — As-tu vu comme celui- « ci croit malicieusement m'avoir fait peur d'aller aujour- « d’hui dans notre bois? Pour sûr il doit y avoir donné « rendez-vous à quelque catin, et il ne veut pas que je lv « surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, « et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu'il veut et si je « le croyais. Mais certes, il n’y réussira point; il faut que je « voie, quand je devrais guetter tout le jour, quelle est cette « marchandise qu’il veut faire aujourd’hui. — » Sur ces réflexions, une fois son mari sorti de la maison, elle sortit de son côté, et se cachant de son mieux, elle s’en alla sans retard au bois où elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtés si elle ne voyait venir personne. |
« Pendant qu’elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu’un loup énorme et terrible sortit tout près d’elle d’une épaisse touffe d'arbres, et elle eut à peine le temps de dire : Seigneur secourez-moi! que le loup lui avait sauté à la gorge, et l'ayant saisie fortement, se mettait à l'emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crier, tellement elle avait la gorge comprimée, ni s’aider en quoi que ce soit; pour quoi, le loup l’emportant, il l'aurait certainement étranglée, s’il n’eût rencontré quelques bergers : dont les cris le forcèrent à la lâcher. La malheureuse femme,
ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut guérie par les médecins après de longs soins, mais pas si bien qu'elle n’eüt toute la gorge et une partie du visage ravagée de telle sorte que, de belle qu’elle était auparavant, elle eut depuis l’air affreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer là où on aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n'avoir pas voulu, bien qu'il
ne lui en coutât rien, ajouter foi au songe que son mari avait eu. — »
NOUVELLE VIII
Biondello se joue de Giacco en lui faisant faire un mauvais déjeuner ; de quoi Ciacco se venge cauteleusement en faisant battre Biondello.
Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint généralement que ce que Talano avait vu en dormant n'était point un songe, mais une vision, tellement cela s'était réalisé sans que rien n’y manquât. Mais tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, et celle-ci dit : « — Très sages dames, de même que ceux qui ont parlé aujourd’hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l’écolier, que Pampinea a contée hier, m’amène à vous parler d’une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l'objet, bien qu’elle n'ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j'ai à dire:
« Il y avait à Florence un individu que chacun appelait Ciacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Comme il n’avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d’autre part il était de belles manières et plein de bons mots
et de plaisantes réparties, il s’adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent diner et déjeuner chez eux, bien que la plupart du temps il n’eût pas été invité. Il y avait aussi à cette époque à Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu’une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l’autre, et qui faisait le même métier que Ciacco. Un matin de carême qu'il était allé là où l’on vend le poisson, et qu'il achetait deux énormes lamproiïes pour Messer Vieri de” Cerchij, il fut aperçu par Ciacco. Ce dernier, s'étant approché de Biondello, dit : « — Que veut dire ceci? — » A quoi Biondello répondit : « — On en a envoyé hier soir trois « autres bien plus belles encore que celles-ci, ainsi qu’un « esturgeon, à Messer Corso Donati; mais comme il n’y en « à pas assez pour donner à manger à plusieurs gentilshom- « mes, il m'a chargé d’acheter ces deux autres-là. N'y vien- « dras-tu pas? — » Ciacco répondit: « — Tu sais bien que « j'y viendrai. — » Et en effet, quand il lui parut temps, il alla chez Messer Corso et le trouva avec quelques-uns de ses voisins, qui n'était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu'il venait faire, il répondit : « — Mes- « sire, je viens déjeuner avec vous et avec votre compa- « gnie. — » À quoi Messer Corso dit : « — Tu es le bien « venu, et pour ce il est temps, allons-y. — » S’étant mis à table, on leur servit d’abord des pois-chiches et du thon salé, puis des poissons de l’Arno en friture, sans rien autre.
« Ciacco comprenant que Biondello s'était moqué de lui, et en ayant été fort irrité, résolut de le lui faire payer; peu de jours se passèrent sans qu'il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon
nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello l'ayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les lamproies de Messer Corso; à quoi Ciacco dit pour toute réponse : «— Avant qu'il soit huit jours, tu sau- « ras mieux le dire que moi. — » Et sans plus retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver un rusé brocanteur, convint avec lui d’un prix, et lui ayant donné un flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Cavicciuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Filippo Argenti, homme grand, vigoureux et fort, hautain, colère, plus bizarre que quiconque, et lui dit: « — Va-t-en vers lui avec « ce flacon à la main, et dis lui ceci : Messire, Biondello « m'envoie vers vous pour vous prier d’avoir la complaisance « de lui enrubiner ce flacon de votre bon vin rouge, parce « qu’il veut se régaler un peu avec quelques amis; mais « prends bien garde qu'il ne mette les mains sur toi pour ce « qu'il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes « affaires. — » Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire « autre chose ? — » « — Non — dit Giacco — dès que tu lui « auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — »
« Le brocanteur s'étant éloigné, fit la commission à Messer Filippo. Messer Filippo, après l'avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu’il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de colère, et s’écriant : Quel enrubinement, quels amis veux-tu dire ? Que Dieu vous donne la male an à lui et à toi, il se leva tout debout et étendit le bras pour saisir le brocanteur avec la main; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, fut prompt à s'enfuir, et étant revenu vers Ciacco, qui avait tout vu, il lui répéta ce que Messer Filippo lui avait dit. Ciacco satisfait, paya le brocanteur, et n’eut pas de cesse qu'il n’eüt trouvé Biondello à qui il dit: « — Y a-
« t-il longtemps que tu n'es allé à la galerie des Cavicciuli ? — » Biondello répondit: « — Mais non ; pourquoi « me demandes-tu cela ? — » Ciacco dit : « — Parce que « j'ai à te dire que Messer Filippo te fait chercher ; je ne « sais ce qu'il te veut. — » Biondello dit alors : « — Bien, « j'y vais; je lui parlerai. — »
« Biondello parti, Ciacco le suivit pour voir comment irait l’aventure. Messer Filippo, n'ayant pu attraper le brocanteur, était resté fort courroucé et se rongeait lui-même de colère, ne pouvant rien comprendre aux paroles du brocanteur, sinon que Biondello, à l’instigation de quelqu'un, avait voulu se moquer de lui. Pendant qu’il ruminait sa colère, Biondello survint. Dès que Filippo le vit, il courut à sa rencontre, et lui donna un grand coup de poing au visage. « =— Hé! messire— dit Biondello, — qu'est cela ?—» Messer Filippo, le prenant par les cheveux, lui arracha la coiffe de la tête, lui jeta son capuchon par terre, et lui disait tout haut en le gourmant fort : «— Traître, tu le verras bien ce que « c'est que « enrubinez-moi » et que « ces amis » que tu « m'envoies dire ! Est-ce que je te fais l'effet d’un enfant « dont on doive se moquer ? — « Ce disant, il lui martelait le visage de ses poings qu’il avait durs comme du fer, et ne lui laissa sur la tête un seul cheveu qui tint bon; puis, l'ayant renversé dans la boue, il lui déchira tous ses vêtemetits : et il allait de si bon cœur à la besogne, que Biondello ne put pas même dire un mot, ni demander pourquoi il le traitait de la sorte. IL avait bien entend l’autre lui parler « d’enrubinez-moi » et « d'amis », mais il ne savait ce que cela voulait dire. À Ja fin, quand Messer Filippo l’eut bien battu, un grand nombre de personnes étant accourues, on eut la plus grande peine du monde à le lui tirer des mains, tout meurtri et tout mal arrangé qu'il était; on lui
dit alors pourquoi Messer Filippo l'avait traité ainsi, en le blâmant de ce qu'il lui avait envoyé dire, et en ajoutant qu'il devait bien connaître Messer Filippo et savoir que ce n'était pas un homme dont on pût se moquer. Biondello s’excusait en pleurant et disait qu’il n’avait jamais envoyé demander du vin à Messer Filippo; mais quand il se fut un peu remis, il s'en retourna chez lui triste et dolent, avisant que tout cela pouvait bien être l'ouvrage de Ciacco. Au bout de quel: ques jours, les meurtrissures de son visage ayant disparu, il commença à sortir de chez lui, et sur ces entrefaites Ciacco l'ayant rencontré lui demanda en riant : « — Biondello, « comment as-tu trouvé le vin de Messer Filippo ? — » Biondello répondit : « — Eusses-tu trouvé pareilles les « lamproies de Messer Corso! — « Ciacco dit alors: — « Tiens-toi pour assuré désormais que, quand tu voudras me ( faire aussi bien manger que tu l’as fait, je te donnerai à « boire comme tu as bu. — » Biondello qui savait qu'il n'avait rien à gagner de bon à lutter contre Ciacco, pria Dieu de faire sa paix avec lui, et depuis ce moment il se garda bien de se moquer jamais plus de lui. — »
NOUVELLE IX
Deux jeunes gens demandent conseil à Salomon, l’un pour savoir comment il pourrait être aimé, l’autre comment il pourrait corriger sa femme acariâtre. Il répond au premier d'aimer, et à l’autre d’aller au Pont aux Oies.
Il ne restait plus qu’à la reine à dire sa nouvelle, car elle voulait garder le privilège de Dioneo. Après que les dames
eurent bien ri du malencontreux Biondello, elle se mit à parler ainsi d’un air joyeux : « — Aimables dames, si l’on regarde avec un esprit juste l'ordre des choses, on verra facilement que l’universelle multitude des femmes a été soumise aux hommes par la nature, par les usages et par les lois, et qu'elles doivent se gouverner et se comporter suivant la discrétion de ceux-ci. Pour ce, toutes celles qui veulent avoir paix, consolation et repos avec les hommes auxquelles elles appartiennent, doivent être humbles, patientes, obéissantes, en sus de l’honnêteté, le souverain et spécial trésor de toute dame sage. Et quand bien même les lois qui en toutes choses ont en vue le bien général, quand bien même l'habitude, je veux dire la coutume dont les forces sont grandes et dignes de respect, ne nous enseigneraient pas cela, la nature nous le montre assez clairement, car elle nous a faites de corps délicates et faibles, timides et peureuses d'esprit ; elle nous a donné peu de force corporelle, la voix douce, les mouvements gracieux, toutes choses témoignant que nous avons besoin du gouvernement d’autrui. Et quiconque a besoin d’être aidé et gouverné, la raison veut qu'il soit soumis, obéissant et respectueux envers qui le gouverne. Or, qui avons-nous pour gouverneurs et pour aides, sinon les hommes ? Donc, nous devons nous soumettre aux hommes, ét les honorer en tout point ; et celle qui déroge à cette loi, j'estime qu’elle mérite nonseulement une grave réprimande, mais un dur châtiment. J'ai été amenée à ces considérations, bien que je les aïe eues . d’autres fois, par ce que Pampinea a raconté au sujet de la méchante femme de Talano à laquelle Dieu énvoya le chätiment que son mari n'avait pas su lui donner, et dans mon jugement j'estime, comme j'ai déjà dit, dignes d’un rude et rigoureux châtiment toutes celles qui ne sont point complai-
santes, douces et soumises, comme la nature, l’usage et les lois le veulent. Pour quoi, il m'agrée de vous raconter un conseil donné par Salomon, comme étant un utile remède pour guérir celles qui sont affectées d’une semblable maladie. Ce conseil, celles qui ne méritent point qu’on leur applique un tel remède ne doivent point penser qu'il a été dit pour elles, bien que les hommes usent du proverbe suivant : à bon ou mauvais cheval, il faut de l’éperon ; à bonne ou mauvaise femme, il faut du bâton. A qui voudrait interpréter plaisamment ces paroles, vous accorderiez bien toutes qu’elles sont vraies; mais si on voulait les prendre au sérieux, je dis qu’on ne devrait pas l’accorder. Les femmes sont généralement toutes fragiles et complaisantes, et pour ce, pour corriger celles qui se laissent aller trop au delà des bornes qui leur sont imposées, il faut que le bâton les châtie; d’un autre côté, pour que la vertu des autres ne se laisse point abattre, il faut que le bâton les soutienne et leur fasse peur. Mais laissons les sermons de côté pour le moment, et venons à ce que j'ai à vous dire. Je dis que :
« La très haute renommée du miraculeux sens de Salomon étant jadis répandue quasi par tout l’univers, ainsi que la libéralité avec laquelle il en donnait des preuves à qui les lui demandait, une foule de gens accouraient vers lui de toutes les parties du monde pour leurs affaires les plus embrouillées et les plus ardues. Parmi ceux qui y allèrent, un jeune homme nommé Melisso, noble gt fort riche, s’en vint de la cité de Lajazzo où il était né et où il habitait. Comme il ehevauchait vers Jérusalem, il advint qu’en sortant d’Antioche, il fit route pendant quelque temps en compagnie d’un autre jeune homme, appelé Joseph, qui suivait le même chemin que lui, et avec lequel, suivant la coutume des voyageurs, ilse mit à entrer en conversation. Melisso, après
avoir appris de Joseph quelle était sa condition et d'où il était, lui demanda où il allait et le motif de son voyage; à quoi Joseph dit qu'il allait trouver Salomon pour avoir conseil de lui sur la façon dont il devait s’y prendre avec sa femme, plus que toute autre acariâtre et méchante, et dont ni par prières, ni par caresses, ni d'aucune autre façon il ne pouvait corriger le mauvais caractère. Après cette confidence, Joseph demanda à son tour à Melisso d’où il était, où il allait et pour quelle cause il voyageait; à quoi Melisso répondit : « — Je suis de Lajazzo, et de même que tu as un « ennui, j'en ai un autre. Je suis riche, jeune, et je dé- « pense mon bien à tenir table ouverte et à faire honneur à « mes concitoyens ; et c’est chose neuve et étrange à penser « que, malgré tout cela, je ne puisse pas trouver un seul « homme qui me veuille du bien. C’est pourquoi je vais où « tu vas toi-même, pour demander comment je dois faire « pour être aimé, — »
« Les deux compagnons cheminèrent donc ensemble, et arrivés à Jérusalem, ils furent conduits devant Salomon par l'entremise d’un de ses barons. Melisso lui dit brièvement son cas. À quoi Salomon répondit : « — Aime. —» Etcela dit, Melisso fut sur-le-champ reconduit, puis Joseph dit l’affaire pour laquelle il était venu. A quoi Salomon ne fit pas d'autre réponse sinon : « — Va au Pont aux Oies. — » Là-dessus, Joseph fut également reconduit hors de la présence du roi, et ayant retrouvé Melisso qui l’attendait, il lui dit ce qu'il avait eu comme réponse. Tous deux, pensant aux paroles de Salomon, et ne pouvant en comprendre le sens, ni en tirer profit pour leur affaire, se remirent en route pour s’en retourner, de l’air de gens dont on se serait moqué.
« Après quelques jours de marche, ils arrivèrent à une rivière sur laquelle était un beau pont ; et pour ce qu’en ce
moment une longue caravane de mulets et de chevaux lourdement chargés passait sur le pont, il leur fallut attendre qu'elle fût passée. Quasi tous étaient déjà passés, quand par aventure un mulet vint à prendre ombrage, comme on les voit faire souvent, et ne voulait en aucune façon aller plus avant ; pour quoi un muletier, ayant pris une trique, se mit à le frapper tout d’abord assez doucement pour le faire passer.
Mais le mulet, allant tantôt à droite, tantôt à gauche, traver-
sait le chemin, revenait parfois en arrière, mais ne voulait absolument point passer. Ce que voyant, le muletier, fortement irrité, se mit à lui donner avec sa trique les meilleurs
coups du monde, tantôt sur la tête, tantôt sur les flancs,
tantôt sur la croupe; mais rien n’y faisait. Pour quoi, Melisso
et Joseph qui regardaient en attendant, dirent à plusieurs
reprises au muletier : « — Eh! mauvais, que vas-tu faire?
« veux-tu le tuer ? Pourquoi n’essaies-tu pas de le traiter dou-
« cement? Il marcherait plus volontiers qu’en le bâtonnant
« comme tu fais. — » Le muletier leur répondit : « — Vous
« connaissez vos chevaux et moi je connais mon mulet ; laissez-
« moi faire. — » Cela dit, il se remit à le battre, et il lui
en donna tant de tous les côtés que le mulet passa, de sorte
que le muletier vint à bout de ce qu’il voulait.
« Les deux jeunes gens étant sur le point de s'éloigner, Joseph demanda à un bon homme qui était assis à l’entrée du pont, comment s'appelait cet endroit. À quoi le bon homme répondit : « — Messire, cet endroit s'appelle le Pont aux « Oies. — » Dès que Joseph eut entendu cette réponse, il se souvint également des paroles de Salomon et dit à Melisso : « — Compagnon, je te dis maintenant que le conseil que m’a « donné Salomon pourrait bien être juste et bon, pour ce que « je reconnais manifestement que je ne savais pas battre ma « femme ; mais ce muletier m'a montré ce que j'ai à faire. —»
__« A quelques jours de là, étant arrivés à Antioche, Joseph retint Melisso chez lui pour se reposer quelque temps, et comme sa femme avait accueilli froidement son compagnon de voyage, il lui dit de préparer à souper comme Melisso l'ordonnerait. Ge dernier voyant que cela plaisait à Joseph, dit en peu de mots ce qu’il désirait. La dame, selon son habitude, fit non pas comme Melisso l'avait indiqué, mais quasi tout le contraire ; ce que voyant Joseph, il dit d’un air courroucé : « — Ne t’avait-on pas dit de quelle façon tu devais « faire ce souper? — » La dame s’étant retournée avec hauteur, dit : « — Que veut donc dire ceci? Eh ! que ne soupes- « tu, si tu veux souper? Si l’on m'a dit de faire autrement, il « m'a convenu à moi de faire ainsi; si cela te plaît, tant « mieux; sinon, ne mange pas. — » Melisso s’étonna de la réponse de la dame et la blâma beaucoup. Joseph, entendant cela, dit : « — Femme, tu es bien toujours la même; mais « crois-moi, je te ferai changer tes manières. — » Et s'étant tourné vers Melisso, il dit : « — Ami, nousallons voir tout à « l'heure ce que vaut le conseil de Salomon ; mais je te prie « de ne point t’émouvoir de ce que tu verras, ni de prendre « pour un jeu ce que je vais faire. Et afin que tu ne m'en « empêches point, souviens-toi de la réponse que nous fit le muletier, quand nous avions pitié de son mulet. — » A quoi Melisso répondit : « — Je suis dans ta maison où je « n’entends pas m'élever contre ton bon plaisir. — »
« Joseph, ayant trouvé un bâton rond, fait d’une tige de jeune chêne, monta à la chambre où la dame, après s’être levée detable, s’en était allée en grommelant de dépit, et l'ayant prise par les cheveux, il la jeta par terre et se mit à lui donner une fière volée de son bâton. La dame commença par crier, puis en vint aux menaces ; mais voyant que malgré tout cela Joseph ne s’arrêtait point, elle se mit, déjà toute meurtrie, à
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demander grâce pour Dieu, le priant de ne pas la tuer, disant qu’elle ne ferait jamais rien désormais contre sa volonté. Malgré cela, Joseph ne s’arrêtait pas; au contraire, il frappait avec plus de furie, la battant tantôt sur les côtes, tantôt sur les hanches, tantôt sur les épaules, et lui rabattait les coutures. Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut fatigué, et quand il n’yeutplus sur le dos de la bonne dame un endroit qui ne fût meurtri. Cela fait, il s’en revint vers Melisso et lui dit : « — Demain nous verrons quel résultat aura produit le con- «seil d’aller au Pont aux Oies. — » Et après s’être un peu reposé et lavé les mains, il soupa avec Melisso, et, le moment venu, ils allèrent se reposer.
« La malheureuse femme eut grand’peine à se lever de terre, et se jeta sur son lit où elle se reposa du mieux qu'elle put ; le lendemain, s'étant levée de bonne heure, elle fit demander à Joseph ce qu'il voulait qu’elle fit pour déjeuner. Celui-ci, ayant ri de cette demande avec Melisso, ordonna le déjeuner, et quand l'heure en fut venue, étant rentrés à la maison, ils trouvèrent toute chose exactement faite suivant l'ordre donné, pour quoi ils louèrent beaucoup le conseil qu’ils avaient mal compris tout d’abord. Quelques jours après, Melisso ayant pris congé de Joseph, et étant retourné chez lui, répéta à un homme qui passait pour sage la réponse qu'il avait eue de Salomon. Ce sage lui dit : « — Il ne pou- « vait te donner un conseil plus juste ni meilleur. Tu sais « bien que tu n’aimes personne, et que les politesses et ser- « vices que tu rends, tu les rends non par l'amitié que tu « portes aux autres, mais pour ostentation. Aime donc, « comme Salomon te l’a dit, et tu seras aimé. — » Ainsi fut châtiée la femme acariâtre, et ainsi le jeune homme en aimant fut aimé. — »
NOUVELLE X
Maître Jean, sur les instances de son compère Pierre, fait un enchantement pour changer la femme de celui-ci en jument. Quand il en vient à appliquer la queue, compère Pierre, disant qu’il x’y voulait pas de queue, gâte toute l'opération,
Lanouvelle dite par la reine donna quelque peu à murmurer aux dames et à rire aux jeunes gens; mais quand les uns et les autres se furent arrêtés, Dioneo commença à parler ainsi : «— Charmantes dames, parmi de blanches colombes un corbeau noir paraît bien plus beau qu'un cygne immaculé; de même, parfois, au milieu de nombreux sages, un moins sage non-seulement augmente en valeur et en éclat au contraste de leur maturité, mais encore y trouve soulagement et plaisir. Pour quoi, comme vous êtes toutes très discrètes et modestes, je dois vous être plus cher, moi qui, ayant peu d'esprit, fais briller d'autant votre mérite par mon infériorité, que si, par une plus grande valeur, je rendais votre mérite plus obscur. Par conséquent, je dois avoir une plus large liberté pour me montrer à vous tel que je suis, et je dois être, dans ce que je vais dire, supporté par vous plus patiemment que vous ne devriez faire si j'étais plus sage. Je vous dirai donc une nouvelle peu longue, dans laquelle vous verrez avec quel soin il convient d'observer les formalités imposées par ceux qui font œuvre d’enchantement, et combien la plus petite infraction à ces formalités gâte tout ce qu’a fait l’enchanteur.
« L'autre année, il y avait à Barletta un prêtre appelé maître Jean de Barolo, lequel, ayant une église trop pauvre, se mit, pour gagner sa vie, à colporter de côté et d'autre, sur
une jument, des marchandises aux foires de la Pouille, à acheter et à vendre. Ainsi voyageant, il se lia intimement avec un certain Pierre de Tresanti, qui faisait le même métier avec un âne. En signe d’affectueuse amitié, suivant la coutume de Pouille, il ne l’appelait que compère Pierre, et chaque fois que celui-ci arrivait à Barletta, il l’'emmenait à son presbytère, où 1l lui offrait l'hospitalité, lui faisant de son mieux les honneurs du logis. De son côté, compère Pierre qui était très pauvre et ne possédait à Tresanti qu'une petite cabane à peine suffisante pour lui, pour sa belle et jeune femme et pour son âne, menait maître Jean chez lui, toutes les fois que ce dernier passait à Tresanti, et le traitait le mieux qu'il pouvait, en reconnaissance de la réception qu'il en recevait à Barletta. Cependant, quant à la question du coucher, compère Pierre n'ayant qu’un petit lit dans lequel il dormait avec sa femme, il ne pouvait recevoir maître Jean comme il aurait voulu, mais il était obligé de l'envoyer coucher sur un peu de paille dans une petite écurie où la jument de maître Jean était remisée à côté de son âne. La femme, sachant la bonne réception que le prêtre faisait à son mari à Barletta, avait plus d’une fois voulu, quand maître Jean venait, aller dormir avec une de ses voisines nommée Zita Carapresa de Giudice Leo, afin que leur hôte püt reposer dans le lit avec son mari, et elle l’avait souvent proposé au prêtre; mais celui-ci n'avait jamais voulu. Une fois, entre autres, il lui dit : « — Commère Gemmata, ne t'inquiète pas de moi; je « suis fort bien, parce que, quand cela me plaît, je change « ma jument en une belle jeune fille et je couche avec elle. « Puis, quand je veux, je la fais redevenir jument. C’est « pourquoi je ne me séparerais pas d'elle: — » La jeune femme étonnée, le crut et le dit à son mari, ajoutant : « — S'il « est ton ami autant que tu le dis, quene te fais:tu enseigner
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cet enchantement? Tu pourrais me changer en jument « et faire tes affaires avec un âne et une jument. De la « sorte, nous gagnerions le double. Quand nous serions de « retour, tu pourrais me faire redevenir femme, comme je « suis. — » Compère Pierre, qui était aussi simple que pas un, la crut, goûta le conseil et, du mieux qu'il sut, se mit à solliciter maître Jean de lui enseigner la chose. Maitre Jean s’efforça de le détourner de cette sotte idée; mais ne le pouvant, il dit : « — Eh bien, puisque vous le voulez abso- « lument, nous nous lèverons demain matin, suivant notre « habitude, avant le jour, et je vous montrerai comment on « fait. À vraidire, le plus malaisé en cette affaire, c’est d’at- « tacher la queue, comme tu verras. — » Compère Pierre et commère Gemmata, ayant à peine dormi de la nuit, tellement ils attendaient le moment désiré, se levèrent dès l’approche du jour et appelèrent maître Jean, lequel s'étant levé en chemise, vint dans la chambre de compère Pierre et dit : «— Je ne sais personne au monde pour qui je ferais cela, « si ce n’est pour vous. Donc, puisque cela vous plaît, je le « ferai; mais il faut que vous fassiez tout ce que je vous dirai, « si vous voulez que la chose réussisse. — » Ceux-ci dirent qu’ils feraient ce qu'il leur dirait. Sur quoi, maître Jean prit une chandelle, la mit dans la main de compère Pierre et lui dit : « —- Regarde bien comme je ferai et rappelle-toi bien « comment je dirai. Garde-toi, situ as bon désir de ne pas « gâter tout, quelque chose que tu entendes ou que tu voies, « de dire une seule parole ; et prie Dieu que la queue s’at- « tache bien. — » Compère Pierre prit la chandelle et dit qu'il le ferait bien. Alors maître Jean fit mettre commère Gemmata nue comme à sa naissance, et la fit placer les mains et les pieds par terre, comme se tiennent les juments, la prévenant aussi qu'elle n’eüt à dire mot, quoi qu’il advint. Puis,
avec les mains, il se mit à luitoucher la figure et la tête et coinmença par dire : « — Que ceci soit belle tête de jument. — » Il lui toucha les cheveux et dit : « — Que ceci soit belle cri- « nière de jument. — » Lui touchant les bras, il dit : « — Et « que ceci soit belles jambes et beaux pieds de jument. — » Passant ensuite au sein et le trouvant ferme et rond, il sentit se réveiller et se lever quelque chose qui n'avait pas été appelé, et il dit : « — Que ceci soit beau poitrail de ju- « ment. — » Il fit de même pour l’échine, le ventre, la croupe, les cuisses et les jambes. Enfin, rien ne restant plus à faire que la queue, il leva sa chemise, et prenant le plantoir avec lequel il plantait les hommes, il le mit prestement dans la gaine pour ce faite, et dit : « — Et que ceci soit belle « queue de jument. — » Compère Pierre, qui jusque-là avait tout regardé fort attentivement, voyant cette dernière opération, et ne la trouvant pas de son goût, dit : « — 0 « maître Jean, je n’y veux pas de queue, je n’y veux pas de « queue! — » Déjà l’humide radical, par lequel toutes les plantes prennent racine, était venu, quand maître Jean, retirant son outil, dit : « — Eh! compère Pierre, qu’as-tu « fait? Ne t’ai-je pas dit de ne pas bouger, quoi que tu vis- « ses? La jument allait être faite; mais en parlant, tu as « tout gâté, etiln’y a plus moyen de la refaire jamais main- « tenant. — » Compère Pierre dit : « — C’est bon; je n'y « voulais pas cette queue. Pourquoi ne me disiez-vous pas : « fais-là, toi ? Et puis, vous l’attachiez trop bas. — » Maître Jean dit : « — Parce que Lu n'aurais pas su l’attacher si bien « que moi la première fois. — » La jeune femme, entendant cela, se leva sur ses pieds et dit naïvement à son mari ; « — Bête que tu es; pourquoi as-tu gâté tes affaires et les « miennes? Quelle jument as-tu jamais vue sans queue? « Que Dieu me soit en aide; tu es pauvre, mais ce serait li. 32
« bien fait que tu le fusses encore davantage. — » Et voyant qu'il n’y avait plus moyen d’être changée de jeune femme en jument, elle se rhabilla mélancolique et toute marrie. Quant à compère Pierre, il s’en tint à son äne, ainsi qu'il en avait l'habitude, pour faire son métier. Il s’en alla avec maître Jgan à la foire de Bitonto, et plus jamais il ne requit de lui semblable service. — »
Combien on rit de cette nouvelle, mieux comprise des dames que Dioneo ne voulait, celui-là se l’imagine qui en rira encore lui-même. Mais la nouvelle étant finie et le soleil commencant déjà à tiédir, la reine reconnut que la fin de son pouvoir était venue. S’étant levée, elle ôta la couronne de dessus sa tête et la mit sur celle de Pamphile, le seul de tous qu'il restât à honorer d’un tel honneur. Puis elle dit en souriant : « — Mon seigneur, grande charge t’incombe, étant, à défaut de moi et des autres qui ont déjà tenu la place que tu tiens, le dernier à être Roi. Pour quoi, Dieu te prète sa grâce, comme il me l’a prêtée. — » Pamphile, ayant joyeusement reçu cet honneur, dit : « — Votre mérite et celui de mes autres sujets, fera que Je m'entirerai moi-même avec gloire, comme les autres. — » Et, suivant l'habitude de ses prédécesseurs, ayant réglé avec le sénéchal toutes les choses opportunes, il se retourna vers les dames qui attendaient et dit : « — Amoureuses dames, la discrète Emilie, qui a été notre reine d'aujourd'hui, pour rendre quelque repos à vos forces, vous donna la permission de parler de ce qui vous plairait le plus. Pour quoi, comme vous êtes déjà reposées, je juge qu’il est bon de revenir à notre règlement ordinaire ; et je veux que demain chacune de vous songe à raisonner sur ceci, à savoir, ceux qui, par libéralité ou munificence, ont fait œuvre d'amour ou autre. Ce disant et faisant, vos esprits sans aucun doute se sentiront tout dispos
à opérer vaillamment. Car c’est ainsi que notre vie, qui ne peut être que brève dans un corps mortel, se perpétuera grâce à la renommée louangeuse ; laquelle renommée, quiconque ne sert pas seulement son ventre, comme les bêtes font, doit non-seulement désirer, mais poursuivre de tous ses efforts et travailler en conséquence. — » Le raisonnement plut à la joyeuse compagnie. Avec licence du nouveau roi, elle se leva toute de l’endroit où elle était assise, et se livra à ses jeux accoutumés, chacun allant là où son désir l’attirait le plus. Et ainsi ils firent, jusqu'à l'heure du dîner où ils se rendirent en fête, et où ils furent servis avec célérité et avec ordre. A la fin du repas, ils se levèrent pour baller comme d'habitude, et après qu’on eut chanté peutêtre mille chansons, plus plaisantes de paroles que remarquables comme chant, le roi commanda à Néiphile d’en chanter une en son mom. Celle-ci, d’une voix claire et Joyeuse, sans se faire prier et sans retard, commença ainsi :
Je suis toute jeunette et volontiers Je me réjouis et je chante, en la saison nouvelle, Merci d'amour et de douces pensées.
Je vais par les vertes prairies, regardant Les fleurs blanches, jaunes et vermeilles, Les roses sur les buissons et les lis blancs; Et je les compare toutes, tant qu’elles sont, Au visage de celui qui, m'aimant, M'a prise et me gardera toujours, comme celle Qui n'a d'autre pensée que de satisfaire ses désirs.
Et si parmi elles j’en trouve une qui soit, A ce qu’il me semble, bien semblable à lui, Je la cueille et je la baise, et je lui parle; Et, comme je sais, je lui ouvre ‘
Toute mon âme et ce que mon cœur désire.
Puis, avec les autres, j'en fais une guirlande, Que je lie de mes cheveux blonds et légers.
Et ce même plaisir que la fleur naturelle Fait éprouver aux yeux, je l’éprouve Comme si je voyais la personne même Qui m'a allumé de son doux amour.
Ce que son parfum me fait éprouver, Je ne puis l’exprimer avec la parole, Mais mes soupirs en sont un vrai témoignage.
Ils ne s’échappent jamais de ma poitrine Comme ceux des autres femmes, âpres ni pesants; Mais ils sortent tièdes et suaves, Et s'en vont à mon amour Qui, sitôt qu'il les sent, vient de lui-même Me donner soulagement, et arrive juste au moment Où je suis prête à m'écrier : ah! viens, ne me désespère pas!
Le roi et toutes les dames applaudirent beaucoup la chanson de Néiphile ; après quoi, la nuit étant déjà fort avancée, le roi commanda que chacun allât se reposer jusqu’au jour.
La neuvième journée du DÉCAMÉRON finie, commence la dixième, dans laquelle, sous le gouvernement de Pamphile, on devise de ceux qui, par libéralité ou par . munificence, ont fait œuvre d'amour ou autre.
Certains nuages à l’occident étaient encore vermeils, ceux de lorient étant déjà à leurs extrémités resplendissants comme l'or, à cause des rayons solaires qui, étant plus proches d'eux, les frappaient, quand Pamphile s’étant levé, fit appeler les dames et ses compagnons. Tous étant venus, après avoir délibéré avec eux où ils pourraient aller prendre leurs ébats, 1l se mit en marche à leur tête, accompagné de Philomène et de Fiammetta, tous les autres venant après ; et tout en devisant longuement entre eux de ce qu'ils allaient faire ce jour-là, ils se promenèrent longtemps. Après avoir fait une grande. promenade, le soleil commençant à être déjà trop chaud, ils retournèrent au palais, et là, les bouteilles ayant été mises à rafraîchir autour de la claire fontaine, ceux qui en eurent envie purent boire ; puis, ils allèrent se délasser sous les plaisants ombrages du jardin. Enfin, quand ils eurent mangé et dormi, comme d'habitude,
ils se réunirent où cela plut au roi, et celui-ci ordonna à Néiphile de dire la première nouvelle, ce qu'elle commença joyeusement ainsi :
NOUVELLE I
Un chevalier sert le roi d’Espagne. Il croit en être mal récompensé, sur quoi le roi lui prouve que ce n’est pas sa faute mais bien celle de sa mauvaise fortune; . puis il lui fait de maguifiques présents.
« — Honcrables dames, je dois considérer comme une grandissime faveur que notre roi m'’ait choisie pour parler la première sur une si belle chose que la munificence, laquelle, de même que le soleil est la beauté et l'ornement du ciel tout entier, est la clarté et la lumière de toutes les autres vertus. Je dirai donc à ce sujet une petite nouvelle, très belle à mon avis, que certainement il ne pourra qu'être utile de se rappeler.
« Il faut donc que vous sachiez que, parmi les autres valeureux chevaliers qui ont été depuis longtemps en notre cité, il y en eut un, le meilleur peut-être, messer Ruggieri de’ Figiovanni, lequel, riche et de grand cœur, et voyant que, vu la manière de vivre et les mœurs de la Toscane, il ne pourrait, s’il y demeurait, faire peu ou pas du tout montre de*sa vaillance, prit le parti d'aller pendant quelque temps auprès d’Alphonse, roi d’Espagne, dont le renom de vaillance dépassait celui de tous les autres seigneurs de ce temps. Fort honorablement pourvu d'armes, de chevaux et de serviteurs, 1l s’en alla le trouver en Espagne, où il fut gracieusement reçu par le rois Messer Ruggieri demeurant donc là, et vivant d’une façon splendide, accomplissant de
merveilleuses choses en faits d'armes, se fit bientôt connaître pour un vaillant. Il y avait déjà un certain temps qu'il y était, lorsqu'ayant fort observé la manière d’agir du roi, il lui sembla voir que celui-ci donnait tantôt à l’un tantôt à l’autre, et assez peu discrètement, châteaux, villes et baronnies, à des gens en un mot qui en étaient peu dignes ; et pour ce qu'on ne lui donnait rien à lui qui connaissait ce qu'il valait, il pensa que sa renommée en était fort diminuée ; pour quoi il résolut de partir et demanda congé au roi. Le roi le lui accorda, et lui donna une des meilleures mules qu’on eût jamais chevauchées, voire la plus belle, laquelle, vu le long chemin qu'il avait à faire, fut fort prisée par messer Ruggieri. Après quoi, le roi ordonna à un sien familier très discret, de s'arranger du mieux qu’il lui semblerait pour chevaucher de compagnie avec messer Ruggieri, de façon qu'il ne parüt pas être envoyé par le roi, et d’écouter tout ce qu’il dirait afin de pouvoir le lui redire, puis le lendemain de lui commander de retourner vers le roi. Le familier, ayant épié le moment où messer Ruggieri sortait de la ville, lui tint fort adroitement compagnie, lui donnant à croire qu'il se dirigeait vers l'Italie. :
« Messer Ruggieri chevauchant donc sur la mule que le roi lui avait donnée, et parlant de choses et d’autres, comme la troisième heure approchait, dit : « — Je crois que nous « ferons bien de laisser pisser nos bêtes. — » et les ayant fait entrer dans une étable, elles pissèrent toutes, sauf la mule. Pour quoi, ayant repris leur marche, et l’écuyer étant toujours attentif aux paroles du chevalier, ils arrivèrent vers une rivière, où, leurs bêtes s'étant mises à boire, la mule pissa. Ce que voyant, messer Ruggieri, 1l dit : « — Eh! que « Dieu te confonde, vilaine bête, car tu es comme le Sei- « gneur qui t’a donnée à moi. — » Le familier retint ces
paroles, et bien qu’en cheminant tout le long de la journée avec lui, 1l en recueillît beaucoup d’autres, il ne lui en entendit dire aucune autre qui ne fût à la louange du roi; pour quoi, le lendemain, étant monté à cheval, et le chevalier se disposant à continuer sa route vers la Toscane, le familier lui fit commandement du roi d’avoir à rebrousser chemin, ce que messer Ruggieri fit incontinent.
« Le roi, après avoir appris ce qu'il avait dit à propos de la mule, le fit appeler, l’accueillit d’un air joyeux, et lui demanda pourquoi il l'avait comparé à sa mule, ou plutôt pourquoi il avait comparé sa mule à lui. Messer Ruggieri d’un air ouvert lui dit : « — Mon seigneur, parce que vous « lui ressemblez, attendu que comme vous donnez quand il « ne le faut pas et ne donnez pas quandil le faudrait, ainsielle « n’a point pissé là où il l'aurait fallu et a pissé là où il ne « fallait pas. — » Le roi dit alors : « — Messire Ruggieri, « si je ne vous ai pas donné comme je l'ai fait à beaucoup « d’autres qui ne sont rien en comparaison de vous, cela « n’est point advenu parce que je ne vous avais pas reconnu « pour un vaillantissime chevalier, digne de grandes récom- « penses, mais c’est votre fortune qui a fauté en cela et non « moi, ne m'ayant point permis de vous récompenser ; et je « vous montrerai manifestement que je dis vrai. —» À quoi messer Ruggieri répondit : « — Mon seigneur, je ne me suis « point fâché de n'avoir reçu aucune récompense de vous, « pour ce que je ne désirais pas une récompense afin de de- « venir plus riche, mais de ce qu’en aucune circonstance « vous n'ayez rendu témoignage de ma valeur. Néanmoins, « je tiens votre excuse pour bonne et honnête, et je suis « prêt à voir ce qu’il vous plaira de me montrer, bien que je « vous croie sans avoir besoin de preuves. — »
« Sur ce, le roi l’ayant mené dans une grande salle où,
selon ses ordres, on avait porté deux grands coffres fermés, lui dit, en présence d’un grand nombre de personnes :
« — Messire Ruggieri, dans l’un de ces coffres est ma couronne, le sceptre royal et le globe, ainsi que nombre de belles ceintures à moi, des colliers, des anneaux et d’autres bijoux que je possède ; l’autre est plein deterre. Prenez-en un, et quel que soit celui que vous aurez choisi, il sera à vous, et vous pourrez voir qui a été injuste envers votre vaillance, de moi ou de votre fortune. — » Messer Ruggieri, voyant que cela plaisait ainsi au roi, choisit un
des coffres que le roi ordonna d'ouvrir, et il se trouva que c'était celui qui était plein de terre. Sur quoi, le roi dit en riant : « — Vous pouvez bien voir, messire Ruggiéri, que ce
que je vous ai dit de votre fortune est vrai; mais certes, votre valeur mérite que je corrige son influence maligne. Je sais que vous ne désirez point devenir Espagnol, et pour ce je ne veux pas vous donner ici ni château ni ville, mais bien le coffre que la fortune vous a empêché d’avoir; en dépit d’elle, je veux qu'il vous appartienne, afin que vous puissiez l'emporter dans votre pays, et vous glorifier parmi vos compatriotes de mes dons faits en témoignage de votre vaillance. — » Messer Ruggieri prit le coffre, et ayant re-
mercié le roi comme un don si considérable le demandait, il s’en retourna Joyeux en Toscane.
NOUVELLE II
Ghino di Tacco fait prisonnier l’abbé de Cluny et le guérit d’une maladie d’estomac; puis il lui rend la liberté. L'abbé, de retour à la cour de Rome, réconcilie Ghino avec le pape Boniface, et le fait nommer prieur de l'hôpital.
La munificence du roi Alphonse envers le chevalier florentin avait déjà été fort approuvée, quand le roi, auquel la nouvelle avait plu beaucoup, ordonna à Elisa de poursuivre. Celle-ci commenca aussitôt : « — Délicates dames, qu’un roi se soit montré magnifique, et ait exercé sa munificence en faveur de qui l’avait servi, cela ne peut être que considéré comme une louable et grande chose; mais que dirons-nous, si on nous raconte qu’un homme d'église a usé d’une admirable munificence vis-à-vis de quelqu'un que personne ne l'aurait blâmé de traiter en ennemi? Nous dirions que si la munificence du roi fut vertu, celle de l’homme d'église fut miracle, étant donné qu'ils sont tous plus avares que les femmes, et ennemis jurés de toute libéralité. Et bien que chacun ait naturellement soif de venger les offenses reçues, les hommes d'église, comme cela se voit, quoique prêchant la patience et surtout le pardon des offenses, se laissent aller à la vengeance plus fougueusement que les autres. Laquelle chose, à savoir comment un homme d'église se montra magnifique, vous pourrez apertement voir dans ma nouvelle que vOICI :
« Ghino di Tacco, homme fameux pour sa férocité et ses brigandages, ayant été chassé de Sienne et devenu l’ennemi des comtes de Santa Fiore, fit révolter Radicofani contre l’Eglise de Rome, et s'étant établi dans cette ville, il faisait dé-
trousser par ses satellites quiconque passait dans les environs.Or, Boniface VIII étant pape à Rome, l'abbé de Cluny s’en vint à sa cour. C'était, à ce que l’on croit, un des plus riches prélats du monde. Le séjour de la cour lui ayant gâté l’estomac, les médecins lui conseillèrent d’aller aux bains de Sienne et lui dirent qu’il y guérirait sans faute. Pour quoi, le pape l'y ayant autorisé, ilse mit en route avecun grandtrain de bêtes de somme, de chevaux et de serviteurs, sans se soucier de ce qu’on disait de Ghino. Celui-ci apprenant sa venue, tendit ses rêts, et sans laisser échapper le plus petit domestique, il enferma l'abbé, avec toute sa suite et tout son équipage dans un endroit fort resserré. Cela fait, il envoya vers l'abbé un des siens — le plus instruit — qui lui dit très courtoisement de sa part, de lui faire le plaisir de descendre dans le château de Ghino. Ce qu’entendant l'abbé, il répondit tout furieux qu’il n’en voulait rien faire, n’ayant rien à voir avec Ghino; mais qu'il continuerait sa route et qu'il voudrait bien voir qui l’en empêcherait. L’ambassadeur, lui parlant d’un air humble, dit : « — Messire, vous êtes venu « en un lieu, où, hors la colère de Dieu, nous ne craignons « rien, et où les excommunications et les interdictions sont « elles-mêmes excommuniées, et pour ce, vous ferez mieux « de satisfaire Ghino. — » Pendant cet entretien, l’endroit avait été complètement cerné par les soudards ; pour quoi, l’abbé se voyant pris avec tous les siens, s’achemina d’un air de dépit vers le château, en compagnie de l'ambassadeur et suivi de toute sa troupe et de ses bagages. Dès qu'il fut descendu de cheval, on l’installa seul, sur l’ordre de Ghino, dans une petite chambre du palais, très obscureet mal commode, et tout le reste de sa suite fut assez bien logé, chacun selon sa qualité, dans le château ; quant aux chevaux et aux bagages, ils furent mis en süreté, sans qu’on y touchâtrien. *
« Cela fait, Ghino s’en alla trouver l’abbé et lui ‘dit : « — Messire, Ghino, dont vous êtes l’hôte, vous envoie prier « de vouloir bien lui dire où vous alliez et le motif de votre « voyage. — » L'abbé qui, en homme sage, avait un peu rabattu de sa fierté, lui dit où 1l allait et pourquoi. Ce qu'ayant oui Ghino, il le quitta et résolut de le guérir sans bains. Ayant fait entretenir continuellement dans la petite chambre un grand feu, et l'ayant fait bien garder, il ne retourna vers l'abbé que le lendemain matin, et sur une serviette très blanche il lui porta deux tranches de pain rôti et un grand verre de vin blanc de Corniglia, du même qui appartenait à l'abbé, et il lui parla ainsi : « — Messire, quand Ghino était « plus jeune, il étudia la médecine et il dit qu’il a appris « qu’il n’y a pas de meilleur remède pour le mal d'estomac « que celui qu'il vous fera et dont ce que je vous apporte est « le commencement ; et pour ce, prenez-le, et réconfortez- « vous. — » L'abbé qui avait plus faim qu’envie de causer, mangea le pain et but le vin blanc, bien qu'il le fit d’un air dédaigneux; puis, tenant nombre de propos hautains, il fit beaucoup de questions, donna beaucoup d'avis, et insista surtout pour voir Ghino. Ce qu'entendant Ghino, il en laissa une bonne part s’en aller en vaine fumée, et répondit au reste fort courtoisement, affirmant qu’aussitôt que Ghino le pourrait il viendrait lui faire visite; cela dit, il le quitta, et nerevint le voir que le lendemain avec la même quantité de pain rôti et de vin blanc. Et de cette façon il le tint pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu'’ilse füt enfin aperçu que l’abbéavait mangé des fèves sèches qu’il avait portées en secret et qu'il Jui avait laissées sans rien dire. Pour quoi, il lui demanda de la part de Ghino comment il lui semblait se trouver de l’estomac ; à quoi l'abbé répondit : « — Il me semble que cela « irait bien, si j'étais hors de ses mains; après cela, je n'é-
« prouve pas d'autre envie que de manger, tellement ses re- « mèdes m'ont bien guéri. — »
« Ghino lui ayant en conséquence fait préparer une belle chambre avec ses propres bagages, et ayant fait dresser un grand banquet auquel toute la suite de l'abbé devait prendre part, avec un grand nombre de gens du château, s’en alla le trouver le lendemain matin et lui dit : « — Messire, puisque « vous vous sentez bien, il est temps de sortir de l'infir- « merie. — » Et l'ayant pris par la main, il le conduisit dans la chambre qu'il lui avait fait préparer, et l'ayant laissé avec ses gens, il alla veiller à ce que le banquet fût magnifique. L'abbé se récréa quelque peu avec ses familiers et leur conta quelle avait été sa vie pendant les jours précédents, tandis qu'eux, au contraire, lui dirent qu'ils avaient été merveilleusement traités par Ghino. Mais l’heure de manger étant venue, l’abbé et tous les autres convives furent abondamment servis de bonnes victuailles et de bons vins, sans que Ghino se fût encore fait connaître. Quand l’abbéeut été ainsi traité de cette façon pendant quelques jours, Ghino après avoir fait mettre tous ses bagages dans une salle, et tous ses chevaux jusqu’au moindre roussin, dans une cour qui se trouvait au-dessous de la dite salle, s’en alla trouver l'abbé et lui demanda comment il se trouvait et s’il se croyait assez fort pour monter à cheval. A quoi l’abbé répondit qu’il était très fort et bien guéri de l'estomac, et qu’il se trouverait tout à fait bien dès qu'il serait hors des mains de Ghino.
« Alors Ghino mena l’abbé dans la salle où étaient ses bagages et toute sa suite, et l’ayant fait approcher d’une fenêtre d'où il pouvait voir tous ses chevaux, il dit : « — Mes- « sire l'abbé, vous saurez que ce n’est point la méchanceté « d'âme qui a poussé Ghino — lequel je suis — à se faire
« voleur de grands chemins et ennemi de la Cour de Rome, « mais bien sa qualité de gentilhomme, après s'être vu « chassé pauvre de sa maison, et pour défendre sa vie et sa « noblesse contre les nombreux et puissants ennemis qu’il « à; mais pour ce que vous me paraissez un vaillant sei- « gneur, et bien que je vous aie guéri de l'estomac, je « n’entends pas vous traiter comme un autre à qui, letenant « dans mes mains comme je vous tiens, je prendrais ce que « bon me semblerait de ce qui lui appartiendrait ; j'entends, « au contraire, que, considérant quels sont mes besoins, « vous me donniez vous-même ce que vous voudrez de ce « que vous avez. Tous vos bagages sont ici devant vous, et « de cette fenêtre vous pouvez voir vos chevaux dans la « cour; pour ce, prenez-en une partie, ou prenez tout, « comme il vous plaira; dès à présent vous pouvez vous en « aller ou rester à votre plaisir. — »
« L'abbé, étonné d'entendre des paroles si généreuses chez un voleur de grands chemins, et cela lui plaisant beaucoup, sentit soudain tomber sa colère et son dédain qui se changèrent en bienveillance, et devenu en son cœur l’ami de Ghino, il courut l’embrasser en disant : « — Je jure Dieu « que pour gagnerl’amitié d’un homme comme désormais Je « Juge que tu es, je souffrirais une bien plus forte injure que « celle qu’il m'avait semblé que tu m'avais faite jusqu'ici. « Maudite soit la fortune qui t’a contraint à un métier si « condamnable, — » Après quoi, ayant fait prendre parmi ses bagages et ses chevaux le strict nécessaire, 1l lui laissa le reste et s’en retourna à Rome.
« Le pape avait su la capture de l’abbé et il en avait été très affligé; en le voyant, il lui demanda si les bains lui avaient profité. A quoi l'abbé répondit en souriant : & — Saint Père, j'ai trouvé avant d'arriver aux bains un
« savant médecin qui m'a parfaitement guéri. — » Et il lui raconta comment; de quoi le pape rit beaucoup. L'abbé poursuivit son récit, et, poussé par une pensée généreuse, demanda une grâce. Le pape, croyant qu'il lui demanderait autre chose, promit libéralement de faire ce qu'il demanderait. Alors l'abbé dit: « — Saint-Père, ce que j'entends « vous demander, c'est que vous rendiez vos bonnes grâces « à Ghino di Tacco, mon médecin, pour ce que, parmi les « autres hommes de valeur que je connaisse, je n’en ai « certes jamais rencontré un qui vaille plus ; quant au mal « qu'il fait, je l’impute beaucoup plus à la fortune qu’à lui- « même; changez donc cette fortune en lui donnant chose « dont il puisse vivre selon sa condition, et je ne doute pas « qu’en peu de temps vous ne le voyiez tel que je le vois moimême. —» En entendant cela, le pape, qui avait l’âme grande et qui aimait les hommes généreux, dit qu’il le ferait volontiers, si cela était comme il Le disait, et qu'il pouvait le faire venir en toute süreté. Sous la foi de cette parole, Ghino s’en vint donc à la Cour, dès qu'il plut à l’abbé; et il ne resta guère auprès du pape sans que celui-ci ne le tint pour un homme de valeur et ne se réconciliât avec lui, et lui donnât un grand prieuré de ceux de l’hôpital dont il l'avait auparavant fait chevalier, charge qu'il conserva toute sa vie pendant laquelle il fut ami et serviteur. de la sainte Eglise et de l'abbé de Cluny. |
NOUVELLE III
Mitridanes envieux de la générosité de Nathan et étant allé pour le tuer, lui parle saus le connaitre. Nathan lui indique le moyen d'atteindre son but, et il va l’attendre, selon ses indications, dans un petit bois, où, Mitridanes l’ayant reconnu, a honte de son crime et devient son ami.
Il semblait à tous avoir entendu chose semblable à un miracle, à savoir qu’un homme d'église eût fait œuvre de munificence ; mais après que les belles dames eurent cessé d’en deviser, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci commença sur-le-champ : « — Nobles dames, la munificence du roi d'Espagne fut grande, et celle de l'abbé de Cluny fut chose probablement jamais ouïe auparavant ; mais peut-être ne vous paraïtra-t-il pas moins merveilleux d’apprendre comment un homme, pour user de libéralité envers un autre qui avait soif de son sang et de sa vie, se décida sans rien dire à lui en faire le sacrifice ; ce qu'il aurait mis à exécution si son ennemi avait voulu en profiter, ainsi que J'entends vous le montrer dans ma petite nouvelle. — »
« C’est chose très certaine — si l’on peut ajouter foi aux paroles de quelques Génois et d’autres gens qui vivent en ce pays — que dans certaines parties du Catay fut jadis un homme de noble lignage et riche sans comparaison, nommé Nathan. Cet homme avait un domaine voisin d’une route par laquelle devait passer quasi nécessairement quiconque voulait aller du Ponant au Levant, ou du Levant au Ponant, et comme son âme était grande et généreuse et qu'il voulait le prouver par ses actes, il manda en cet endroit un grand nombre d'artistes, et leur fit construire en peu de temps un
des plus beaux, des plus grands et des plus riches palais qu’on eût jamais vus, et le fit remplir abondamment de tout ce qu'il fallait pour recevoir avec honneur des gentilshommes. Ayant avec lui un nombreux domestique, il y faisait recevoir avec honneur, au milieu des plaisirs et des fêtes, quiconque allait et venait; et il persévéra tellement dans cette louable coutume, que sa renommée fut bientôt connue non-seulement dans le Levant, mais dans quasi tout le Ponant.
« Etant déjà chargé d’ans, sans que pour cela sa générosité se fût lassée, il advint que sa renommée arriva jusqu’aux oreilles d’un jeune homme nommé Müitridanes, habitant d’un pays peu éloigné du sien, lequel, se sentant non moins riche que Nathan, devint envieux de sa réputation et de son mérite, et se proposa de l’annuler ou de l’éclipser par une libéralité plus grande. Ayant fait faire un palais semblable à celui de Nathan, il se mit à faire les plus démesurées libéralités qu’eût jamais faites un autre homme, à quiconque allait où venait par là, et il devint sans conteste en peu de temps très fameux. Or il advint, un jour que le jeune homme était demeuré tout seul dans la cour de son palais, qu'une vieille femme entra par une des portes, lui demanda l'aumône, et la reçut; étant ensuite rentrée par une autre porte, elle recut encore une nouvelle aumône, et ainsi successivemént jusqu’à la douzième; comme elle revenait une treizième fois, Mitridanes dit: « — Bonne femme, tu es bien « prompte à revenir demander! — » Néanmoins, il lui fit encore l’aumône. La petite vieille, entendant cette réponse, dit : « — O générosité de Nathan, combien tu es merveil- « leuse! Je suis entrée par les trente-deux portes qu’a son « palais, comme j'ai fait pour celui-ci, et je lui ai chaque « fois demandé l’aumône; mais il n’a point fait semblant de « me reconnaître et il me l’a toujours donnée; tandis que je
« ne suis venue ici que treize fois encore, et j’ai été reconnue « et réprimandée. — » Et ce disant, elle partit sans plus revenir. |
« Mitridanes, entendant les paroles de la vieille et estimant que ce qu’il venait d'entendre au sujet de la renommée de Nathan diminuait la sienne, s’enflamma d’une rageuse colère, et se mit à dire: « — Malheur à moi! Quand donc « égalerai-je la libéralité de Nathan dans les grandes choses, « loin de les dépasser, comme je le cherche, puisque même « dans les plus petites choses, je ne puis en approcher ? « Vraiment, je m'’efforcerai en vain d'y arriver, si Je ne le « fais disparaître de dessus terre; puisque la vieillesse ne « veut pas se charger de ce soin, il faut que sans plus de « retard mes mains se chargent de cette besogne. — » Et s'étant levé dans cet accès de fureur, sans communiquer son dessein à personne, il monta à cheval avec une suite peu nombreuse, et arriva le troisième jour à l’endroit où Nathan demeurait. Là, ayant ordonné à ses compagnons de faire semblant de n’être point avec lui et de pas le connaître, il leur dit de chercher à se loger jusqu’à ce qu’il leur donnât d’autres ordres. , |
« Resté seul, et le soir commencant à venir, il rencontra, à peu de distance du beau palais, Nathan qui se promenait seul et sans le moindre vêtement d’apparat. Ne le connaissant pas, il lui demanda s’il pourrait lui enseigner où Nathan demeurait. Nathan lui répondit joyeusement : °« — « Mon fils, personne en ce pays ne saurait mieux te l’en- « seigner que moi; et pour ce, quand il te plaira, je t'y « mènerai. — » Le jeune homme dit que cela lui agréerait fort, mais que, si c'était possible, il ne voulait point être vu ni connu de Nathan. A quoi Nathan dit: « — Et je ferai « encore ainsi, puisque cela te plaît. — » Etant donc des-
cendu de cheval, Mitridanes s’en alla jusqu’au beau palais avec Nathan qui se mit à lui tenir la plus plaisante conversation. Là Nathan fit prendre le cheval du jeune homme par un de ses familiers, et s'étant penché vers l'oreille de ce dernier, 1l lui ordonna d'informer promptement tous les gens de la maison que personne ne s’avisât de dire au jeune homme qu'il fût Nathan; ce qui fut fait. Quand ils furent dans le palais, il installa Mitridanes dans une magnifique chambre où nul ne pouvait le voir excepté ceux qu'il avait commis à son service, et lui faisant rendre de grands honpeurs, il lui tint lui-même compagnie.
« Pendant qu'il était avec lui, Mitridanes, bien que le révérant comme un père, lui demanda cependant qui il était, A quoi Nathan répondit: « — Je suis un petit serviteur de « Nathan; depuis ma plus tendre enfance j'ai vieilli avec « Jui, et il ne m’emploie pas à autre chose qu’à ce que tu « vois; pour quoi, bien que tous les autres se louent beau- « coup de lui, je ne puis guère m'en louer pour mon « compte. — » Ces paroles donnèrent à Mitridanes quelque espérance de pouvoir mettre à exécution son perfide dessein avec plus d'aide et de facilité. Nathan lui demanda à son tour très courtoisement qui il était, et quel motif l’amenait, lui offrant ses conseils et son aide en ce qu'il pourrait. Mitridanes resta un moment sans répondre; enfin, se décidant à se confier à lui, il employa un long détour pour exiger sa parole ; puis, lui demandant aide et conseil, il lui découvrit entièrement qui il était et pour quel motifilétait venu. Nathan, entendant ce discours et le cruel dessein de Mitridanes, fut tout bouleversé au fond de lui-même; cependant, d’un cœur fort et d’un visage ferme, il lui répondit sans trop d'hésitation : « — Mitridanes, ton père était « gentilhomme, et tu ne veux pas dégénérer, ayant résolu
« une si haute entreprise, à savoir d’être libéral envers « tous; et je loue très fort l’envie que tu portes au mérite « de Nathan, pour ce que s’il y avait beaucoup d’entrepri- « ses semblables, le monde, qui est très misérable, devien- « draïit bien vite bon. Ton dessein que tu m'as confié sans « hésiter sera gardé secret ; je puis plutôt en cela te donner « conseil que grande aide, et cè conseil est celui-ci : tu peux « voir d'ici à un mille de distance à peu près, un petit bois « dans lequel Nathan va quasi tous les matins se promener « longtemps seul; là, il te sera facile de le trouver et de « faire à ton plaisir. Si tu le tues, afin de pouvoir retourner « sans empêchement chez toi, tu t'en iras non par le che- « min que tu as pris pour venir ici, mais par celui que tu « vois sortir du bois à gauche, pour ce que, bien qu’il soit « un peu plus sauvage, 1l est plus près de chez toi et par- « tant plus sûr pour toi. — »
« Après avoir reçu cette information, et quand Nathan l’eut quitté, Mitridanes fit secrètement prévenir ses compagnons qui étaient aussi dans le château, de l'endroit où ils devaient l’attendre. Le lendemain, Nathan, invariable dans ses sentiments, malgré le conseil donné à Mitridanes, et sans rien changer à ses habitudes, s’en alla seul vers le petit bois pour y mourir. Mitridanés, s'étant levé, et ayant pris son arc et son épée, — car il n'avait pas d’autres armes, — monta à cheval, s’en alla droit au bois, et vit de loin Nathan qui se promenait tout seul. Voulant, avant de l’assaillir, le voir et l'entendre parler, il courut vers lui, et, le saisissant par le bandeau qu’il avait sur la tête, il dit : « — Vieillard, « tu es mort! — » À quoi Nathan ne répondit rien, si ce n’est : « — Alors, c'est que je l’ai mérité. — » Mitridanes entendant sa voix et le regardant au visage, le reconnut aussitôt pour celui qui l’avait si bien accueilli, qui lui avait
courtoisement fait compagnie et l'avait loyalement conseillé : pour quoi, sa fureur tomba soudain et sa colère se changea en honte. Alors, jetant son épée qu'il avait déjà tirée pour le frapper, il descendit de cheval, courut en pleurant se jeter aux pieds de Nathan, et dit : « — Je reconnais manifeste-
ment votre générosité, très cher père, considérant avec quelle délicatesse vous êtes venu ici pour me donner votre vie, laquelle, bien que je n’en eusse aucune raison, je me suis montré à vous-même désireux de vous arracher. Mais Dieu, plus soucieux que moi de mon devoir, m'a ouvert, juste au moment où il en était lé plus besoin, les yeux de l'intelligence, que la méchante envie m'avait fermés. Et pour ce, je me reconnais d'autant plus avoir mérité d'être puni de mon erreur, que vous avez été plus empressé à me complaire ; prenez donc de moi telle vengeance que vous jugerez convenable pour mon crime. — »
« Nathan fit relever Mitridanes, le serra tendrement dans
ses bras, l’embrassa, et lui dit : « — Mon fils, il n’est pas
besoin que tu demandes pardon ni que je te pardonne pour ton entreprise, que tu la veuilles appeler crime ou autrement, pour ce que tu ne la poursuivais point par haine, mais afin de pouvoir être tenu pour le meilleur. Vis donc sans aucune crainte de moi, et sois certain qu'il n’y a personne que j'aime autant que toi, considérant la grandeur de ton âme qui ne s’est point adonnée à entasser de l’argent, comme font les avares, mais à le dépenser. N’aie point non plus vergogne d’avoir voulu me tuer pour devenir plus renommé, et ne crois pas que je m'en étonne. Les illustres empereurs et les plus grands rois n’ont agrandi leur royaume, et par conséquent leur renommée, qu’en employant quasi uniquement l’art de tuer, non pas un homme comme tu voulais faire, mais un nombre infini
de gens, qu’en brûlant des pays entiers et renversant les villes ; pour quoi, si toi tu as voulu me tuer, moi seulement, pour te rendre plus fameux, tu faisais une chose ni fort étonnante, ni nouvelle, mais fort habituelle. — »
« Mitridanes, sans excuser son dessein pervers, mais
louant beaucoup l'honnête excuse trouvée par Nathan, en vint à dire, tout en devisant avec lui, qu'il s'émerveillait outre mesure de ce que Nathan eût pu se résoudre à lui donner le conseil et le moyen de le tuer. A quoi Nathan dit :
— Mitridanes, je ne veux pas que tu t’étonnes du conseil que je t'ai donné ni de ma résolution, pour ce que depuis que j'ai eu mon libre arbitre et que je me suis résolu à faire ce que tu as toi-même entrepris, personne n’est jamais venu en ma maison que je n’aie satisfait à sa demande. Tu y es venu désireux de me prendre la vie; pour quoi, te l’entendant demander, et afin que tu ne fusses pas seul à t’en aller d'ici sans avoir obtenu ce que tu demandais, je me suis sur-le-champ décidé à te la donner ; et pour que tu pusses la prendre, je t’ai donné ce conseil que j'ai cru bon pour que tu eusses ma vie sans risquer de perdre la tienne ; et pour ce, je te dis encore, et je te prie, si elle te fait toujours envie, de la prendre et de te satisfaire toimême en cela, attendu que je ne crois pas que je la puisse employer mieux. Je m’en suis déjà servi pendant quatrevingts ans, et je l'ai employée pour mes plaisirs et mon contentement ; et je sais que, suivant le cours de la nature, ainsi qu'il advient des autres hommes, et généralement de tout, elle ne m'est laissée que pour peu de temps désormais. Pour quoi, je crois qu’il est mieux de la donner, comme j'ai toujours donné et dépensé mes trésors, que de la vouloir tellement garder qu’elle me soit, contre mon gré, Ôtée par la nature. C'est faire un mince
présent que de donner cent années; combien donc en estce ün moindre de donner les six ou huit ans que j'ai à vivre? Prends-la donc, si elle t’agrée, je t'en prie ; pour ce que, pendant tout le temps que j'ai vécu, je n'ai encore trouvé personne qui l’ait désirée, et je ne sais si je trouverai jamais qui la veuille, si toi, qui l’as demandée, tu ne la prends pas. Et si pourtant il arrivait qu'il s’en trouvât un, je reconnais que plus je la garderai, moins elle aura de prix; donc, avant qu’elle devienne plus vile, prends-la, je t’en prie. — »
« Mitridanes, plein de vergogne, dit : « — À Dieu ne plaise, non pas seulement que je sépare de vous une vie aussi précieuse que la vôtre et que je la prenne, mais que j'en conçoive même le désir, comme je le faisais naguère ; bien loin de diminuer ses années, je l’allongerais volontiers des miennes. — » A quoi Nathan dit aussitôt : — Et, si tu veux, tu peux les en allonger en effet, et tu me feras faire vis-à-vis de toi ce que je n'ai jamais fait pour aucun autre, c’est-à-dire prendre de ce qui est à toi, moi qui jamais n’acceptai rien d'autrui. — » « — Oui, — » dit vivement Mitridanes, « — Donc — dit Nathan — tu feras comme je vais te dire : tu resteras, jeune comme tu es, ici, dans ma maison, et tu t’appelleras Nathan, et moi, j'irai dans la tienne, et je me ferai désormais appeler Mitridanes, — » Alors Mitridanes répondit : — Si je savais aussi bien agir que vous savez et que vous avez toujours su, j’accepterais sans trop hésiter ce que vous m'offrez, mais pour ce qu’il me paraît très certain que mes œuvres diminueraient la renommée de Nathan, et que je n’entends pas gâter chez les autres ce que je ne sais pas drranger pour moi-même, je ne l’accepte pas. —-» «Après ces plaisants entretiens entre Nathan et Mitridanes,
et beaucoup d’autres encore, ils revinrent ensemble au palais, selon qu'il plut à Nathan. Là, Nathan combla d’honneurs Mitridanes pendant plusieurs jours, et avec beaucoup d'esprit et de savoir l’encouragea dans sa grande et noble entreprise. Et Mitridanes voulant s’en retourner chez lui avec sa suite, Nathan lui donna congé après lui avoir fait bien voir qu’il ne pourrait jamais le surpasser en libé-
ralité. — »
NOUVELLE IV
Messer Gentile de’ Carisendi, de retour de Modène, tire du tombeau où on l'avait ensevelie comme morte, une dame aimée de lui. Revenue à elle, cette dame accouche d’un enfant mâle et messer Gentile la rend, elle et l’enfant, à Niccoluccio Caccianimico, son mari.
Cela sembla à tous chose merveilleuse qu’on füt ainsi libéral de son propre sang, et ils affirmèrent que la générosité de Nathan avait vraiment dépassé celle du roi d’Espagne et celle de l'abbé de Cluny. Mais quand, d’une chose à une autre, on en eut assez dit sur ce sujet, le roi, regardant du côté de Lauretta, lui fit voir qu’il désirait qu’elle contât à son tour; pour quoi, la Lauretta commença aussitôt : « — Jeunes dames, les choses qui ontété racontées sont magnifiques et belles, et il me semble qu’il ne nous reste plus rien, à nous qui avons à parler, pour surpasser l'intérêt de ces nouvelles, tellement elles ont été embellies par la magnificence des choses racontées ; à moins que nous ne revenions aux sujets d'amour, qui prêtent toujours abondamment matière à deviser ; et pour ce, tant pour ce motif que parce que
cela convient principalement à notre âge, il me plait de vous raconter un acte de munificence accompli par un amoureux, lequel acte, tout bien considéré, ne vous paraîtra pas d'aventure inférieur à aucun de ceux déjà racontés, s’il est: vrai qu’on donne les trésors, qu’on oublie les inimitiés et qu'on jette en mille périls la vie et, ce qui est bien plus, l'honneur et la réputation pour posséder la chose aimée.
« Donc, il y eut à Bologne, très noble cité de la Lombardie, un chevalier très estimé pour son mérite et pour la noblesse de son sang, et qui s’appelait Messer Gentile Carisendi. Etant tout jeune, il s’énamoura d’une gente dame nommée Madame Catalina, femme d’un certain Niccoluccio Caccianimico ; et comme il était mal payé de son amour par la dame, il s’en ‘alla, quasi désespéré, à Modène, où il avait. été appelé comme podestat. A cette même époque, Niccoluccio étant absent de Bologne, et la dame s'étant rendue dans sa campagne, située à environ trois milles de la ville, elle y fixa son séjour, pour ce qu’elle était grosse. Or il advint qu'elle fut prise d’un accident si grave, que tout signe de vie l’abandonna, et qu’en conséquence tous les médecins déclarèrent qu'elle était morte. Ses plus proches parents ayant assuré qu’elle leur avait dit être enceinte depuis trop peu de temps pour que son enfant fût viable, sans s’embarrasser d'autre chose, on l’ensevelit telle qu'elle était dans une tombe de l’église voisine.
« Cet événement ayant été annoncé soudainement à Messer Gentile par un de ses amis, il s’en affligea beaucoup, bien qu'il eût été peu favorisé des faveurs de la dame, et en dernier lieu il se dit à lui-même : « — Voici, madame Catalina, « que tu es morte ; pendant que tu vivais, je n’ai pu avoir « un seul regard de toi; pour quoi, maintenant que tu ne « peux plus te défendre, il faut que, toute morte que tu
« sois, je te prenne un baiser. — » Cela dit, la nuit étant venue, il donna des ordres pour que son absence fût tenue secrète, et étant monté à cheval avec un de ses familiers, il alla sans s'arrêter jusqu’à l'endroit où était ensevelie la dame. Ayant ouvert la tombe, il y entra sur-le-champ, et s'étant couché à côté de la dame, il approcha son visage du sten et se mit à l’embrasser à plusieurs reprises en versant d’abondantes larmes. Mais, comme nous voyons que l’appétit de l’homme n’est jamais content et désire toujours davantage, surtout celui des amoureux, Gentile, ayant résolu de nc pas rester plus longtemps en cet endroit, dit : « — Eh ! « pourquoi ne lui touché-je point un peu la gorge, puis- « que je suis ici ? Je ne la dois plus jamais toucher, et je ne « l’ai oncques touchée. — » Vaincu dônc par ce désir, il lui mit la main sur la gorge, et il l’y tenait depuis un moment, quand il lui sembla sentir le cœur de la dame battre faiblement. Chassant tout sentiment de crainte, et cherchant avec plus d'attention, 1l vit qu’en effet elle n’était pas morte, bien qu'il estimât peu de chose la vie qui lui restait ; pour quoi, aussi doucement qu'il put, aidé par son familier, il la sortit de la tombe, et l'ayant placée devant lui sur son cheval, il la porta secrètement en sa maison à Bologne.
« Il avait là avec lui sa mère, valeureuse et sage dame, laquelle après que son fils lui eût tout dit, mue de pitié, rappela l’infortunée à la vie en faisant un grand feu et en la mettant dans un bain. Dès qu'elle fut revenue à elle, elle poussa un grand soupir et dit: « — Hélas ! où suis-je mainte- « nant? — » À quoi l’excellente dame répondit : « — Calme- « toi; tu es en bon lieu. — » Madame Catalina complètement remise, regarda tout autour d'elle, et ne reconnaissant pas bien l'endroit où elle était, voyant devant elle messer Gentile, fut remplie d’étonnement, et pria la mère de celui-ci
de lui dire comment elle se trouvait là ; sur quoi, messer Gentile lui conta tout de point en point. Très affligée de cela, après y avoir réfléchi un moment, elle le remercia le mieux qu'elle put, puis elle le pria, par l’amour qu’il lui avait autrefois porté, et par sa courtoisie, de faire qu’elle ne recçût pas dans sa maison chose qui fût moins qu'honnèête pour son honneur et pour celui de son mari, et que, dès que le jour serait venu, il Ja laissât retourner chez elle. A quoi messer Gentile répondit : « — Madame, quel qu'ait été précédem- « ment mon désir, je n’entends point pour le présent, ni « pour l'avenir — puisque Dieu m'a fait cette faveur de « vous avoir rendue à la vie grâce à l'amour que je vous ai « jusqu'ici porté — vous traiter ici ni ailleurs autrement « que comme une sœur ; mais le service que je vous ai rendu « cette nuit mérite une récompense, et pour ce je veux que « vous ne me refusieZ point une grâce que je vous deman- « derai. — » La dame lui répondit d’un air affable qu’elle était prête à le faire si elle le pouvait, et si la chose était honnête. Alors messer Gentile dit :
« — Madame, tous vos parents et tous les Bolonaïs croient « et ont pour certain que vous êtes morte ; pour quoi, per- « sonne chez vous ne vous attend ; et pour ce, voici la faveur « que je réclame de vous : je vous prie de rester en secret « ici avec ma mère jusqu'à ce que je sois revenu de Modène, « ce qui ne tardera pas. La raison pour laquelle je vous fais « cette demande est celle-ci : j’entends, en votre présence « et devant les principaux citoyens de notre cité faire à votre « mari un don cher et solennel. — » La dame, se reconnaissant l’obligée du chevalier, et voyant que sa demande était honnête, bien qu’elle désirät réjouir ses parents en leur faisant voir qu'elle était vivante, se décida à faire çe que messer Gentile demandait, et le lui promit sur sa foi. Mais
à peine lui eut-elle répondu, qu’elle sentit que le moment d’accoucher était venu; pour quoi, tendrement secourue par la mère de messer Gentile,. elle ne tarda pas à mettre au monde un bel enfant mâle, ce qui redoubla la joie de messer Gentile et d'elle-même. Messer Gentile ordonna de faire tout ce qui était nécessaire, et de la servir comme si c'eût été sa propre femme, puis il s’en retourna, secrètement à Modène.
« Là,.le temps de son office de podestat terminé, et devant s’en retourner à Bologne, il fit préparer pour le matin du jour où il entrerait à Bologne, un beau festin dans sa maison pour un grand nombre de gentilshommes Bolonais, parmi lesquels était Niccoluccio Caccianimico. A son retour, descendu de cheval, il se trouva au milieu de ses convives, ayant également trouvé la dame plus belle et mieux portante que jamais, et son petit enfant en bon état ; aussi, il fit asseoir ses hôtes à table d’un air de vive alégresse, et les fit magnifiquement servir de toutes sortes de victuailles. Le repas touchant à sa fin, et ayant tout d’abord prévenu la dame de ce qu’il entendait faire, et arrangé avec elle la façon dont elle devait s’y prendre, il se mit à parler ainsi : « — Sei- « gneurs, je me souviens d’avoir une fois entendu dire « qu’en Perse il existe une coutume très bonne à mon avis « et qui consiste en ceci : lorsque quelqu’un veut faire « grand honneur à son ami, il l'invite à diner et là 1] lui « montre ce qu'il a de plus cher, soit sa femme, soit un « ami, soit sa fille, soit toute autre chose, affirmant que, s’il « pouvait, il lui montrerait de même le fond de son cœur. « Cette coutume, j'entends l’observer à Bologne. Vous avez « bien voulu honorer mon banquet, et je veux vous faire « honneur à la mode de Perse, en vous montrant la chose la « plus chère que j'aie au monde et que je doive jamais avoir. « Mais auparavant, je vous prie de me dire ce que vous
« pensez d’un doute que je vais vous soumettre. Il y a quel- « qu'un qui a chez lui un bon et fidèle serviteur, lequel « tombe gravement malade ; sans attendre la mort de ce « serviteur, son maître le fait porter au milieu de la rue, et « n’a plus cure de lui. Vient un étranger qui, mu de pitié, « le recueille dans sa maison et l’entourant de gränds soins « le ramène en bonne santé. Je voudrais savoir si, le gar- « dant chez lui et s’en servant comme d’un serviteur, le pre- « mier maître peut en bonne équité s’en plaindre ou se fà- « cher contre le second maître si celui-ci refuse, sur sa « demande, de lui rendre son serviteur. — »
« Les gentilshommes, après avoir fort discuté entre eux, et se trouvant tous d’un même avis, confièrent leur réponse à Niccoluccio Caccianimico, pour ce qu’il était beau parleur. Celui-ci, loua tout d’abord la coutume de Perse et dit qu'il était du même avis que les autres ; que le premier maître n'avait plus aucun droit sur son serviteur, puisqu'il l’avait non-seulement abandonné dans une telle circonstance, mais chassé ; et que par les bienfaits du second maître, le serviteur lui semblait justement devenu sien; pour quoi, en le retenant à son service, le second maître ne faisait aucun tort, aucune violence, aucune injure au premier. Tous les autres convives, parmi lesquels il y avait des hommes de grande valeur, dirent tous qu'ils s’en tenaient à ce qui avait été répondu par Niccoluccio.
« Le chevalier, satisfait d’une telle réponse, et surtout de ce que c'était Niccoluccio qui la lui avait faite, affirma qu'il partageait aussi cette opinion; puis il dit: « — Ilest temps « que je vous fasse honneur selon ma promesse. — » Et ayant appelé deux de ses familiers, il les envoya vers la dame qu'il avait fait richement vêtir et orner, et lui fit dire qu'elle lui fit le plaisir de venir réjouir les gentilshommes par sa
présence. La dame, ayant pris sur les bras son enfant qui était très beau, s’en vint dans la salle, accompagnée des deux familiers. Là, sur la prière du chevalier, elle s’assit auprès d’un gentilhomme, et messer Gentile dit : « — Sei- « gneurs, cette dame est ce que j'ai et ce que j'entends « avoir de plus précieux; voyez s’il vous semble que j'aie « raison. — » Les gentilshommes après l’avoir grandement honorée et louée, et avoir affirmé au chevalier qu’il devait l'avoir pour chère, se mirent à la regarder, et 1l y en avait beaucoup qui auraient dit qui elle était, s’ils ne l’avaient tenue pour morte. Mais Niccoluccio la regardait plus que tous les autres, et le chevalier étant sorti un instant, brûlant de savoir qui elle était, et ne pouvant plus se contenir, il lui demanda si elle était Bolonaïise ou étrangère. La dame se voyant interroger par son mari, eut peine à se tenir pour ne pas répondre ; mais cependant pour observer la convention établie, elle se tut. Un autre convive lui ayant demandé si cet enfant était le sien, et un autre si elle était la femme de Gentile, ou bien sa parente d’une autre façon, elle ne répondit à aucun d'eux. Mais, messer Gentile revenant, l’un de ses hôtes dit : «à — Messire, c’est une belle chose que vous « avez là, mais elle nous semble muette ; est-il vrai qu’elle « le soit? — » « — Seigneurs — dit messer Gentile — « son silence jusqu’à présent n’est pas petite preuve de son « mérite. — » « — Dites-nous donc, vous — poursuivit « son interlocuteur — qui elle est. — » Le chevalier dit : « — Je le ferai volontiers, à condition que vous me promet- « trez, quelque chose que je dise, que personne de vous ne « bougera de sa place avant que j'aie fini ce que j'ai à « dire. — » Chacun l’ayant promis et les tables étant enlevées, messer Gentile alla s'asseoir à côté de la dame et dit : « — Seigneurs, cette dame est le loyal et fidèle serviteur
« à propos duquel je vous ai posé une question il ya un « moment ; les siens la tenant pour peu chère, l'ont jetée « comme une chose vile et moins qu'utile au milieu de la « Tue ; elle a été recueillie par moi, et par ma sollicitude et « de mes propres mains je l'ai arrachée à la mort, et Dieu, « ayant égard à ma bonne affection, de corps épouvantable « qu'elle était, me l’a fait devenir aussi belle. Mais afin que « vous entendiez plus complètement comment cela m'est ad- « venu, je vous le dirai brièvement. — » Et commençant par leur raconter comment il s'était énamouré d'elle, il leur dit entièrement ce qui était advenu jusqu’à l'heure présente, au grand étonnement des assistants ; puis il ajouta : « — C'est « pourquoi, si vous n’avez point changé d’avis depuis un « moment, et spécialement Niccoluccio, cette dame m'ap- « partient justement, et personne ne peut à juste raison me « la réclamer. — »
« À cela, personne ne répondit, mais chacun attendait ce qu’il avait encore à dire. Niccoluccio, tous les autres qui étaient là, et la dame elle-même, pleuraient d'émotion ; mais messer Gentile, s'étant levé debout, et prenant le petit enfant dans ses bras et la dame par la main, alla droit à Niccoluccio et dit : « — [Lève-toi, compère ; je ne te rends pas « ta femme que tes parents et les siens ont rejetée ; mais Je « veux te donner cette dame, qui est ma commère, avec son « fils, lequel, j'en suis sûr, a été engendré par toi et que j'ai « tenu au baptême et nommé Gentile. Et je te prie de ne « pas l’avoir pour moins chère, parce qu'elle est restée près « de trois mois dans ma maison, car je te jure — par ce « Dieu qui peut-être me fit autrefois devenir amoureux d'elle « afin que mon amour fût, comme il a été en effet, la cause « de son salut, — qu’elle n’a jamais vécu plus honnêtement avec son père, avec sa mère, ou avec toi-même, qu'elle ne
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« l'a fait chez moi. — » Cela dit, il se tourna vers la dame et dit: « — Madame, désormais je vous délie de la pro- « messe que vous m'avez faite, et je vous remets libre à « Niccoluccio. — » Et ayant remis la dame et l'enfant entre les bras de Niccoluccio, il retourna s'asseoir.
« Niccoluccio reçut sa femme et son fils avec un grandissime désir, d'autant plus joyeux qu'il était plus loin de s’y attendre; et du mieux qu’il put et qu'il sut, il remercia le chevalier ; et tous les autres, qui pleuraient de pitié, le louèrent beaucoup de cette action, et il en fut approuvé par quiconque l’entendit. La dame fut reçue chez elle avec une merveilleuse fête et fut regardée longtemps avec admiration par les Bolonaïis quasi comme une ressuscitée. Quant à messer Gentile, il vécut constamment ami de Niccoluccio et de ses parents, ainsi que de ceux de la dame.
« Que direz-vous donc, ici, mes bénignes dames ? Estimerez-vous que l’action d’un roi, qui a donné le sceptre et la couronne ; d’un abbé qui a, sans qu'il lui en ait coûté rien, réconcilié un malfaiteur avec le pape ; ou d’un vieillard qui a offert sa gorge au couteau de son ennemi, puisse égaler l’action de messer Gentile, lequel, jeune et ardent, et croyant avoir un juste titre à la possession de ce que la sottise d’autrui avait repoussé et que sa bonne fortune lui avait fait recueillir, non-seulement tempéra honnêtement son ardeur, mais restitua libéralement ce qu'il avait longtemps désiré et cherché à dérober ? Certes, aucune des actions généreuses déjà racontées ne me paraît égaler celle-là. — »
NOUVELLE V
Madame Dianora demande à messer Ansaldo un jardin aussi beau en janvier qu’au mois de mai. Messer Ansaldo, avec l’aide d’un nécromancien, le lui donne. Son mari lui accorde la permission de se mettre à la disposition de messer Ansaldo. Celui-ci, ayant appris la générosité du mari, la relève de sa promesse, et de son côté, le nécromancien, sans rien vouloir de lui, tient messer Ansaldo pour quitte.
Chacun dans la joyeuse compagnie avait porté les louanges de messer Gentile jusqu'aux nues, quand le roi ordonna à Enilia de poursuivre; celle-ci; quasi désireuse de parler, commença ainsi hardiment, « — Délicates dames, nul ne pourrait dire avec raison que messer Gentile n’a pas magnifiquement agi; mais si l’on voulait dire qu’on ne peut pas agir plus magnifiquement encore, il ne serait pas difficile à montrer que cela se peut ; c’est ce que je prétends vous raconter dans ma petite nouvelle.
« Dans le Frioul, pays, quoique froid, égayé par de belles montagnes, de nombreuses rivières et de claires sources, est une ville nommée Udine, dans laquelle fut jadis une belle et noble dame, appelée madame Dianora et femme d’un certain Gilberto, homme très riche, fort plaisant et de bonne mine. Le mérite de cette dame lui valut d’être souverainement aimée par un noble et grand baron, lequel avait nom messer Ansaldo Gradense, homme de grande entreprise et connu partout par ses faits d'armes et sa courtoisie. Il aimait ardemment la dame, faisant tout ce qu’il pouvait pour être aimé d'elle, la pressant souvent par messages ; mais il s’efforçait en vain. Les sollicitations du chevalier étant même très ennuyeuses à la dame, celle-ci voyant qu'il ne lui suffi-
sait pas de refuser tout ce qu'il lui demandait pour le faire renoncer à son amour et à ses poursuites, imagina de s’en débarrasser par une demande étrange et, à son avis, impossible à réaliser. Elle parla un jour ainsi à une femme qui venait souvent la trouver de la part du chevalier: « — Bonne « femme, tu m'as souvent affirmé que messer Ansaldo « m'aime par-dessus tout et tu m'as offert de sa part de « merveilleux présents que je veux qu’il garde par devers « lui, pour ce que je ne me déciderais jamais pour de tels « présents à l’aimer ni à lui complaire. Et si je pouvais être « sûre qu’il m'aime autant que tu dis, je me déciderais sans « faute à l’aimer et à faire ce qu'il voudrait ; et pour ce, s’il « veut m'en donner une preuve en faisant ce que je deman- « derai, je me tiendrai à ses ordres. — » La bonne femme dit : « — Qu'est-ce, madame, que vous désirez qu'il « fasse ? — » La dame répondit : « — Ce que je désire, le « voici : je veux pour le mois de janvier prochain auprès « de cette ville, un jardin plein d’herbes vertes, de fleurs et « d'arbres feuillus, non autrement fait que si c'était au mois « de mai; s’il ne le fait pas, qu'il ne t'envoie plus jamais « vers moi; pour ce que s’il me presse davantage, de même « que j'ai jusqu'ici tout caché à mon mari et à mes parents, « je m'en plaindrai à eux et je tâcherai de m'en débarrasser € ainsi. — »
« Le chevaliér, ayant appris la demande et la proposition de la dame, et bien que la chose lui parût difficile et quasi impossible à faire, et qu’il comprît que la dame ne la lui demandait pas pour un autre motif que pour lui enlever toute espérance, résolut cependant de tenter ce qu’il pourrait, et il envoya chercher dans toutes les parties du monde s’il ne trouverait point quelque part quelqu'un qui lui donnât aide ou conseil. Il mit enfin la main sur quelqu'un qui lui
offrit de le faire au moyen de la nécromancie, pourvu qu'il füt bien payé. Ansaldo étant convenu avec lui d’un gros prix d'argent, attendit joyeux le moment qu'on lui avait fixé. Ce moment venu, les froids était très grands et tout étant couvert de neige et de glace, le savant nécromancien fit si bien de son art, pendant la nuit qui précédait les calendes de janvier, qu'il fit apparaître le lendemain matin, dans un
“très beau pré voisin de la ville, un des plus beaux jardins que personne eût jamais vus, suivant l'avis de ceux qui l’aperçurent, avec des plantes, des arbres et des fruits de toutes espèces. Aussitôt que messer Ansaldo l’eut vu, très joyeux, il fit cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs qui y étaient et les fit secrètement présenter à la dame
*en l’invitant à voir le jardin qu'elle avait demandé, afin qu'elle püt connaître par là combien il l’aimait, et se souvenir de la promesse qu'elle lui avait faite avec serment, et lui tenir ensuite, en dame loyale, cette promesse.
« La dame, voyant les fleurs et les fruits, et ayant déjà entendu parler du merveilleux jardin par beaucoup de gens, commença à se repentir de sa promesse ; mais malgré tout son regret, désireuse de voir ces choses extraordinaires, elle alla voir le jardin avec bon nombre d’autres dames de la ville, et après l’avoir beaucoup admiré, non sans étonnement, elle s’en retourna chez elle, plus affligée que femme qu’il y eût, songeant à ce à quoi elle s'était engagée. Son chagrin fut
etel, que ne pouvant le cacher assez, il advint que, comme il éclatait au dehors, son mari s’en aperçut et voulut en savoir le motif. La dame se tut par vergogne ; enfin, y étant forcée, elle lui dit tout. Gilberto, entendant cela, se fâcha vivement d’abord ; puis, considérant la pureté des intentions de la dame, il chassa la colère, et mieux conseillé il dit : « — Dia- « nora, ce n’est pas un acte de femme sage, ni honnête que
« d'écouter des messages de cette sorte, mi de livrer à per- « sonne sa chasteté à la merci d’un pacte. Les paroles re- « cueillies par les oreilles du cœur ont plus grande force « que beaucoup ne pensent, et quasi tout devient possible « aux amants. Tu as donc mal fait d'abord d'écouter, « puis de t’engager dans un pacte ; mais comme je connais « la pureté de ton âme, et pour te délier de ta promesse, je « t’accorderai ce que probablement aucun autre ne ferait, « poussé que je suis encore par la peur du nécromancien « auquel peut-être messer Ansaldo irait se plaindre si tu te « moquais de lui. Je veux que tu aïlles le trouver, et si tu « le peux par un moyen quelconque 'efforce-toi de conserver « ton honneur ; tu seras alors déliée de cette promésse ; si « tu ne peux pas faire autrement, abandonne-lui pour cette « fois ton corps, mais non pas ton âme. —»
« En entendant son mari, la dame pleurait et refusait de recevoir de lui une pareille autorisation ; mais, malgré le refus de sa femme, il plut à Gilberto qu’il en fût ainsi. Pour quoi, le lendemain matin, dès l'aurore, sans aucun ornement, précédée de deux de ses familiers et suivie d’une camériste, la dame s’en alla en la demeure de messer Ansaldo. Celui-ci, apprenant que la dame était venue, s’étonna fort, et s'étant levé, il fit appeler le nécromancien et dit : « — Je veux que « tu voie quel bien ton art m'a fait acquérir. — » Et étant allé à la rencontre de la dame, sans montrer d’appétit désordonné, il la reçut honnêtement et avec grand respect ; puis,. après avoir fait entrer tout le monde dans une belle chambre où il y avait un grand feu et l'avoir fait asseoir, 1l dit : «— Madame, je vous prie, si le long amour que je vous « ai porté mérite quelque récompense, qu'il ne vous dé- « plaise point de me dire la raison qui vous a fait venir ici « en pareille compagnie. >» — La dame, pleine de vergogne
et quasi les larmes aux yeux, répondit : « — Messire, ce « n’est ni l’amour que je vous porte, ni la promesse faite « qui m'amènent ici, mais l'ordre de mon mari, lequel, « ayant eu plus d’égard pour les peines de votre amour « désordonné que pour son honneur et le mien, m'a fait « ici venir ; et, sur son ordre, je suis prête, pour cette fois, « à faire selon votre plaisir. — »
__« Si messer Ansaldo s'était tout d’abord étonné en entendant la dame, il s’étonna bien plus encore, et tout ému de la libéralité de Gilberto, il sentit son ardeur se changer en compassion, et 11 dit : « — Madame, à Dieu ne plaise, « puisqu'il en est comme vous dites, que je souille l'honneur « de celui qui à eu pitié de mon amour ; et pour ce, vous « serez ici, si cela vous plaît, non autrement que si vous « étiez ma sœur, et quand il vous agréera, vous pourrez « librement partir, à la seule condition que vous rendiez à « votre mari telles grâces que vous jugerez convenables pour « tant de courtoisie de sa part, et que vous lui direz qu'il « m'aura toujours à l'avenir pour frère et pour servi- « teur. —- » La dame, en entendant ces paroles, plus joyeuse que jamais, dit : « — Je n'ai jamais cru, considé- « rant vos façons d'agir, qu'autre chose dût s’en suivre de « ma venue Ici que ce que Je vois que vous me faites, et « dont je vous serai toujours reconnaissante. — » Et ayant pris congé, elle s’en retourna, accompagnée avec beaucoup d'honneurs, vers Gilberto, et lui raconta ce qui était advenu, dont il s’ensuivit entre lui et messer Ansaldo une étroite et loyale amitié.
« Le nécromancien, auquel messer Ansaldo s'apprêtait à payer le prix convenu, ayant vu la libéralité de Gilberto envers messer Ansaldo et celle de ce dernier envers la dame, dit : « — À Dicu ne plaise, qu'après avoir vu Gilberto si
« libéral de son honneur et vous si libéral de votre amour, « je ne me montre pas moi-même libéral en ce qui concerne « mon paiement ; et pour ce, reconnaissant que ce paiement « est bien en vos mains, j'entends que vous le gardiez. — » Le chevalier rougit, et s’efforça de lui faire accepter tout ou partie de son salaire ; mais ce fut en vain. Trois jours après, le nécromancien ayant défait son jardin, et désirant partir, le chevalier le recommanda à Dieu, et ayant chassé de son cœur son amour sensuel pour la dame, il resta épris d’une honnête amitié pour elle.
« Que dirons-nous ici, aimables dames? Opposerons-nous la dame presque morte et l’amour déjà refroidi par la perte de tout espoir, à cette libéralité de messer Ansaldo, épris plus fortement que jamais, quasi enflammé d’une plus vive espérance, et tenant en ses mains la proie tant poursuivie ? Ce serait sottise, à mon avis, que la première libéralité püt se comparer à celle-ci. — »
NOUVELLE VI
Le roi Charles le Victorieux, étant vieux, devient amoureux d’une jeune fille; rougissant dé son fol amour, il la marie honorablement ainsi qu’une de ses sœurs.
Qui pourrait pleinement raconter les discussions variées qui eurent lieu entre les dames pour savoir qui avait montré le plus de libéralité, de Gilberto, de messer Arsaldo ou du nécromancien, et au sujet de la conduite de madame Dianora, en aurait trop long à dire. Mais après que le roi les eut laissées discuter quelque temps, il se tourna vers la
Fiammetta et lui ordonna de trancher la question entre elles en contant une nouvelle. Celle-ci, sans plus de retard, commença : « — Splendides dames, j'ai toujours été d’avis que dans les réunions comme la nôtre, on devait si largement deviser, que le sens plus ou moins étroit des choses dites ne füt point prétexte à discussions, lesquelles conviennent beaucoup plus dans les écoles aux étudiants qu’à nous, qui suffisons à peine aux travaux de la quenouille et du fuseau. Et pour ce, moi qui avais peut-être à l'esprit quelque chose de douteux, je le laisserai de côté, vous voyant en discussion pour les choses déjà dites, et j'en dirai une, non pas sur un homme de peu d’importance, mais sur un roi valeureux qui agit en chevalier sans porter aucune atteinte à son honneur.
« Chacune de vous peut avoir plus d’une fois entendu rappeler le nom du roi Charles le vieux, autrement Charles premier, par la magnifique entreprise duquel — et surtout par la glorieuse victoire qu’il remporta sur le roi Manfred, — les Gibelins furent chassés de Florence où rentrèrent les Guelfes. Par suite de quoi, un chevalier, nommé messer Neri degli Uberti, étant sorti de la ville avec toute sa famille et de grosses sommes d'argent, ne voulut pas aller se réfugier ailleurs que sous la protection du roi Charles ; et pour vivre en un lieu solitaire où il pourrait tranquillement finir ses jours, il s’en alla à Castel da Mare di Distabia, et là, à une distance d’un trait d’arbalète environ des autres habitations de la ville, au milieu des oliviers, des noyers et des châtaigniers dont le pays abondaït, il acheta un domaine sur lequel il fit faire une belle et commode habitation, et, tout à côté, un agréable jardin au milieu duquel ayant des eaux vives en abondance, il établit un vaste et clair vivier qu'il remplit facilement d’une grande quantité de poissons.
« Pendant qu'il ne songeait qu’à rendre son jardin chaque jour plus beau, il advint que le roi Charles, au temps de la canicule, s’en vint à Castello da Mare pour se reposer un peu, et ayant entendu parler de la beauté du jardin de messer Neri, il voulut le voir. Ayant appris à qui il était, il pensa que, le chevalier étant du parti opposé au sien, 1l fallait en user avec lui d’une façon plus affable, et il lui envoya dire qu'il voulait aller, secrètement et avec quatre amis, souper avec lui la nuit suivante dans son jardin. Cela fut très agréable à messer Neri, et ayant magnifiquement préparé et ordonné avec ses serviteurs ce qu'il y avait à faire, il reçut le roi dans son beau jardin de l'air le plus joyeux qu’il put et qu’il sut. Le roi, après avoir vu et admiré tout le jardin et la maison de messer Neri, et les tables ayant été dressées tout à côté du vivier, s’assit à l’une d'elles, après s'être lavé, et ordonna au comte Guido de Montfort qui était un de ses compagnons, de s'asseoir à un de ses côtés, et à messer Neri de s’asseoir de l’autre ; quant aux trois autres personnes qui étaient venues avec lui, il leur commanda de servir, suivant l’ordre fixé par messer Neri. On apporta de délicates victuailles, les vins furent exquis et précieux, et le service fut si bien et si convenablement fait, que le roi n’eut à souffrir d’aucun bruit de dispute, ce qu'il loua fort.
» Pendant qu’il mangeait d’un air joyeux, et enchanté de ce lieu solitaire, entrèrent dans le jardin deux jouvencelles, âgées d'environ quinze ans chacune, blondes comme l'or, avec les cheveux tout crespelés et surmontés d’une légère guirlande de pervenches. Leurs yeux semblaient plutôt appartenir à des anges qu’à des créatures humaines, tant elles les avaient fins et beaux; et elles portaient sur leur chair des vêtements de lin très fins et blancs comme neige, très
étroits au-dessus de la ceinture, et de la ceinture en bas flottants et longs jusqu'aux pieds, comme un pavillon. Celle qui marchait la première portait sur ses épaules une paire de filets à pêcher qu’elle tenait de sa main gauche, et avait dans sa main droite un long bâton. Celle qui venait après, avait sur son épaule gauche une poële, sous le même bras un petit fagot de bois, et à la main un trépied; de l’autre main elle portait un petit pot d’huile et un flambeau allumé. Les jeunes filles, arrivées devant le roi, lui firent en rougissant une révérence respectueuse ; puis étant allées à l'endroit par où l’on entrait dans le vivier, celle qui avait la poële la posa par terre ainsi que tous les autres objets qu’elle portait, prit le bâton que tenait sa compagne, et toutes les deux entrèrent dans le vivier, dont l’eau leur venait jusqu’à la poitrine. Un des familiers de Messer Neri alluma promptement le feu, et ayant posé la poële sur le trépied après y avoir versé de l'huile, il se mit à attendre que les jeunes filles lui jetassent du poisson.
« Ces deux dernières, l’une d'elles fouillant dans les endroits où elle savait que les poissons se cachaient, et l’autre tenant le filet tout prêt, eurent en peu de temps, au grandissime plaisir du roi qui les regardait attentivement, pris beaucoup de poissons. Après en avoir jeté quelques-uns au familier qui les mettait quasi vivants dans la poële, elles se mirent très habilement à prendre parmi les plus beaux, et à les jeter sur la table devant le roi, le comte Guido et leur père. Ces poissons sautaient sur la table, de quoi le roi éprouvait un merveilleux plaisir, et prenant lui-même à son tour quelques-uns de ces poissons, il les rejetait en s’amusant aux jeunes filles; ils plaisantèrent ainsi quelque temps, jusqu’à ce que le familier eût fait cuire ceux qu'on lui avait donnés, et qui sur l’ordre de Messer Neri, furent mis devant
le roi, plutôt comme un entremets, que comme un plat rare ou agréable. Les jeunes filles voyant le poisson cuit, et ayant assez pêché, sortirent du vivier, leur blanc et fin vêtement collant à leur chair et ne cachant pour ainsi dire rien de la forme délicate de leurs formes, et ayant repris chacune les objets qu’elles avaient d’abord, elles passèrent en rougissant devant le roi, et s’en retournèrent à la maison.
« Le roi, le comte et ceux qui les servaient, avaient beaucoup regardé ces jeunes filles, et chacun d’eux les avait, en soi-même, admirées comme belles et bien faites, et en outre pour leurs manières et leur tenue ; mais elles avaient plu au roi par-dessus tous. Il avait si attentivement examiné toutes les parties de leur corps, quand elles étaient sorties de l’eau que si on l’eût piqué, il ne l’aurait point senti. Pensant de plus en plus à elles, sans savoir qui elles étaient nicomment, il se sentit naître dans le cœur un ardent désir de les posséder, pour quoi il vit bien qu'il était prêt d’en devenir amoureux s’il n’y prenait garde; et il ne savait pas lui-même quelle était celle des deux qui lui plaisait le plus, tellement elles se ressemblaient en tout l’une à l’autre. Mais quand il se fut un moment livré à ces pensers, s'étant retourné vers Messer Neri, il lui demanda qui étaient les deux demoiselles ; . à quoi Messer Neri répondit: « — Monseigneur, ce sont
-« mes filles, nées toutes deux le même jour; l’une s’appelle « Ginevra la belle, et l’autre Isotta la blonde. — » Sur quoi, le roi les loua beaucoup et l’engagea à les marier ; mais Messer Neri s’excusa en disant qu'il ne le pouvait plus.
» Sur ces entrefaites, comme il ne restait plus à servir que les fruits, les deux jouvencelles vinrent, en jupes de taffetas très belles, et portant deux grandissimes plats d’argent chargés de fruits variés, suivant que la saison le comportait, et les posèrent devant le roi sur la table. Cela fait,
elles se retirèrent un peu en arrière, et se mirent à chanter une canzone dont les paroles commencçaient ainsi :
Là où je suis arrivé, Amour, On ne pourrait chanter longuement.
Elles chantèrent d’une façon si douce et si plaisante, qu'il semblait au roi qui les regardait et les écoutait avec ravissement, que toutes les hiérarchies des anges étaient descendues en cet endroit pour chanter. La chanson dite, s'étant agenouillées elles demandèrent congé au roi qui le leur accorda d’un air en apparence joyeux, bien que leur départ le fâchât.
« Le souper fini, le roi et ses compagnons remontèrent à cheval, et ayant quitté Messer Neri, ils s’en retournèrent au logis royal en devisant d’une chose et d’une autre. Là, le roi tenant son amour caché, et ne pouvant, quelque affaire sérieuse qui se présentât, oublier la beauté et la grâce de Ginevra la belle, dont il aimait aussi la sœur pour ce qu’elle Jui ressemblait, s'empêtra tellement dans les gluaux amoureux, qu'il ne pouvait songer quasi à autre chose. Saisissant d’autres prétextes, il s'était lié d’une étroite amitié avec Messer Neri, et le visitait très souvent dans son beau jardin, pour voir la Ginevra. Enfin, ne pouvant pas supporter plus longtemps sa passion, et lui étant venu en la pensée de voir s’il ne pourrait point enlever à leur père non-seulement une des jeunes filles, mais toutes les deux, il confia son amour et son intention au comte Guido, lequel, pour ce que c'était un honnête homme, lui dit :
« — Monseigneur, j'ai grand étonnement de ce que vous « me dites, et je l’ai d'autant plus grand que ne l’aurait tout « autre, qu’il me paraît avoir mieux que personne connu
vos habitudes depuis votre enfance jusqu’à ce jour. Et ne vous ayant jamais connu une telle passion dans votre jeunesse, alors que l’amour aurait pu plus facilement vous saisir dans ses liens, je trouve si nouveau et si extraordinaire que vous, que je vois déjà vieux, aimiez d'amour, que cela me semble quasi un miracle; et s’il m’appartenait de vous en blâmer, je sais bien ce que je vous en dirais, considérant que vous avez encore le harnais sur le dos dans un royaume nouvellement conquis, parmi une population que vous ne connaissez pas et pleine de ruses et de trahisons ; que vous êtes tout entier occupé de grandissimes soucis et de hautes affaires, et que vous n'avez pas encore pu vous asseoir. Qu’au milieu de tant de choses vous ayiez donné place à un amour trompeur, ce n’est pas là l’acte d’un roi magnanime, mais bien d’un jeune homme pusillamime. En outre, ce qui est bien pis, vous dites que vous avez résolu d'enlever les deux filles au pauvre chevalier qui vous a honoré dans sa maison audelà de ses moyens, et, pour vous faire davantage honneur, vous a fait voir ses filles quasi nues, témoignant par là quelle confiance il a en vous, et qu'il croit que vous êtes un roi et non un loup rapace. Vous est-il donc si tôt sorti de la mémoire que ce sont les violences faites aux femmes par Manfred qui vous ont ouvert l'entrée de ce royaume ? Quelle trahison fut-elle jamais commise plus digne d’un éternel supplice que le serait celle-ci, à savoir que vous enleviez à celui qui vous a fait honneur, et son honneur, et son espérance et sa consolation ? Que diraiton de vous, si vous faisiez cela ? Vous pensez peut-être que ce serait une excuse suffisante de dire: je l’ai fait pour ce qu’il est Gibelin. La justice des rois consiste-
t-elle maintenant à traiter de la sorte ceux, quels qu'ils
« soient, qui se sont réfugiés dans leurs bras? Je vous rap- « pelle, ô roi, que c’a été une grandissime gloire pour vous « de vaincre Manfred, mais que c'en est une bien plus « grande de se vaincre soi-même; et pour ce, vous qui avez « à corriger les autres, triomphez de vous-même et refré- « nez cet appétit, et gardez-vous de souiller par cette tache « ce que vous avez si glorieusement acquis. — »
« Ces paroles émurent amérement l’âme du roi, et l’affligèrent d'autant plus qu'il sentait qu'elles disaient vrai; pour quoi, après un profond soupir, il dit: « — Comte, « j'estime certainement qu’il n’y a point d’ennemi, si fort « qu'il soit, qu'il ne soit plus facile à vaincre par un guer- « rier habile qu'il n’est facile de vaincre soi-même son « propre appétit; mais bien que le chagrin soit grand, et « qu'il faille une force inexprimable, vos paroles m'ont si « fort aiguillonné, qu’il faut, avant qu'il soit peu, que je « vous fasse voir par des preuves que, de même que je sais « vaincre les autres, je sais aussi me vaincre moi-même. Peu de jours après cet entretien, le roi étant retourné à Naples, tant pour s’enlever toute occasion de faire quelque action blâmable, que pour récompenser le chevalier de l’honneur qu'il en avait reçu, et bien qu'il lui parüt dur de rendre autrui possesseur du bien qu'il désirait souverainement pour lui-même, résolut de marier les deux jeunes filles, non comme s1 elles étaient les filles de Messer Neri, mais comme si elles étaient les siennes. Les ayant magnifiquement dotées, du consentement de Messer Neri, il donna Ginevra la belle à Messer Maffeo da Palizzi, et Izotta la blonde à Messer Giuglielmo della Magna, tous deux nobles chevaliers et grands barons. Après les leur avoir remises, il s’en alla dans la Pouille, plein d’une douleur inexprimable, et là 1l macéra tant et si bien son cruel appétit par de continuelles fatigues,
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qu'ayant enfin brisé et rompu les amoureuses chaïnes, il se délivra pour le reste de sa vie d’une si grande passion.
« Il y en aura peut-être qui diront que c’est petite chose pour un roi que d’avoir marié deux jouvencelles ; je l'accorde, mais je dirai que c’est une grande, une grandissime chose si c'est un roi amoureux qui marie celle qu'il aimait sans avoir pris ou sans prendre de son amour, fleur, feuille ou fruit. Donc, le magnifique roi agit ainsi, estimant bien haut le noble chevalier, honorant d’une façon louable les jeunes filles qu’il aimait, et triomphant fortement de soi-même. — »
NOUVELLE VII
Le roi Pierre ayant appris le fervent amour que lui portait Lisa, va la voir pendant qu’elle est malade et la console. Puis il la marie à un gentil chevalier, la baise au front, et dès ce moment se proclame pour toujours son chevalier.
La Fiammetta était arrivée à la fin de la nouvelle, et la virile munificence du roi Charles avait été fort louée, bien que quelques-unes des dames qui se trouvaient là n’eussent pas voulu y applaudir, étant gibelines, quand Pampinea, sur l'ordre du roi, commença : « — Il n’est point d'homme avisé, nobles dames, qui ne tiendrait le même langage que vous sur le bon roi Charles, sinon celui qui lui voudrait du mal par ailleurs; mais pour ce que me vient en la mémoire une chose non moins louable peut-être que la précédente, faite par un roi, ennemi de Charles, à une de nos jeunes Florentines, il me plaît de vous la raconter. |
« Au temps où les Français furent chassés de Sicile, il y
avait à Palerme, comme apothicaire, un de nos concitoyens de Florence, homme fort riche et nommé Bernardo Puccini, lequel avait eu de sa femme une fille unique très belle et qui était déjà en âge d’être mariée. En ce temps aussi, le roi Pierre d'Aragon était devenu seigneur de l’île et faisait à Palerme une merveilleuse fête avec ses barons. Un jour qu’il joutait à la manière catalane, il arriva que la fille de Bernardo, qui avait nom Lisa, le vit courir d’une fenêtre où elle était avec d’autres dames. Il lui plut tellement, que, le regardant à plusieurs reprises, elle s'énamoura fortement de lui. La fête terminée, et rentrée dans la maison de son père, elle ne pouvait songer à autre chose, sinon à l’amour qu’elle portait à si haut et si magnifique personnage. Ce qui lui causait le plus de chagrin, c'était la conscience qu'elle avait de son infime condition, qui ne lui laissait pas la moindre espérance d’un heureux résultat. Pourtant, elle ne voulait point cesser d'aimer le roi, mais, par crainte d’un ennui plus grand, elle n’osait manifester son amour. Le roi ne s’en était point aperçu et n’en avait cure ; de quoi, selon qu’on peut le penser, elle souffrait une intolérable douleur. Il en advint que, son amour s’augmentant sans cesse, et la mélancolie s’ajoutant à la mélancolie, la belle jouvencelle n’en pouvant plus, tomba malade, et elle se consumait de jour en jour à vue d'œil, comme la neige au soleil. Le père et la mère, fort affligés de cet événement, s’efforçaient de la réconforter, et lui prodiguaient en médecins et en médecines, tous les soins que faire se pouvait; mais cela ne servait à rien, pour ce que, désespérant de son amour, elle avait résolu de ne plus vivre:
« Or il advint que son père lui offrant de faire tout ce qu'elle désirerait, il lui vint à la pensée de faire, avant de mourir, connaître au roi, si cela se pouvait, et son amour et
son désir ; et pour ce elle pria un jour son père de faire venir près d'elle Minuccio d’Arezzo. Minuccio était, en ces temps, tenu pour un très fin chanteur et sonneur de luth, et volontiers reçu par le roi Pierre. Bernardo croyant que la Lisa voulait l'entendre un peu chanter et sonner du luth, le lui fit dire, et lui qui était un homme très complaisant, vint incontinent la voir. Après qu'il l’eut un peu réconfortée par d’amoureux propos, il se mit à sonner doucement sur sa viole une sonate, puis il chanta quelques chansons ; mais tout cela était feu et flamme pour l’amour de la jeune fille, là où Minuccio croyait la consoler. Quand il eut fini, la jeune fille dit qu'elle voulait lui dire quelque chose à lui seul ; pour quoi, tout le monde s'étant retiré, elle lui dit : « — Minuccio, je « t'ai choisi pour fidèle gardien de mon sécret, espérant « d’abord que tu ne le découvrirais jamais à personne, sinon « à celui que je te dirai, puis que tu m’aiderais en cela de « tout ton pouvoir; ce dont je te prie. Il faut donc que tu « saches, mon cher Minuccio, que le jour où notre seigneur « le roi Pierre fit la grande fête de son couronnement, il « m'est arrivé de le voir pendant qu'il faisait des armes, et « d’être à ce point touchée par sa vue que, d'amour pour lui, « un feu s’est allumé en mon âme. C’est lui qui m’a mise en « l’état où tu me vois. Je connais que mon amour ne con- « vient point à un roi, mais comme je ne puis, je ne dis pas « le chasser, mais même en restreindre l’ardeur, et qu'il « m'est trop douloureux à supporter, j'ai résolu, pour avoir « moindre mal, de mourir; et ainsi ferai-je. Il est vrai que « je m'en irais grandement désolée, si avant que je meure, « il ne le savait pas; et comme je ne connais personne qui « lui puisse plus facilement que toi exposer mon désir, je « veux t’en donner la mission, et je te prie de ne point re- « fuser de ce faire. Quand tu l’auras fait, fais-le moi savoir,
« afin que, mourant consolée, je me délivre d’une telle « peine. — » Et ceci dit, elle se tut tout en pleurs.
« Minuccio, étonné de la hauteur d'âme de cette jeune fille et de sa fière proposition, en eut grand'pitié, et soudain ayant imaginé de quelle façon il la pourrait honnêtement servir, il lui dit : « — Lisa, je t’engage tout d’abord ma foi, « sur laquelle tu peux te reposer, car jamais tu ne seras « trompée par elle ; puis je te loue d’une si haute pensée que « celle d’avoir placé ton amour sur un si grand roi. Je t'offre « mon concours, à l’aide duquel j'espère, alors que tu veux « seulement te consoler un peu, faire de telle sorte qu'avant « que se soit passé le troisième jour, je t'apporterai des « nouvelles qui te seront chères ; et pour ne point perdre « de temps, je veux commencer tout de suite. -— » La Lisa l'ayant de nouveau prié et lui ayant promis de se réconforter, lui dit d'aller à la garde de Dieu.
« Minuccio l'ayant quittée, s’en fut trouver un certain Mico de Sienne, très bon arrangeur de rimes de cette époque, et l’amena par ses prières à faire la chanson suivante :
Meus-toi, Amour, et vas-t-en vers Messire; Conte-lui les peines que j'endure; Dis-lui que je vais mourir, Obligée, par crainte, de cacher mon désir.
Je t'en prie, Amour, à mains jointes, Va-t-en où reste Messire.
Dis-lui que je le désire souvent et que je l’aime, Si doucement mon cœur s’en est énamouré; Et que, du feu dont je suis tout embrasée, Je crains de mourir, sans même savoir l'heure Où je serai délivrée de la peine si cruelle Que j'endure pour lui, pleine à la fois de désir, De crainte et de vergogne.
Hélas! pour Dieu, fais-lui savoir mon mal.