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non moins par la crainte de la corruption des morts que
par la charité envers les défunts, avaient adopté la méthode suivante : soit eux-mêmes, soit avec l’aide de quelques porteurs quand fs pouvaient s’en procurer, ils transporlaient
hors de leurs demeures les corps des trépassés et les plaçaient devant le seuil des maisons où, principalement pendant la matinée, les passants pouvaient en voir un grand nombre. Alors, on faisait venir des cercueils, etil arriva : souvent que, faute de cercueils, on placa les cadavres sur une table. Parfois une seule bière contenait deux ou trois cadavres, et il n’arriva pas sculement une fois, mais bien souvent, que la fenime et le mari, les deux freres, le père et le fils, furent ainsi emportés ensemble. Il advint aussi un nombre infini de fois, que deux prêtres allant avec une croix enterrer un mort, trois ou quatre cercuails, portés par des croquemorts, se mirent derrière le cortèse, et que les prêtres qui croyaient n'avoir qu’un mort à ensevelir, en avaient sept ou uit et quelquefois davantagr. Les morts n’en étaient pas pour cela honorés de plus de larmes, de plus de pompe, ou d’une escorte plus nombreuse ; au contraire, les choses en étaient venues à ce point qu'on ne se souciait pas plus des hommes qu'on ne soucicrait à cette heure d’humbles chèvres. Par quoi il apparut très manifestement que ce que le cours naturel des choses n'avait pu montrer aux Sages à supporter avec patience, au prix de petits et rares dommages, la grandeur des maux avait appris aux gens simples à le prévoir ou à ne point s’en soucier. La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps qui étaient portés aux diverses églises chaque jour et quasi à toute heure, et comme on tenait surtout à enterrer chacun en un lieu convenable suivant l’ancien usage, on faisait dans les cimetières deséglises, tant les autres endroits étaient pleins, de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d’un peu de terre, jusqu'à ce qu'on fût arrivé au sommet de la fosse. Et pour ne pas nous arrêter davantage sur chaque particularité de nos misères passées, advenues dans la cité, je dis qu’en cette époque si funeste, ia campagne environnante ne fut pas plus épargnée. Sans parler des châteaux, qui dans leurs étroites limites, ressemblaient à la ville, dans les villages écartés, les misérables et pauvres cultivateurs, ainsi que leur famille, sans aucun secours de médecin, sans l'assistance d’aucun serviteur, par les chemins, sur les champs mêmes qu’ils labouraient, ou dans leurs chaumières, de jour et de nuit, mouraient non comme des hommes, mais comme des bêtes. Pour quoi, devenus aussi relâchés dans leurs mœurs que les citadins, eux aussi nese souciaient plus de rien qui leur appartint, ni d'aucune affaire. Tous, au contraire, comme s'ils attendaient la mort dans le jour même où ils se voyaient arrivés, appliquaient uni-
quement leur esprit non à cultiver, en prévision de lavenir, les fruits de la terre, mais à consommer ceux qui s’offraient à eux. C'est pourquoi il advint que les bœufs, les ânes, les brebis, les chèvres, les porcs, les poules et les chiens mêmes, si fidèles à l'homme, chassés de leurs habitations, erraient par les champs — où les blés étaient Jaissés à l'abandon sans être récoltés, ni même fauchés — et s'en allaient où et comme il leur plaisait. Et beaucoup, comme des êtres raisonnables, après avoir pâturé tout le jour, la nuit venue, s'en retournaient repus à leurs étables, sans être conduits par aucun berger.
Mais laissons la campagne et revenons à la ville. Que pourrait-on dire de plus? Si longue et si grande fut la cruauté du ciel, et peut-être en partie celle des hommes, qu'entre le mois de mars et le mois de juillet suivant, tant par la force de la peste, que par le nombre des malades mal servis ou abandontés grâce à la peur éprouvée par les .gens bien portants, plus de cent mille créatures humaines perdirent certainement la vie dans les murs de la cité de Florence. Peut-être, avant cette mortalité accidentelle, on n'aurait jamais pensé qu’il y en eût tant'dans notre ville. Oh! que de grands palais, que de belles maisons, que de nobles demeures où vivaient auparavant des familles entières, ct qui étaient pleines de seigneurs et de dumes demeurèrent vides jusqu'au moindre serviteur! Que de races illustres, que d’héritages considérables, que de richesses fameuces, l’on vit rester sans héritiers naturels! Que de vaillants hommes, que de belles dames, que debeaux jeunes gens, que Gallien, Hippocrate ou Esculape cux-mêmes auraient jugés pleins de santé, dinèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, lenrs amis, qui, le soir venu, soupèrent dans l’autre monde avec leurs ancêtres!
Il m'est très pénible à moi aussi, d'aller si longuement à travers tant de misères. Pour quoi, je veux désormais laisser cette partie de mon sujet, pouvant aisément le faire. Je dis donc que notre cité étant dans cette triste situation et
quasi vide d'habitants, il advint — comme je l'appris de- :
puis d’une personne digne de foi — que, dans la vénérable église de Santa-Maria-Novella, un mardi matin qu’il ne s’y trouvait presque pas d’autres personnes, sept jeunts dames, en habits de deuil, comme il convenait en un tel lieu, se rencontrèrent après les offices divins. Elles étaient toutes unies par l'amitié, le voisinage ou la parenté. Aucune n'avait dépassé la vingt-huitième année, et la plus jeune n'avait pas moins de dix-huit ans. Chacune d'elle était sage et de sang noble, belle de corps, distinguées de manières et d’unc honnètelé parfaite. Je citerais en propres termes leurs noms, si une juste raison ne me défendait de les dire, à savoir
que je ne veux pas, à cause des choses suivantes qui furent racontécs ou écoutées par elles, qu'aucune d'elles puisse tirer vergogne, les lois du plaisir étant aujourd'hui sévères, tandis qu'alors, pour les raisons ci-dessus déduites, elles étaient des plus larges. Je ne veux pas non plus donner prétexte aux envieux, prèts à mordre toute vie louable, de diminuer en rien la réputation de ces wénéreuses dames, à propos des récits susdits. Pour quoi, afin de pouvoir faire connaître ce qu’elles racontèrent sans éprouver la moindre confusion, j'entends les désigner en tout ou en partie par des noms appropriés à la qualité de chacune. La première est la plus âgée, nous l’appellerons Parnpinea ; la seconde Fiammetta; ja troisième, Philomène, et la quatrième, Emilia. Nous donnerons ensuite le nom de Lauretta à la cinquième, celui de Néiphil à la sixième, et nous nommerons la dernière Élisa, non sans motif.. N'ayant été, les unes et les autres, amenées là par aucun projet, mais se trouvant par hasard réunies en un coin de l'église, elle s'assirent en cercle, et après de nombreux soupirs, laissant de côté les paterôtres, elles se mirent à causer entre elles sur la misère du temps. Au bout de quelques instants, les autres s'étant tues, Pampinea commença à parler ainsi :
« — Mes chères dames, vous pouvez, ainsi que moi, avoir souvent oni dire que celui qui use honnêtement de son droit n’a jamais fait tort à personne. Or, c'est un droit naturel à quiconque naît ici-bas, que de conserver et défendre sa vie tant qu'il peut. Ce droit est si bien reconnu, qu'il est déjà advenu plus d’une fois que, pour le sauvegarder, des hommes ont été tués sans qu’il y eût crime aucun. Et si cela est permis par les lois à la protection desquelles tout mortel doit de vivre en sécurité, combien plus nous est-il permis, à nous et à tous autres, de prendre pour la conservation de notre vie les précautions que nous’ pouvons ? Quand je viens à songer à ce que nous avons fait ce matin et les jours passés ; quand je perse à l'entretien que nous avons en ce moment, je comprends, et vous pouvez semblablement comprendre, que chacune de nous doit êétreremplie de crainte pourelle-même. De celaje ne m'étonnepoint;maisjem'étonne de ce que, avec notre jugement de femme, nous ne prenions aucune précaution contre ce que chacune de nous craint justement. Nous restons ici, à mon avis, non autrement que si nous voulions ou devions constater combien de corps morts ont été ensevelis, ou bien écouter si les moines de là dedans, dont le nombre est réduit à presque rien, chantent leurs offices à l'heure voulue, ou bien encore montrer par nos vêtements, à tous ceux qui nous voient, la nature et l'étendue de nos misères. Si nous sortons d'ici, nous voyons
. les morts ou les malades transportés de toutes parts ; nous
14 LE DÉCAMNERON.
vovons ceux que, pour leurs méfaits, l'autorité des lois publiques a jadis condamnés à l'exil, sc rire de ces lois, pour ce qu'ils sentent que les exécuteurs sont morts ou mulades, et courir par la ville où ils commettent toutes sortes de violences et de crimes; nous voyens la lie de notre cité, engraissée de notre sang, et, sous le nom de fossoyeurs, s’en aller, à notre grand dommage, chevauchant et courant de tous côtés ét nous reprochant nos malheurs dans des chants déshonnêtes. Nous n’entendons que ceci: tels sont morts et tels autres vont mourir! Et s'il y avait encore des gens pour les pousser, nous entendrions s'élever de partout de douloureuses plaintes. Je ne sais s'il vous advient à vous comme à moi; mais quand je rentre dans ma demeure, et que je ne retrouve, de toute ma nombreuse famille, que ma servante, j'ai peur et je sens comme si tous mes cheveux se dressaient sur ma tête. Il me semble en quelque endroit de ma maison que j'aiile ou que je m’arrète, voir les ombres de ceux qui sont trépassés, non avec les visages que j'avais coutume de leur voir, mais sous un aspect horrible qui leur est venu tout nouvellement je ne sais d’où et qui m’épouvante. Toutes ces choses font qu'ici, hors d’ici et dans ma propre maison, il me semble être mal, d’autant plus que jé crois que de tous ceux qui avait comme nous la possibilité d'aller quelque part, nous sommes les seules qui soyons restées. Et s'il en est resté quelques-uns, j'ai en tendu dire que, sans faire aucunedistinctionentreles choses honnêtes et celles qui ne le sont pas, poussés seulement par l’instinct, seuls ou en compagnie, ils faisaient ce qui leur plaisait le plus. Et ce n'est pas seulement les personnes libres qui ugissent ainsi, celles qui sont enfermécs dans les monastères, s’imaginant que celu leur est permis et n’est défendu qu'aux autres, rompant les lois de l’obéissance, s’adonnent aux plaisirs charnels, croyant ainsi échapper à la contagion, et sont devenues lascives et dissolues. S'il en est ainsi — ce qui se voit manifestement —que faisons-nous ici ? Qu'attendons-nous ? À quoi songeonsnous ? Pourquoi sommes-nous plus paresseuses, plus lentes pour notre salut que le reste des habitants de la cité ? Nous estimons-nous moins précieuses que les autres, ou croyonsnous que notre vie est liée à notre corps par une chaîne plus forte que chez les autres, et qu’ainsi nous ne devions rien redouter qui soit capable de la briser ? Combien nous nous trompons! Combien nous sommes trompées ! quelle sottise est Ja nôtre si nous pensons ainsi! Toutes les fois que nous voudrons nous rappeler le nombre et la qualité des jeunes hommes et des femmes vaincues par cette cruelle pestilence, nous en verrons ouvertement les raisons. C'est pourquoi, afin que, par délicatesse ou par indolence,
PREMILRE JOURNÉE. 15
nous ne tombions pas dans ce péril auquel nous pourrions échapper si nous Ie voulions, — je ne sais s'il vous sembie comme il me semble à moi-même — je pense qu'il serait très bon, ainsi que beaucoup d’autres ont fait avant nous et font encore, que nous sortions de cette cité, et, fuvant comme la mort les exemples déshonnètes des autres, nous allions nous revètir honnètement dans nos maisons de campagne, dont chacune de nous possède un grand nombre, pour nous y livrer à toute allégresse, à tout le plaisir que nous pourrons prendre, sans dépasser en rien Îles bornes de la raison. Là, on entend les petits oiscaux chanter; on voit verdoyer les collines et Iles plaines, et ondover les champs de blés non autremént que la mer ; on voit plus de mille espèces d'arbres, et l'on aperçoit plus librement le ciel qui, tout courroucé qu'il soit, ne nous refuse pas ses bcautés éternelles, bien plus belles à contempler que les murs vides de notre cité. Là aussi, outre l'air qui est beaucoup plus pur, nous trouverons en bien plus grand nombre les choses qui sont nécessaires à la vie en ces temps malsains, tandis que les ennuis y seront bien moindres. Bien que les laboureurs y meurent comme font ici les citadins, le fléau y est d'autant moins fort, que les maisons et les habitants sont plus rares que dans la cité. D’un autre côté, si je vois bien, noùs n’abandonnons ici personne. Nous pouvons dire, au contraire, que nous sommes plutôt abandonnées, puisque les nôtres, en mourant ou en fuyant la mort, comme siinous ne leur appartenions pas, nous ont laissées au milieu d’une telle alffliclion. Aucun reproche ne peut donc nous atteindre, pour avoir suivi un semblable conseil ; douleur et ennui. peut-être la mort, pourraient, si‘ nous ne le suivions pas, nous advenir. C’est pourquoi, s’il vous en semble, je crois que nous ferons bien de prendre nos servantes, et, nous faisant suivre d'elles avec tout ce qui est nécessaire, aujourd'hui dans un endroit, demain dans un autre, nous nous livrerons aux plaisirs que la suison peut donner. Nous resterons ainsi jusqu'à ce que nous voyions —- si auparavant nous ne sommes pas alteints par la mort — que le ciel ait mis fin à ces tristes choses. Et souvenezvous qu’il ne s'oppose pas plus plus à ce départ honnête de notre part, qu'il ne s’oppose à ce que la plupart des autres restent pour vivre malhonnêtement. — »
Les autres dames, ayant écouté Pampinea, non-seulement louèrent son conseil, mais, désireuses de le suivre, avaient déjà commencé à se concerter sur la façon dont elles s’y prendrâient, comme si, en se levant de là, elles devaient 86 mettre sur-le-champ en route. Msis Philomène, qui était la ‘plus avisée, dit: « Mesdames, bien que ce qu'a exposé Pampinea soit très bien dit, ce n’est pas une raison pour
courir, comme je m'aperçois que vous voulez faire, Souvenez-vous que nous somrres toutes femmes, et ïil n’en est pas une de nous qui soit assez enfant pour ne pas bien savoir comment les femmes s’accommodent ensemble et savent se régler sans le secours d'un homme. Nous sommes mobiles, contredisantes, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses. Pour quoi, je crains fort, si nous ne prenons pas d'autre guide que nous, que notre société ne se dissolve beaucoup trop tôt et avec moins d'honneur pour nous qu'il ne faudrait. Et, pour ce, il est bon de réfléchir avant que nous commencions. — » Elisa dit alors: « — De vrai, les hommes sont les chefs des femmes, et sans leur autorité, rarement il arrive qu’une œuvre de nous parvienne à une fin louable. Mais comment pourrions-nous avoir ces hommes ? Chacune de nous sait que, des siens, la majeure partie est morte. Quant à ceux qui ont survécu, les uns ici, les autres là, réunis en divers groupes, sans que nous sachions où, il s’en vont fuyant ce que nous cherchons nousmêmes à fuir. Prier des étrangers de nous rendre ce service, ne serait pas convenable. Pour quoi, si nous voulons pourvoir à notre salut, il faut trouver à nous arranger de façon que, où que nous allions pour nous divertir ou pour nous reposer, ennui ni scandale ne s'ensuive. — »
Pendant que les dames raisonnaient ainsi, voici qu’entrèrent dans l’église trois jeunes gens dont le moins âgé n’avait cependant pas moins de vingt-cinq ans, et chez lesquels, ni la perversité du temps, ni la perte d'amis ou de parents, ni la peur pour eux-mêmes, n'avaient pu, je nedis pas éteindre, mais refroidir l’ardeur amoureuse. Le premier s’appelait Pamphile, le second Philostrate, et le troisième Dioneo. Chacun d'eux était d'humeur plaisante et de belles manières ; et ils s’en allaient cherchant pour leur suprème consolation, dans une telle perturbation de toutes choses, à voir leurs dames, lesquelles, par aventure, étaient toutes trois parmi les sept susdites, de même que quelques-unes des autres étaient parentes ou alliées de certains d’entre eux. Elles les aperçurent les premières, avant qu’elles n’en eussent été vues, pour quoi, Pampinea commença en souriant : «& — Voici que la fortune nous est dès le début favorable ; eile met à notre disposition des jeunes gens discrets, pleins de valeur, et qui volontiers nous serviront de guides et de serviteurs, si nous ne refusons pas de les prendre pour cet office. — » Neiphile, dont le visage était devenu tout vermeil de vergogne, pour ce qu'elle était une de celles qu’aimait un des trois jeunes gens, dit: « — Par Dieu, Pampinea, prends garde à ce que tu dis. Je reconnais parfaitement qu’on ne pourrait rien dire que de très bon sur n'importe lequel d’entre eux, et je les crois très aptes
à remplir une mission encore plus difficile que celle-là. Je pense également qu'ils tiendratent bonne et honnète comvagnie, non pas seulement à nous, mais à de bien plus belles et de bien plus dignes que nous ne sommes. Mais, comme c'est chose très connue qu'ils sont amoureux de quelques-unes de nous, je crains qu'il ne s'ensuive infamie ou blâme, sans qu’il y eût de notre faute ou de la leur, si nons les emmenons avec nous. — » Philomène dit alors: «€ — Cela'importe peu ; là où je vis honnètement, et alors que je ne me sens la conscience mordue d'aucune façon, je laisse, à qui veut, dire le contraire; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi. Or, si ces jeunes gens sont disposés à venir avec nous, nous pouvons dire comme Pampinea, que la fortune est favorable à notre projet. — » Les autres, l’entendant parler si résolûment, non-seulement n’objectèrent rien, inais, d'un commun accord, estimèrent qu'il fallait appeler les trois jeunes gens pour leur faire connaître leur intention, et les prier de vouloir bien leur tenir compagnie en ur tel voyage. Pour quoi, sans plus de pourparlers, Pampinea, qui était parente de l’un d'eux, s’étant levée, s'’avança à la rencontre des jeunes gens qui s’étaient arrêtés pour les regarder, et les saluant d’un air joyeux, leur communiqua leur projet, en les priant, dela part de toutes ses compagnes, de consentir à leur tenir compagnie, d’un pur et fraternel esprit. Les jeunes gens crurent tout d’abord qu’on voulait rire d'eux. Mais quand il eurent vu que la dame parlait sérieusement, ils répondirent d’un air joyeux qu'ils étaient prèts. Et sans mettre de retard, avant même de quitter cet endroit, ils combinèrent ce qu'ils auraient à faire au moment du üépart.
Après avoir fait préparer toute chose opportune, et être convenus de l'endroit où ils entendaient aller, le matin suivant, c'est-à-dire le mercredi, au lever du jour, les dames avec leurs servantes et les trois jeunes gens avec leurs domestiques, étant sortis de la ville, se mirent en route. Ils ne dépassèrent pas deux milles sans être parvenus à l'endroit primitivement choisi par eux. Cet endroit était situésur une petite montagne éloignée de toutes nos routes, et couverte d’arbustes variés et de plantes au vert feuillage. Au sommet était un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des appartements, des salles, des chambres toutes plus belles les unes que les autres, avec des prés tout autour et de merveilleux jardins. Il y avait des puits aux eaux fraîches; des caves pleines de vins de prix, chose mieux disposée pour des buveurs intrépides que pour des dames sobres et honnêtes, Le palais était soigneusement nettoyé; dans les chambres les lits étaient faits, et la joyeuse compagnie, à son arrivée, trouva non sans plaisir tous les appartements
15 LE DÉCAMÉRON:s
carnis et jonchés d'herbes odoriférantes et de toutes les ficurs que la saison pouvait produire. A peine arrivés, ils s'assirent, et Dionco, qui entre tous, était un jeune homme plaisant et plein d'esprit dit: « — Mesdames, votre instinct, bien plus que notre sagacité, nous a conduits ici. Je ne sais ce que, dans votre pensée, vous entendez y faire; pour moi, j'ai laissé toutes mes idées au dedans des portes de la ville, aièrs que j'en suis sorti il n’y a qu'un instant avec vouss C'est pourquoi, ou bien disposez-vous à vous divertir. à rire ou à chanter avec avec moi — je dis tout autant qu'il convient à votre dignité —- ou bien permellez que j'aille retrouver mes idées et que je rentre dans la cité si éprouvée. — » À quoi Pampinea, comme si celle avait également chassé tous ses soucis, répondit joycusement : « — Dioneo, tu parles très bien ; il faut vivre en une fête continuelle ;
ce nest pas un autre motif qui nous a fuit fuir ces tristes-
ses. Mais pour ce que les choses faites sans mesure ne peuvent durer longtemps, moi qui ai eu la première l'idée de former une si belle société, je songe au moyen de nous entretenir en joie. Je pense qu'il est nécessaire de choisir parmi nous un chef que nous honorerons, et auquel nous
Obéirons comme étant notre supérieur, et dont r’unique
pensée sera de nous disposer à vivre joyeuseinent. Et afin que chacun éprouve le poids de cette soliicilude, ainsi que le plaisir de la souveraineté, et, étant choisi d’un côté et de l’autre, ne puisse inspirer aucune jalousie, je dis que ce fardeau et cet honneur doivent être confiés à chacun de nous pour une journée. Le premier sera nommé à l'élection par nous tous. Pour ceux qui suivront, lorsque l'heure de vesprée s’approchera, ils seront élus au bon plaisir de celui, qui, ce jour-là, aura possédé le pouvoir souverain. Et celui ou celle que nous aurons reconnu pour chef, pendant tout lé temps que durera son pouvoir, ordonncra et disposera toute chose, le lieu où nous nous tiendrons, etla façon dont nous aurons à vivre. — »
Ces paroles plurent beaucoup, et d’une seule voix, ils l’élurent reine pour le premier jour. Philomène ayant aussitôt couru vers un laurier, pour ce qu'elle avait entendu dire en quelle grande estime étaient les feuilles de cet arbre, et combien elles honoraient quiconque méritait d’en être couronné, cueillit quelques-uns de ses rameaux dont elle fit une belle couronne. Cette couronne, mise sur la tête du roi ou de la reine, fut, pendant tout le temps que dura
: la compagnie, le signe manifeste vour tous de la souverai-
neté royale.
Pampinea, faite reine, ordonna à tous de se taire. Puis. ayant fait venir devant elle les domestiques des trois jeunes gens et les servantes qui étaient au nombre de quatre, ct
PREMISRE JOURNÉE. 49
comme chacun se taisait, elle dit: « -- Afin que, la première, je vous donne à tous l'exemple de l'ordre, grâre auquel, ailant toujours de mieux en mieux, notre société, à notre grand plaisir et sans nulle honte, pourra vivre cet durer tant que cela nous conviendra, jinstitue Parmenon, domestique de Dioneo, mon sénéchal, et jelui commets le soin et la direction de toute notre maison, ainsi que le service qui regarde la salle à manger. J'entends que Sirisco, domestique de Pamphile, soit notre pourvoyÿeur et trésorier et qu'il suive les ordres de Parmenon. Pour Tindaro, il.sera au service de Philostrate et des deux autres houimes ; il prendra soin de leurs chambres, lorsque ses camarades, empêchés par leur service, ne pourront le faire. Misia, ma servante, et Lisisca, servante de Philomène, se tiendront constamment à la cuisine et apprèteront avec diligence les provisions qui leur seront fournies par Parmenon. Chimera, servante de Lauretta, el Stratilia, servante de Fiamnmetta, auront soin des chambres des dames et entretiendront.en état de propreté les endroits où ncus nous tiendrons. Mandons et ordonnons en outre à chacun s'il veut avoir notre faveur pour chère, de se donner de garde. où qu'il aille, d'où qu'il revienne, quoi qu'il entende ou qu'il voie, de nous apporter aucune nouvelle du dehors autre que nouvelle joyeuse. — » Ces ordres donnés sommairement et approuvés par tous, elle se leva gaîmert et dit : « — Là sont les jardins, là sont les prés ; ici nombre d'’endroits charmants où chacun est libre d’aller selon son plaisir ; Mais quand trois heures sonneront, que tous soient ici, pour manger à la fraiche. — »
Licence lui ayant été donnée par la nouvelle reine, la joyeuse compagnie des jeunes gens mêlés aux belles dames s'engagea à pas lents dans un jardin, s’entretenant des choses agréables, tressant des guirlandes de feuillage de toutes sortes, et chantant des refrains amoureux. Quand ils furent restés le temps que la reine leur avait accordé, ils revinrent à la maison. Là il virent que Parmenon avait soigneusement commencé son oflice, car, entrés dans une salle du rez-de-chaussée, ils trouvèrent Jes tables mises, avec des nappes éblouissantes de blancheur et des verres qui brillaient comme de l’argent, le tout couvert de fleurs de genêt. Pour quoi, après s'être lavé les mains, ils allèrent tous, avec l'assentimentdela reine, s’assecir chacun àla place que Parmenon avait marquée. Puis vinrent les mets délicats et les vins les plus fins, et, sans plus attendre, les trois serviteurs se mirent à servir les tables. Toutes ces choses si belles et si bien ordonnées réjouirent les convives, et tous mangèrent au milieu de joyeux propos et d'un air de fête. Les tables levées, comme il se trouvait que toutes les dames,
ES
ainsi que les jeuncs gens, savaient danser, et que plusieurs d’entre eux savaient sonner excellemment du luth et chanter, la reine ordonna d’appoñter les instréments, et, sur son commandement, Dioneo ayant pris un luth ct la Fiammetta une viole, tous deux commencèrent doucement à
jouer un air de danse. Alors, la reine avec les autres dames
et les deux jeunes gens, ayant envoyé les serviteurs prendre leurs repas, forinèrent une ronde, et les danses commencèrent. La ronde finie, on se,mit à chanter de joyeuses chansons d’amour, et il continuèrent de cette facon jusqu’à ce qu’il parût temps à la reine d'aller Gormir. Sur quoi, congé ayant été donné à tous, les trois jeunes gens gagnèrent leurs chambres séparées de celles des dames, et ile les trouvèrent avec des lits bien faits et toutes garnics de fleurs comme le salon. Les dames trouvèrent également les leurs préparées et ornécs de semblable façon ; pour quoi, s'étant. lépouillés de leurs vêtements, ils se livrèrent tous au repos. | L'heure de none était sonnée depuis peu, lorsque la reine, s'étant levée, fit lever toutes ses autres compagnes ainsi que les jeunes gens, affirmant que trop dormir le jour était nuisible. Puis ils s'en allèrent en un pré où l’herbe était verte et haute et qui était partout abrité du soieil. Là, un doux zéphir s'étant mis à souffler, il s assirent tous en rond sur l'herbe, suivant l’ordre de la reine qui leur parla ainsi: « — Comme vous voyez, le soleil est haut ct la chaleur est grande, et l’on n'entend d'autre bruit que le cri de la cigale, là haut, parmi les oliviers. Aller en quelque autre lieu serait, pour le moment, certainement une folie. Ici l'endroit est beau, et nous sommes au frais. Il y a, comme vous
. voyez échiquiers et des échecs, et chacun peut, selon qu’il ‘ lui fera plaisir, prendre son amusement. Mais si en cela ‘ mon avis est suivi, ce n'est pas en jouant — car au jeu l'es-
prit d’un des partenaires est mécontent, sans que l’autre partenaire ou ceux qui regardent jouer éprouvent beaucoup de plaisir — mais en racontant des nouvelles, ce qui peut donner du plaisir à tous, que nous passerons cette chaude partie de la journée. Chacun de vous n'aura pas achevé de dire sa petite nouvelle, que le soleil sera sur son déclin et, la. chaleur étant tornbée, nous pourrons, là où ül nous sera le plus agréable, aller prendre divertissement. Pour quoi, si ce que je dis vous plaît — et je suis disposée à suivre à cet égard votre bon plaisir — faisons ainsi. Si cela ne.vous plaît pas, que chacun, jusqu’à l'heure de vesprée, fasse ce qui lui conviendra le mieux. -— » Les dames, ainsi que les hommes, appouvèrent la proposition de raconter des nouvelles.a - Or donc — dit la reine — si cela voue plaît, pour cette première journée j'ordonne que chacun soît
libre de parler sur le sujet qu'il voudra. — » Et, s'étant tour. née vers Pamphile qui était assis à sa droite, elle lui dit, d’un air aimable, de donner l'exemple aux autres, en racontant le premier une de ses nouvelles. Pamphile, dès qu'il eût entendu cet ordre, tous l'écoutant, commença aussitôt ainsi.
LU
Ser Ciappelletto troînpe un saint moine par une fausse confession, et meurt. Après avoir élé un très méchant honnme pendant sa vie, il passe pour un saint après sa mort, et est appelé San Ciappelletto. |
« — Il conviént,très chères dames, que l’homme donne pour principe à tout ce qu'il fait l’admirable et saint nom de Celui qui est auteur de toutes choses. Pour quoi, devant le premier entamer nos récits, j'entends commencer par une de ses plus étonnantes merveilles, afin que, celle-là entendue, notre espoir en lui soit affermi d’une façon immuable, et que son nom soit à jamais loué par nous. Il est manifeste que les choses temporelles, de même qu’elles sont transitoires et mortelles, sont également en soi et hors de soi pleines d’ennui, d'angoisse et de peine, et sujettes à des périls infinis,auxquels sans aucun doute nous ne pourrions, nous qui vivons mêlés à elles et qui faisons partie d'elles, résister ni remédier, si la grâce spéciale de Dieu ne nous prêtait force et prévoyance. Cette grâce. il ne faut pas croire qu’elle descende à nous et en nous à cause de notre mérite ; mais elle est mue par sa propre bonté et par les prières de ceux qui furent mortels comme nous le sommes actuellement, et qui, ayant suivi pendant leur vie les volontés de Dieu, jouissent maintenant avec lui de l'éternelle béatitude.
C'est à eux que, comme à des représentants qui connaissent .
par expérience notre fragilité, et n’osant peut-être pas présenter nous-mêmes nos prières devant un tel juge, nous nous adressons pour les choses que nous estimons nous être opporlunes. Mais si Dieu est plein de miséricorde pour nous, nous voyons aussi que parfois, l’œil des mortels ne pouvant pénétrer en aucune façon danssa pensée, il arrive que, trompés par l'opinion, nous choisissons pour nous représenter auprès de la majesté divine un intermédiaire éloigné d’elle par un éternel exil. Néanmoins Dieu à qui rien n’est caché. regardant davantage à la pureté d'intention de celui qui prie qu'à son ignorance ou qu’à l'exil de celui par qui l’on prie.
HG ; Û
32 LE DÉCAMÉCRON.
exauce ceux qui limplorent, comme si leur intercesseur jouissait de sa vue bicnheureuse. C'est ce qui pourra manifestement ressortir de la nouvelle que j'entends raconter ; je dis manifestement, non pas suivant le jugement de Dieu, mais suivant le jugement des hommes.
« On raconte donc que Musciatto Franzesi, étant de richissime et grand marchand devenu chevalier, dut aller en Toscane avec messire Charles-sans-terre, frère du roi de l'rance, qui avait été mandé et sollicité par le pape Boniface. Sentant que ses affaires, comme Île sont la plupart du temps celles des marchands, étaient de toute façon fort embrouillées, et qu'il ne pourrait les remettre en ordre ni facilement, ni promptement, 1l se décida à confier celte tâche à plusieurs personnes, ce qu'il réussit à faire pour toutes, sauf pour une, élant fort en peine de trouver un homme sesez capable pour recouvrerles crédits qu'il avait faits à plusieurs Bourguignons. Le motif de son einbarras provenait de ce qu'il connaissait les Bourguisrons pour des gens chicaneurs, de mauvaise condition et délovaux : et il ne lui revenait à la mémoire persunne qui fût assez retors pour qu'il pût l’opposer avec contiance à leur mauvaise foi. Après avoir lonouement cherché, il se souvint d’un certain ser Ciapperello da Prato qui venait souvent en sa maison à Paris et que, à cause de sa petite stature et de la recherche de sa mise, les Frariçais, qui ne savaient ce que voulait dire Cepparello et qui croyaient que cela était synonyme de Cappello, c’est-àdire guirlande en leur langage familier, appelaient non Cappello, mais Ciappelletto. Il élait donc connu de tous sous le nom de Ciappelletto, tandis que peu de personnes connaissaient son vrai nom de ser Ciapperello.
« Voici quel était legenre de vie de ce Ciappelletlo : étant noluire, il éprouvait grande vergogne quand un de ses actes — etil faut dire qu'il en faisait peu — était tenu pour autrement que pour faux. Il en aurait fait de ce genre autant qu'il lui en eût élé demandé, et plus volontiers gratis que d'autres pour un grossa'aire. Il rendait un faux témoignage avec un souverain plaisir, qu’il en fût ou non requis. A cette époque, les serments avaient en France une grande autorité, et comme il ne regardait en aucune façon à en faire de: faux, il gognait toutes les affaires mauvaises dans lesquelles il était appelé à jurer sur sa foi de dire la vérilé. Il éprouvait aussi du plaisir ets’appliquait beaucoup à susciter entre amis, parents ou autres personnes,des inimitiés et des scanlales, et il en prenait d'autant plus de joie, qu'il en voyait résulter plus de mal. [Invité à commettre un homicide ou quelque autre action coupable, loin de refuser jamais, il acceptait volontiers, et il lui arriva plus d'une fois de blesser ou de tuer des gens de ses propres mains. Il était grand
blasphémateur de Dieu et des saints, et pour la moindre petite chose, il était plus colère que qui que ce soit. Il n'allait jamais à l'église ; quant aux sacrements qu’elle ordonne, il en parlait en termes abominables, comme d’une chose vile. Au contraire, il frequentait volontiers et visilait les tavernes et autres lieux déshonnètes. Il fuyait les femmes comme les chiens les coubs de bâton, et il se complaisait dans le vice contraire, à l’instar du plus débauché des hommes.lIl aurai! volé et pillé avec la même conscience qu'un saint homnie aurait fait l’aumône. Il était glouton et grand buveur, «u point de s’en rendre parfois hunteusement malade,et joueur, et pipeur de dés. Pourquoi m'étendre en tant de paroles ? Il était le plus méchant homme qui fût peut-être jamais né. Ses méfaits furent longtemps protégés par la puissance ct la haute situation de messer Musciatto qui le mettait à l'abri des poursuites de ceux auxquels il faisait trop souvent du tort, et même de la cour à laquelle il s'attaquait aussi.
« Messer Musciatto s'étant donc rappelé ce ser Cepparella dont il connaissait parfaitement la vie, pensa que c'était 1à l'homme qu'il lui fallait pour opposer à la mauvaise foi des Bourguignons. Pour ce, il le fit appeler, et lui parla ainsi : « — Ser Ciappelletto, comme tu sais, je suis sur le point « de partir d'ici, et ayant entre autres clients à faire à des « Bourguignons, hommes pleins de tromperie. je ne sais à « qui je pourrais plus convenablement qu'à toi confier le « soin de leur réclamer ce qu’ils me doivent. C'est pourquoi, « comme tu ne fais rien pour le moment, si tu veux te con- « sacrer à cela,j'entends te faire avoir les faveurs de la cour « et te donner une large part sur ce que tu recouvreras.—» Ser Ciappelletto qui était oisif et mal partagé quant aux biens de ce monde, et qui voyait s'éloigner celui qui avait été longtemps son soutien et son refuge, réfléchit promptement et, contraint pour ainsi dire par la nécessité, répondit qu’il le voulait volontiers. Pour quoi, ayant pris ensemble leurs arrangements, et messer Musciatto étant parti, ser Ciappelletto, muni de sa procuration et de lettres de recommandation du roi, s’en alla en Bourgogne où il ne connaissait presque personne. Là, dissimulant sa nature emportée, il commença avec des façons douces et bénignes, à faire des recouvrements et ce pour quoi il était venu, comme s'il réservait les moyens violents pour les derniers.
« Ainsi faisant, comme il s’était logé dans la maison de deux frères florentins qui prêtaient usure, et qui le tenaient en grande considération par respect pour messer Musciatto, il advint qu’il tomba malade.Sur quoi, les deux frères firent premplement venir des médecins et des domestiques pour le servir, et firent tout ce qu'il était nécessaire pour le remettre en bonne santé, Mais tout secours était inutile, et le
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bonhomme qui était déjà. vieux et qui avait vecu dans le désordre, au dire des médecins, allait chaque jour de mal en pis, comme un homme atteint du mal de ia mort; de quoi les deux frères se lamentaient fort. Et un jour qu'ils étaient dans une chambre voisine de celle où ser Ciappelletto gisaïit malade,ils commencèrent à s'entretenirtous deux à son sujet. « — Qu'en ferons-nous ? disait l’un ; nous voicifortement em- « barrassés de lui. Chasser un homme si malade, serait une « source de grand blâme et l'on pourrait nous accuser de peu « de cœur si,après nous avoir vus le recevoir tout d’abord et « puisle faireservir etsoigner avec tantdesollicitude,on nous « voyait, sans qu'il ait rien fait qui ait pu nous déplaire, le « mettre hors de chez nous aussi subitement et alors'qu’il « est malade à mourir. D'autre part, il a été un si méchant « homme, qu’il ne voudra point se confesser ni recevoir au- « cun des sacrements de l'Eglise. Mourant sans confession, « aucune église ne voudra recevoir son corps ; il scra bien « plutôt jcté dans une fosse, comme-un chien. Et s’il se « confesse, ses péchés sont si nombreux et si horribles, que « le résultat sera le même, pour ce que moine ni prêtre nc « se trouvera qui veuille ou qui puisse l'absoudre. S'il en « advient ainsi, le peuple de cette ville, tant à cause de no- « tre métier qui lui paraît inique ct dont on dit tout le long « du jour du mal, que par envie de voler, voyant cela, se « soulèvera en grande rumeur, et criera : ces chiens de « Lombards qu'on refuse de recevoir à l’eglise, nous ne vou- « lons plus les supporter ! et l'on courra sus à nos maisons « ct, d'aventure, non-seulement on nous ravira notre avoir, « mais on s'atlaquera peut-être aussi à nos personnes. De « quoi, de toute ranière, il en tournera mal pour nous si « celui-ci meurt. — »
« Ser Ciappelletto qui,comme nous l'avons dit, gisait près de l'endroit où les deux frères parlaient de la sorte, ayant l'ouie subtile comme nous voyous le plus souvent les malades l'avoir, entendit ce qu’ils disaient de lui. Il les fit appeler et leur dit : « — Je ne veux pas que vous puissiez craindre quoi que ce soit à cause de moi, ni que vous ayez peur de « recevoir à mon sujet aucun dommage. J'ai entendu ce « que vous avez dit de moi, et je sais certain qu'il en ad- « viendrait comme vous dites, si les choses se passaient « comme vous le prévoyez; mais elles se passeront autre- « ment. J'ai, de mon vivant, assez fait d’injures à Dieu, pour « Jui en faire encore une maintenant que je suis près de « ma mort; il ne m’en adviendra ni plus ni moins. Pour ce, « occupez-vous de me faire venir un Saint et bon moine, le « plus saint et le meilleur que vous pourrez tronver, s’il en « est un, et laïissez-moi faire ; j’arrangerai certainement vos « affaires etles miennes de façon que tcut ira bien et qne
a vous aurez lieu d’être satisfaits. — » Les deux frères, bien qu'ils ne fondassent pas grand espoir sur cela, allèrent néanmoins à un couvent de moines, et demandèrent un saint et digne homme pour entendre Ja confession d’un Lombard qui était malade chez eux. On leur donna un vieux moine de bonne et sainte vie, grand maître en Écriture, homme très vénérable et dans lequel tous les habitants de la ville avaient une grande et spéciale dévotio:, et ils l’'emmenèrent.
« Le moine, arrivé dans la chambre où gisait ser Ciappelletto, et s'étant assis à son côté, commença par le réconforter doucement, puis il lui demanda combien de temps il v avait qu'il s'était confessé pour la dernière fois. À quoi ser Ciappelletto, qui . ne s'était jamais confessé, répondit : « — Mon père, j'ai pour habitude de me confesser au moins « une fois chaque semaine, sans compter qu’il y a beaucoup « de semaines où je me confesse davantage. {l est vrai que « depuis que je suis malade, huit jours se sont passés sans « que je me sois confessé, tant a été grand l'abattement que « la maladie m'a occasionné. — » Le moine lui dit alors : « — Monfils,tu as bien fait,et c'est ainsi qu'il faut faire tou- « Jours. Je vois que, puisque tu t'es confessé si souvent, « J'aurai peu à te demander et peu à entendre. — » Ser Ciappelletto dit : « — Messire moine, ne parlez point ainsi. « Je ne me suis jamais confessé si souvent que je n’aie vou- « lu me confesser généralement de tous les péchés dont je « me souvenais depuis le jour où je naquis, jusqu’au jour « de la confession. Pour quoi, je vous prie, mon bon père, « de m'interroger aussi minutieusement sur chaque chose « que si je ne m étais jamais confessé. Ne vous arrêtez pas « à mon état de maladie, car j'aime mieux déplaire à ma « chair que, faisant ce qui lui plaît, commettre un acte qui « puisse être une cause de perdition pour mon âme que « mon Sauveur a rachetée de son sang précieux. — »
« Ces paroles plurent fort au saint homme et lui parurent un signe de bonne disposition d’esprit. Après avoir vivement loué ser Ciappelletto de cette pratique, il commença par lui demander s'il n'avait jamais commis lé péché de luxure avec une femme. À quoi ser Ciappelletto répondit en soupirant : « — Mon père, sur ce point je rougis de vous dire la vérité, « craignant de pécher par sa vaine gloire. — » A quoi Île saint moine dit: «— Parle entoute sûre.é,car en disant la vé- « rité, en confession ou autrement,on ne pèche jamais. —* Alors ser Ciappelletto dit : « — Puisque vous m'assurez de «cela, je vous la dirai : je suis aussi vierge que lorsque je « sortis du corps de ma mère. — » « — O béni sois-tu de « Dieu — dit IC moine -- comme tu as bien fait! et. ce fai- « sant tu @es d'antant nlus de mérite que, le voulant, tt
sf
« avais plus le loisir de faire le contraire que nous ne l'a- « vons, nous et tous les autres qui sont soumis à une règle « quelconque. — » Puis il lui demanda s'il avait offensé Dieu par le péché de la gourmandise. À quoi, soupirant for- : tement, ser Ciappelletto répondit que oui, et plusieurs fois ;
pour ce que, comme outre les jeunes de carème que font dans l'année les personnes dévotes, il avait l'habitude de jeûner au pain et à l'eau au moins trois fois par semainc. il lui était arrivé de boire celte eau avec le même plaisir et la même avidité qu'éprouvent les buveurs à boire le vin, et spécialement quand il avait suppor'é quelque fatigue er priant ou en allant en pèlerinage ct souvent. il avait désiré avoir certaine salade d'herbes comme celles que les femmes cuetllent quand elles vont dans la campagne. Et une foi: son manger lui avait paru meilleur qu'il n'aurait dû paruaitre à quelqu'un qui jeünait par dévotion, comme il le faisait. À quoi le inoine dit : « — Mon fils, ces péchés sont na- « turels et sont fort lévers ; et c'est pourquoi je désire que « tu ne t'en charges pas plus la conscience qu'il n'est besoin. « Il arrive à tout homme, quelque saint qu'il soit, qu'après «un long jeûne le manger lui paraît bon, ainsi que le boire « après la fatigue. — » « — Oh! — dit ser Ciappelletto -- « mon père, vous me dites cela pour me réconforter. Vous « pensez bien que je sais que les choses qui sc font au ser-
.« vice de Dieu se doivent toutes faire nettement et sans au-
« cune souillure d’esprit, et que quiconque agit autrement « commet un péché. — » Le moine, très satisfait, dit : « —Et moi,je suis content que tu penses ainsidanston âme, « et ta pure et bonne conscience me plaît fort en cela. Mais « dis-moi : as-tu péché par avarice, désirant plus qu'il n’est « convenable, ou détenant ce que tu n'aurais pas dû gar- « der ? — » A quoi ser Ciappelletto dit : « — Mon père, je « ne voudrais pas que vous le croyicz parce que je suis dans « la maison de ces usuriers. Je n'ai rien à faire avec eux : « au contraire, j'étais venu pour les admonester et les cha-
« tier, et les arracher à cet abominable gain ; et je crois que
« j'en serais venu à bout, si Dieu ne m'avait ainsi visité. « Mais il faut que vous sachiez que mon père a fait de moi «un homme riche et que j'ai donné, à sa mort, la plus « grande partie de sa fortune à Dieu. Puis, pour soutenir « mon existence et pouvoir aider les pauvres de Jésus-Christ, « je me suis livré à mes modesles opérations commerciales, « et si j'ai désiré gagner sur elles, j'ai toujonrs partagé par « moitié avec les pauvres de Dieu ce que j'ai gagné, em- « ployant une moitié pour mes besoins, leur donnant l’autre « moitié. Et en cela mon créateur m'a si bicn aidé, que j'ai « toujours fait mes alfaires de mieux en micux. — » « — J'y: « as bien fait — dit le moine — mais combien de fois “'e
« tu mis en colère? — » « — Oh ! — dit ser Ciappellello, — « cela, je dois dire que je l’ai fait souvent. Et qui pourrait « s’en empêcher en voyant tout le long du jour les hommes « faire deschoses viles,ne pas observer les commandements : « de Dieu, ne pas craindre ses jugements ? Ils ont été nom- « breux les jours où j'aurais voulu être plutôt mort que vi- « vant, en voyant les jeunes gens pleins de vanité, jurer et « se parjurer, Aller aux tavernes, ne pas visiter les églises, « et suivre plutôt les voies du monde que celle de Dicu.— » Le moine dit alors: « — Mon fils, c'est là une bonne colère, « et pour moi je ne saurais t'imposer d’en faire pénitence. « Mais peut-être parfois la colère a pu te pousser à com- « mettre quelque homicide, ou à dire des injures à quel- « qu’un, ou à lui faire quelque autre,offense ? — » A quoi ser Ciappelletto répondit : « — Hélas ! messire, vous qui me « paraissez un homme de Dieu, comment me parlez-vous « ainsi ? Si j'avais eu la moindre pensée de faire la plus pe- «tite des choses que vous dites, croyez-vous que je me per- « suaderais que Dieu m’ait si longtemps supporté ? Ces cho- « ses sont bonnes pour des bandits, des méchants hommes, «et pour mon compte je n’en ai jamais vu un sans que je « n'aie dit : Dieu te convertisse ! — » Alors le moine dit : « — Or, mon cher fils, sois béni de Dieu. As-tu jarnais porté « faux témoignage contre quelqu'un,ou dit du mal d'autrui, «Ou pris à un autre contreson gré ce que lui appartenait ?—» « — Mais oui, messire — répondit ser Ciappelletto, — j'ai « dit du mal d'autrui. J'ai eu un voisin qui, fort à tort, ne « faisait que battre sa femme, de sorte q'une fois je dis du « mal de lui aux parents de celle-ci, tellement j’eus pitié de « cette malheureuse qu'il brutalisait comme Dieu seul pour- « rait le dire, chaque fois qu'il avait bu outre mesure. — » Le moine dit alors : «— Très-bien. Tu me dis que tu as été «a marchand ; n’as-tu jamais trompé personne, comme font « d'habitude tes confrères ? — » « — Par ma foi, oui, mesa sire — dit ser Ciappelletto — j'ai trompé quelqu'un, mais « je ne sais pas qui il était ; je sais seulement qu'une fois un « homme m'ayant payé de l'argent qu'il me devait pour des « vêtements que je lui avais vendus, je mis cet argent dans « un tiroir sans le compter. Un mois après, je trouvai qu'il « y avait quatre deniers de plus que ce qu'il me devait ; pour « quoi, ne l'ayant plus revu, et les ayant conservés une an- « née pour les lui rendre, je les donnai en aumône. — » Le moine dit : « — C’est peu de chose, ct tu fis bien en agis- « sant comme tu l'as fait. — |
« Le saint moine demanda ensuite beaucoup d’autres choses, et à toutes il fut répondu de cette façon. Comme il voulait déjà donner l’absolution, ser Ciappelletta dit : « — Ales- « site, il y a encore un péché que je ne vous ai pas dit. — »
Le moine demanda lequel, et Ciappelletto dit : « -- Je me « souviers qu'un samedi, après none, je fis balayer ma mai- « son par mon domestique, et que je n'eus pas pour le saint « jour du dimanche le respect que je devais. — » « — Oh ! « mon fils — dit le moine — ceci est chose légère. — » « — Non — dit ser Ciappelletto — ne dites pas que c’est « chose légère, car le dimanche ne saurait Ctre trop honoré, « pour ce que c’est un iel jour que Notre-Scisneur ressus- « cita de la mort à la vie. — » Le moine dit alors : « —N'as-tu pas fait d'autres choses ? —» « — Oui,messire — « répondit ser Ciappelletto — car sans m'en apercevoir, je « crachaï une fois dans l’église de Dicu. — » Le moine 8e mit à sourire, et dit : « — Mon fils, c'est choz> dont il ne « ne faut point s'inquiéter. Nous qui sommes des religieux, « nous y crachons tout le long du jour. -— » Alors ser Ciappelletto dit : « — Et vous faites une grande vilc.ie, pour ce « que nulle chose ne doit être tenue plus propre que le « saint temple dans lequel on offre des sacrifices à Dieu. —» Et il lui dit beaucoup de choses de ce genre ; puis il se mit à soupirer et à pleurer fortement , ce qu'il savait trop bien faire quand il voulait. Le saint moine dit : « — Mon fils, « qu'as-tu ? — » Ser Ciappelletto répondit: « — Hélas ! mes- « sire, il me reste à dire un péché dont je ne me suis jamais « confessé, tellement j'ai honte de le dire, et chaque fois « que je me le rappelle, je pleure comme vous voyez, et il « me semble que jamais Dieu ne me pardonnera à cause de « ce péché. — » Alors le saint moine dit : « — Allons, al- « lons, mon fils, que dis-tu là? Si tous les péchés qui ont « été jusqu'ici commis par tous les hommes et qui se doi- « vent commettre par eux tant que le monde durera, étaient « réunis sur la tête d'un seul individu, et que cet individu « s'en montrât repentant et contrit comme je te vois, la « bonté et la miséricorde de Dieu sont si grandes, qu’en les « lui confessant, il les pardonnerait libéralement. Pour ce, « dis-le en toute assurance. — » Alors ser Ciappelletto dit, pleurant toujours très fort : « — Hélas! mon père, mon pé- « ché est trop grand, et à peine puis-je croire, si vos priè- «res ne mé viennent en aide, qu'il me soit jamais par- « donné par Dieu.— » A quoile moine dit : « — Dis-le moi « en toule sécurité, car je te promets de prier Dieu pour « 491. — » Cependant ser Ciappelletto pleurait toujours et ne parlait pas, et le moine l’exhortait à parler. Mais après que ser Ciappelletto, pleurant, eût tenu longtemps le moine en suspens, il poussa un grand soupir et dit : « — Mon « père, puisque vous me promettez de nrier Dieu pour moi, « je vous le dirai. Sachez donc que, lorsque j'étais tout pe- « tit, je maudis une fois ma mèêre. — » Et cela dit, ilre-. commença à pleurer fortement. Le moine dit : « — O mon
« fils, est-ce là ce quite paraît un si grand péché! Les « hommes blasphèment Dieu tout le jour, et il pardonne vo- « lontiers à qui se repent de l'avoir blasphémé; et tu ne « crois pas qu'il puisse te pardonner cela ! Ne pleure pas; « console-toi, car certainement, quand même tu aurais été « un de ceux qui le mirent en croix, ilte pardonnerait en « faveur de la contrition que jete vois. — » Ser Ciappelletto dit alors : « — Hélas! mon père, que dites-vous ? Ma « douce mère qui me porta dans son sein pendant neuf « mois, le jour et la nuit, et me tint suspendu plus de cent « fois à son cou, j'ai trop mal fait en blasphémant contre « elle, et c’est un trop grand péché ; et si vous ne priez pas « Dieu pour moi, il ne me sera point pardonné. — » « Le moine voyant qu'il ne restait plus rien autre à dire à ser Ciappelletto, lui donna l’absolution ainsi que sa bénédiction, le tenant pour un très saint homme, car il croyait pleinement que tout ce qui lui avait été dit était vrai. Et qui ne l'aurait cru, voyant un homme en danger de mort parler ainsi ! Après quoi, il lui dit : « — Ser Ciappelletto, avec « l’aide de Dieu, vous serez bientôt guéri ; mais s'il arrivait « cependant que Dieu rappelât à lui votre âme bénieet bien u disposée, vous plairait-1l que votre corps jüt enseveli dans «.notre couvent ? — » A quoi ser Ciappelletto répondit : « — Oui, messire, et même je ne voudrais pas être enseveli « ailleurs, puisque vous m'avez promis de prier Dieu pour « moi, Sans que j'aie jamais eu une dévotion spéciale pour « votre ordre. C’est pourquoi je vous prie, lorsque vous serez « rentré dans votre couvent, de faire en sorte que l’on m’ap- « porte le corps très-véritable du Christ qye vous consacrez « le matin sur l'autel, car, bien que je n’en sois pas digne, « je désire avec votre licence le prendre et puis recevoir la « sainte et éxtrême-onction, afin que, si j’ai vécu comme un « pécheur, je meure au moins comme un chrétien. — » Le saint homme dit que cela lui plaisait fort et qu'il parlait bien, et qu'il ferait en sorte que le viatique lui fût apporté sans retard ; ce qui fut fait. | « Les deux frères qui craignaient que ser Ciappelletto ne les trompât, s'étaient placés contre une cloison qui séparait la chambre où gisait le malade d’une autre chambre voisine, et là, écoutant, ils entendirent facilement ce qu'il disait au moine. Il leur était arrivé par moment d’avoir si grande envie de rire, en entendant les choses qu'il se confessait d'avoir faites, qu’ils étaient sur le point d'éclater, et ils se disaieht entre eux : « — Quel homme est celui-ci, que ni la « vieillesse, ni la maladie, ni a peur de la mort dont il se « voit si proche, ni même Dieu devant le jugement duquel « il s'attend à comparaître d'ici à peu d'heures, n’ont pu « l’arracher à sa scélératesse,et n’ont pu faire qu'il ne vou-
Lund
« lt pas mourir comme il a vécu? — » Maïs cependant, voyant qu'on lui avait dit qu'il scrait enseveli dans l'église, ils ne se préoccupérent pas du reste.
« Peu après, ser Ciappelletto communia, et comme son état s’agoravait considérablement, il reçut l’extrême-onction ; puis, un peu après vêpres, le jour même où il avait fait une si bonne confession, il mourut. Pour quoi, les deux frères ayant tout ordonné à ses frais pour qu'il fût honorablement enseveli, et ayant envoyé dire au couvent des moines qu'ils vinssent le soir veiller, et le matin emporter le corps, préparèrent tout ce qu'il fallait pour les funérailles. Le saint moine qui l'avait confessé, apprenant qu'il était trépassé, alla Irouver le prieur du couvent, et ayant fait sonner an chapitre, démontra aux moines assemblés que ser Ciappelletto avait été un saint homme, selon qu’il avait pu s’en convaincre par sa confession ; et, dans l'espoir que par lui Dieu ferait de nombreux miracles, il leur persuada de recevoir son corps avec un grand respect et une grande dévotion. À quoi, croyant que c'était la vérité, le prieur et les autres moines consentirent. Et le soir, étant tous allés là où gisait le corps de ser Ciappelletto, ils firent autour de lui une grande et solennelle veille, et, le matin, revêtus tous de chemises et de chapes, le livre à la main et la croix portée devant eux, ils allérent chercher le corps en grande pompe et solennité et le portèrent en leur église, suivis de presque toute la population de la ville, hommes et femmes. Quand Ciappelletto fut dans l’église, le saint moine qui l'avait confessé monta en chaire et se mit à prècher de merveilleuses choses sur lui, sur sa vie, ses jeûnes, sa virginité, sa simplicité, son innocence, sa sainteté, racontant entre autres choses ce que ser Giappelletto lui avait confessé en pleurant comme son plus grand péché, et comment il avait pu à grand peine lui mettre dans l’idée que Dieu dût lui pardonner. Prenant occasion de cela pour réprimander le peuple qui l’écoutait, il dit : « — Et vous, maudits de Dieu, pour « le moindre fétu de paille que vous trouvez sous vos pieds, « vous blasphémez Dieu, sa mère et toute la cour du para- « dis. — » [1 parla aussi beaucoup de sa loyauté et de sa pureté, et bientôt, par ses paroles auxquelles les gens de Ja ville ajoutaient entièrement foi, il excita tellement en faveur du défunt la dévotion de tous les assistants, que lorsque l'office fut terminé, la foule vint lui baiser les pieds et les mains, et qu’on lui arracha tous ses vêtements, chacun se tenant fort heureux s’il pouvait en avoir un morceau. Il fallut qu’on le laissât expose la tout le jour, afin qu'il pût être vu et visité par tous. Puis, la nuit venue, il fut honorablement enseveli sous un tombeau de marbre, dans une chapelle, et sans plus tarder, lc jour suivant, les
gens commencèrent à la visiter, à allumer des cierges,à l’adorer,à lui adresser des vœux ct à suspendre des images de cire autour de son tombeau, selon la promesse faite. Le bruit: de sa renommée et de sa sainteté s’accrut tellement, ainsi que la dévotion qu'on lui rendit, à lui qui était quasi inconnu, que, en quelque adversité qu'on se trouvât, on ne s’adressait pas à d'autre saint qu'à lui, et qu’on l'appela, qu'on l'appelle enrore, san Ciappelletto. On affirme que Dieu a opéré par lui de nombreux miracles et en opère chaque jour en faveur de qui se recommande dévotement de lui.
« Donc, c’est ainsi que vécut et mourut ser Ciappeiletto da Prato, et qu'il passa à l’état de saint, comme vous l'avez entendu. Non que je veuille nier qu'il soit possible qu'il jouisse de la béatitude en présence de Dicu ; car bien que sa vie ait été scélérale et perverse, il put à sa dernière heure avoir une telle contrition que, par aventure, Dieu l'ait eu en miséricorde et l'ait reçu dans son royaume. Mais comme cela nous est caché, je raisonne selon ce qui peut nous paraître vraisemblable, et je dis que celui-ci doit plutôt être en perdition entre les mains du diable, qu'au paradis. Et, s’il en est ainsi, la bonté de Dieu peut se manifester grandement à nous, car elle a égard non à notre erreur, mais à Ja pureté de la foi ; car elle nous excuse alors que nous prenons pour intermédiaire un de ses ennemis, le croyant son ami, tout comme si nous avions eu recours pour obtenir sa faveur, à un saint véritable. Pour quoi, afin que par sa grâce, en cette présente adversité et en si joyeuse compa- . gnie, nous soyons gardés sains et saufs, louant son nom sous la protection duquel nous nous sommes réunis, ayonsle en respect, et recommandons-lui nos besoins, sûrs d’être exaucés. — » Et ici, Pamphile se tute
NOUVELLE Il
Le juif Abraham, poussé par Jeannot de Chevigné, va à la cour de Rome, et voyant la dépravation des gens d'église, il retourna à Paris et so fait chréticn.
La nouvelle de Pamphile fit en partie rire les dames qui l’approuvèrent dans son ensemble. Elle fut attentivement écoutée, et lorsqu'elle fut finie, la reine ordonna à Néiphile, qui était assise près de Pamphile, d'en dire une afin de suivre l’ordre dans lequel on avait commencé. Celle-ci, non moins courtoise de manières qu'elle était belle, répondit joyeusement : oui, et commença de cette- façon : « — Pam-
39 LE DÉCAMÉLRONSs
phile nous a mzatré dans sa nouvelle la bonté que Dieu avait de ne point regarder à nos erreurs, lorsque nous nous appuyons sur des choses que nous ne pouvons pas voir par nous-mê:nes ; et moi. j'entends, par mun récit, démontrer combien cette même bonté, supportant patiemment les péchés de ceux qui devraient lui rendre un témoignage éclatant par leurs actes et par leurs paroles, et qui font tout le contraire, nous donne la preuve de son infaillible vérité, afin que nous poursuivions d’un esprit plus ferme ce que nous croyons être vrai.
« J'ai entendu dire, gracieuses dames, qu'il fut autrefois dans Paris un grand marchand, bon homme, lequel fut appelé Jeannot de Chevigné, très loyal et très droit, et qui faisait un grand commerce de draperie. Il était particulièrement lié d'amitié avec un juif très riche, nommé Abraham, qui était aussi marchand, et, comme lui, très droit et très loyal. Jeannot, voyant la droiture et la loyauté de son ami, se mit à regretter vivement que l'âme d'un homme si bon, si sage et d'une telle valeur, fût en voie de pcrdition par manque de Foi. C'est pourquoi il entreprit amicalement de lui faire abandonner les erreurs de la croyance judaïque, et le supplia de se convertir à la religion chrétienne qu'il pouvait voir, étant sainte et bonne,prospérer et augmenter sans cesse, tandis qu’au contraire la sienne diminuait et se mourait, ainsi que cela était manifeste. Le juif répondit qu'il ne voyait aucune religion sainte et bonne hors la religion juive; qu'il y était né et qu'il entendait y vivre et y mourir. Jeannot ne se tint point pour cela de lui renouveler au bout de quelque temps les mêmes exhortations, lui démontrant, aussi grossièrement que les marchands savent le faire, pour quelles raisons notre religion est meilleure que la religion juive.
« Bien que le juif fût un grand maître dans la loi juive, néanmoins, soit que la grande amitié quil avait pour Jeannot l’ébranlât, soit que les paroles que l’Ésprit-Saint pragçait sur la langue de l’homme simple eussent produit de l'effet, il commença à se plaire beaucoup aux démonstrations de Jeannot. Cependani, obstiné dans sa croyance, il ne se laissait pas convertir. De même qu'il se montrait tenace, de même Jeannot ne se lassait pas de le solliciter, à tel point que le juif, vaincu par une telle insistance, dit : « — Voici, « Jeannot, qu’ilte plaît que je devienne chrétien, et je suis « disposé à le devenir, à la condition que j'irai d’abord à « Rome, et que là je verrai celui que tu dis être le vicaire de « Dieu sur Ia terre, et que je serai témoin de ses mœurs et « de secs actes, a:nsi que de ceux de ses moïines-cardinaux, « Et s'ils m@ paraissent tels que je puisse, grâce à tes paro- « les et à eux,comprendre que votre foi est meilleure que la « mienne,con\me tu t'es efforcé de me le démontrer, je ferai
« ce que je t'ai dit. Dans le cas contraire, je resterai juif, « COMME je SUIS. — »
« Quand Jeannot entendit cela,il fut chagrin outre mesure, se disant tout bas : « — J’ai perdu ma peine; je croyais « cependant l'avoir utilement employée en m'imaginant avoir « converti celui-ci. En effet, s'il vu à la cour de Rome, et « s’il voit la vie scélérate et mauvaise des clercs, non-seule- « ment dejuifil ne se fera pas chrétien, mais s’il était chré- « tien, sans aucun doute il se ferait juif, — » En s'étant retourné vers Abraham, il dit : « — Eh! mon ami,pourquoi « veux-tu affronter une telle fatigue: et une telle dépense que « d'aller d'ici à Rome ? sans compter que par mer ou par « terre, pour un homme riche comme tu l'es, tout est plein « de périls. Ne crois-tu donc pas trouver ici quelqu'un qui « puisse te donner le baptême ? Et si par hasard tu as quel- « ques doutes au sujet de la Foi que je t'ai expliquée, où « trouveras-tu de meilleurs maîtres,de plus savants hommes « que ceux qui sont ici,pour t'éclairer sur ce que tu voudras « où demanderas ? C’eët pourquoi, à mon avis, ce voyage « est chose superflue. Imagine-toi que là-bas les prélats sont « comme tu a pu les voir ici, et qu'ils sont d'autant meil. « leurs, qu'ils sont plus près du Pasteur souverain. Pcur « ce, Si tu m'en crois, tu remettras cette fatigue à une autre « fois, à l’occasion de quelque jubilé, où, par aventure, je « t'accompagnerai. — » A quoi le juif répondit : « — Je « crois Jeannot,que les choses sont comme tu me dis; mais, « me résumant en un mot,si tu veux queje fasse ce dont tu « m'as tant prié, je suis tout à fait résolu à aller à Rome ; « autrement, je n'en ferai jamais rien. — » Jeannot voyant sa résolution, dit : — Va donc à la bonne aventure ! -—» Et, à part lui,il pensait qu'il ne se ferait jamais Chrétien,quand il aurait vu la cour de Rome ; mais pourtant, n'y pouvant plus rien, il n'insisla pas.
« Le juif monta à cheval, et le plus rapidement qu'il put, il alla à Ja cour de Rome, où, étant arrivé, il fut honorablement reçu par ses coreligionnaires juifs. 1] y demeura sans dire à personne pourquoi il était venu, et se mit à observer avec soin la façon de vivre du Pape, des cardinanx, des autres prélats et de tous les courtisans. Et tant par ce dont il s'aperçut lui-même,en homme fort avisé se était, que par ce qu’il sut d'autrui, il trouva que, du plus grand au plus petit, tous péchaient généralement par une luxure déshonnête, non-seulement d’une manière naturelle,mais encore à la mode de Sodome,sans aucun frein de remords ou de vergogne, tellement que,pour obtenir les plus grandes faveurs, la protection des courtisanes ou des jeunes garçons état toute-puissante. En outre, il reconnut qu'ils étaient universellement gloutons, buveurs,. ivrognes, serviteurs de leur
ventre, à l'instar des brutes, plus que de toute autre chose. Et, regardant plus avant, il lee vit tous avares, si cupides d'argent qu'ils venduient et achetaient à beaux derniers Île sang humain, même chrétien, et les choses divines quelles qu'elles fussent,appartenant aux sacrifices et aux bénéfices, les transformant en marchandises pour lesquelles il y avait plus de courtiers qu’il y en avait à Paris pour les draperies ou autres choses. À la simonie la plus évidente, ils avaient donné le nom de procuratie, et à la gloutonnerie celui de sustentalion, comme si Dieu ne connaissait pas, je ne dirai point la signification des mots,mais les intentions des esprits pervers, et se laissait, à la façon des hommes, tromper par le nom des choses. Tout cela,et bien d'autres choses encore qu’il faut taire, déplut souverainement au juif, comme à un homme sobre et modeste qu’il était, et pensant en avoir assez vu, il sc décida à retourner à Paris ; ce qu'il fit.
« Dès que Jeannot sut qu'il était revenu, il accourut, n'ayant pas le moindre espoir de le voir devenir chrétien, et ils se firent l’un à l’autre grande fête. Puis, lorsque le juit se fut reposé quelques jours Jeannot lui demanda ce qu'il pensait du Saint-Père,des cardinaux et des autres courtisans. À quoi le juif répondit sans hésiter : :—Je pense que « Dieu doit les punir tous tant qu'il sont. Et je te dis, si « j'ai su bien regarder, que je n’y ai vu ni saintclé, ni dé- « votion, ni bonnes œuvres, ni bon exemple. Par contre, « l'avarice et la gloutonnerie ct choses sembiables ou pires, « si toutefois il peut en être de pires, m'ont paru tellement « dans les mœurs de tous, que j'ai pris ce lieu plutôt pour «une officine d'œuvres diuboliques que d'œuvres divines. « Aussi,après y avoir réfléchi avec beaucoup de sollicitude, «en toute liberté d'esprit, et avec prudence, il me paraît « que votre Pasteur, et par conséquent tous les autres, s’ef- « forcent de réduire à néant et de chasser du monde la reu ligion chrétienne, alors qu'ils devraient en être le fonde- « ment et le soutien. Et pour ce que je vois qu'il en résulte « le contraire de ce qu'ils semblent chercher, c’est-à-dire « que votre religion s'étend sans cesse et devient plus flo- « rissante et plus éclatante, il me paraît clairement que « J'Esprit-Saint en est le soutien et le fondement, comme « élant plus vraie et plus sainte que les autres. Pour quoi, «là où je restais sensible et rebelle à tes exhortations et « refusais de me faire chrétien, je te dis maintenant irès « sincèrement que,pour rien au monde, je n'abandonnerais « l’idée de me faire chrétien. Allons donc à l’église, et là, « suivant le rite de votre sainte Foi,je me ferai baptiser.— » Jeannot, qui s'attendait à une conclusion toute contraire,en l'entendant parler ainsi,fut l'homme le plus content qui fü: jamais. Étant allé avec lui à Notre-Dame de Paris, il requi:
PREMIÈRE JOURNÉE. 39 les clercs de celte église de donner le baptême à Abraham. Ceux-ci, voyant que ce dernier le demandait aussi, le firent aussitôt, et Jeannot le tint sur les fonts baptismaux et le nomma Jean. Puis il le fit complètement instruire par de savants hommes dans notre Foi qu'il apprit rapidement ; et depuis il fut un bon et digne homme, et de sainte vie. — »
Le juif Melchissedech, avec une histoire de trois anneaux, évite un piége u+3gereux que le Saladin lui avait tendu,
Sa nouvelle ayant été louée par tous, Néiphil se tut. Aussitôt Philomène, ‘suivant le bon plaisir de la reine, commença à parler ainsi : « — La nouvelle dite par Néiphile me remet en mémoire le cas difficile advenu jadis à un juif. Comme il a déjà été très bien parlé sur Dieu et sur notre religion, on ne pourra désormais refuser de descendre aux événements et aux actes qui concernent les hommes. Je vais vous en parler-‘tout à l’heure, et quand vous aurez entendu ma nouvelle, peut-être deviendrez-vous plus prudentes dans vos réponses aux questions qui vous auront été faites. Vous devez savoir, Ô mes amoureuses compagnes, que de même que la bêtise fait souvent sortir les gens d'une situation heureuse pour les mener dans une grande misère, ainsi la prévoyance tire le sage des plus grands périls et le met en sûreté. Que la bêtise conduise d’un état satisfaisant à un état contraire, cela se voit par de nombreux exemples que nous n’avons pas à relater pour le moment,considérant que tout le long du jour nous en voyons manifestement plus de mille: mais que le bon sens soit une occasion de se tirer d'affaire, c’est ce que je montrerai brièvement par ma petite nouvelle, comme je l'ai promis.
« Le Saladin, dont la valeur fut telle que non-seulement elle le fit, de rien qu’il était,sultan de Babylone, mais qu’elle Jui fit remporter de nombreuses vicloires sur les roi sarrasins et chrétiens, avait en diverses guerres, et par ses grandissimes largesses, dépensé tout son trésor,et se trouvait, par suite de quelque accident imprévu,avoir besoin d’une bonny somme d’argent.Ne voyant pas où il pourrait se la procurer aussi rapidement que besoin était, il se souvint d’un jui d’Alexandrie, nommé Melchissedech, qui prêtait à usure, et pensa que cet homme pourrait le débarrasser s’il le voulait; mais le juif en question était si avare, qu'il n'aurait jamais consenti de Jui-même à le faire, et cependant le sultan ne
voulait pas employer la force pour l’y contraindre. Poussé par la nécessité, Saladin, tout occupé à trouver un moyen d'obtenir ce service du jaif,résolut de lui faire une violence qui eût quelque apparence de raison. L’ayant fait appeler.et l'ayant reçu familièrement, il le fit asseoir près de lui, puis il lui dit : « — Brave homme, j'ai entendu dire par plusieurs « que tu es fort sage et fort instruit dans les choses de « Dicu. Pour ce,je voudrais volontiers savoir de toi laquelle « des trois religions tu tiens pour la vraie, la juive,la sarra- « sine on la chrétienne. — » Le juif qui était en effet un homme très sage, s’aperçut fort bien que le Saladin cherchait à le prendre par ses propres paroles en lui adressant cette question, et pensa qu'il ne devait pas louer une des trois religions plus que les deux autres, de façon que le Saladin ne connût pas sa pensée. Pour quoi, sentant qu'il lui jallait faire une réponse par laquelle :1l ne püût être pris, et son esprit étant vivement aiguisé, il lui vint aussitôt la réponse qu’il devait faire, et il dit :
« — Mon seigneur, la question que vous me faites ect
« belle, et pour vous dire ce que j'en pense, il me faut vous « conter une petite nouvelle que vous comprendrez. Si je ne « fais errcur.je me rappelle avoir entendu dire souvent qu'il « fut autrefois un homme grand ct riche, lequel, parmi les « autres joyaux qu’il possédait dans son trésor, avait un « anneau très beau et très précieux. Voulant à cause de sa « valeur et de sa beauté, lui faire honneur et le transmettre « perpétuellement à ses descendants, il ordonna que celui . de ses fils sur qui cet anneau serait trouvé, comme le lui « avant remis lui-même, fût reconnu pour son héritier, et « füt honoré et respecté par tous les autres comme le chef
de la famille. Celui à qui l'anneau fut laissé transmit cet . ordre à ses descendants et fit comme avait fait son prédé- « cesseur. En peu de temps, cet anneau passa de main en « main à de nombreux maîtres et parvint ainsi à un homme « qui avait trois fils beaux et vertueux, et très obéissants à «leur père ; pour quoi, il les aimait également tous les « trois. Les jeunes gensconnaissaient la tradition de l'anneau, « et comme chacun d'eux désirait être le plus honoré parmi « scs frères, ils priaient,chacun pour soi et du mieux qu'ils « savaient, le père qui était déjà vieux, pour avoir l’anneau « quand il wmourrait. Le brave homme qui les aimait tous « les trois également,ne savait lui-même choisir celui à qui « il laisserait l’anneau. L’ayant promis à chacun d’eux en « particulier, il songea à les satisfaire tous ies trois.Il en fit « faire seciètement par un habile ouvrier deux aux autres si « semblables au premier, que lui-même qui les avait fait « faire, pouvait à peine distinguer le vrai. Quand il vint à « mourir, il en donna secrètement un à chacun de ses
PREMIÈRE sUURNÉE. 37
«enfants qui, après la mort de leur père, voulant chacun « occuper sa succession et sa dignité, et se les déniant l'un . « à l’autre, produisirent leur anneau aux yeux de tous, en « témoignage de leur prétention. Les anneaux furent trouvés « tellement pareiïls, que l’on ne sava't reconnaître le vrai, e* « que la question de savoir quel était le véritable héritier du « père resta pendante et l’est encore. Et j'en dis de même, « mon seigneur,des trois religions données aux trois peuples « par Dieu le Père, et sur lesquelles vous me questionnez. « Chacun d’eux croit être son héritier et avoir sa vraieloiet « ses vrais commandements; mais la question de savoir qui « les a est encore pendante, comme celle des anneaux. — »
« Le Saladin reconnut que le juif avait su échapper très adroitement au lacet qu’il lui avait jeté dans les jambes ; c'est pourquoi il se décida à lui exposer son besoin d'argent, et à lui demander s'il voulait lui rendre service: et ainsiilfit, lui avouant ce qu'il avait eu l'intention de faire s’il ne lui avait pas répondu aussi discrètement qu'il avait fait.Le juif, de son propre chef, prêta au Saladin tout ce que ce dernier lui demanda et,par la suite,le Saladin le remboursa entièrement. Il lui fit en outre de grands dons,le tint toujours pour son ami, et le garda près de lui, dans une grande et honorable situation, — »
Un moine ayant commis un péché disne d'une très gravo punition, échappe à la peine qu'il avait méritée en reprochant adroilement la mvuine faute à sen abbé.
Déjà Philomène, débarrassée de sa nouvelle, avait fait silence, quand Dioñeo qui élait assis près d’elle, sans attendre le commandement de la reine, et voyant par l’ordre adopté que c'était à lui à conter, se mit à parler de la façon suivante. « — Amoureuses dames, si j'ai bien compris l’intention de vous toutes, nous somme ici pour nous divertir nous-mêmes en contant des nouvelles. Et pour ce, afin qu'il ne soit point contrevenu à cela, j'estime qu'il doit être permis à chacun — et c’est ce que notre reine elle-même a dit il y a un moment — de conter la nouvelle qu’il croit devoir le plus amuser.Pour quoi, venant d'entendre qu’Abraham avait eu l’âme sauvée par les bons conseils de Jeannot de Chevigné,et que Melchissedec par sa présence d'esprit avait défendu ses richesses des embüches de Saladin,je veux,sans m'exposer à des reproches de votre part, conter brièvemrnt
59 LE DÉCANÉRON.
par quelle ruse un moine échappa à une grave punition corporelle.
« 11 était autrefois dans la Lunigiane, pays qui n’est pas très loin de celui-ci, un monastère plus renommé pour sa sainteté et plus fourni de moines qu'il ne l’est aujourd’hui. Parmi les religieux de ce monastère, se trouvait un jeune moine dont la vigueur et la jeunesse n'avaient pu être domptées par le jeûne et les veilles. Un jour que. par aventure, sur le coup de midi, alors que tous les autres moines dormaient, il se promenait tout seul autour du monastère, lequel était situé dans un lieu fort solitaire, il aperçut une jeune fille très belle,qui était probablement la fille de quelque laboureur de la contrée,et qui s'en allait parles champs cueillant eertaines herbes. A peine l’eût-il vue, qu'il fut assaiili par une ardente concupiscence charnelle. Pour quoi, s’étant approché, il entra en conversation et, d’un propos à un autre,il fit si bien qu'il s’entendit parfaitement avec elle, et qu’il l'emmena avec lui dans sa cellule,ce dont personne ne s'aperçut.
« Pendant que, emporté par un trop grand désir, il se divertissait avec elle moins prudemment qu'il n’eût fallu, il advint que l'abbé, ayant achevé sa sieste, et passant tout doucement devant sa cellule,entendit le bruit qu'ils faisaient tous les deux.Afin de mieux reconnaître les voix, il s’approcha doucement de la porte pour écouter, et il reconnut qu’il y avait une femme dans la cellule. Son premier mouvement fut de se faire ouvrir ; puis il pensa qu'il valait mieux agir autrement. 1l retourna dans sa chambre et attendit que le jeune moine sortit de la sienne. Ce dernier, bien qu'il fût fort occupé par l'extrême plaisir qu'il prenait avec la jeune fille,se tenait cependant sur ses gardes. Ayant cru entendre un bruit de pas dans le couloir, il mit l'œil au trou de la serrure; il vit parfaitement l'abbé en train d'écouter, et il comprit bien que ce dernier avait pu s’apercevoir qu’une femme était dans sa cellule.De quoi,sachant qu'il devait lui advenir une grande punition, il fut fort chagrin. Pourtant, sans rien montrer de son ennui à la jeune fille, il se mit à chercher en toute hâte s’il ne pourrait trouver aucun moyen de salut. C'est alors qu'il lui vint à l'esprit une nouvelle ruse qui le fit parvenir à ses fins. Feignant d'être assez demeuré avec la jeune fille,il lui dit : « — Je vais chercher un moyen « de te faire sortir d'ici sans que tu sois vue ; pour cela, « attends-moi tranquillement jusqu’à ce que je revienne.—» Puis il sortit, ferma la cellule à clef et s’en alla droit à la chambre de l'abbé lui présenter la clef, ainsi que chaque moine faisait quand il sortait, et il lui dit d’un air calme : «— Messire, je n’ai pu ce matin faire rentrer tout les bois u que j'avais fait couper ; en conséquence, avec votre per-
« mission, je vais aller à la forèt et le faire transpor- « ter. — »
.« L'abbé, afin de mieux constater la faute commise, et voyant que le moine ne s'était point aperçu qu'il l'avait vu, se réjouit de cet incident, prit la clef et lui donna la perraission demandée. Dès qu'il l’eut vu partir, il se mit à réfléchir sur ce qu'il valait mieux faire, ou bien ouvrir la cellule en présence de tous et leur montrer la faute, pour qu'’ensuiteils n’eussent pas occasion de murmurercontrelui quand il punirait le moine, ou bien apprendre par la jeuno fille même comment la chose s’étaft passée. Et songeant à part lui que celle-ci pouvait être la femme ou la fille d’un homme auquel il n’aurait pas voulu faire cette honte de la montrer à tous les moines, il résolut de voir d'abord qui elle était, et de prendre ensuite un parti. Il s’en alla doucement à la cellule, l’ouvrit, entra et referma la porte. La jeune fille, voyant entrer l'abbé, toute éperdue et tremblant de honte, se mit à pleurer. Messire l’abbé ayant jeté l'œil sur elle et la voyant belle et fraîche, sentit, quelque vicux qu'il fût, l’aiguillon de la chair non moins vif que ne l'avait senti son jeune moine, et il se mit à dire en lui-même: « — Eh! pourquoi ne prendrais-je pas du plaisir quand je « puis en avoir ? Avec cela que les privations et les ennuis . « seront toujours prêts tant que je voudrai ! Voilà une oelle « jeune fille, et personne au monde ne sait qu’elle est ici. « Si je puis la décider à satisfaire mes désirs, je ne vois pas « pourquoi je ne le ferais pas. Qui le saura? Personne ne « le saura jamais, et péché caché est à moitié pardonné. « Cette occasion ne se représentera peut-être jamais plus. « J'estime qu’il est grandement sage de prendre le bien « quand Dieu vous l'envoie. — » Ge disant, et ayant du tout au tout changé le projet pour lequel il était venu, il s’approcha de la jeune fille, se mit àla consoler doucement et à lui dire de ne pas pleurer, et, de parole en parole, il finit par lui exprimer son désir. La jeune fille, qui n'était ni de fer ni de diamant, se plia très complaisamment au désir de l'abbé, lequel l’ayant saisie dans ses bras et embrassée à plusieurs reprises, monta avec elle sur le lit du moine. Mais songeant au poids considérable de sa dignité et à l’âge tendre de la jeune fille, craignant peut-être de lablesser sous sa corpulence, il ne se mit pas sur elle ; il la fit mettre sur lui, et, dans cette posture, se divertit longtemps avec elle.
« Le moine qui avait fait semblant d'aller au bois, s'était caché dans le dortoir. Dès qu’il vit l'abbé entrer dans sa chambre, il fut tout de suite rassuré, comprenant que sa ruse devait réussir, et quand il vit fermer la porte en dedans, il en fut certain. Sortant de l'endroit où il était, il s'en vint doucement regarder par une fente, et il vit et en-
t:ndit tout ce que l’abbé faisait et disait. Lorsqu'il parut à l'abbé être assez demeuré avec la jeune lille, il l’enferma dans la cellule et retourna à sa chambre. Peu après, entendant venir le moine, et croyant qu’il revenait du bois, il s'apprêta à le réprimander fortement et à le faire mettre au cachot, afin de posséder à lui seul la proie si bien gagnée. L’ayant fait appeler, il l'admonesta gravement et d'un ton sévère, et ordonna qu'il fût conduit au cachot. Le moine répondit prestement : « — Messire, je ne suis pas encore « assez resté dans l’ordre de Saint-Benoît, pour pouvoir en « connaître toutes les règles. Vous ne m'’aviez pas encore « montré que les moines dussent s’humilier sous les femmes « comme dans les jeünes et dans les veilles. Maïs mainte- « nant que vous me l’avez montré, je vous promets. si vaus « me pardonnez pour cette fois, de ne plus jamais pécheren « cela, mais de faire toujours comme je vous ai vu taire. —» L'abbé qui était un homme avisé, comprit sur-le-champ que non-seuiement le moine avait plus d’esprit que lui, mais qu'il avait vu ce qu’il avait fait. Pour quoi, se reprochant sa propre faute, il eut honte d'infliger au moine une punition qu'il avait méritée aussi bien que lui. 1] lui pardonna, et après lui avoir recommandé le silence sur ce qu’il avait vu, ils firent sortir sans bruit la jeune fille, et il est à croire qu'ils durent la faire rentrer plus d’une fois depuis. — »
£a marquise de Montferrat, au moyen d'un repas uniquement composé de poules, et avec quelques paroles gracienses, réprime le fol amour du roi de France.
La nouvelle contée par Dioneo amena tout d'abord quelque vergogne au cœur des dames qui l'écoutaient, vergogne qui se manifesta par une honnête rougeur sur leur visage. Puis, se regardant les unes les autres, et pouvant à peine tenir leur sérieux, elles écoutèrent en riant sous cape. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine, après avoir gourmandé Dienso, et lui avoir fait comprendre que de semblables récits a2 devaient pas être faits devant des dames, se retourna vers la fiametta qui était assise sur l'herbe auprès de. lui, et lui ordonna de suivre l’ordre adopté. Celle-ci commença “racieusement et d’un air joyeux : « — De même que je vois avec plaisir que nous ayons entrepris de prouver par nos ré cits la force des belles et promptes réponses. et combien Îles
hommes ont raison de chercher à aïmer toujours une dame de plus haut lignage au'eux, je crois aussi que c’est chez les dames une grande prévoyance que de savoir se garder de prendre de l’amour pour un homme de plus haute condition qu'elles. Il m'est donc venu à l'esprit, mes belles dames, à: vous démontrer, dans la nouvelle que j’ai à vous dire, comment, par ses actes et ses paroles, une gente dame se gari à de ce péril et en écarta autrui,
« Le marquis de Montferrat, homme d’une grande vaillance et gonfalonier de l'Église, avait passé les mers pour suivre une croisade générale faite à main armée par les ‘Chretiens. Comme on parlait de sa valeur à la cour du roi Philippe le Borgne, lequel s’apprétait lui aussi à partir de France pour la même croisade, un chevalier prétendit qu’ n'y avait pas sous les étoiles un couple pareil au mar quis et à sa femme, attendu que, autant le marquis l’em-
ortait en tout sur les autres chevaliers, autant la dame Lemportail sur les autres femmes du monde par sa beauté et sa vertu. Ces paroles entrèrent de telle façon dans l'esprit
du roi de France, que sans avoir jamais vu cette dame, il se mit soudain à l'aimer avec passion, et résolut, pour faire le voyage qu'il projetait, de ne pas prendre la mer ailleurs qu’à Genes, pour ce que, allant jusque-là par terre, il aurait une occasion favorable d'aller voir la marquise, songeant aussi que, si le marquis était absent, il pourrait mener son désir à bonne fin. Et, comme il l'avait résolu, il fit: c’est pourquoi, ayant envoyé en avant le gros de ses gens, il se mit lui-même en route avec peu de serviteurs et de gentilshommes. Arrivé près des terres du marquis, il envoya un jour à l'avance prévenir la dame qu’elle l'attendît pour déjeuner le matin suivant. La dame, sage ct avisée, répondit gracieusement que c'était pour elle une faveur au-dessus de toute autre, et qu'il serait le bienvenu. Puis elle se mit à réfléchir sur ce que voulait dire la visite d’un pareil roi, alcrs que son mari était absent, et elle ne se trompa point en pensant que c'était sa réputation de beauté qui l’'amenait; néanmoins, en vaillante dame, elle se disposa à lui faire honneur. Elle fit prévenir ceux de ses gentilhommes qui étaient restés auprès d'elle, ct préparer, après avoir pris leurs conseils, tout. ce qu'il fallait, mais elle voulut ordonner autant de poules &u’il y a avait dans le pays, elle ordonna elle seule le festin et les mets. Ayant fait rassembler sans retard à ses cuisiniers de préparer uniquement ce genre de mets pour le royal convive. |
« Au jour dit, le roi arriva.et fut reçu par la dame avec grande fête et grand honneur. Comme il la regardait, elle lui parut belle et avenante bien au delà de ce qu’il avait pu en juger par les paroles du chevalier; il s’en émerveilla
42 LE DLÉCAMÉRON.
beaucoup et lui fit force compliments, son désir s’allumar
d'autant plus qu'il trouvait que la dame surnassait l’idée qu'il s’en était faite auparavant. Après qu'il cüt pris quelque repos dans des appartements richement décorés de tout ce qui convenait pour recevoir un tel personnage, et l'heure du diner étant venue, le roi et la marquise s'assirent à la même tabie, tandis que les autres convives, selon leur qualité, prirent place aux autres tables. On servit alors successivement au rni des plats nombreux, des vins excellents et rares, et comme en outre il ne cessait de regarder complaisamment la belle marquise, il éprouvait un grand plaisir,
Pourtant les plats se succédant les uns aux autres, le roi
commença à s'étonner un peu en voyant que les mets, très variés comme assaisonnement, se composaient uniquement de poules. Bien qu'il connüt le pays où il était comme étant très copieux en gibier de diverses espèces, et qu'il eût annoncé son arrivée à la dame assez tôt pour qu'elle pût faire chasser, cependant, quel que fût son étonnement, il ne voulut pasen prendre occasion pour le lui témoigner, si ce n’est au sujet de ses poules : et s’étant tourné verselle d'un air joyeux, il lui dit: « — Madame, est-ce qu’en ce « pays il ne naît que des poules, sans aucun coq? — » La marquise comprit très bien la question, et il lui sembia que, suivant son désir, Dieu l'avait envoyée en temps opportun pour faire connaître ses dispositions. À la demande du rai, elle se tourna vers lui et lui répondit avec franchise : «.— Monseigneur, non; mais Îles femmes, bien qu'elles « diffèrent entre elles par les vêtements et les dignités, sont toutes faites ici comme ailleurs. — » Le roi, à ces paroles, comprit très bien la raison pour laquelle‘on lui avait servi un repas tout en poules, ainsi que la’ sagesse cachée sous cette réponse. Il s’aperçut qu’il perdrait son éloquence avec une pareille femme et que ce n’était point le lieu d'employer la force. Pour quoi, de même qu'il s'était enflammié inconsidérément pour elle, il comprit qu’il fallait sagement pour son honneur éteindre le feu si malencontreusement allumé.
Sans plus dire un mot, craignant ses réponses, il renonça à :
tout espoir et, le dîner fini, afin de couvrir par un prompt départ le motif de sa visite déshonnèête, il la remercia de l'honneur qu'il avait reçu d’eile, ia recommanda à Dieu, et partit pour Gênes. — »
CS
Un brave homme confond par un bon mot la mécliante hyposrisie des gens da religion.
Après que toutes les dames eurent approuvé la courageuse ot spirituelle leçon donnée par la marquise au roi de France, milia, qui était assise près de la Fiametta, commença, sur le bon plaisir de la reine, à parler ainsi: « Moi non plus je ne vous cacherai pas la leçon donnée par un courageux séculier à un religieux avare, au moyen d’un not non moins plaisant que recommandable.
« Donc, à chères jeunes dames, il y avait, dans notre cité, il n'y a pas encore grand temps de cela, un frère mineur, inquisiteur de l'hérésie perverse, lequel, bien qu'il s’efforçât de paraître un saint ct zélé partisan de la religion vhrétienne, comme il font tous, n'était pas moins, bon investigaleur de qui avait la bourse pleine, que de quiconquese sentait du refroidissement pour la foi. Comme il se donnait beaucoup de mal pour cela, il lui tomba par aventure entre les mains un bonhomme beaucoup plus riche d'argent que de sens, et qui, non par irréligion, mais par bètise et peutètre échauflé par le vin ou par un excès de joie, en était venu à dire un jour, dans une réunion d'amis, qu'il avait un vin si bon que le Christ lui-mème en boirait. Ce propos ayant été rapporté à l'inquisiteur, celui-ci, sachant que les richesses du bonhomme étaient grandes et sa bourse bien gonflée, courut impétueusement, cum gladiis ct fustibus, lui intenter un bon procès, prévoyant bien qu'il en résulterait sinon une amélioration dans [a croyance de linculpé, du moins une abondance de florins soutirés de sa poche, comme il advint, du reste. L'ayant fait appeler, il lui demanda si ce qui avait été dénoncé sur son compte était vrai. Le bonhomme répondit que oui. À quoi le très saint inquisiteur, qui élait un dévot de saint Jean-Barbe-d’Or, dit : — Donc, « tu as fait du Christ un buveur, un amateur de vinsexquis, « comme s’il était Cinciglione, ou quelque autre de vos «ivrognes, piliers de taverne; et maintenant,’ d’un air « humble, tu veux nous faire croire que c'est là une faute « tout à fait légère ! elle n’est pas comme elle te paraît; tu « aurais mérité le feu, si nous voulions agir envers to « comme nous le devrions. — » C’est en ces termes, suivia de beaucoup d’autres semblables, et d'un ton menaçant, comme si le pauvre diable eñt été Epicure niant l’immortalité des âmes, qu'il lui parla. Il ne tarda pas à lui faire une
telle peur, que le bonhomme, au moven &e personnes intermédiaires, Ini fit graisser la main avec une bonne quantité de graisse de saint Jean -Bouche-d' Or — laquelle guérit sou- ‘ verainement la maladie d’avarice des clercs et spécialement des frères mineurs qui u’osent toucher de l'argent — afin qu'il agît micéricordieusement à son égard. Ce baume dont — bien qu'il soit très actif — Galien ne parle dans aucune partie de son livre sur la médecine, opéra si bien, que le feu dont il avait été menacé se changea en une simple croix. Comme s'il eût dû traverser la mer pour aller en croisade, on lui mit sur le dos, afin de lui faire une plus belle bannière, une croix jaune sur un fond noir. En outre, l'argent promis ayant été payé, on le retint pendant plusieurs jours encore, lui donnant pour pénitence d'entendre chaque maiin la messe à Sainte-Croix, et de se présenter devant l’inquisiteur un peu avant l'heure du repas ; pour le reste du jour, on le laissa libre de faire ce qui lui plairait.
« Le bonhommeaccomplissant régulièrement sa pénitence, jl advint qu'un matin, àla messe, il entendit un évangile dans lequel on chantait : vous recevrez cent pour un et vous posséderex la vie cternelle, paroles qu'il retint très exactement dans sa mémoire. Suivant l’ordre qui lui avait été donné, s'étant ensuite présenté à l'heure du repas devent l'inquisiteur, il le trouva en train de dîner. L’inquisiteur lui ayant demandé s’il avait entendu la messe le matin, il Jui répondit aussitôt : « — Oui messire. — » A quoi l’inquisitcur dit: « — Y as-tu entendu quelque chose dont tu « puisses douter, ou sur laquelle tu aies à m'interro- « ger ? — » « — Certes — répondit le bonhomme — je n'ai « de doute sur aucune des choses que j’ai entendues ; je les « tiens toutes au contraire pour vraics. J'en ai mème en- « tendu une qui m'a fait avoir de vous et de vos autres con- « frères très grande compassion, pensant à la mauvaise Si « tualion que vous devez avoir dans l’autre vie ? — » L’in- : quisiteur dit alors : « — Et quelle est cette parole qui Va « ému de compassion pour nous ? — » Le bonhomme reprit : « — Messire, c’est cette parole de l'Évangile qui dit: vous recevrez cent pour un. — » L'inquisiteur dit : « Cette parole « est vraie ; mais pourquoi t’a-t-elle ému ? — » « — Mes- « sire — répondit le bonhomme — je vais vous le dire. « Depuis que je viens ici, j’ai vu chaque jour donner au « dehors à une foulede pauvres gens tantôtun, tantôt deux « grandissimes chaudrons de bouillon que l’on prend aux « moines de cecouventet à vous, comme superflu. Pourquoi, « si l’on vous rend là-bas cent pour un, vous en aurez tant, 6 que vous devrez tous vous ynoyer. — » Tous les convives assis à la table de l’inquisiteurse mirentà rire ; mais l’inquisiteur, comprenant ue ceci était une satire de leur hypo-
crisie en fail d'aumônes, se troubla tout à fait. Et:n’eût été qu'il avait déjà été blâmé de ce qu'il avait fait, il aurait suscité au bonhomme un nouveau procès, pour avoir mordu par un bon mot lui et les autres moines fainéants. Dans son dépit, il lui ordonna de faire désormais ce qu'il voudrait, sans plus se présenter devantlui., — »
Bergamino, en contant une nouvelle concernant Primasso et l’abbé de Cluny, «ri tique honnètement un trait inaccoutumé d’avarice ehez messer Can della Scala.
La gentillesse d'Emilia et sa plaisante nouvelle excitèrent le rire de la reine et des autres assistants, qui louèrent beaucoup la présence d’esprit de ce nouveau croisé. Mais quand les rires furent apaisés et que chacun eût fait silence, Philostrate, dont le tour était venu de conter, se mit à parler de la façon suivante : « — C’est une belle chose, valeureuses dames, que d'atteindre un but qui ne bouge pas; mais ce qui est presque merveilleux, c’est lorsqu'un archer frappe à l’improviste un objet qui vient à se montrer tout à coup. La vie lourde et vicieuse des clercs, quise signale par une per. versité constante en tant de choses, donne sans trop de diffi. cultés matière à parler, à mordre et à reprendre à tous ceux qui veulent le faire. C’est pourquoi, quelque bien que fit le bonbomme, en blâämant l’inquisiteur sur l’hypotrite charité des moines, qui donnent aux pauvres ce qu'ils devraient donner aux porcs ou jeter à la rue, j'estime qu'il faut encore plus louer celui dont je vais parler et dont la précédente nouvelle me fait souvenir. S’adressant à messer Can della Scala, magaifique seigneur, il le critiqua sur une subite et inusitée avarice apparut en lui, au moyen d’une ingénieuse nouvelle, où il fit figurer, sous le couvert d'autrui, ce que de lui et de Can della Scala il voulait dire. Voici cètte nouvelie :
« Comme l'éclatante renommée le proclame quasi par le monde entier, messer Can della Scala, à qui la fortune fut favorable en beaucoup de choses, fut un des plus notables et des pius magnifiques seigneurs que l’on ait connus en Italie depuis l’empereur Frédéric Il jusqu’alors. Ayant résolu de donner à Vérone une grande et merveilleuse fête, à laquelle devaient venir de toute part nombre de gens et principalement des artistes de toute sorte, messer Can changea subitement d'idée, qu’elle qu’en fût la raison, et après avoir richement gratifié ceux qui étaient venus, il les congédia.
Ün seul, nommé Bergamino, habile et beau parlrur au point que ceux-là seuls pouvaient le croire qui l'avaient entendu, ne reçut aucun cadeau, et comme il n'avait pas eté congédié, ‘l'était resté, cspérant qu'il finirait par obtenir satisfaction. Mais messer Can avait pensé que, quoi quil püt lui donner, ce serait chose plus perdue que s’il l'avait jeté au feu ; c’est pourquoi il ne lui avait rien dit ni rien fait dire. Bergamino, au bout de quelques jours, voyant qu'on ne l'appelait en aucune façon pour ce qui concernait son mélier, et dépensant beaucoup à l'auberge avec ses chevaux et ses domestiques, cominença à sinquiéler. Cependant, il attendait toujours, car il ne lui paraissait pas convenabie de partir ainsi. [l'avait apporté avec Îvi trois beaux et riches vêtements qui lui avaient été donnés par d’autres seigneurs pour paraître honorablement à la fête. Comme son hôte voulan être payé, il Jui en donna d’abord un, puis, son séjour se prolongeant, il se décida, pour pouvoir rester plus longtemps à l'auberge, à lui donner le second. Enfin, il se mit à vivre sur le troisième, résolu à rester tant qu'il durerait, puis à partir.
« Or, pendant qu'il mangeait sur son troisième habit, il advint qu'un jour, messer Can étant à dîner, 1l se présenta devant lui avec un visage fort mélancolique. Ce que voyant, messer Can, plus pour se gausser de lui que pour jouir de sa réponse, lui dit : e — Bergamino, qu’as-tu pour être si mé- « Jancolique? Dis-nous-en la raison. — » Alors Brrgamino, sans avoir l'air de réfléchir, bien qu'il y eût lunwtemps réfléchi, se mit à débiter sur-le-champ cette nouvelle, fort à point pour son propre cas : « Monseigneur, vous saurez que « Primasso fut un grammairien fort expert, et en outre « grand et habile versificateur parmi tous les autres. Ces «talents le rendirent si estimable et si célèbre, que, bien « qu’il ne fût pas connu de vue partout, personne, grâce à
mr
CR ne. ose
« son nom et à sa renommée, n'ignorait ce que c'élait que
« Primasso. Or, 1l advint que, se trouvant un jour à Paris,
« dans un état misérable, comme cela lui arrivait Ja plupart
« du temps, car son savoir était peu apprécié des gens « riches, il ouit parler de l’abbé de Cluny, qui passe pour « le prélat le plus riche en revenus que possède l'Eglise « après le Pape. Il entendit raconter de lui de merveilleuses « et magnifiques choses, entre autres qu'il tenait cour ou- « verte, et que jamais personne, se présentant là où il était, « ne s’élait vu refuser le manger ni le boire, pourvu qu'il « allât le réclamer quand l’abbé était à table. Ce qu’enten- « dant Primasso, qui aimait à fréquenter les hommes géné:
« reux et les grands seigneurs, il résolut d’y aller pour voir.
« la munificence de cet abbé, et s’informa à quelle distance « de Paris il demeurait. 11 lui fut répondu que l’abbé pos-
« sédait une maison à six milles environ ; sur quoi Primasso
mn mm
pensa qu’il pourrait, en partant le matin de bonne heure» s’y trouver à l'heure du repas. Il se fit done enseigner le chemin ; mais n’ayant trouvé personne qui y allàt, 11 crai-
nit par aventure de se tromper et d'aller à un endroit où il ne trouverait rien à manger ; pour quoi, dans cette prévision et afin de ne pas souffrir de manque de nourriture, il songea à emporter avec lui trois pains, se disant que, quant à l’eau, bien qu'elle fût peu de son goût, il en trouverail partout. Après avoir serré ses pains Sur sa poitrine, il se mit en route et marcha si bien, qu'il arriva, avant l'heure du repas, là où se trouvait l'abbé. Étant entré dans la maison, il regarda de tous côtés, et voyant le grand nombre de tables mises, les grands apprèls de la cuisine et Lout ce qui avait été préparé pour le dîner, il se dit à luimême : vraiment, cest aussi magnifique qu'on le dit. Il était depuis un moment à regarder toutes ces choses, lorsque le sénéchal de l'abbé, l'heure de manger étant venue, ordonna de donner l’eau pour les mains, et cela ayant été fait, fit asseoir chaque convive à table. Il advint par hasard que Primasso fut assis juste en face de la porte de la chambre d’où l'abbé devait sortir pour venir dans la salle à manger. Il était d'usage dans cette maison, que ni vin, ni eau, ni rien qui se pût manger ou boire, fût posé sur les tables avant que l'abbé ne se fût assis. Le sénéchal ayant donc fait placer tout le monde, fit dire à l’ahbé que, quand i} lui plairait, le repas était prêt. L'abbé fit ouvrir sa chambre pour passer dans la salle du festin, et, touten venant, regarda machinalement devant lui. Par aventure, la première personne qui frappa ses regards fut Primasso, dont les habits étaient fort delabrés et qu'il ne connaissait pas de vue. A peine l'eût-il aperçu, qu'il lui vint à l’esprit une pensée mauvaise, comme il n’en avait jusque-là jamais eu, et il se dit: « — Voyez à qui je donne mon bien à manger! —;: Et,revenant sur ses pas, il ordonna de refermer la porte, et demanda à ceux qui étaient près de lui si quelqu'un connaissait ce ribaud qui était assis à table en face de la porte de sa chambre. Chacun répondit que non. Primasso qui avait envie de manger, comme quelqu'un qui avait marché et qui n'avait pas déjeuné à son beure habituelle, après avoir attendu un peu, et voyani que l'abbé ne venait pas, tira de son sein un des pains qu’il avait apportés et se mit à manger. L'abbé, après quelques minutes d'attente, ordonna à un de ses valets de voir si Primasso était parti. Le valet répondit: « — Non, messire; au contraire, 1l mange du pain, ce qui prouve qu'ilen a apporté avec lui. — » L'abbé dit alors: « — Eh bien! qu'il mange le sien, s’il en a, car il ne mangera pas du nôtre aujourd'hui. — » L'abbé aurait désiré que Prim:sso s’en
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allâät de lui-même, car 11 ne lui semblait pas wnren œe ve renvoyer. Primasso, ayant mangé un de ses pains, et l’abbé ne venant pas encore, se mit à manger le second, ce qui fut également rapporté à l'abbé, qui avait encore envoyé voir s’il était parti. Enfin, l'abbé ne venant toujours pas, Primasso, son second pain mangé, se mit à entamer le troisième, ce qui fut encore dit à l’abbé, lequel commença à réfléchir et à se dire : — Eh! quelle nouvelle idée m'est
aujourd’hui venue! quelle avarice, quel dédain, et pour
qui! voilà des années que je donne mon bien à manger à qui en a voulu, sans regarder s’il est gentilhomme ou vilain, pauvre ou riche, marchand ou pirate; je l'ai vu dévorer sous mes yeux par une infinité de ribauds, et jamais il ne m'est entré dans l'esprit cette pensée qui m’est venue pour celui-ci. Certainement l’avarice ne doit point m'avoir assailli pour un homme de peu; ce doit être un homme de grande valeur, celui qui m'a paru être un ribaud, puisque mon esprit s’est ainsi ravisé de lui faire honneur. — Ainsi dit, il voulut savoir qui il était, ét ayant appris que c'était Primasso qui était venu voir par luimême la munificence dont il avait entendu parler, et le connaissant déjà de réputation pour un homme de valeur, il eut honte, et, décidé à réparer sa faute, il s’empressa de lui faire honneur de toute façon. Après le dîner, selon qu’il convenait à la qualité de Primasso, il le fit vêtir noblement, lui donna de l'argent et un palefroi, et lui permit de rester ou de s’en aller selon son plaisir. De quoi Primasso, satisfait, lui rendit les meilleures grâces qu'il put, et s’en retourna à cheval vers Paris, d’où il était venu à pied. — »
« Messer Can, qui était un seigneur intelligent, n'eut pas
besoin d’autre démonstration pour comprendre ce que voulait dire Bergamino et lui dit en souriant : « — Bergamino, « tu m'as très adroitement montré mes torts, ton mérite et
mon avarice, et ce que tu désires de moi. Et vraiment, je n'ai jamais été, comme aujourd’hui pour toi, assailli par l’avarice. Mais je la chasserai avec le bâton que toi-même m'as indiqué. — » Et ayant fait payer l’hôtellier de Berga-
mino, il lui donna un de ses plus beaux habits, de l’argent, un cheval, et lui laissa la liberté de rester ou de s'en aller, selon son plaisir — »
ad . e LD Guiglielmo Borsiere, avec quelques mots polis, perce jusqu'au vif messer Ermino de'Grimaldi sur son avarice.
Après Philostrate venait Lauretta. Quand elle eut entendu bien louer l'ingéniosité de Bergamino, sentant que c'était à elle à dire quelque chose, sans en attendre l’ordre, elle commença ainsi : « — Chères compagnes, la précédente nouvelle m’amène à vous dire de quelle façon également un vaillant homme de cour flagella, non sans avantage pour lui, la cupidité d’un riche marchand ; et bien que cette cupidité ressemble à celle qui a été décrite dans la dernière nouvelle, elle ne devra pas moins vous intéresser, si vous songez au Lien qui en advint en définitive.
« 11 fut donc à Gënes, il y a déjà bon temps, un gentilhomme nommé messire Ermino de’ Grimaldi, lequel, suivant la croyance générale, était, par ses immenses domaines et
ar son argent comptant, de beaucoup le plus riche de tous es plus riches citoyens qu’on connût alors en Italie. Mais, de même qu'il surpassait en richesse tous ses compatriotes, il surpassait en avarice et en ladrerie tous les ladres et tous les avares £u monde; car non-seulement il tenait la bourse serrée quand il s'agissait de recevoir honorablement quelqu'un, mais il s’imposait les plus grandes privations pour ce qui concernait sa personne, dans la crainte de dépenser, à l’encontre des Génois, qui ont l'habitude de se vêtir somptueusement ; et il en agissait de même pour le boire et le manger. Pour quoi, on lui avait très justement enlevé son nom de Grimaldi, et chacun se contentait de l’appeler messer Ermino Avarizia. Or, pendant qu'à ne rien dépenser il accumulait trésors sur trésors, 1l arriva à Gênes un vaillant homme de cour aux belles manières et beau parleur, appelé Guiglielmo Borsiere, fort différent des courtisans d’aujour- d’huiï, lesquels, à leur grande vergogne, imitent les mœurs corrompues et blâämables de ceux qui veulent être appelés gentilshommes et seigneurs de renom, et ne sont que des ânes, ayant été élevés dans la grossièreté naturelle aux hommes les plus vils, plutôt que dans les cours. Oui, là où jadis les gentilshommes faisaient consister leur métier à ramener la paix parmi les princes entre lesquels étaient nées des guerres et des querelles; à s'occuper de mariages, de pareptés, d’alliances ; à récréer par de bons mots les esprits des gens fatigués ; à faire l’'amusement des cours, ou bien, par de sévères et paternelles réprimandes, à flétrir les vices des
néchants — et tout cela pour de très lérères récompenses — on les voit aujourd'hui s'ingénier à passer leur temps à dire du mal les uns d2s autres; à semer la zizanie; à dire de tristes méchancetés et, ce qui est pis, à en commettre en vue de tous; à divulguer, faussement ou non, les malheurs, les hontes et les sujets de tristesse de chacun : enfin à pousser, à l'aide de fausses promesses, les gens de bien aux choses viles et scélérates. Lt celui-là est estimé le plus, ceui-là cst le plus honoré et le plus comblé de faveurs parmi ces seigneurs misérables et déhontés, qui dit le: paroles les plus abominables ou qui fait les RAT EE plus vils : grande honte et grand blâme pour le monde actuel, et preuve trop évidente que la vertu, dont ils se sont depuis longtemps écartés, a élé délaissée par les malheureux vivants pour se vautrer dans Ja tourbe des vices.
« Mais, revenant à ce que j'avais commencé et dont une juste indignation m’a détourné plus que je ne croyais, je dis que le susdit Guiglielmo fut honoré par tous les gentilshommes de Gënes et fréquenté volontiers par eux. Étant demeuré quelques jours dans la ville, et ayant entendu raconter beaucoup de choses touchant la ladrerie et l’avarice de messer Ermino, il voulut le voir. Messer Ermino avait déjà entendu dire combien ce Guiglielmo Borsiere était homme de valeur, et ayant en soi, quelque avare qu'il fût, un reste de gentilhommerie, il le reçut avec des paroles très amicales ct d’un visage joyeux, et se mit à causer longuement avec lui sur des sujets nombreux et variés. Tout en causant de la sorte, il le conduisit, ainsi que les autres Génois qui étaient en sa compagnie, dans une maison neuve et très belle qu’il venait de faire construire, et après la lui avoir montrée tout entière, il lui dit : « — Eh! messire Gui- « glielmo, vous qui avez vu et entendu nombre de choses, « pourriez-vous m'en indiquer une qui n'ait jamais été vue « et que je pourrais faire peindre dans le salon de cette « maison ? — » À quoi Guiglielmo, entendant celte demande inconvenante, répondit : « — Messire, je ne me croirais. « pas capable de vous indiquer quelque chose qui n'ait jamais « élé vu, si ce n’est peut-être des éternuements ou choses « semblables, mais si cela vous plaît, je vous indiquerai « bien une chose que je ne crois pas que vous ayez jamais « vue. — » Messer Ermino, ne s’attendant pas à ce qu'il devait lui répondre, dit: « — Eh! je vous prie, dites-moi quelle « est cette chose. — » Sur quoi Guiglielmo lui dit alors sans hésiter : « — Faites-y peindre la bibéralité. — » Dès que messer Ermino eût entendu ces mots, il tut pris subitement d'une vergogne telle, qu’elle eut la force de lui inspirer un esprit tout opposé à celui qu’il avait eu jusqu'alors, et il dit:
— Messire Guiglielmo, je l'y ferai peindre de facon que
‘ jamais ni vous, ni d’autres, ne pourrez me dire avec raison « que je ne l’ai ni vue ni connue. — » Et telle fut la vertu de la parole dite par Guiglielmo, qu’à partir de ce moment, il ‘ut le plus libéral et le plus généreux de tous les gentilssommes de son temps, celui qui honora le plus les étranavrs ct SCs compatriotes. — »
Le roi de Chypre, piqué au vif par une dame de Gascogne, devient homme d'a- | nergie, de pusillanime qu'il était,
Il ne restait plus qu'Élisa à recevoir l’ordre de la reine. Sans l’attendre, elle commença toute joyeuse : « — Jeunes dames, il est advenu déjà souvent que ce que des réprimandes nombreuses et de fréquentes punitions n'ont pu faire sur un homme, un mot, dit par hasard bien plus qu'avec intention, l'a cpéré. C'est ce qui est fort bien apparu dans la nouvelle contée par la Laureita, et je prétends vous Île démontrer encore par une autre nouvelle très courte. Pour quoi, comme les bonnes choses peuvent toujours être utiles, on doit les écouter avec attention, quel que soit le narrateur.
u Je dis donc qu'au temps du premier roi de Chypre, après la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon, il advint qu’une gente dame de Gascogne alla en pèlerinage au Saint-Sépulcre. A son retour, elle passa à Chypre, où elle fut cruellement outragée par quelques scélérats. De quoi ne pouvant se consoler, elle pensa à aller se réclamer du roi. Mais on lui dit qu'elle perdrait sa peine, pour ce que le roi était de nature si pusillanime et tellement bon à rien, que loin de venger les injures faites aux autres, il supportait avec une lâcheté blämable celles qu’on lui faisait; à tel point, que quiconque avait quelque sujet de courroux contre lui pouvait se soulager en l'insultant. Ce qu'entendant la dame, et désespérant d'obtenir vengeance n1 soulagement à son chagrin, elle résolut de flétrir la lâcheté du susdit roi. S'étant présentée tout en pleurs devant lui, elle dit: « — Mon « Seigneur, je ne viens pas en ta présence parce que j'at- «tends de toi vengeance de l’injure qui m'a été faite; « mais puisque tu ne peux me donner cette sai'sfaction, « je te prie de m'enseigner comment tu fais pour souffrir « les injures que j'entends dire que l’on te fait, afin que, « me modelant sur toi, je puisse supporter patiemment la. « mienne que, Dieu le sait, je te donnerais volontiers si je
« le pouvais, attendu que tu les supportes si bien. — » Le roi,qui avait été jusqu'alors insouciant et nonchalant,comme s'il se réveillait d'un long sommeil, commença par venger sévèrement l'injure faite à la dame, et se montra rigide punisseur de quiconque porta depuis atteinte à l'honneur de sa couronne ou commit quelque chose contre lui, — »
NOUVELLE X j \ Maître Albert de Bologne fait honnètement rougir une dame qui avait voulu Ini faire honte de ce qu'il était amoureux d'elle. |
Élisa s'étant tue, la reine restait la dernière à conter sa nouvelle. Elle se mit gracieusement à parler, et dit: «— Valeureuses jeunes femmes, comme dans les nuits sereines les étoiles sont l'ornement du ciel, et comme, au printemps, les fleurs sont l’ornement des prés verts, ainsilee bons mots sont l’ornement des belies manières et des entretiens agréables. Ces bons mots, pour ce qu’ils sont brefs, conviennent beaucoun mieux aux dames qu'aux hommes, quoique aujourd’hui 1l existe peu ou pas de femme qui comprenne un bon mot ou qui, si elle l'avait compris, sût y répondre; je le dis à la honte générale et de nous et de toutes celles qui vivent. La raison en est que la supériorité qui était dans l'esprit des femmes d'autrefois, les femmes actuelles l’ont reportée sur les ornements du corps; de sorte que celle à qui l’on voit sur le dos les vêtements les plus voyants, les plus bigarrés, les plus ornés, tout le monde croit devoir la priser et l’ho-. norer plus que les autres, sans songer que si l’on posait toutes ces choses sur l'échine ou sur le dos d’un âne, cet . âne en porterait encore plus qu'aucune d'elles, et qu'ains: : elle ne doit pas en être plus honorée qu’un âne. J’ai ver- :. gogne de l'avouer, parce que je ne puis rien dire contre les autres que je ne dise contre moi-même : ces femmes si parées, si fardées, si bigarrées, sont comme des statues de marbres muettes et insensibles, ou bien, si elles répondent:
‘ quand on les interroge, feraient beaucoup mieux de se taire. Elles donnent à entendre que c’est de la pureté d'âme que
__ provient leur impuissance à soutenir la conversation avec
les hommes de waleur, et, à leur bêtise, elles donnent le nom d’honnêteté, comme s’il n’y avait de femme honnête que celle qui cause avec sa servante, sa lavandière ou sa boulangère. Mais si la nature l’avait voulu ainsi, comme. elles essaient de Île faire croire, elle leur aurait limité bien plus qu’elle ne l’a fait la faculté de babiller. Il est vrai que,
PRÉMIÈRE JOURNÉE. - 6e
comme en toute autre chosc, 11 faut en celle-ci considérer et le temps, et le lieu, et la personne avec qui l'on parle ; car parfois il advient que celui, homme ou femme, qui croyait avec un bon mot en faire rougir un autre, et qui n'avait pas bien mesuré ses forces avec celles de son interlocuteur, a vu se retourner contre lui-même l'embarras où il croyait jeter autrui. Pour quoi, alin que vous sashiez prendre garde à vous, et pour qu’en outre vous ne donniez pas prétexte à répéter ce proverbe qui se dit communément partout, qu'en toutes choses les femmes vont toujours au pire, je veux que la dernière nouvelle d’aujourd’hui, celle qu'il m'appartient de vous dire, vous fasse bien coiiprendre que, puisque vous êtes au-dessus des autres par la noblesse de l’esprit, vous devez vous montrer également supérieures par l'excellence des manières.
« Il n’y a pas encore beaucoup d'années, vivait à Bologne un très grand médecin, dont la réputation, répandue dans le monde entier, survit peut-être encore, et qui s’appelait maître Albert. 11 était déjà vicux et approchait de soixante ans; mais il avait une telle élévation d'esprit que, bien que la chaleur naturelle eût à peu près abandonné sou corps, il ne put éviter les atteintes des amoureuses flammes, ayant vu à une fêle une très belle dame, veuve et appelée, selon ce que disent quelques-uns, madame Malgherida de’ -Ghisolieri. Elle Jui plut souverainement, tout comme sil eût été jeune homme, et dans son cœur mûr, il ressentit une si veuve ardeur, qu’il lui était impossible de bien reposer Ja nuit, si, la veille, il n'avait pas vu le charmant visage de la dame, objet de ses désirs. Aussi, passait-il continuellement, tantôt à pied, tantôt à cheval, selen que cela lui était le plus commode, devant la maison de sa belle. Celle-ci, et plusieurs autres dames, ne tardèrent pas à deviner le motif de ces allées et venues, et, à plusieurs reprises, elirs rirent fort entre elles de voir un homme si vieux d'ans et de sans, pris d'amour, comme si elles avaient cru que ceîte passion si agréable naïssait uniquement dans les cervelles vides des jeunes gens, ét nè pouvait entrer ni rester dans d’autres. Pour quoi, les promenades de maître Albert con- : tinuant, il advint qu’un jour de fête, cette dame étant avec : plusieurs de sés amies assise sur le devant de sa porte, elles le virent de loin venir vers elles. Aussitôt, elles résolurent de l’appeler et de le bien accueillir, puise de le railler sur son amour; vt 2in3* ürent-elles. S’étant donc toutes levées, et l'ayant irvité à g’arrêter, elles le menèrent dans une cour pleine Ge fraîcheur, où elles firent apporter des vins fins et des confetti. Enfa, avec de belles et avenantes paroles, elles lui demandèrent ‘ornment il pouvait se faire qu’il se fût énamouré de cette belle dame qu’il savait bien être aimée
par un grand nombre de beaux et jeunes gentilshommes.
« Le maître se sentant très courtoisement attaqué, fit joyeux visage et dit : « — Madame, que j'aime, cela ne doit « être sujet d'étonnement pour aucune personne sage et spé- « cialement pour vous,pour ce que vous méritez d'étre aimée , « mais si les forces que réclament les amoureux exercices « sont naturellement ravies aux hommes âcés, la bonne vo- « Jonté ne leur est point ravie pour cela, ni le discernement « de ce qu'il faut aimer, ce qui est d'autant plus prisé par « cux qu'ils ont là-dessus plus d'experience que les jeunès « cons. L'espoir qui me pousse, moi vieillard, à vous aimer, « vous qui tes aimée detant de jeunes hommes, est celui- « ci : plusieurs fois déjà j'ai vu des dames collationner avec « des lupins et des porreaux. Et bien que dans Île porreau « rien ne soit bon, cependant la partie la moia1s fade et la « moins désagréable est la tête ; pourtant, vous toutes, exci: « tées par un appétit à rebours, vous le tenez par la tête et « mangez les feuilles, qui non-seulement ne sont bonnes à rien, mais ont un mauvais goût. Que sais-je, Madame, si «dans le choix de vos amants vous ne fuites pas de même! « Et si vous faisiez ainsi, je serais celui que vous choisiriez, « tandis que vous repousscriez les autres. —» La gente dame ainsi.que ses compagnes rougirent quelque peu, ct elle dit. « — Maître vous nous avez très bien et très courloisement « punies de notre présomption ; toutelois votre amour m'est « cher comme celui d’un sage et vaillant homme. Pour ce, « mon honneur sauf, disposez sûrement de moi selon votre « plaisir, comme de votre chose. — » Le maître s'étant levé avec ses compagnont, remercia la dame, ct, riant et d’un air de fête, prit congé d’elle et partit. Ainsi la dame, ne s'avisant pas qui elle raiïllait, croyant vaincre, fut vaincue. De quoi, vous-mêmes, si vous êtes sages, vous vous garderez expressément, — » |
Déià le soleil inclinait à l’heure de vesprée, et la chaleur avait cn grande partie diminué, quand Îles nouvelles des jeunes dames et des trois jeunes gens se trouvèrent être finies. Pour quoi, kur reine dit très gracieusement : « — Désormais, chères compagnes, il ne reste plus autre chose à faire sous mon commandement, pour la présente journée, que de vous donner une nouvelle reine qui, suivant sa fantaisie, disposera de son temps et du nôtre dans un honnête plaisir ; et quant à ce qu'il reste de jour d’ici à lanuit,comme il arrive parfois que celui qui ne prend pas ses précautions à temps peut se trouver embarrassé plus tard, ct afin que ce que la nouvelle reine décidera pour demain matin se puisse préparer en {temps opportun, je pense qu'il faut commencer dès maintenant Îles journées suivantes. C’est pourquoi, en considération de Celui par qui tout vit et qui cest notre uni-
m ns
l'REMIÈRE JOURNÉE. 55
que consolation, Philomène, jeune dame très discrète, guidera notre royaume en qualité de reine perdant la journée de demain. — » Avant ainsi parlé, elle se leva, ôta la guirlande de laurier de sa tête et la mit respectucusement sur celle de Philomène que tous, elle la première, et après elle les autres dames ct les jeunes gens, saluirent comme reine, et dont chacun s'empressa gaiement de reconnaître la souveraineté.
Philomène, après avoir un peu rougi de vergogne en se voyant couronnée du signe de la royauté, etse rappelant les . paroles dites peu auparavant par Pampinea, afin de ne point . paraître sotte, reprit son assurance habituelle, et tout d’abord confirma tous Îles offices donnés par Pampinea ct disposa ce qu'il y avait à faire pour la matinée suivante et pour le futur dîner, disant qu'on demeurerait là où l’on était. Puis elle se mit à parler ainsi: « — Très chères compagnes, quoique Pampinea, par sa courtoisie bien plus que pour mon propre mérite, m'ait fait votre reine à toutes, je ne suis pas pour cela disposée, dans votre manière de vivre, à suivre seulement mon avis, mais à consulter aussi le vôtre. Et afin que vous sachiez ce qu’il me paraît bon de faire,et que vous puissiez par conséquent y ajouter ou en retrancher à votre fantaisie, j'entends vous l'expliquer en peu de mots. Si j'ai bien pris garde aujourd'hui aux façons d’agir de Pampinea, elles m’ont semblé aussi louables que pleines d'agrément, ct pour ce, jusqu’à ce que, par une trop longue continuation ou par un autre motif, elles nous deviennent ennuyeuses, je ne pense pas quil faille les changer. Donc,après être convenus de ce que nous aurons à faire en commençant, nous nous lèverons d'ici, nous irons nous reposer un peu, et dès que le soleil sera près de se coucher, nous souperons à la fraiche. Puis, après quelques chansons et autres passe-temps, il sera bon d'aller dormir. Demain matin, levés à la fratcheur, nous irons nous divertir quelqup part, selon qu’il sera à chacun le plus agréable, et, comme aujourd’hui nous avons fait, nous reviendrons manger à l’heure voulue ; nous danserons, puis, ayant achevé notre sieste ainsi que nous l'avons fait aujourd’hui, nous reviendrons ici conter des nouvelles, ce qui, à mon avis, constitue une grande part de notre plaisir et nous est fort utile. Il est vrai que ce que Pampinea n’a pu faire à cause de l’heure tardive de son élection à la royauté, je veux commencer de le faire, c’està-dire, imposer à tous Ja limite dans laquelle se restreindront nos nouvelles, et vous le bien expliquer d'avance, afin que chacun ait le temps de songer à quelque belle nouvelle Sur la donnée proposée, laquelle, si cela vous plaît sera celle- C1 : attendu que, dès le commencement du monde, les
0MmmMes dans maints cas différents ont été le jouet de la
fortune, et qu’ils le seront jusqu'à la fin, chacun devra parler sur ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au-delà de leur espérance, arrivés à joyeux résul tat. — » |
Les dames ainsi que les hommes approuvèrent cet ordre et dirent qu'ils le suivraient. Seul, Dioneo, tous les autres se taisant, dit : « — Madame, comme tous les autres, je déclare agréable et recommandable l’ordre donné par vous; mais je vous requiers un don de grâce spéciale, lequel don je désire qu’on me le concède pour tout le temps que notre société durera, et c'est celui-ci, à savoir que je ne sois pas contraint à cette loi de dire ma nouvelle selon la donnée proposée, si je ne le veux pas, maïs que je puisse conier celle qui me plaira. Et pour que personne nc croie que je requ'ers cette faveur en homme qui n’a point de nouvelles en mains, je désire ètre jusqu'à nouvel ordre le dernier à conter. — » La reine qui le connaissait pour un homme gai et de joycuse humeur, comprit très bien qu'il ne demandait cela que pour reposer la société par quelque nouvelle joveuse, quand elle serait fatiguée, et, avec le consentement des autres, elle lui accorda gracieusement cette faveur. Alors, s'étant levés, ils se dirigèrent à pas lents vers un ruisseau limpide qui descendait d'une montagne en une vallée ombragée d’arbres nombreux, à travers des rochers et de verts herbages. Là, s'étant déchaussés et les bras nus, ils entrèrent dans l'eau et se livrèrent à des ébats variés ; puis, l'heure du repas approchant, ils s'en revinrent au palaïs et soupérent avec un vif plaisir. Après le souper, ayant fait apporter les instruments, la reine ordonna qu'une danse fût organisée, et la Lauretta la conduisant, elle dit à Emilia de chanter une chanson accompagnée par le luth de Dioneo. Pour obéir à cet ordre, Lauretta organisa prestement une danse et la conduisit, pendant qu'Emilia chantait amoureu sement la canzone suivante :
Je suis si amoureuse de ma beauté, Que d’un autre amour jamais N'aurai, je crois, souci ni désir.
J'y vois, chaque fois que je me regarde en un miroir, Ce bien qui rend l'esprit content, Et aucun accident nouveau ou pensée ancienne Ne peut me priver de ce cher plaisir.
Pourrai-j2 voir jamais Quelqu'un qui me mette au cœur un nouveau désir?
cr
Ce bien ne fuit pas quand je veux Le contempler encore pour ma satisfaction ; Au contraire, il accourt au-devant de mes yeux, . Si suave à ressentir, qu'aucune parole Ne le pourrait dire, ni être comprise D'aucun mortel jamais Qui ne brûlerait pas d'un semblable désir.
Et moi, qui m'enflamme de plus en plus à chaque beure. Plus je tiens les yeux fixés sur lui, Plus je m'y donne, plus je m'y livre tonte, Goûtant déjà un peu de ce qu'il m'a promis; Et j'en espère encore par la suite plus cranile joie, Ainsi faite que jamais On ne sente ici-bas pareil désir.
Cette petite ballade finie, et tous y ayant joyeusement répondu, bien que ses paroles eussent donné fort à penser à
uelques-uns, on se livra à d'autres danses ; puis, une partie de la nuit étant déjà passée, ii plut à la reine de mettre fin à la première journée. Ayant fait allumer les torches, elle ordonna que tous allassent <e reposer jusqu'au lendemain matin; ce que chacun, ayant regagné sa chambre, s'empressa de faire. :
La première Journée du Décamérox finie, commence la deuxième, dans laquchirg sous le commaudement de Philomène, on devise de ceux qui, anrès avoir été molestés par diverses choses, sont, au delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat.
Déjà, avec sa lumière, le soleil avait porté partout le jour nouveau, et les oiseaux, éparpillés sur les vertes branches, en rendaient par leurs chants joyeux témoignage auxoreilles, lorsque les dames et les trois jeunes gens s’étant levés, pénétrèrent dans les jardins. Là, foulant à pas lents les herbes humides de rosée, faisant de belles guirlandes, ils se promenèrent longtemps de côté et d'autre. Et comme ils avaient fait le jour précédent, ainsi ils firent en ce présent jour : après avoir mangé au frais et s'être livrés à quelques danses, ils allèrent se reposer ; puis s’étant levés après none, ainsi qu'il plut à leur reine, et s'étant réunis dans le pré rempli de fraîcheur, ils s assirent autour de Philomène Celle-ci, qui était belle et d’aspect fort agréable, resta un instant sans rien dire, couronnée de sa guirlande de lau- - riers. Quand elle eut bien inspecté de l'œil toute la compaœnie, elle ordonna à Néiphile de donner le signal des nou: : velles en en contant une. Néiphile, sans chercher à s’excu- : ser, se mit d’un air joyeux à parler ainsi :
Martellino feint d’être perclus et de recouvrer la santé sur Îe corps de saint Arrigo. Sa fourberie ayant été reconnue, il est battu, mis en prison, et en grand danger d’être pendu, Finalement, il en échappe.
« — Souventes fois, très chères dames, il esf advenu que celui qui s'était ingénié à rire d’autrui, et notamment à propos des choses que l’on doit respecter, s'est retrouvé
seul avec ses mauvaises plaisanteries et le blâme qu'elles lui ont attiré. Donc, pour obéir au commandement de la reine, et pour entrer par ma nouvelle dans le sujet proposé, j’entends vous conter ce qui, d’abord malencontreusement, puis, hors de toute prévision, arriva très heureusement à un de nos concitoyens.
« [I] n'y a pas encore longtemps, il y avait à Trévise un Allemand nommé Arrigo, lequel, étant pauvre, servait pour - de l’argent de portefaix à qui réclamait ses services ; toutefois, 1l était tenu partous pour un homme de saïnte et bonne vie. Que ce fût vrai ou faux, il arriva qu’à l'heure de sa mort, selon ce que les Trévisans affirment, toutes les cloches de la principale église de Trévise se mirent à sonner sans être tirées par personne. Cela ayant passé pour un miracle, chacun soutenait que cet Arrigo était un saint: aussi la population de la cité accourut-elle à la maison où
isait le corps, et on le transporta comme on eût fait de ceui d’un saint à l’église principale, suivi des boîteux, des paralytiques, des aveugles, et de tous les gens atteints d'une infirmité quelconque, comme si tous, en touchant le corbillard, devaient recouvrer la santé. |
« Au milieu d'un tel tumulte et concours de peuple, arrivèrent à Trévise trois de nos concitoyens, dont l’un était nommé Stecchi, l’autre Martellino et le lroisième Marchese, et qui, visitant les cours des princes, amusaient par leurs pouffonneries et les bons tours qu'ils jouaient. N'étant jamais venus à Trévise, et voyant courir tout le monde, ils s’étonnèrent, et ayant appris le motif de ce tumulte, il leur vint envie d'y aller et de voir. Après qu'ils eurent fait déposer leurs bagages dans une auberge, Marchese dit « — Nous voulons aller voir ce saint ; mais pour mon compte « je ne vois pas comment nous pourrons y parvenir, Car « J'ai entendu dire que la place est remplie d’Allemands et « d’autres gens d’armes que le gouverneur de cette ville y « fait stationner afin qu’on ne commette pas de désordres. « En outre, l’église, à ce qu'on dit, est tellement pleine de « monde, que personne ne peut plus y entrer. — » Alors, Martellino qui désirait voir le spectacle, dit : « — Je ne m'ar- « rête point à cela, car je trouverai bien un moyen d'arriver « jusqu'au corps du saint. — » Marchese dit : « — Com- « ment? — » Martellino répondit : « —- Je vais te le dire. Je ‘« ferai comme si j'étais paralytique ; ‘toi, d’un côté,
« et Stecchi de l’autre, vous me soutiendrez comme si je ne « pouvais marcher seul, et vous ferez semblant de vouloir « me mener là, afin que le saint me guérisse ; il n’y aura « personne qui, voyant cela, ne nous fasse place et ne nous « laisse passer. — » Le moyen plut à Marchese et à Stecchi, et sans plus de retard ils sortirent de l'auberge.
« Arrivés en un endroit où ils étaient seuls, Martellino se tordit les mains, les doigts, les bras, les jambes, ainsi que la bouche, les yeux et tout le visage, de si merveilleuse facon, qu'aucun de ceux qui l’auraient vu, n'aurait pu dire qu'il n'était pas vraiment perclus et paralysé de toute sa personne. Ainsi contrefait et soutenu par Marchese et Stecchi, ils se dirigèrent tous trois vers l'église, d’un air plein de piété, et demandant humblement pour l’amour de Dieu, à tous ceux qui se trouvaient devant eux, de leur faire place, ce qu’ils obtenaient tout de suite. En peu de temps, tout le monde les regardant et criant : faites place, faites place ! ils parvinrent à l'endroit où était déposé le corps de saint Arrigo. Aussitôl, quelques galants hommes qui étaient autour prirent Martellino et le placèrent sur le corps, pour qu’à ce contact il revint à la santé. Martellino, tout le monde étant attentif à ce qu’il adviendrait de lui, après être resté quelque temps dans cette position, se mit, comme quelqu'un qui savait parfaitement jouer ce rôle, à faire semblant d'étendre l’un de ses doigts, puis la main, puis le bras, et tout le reste du corps. Ce que voyant la foule, une si grande rumeur s'éleva en faveur de saint Arrigo, que le tonnerre n’aurait pu se faire entendre.
« Par aventure, se trouvait près de là un Florentin qui connaissait bien Martellino, mais qui ne l'avait pas reconnu quand on l’avait amené, à cause de son déguisement. Le voyant redressé, et l'ayant reconnu, il se mit sur-le-champ à rire et à dire : « — Dieu le punisse ! qui n’aurait cru, en « le voyant venir, qu'il était véritablement paralysé? — » ‘Ces paroles furent entendues de quelques habitants de Trévise qui demandèrent aussitôt : « — Comment, il n’était « point paralysé? — » A quoi le Florentin répondit : « — Non pas, grâce à Dieu ; il a toujours été aussi droit que « n'importe lequel de nous; mais, comme vous avez pu le « voir, il sait mieux que personne faire des contorsions et « se contrefaire comme il veut. — » A peine ces gens eurent-ils entendu cela, qu'ils n’en demandèrent pas davantage ; se frayant de force un passage, ils se mirent à crier : « — Qu'on s’empare de ce traître, ce contempteur de Dieu « et des saints, qui n'étant nullement paralysé, pour se mo- « quer de notre saint et de nous, est venu ici comme s’il « létait. — » Et ce disant, ils le saisirent, et l’ayant entraîné loin de là, ils le prirent par les cheveux, lui arrachèrent tous les vêtements qu’il avait sur le dos, et se mirent à lui donner force coups de poing et coups de pied. Il n’y avait pas un seul des assistants qui ne se ruât à cette besogne. Martellino criait : pour Dieu! grâce! et se défendait tant qu'il pouvait; mais cela ne lui servait à rien, la foule qui l'entourait devenant de plus en plus épaisse.
« Ce que voyant, Stecchi et Marchese commencèrent à se dire entre eux que la chose allait mal.ct craignant pour euxmêmes, ils hésitaient à le secourir. Bien plus, ils criaient avec les autres qu'il fallait le mettre à mort,songeant néanmoins comment ils pourraient le tirer dee mains du peunle qui l'aurait certainement tué,si üne 1dée n'était venue subitement à Marchese. Tous les familiers dela Seigneurie étant dehors, Marchese, le plus vite qu'il put,s’en alla trouver celui qui remplagçait le podestat et dit : « — Justice, au nom « de Dieu ! il y a là-bas un méchant homme qui m’a volé « ma bourse avec cent florins d’or. Je vous prie de le faire « prendre, afin que je retrouve mon bien. — » Dès qu’on eût entendu sa plainte, une douzaine de sergents coururent à l'endroit où le malheureux Martellino était peigné sans peigne ; avec la plus grande peine du monde pour percer la foule, ils l’arrachèrent de ses mains, tout rompu et tout moulu, et le conduisirent au palais. Un grand nombre de gens l’y suivirent, prétendant qu'il s'était joué d'eux, et ayant appris qu'il avait été arrêté comme coupeur de bourses, il leur parut qu'il n’y avait pas de meilleure occasion pour se venger de lui, de sorte que chacun se mit à dire aussi qu'il lui avait enlevé sa bourse. Ce qu'entendant, le juge du podestat, qui était un homme brutal, le fit prestement mener en un lieu sûr et se mit à l’interroger. Mais Martellino répondit en plaisantant, tenant cette accusation pour peu sérieuse ; de quoi le juge courroucé le fit lier à l'estrapade où il le fit traiter de la bonne manière, afin de lui faire avouer ce qu'on lui reprochait et le faire ensuite pendre par la gorge. Quand on l'eût reposé par terre, le juge, lui demandant de nouveau si ce qu’on avait dit contre Jui était vrai, Martellino, voyant qu'il ne lui servait à rien de dire non,dit : «— Monseigneur, je suis prèt à confescer la vérité, « mais faites dire d’abord à chacun de ceux qui m’accusent « quand et où je lui ai coupé sa bourse, et je vous dirai ce « que j'ai fait et ce que je n'ai pas fait. — » Le juge dit : « — Ceci me plaît. — » Et en ayant fait appeler quelquesuns, l’un dit que sa bourse lui avait été coupée huit jours auparavant, l’autre six, un autre quatre, et quelques-uns le jour mème. Ce qu'entendant, Martellino dit : « — Monsei- « gneur, ils mentent tous par la gorge. Maïs la preuve que « moi je vous ai dit la vérité,c'est que je ne suis jamais venu « en cette ville,sinon depuis peu d’heurés, Et à peine y ai-je « été arrivé, que je suis allé, pour ma mésaventure, voir le « corps @u saint, où j'ai été coiffe comme vous pouvez voir. « Et vous pouvez vous assurer de ia vérité de ce que je dis, « nar l'officier de la Seigneurie qui préside à l’arrivée des «étrangers, ainsi que par son livre, et enfin par mon hôte- « lier. Pour quoi,si vous trouvez aue tout s’est passé comme
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« je vous dis, vous ne voudrez pas, sur les instances de ces « méchants hommes, me torturer et me mettre à mort. —»
« Pendant que les choses en étaient à ce point, Marchese et Stecchi, qui avaient appris que le jus: du podestat procéduit sérieusement contre lui et l’avait déjà mis à l’estrapade, furent pris de grande peur et se dirent : « — Nous avons « mal fait ; nous l’avons tiré de la poële, pour le jeter dans « le feu. — » Pour quoi, ayant cherché avec sollicitude partout, et ayant réussi à retrouver leur hôtelier, ils lui contèrent l'aventure. De quoi celui-ci riant beaucoup, les mena à un certain Sandro Agolanti qui habitait Trévise et avait grand crédit auprès du gouverneur,et lui ayant dit en détail tout ce qu'ilen était, il se joignit à eux pour le prier de s'occuper des intérêts de Martellino. Sandro, après avoir bien ri, s’en alla trouver le gouverneur et demanda qu'onfit venir Martellino, ce qui fut fait. Ceux qui allèrent le chercher, le trouvèrent encore en chemise devant le juge, fort ému et ayant grand peur, pour ce que le juge ne voulait entendre aucune raison.Au contraire,ayant par aventure les Florentins en haine, il était tout disposé à le faire pendre, et re voulait pas, tout d’abord, le céder au gouverneur; il ne le fit que contraint à et contre cœur. Lorsque Martellino fut devant le gouverneur, et après qu’il lui eût tout dit, il le pria pour grande grâce de le laisser aller, car avant qu'il ne fût de retour à Florence, il lui semblerait toujours avoir la corde au cou. Le gouverneur rit beaucoup de cette aventure, et fit donner un vêtement à chacun de trois compagnons ; après quoi ils s’en retournèrent chez eux ce et saufs, sortis, contre toute espérance, d’un si grand péril, — »
Renauld d’Asti,ayant été dévalisé, arrive à Castel-Guiglielmo où il recoit l’'hospi.. tasiié d’une dame veuve, Après avoir élé dédommagé do toutes ses pertes, ÿ retourne chez lui sain et suuf,
Les dames rirent sans mesure des infortunes de Martellino racontées par Néiphile, et, parmi les jeunes gens, ce fut Phi ostrate qui rit le plus. Comme il était assis près de Néiphie, la reine lui ordonna de conter après elle. Sans aucun retard, il commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous conte une nouvelle.où les choses de la religion seront en partie mêlées à des mésaventures ainsi qu'à des scènes d’amour,et qui certainement ne pourra qu'être avan-
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tageuse à entendre, spécialement par ceux qui voyagent à travers les pays peu sûrs de l'amour, où quiconque n'a pas dit la patenôtre ce saint Julien est bien souvent mal logé, encore qu'il ait bon lit.
« Donc, au temps du marquis Azzo de Ferrare, un marchand nommé Renauld d’Asti élait venu à Bologne pour ses affaires. Après les avoir terminées, et comme il s’en revenait chez lui, il advint qu’au sortir de Ferrare, et chevauchant du côté de Vérone, il rencontra des gens qui paraissaient être des voyageurs et qui étaient.en réalité des brigands et des hommes de méchante vie et condition, avec lesquels il fit route en causant imprudemment. Ces gens, voyant qu'il était marchand, et pensant qu'il devait porter de l’argent sur lui, formèrent le projet de le voler au premier moment qu'ils verraient propice. Pour ce, afin qu'il ne prît aucun soupçon, ils s’en allaient avec lui, parlant, en gens modestes et de condition paisible, de choses honnètes et loyales, ct se faisant, autant qu’ils pouvaient et savaient, humbles et doux envers lui; pour quoi Renauld sestimait très heureux de les avoir rencontrés,pour ce qu'il était seul avec un de ses domestiques qui l’accompagnait,à cheval. Ainsi cheminant, et passant, comme il advient dans les conversations, d’une chose à une autre, ils en vinrent à parler des prières que les hommes adressent à Dieu, et l’un des brigands — ils étaient trdis— dit à Renauld : — Et vous,mon « gentilhomme, quelle oraison avez-vous l'habitude de dire « en voyageant ? — » À quoi Renauld répondit : « —- De x vrai, je suis un homme matériel et grossier, et j'ai peu « d’oraisons en mains; je vis à l'antique et je laisse courir « deux sols pour vingt-quatre derniers. Mais néanmoins, « j'ai toujours eu l'habitude en voyageant de dire, le matin « quand je quitte l’auberge, une patenôtre et un ave Maria « pour l’âme du père et de la mère de saint Julien ; après « quoi, je prie Dieu et saint Julien de me donner bon logis « pour la nuit suivante. Et très souvent déjà, pendant ma « vie,je me suis trouvé dans mes voyages en de grands pé- « rils ; non seulement j’en ai toujours échappé,mais la nuit « d’après j'ai trouvé bon gîte et bonne auberge. Pour quoi, « j'ai la fermecroyance que saint Julien,en l'honneur de qui « je dis cette oraison, m'a obtenu celte grâce de Dieu. Et il « ne me semblerait pas que la journée pût se bien passer,ni « qu'il pôt m'advenir heureusement pour la nuit d’après, si « je né l'avais pas dite le matin. — » A quoi celui qui avait fait la demande dit : « — Et ce matin, l’avez-vous dite ?—» À quoi Rensuld répondit : « — Oui bien. — » Alors son interlocuteur qui savait ce qui devait s’en suivre, dit en luimême : « — Tu cn auras besoin, car si aucun empêche- « ment ne survient, à mon avis, tu seras cependant mal
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« logé. —» Puis il lui dit : »— Moi aussi, j'ai déjà bien voyage. «et je n’ai jamais dit cette oraison, quoique je l’aie entendu « recommander par bon nombre de gens, et malgré cela, il «ne m'est jamais arrivé d'être logé autrement que très « bien. Il est vrai qu’à la place de cette oraison, j'ai l’habi- « tude de réciter lederupesli, ou la éntemerata, ou le de pro- « fundis, dont la vertu est grande, comme avait coutume de « me dire ma grand'mère.— »
« Ainsi parlant de choses et d’autres et poursuivant leur route, en attendant Je lieu et le moment propices à leur mauvais dessein, il advint qu’un soir, au delà de Castel- Guiglielmo, au passage d’une rivière, les trois compagnons voyant l'heure avancée, l'endroit solitaire et sombre, se jetèrent sur Renauld, le volèrent et l’ayant laissé à pied et en chemise, s’en allèrent en lui disant : « — Va, æt vois si ton « saint Julien te donnera bon logis cette nuit, car le nôtre « nous en donnera un excellent. — » Et ayant passé la rivière, ils continuèrent leur chemin. Quant au domestique de Renauld,le voyant attaqué, comme un poltron qu'il était, il n’essaya pas la moindre tentative pour le défendre, mais faisant faire voite face au cheval qu’ii montait, il ne cessa de courir jusqu’à ce qu'il fât à Castel-Guiglielrno où, le soir étant déjà veuu, il se logea sans prendre plus de souci.
« Renauld, resté en chemise et à pied, le froid étant très grand et la neige tombant avec force, ne savait que faire ; voyant la nuit venir, transis et claquant des dents,il se mit à regarder s'il n’agercevrait pas autour de lui quelque refuge où il pût passer la nuit,afin de ne pas mourir de froid. Mais n'en voyant aucun—la contrée avait été un peu auparavant en guerre et tout avait été brülé—et saisi par le froid, il se dirigea en courant vers Castel-Guiglielmo, ne sachant pas si son domeslique s'était réfugié là ou ailleurs, et pensant que, s’il pouvait y entrer, Dieu lui enverrait du secours. Mais la nuit obscure le surprit à plus d’un mille encore de la ville, de sorte qu’il y arriva si tard qu’il trouva les portes fermées et les ponts levés, et qu’il ne put y entrer. Désolé, inconsolable, se lamentant, il regardait autour de lui s’i' ne pourrait du moins trouver un endroit où il ne recevrait pas la neige sur le dos, lorsqu'il vit par hasard une maison qui avançail un peu en dehors des remparts, et sous la saillié de laquelleil résolut de se mettre pourattendre le jour. Yétant allé, il y trouva une porte; malheureusement, elle était fermée. Devant la porte, se trouvait amassée un peu de paille; triste et dolent, il s'y coucha, ne cessant de se plaindre à saint Julien, et disant que ce n’était pas là ce qu'avait mérité la foi qu'il avait en lui. Mais saint Julien,ayant jeté les yeux sur le pauvre diable,lui préparasans retard un bon gîte.
« li y avait alors dans Castel-Guiglielmo une dame veuv
et plus belle de corps que n'importe qur, Île marquis Azzo qui l'aimait plus que sa propre vie,la tenait là à sa disposition. La susdite veuve habitait justement dans la maison sous laquelle Renauld s'était décidé à rester. Par aventure. le marquis avait fait dire la veille,à sa maitresse, qu'il viendrait passer la nuit chez elle, où il avait ordonné de préparer en secret un bain et un excellent souper. Tout étant prêt, et la dame n’attendant plus que la venue du marquis, il advint qu’un messager se présenta aux portes de la ville, portant au marquis des nouvelles qui le firent subitement monter à cheval. Pour quoi, ayant envoyé dire à la dame qu'elle ne l’attendît pas, il se mit sur-le-champ en route. La dame, quelque peu désappointée, ne sachant que faire, se décida à entrer dans le bain préparé pour Je marquis, puis à souper et à se mettre au lit.
« Etant donc entrée dans le bain qui se trouvait tout à côté de la porte où le malheureux Renauld s'était tapis hors de la ville, la dame entendit les gémissements et le claquement de dents de Renauld qui semblait changé en cigogne.
Ayant appelé sa servante, elle lui dit : « — Va là-haut, et
« regarde hors des remparts qui est au pied de cette porte « et ce qu’on y fait. — » La servante y alla, et la transparence de l'atmosphère aidant, elle vit Renauld en chemise et nu, assis en cet endroit comme je vous l'ai dit, et tremblant de toutes ses forces ; pour quoi elle lui demanda qui il était. Renauld, tremblant si fort qu'il pouvait à peine prononcer une parole, lui dit le plus brièvement qu'il put qui il était, comment et pourquoiilétait là; puis il se mit à la supplier, si cela se pouvait, de ne pas le laisser mourir de froid pendant la nuit. La servante, apitoyée, revint trouver la dame et lui conta tout. Celle-ci, émue aussi de pitié, se rappela qu'elle avait la clef de cette porte qui servait parfois aux entrées clandestines du marquis, et dit : « — Va « vite lui ouvrir. Le souper est prêt et personne ne 1e man- « gerait, et nous avons de quoi le loger. — » La servante ayant vivement approuvé la dame de son humanité, retourna vers Renauld, lui ouvrit et le fit entrer. La dame le voyant presque raide de froid, lui dit : « — Et vite, brave « homme, entrez dans ce bain qui est encore chaud. — » Et lui, sans atlendre plus longue invitation, le fil volontiers, et tout réconforté par la chaleur, il lui sembla ressuciter. Pendant ce temps, la dame lui fit tenir prêts des “vêtements que son mari portait peu avant sa mort.Lorsqu’il les eut revêtus,ils semblaient qu'il eussent été faits pour lui. Alors, attendant les ordres de la dame, il se mit à remercier saint Julien qui l’avait délivré de la mauvaise nuit à laquelle il s'attendait, et l’avait conduit à bonne auberge à ce qu'il lui semblait.
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« La dame, après s’être reposée un peu, fit faire un grand feu dans une de ses chambres, s’y inslalla et demanda des nouvelles du brave homme. A quoi la servante répondit : « — Madame, il s’est habillé; c'est un bel homme, etila « tout l'air d’être une personne de bien et de bonnes manièe « res. -— » « — Va donc — dit la dame — appelle-le et dis- « Jui qu’il vienne ici près du .feu où il suupera, car je sais « qu’il n’a pas soupé. — » Renaud, entré dans la chambre ct voyant la dame, la salua respectueusement et lui rendit grâces de son mieux pour sa bonne action.La dame, l'ayant vu et entendu, et le trouvant tel que la servante avait dit, l’accueillit d’un air joyeux. Elle le fit asseoir familièrement devant le feu à côté d'elle et l'interrogea sur l'accident qui l'avait amené là. Sur quoi,Renauld lui conta tout par ordre. La dame avait, par suite de l’arrivée à Castel-Guiglielmo du
domestique de lRenauld, entendu parler de cette affaire, qui fit qu’elle ajouta foi à ce qu'il lui disait ; elle lui apprit à son tour ce qu’elle savait au sujet de son domestique, et où il pourrait facilement le trouver le lendemain matin. Puis, la table mise, Renauld, sur les instances de la dame, et après qu'ils se furent tous deux lavé les mains, se mit à souper. Il était grand de sa personne, beau et agréable de figuré, et de manières gracieuses et avenantes; c'était un homme d'âge moyen. La veuve l'ayant regardé à plusieurs reprises, le trouva fort à son goût, et l'appétit de la concupiscence se trouvant réveillé en elle par l’idée que le marquis devait venir coucher avec celle, elle se mit en tête d’en devenir amoureuse.
« Donc, après le souper, s'étant levée de table, elle prit conseil de sa servante pour savoir s’il ne lui semblerait pas juste que, puisque le marquis s’était moqué d’elle, elle usât du bien que la fortune lui envoyait. La servante, voyant le désir de la dame, l’'engagea le plus qu'elle put et qu’elle sut à contenter ce désir. Quant à la dame, retournée près du feu où elle avait laissé Renauld seul, elle se mit à le regarder amoureusement et lui dit: « — Eh ! Renauld, pourquoi êtes- « vous si pensif? Ne croyez-vous pas que vous pourrez être « dédommagé d’un cheval et de quelques vêtements que « vous avez perdus? Rassurez-vous et tenez-vous en joie ; « vous êtes chez vous; même, je veux vous dire davantage, « car vous voyant sur le dos ces habits qui appartiennent à « mon défunt mari, il m'a semblé que c'était lui, et il m'est « venu ce soir cent fois le désir de vous accolsr et baiser ; et « si je n'avais craint de vous débiairt, jo l'eusse certaine- « ment fait — » Renavl£, entendant ces paroles et voyant le feu des regards ae 14 dame, en homme qui n’est point sot, g’avança vers elle les bras ouverts et lui dit : « — Madame, « quand je songe que c'est grâce à vous que je puis dire
« décormais que je suis en vie, et d'où vous m'avez liré, je « crois que ce serait grande injure de ma part si je ne m'en- « pressais de faire tout ce qui peut vous être agréable. Donc, « contentez votre désir de m'’accoler et me baiser, Car moi, je « vous accolerai et baiserai plus que volontiers, — » Apri* cela, plus n’était besoin de paroles. La dame toute allumia d'amoureux désirs,se jeta prestement dans ses bras, et apres que mille fois, la serrant étroitement, il l'eût embrassée et cût été embrassé par elle, ils se levèrent de là, s’en allèrent dans la chambre et sans plus de retard, s'étant déshabillés, pleinement et à de nombreuses reprises, avant que le jour vint. ils satisfirent leurs désirs.
« Mais dès que l’aurore vint à paraître, selon le bon plaisir de la dame, ils se devèrent, afin que cette aventure ne püût être soupçunnée par personne ; elle lui donna des vêtements en assez mauvais état et ayant rempli sa bourse d’urgent, elle le pria de tenir tout ceci caché; enfin, après Jui avoir montré le chemin qu'il devait prendre pour retrouver son domestique, elle le fit sortir par la porte où il était entré. Le jour étant tout à fait revenu et les portes ayant élé ouvertes, il entra dans Castel-Guiglielmo comme s’il arrivait de loin et retrouva son domestique. Pour quoi, ayant revêtu les habits qu'il avait dans sa valise, il se disposait à monter sur le cheval de son domestique, lorsqu'il advint, comme par miracle, que les trois brigands qui l'avaient volé la veille furent pris à la suite d'un nouveau méfait et conduits en cette ville. Sur leurs aveux, on lui restitua son cheval, ses vêtements et son argent. Il ne perdit pas autre chose qu'une paire de jarrelières dont les brigands ne se rappelèrent pas
‘ ce qu'ils avaient fait, Pour quoi Renauld, rendant grâce à
saint Julien, monta à cheval et retourna sain et sauf chez lui. Quant aux trois brigands, ils allèrent, dès le lendemain, pattre l'air de leurs talons. — »
Trois jeunes gens, ayant dissipé leur avoir, tombent dans la misère. Leur neveu, vevenant désespéré chez lui, fait la rencontre d’un abbé qui se trouve ètre la fille du roi d'Angleterre, laquelle l'épouse, répare les pertes de ses oncles et les
rétabit dans jeur premier état. \
Les dames écoutèrent avec admiration le récit des aventures de Renauld d’Asti, louèrent sa dévotion, et rendirent râce à Dieu et à saint Julien, qui, au moment où il en avait e plus besoin, lui avaient porté secours. On n'en accusa
ee opres cu :
pas plus pour cela de sottise — bien que ceci fût dit tout bas — la dame qui avait su prendre le bien que Dieu lui avait envoyé chez elle. Pendant que l’on discourait en riant sur la bonne nuit qu'elle avait passée, Pampinea, qui était assise à côté de Philostrate, voyant que c'était à son tour de conter, se mit à songer à ce qu’elle avait à dire, puis, après avoir reçu l'ordre de la reine, non moins résolue que joyeuse, elle commença à parler ainsi : « — Valeureuses dames, plus on parle des agissements de la Fortune, et plus, à qui veut y bien regarder, il reste à dire. Et de cela personne ne doit s'étonner si l’on pense discrètement que toutes les choses que nous appelons sottement nôtres sont dans ses mains, et par conséquent sont continuellement transmises par elle des uns aux autres et réciproquement, selon son jugement secret et sans ordre connu de nous. C’est ce que l'on voit en toute circonstance et tout le long äu jour, et ce qui a été démontre par. quelques-unes des nouvelles précédentes. Néanmoins, puisqu'il plaît à notre reine qu'on parle encore sur ce sujet, j'ajouterat aux récits déjà faits une nouvelle de moi qui ne sera peut-être pas sans utilité pour ceux qui l’écouteront, et qui, je crois, devra piaire.
« [l fut jadis dans notre cité un chevalier qui avait nom messer Tedaldo, lequel, selon que quelques-uns le veulent, appartenait à la famille des Lamberti. D'autres affirment qu'il était de celle des Agolanti, se fondant surtout sur la profession exercée dans la suite par ses fils, profession que les Agolanti ont toujours exercée et exercent encore. Mais, laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux maisons il appartenait, je dis qu'il fut dans son temps un richissime chevalier, et qu'il eut trois fils, dont le premier s’appela Lambert, le second Tedaldo et le troisième Agolante, tous trois beaux et aimables jeunes gens. Le plus âgé n'avait pas encore accompli ses dix-huit ans, quand le richissime messer Tedaido vint à mourir, leur laissant, comme à ses héritiers légitimes, tout son bien, meubles et immeubles. Se voyant très riches en argent comptant et en domaines, ils sc mirent à dépenser sans aucun autre mobile que leur bon plaisir, sans frein ni retenue, entretenant un nombreux domestique, force chevaux de prix, des chiens, des oiseaux ; pradiguant les largesses ; courant les joutes ; faisant nonseulement cé qui convient à des gentilshommes. mais encore ce qui prenait fantaisie à leur juvénile appétit de faire. Cette vie ne dura pas longtemps, car le trésor que leur avait laissé leur père vint à s’'épuiser, et leurs revenus ne suffisant pas à leurs dépenses accoutumées, ils se mirent à vendre et à engager leurs biens. Vendant aujourd’hui l’un, le lendemain l’autre, ils s’aperçurent à peine qu’ils en étaient venus à ne posséder presque plus rien. La pauvreté ouvrit alors leurs
DEUXIÈME JOUXNÉE. | 69
yeux que la richesse avait tenus fermés. C’est pourqoui Lambert, ayant un jour mandé les deux autres, leur représenta quelle avait été la magnificence de leur père et la leur, quelles avaient été leurs richesses, et la pauvreté à laquelle ils en étaient arrivés par leurs dépenses désordonnées. Du mieux qu’il sut, il les engagea, avant que leur misère fût plus connue, à vendre le peu qui leur restait et à partir avec lui; ce qu'ils firent. Sans prendre congé de personne, sans aucune cérémonie, ils sortirent de Florence, et ne s’arrêtèrent que lorsqu'ils furent arrivés en Angleterre. Là, ayant loué une petite maison, près de Londres, faisant mince dépense, ils se mirent avec âpreté à prêter à usure ; et la fortune leur fut en cela si favorable, qu’en peu d'années ils amassèrent de grandes sommes d'argent. Avec cet argent, retournant successivement tantôt l’un, tantôt l’autre, à Flsrence, ils rachetèrent une grande partie de leurs anciennes propriétés, en achetèrent de nouvelles et prirent femme. Continuant à faire l'usure en Angleterre, ils y firent venir un de leurs neveux, jeune homme qui avait nom Alexandre, ét tous les trois revinrent à Florence, ayant oublié à quoi les avaient réduits une première fois leurs dépenses extravacantes. Bien que tous eussent de la famille, ils se remirent à dépenser plus étourdiment que jamais, jouissant d’un grand crédit auprès de tous les marchands, et empruntant de grosses sommes. Pendant quelques années, leur train fut soutenu par l'argent que leur envoyait Alexandre qui s'était mis à prêter aux barons sur le produit de leurs places fortes et de leurs autres charges, ce qui lui rapportait de gros bénéfices.
« Tandis que les trois frères dépensaient ainsi largement et empruntaient quand ils inanquaient d'argent, comptant toujours fermement sur l'Angleterre, il advint que, contre toutes les prévisions, une guerre s'éleva en Angleterre entre le roi et l’un de ses fils, par laquelle toute l'île se divisa, qui tenant pour l'un, qui pour Pautre. Cela fut cause que la ressource des places fortes où commandaient les barons, fut .enlevée à Alexandre qui n’avait plus rien pour garantir ses créances. Espérant que d’un jour à l’autre la paix se ferait entre le père et le fils et que, par conséquent, tout lui serait remboursé, intérêts et capital, Alexandre ne quittait pas l'île, ct les trois frères qui étaient à Florence ne diminuaient en rien leurs énormes dépenses, empruntant chaque jour davantage. Maïs lorsque après plusieurs années on ne vit aucun effet suivre les espérances, les trois frères non-seulement perdirent tout crédit, mais furent poursuivis, ceux à qui ils devaient voulant être payés. Leurs propriétés n'ayant pas suffi à solder toutes leurs dettes, ils furent mis en prison pour le reste, et leurs femmes ainsi que leurs
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enfants s‘enfuirent de côté et d'autre, en assez pauvre équipage, ne sachant plus qu'atiendre sinon une existence à jamais misérable. Alexandre, qui, pendant plusieurs années, avait attendu en Angleterre que la paix se fit, voyant qu'elle n’arrivait pas, et craignant non-seulement d'attendre en vain, mais que sa vie fût en danger, se décida à retourner en Italie et se mit tout seul en chemin.
« Comme il sortait de Bruges, il‘vit, par aventure, qu'en sortait aussi un abbé blanc, accompagné de beaucoup de moines, de nombreux domestiques ct précédé d'un grand équipage. Près de lui, venaient deux vieux chevaliers, parents du roi, avec lesquels Alexandre s'aboucha comme avec des connaissances, et qui l’admirent volontiers en leur compagnie. Chemin faisant, Alexandre leur demanda discrètement qui étaient ces moines qui les précédaient avec une si grande suite, et où ils allaient. À quoi l’un des chevaliers répondit : « — Celui qui marche à la tête, est un jeune homme, notre « parent, récemment élu abbé d’une des plus grandes « abbayes d'Angleterre; et pour ce qu'il n’a pas l'âge exigé « par les lois pour une telle dignité, nous allons avec lui à « Rome pour prier le saint père de lui accorder une dispense « d'âge et de le confirmer dans sa dignité. Mais il ne faut « parler de cela à personne. — »
« En chemin, le nouvel abbé, marchant tantôt devant, tantôt derrière ses gens, ainsi que nous voyons faire chaque jour aux seigneurs qui voyagent, aperçut près de lui Alexandre lequel était fort jeune, beau de personne ct de visage, d'aussi bon ton et d'aussi belles manières que quiconque. A Îla première vue, il plut infiniment à l'abbé qui le fit appeler près de lui, se mit à lui causer et lui demanda qui il était, d'où il venuit et où il allait. A quoi Alexandre répondit en exposant frinchement sa situation, et après avoir satisfait à sa demande, lui offrit ses services dans le eu qu’il pourrait. L'abbé entenaant sa belle façon de parler, frappé surtout de ses Lelles marières, le tint — bien que la profession qu'il exerçait fût assez servile — pour un gentilhomme, et s’éprit tout à fait de lui. Plein de compassion pour ses mésavéntures, il le réconforta familièrement et lui dit d'avoir bonre espérance, -pour ce que, s'il était homme de bien, Dieu le replacerait dans la situation d’où la fortune l'avait fait tomber et plus haut encore. Il le pria, puisqu'il allait en Toscane, de lui faire le plaisir de rester en sa compagnie, attendu qu'il y allait aussi. Alexandre le remercia de ses bonnes paroles et ajouta qu’il était entièrement à ses ordres.
« L'abbé cheminant donc avec Alexandre, dont la vue lui. avait inspiré au cœur des sentiments tout nouveaux. il advint qu'après plusieurs jours, ils arrivèrent dans une petite ville qui n’était pas trop richement pourvue en auberges.
L'abbé voulant y loger, Alexandre le fit descendre chez un hôtelier qui avait été longtemps son domestique, et lui fit préparer la moins mauvaise chambre de Ia maison. Comme il était déjà devenu en quelque sorte le sénéchal de l'abbé, étant homme fort pratique, il logea du mieux qu’il put toute Ja suite de l'abbé, qui çà, qui là. Après que l’abbé eut soupé, Ja nuit étant déjà fort avancée et chacun ayant été dormir, Alexandre demanda à l'hôtelier où il pourrait reposer à son tour. À quoi l'hôte répondit : « — En vérité, je ne sais pas. « Tu vois que tout est plein, et que moi et les miens «“ sommes forcés de dormir sur le plancher. Cependant, « dans la chambre de l’abbé, il y a un cabinet où je peux « te conduire et te dresser un petit lit où tu pourras, si cela « te va, passer la nuit de ton mieux. » — A quoi Alexandre « dit : « — Comment veux-tu cie j'aille dans la chambre a de l'abbé, puisque tu sais qu’elle est si petite, que l'on n’a « pu y faire coucher aucun de ses moines? Si je m'étais aperçu « quil y eût un cabinet quand on préparait son lit, j'y aurais a placé ses moines, et j’aurais pris pour moi la chambre où « Ceux-ci dorment. — » A quoi d’hôtelier dit: » — La chose « est faite, et tu peux, si tu veux, reposer en cet endroit le « mieux du monde. L’abbé dort, ses courtines sont tirées : « je te porterai, sans bruit, un petit lit de plume, et tu y « dormiras. — » Alexandre voyant que tout cela pouvait sc faire sans déranger l'abbé, y consentit, et s’y arrangea le plus doucement possible.
« L'abbé qui ne dormait pas,et qui, au contraire.était tout entierà ses nouveaux désirs, avait entendu ce que l’hôtelie et Alexandre s'étaient dit, et avait vu où Alexandre s'était allé coucher. Fort content de cela, il se mit à dire en luimême : « — Dieu a envoyé l’occasion favorable à mes dé- « sirs : si je ne la saisis pas. il est probable qu'elle ne se « représentera plus. — » Et il résolut de la saisir. Tout faisant silence dans l'auberge, il appela à voix basse Alexandre, et lui dit de venir se coucher auprès de lui.Alexandre après beaucoup d’excuses, s'étant déshabillé, se mit à ses côtés. Alors l’abbé lui ayant mis la main sur la poitrine, se mit à le caresser de la même façon que les jeunes filles font avec leur amant.De quoi Alexandre s’étonna fort et crut que l'abbé était pris d’un amour déshonnèête, pour le toucher de la sorte. Soit que l'abbé se doutât de sa crainte, soit qu’Alexandre eût fait quelque geste de dégoût, il se mit tout à coup à sourire, et ayant prestement écarté sa chemise, il prit Ja maïn d'Alexandre et la posa sur sa poitrine, disant : « -— Alexandre, chasse ta mauvaise pensée, cherche, et re- « connais ce que je cache à tous. — » Alexandre ayant posé la main sur le sein de l’abbé, trouva deux petits tétons ronds, fermes et délicats, qui sembaient faits d'ivoire.
A cette découverte, voyant que c'était une femme, sans attendre une nouvelle invitation, il l'entoura lestement de ses bras, et se disposait à l’embrasser, quand elle lui dit : « — Comme tu peux le voir, je suis femme et non homre. « Je suis partie pucelle de chez moi,et j'allais touver le pape « pour qu’il me marie. Par un effet de ta bonne fortune ou « de mon malheur, dès que je t'ai vu l’autre jour,je mesuis « tellement éprise d'amour pour toi, que jamais femme n’a « aimé vn homme à ce point. Pour quoi, j'ai résclu de te « prendre pour mari de préférence à tout autre. Aussi, si «tu ne veux pas de moi pour femme, sors sur-le-champ « d’ic: et regagne ton lit. — » Alexandre, bien qu'il ne la connût pas,considérant quelle suiteelle avait,estima qu’elle devait être noble et riche,et de plus il la voyait très belle. Pour quoi, sans réfléchir trop longtemps, il répondit que si cela lui plaisait à elle, cela lui était à lui très agréable. S étant alors assise sur le lit, devant un tableau qui représentait l'effigie de Notre-Seigneur, elle lui mit au doigt un anneau et se fit épouser. Puis, s'étant embrassés, au grand plaisir de tous deux, ils se satisfirent tout le reste de la nuit. Ils rirent ensuite leurs mesures peur leurs plaisirs futurs et, e jour venu, Alexandre se leva, sortit de la chambre par où il y était entré, sans que personne sût où il avait couché pendant la nuit,et joyeux outre mesure.Ifl se remit en route avec l’abbé et son escorte, et plusieurs jours après, ils arrivèrent à Rome.
« Là, après s'être reposés quelques jours, l’abbé.les deux chevaliers et Alexandre, sans autre suite, allèrent trouver le pape et, leurs révérences faites, l’abbé se mit à parler ainsi : « —Saint-Père,vous devez mieux que personne savoir « que tous ceux qui veulent vivre bien et honnêtement « doivent autant que possible fuir les occasions qui pour- « raient les entraîner à faire le contraire. C’est pour cela « que moi, qui ai le désir de vivre honnêtement, je me suis « enfuie secrètement sous l’habit que vous me voyez, avec « une grande partie du trésor du roi d'Angleterre, mon « père, lequel voulait me marier au vieux roi d'Ecosse, moi, « jeune comme vous voyez, et que je me suls mise en route «pour venir ici, afin que Votre Sainteté me mariât. Ce n’est « pas tant la vieillesse du roi d'Ecosse qui m'a fait fuir,que « la peur de faire, à cause de la fragilité de ma jeunesse, « quelque chose contre les lois divines et contre l'honneur « du sang royal, si j'étais mariée à lui. Ainsi résolue, je « venais, lorsque Dieu, qui seul connaît parfaitemenr ec « qui convient à chacun, a placé devent mes yeux, pat se « miséricorde je crois, celui qu’il lui plaît que j'aie poua : « mari. C’est ce jeune homme — et clle montra Alexandr « — que vous voyez ici près de moi, et dont les manières
« la vaillance sont dignes des plus grandes dames du monde, « bien que peut-être la noblesse de son sang ne soit pas aussi « Îlustre que celle du sang royai. C'est donc lui que j'ai « pris et que je veux pour époux ; et je n'en aurai jamais « d'autre, quoi qu’en puisse penser mon père ou qui que ce « soit. Le principal motif pour lequel je me suis mise en « route n'existe donc plus ; mais il m'a plu d'achever mon « voyage, autant pour visiter et adorer les lieux saints dont « cette cité est remplie, et pour m'agenouiller aux pieds de « Votre Sainteté, que pour déclarer ouvertement devant « vous, et par conséquent devant tous les hommes, le ma- « riage contracté entre Alexandre et moi en présence de « Dieu. Pour quoi, je vous prie humblement que ce qui a « plu à Dieu et à moi vous soit agréable, et que vous nous « donniez votre bénédiction, afin qu'avec elle nous soyons « plus sûrs que notre union plaira à Celui dont vous ètes le « vicaire, et que nous nuissions vivre et mourir ensemble à « l'honneur de Dieu et de vous. — »
« Alexandre fut fort étonné en apprenant que sa femme était fille du roi d'Angleterre, et’ son cœur s’emplit d’une grande allégresse. Mais les deux chevaliers furent plus étonnés encore, et ils furent tellement courroucés, que s'ils avaient été ailleurs .que devant le pape, ils auraient fait un mauvais parti à Alexandre et peut-être à la dame. D'un autre côté, le pape s'étonna beaucoup de l’habit porté parla dame et du choix qu’elle avait fait ; mais voyant qu'il n'y avait pas moyen de revenir sur ce quiétait fait, il se rendit à sa prière. Tout d'abord il apaisa les chevaliers qu’il voyait si courroucés, et les ayant remis en paix avec la dame et avec Alexandre, il donna des ordres pour ce qui restait à faire.
« Le jour fixé par lui étant venu, en présence de tous les cardinaux et d’un grand nombre de personnages de haut rang qu’il avait invités et qui étaient venus pour assister à la magnifique fête qu'il avait fait préparer, il fit venir la dame revêtue d'habits royaux et qui était si belle et si plaisante à voir, qu’elle étaitjustement louée par tous. Alexandre vint également revêtu d'habits splendides, ressemblant beaucoup moins, dans son maintien et dans air, à un jeune usurier qu'à un prince de sang royal, et recevant les hommages des deux chevaliers. Puis le pape fit de nouveau célébrer solennellement les épousailles, et'après avoir fait de: belles et somptueuses noces, il leur donna congé avec sa bénédiction. | | RE
« Il plut à la dame et à Alexandre, en quittant Rome, d'aller à Florence où la renommée avait déjà porté la nouvelle. Ils y furent reçus par les Florentins avec de grands honneurs. La dame fit mettre en liberté les trois frères, après
de
avoir fait payer tous leurs créanciers, et les remit, eux et leurs femmes, en possession de leurs biens. fort approuvés de tous pour cela, Alexandre et sa femme, emmenant avec eux Agolante, quittèrent Florence et vinrent à Paris, où ils furent reçus avec beaucoup d’honneurs par le roi. De là, les deux chevaliers allèrent en Angleterre, et ils firent si bien auprès du roi,que celui-ci rendit ses bonnes grâces à sa fille et l’accueillit en grande fête, ainsi que son gendre qu’il fit peu de temps après chevalier, en lui donnant la comté de Cornouailles. Alexandre déploya tant d'habileté, tant de savoir faire, qu'il raccommoda le fils avec le père, dont il s’ensuivit un grand bien pour toute l'île, et ce qui lui conquit l’affection et l'estime de tous les habitants du pays.Quant à Agolante, il recouvra en totalité ce qui Jui était dû,et il s’en revint à Florence, riche outre mesure, après avoir été fait chevalier par le comte Alexandre. Le comte vécut très glorieusement avec sa femmeet,suivant l'affirmation d’aucuns, grâce à sa prudence, à sa valeur,et avec l'aide de son beaupère, il conquit par la suite l'Écosse et en fut couronné TO. — »
Landolfo Ruffolo ruiné se fait corsaire. Pris par des Génois, il fait naufrage et se sauve sur une caisse pleine de pierreries. Il est recueilli à Gulfe par une brave femme et retourne chez lui plns riche qu'avant,
La Lauretta était assise auprès de Pampinea ; voyant cette dernière arrivée à la fin de sa glorieuse nouvelle, sans plus attendre elle se mit à parler de la sorte: «—Très gracieuses dames, aucun acle de la fortune, à mon avis,ne se peut voir de plus grand, que lorsque quelqu'un, d'une infime misère s'élève à l’état royal, comme la nouvelle de Pampinea nous a montré qu'il était advenu à son Alexandre. Et puisque à quiconque racontera désormais sur le sujet imposé,il faudra parler dans ces limites, je ne rougirai point de dire une nouvelle qui ne présente pas un aussi splendide dénouement bien qu’elle traite d’infortunes encore plus grandes. Je sais bien que, vu la beauté de la précédente, ma nouvelle sera écoutée avec moins d'intérêt, mais comme je ne peux pas davantage, ce sera mon excuse.
« On croit généralement qe le rivage qui s'étend de Reggio à Gaëte est la partie la plus agréable de l'Italie.C’est là que, tout près de Salerne,est une côte dominant la mer et
que les habitantsappellent la côte d'Amalfi.Elle est parsemée de petitescités,de jardins et deruisseaux;peuplée de citoyens riches et se livrant au commerce aussi activement que qui que ce soit. Parmi les cités susdites, il en est une appelé” Ravello, dans laquelle, de même qu'on y compte aujourd’'hai des gens riches,il y eut autrelois un homme richissime, nommé Landolfo Rutfolo.Sa fortune ne lui suftisant pas, il voulut la doubler,et il faillit la perdre presque tout entière et se perdre Jui-même avec. Cet homme donc, suivant fl'habitude des marchands, aprés s'être tracé un plan, acheta un très grand navire, consacra toute sa fortune à le charger de marchandises variées,et partit avec lui pour l’île de Chvpre. Il y trouva plusieurs autres vaisseaux chargés des mêmes marchandises que celles qu’il avait apportées ; pour quoi, non seulement il dut vendre les siennes à vil prix, mais jes jeter à l’eau pour s’en débarrasser, ce qui le mena à une ruine presque complète. Fort ennuyé de ce résultat,ne sachant que faire et se voyant, d'homme très riche, devenu en si peu de temps presque pauvre, il pensa à se tuer ou à voler pour restaurer ses affaires, afin de ne pass’en revenir pauvre dans son pays d'où il était parti riche. Ayant trouvé acheteur pour son grand navire, avec l’argent de cette vente et celui qu'il avait retiré de ses marchandises, il acheta un navire léger, propre à faire métier de corsaire, et l’arma de tout ce qu’il fallait pour un tel service ; puis il se mit à pu les autres pour se refaire, et principalement les urcs.
« À ce métier, la fortune lui fut beaucoup plus favorable qu’elle ne lui avait été pour la vente de ses marchandises. Au bout d’un an à peine, il avait pillé et pris tant de navires turcs, qu'il se trouva avoir non-seulement rattrapé ce qu'il avait perdu en marchandises, mais l'avoir grandement doublé. Pour quoi, consolé de sa première perte, jugeant qu’il était assez riche pour ne pas en risquer une <econde, il se dit que ce qu'il avait devait lui suffire, sans en chercher davantage. En conséquence, il se disposa à retourner chez lui.Mais craignant les hasards du commerce, il ne prit pasla peine de convertir son argent en marchandises ou en valeurs il l’emporta sur le navire avec lequel il l'avait gagné, et fit force de rames pour s’en revenir. Il était déjà parvenu dans P'Archipel, lorsqu'un svir un vent de sirocco s'étant élevé — qui non-seulement contrariait sa marche, mais fit devenir la mer très grosse, à ce point que son léger navire n'aurait pu le supporter — il se réfugia dans un port formé par un petite île où, à l'abri de ce vent, ii se proposa d’en attendre un meilleur.Peu d’instants après deux grosses caraques #énoises, venant de Constantinople, entrèrent à grand'’peine dans le port, pour fuir la tempête devant laquelle Landolfo
avait fui lui même. Ceux qui les montaient, ayant aperçu le navire,et voyant que la voie pour partir lui était fermée ; apprenant à qui il appartenait et sachant par la renommée que c'était à un homme très riche, se disposèrent à s’en : emparer, en gens naturellement très avides de rapines et de gains.[ls mirent à terreune partie des leurs armés d’arbalètes, et les firent placer de façon que personne ne püût descendre du navire sans s’exposer à êlre criblé de traits. Puis se faisant remorquer par des chaloupes, et aidés par le courant, ils accostèrent le petit navire de Landolfo dont ils . s'emparèrent en un clin d'œil sans beaucoup de peine et ‘ sans perdre un homme. Ayant fait descendre Landolfo sur une de leurs caraques, et ayant fait transborder tout ce qui se trouvait sur le navire, ils le coulèrent bas, retenant Landolfo prisonnier et ne lui laissant sur le dos que de méchants haïllons.
« Le jour suivant, le vent ayant changé, les caraques firent voile vers le levant et voguèrent heureusement tout ce jour-là. Mais, vers le soir, un vent de tempète se mit à souïfler, lequel, soulevant d'immenses vagues, sépara les deux caraques. La force du vent fut telle, que la caraque sur laquelle était le pauvre Landolfo fut poussée violemment sur l’île de Céphalonie, et vint frapper contre un rocher où elle s’ouvrit et se brisa comme un morceau de verre qui rencontrerait un mur. Les malheureux qui la montaient — la mer élant déjà toute couverte de marchandises qui surnageaient, de caisses, de tables, comme d'ordinaire en ces sortes d'accidents — bien que la nuit fut très obscure, la mer grosse et houleuse, se mirent à nager, ceux du moins qui savaient, et s’accrochèrent à tous les objets que le hasard faisait passer à leur portée. Parmi eux, le malheureux Landolfo, bien qu'il eût auparavant souvent appelé la mort, préférant mourir plutôt que de retourner chez lui pauvre comme il se voyait, la voyant si près, en eut peur. Comme les autres, une table s'étant trouvée à portée de sa main, il s’y attacha, espérant que Dieu, ne voulant pas le noyer, lui enverrait quelque secours. S’étant mis à cheval sur la table, balloié d’un côté et d'autre par la mer et par le vent, il s'y soutint de son mieux jusqu’au jour. Alors, regardant autour de lui, il ne vit rien que les nuages et la mer, et une caisse qui surnageait et s’approchait parfois de lui à sa grande peur, car il craignait d’en être heurté de façon à se noyer. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il l’éloignait avec la main autant qu’il pouvait, bien qu’il eût peu de for- ces. Sur ces entrefaites, il advint qu’un coup de vent et un coup de lame s’abattirent si fort sur cette caisse, qu’elle heurta violemment la table où était Landolfo. La table fut renversée et Landolio précipité dans les flots. Revenu à Îs
surface, il se mit à nager, poussé plus par 1a peur que par ses propres forces, et aperçut la table loin de lui; pour quoi, craignant de ne pouvoir parvenir jusqu'à elle, il s’approcha de la caisse qui était tout près de lui,et, se piaçant à plat ventre sur le couvercle, il se mit à la diriger avec les bras.
« Dans cette situation, poussé çà et là par les vagues, n'avant rien à manger et buvant plus qu'il n’aurait voulu, sans savoir où il était et sans avoir autre chose que la mer, 1] passa tout le jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, réduit à l’état d’éponge, et s’accrochant fortement des deux mains aux rebords de la caisce, à la façon de ceux qui sont près de se noyer et qui saisissent un objet quelconque, il parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de l'île de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l'eau salée les vases de sa cuisine. Dès qu'elle vit s’approcher cette masse intorme, elle prit peur et se mit à fuir en criant. Landolfo ne pouvait parler et y voyait à. peine ; c'est pourquoi il ne jui dit rien. Cependant, comme le flux le poussait vers la terre, la femme finit par reconnaître la forme d’une caisse et regardant avec plus d’attention, elle vit les bras qui pen daient en dehors, puis la figure du naufragé, et comprit ce que c'était. Pour quoi, mue de compassion, elle entra dans la mer, qui s'était enfin calmée, le saisit par les cheveux, et le tira à terre avec la caisse dont elle eut beaucoup de peine à lui détacher les mains. Après avoir placé la caisse sur la tête de sa petite fille qui était avec elle, elle emporta ® Landolfo, comme elle eût fait d’un petit enfant, jusque dans sa cabane, où, après l'avoir mis dans un bain chaud, elle le frotta et le lava jusqu’à ce que la chaleur lui revint avec une partie de ses forces. Quand elle crut le moment venu, elle le. sortit du bain et le réconforta avec du bon vin et des confitures ; enfin, du mieux qu’elle put, elle le soigna, si bien que ses forces étant revenues, il reconnut où il était. C’est pourquoi la bonne femme crut devoir lui rendre la caisse qu elle avait sauvée, et lui dit d'oublier désormais sa mésaventure ; ce qu'il fit.
« Landolfo, qui ne se souvenait pas de la caisse, la prit néanmoins quand Ja bonne femme la lui présenta, pensant qu’elle ne pouvait avoir si peu de valeur qu'il ne Ia vendît un jour. Comme il la trouva fort lécère, son espérance fut très amoindrie ; néanmoins,la bonne femme n'étant pas à la . maison, il l’ouvrit pour voir ce qu'il y avait dedans, et il y trouva un grand nombre de pierreries, les unes travaillées, les autres brutes.Ce voyant, et reconnaissant qu’elles avaient une grande valeur, car il s'y entendait un peu, il loua Dieu qui n'avait pas voulu l’abandonner encore, et il se sentit
tout réconforté. Mais, en homme qui uyant été deux fois en peu de temps le jouet de la fortune devient méfiant une troisième, il pensa qu’il lui faudrait beaucoup de prudence our emporter ces richesses jusque «chez lui. Pour quoi, il es enveloppa du mieux qu'il put dans quelques chiffons, et dit à la bonne femme qu'il n’avait plus besuin de la caisse et qu'il la priait de lui donner un sac en échange. La bonne femme le fit volontiers, et après l'avoir remerciée le plus qu'il put du service qu’il en avait reçu, il partit, son sac sur l'épaule,et,étant monté sur un bateau,il passa à Brindisi; de là,sans s'éloigner de la côte, il arriva enfin à Trani où il retrouva quelques-uns de ses compatriotes qui étaient drapiers. Il fut habillé par eux quasi pour l’amour de Dieu, après qu’il leur eût raconté tous ses malheurs, hormis l'incident de la caisse. On lui prêta en outre un cheval, et, après lui avoir fourni une escorte pour le conduire jusqu'à Ravello où il disait vouloir retourner, on le fit partir. Là, se sentant enfin en sûreté, et remerciant Dieu qui l’avait conduit, il délia son sac, examina avec plus d'attention qu’il ne l’avait fait auparavant toutes ses pierreries, et trouva qu'il en avait tant et de si belles, qu’en les vendant à un prix convenable et même à prix réduit, il serait du double plus riche que quand il était parti. Ayant trouvé à s’en défaire, il envoya une grosse somme d’argent en récompense du service reçu à la bonne femme de Gulfe qui l'avait tiré de la mer, et il fit un don pareil à ceux de Trani qui l'avaient habillé. Il garda pour lui le reste, sans plus vouloir se livrer au commerce, et en vécut honorablement jusqu à la fin. — »
Andreuccio de Pérouse, venu à Naples pour acheter des chevaux, éprouve dans une même nuit trois graves accidents ; il se tire de tous les trois et retourre chez lui avec un riche rubis,
« — Les pierreries trouvées par Landolfo — commença la Fiammetta, à qui c'était le tour de conter — m'ont remis en mémoire une nouvelle où il n’est guère moins question de périls que dans celle narrée par Lauretta, mais qui en diffère en ce que ces périls, au lieu de se dérouler en l’espace de plusieurs années peut-être, survinrent en une seule nuit, comme vous allez l'entendre.
« Suivant ce que j'ai appris, 1l y eut autrefois à Pérouse, un jeune homme nommé Andreuccio di Pietro, et qui était
marchand de chevaux. Avant appris qu’à Naples on lesava't à bon marché, il mit dans sa bourse cinq cents florins en or, et comme il n'était jamais sorti de chez lui, il partit en compagnie d'autres marchands, et arriva à Naples un dimanche soir sur la fin du jour. S’étant informé auprès de son hôtelier, il s'en alla dès le lendemain matin au marché où il vit beaucoup de chevaux dont le bon nombre lui plurent. Il en marchanda plusieurs ; mais comme il ne put s'accorder sur aucun, afin de montrer qu'il était bien venu dans l'intention d'acheter, il tira à plusieurs reprises de sa bourse les florins qu'elle contenait, et les étala, comme un sot et un imprudent, aux yeux des allants et venants. Dans un de ces moments où il était en train de montrer sa bourse, il advint qu'une jeune Sicilienne très belle, mais diposée à se livrer au premier venu pour un prix modique, passa près de lui sans qu'il s'en aperçût et vit la bourse. Aussitôt elle se dit : « — Ne vaudrait-il pas mieux que cet argent füt « à moi? — » Etelle continua son chemin. Elle avait avec elle une vieille femme, sicilienne aussi, et qui, en apercevant Andreuccio., la laissa et courut affectueusement vers lui, pour l'embrasser ; ce que voyant la jeune femme, elle se tint sans rien dire à l'écart et attendit. Andreuccio s'étant retourné et ayant reconnu la vieille, lui fit grande fête ; puis, quand elle lui eut promis d’aller le voir à son auberge, elle le quitta sans poursuivre davantage l'entretien et Andreuccio se remit à marchander ; mais il n’acheta rien de cette matinée. |
« La jeune femme qui avait vu d’abord la bourse d’Andreuccio, puis sa rencontre avec la vieille, désireuse de trouver .un moyen d’avoir tout ou partie de l’argent, se mit à interroger adroitement sa compagne et lui demanda qui était ce jeune homme et d’où il venait, ce qu'il faisait là et comment elle le connaissait. La vieille l’informa de tout ce qui concernait Andreuccio, et lui raconta ce qu'il lui avait dit lui-même en quelques mots; elle lui apprit qu'elle était restée longtemps chez son père en Sicile, puis à Pérouse ; elle lui dit aussi où il logeait et pourquoi il était venu. La jeune femme pleinement renseignée sur sa famille, sur luimême et sur le nom de ses parents, se basa là-dessus avec une perfide malice pour arriver à ses fins. De retour chez elle, elle donna de l’ouvrage à la vieille pour toute la journée, afin de l'empêcher d'aller revoir Andreuccio ; puis elle prit à part une jeune servante qu’elle avait dressée à de pareils services, el l’envoya à la tombée de la nuit, à l'auberge où Andreuccio venait de rentrer. La servante, en y arrivant, le trouva par hasard sur le seuil de la porte et s’adressa justement à lui pour le demander. Quand elle sut par sa réponse que c'était bien lui à qui elle avait affaire, elle ie
tira à l'écart et lui dit : « — Messire, une gente dame de « cette ville aurait volontiers, si cela vous plaisait, un en- « tretien avec vous. — » En entendant cette confidence, Andreuccio regarda la jeune fille des pieds à la tête, et comme elle Jui fit l'effet d’être la servante de la dame en question, il pensa que cette dame était devenue amoureuse de lui, comme du plus beau garçon qui fût alors à Naples. Il se hâta de répondre qu’il était prêt et demanda où et quand la dame voulait le voir. À quoi la suivante répondit : « — Mes- « sire, quand il vous plaira de venir, elle vous attend chez « elle. — » Andreuccio, sans prévenir personne dans l’auberge. lui répondit vivement : « Eh bien ! va devant et je te « suivrai. — » Sur quoi, la jeune suivante le conduisit chez sa maîtresse dans une rue appelée Maupertuis, dont le nom même indique quelle honnête rue c'était. Mais comme i! n'en savait rien et qu’il ne s’en doutait mème pas, il crut aller en un lieu fort honnête, près d’une dame estimable. La jeune servante le précédant toujours, il entra dans ls maison sans hésiter, et pendant qu'il montait l'escalier, la suivante ayant appelé sa dame en lui disant : « — Voici n REUERS — » il la vit qui l’attendait en haut de l’escajer.
« Elle était encore très jeune, grande de sa personne et fort belle de visage, vêtue et parée très élégamment. Dès qu'elle aperçut Andreuccio, elle descendit trois marches à sa rencôntre, les bras ouverts, et lui sautant au cou, elle resta ainsi quelques instants sans rien dire, comme empéchée par un excès de tendresse. Enfin, tout en pleurs, elle le baisa au front, et d’une voix émue, elle lui dit : « — © « mon Andreuccio, sois le bienvenu. — » Etonné, stupéfait de caresses si tendres, il répondit : « — Madame, soyez la bien trouvée. — » Alors l'ayant pris par la main, elle le conduisit dans son salon, d’où, sans lui dire un seul mot, elle le fit entrer dans sa chambre qui était toute parfumée de senteurs de roses, de fleurs d’oranger et d’autres odeurs, et où il vit un très beau lit tout encourtiné, de nombreuses robes sur les porte-manteaux, suivant la coutume du pays, et beaucoup d’autres vêtements très riches et très beaux. tant encore tout neuf, il crut fermement en voyant toutes ces choses, qu'il était pour le moins chez une très grande dame.
« Après qu'ils se furent assis Lous deux eur un siège qui était au pied du lit, la dame commença à parier de la sorte: « — Andreuccio, je suis certaine que tu t’étonnes des ca- « resses que je te fais et de mes larmes, attendu que tu no « me connais pas, et que certainement tu nete rappelles pas « m'avoir jamais vue ; maïs tu vas entendre une chose qui
. «t'étonnera plus encore peut-être, c'est que je suis ta sœur,
« Et je puiste dire que, puisque Dieu m'a fait une telle « grâce qu'avant de mourir j'aie vu un de mes frères — et « Je souhaite les vor tous — je mourrai maintenant con- « tente. Et si tu n’as jamais entendu parler de cela, je vais «te le dire. Pietro, mon père et le tien, comme tu as pu « le savoir, je crois, habita longtemps à Palerme où, par sa « bonté et ses manières agréables il fut et est encore très aimé de ceux qui l’ont connu. Parmi les personnes qui « eurent de l'affection pour lui, ma mère, qui était une no- « ble dame et qui se trouvait veuve alors, l’aima plus que « tous, à tel point que, bravant la crainte de son père, de « ses frères, bravant l'honneur même, elle se donna à lui, « si bien que je naquis de cette liaison, comme tu vois. Par « la suite, Pietro ayant été obligé de quitter Palerme et de « retourner à Pérouse, il me laissa toute petite avec ma « mère, et jamais, à ce que j'ai appris, il ne se souvint ni r de moi ni d'elle ; de quoi, s'il n’élait mon père, je le blà-
merais fortement — laissant de côté l'affection qu’il aurait + dû me porter à moi, sa fille, née non d’une servante ou < d’une femme méprisable — à cause de l’ingratitude qu'il « +
a montrée envers ma mère qui, sans savoir qui il était,
mue par un amour fidèle, lui avait donné ses biens et sa « personne. Mais quoi! les mauvaises actions accomplies, « depuis longtemps, sont plus faciles à blâmer qu’à réparer. « La chose se passa donc ainsi ; il m’abandonna toute petite « à Palerme où, quand je fus devenue grande, ma mère qui « était riche, me donna pour femme à un gentilhomme de « bien de Girgenti, lool par amour pour ma mère et pour « moi, revint habiter à Palerme. Là, en sa qualité de Guelfe, « il noua des intelligences avec notre roi Charles ; intelli- « gences qui furent connues du roi Frédéric avant qu’elles « eussent pu produire leur effet, ce qui nous obligea à fuir « de Sicile, alors que je m'attendais à être la plus grande « dame qui eût jamais été en cette île. Ayant pris le peu « que nous pôûmes prendre — je dis peu, par rapport aux « biens immenses que nous possédions — ayant abandonné « nos terres et nos palais, nous nous réfugiâmes dans cette « ville, où le roi Charles se montra si généreux envers nous, « que nous fûmes dédommagées en grande partie des per- «t£s que nous avions supportées pour lui. Il nous donna « des domaines et des châteaux, et accorda à mon mari, « qui est ton beau-frère, une pension régulière, comme tu « pourras encore le voir. C’est ainsi que je me trouve à Na- « ples, où, grâce à Dieu et non à toi, mon cher frère, j'ai « pu te voir. — » Ayant ainsi parlé, elle l'étreignit de nouveau dans ses bras, et, tout en pleurs, elle le baisa-tendrement au front.
A»cette fabl: si bien ordonnée, débitée si naturellement
par elle qu'aucune hésitation n'était venue arrêter la parole entre ses dents, que sa langue n'avait pas un seul instant balbutié, Andreuccio, se rappelant qu'il était vrai que son père avait été à Palerme, connaissant par lui-même les mœurs des jeunes gens qui s’amourachent volontiers dans leur jeunesse, et voyant ces larmes si tendres, ces embrassements et ces baisers si honnètes, tint pour plus que vrai ce qu'elle lui disait. Aussi, quand elle se tut, il lui répondit : « — Madame, vous ne devez pas être surprise si je « m'étonne de ce qui m'arrive, car il est vrai que mon père « n’a jamais parlé de votre mère ni de vous, ou s'il en a « parlé, cela n’est point venu à ma connaissance ; de sorte « que je ne vous connaissais pas plus que si vous n’aviez « pas existé, et il m'est d'autant plus cher d’avoir trouvé ici « une sœur, que je suis seul au monde et que j'étais loin « d'espérer pareille aubaine. Et de vrai, je ne connais per- « sonne de si haute condition que vous ne dussiez lui être «chère ; à plus forte raison m'êtes-vous chère à moi qui ne « suis qu’un pauvre petit marchand. Mais je vous prie de « m'éclairer sur un point ; comment avez-vous su que J'étais «ici? — » À quoi elle répondit : «— Ce matin je l'ai su « par une pauvre femme qui reste souvent avec moi, et qui, « à ce qu'elle m’a dit, a habité longtemps avec notre père à « Palerme et à Pérouse ; et s’il ne m'avait pas semblé plus « honnête que tu vinsses me voir dans cette maison qui est «comme tienne, plutôt que d'aller te voir, moi, dans la « maison d’un autre, il y a grand temps que je serais allée « à toi. — » Puis elle se mit à demander des nouvelles de tous ses parents, en les nommant les uns après les autres ; à quoi Andreuccio répondit, plus convaincu par cette dernière preuve qu'il n’était besoin.
« L'entretien ayantété fort longet la chaleur étant grande, elle fit venir du vin de Grèce et des confetti,et versa à boire à Andreuccio. Après quoi celui-ci voulut partir, l’heure Cu dîner étant venue, mais elle ne le souffrit en aucune façon, fit semblant de se fâcher très fort, et, l’embrassant, elle dit : « — Hélas ! je vois bien que je te suis peu chère ; croirait- « On que tu es auprès d’une sœur que tu n'as jamais vue, « dans sa maison, où, venant à Naples, tu aurais dû des- « cendre, et que tx veux la quitter pour aller dîner à l’au- « berge! de vrai, tu dîneras avec moi, etbien que mon mari « soit absent, ce qui me chagrine beaucoup, je saurai bien «en ma qualité de dame te faire honneur. — » A quoi Andreuccio, ne sachant que répondre, dit : « — Vous m'’é- « tes aussi chère qu’une sœur doit l'être, maïs si je ne vais « pas à mon auberge, on Ru à attendra toute la soirée pour « dîner, et je ferai une malhonnêteté. — » Elle dit alors : « — Loué soit Dieu ! n’ai-je pas chez moi assez de gens pour
« envoyer dire q1'on ne t’attende pas ! mais tu montrerais « encore plus de courtoisie, tu ne ferais même que ton de- « voir, en envoyant dire à tes compagnons de venir dîner « ici ce soir; après quoi, si tu voulais toujours t'en aller, « vous pourriez partir tous ensemble. — » Andreuccio répondit qu’il ne voulait pas de ses compagnons pour ce soir, mais que, puisque cela lui faisait plaisir qu'il restàt, cela lui était à lui très agréable. Alors elle fit semblant d'envoyer dire à son auberge qu’on ne l'attendiît pas pour diner ; et, après bon nombre d'autres propos, ils se mirent à table où ils furent splendidement servis de mets nombreux, et où elle fit durer adroitement le repas jusqu'à la nuit obscure. Quand ils furent levés de table, et comme Andreuccio voulait partir, elle dit qu’elle ne le souffriruit paint, pour ce que Naples n'était pas une ville où on pouvait aller sûrement la nuit, surtout un étranger; qu'en envoyant dire qu'on ne l’attendît pas pour dîner, elle avait fait ésalement . prévenir qu’il ne viendrait pas coucher. Andreuccio la crut, toujours dupe de sa bonne foi, et comme il lui était agréable d’être près d'elle, il resta. Après le dîner, ils causèrent longuement, et une bonne partie de la nuit s'étant écoulée, elle laissa enfin Andreuccio reposer dans sa chambre, avec un jeune garçon pour lui indiquer ce dont il aurait besoin, et elle se retira avec ses femmes dans une autre chambre.
« La chaleur était grande ; aussi Andreuccio, se voyant seul, se mit sur-le-champ en bras de chemise, ôta ses chausges et les jeta sur le lit. Sollicité par un besoin naturel d’expulser le superflu de son ventre, il demanda au petit garçon où cela pourrait se faire, et celui-ci le conduisit dans un angle de la chambre et lui montra une porte en disant : « — Entrez là. — » Andreuccio y entra en toute confiance, mais ayant mis le pied par aventure sur une planche dont le bout opposé était détaché de la solive, il tomba avec elle au fond de la fosse. Dieu le protégea assez pour qu'il ne se fit aucun mal dans sa chute, bien qu'il fût tombé de haut ; mais il fut tout embrenné de l’ordure dont l'endroit était rempli. Afin que vous entendiez mieux ce que je viens de dire et ce qui suit, il faut que je vous décrive cet endroit Dans une petite rue — comme nousen voyons surtout entre deux corps de bâtiments — on avait établi, entre les deux maisons voisines, deux solives sur lesquelles on avait cloué quelques planches, en ménageant une place pour s’asseoir. C'était avec une de ces planches qu'il était tombé.
« Se trouvant donc au fond de la fosse, Andreuccio, fort marri de l’aventure, se mit à appeler le jeune garçon; mais celui-ci, dès qu'il l’eut entendu tomber, s'était empressé d’aller le dire à la dame, qui courut promptement à sa chambre voir si ses vêtements y étaient. Les ayant trouvés,
ainsi que l’argent qu'Andreuccio, peu confiant, portait toujours imprudemment sur lui et pour lequel, feignant d'être de Palerine et se faisant passer pour fille d’un Pérousin, elle avait ourdi cette ruse, sans plus se soucier de lui, elle s’empressa de fermer la porte par laquelle il était sorti. Andreuccio, voyant que le jeune garçon ne lui répondait pas, se mit à crier plus fort, mais inutilement. Déjà soupçonneux, et commençant, mais trop tard, à s'apercevoir qu'on l'avait trompé, il grimpa sur un petit mur qui séparait la fosse de Ja voie publique et, ayant sauté dans la rue, il s’en alla à la porte de la maison qu’il reconnut très bien, et là ii appee longtemps en vain, frappa et se démena comme un iable.
« Comprenant alors clairement sa mésaventure, il se mit à se lamenter, et à dire : hélas! comme en peu de temps j'ai perdu cinq cents florins et une sœur! Après plusieurs plaintes de ce genre,il se mit de nouveau à frapper à la porte
et à crier, tant et si bien que plusieurs voisins qu’il avait 2 (
réveillés, se levèrent,ne pouvant supporter cet ennuyeux tapage. Une des servantes de la dame, d’un air à moitié endormie,s’étant mise à la fenêtre, cria de mauvaise humeur : « — Qui frappe là-bas ? — » « — Oh! — dit Andreuccio —- « ne me connais-tu pas ? je suis Andreuccio, frère de. ma- « dame Fleur de Lys. — » À quoi elle répondit : « — Brave « homme, si tu as trop bu, va dormir et tu reviendras de- « main. Je ne sais ce que signifie cet Andreuccio dont tu
« parles et les sornettes que tu débites; va-t-en, et laisse-:
« nous dormir, s’il te plaît. — » « — Comment ! — dit An- « dreuccio — tu ne sais pas ce que je dis ? Certes,oui, tu le « Sais ; mais si les parentés de Sicile sont ainsi faites « qu’elles s’oublient en 5i peu de temps, rends-moi aux « moins mes vêtements que j'ai laissés là-haut, et je m’en «irai volontiers à la garde de Dieu. — » À quoi elle dit en riant : « — Brave homme, je crais que tu rêves. — » A ces mots, rentrer et fermer la fenêtre fut pour elle l’affaire d’une seconde. Sur quoi Audreuccio, déjà certain de son malheur, fut près de changer en rage sa grande colère,et il résolut d’obtenir par les injures ce qu'il n'avait pu ravoir par
les prières. Pour quoi, ayant pris une grosse pierre, il recommença à cogner furieusement à la porte à coups répétés
et bien plus fort que la première fois,
« À ce bruit, les voisins qu'il avait déjà réveillés, croyant avoir affaire à quelque fou qui criait ainsi pour être désagréable à cette bonne dame, se mirent à la fenêtre et, de même que tous les chiens d’une rue aboyent contre un chien étranger,crièrent : « -- C’est une grande infamie de venir à « cette heure débiter de pareïlles injures sous les fenêtres des « dames de qualité. Pour Dieu.brave homme, va-t-en; laisse-
beUXIÈME JOUIN:E. 85
« nous dormir, s'il te plaît. Si tu as affaire avec cette dame, « tu reviendras demain, maisne nous ennuie pas ainsi cette « nuit.—» Enhardi probablement par ces paroles, un ruffian de la dame,quiétait dans la maison et qu’Andreuccio n'avait ni vu, ni entendu, se mit à la fenêtre, et d’une voix forte ct terrible, dit : «— Qui est là-bas ?—» A cette voix, Andreuccio leva la tête et vit un individu qui lui parut devoir être un homme d’importance,à la barbe noire et touffue et qui bâillait et se frottait les yeux comme s’il sortait du lit.Non sans trembler, il lui répondit:«— Je suis un frère de la dame qui « habite là-dedans. — » Mais celui-ci, sans attendre qu’Andreuccio eût terminé sa réponse, et plus farouche qu'avant, dit : « —. Je ne sais qui metient de descendreet de te donner tant de coups de bâtons que je t’aie vu décamper, assassin, facheux ivrogne que tu es,qui ne veux pas nous laisser dormir de cette nuit.—» À ces mots,ayant rentré la tête, il ferms Ja fenêtre. Quelques-uns des voisins qui connaissaient fort bien son honnète profession, dirent doucement à Andreucvio : « — Pour Dieu,brave homme,va-t-en, si tu ne veux pas « te faire tuer ici cette nuit ; va-t-en, ce sera meilleur pour « toi.—» Andreuccio, qu’avaient épouvanté l'apparition et la grosse voix du ruffian, crut prudent de suivre les conseils qui lui semblaient dictés par pure charité pour lui.Plus chagrin que jamais, désespéré à l'idée de son argent perdu, il reprit, pour s’en retourner à son auberge, le chemin que lui avait fait suivre la veille la jeune servante,sans trop savoir où il allait. La puanteur qu’il exhalait l’incommodant fort, et voulant se diriger ie mer pour s’y laver, il prit à main gauche et s’engagea dans nne rue appelée rue Catalana. « Il gagnait ainsi le haut de la ville,lorsque,par aventure, il apercut deux individus qui se dirigeaient vers lui, une lanterne à la main.Craignant qu'ils ne fussent de la police, ou des gens mal intentionnés, il se réfugia,pour les éviter, dans une masure qu'il vit près de lui. Mais ces individus, commesils avaient projeté de se rendre au même endroit, entrèérent aussi dans la masure,et l’un d'eux ayant déposé à terre certains instruments en fer qu'il portait sur l’épaule, ils se mirent à les examiner et à causer sur la façon dont ils s’en serviraient. Pendant qu'ils parlaient, l’un d'eux dit: «— Que veut dire ceci ? Je sens une puanteur telle queje n’en « ai jamais senti de pareille.—» Ce disant, il leva un peu la lanterne,et ils virent le malheureux Andreuccio. Situpéfaits, ils demandèrent : « -— Qui est là? —» Andreuccio se taisait ; paiss’approchant tout près de luiavec leur lumière,ils lui demandèrent ce qu’il faisait là en un si malpropre état. Alors Andreuccio leur conta tout ce qui lui était arrivé. Ceux-ci cherchant dans leur esprit où cette aventure pouvait bien lui être advenue, se dirent entre eux : C’est certainement
dans la maison de Scarabone Buttafuoco, que le coup a été fait. Et s'étant retourné vers lui,l’un d’eux lui dit :«— Brave « homme, bien que tu aies perdu ton argent, tu as fort à « remercier Dieu d’être tombé dans la fosse et de n'avoir « pu rentrer dans la maison, car si tu n'étais pas tombé, il « est sûr que, dans ton premier sommeil, tu aurais été as- « sassiné, et tu aurais perdu la vie en même temps que ton « argent. Mais que te sers désormais de gémir? Tu ne pour- « rais pas plus ravoir un denier de cet argeni, qu’une des « étoiles du ciel; tu pourras même fort bien être assassiné « si l’on apprend jamais que tu as dit un mot de tout « cela. — » Ceci dit, ils se consultèrent un moment, et lui dirent : « — Vois,nous avons compassion de toi;c’est pour
« quoi situ veux nous aider dans ce que nous allons faire, « nous pouvons te certifier que tu toucheras pour ta part « beaucoup plus que ce que tu as perdu.— » -
« On avait le jour même enterré un archevêque de Naples, nommé messer Philippe Minutolo, lequel avait été enseveli avec de très riches ornements et un rubis au doigtqui valait à lui seul, disait-on,plus de cinq cents florins d'or.Les deux compères avaient projeté de dépouiller l’archevêque, et ils déclarèrent leur projet à Andreuccio. Celui-ci,plus intéressé qu’avisé, consentit à les suivre. [ls se dirigeaient vers la cathédrale lorsque Andreuccio sentant toujours très mauvais. l’un d’eux dit : « —.Ne pourrions-nous trouver moyen de le « laver un peu, afin qu'il ne sente pas si fort? — » L’autre « dit : — Oui; nous sommes près d’un puits où il ÿ a d’habi- « tude une corde etun grand seau; allons-y et nous l’y la- « verons promptement.— » Arrivés au puits, ils trouvèrent bien la corde, mais le seau avait été enlevé ; pour quoi ‘ils convinrent d'attacher Andreuccio à la corde, de le descendre dans le puits où il se laverait, puis, une fois lavé, de le re-
monter, toujours au moyen de la corde ; ce qu'ils firent.
" « À peine l’eurent-ils descendu, qu’il survint plusieurs familiers de la Seigneurie auxquels la chaleur extrême et la poursuite de quelque malfaiteur avaient donné soif, et qui venaient au puits pour yboire.Les deux compagnons les apercevant, se mirent incontinent à fuir, sans que les familiers eussent le temps de les voir.Cependant,Andreuccio qui s'était - lavé au fond du puits,agita la corde pour qu’on le remontät. Les familiers, après avoir déposé leurs boucliers de bois,leurs armes et leurs casques, se mirent à tirer la corde, croyant ramener au bout le seau plein d’eau.Dès qu’Andreuccio se vit arrivé au bord du Suites lâcha la corde et saisit la margelle à pleines mains. Ce que voyant. les familiers pris de peur soudaine,sans dire une parole.lâchèrent à leur tour la corde et se mirent à fuir le plus vite qu'ils purent. De quoi Andreuccio s’étonna fort,et s’il ne se fût pas bien tenu, il serait
DEUXIÈME JCURN\ÉE. | S7
retombé au fond du puits,non sans grand danger de se tuer. Mais, ayant réussi à sortir,et ayant vu les armes qu'il savait que ses compagnons n'avaient pas apportées. il s'étonna encore davantage.
« Ne sachant ce que cela voulait dire, et craignant quelque méchant tour de sa mauvaise fortune.il se décida à s’en aller sans toucher à rien, et partit sans savoir où il allait. Chemin faisant, il rencontra ses deux compagnons qui revenaient pour le tirer du puits. En le voyant, ils furent très étonnés et lui demandèrent qui l'en avait retiré. Andreuccio répondit qu’il ne le savait pas, et leur raconta comment cela s'était fait et ce qu'il avait trouvé à sa sortie. Ceux-ci. *omprenant tout, lui dirent en riant pourquoi ils s'étaient enfuis et quels étaient ceux qui l'avaient tiré du puits. Commeil était près de minuit, sans discourir davantage, ils se dirigèrent vers la cathédrale. Y étant entrés sans bruit,ils allèrent droit au tombeau qui était de marbre et fort grand, et, au moyen de leurs instruments de fer, ils soulevèrent le souvercle de façon qu’un homme püût s'y introduire. Ceci fait, l’un d’eux se mit à dire : «-— Qui entrera là-dedans?—» A quoi l’autre répondit : «— Ce ne sera pas moi.—» «— Ni moi — dit le premier — mais qu'Andreuccio y entre. — » « — Je n’en ferai rien— dit Andreuccio. — » Alors les deux autres s'étant retournés vers lui, dirent :«—Comment,tu n'y « entreras pas ! Par Dieu, si tu n’y entres pas, nous te don- « nerons tant de coups de cette barre de fer sur la tête, que « nous te laisserons pour mort. — » Andreuccio tremblant de peur, entra. disant en lui-même : « -- Ceux-ci me font « entrer pour mieux me tromper. Quand je leur aurai donné « tout ce qui est là-dedans,et pendant que je sortirai à grand « peine de ce caveau, ils s’en iront et je resterai sans rien.— » Pour quoi,il résolut de se faire d'abord sa part ; se rappelant l'anneau précieux dont ils lui avaient parlé, ainsi qu'il a été dit plus haut, il le tira du doigt de l'Archevêque et le mit au sien : puis il leur passa la crosse,la mître et les gants, et, dépouillant le cadavre jusqu’à la chemise, il leur donna tout.disant qu’il n'y avait plus rien. Les autres aftirmant que l’anneau devait y être, lui dirent de chercher partout ; mais lui répondant qu’il ne le trouvait pas, et faisant semblant de chercher, les amusa quelque temps. De jeur côté, les deux compères qui n'étaient pas moins rusés que lui, tout en lui disant de bien chercher, rel'rèrent vivement la barre de fer qui soutenait le couvercle, et s’enfuirent, le laissant enfermé dans le tombeau.
« Chacun peut s’imaginer ce que devint Andreuccio en se voyant ainsi enfermé. À plusieurs reprises il essaya, de la tête et des épaules, de soulever le couvercie, mais 1] y perdit sa peine, enfin, vaincu par la douleur, il s’évanouit et
tomba sur le cadavre de l’archevèque. Qui eût pu alors le voir, aurait eu de la peine à dire qui, de l'archevêque ou de lui,était le plus mort. Revenu à lui,ilse mit à gémirlamentablement,se voyant dans l'alternative de mourir de faim au milieu de la puanteur et de la vermine d’un corps mort, si personne ne venait ouvrir le sépulcre, ou, si quelqu'un venait l'ouvrir, et l’y trouvait, d'être pendu comme voleur.
« Au beau milieu de ses réflexions,de plus en plus chagrin, il entendit marcher dans l'église, et parler plusieurs personnes. C'était,comme il ne tarda pas à s’en apercevoir, des gens qui venaient faire précisément ce que lui et ses compagnons avaient déjà fait ; de quoi sa peur s’augmenta fort. Quand les nouveaux venus eurent soulevé le couvercle, ils en vinrent à savoir qui entrerait,ce que nul ne voulait faire. Cependant, après une longue discussion, un prêtre dit : « — De quoi avez-vous peur? Croyez-vous qu'il va vous man- « ger ? Les morts nc mangent pas les vivants. J’y entrerai, « moi. —» Et ayant ainsi parlé,il se mit à plat ventre sur le bord du tombeau, tournant la tête au dehors,et y introduisit ses jambes pour y entrer plus facilement.Ce que voyant, Andreuccio se leva, saisit le prêtre par une jambe et fit mine ‘ de vouloir le tirer à lui. Le prêtre se sentant saisi, poussa on cri strident et se jeta précipitament hors du tombeau. Ses compagnons épouvantés se mirent à fuir comme s'ils étaient poursuivis par cent mille diables, et laissant le tombeau ouvert. Andreuccio, joyeux au delà de tout espoir, se précipita au dehors, et sortit en toute hâte de l’église par l'endroit où 11 y était entré. Après avoir marché à l’aventure, ayant au doigt le susdit anneau,il se trouva à la pointe du jour sur la plage, et de là se rabattit sur son auberge,où ses compagnons et son hôtelier avaient été toute la nuit fort en peine de lui. Quand il leur eut raconté ce qui lui était arr:vé, l'hôtelier lui donna le conseil de partir sur-le-champ de Naples, ce qu'il fit aussitôt ; ct il s’en revint à Pérouse, ayant échangé son argent contre une bague, alors qu'il était
allé pour acheter des chevaux.—»
Madame Beritola, ayant perdu ses deux fils, est trouvée sur une île déserte avec ‘deux chevreaux, Elle va en Lunigiane où l’un de ses fils, entré au service de son seigneur, est surpris avec la fille de celui-ci et mis en prison. Reconnu par sa mère, il épouse la fille du seigneur,et son frère ayant été retrouvé, ils reviennent tous en leur premier état.
Les dames, ainsi que les jeunes gens,avaient ri beaucoup
les infortures d’Andreuccio narrees par la Fiammetta, uand Emilia, voyant que la nouvelle était terminée, et sur l’ordre de la Reine, commença ainsi : « — Ce sont choses graves et ennuyeuses que les variations de la fortune, et comme toutes les fois qu’on en parle, c’est une occasion de réveil pour notre esprit légèrement disposé à s'endormir sous ses caresses trompeuses,je pense qu'heureux et malheureux re doivent Jamais refuser de les entendre, car les premiers y puisent un avertissement et les seconds une concsoiation. C'est pour quoi, bien qu'on ait dejà dit beaucoup de choses là-dessus, J'entends vous conter une nouvelle non moins vraie qu'émourvante, laquelle encore qu'elle eut fini joyeuse, parle d’une peine si grande et si longue,que je peux à peine croire qu’elle ait pu être adoucie par la joie qui la suivit. « Très chères dames, vous devez savoir qu’äprès la mort de l’empereur Frédéric IE, Manfred fut couronné roi de Sicile. Auprès de ce dernier, était dans une très grande situation un gentilhomme de Naples, nommé Arrighetto Capece, lequel avail pour femme une belle et gente dame également napoiïitaine appelée madame Beritola Caracciola. Cet Arrighetto avait en mains le gouvernement de l'île, quand il apprit que le roi Charles [er avait vaincu et tué Manfred à Bénévent, et que tout le royaume se soumettait à lui. Se fiant peu à la courte fidélité des Siciliens, et ne voulant pas devenir le sujet de l'ennemi @e son seigneur, il s’apprêtait à fuir. Mais ce projet ayant été cœnu par les Siciliens, lui et plusieurs autres anis et serviteurs du roi Manfred furent aussitôt rernis prisonniers au roi Charles, qui prit ensuite possession de l’île. Madame Beritola, en un tel changement de choses, ne sachant ce qu’il était advenu d’Arrighetto,et soupçonnant toutefois ce qui était arrivé,eut peur de recevoir quelque outrage et,ayant abandonné tout ce qu'elle avait,elle rnonta sur une barque avec son jeune fils à peine âgé de huit ans, appelé Giusfredi et s’enfuit,enceinte et pauvre,à Lipari,où elle accoucha d’un autre enfant mâle, qu'elle appela le Chassé ; elle prit ensuite une nourrice, et monta avec cette dernière et ses enfants sur un navire,pour s’en retourner chez ses parents, à Naples. Mais il arriva tout autrement que ce qu’elle avait prévu, attendu que le navire, qui devait aller à Naples, fut poussé par la force du vent vers l'île de Ponza, où, l'ayant fait entrer dans un petit bras de mer, l'équipage attendit le moment propice pour zontinuer le voyage. | « Madame Beritola étant, comme les autres, descendue sur l'île, et ayant trouvé un lieu solitaire et reculé, se mit à se lamenter sur son Arrighetto. Comme elle faisait ainsi chaque jour, il advint qu’une fois qu’elle était occupée à gémir, sans que personne, mariniers ou autres, s’en fût aperçu, une
galère de corsaires sur vint, qui fit main basse sur tout l’équipage et s'enfuit avec sa prise. Madame Beritola, sa lamentation quotidienne finie, retourna au rivage pour rejoindre ses enfants, comme elle avait coutume de faire, et ne trouva personne. De quoi elle s’étonna tout d’abord, puis soudain, se doutant de ce qui était arrivé, elle jeta les yeux sur la mer et v't la galère qui n'était pas encore fort éloignée et qui emmenait le navire derrière elle. Par quoi elle comprit que, de mème que son mari, elle avait perdu ses fils. Et se voyant pauvre, et seule, et abandonnée, sans savoir si elle devait jamais retrouver aucun des siens, elle tomba évanouie sur e rivage en appelant son mari et ses enfants. Il n’y avait là personne pour rappeler par de l’eau fraîche ou autrement ses forces perdues ; pour quoi, ses esprits purent aller à la débandade tant qu’il leur plut; mais après qu’en son misérable corps ses forces furent revenues avec les larmes et les gémissements, elle appela longuement ses enfants, et s’en alla longtemps les cherchant dans toutes les cavernes environnantes. Quand elle vit que sa peine était vaine et que la nuit arrivait, espérant et ne sachant quoi, elle se préoccupa de son propre sort, et, s’éloignant du rivage, elle se réfugia dans cette même caverne où elle était accoutumé de pleurer et de se lamenter. Après une nuit passée dans une frayeur mortelle et une douleur indescriptible, le jour vint, et l'heure de tierce étant passée, comme elle n’avait pas soupé la veille, elle se mit, poussée par la faim, à manger de l'herbe comme elle put, pleurant et vivement préoccupée de la façon dont elle allait vivre. Pendant qu'’elle.songeait ainsi, elle vit venir une chèvre qui, après être entrée tout près de là dans une caverne, en sortit peu d'instants après et s'en alla dans la forêt. Pour quoi, s'étant levée, elle entra dans la caverne d’où la chèvre était sortie, et vit deux petite chevreaux, nés sans doute le jour même, et qui lui parurent la chose la plus douce et la plus charmante du monde. Comme depuis son nouvel accouchement son lait n'élait pas encore passé, ‘elle les prit tendrement, et les mit sur son sein. Ceux-ci ne refusant point le service offert, se mirent à la têter corame ils auraient fait avec leur mère, et depuis ce moment ne firent aucune distinction entre leur mère et elle. Pour quoi, la gente dame, estimant avoir trouvé en ce lieu désert une ° compagnie, et devenue l’amie de la chèvre non moins que de ses petits, résolut de vivre et de mourir là, paissant l'herbe et buvant de l’eau, et pleurant chaque fois qu’elle se rappelait son mari, ses fils et sa vie passée. .
« La gente dame demeurant en cet état et devenue sauvage, il advint, après plusieurs mois, que poussé aussi par une tempêt>, un navire de Pisans vint à l'endroit où elle était arrivée elle-même longtemps avant, et qu’il y demeura
plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, des marquis Malespini, avec une sienne dame vertueuse et sainte; ils revenaient en pèlerinage de tous les lieux saints qui sont dans le royaume de Pouille,ets’en retournaient chez eux. Un jour Conrad pour se désennuyer se mit à parcourir l'île avec sa femme, quelques-uns de ses familiers et ses chiens. Arrivés non loin de l’endroit où était madame Beritola, les chiens de Conrad commencèrent à poursuivre les deux chevreaux qui, déjà grands, s’en allaient paître. Les chevreaux, chassés par les chiens, ne cherchèrent pas d’autre refuge que la caverne où était madamè Beritola. Ce que voyant, celle-ci se leva, prit un bâton et fit reculer les chiens. A ce moment, Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, étaient servenus, et voyant cette femme qui était devenue noire, maigre et poilue,ils furent très surpris, et madame Beritola s’élonna encore plus de les voir. Mais après que, sur ses instances, Conrad eût fait retirer ses chiens, ils l’amenèrent après force prières à dire qui elle était et ce qu’elle faisait là ; et elle leur fit connaître entièrement sa condition, ses malheurs et sa sauvage résolution. Ce qu’entendant, Conrad, qui avait beaucoup connu Arrighetto Capece, pleura de compassion, et par de douces paroles s’efforça de la détourner de sa sauvage résolution, lui offrant de la ramener chez elle, ou de la garder auprès de lui, avec autant de respect que si elle eût été sa propre sœur, jusqu'à ce que Dieu lui envoyât fortune plus joyeuse. La dame ne se pliant pas à ses offres, Conrad la laissa avec sa femme à qui il dit de faire venir de quoi manger, de revêtir la pauvre déguenillée d’une de ses robes, et de faire tout son possible pour la ramener avec elle. La gente dame, restée avec madame Beritola pleura tout d'abord beaucoup avec elle sur ses infortunes, et ayant fait venir des vêtements et de la nourriture, l’amena avec la plus grande peine du monde à les prendre et à manger; entin après beaucoup de prières, ct madame Beritola lui affirmant qu’elle ne consentirait jamais à aller là où elle serait connue, elle lui persuada de s’en venir avec elle en Lunigiane avec les deux chevreaux et la chèvre, laquelle entre temps était rentrée, et, non sans grande surprise de Ja gente dame, lui avait fait une très grande fête. Sur ces entrefaites, le beau temps étant revenu, madame Beritola monta avec Conrad et sa femme sur leur navire,ainsi que la chèvre et les deux chevreaux,à causedesquels — comme la plupart ne savaient pas son nom —eile fut surnommée la Chevrière, et poussés par un bon vent jusqu’à la baie de la Magra,ils y mirent pied à terre et montèrent à leur château. Là, madame Beritola, en habit de veuve, se tint auprès de la femme de Conrad, humble et obéissante, vomme si elleétait sa damoiselle, et portant toujours grande
Li LE DÉCAMÉRON.
tendresse à ses chevreaux qu’elle faisait amplement nourrir.
« Les Corsaires qui s'étaient emparés à Ponza du navire sur lequel madame Beritola était venue, s'en allèrent avec tous ses compagnons à Gères après l’avoir laissée, ne layant pas vue. Là, le butin ayant été partagé entre les patrons de la galère, la nourrice de madame Beritola et les deux enfants échurent entr’autres choxes à un messer Guasparrino d’Oria, qui l’envoya avec les deux enfants à sa demeure pour y servir tous trois en qualité de serfs. La nourrice affligée outre mesure de la perte de sa dame et de la malheureuse fortune où elle se voyait tombée, alle etles deux enfants, pieura longtemps ; mais quand elle vit que les larmes ne servaient à rien, et qu'elle était esclave comme eux — encore qu’elle fût une pauvre femme elle était cependant sage et avisée — elle se consola d'abord du mieux qu'elle put; puis voyant où ils étaient arrivés, elle s’avisa que si les d'ux enfants étaient reconnus, ils pourraient d'aventure recevoir de mauvais “raitements. En outre, espérant qu’un jour ou l’autre la fortune pourrait changer, et qu’eux-mêmes, s'ils étaient encore . vivants, pourraient revenir à leur situation perdue, elle pensa qu'il ne fallait découvrir à personne qui ils étaient avant qu'elle ne vit qu'il en fût temps; de sorte que, à tous ceux qui sinterrogeaient là-dessus, elle disait qu'ils étaient ses fils. Elle n’appelait pas l'aîné Giusfredi, mais Jeannot de Procida; quant au plus jeune, elle ne prit pas la peine de changer son nom; et elle eut grand soin d'expliquer à Giusfredi pourquoi elle avait changé le sien, et à quel danger il pouvait être exposé s’il était reconnu. Et elle lui rappelait cela non une fois, mais très souvent; sur quoi l'enfant, qui était fort intelligent, se conduisait avec beaucoup de prudence, suivant la recommandation de la sage nourrice.
« Les deux garçons et la nourrice, mal vêtus et plus mal chaussés, employés aux plus vils offices, véeurent donc ensemble patiemment pendant plusieurs années dans la demeure de messer Guasparrino. Mais Jeannot, âgé déjà de seize ans, ayant plus de cœur qu'il ne convenait à un serf, et dédaignant la bassesse de sa condition servile, monta un jour sur les galères qui allaient à Alexandrie, et quittant le service de messer Guasparrino, s’en alla en plusieurs endrets, mais sans pouvoir réussir en rien. À Îla fin, trois ou quarre ans après son départ de chez messer Guasparrino, étant devenu un beau et grand jeune homme, et ayant appris que son père qu'il croyait mort était encore vivant, mais retenu en captivité et en prison par le roi Charles, il parvint, quasi désespérant de la fortune et allant à l’aventure, en Lunigiane, où il devint par hasard un des familiers de Conrad Malespina, qu'il servit très fidèlement et qui en fut très satisfait. Et bien que quelquefois il vît sa mère qui était
. avec la femme de Conrad, il ne la reconnut pas, ni elle non plus, tellement l'âge les avait changts l’un et l’autre de ce qu'ils étaient quand ils s'étaient vus pour la dernière fois.
« Jeannot étant donc au service de Conrad, il advint qu’une fille de celui-ci, dont le nom était Spina, restée veuve d’un Niccolo da Grignano, revint à la maison de son père. Elle était fort belle et très agrèable, et avait à peine depass“ seize ans. Par aventure elle jeta les yeux sur Jeannot et Jeannot sur elle, et ils s'énamourèrent l’un de l’autre. Cet amour ne resta pas longtemps sans effet, et il se passa plusieurs mois avant que personne s’en aperçüt. Pour quoi, se croyant trop assurés du secret, ils commencèrent à agir d’une manière moins discrète que n’en demandaient de pareilles relations; et un jour qu'ils allaient le long d’un bois : agréable et très touffu, la jeune fille et Jeannot ayant laissé tout le reste de la compagnie, y entrèrent; croyant avoir beaucoup d'avance sur ceux qui les suivaient, ils s’assirent en un endroit agréable, plein d'herbe et de fleurs et entièrement entouré par les arbres, et se mirent à prendre l’un de l’autre un amoureux plaisir. Ils étaient depuis longtemps ensemble, bien que le grand plaisir qu’ils avaient éprouvé eur eût fait paraître le temps court, lorsqu'ils furent surpris en cet endroit, d'abord par la mère de la jeune fille, puis par Conrad. Celui-ci, affligé outre mesure de ce qu'il voyait, les fit saisir sans en dire le motif par trois de ses serviteurs, les fit conduire enchaînés dans un de ses chàteaux, et frémissant de colère et de courroux, il se disposait à les faire honteusement mourir. La mère de la jeune fille ayant compris par quelques paroles échappées à Conrad, quelle était son intention à l'égard des coupables, et ne pouvant supporter cette idée, bien qu'elle fût très courroucée et qu'elle pensât que sa fille avait mérité les pius cruels châtiments pour la faute qu’elle avait commise, s’en vint trouver son époux irrité et se mit à le supplier de ne pas se laisser aller à devenir dans sa vieillesse le meurtrier de sa fille, ni à se souiller les mains du sang d’un de ses serviteurs, le corijurant de trouver une autre manière de satisfaire sa colère, comme par exemple de les faire emprisonner et de leur faire pleurer en prison la faute commise. La bonne dame insista tant par ces paroles et par beaucoup d’autres, a détourna Conrad de la pensée de les faire mourir; il ordonna donc que chacun des deux amants füûi emprisonné en un lieu séparé, et là, bien gardé; qu'on ne leur donnât que peu de nourriture, et qu’on leur fit subir de durs traitements, jusqu’à ce qu’il disposât autrement d’eux; et ainsi fut fait. Ce que fut leur vie dans la captivité et dans les larmes continuelles, au milieu de plus de privations qu'il n'aurait été besoin, chacun peut ïe penser.
a Jeannotet la Spina étaient depuis un an déjà dans une si poignante situation, sans que Conrad se fût souvenu d’eux, quand il advirt que le roi Pierre d'Aragon, par la connivence de messire Jean de Procida, souleva l'île de Sicile et l’enleva au roi Charles ; de quoi Conrad, comme Gibelin, fit grande fête. Jeannot ayant appris cette nouvelle par un de ceux qui le gardaient, poussa un grand soupir ct dit: « — Hélas! « vGilà quatorze ans passés que je vais errant misérablement « par le monde, n’attendant rien autre que cela, et mainte- « nant que la chose est arrivée, afin que jamais plus je n’aie « à espérer de bonheur, elle me trouve en prison, d’où je « n’espère jarnais sortir, si ce n’est mort. — » « — Et com- « ment! — dit le geôlier — que t’'importe à toi ce que les « plus grands rois se font entre eux ? Qu'avais-tu à faire en « Sicile? — » À quoi Jeannot dit: « — Il me semble que mon « cœur se brise lorsque je me rappelle ce que jadis eut à y « faire mon père, que je me souviens, encore que je fusse « petit enfant quand je m'enfuis, avoir vu grand seigneur « du vivant du roi Manfred. — » Le geôlier poursuivit : « — Et qui fui ton père? — » « — Je puis désormais — dit « Jeannot — nommer mon père en toute sûreté, puisque je « me vois tombé dans le même danger où je craignais de le « trouver lui-même. Il fut appelé et s’appelle encore, s’il « vit, Arrighetto Capece, et moi je ne me nomme pas Jean- « not, mais Giusfredi; et je ne doute point que, si j'étais « hors d'ici et que je retournasse en Sicile, je-n’v eusse en- « core une grande situation. — » |
« Le brave gardien,sans pousser 1a conversation plus avant, à la première occasion qu'il eut, raconta tout cela à Conrad. Ce que voyant Conrad, bien qu'il se montrât disposé à ne pas s’en rapporter au prisonnier, il s’en alla vers madame Beritola, et lui demanda affectueusement si elle n’avait pas eu un enfant qui avait nom Giusfredi. La dame répondit en pleurant que si l’aîné des deux enfants qu’elle avait eus était vivant, il s’appellerait ainsi et serait âgé de vingt-deux ans. En entendant cela, Conrad comprit que c'était bien lui. et: il lui vint à la pensée, s’il en était ainsi, qu'il pouvait d’un même coup faire une grande miséricorde, et effacer sa honte ainsi que celle de sa fille, en la donnant pour femme à ce jeune homme ; et pour ce, ayant fait venir secrètement Jeannot, il l’interrogea minutieusement sur toute sa vie passée. Voyant par des indices manifestes qu'il était vraiment Giusfredi, fils d’Arrighetto Capece, il lui dit: « — Jeannot, tu « sais de quelle nature et combien grande est l’injure quetu « m'as faite en la personne de ma propre fille, alors que je « te traitais bien et amicalement, et que tu devais, comme « tout serviteur doit faire, toujours t'efforcer d'agir en vue « de mon honneur et de mes intérêts ; bien des gens, si tu
« leur avais fait ce que tu m'as fait, t’auraient fait honteu- « sement mourir, Ce que ma pitié n'a pas voulu. Maintenant, « puisqu'il en est comme tu dis, et que tu es fils de « gentilhomme et de gente dame, je veux, si tu le veux toi- « même mettre fin à tes angoisses et te tirer de la misère et « de la captivité où tu es, et d’un même coup remettre ton « honneur et le mien en leur place voulue. Comme tu le sais, « la Spina, que tu as prise par un amour indigne de toi et « d'elle, est veuve, et sa dot est grande et bonne. Quelles « sont ses mœurs et son père et sa mère, tu le sais. De ton « état présent, je ne dis rien. Pour quoi, dès que tu le vou- « dras, je consens, puisqu'elle fut ton amante d'une façon « déshonnète, qu’elle devienne honnêtement ta femme, et a que tu restes ici près de moi et près d'elle tant qu'il te « plaira, comme mon fils. — »
« La prison avait abattu les forces physiques de Jeannot, mais son âme généreuse, digne de son origine, n'avait en aucune façon été diminuée,non plus que l’amour qu'il avait pour sa dame.Et bien qu'il désirât ardemment ce que Conrad lui offrait, et qu'il se vît en son pouvoir, il n’abaissa en rien la réponse que sa grandeur d'âme lui indiquait qu'il devait faire, et il répondit : « — Conrad, ce n’est ni la cupidité de « devenir seigneur, ni le désir d'acquérir de l'argent, ni « autre motif semblable qui me firent jamais attenter,comme « un traître, à tes intérêts. J’aimais ta fille, et je l'aime et « l’aimerai toujours, pour ce que je la tiens digne de mon « amour.Et si j'ai agi vis-à-vis d'elle moins qu'honnêtement « selon l’opinion des gens vulgaires, j’ai commis la faute à « laquelle est toujours exposée la jeunesse, laquelle faute, « si l'on voulait qu’elle ne se produisit pas. il faudrait sup- « primer la jeunesse; de même, si les vieux voulaient se rap- « peler avoir été jeunes et mesurer les fautes des autres aux « leurs, et les leurs à celles des autres, elle ne serait pas si « grave que toiet beaucoup d’autres la font; je l’ai commise « comme ami, non comme ennemi. Ce que tu m'otires, je « [’ai toujours désiré, et si j'avais cru que cette faveur eût « dû m'être accordée, il y a longtemps que je l'aurais de- « mandée; et elle me sera maintenant d'autant plus chère, « que mon espérance de l'avoir était moindre. Si tu n'as « point véritablement l'intention que tes paroles me font « entrevoir, ne me repais point d’une espérance vaine ; fais- « moi ramener en prison, et là, fais-moi souffrir tout ce qu'il « te plaira; pour moi, tant que ame la Spina, je t’ai- « merai toujours par amour d'elle, quoi que tu me fasses, « et je t’aurai en respect. — »
« Conrad, voyant cela, s’étonna; il eut Jeannot en grande estime, et, tenant son amour pour fervent,le jeune homme ne lui en fut que plus cher. Pour ce, s'étant levé, il l’accola et le
Laisa,et sans plus de retard ordonna que 1a Spina fut secrète. ment amenée. Celle-ci était devenue dans sa prison,maigre, pâle et débile, et presqu'une autre femme que celle qu'elle paraissait d'ordinaire,de même que Jeannot était devenu un autre homme; tous deux, en présence de Conrad, et d’un consentement mutuel, contractèrent mariage suivant nos usages. Et lorsque après quelques jours, pendant lesquels, sans rien dire à personne de ce qui s'était fait, il leur fit donner tout ce dont ils avaient besoin et ce qui leur plaisait il lui parut temps de rendre leurs mères heureuses, ayant fait appeler sa femme et la Chevrière, il leur parla ainsi : « — Que diriez-vous, Madame, si je vous faisais retrouver « votre fils aîné, et s’il était le mari d'une de mes filles?—» A quoi la Chevrière répondit : « — Je ne pourrais rien vous « dire, sinon que si je pouvais vous être plus attachée que « je le suis, je le serais d'autant plus que vous m’auriez « rendu une chose plus chère que je ne me suis chère à moi- « mème, et en me la rendant de la façon que vous dites, « vous me feriez retrouver un peu de mon espérance per- « due, — »et, pleurant, elle se tut. Alors Conrad dit à su femme :« — Et à toi, femme, que t’en semblerait, si jete « donnais un tel gendre? — » À quoi la dame répondit : « — Non pas seulement l’un d’eux, qui sont gentilshommes, «mais un ribaud, s’il vous plaisait, me plairait. — » Alors Conrad dit : « — Femmes, j'espère avant peu de jours vous « rendre en cela joyeuses. — » Et voyant déjà les deux jeunes gens revenus en leur premier état, il les fit vêtir honorablement et demanda à Giusfredi :« — Ne goûterais-tu pas « une allégresse encore plus grande que.celle dont tu jouis, « si tu voyais ici ta mère? — » A quoi Giusfredi répondit : «.— Je ne saurais croire que les chagrins que lui ont causé « ses malheurs l’aient laissée vivre si longlemps; mais pour- « tant si cela était,cela me serait souverainement cher,d’au- « tant que, par ses avis, je croirais pouvoir recouvrer une « grande partie de mes biens en Sicile. — » Alors Conrad fit venir l’une et l’autre dames. Elles firent toutes deux une merveilleuse fête à la nouvelle épouse,ne s’étonnant pas peu de l'inspiration qui avait pu pousser Conrad à une clémence : telle qu'il l’eût unie à Jeannot. Madame Beritola, à quelques mots de Conrad, se mit à regarder Jeannot, et une vertu occulte réveillant en elle le souvenir des traits enfantins du visage de son fils, sans attendre d'autre explication.les bras ouverts, elle lui sauta au col. Son émotion surabondante et l’allégresse maternelle ne lui permirent pbs de prononcer une parole; au contraire, elle sentit ses forces tellement l’aban donner,qu’elle tomba quasi morte dans les bras de sonfils. Celui-ci, bien qu'il s’étonnât beaucoup, se rappelant l’avoit vue souventes fois auparavant en ce même castel sans la re
connaître, reconnut cependant sur-le-cnamp la douce odeur maternelle,etse blämant lui-même de son aveuglement passé, il la reçut en pleurant dans ses bras et la baisa tendrement. Et quand madame Beritola, grâce aux soins de la dame de Conrad et de la Spina qui lui prodiguaient l’eau fraîche et tous les autres soins, eût rappelé secs forces perdues, elle embrassa de nouveau son fils avec force larmes et douces paroles, et, pleine de tendresse maternelle, elle le baisa plus de mille fois; et lui, de son côté, l'accueillit très respectueusement.
« Mais après que les emnrassements honnêtes et joyeux eurent été renouvelés à trois ou quatre reprises, non sans grande joie des assistants,et que l’un et l’autre eurent narré leurs aventures, Conrad, ayant déjà signifié à ses amis le plaisir qu’il éprouvait dans sa nouvelle alliance, et ordonné une belle et magnifique fête, Giusfredi lui dit : « — Conrad, « vous m'avez réjoui en bien des choses, et vous avez lons- « temps honoré ma mère; maintenant, pour que rien de ce « qui peut se faire par vous ne nous manque, je vous prie « de nous donner, à ma mère et à moi, le plaisir de faire « venir à la fête mon frère qui, à l’état de serf, habite la « maison de messer Guasparrino d'Oria, lequel, comme je « vous l'ai dit déjà, nous prit, lui et moi, dans une de ses « courses; et puis d’envoyer en Sicile quelqu'un qui s’in- « forme exactement de l’état du pays et se mette en quête de « savoir ce qu’il est advenu de mon père Arrighetto, s’il est « vivant ou mort, et, s’il est vivant, en quelle situation il « se trouve ; et qui,une fois pleinement renseigné sur toutes «a ces choses, s’en revienne vers nous. — » La demande de Giusfredi plut à Conrad, et, sans aucun retard, il envoya se-. crètement des émissaires à Gênes et en Sicile.
« Celui qui alla à Gênes, après avoir trouvé messer Guasparrino, le pria vivement de la part de Conrad de lui envover le Chassé et sa nourrice,et lui expliqua en détail ce qui avait été fait par Conrad au sujet de Giusfredi et de sa mère. Messer Guasparrino s’étonna fort en entendant cela, et dit : « — Il est vrai que je ferais pour Conrad tout ce que je « pourrais, pourvu que cela lui plût. J'ai bien chez moi, « voilà quatorze ans déjà, le garçon que tu réclames et sa « mère, et je les lui enverrai volontiers; mais tu lui diras « de ma part qu’il prenne garde d’avoir été trop crédule en « ajoutant foi aux paroles de Jeannot que tu dis se faire ap- « peler aujourd’hui Giusfredi, pour ce qu’il est plus malin « qu'il ne croit. — » Ayant ainsi dit, et après avoir fait honneur au brave messager, il se fit amener en secret la nourrice, et l’interrogea prudemment sur ce fait. Celle-ci, ayant su la révolte de Sicile,et apprenant qu’Arrighetto était vivant,la peur au'elle avaiteue jadis fut entièrement dissipéc
Le
98 LE DÉCAMLION.
et elle lui dit de point en point tout ce qui était arrivé,aïinsi que les raisons qui l'avaient fait agir comme elle avait agi. . Messer Guasparrino, voyant que le récit de la nourrice était parfaitement conforme à celui de l'envoyé de Conrad, commença à y ajouter foi, et, d'une manière ou d’une autre, en homme très Un qu'il était,s’étant informé de cette aventure, et trouvant que ses recherches lui donnaient de plus en plus la certitude du fait, il eut honte du vil traitement fait au jeune garçon. Sur quoi, pour racheter sa faute, comme il avait une belle fillette âgée de onze ans, et qu'il connaissait ce qu'Arrighetto avait été et était, il la lui donna pour femme avec une grosse dot; puis, après une grande fête donnée à cette occasion,il monta sur une galère bien armée, accompagné du garçon, de sa fille, de l'ambassadeur de Conrad et de la nourrice, et s’en vint à Lerici, où il fut reçu par Conrad qui le mena, avec toute sa suite en un sien château, situé non loin de là et où était préparée la grande fête.
« Quelle fut l& joie de la mère en revoyant son fils; quel fut l’accueil que se firent les deux frères; celui que tous les trois firent à la fidèle nourrice ; quelle fut la fête que tous” firent à messer Guasparrino et à sa fille, et celle qu’il fit à tous ; celle enfin à laquelle se livrèrent ensemble Conrad et sa femme, ses fils et ses amis, tout cela ne pourrait se décrire par des mots, et pour ce, Mesdames, je vous laisse le soin de l’imaginer. Afin que la fête fut complète, Dieu, qui comble de ses dons quand il a une fois commencé, voulut qu'arrivât la joyeuse nouvelle qu’Arrighetto était en vie et en bonne situation. En effet, au plus fort de la fête, les convives, hommes et femmes, étant encore assis à table, revint le messager qui était allé en Sicile et qui, entre autres choses, raconta, au sujet d’Arrighetto, qu'il était gardé en captivité par le roi Charles, quand la révolte contre le roi éclata dans la ville; le peuple en fureur courut à la prison, tua les gardiens. et fit sortir le prisonnier. Puis, comme il était le principal ennemi du roi Charles, les révoltés le firent leur capitaine et se mirent, à sa suite, à chasser et à tuer les Français. Pour quoi, il s'était attiré à un haut point la faveur du roi Pierre, lequel l'avait rétabli dans tous ses biens et dans tous ses titres, ce qui faisait qu’il était en grande et bonne situation. Le messager ajouta qu'il l'avait reçu avec de grands honneurs, et qu’il avait montré unc grande joie au sujet de sa femme et de son fils, dont il n'avait jamais rien su depuis ses malheurs. En outre, il leur envoyait une frégate montée par de nombreux gentilshommes que précédait le messager. Celui-ci fut accueilli et écouté avec une grande joie; et aussitôt, Conrad et quelques-uns de ses amis, allèrent à la rencontre des gentilshommes qui venaient pour madame Beritola et pour Giusfredi, et leur
«+ DEUXIÈME JOURNÉE. Ji;
arent un jnyeux accueil; puis Conrad les introduisit au banquet qui n'était pas encore à moitié achevé. Là, la dame et üiusfredi, ei tous les autres, leur témoignèrent une tell: joie, que jamais on n’en vit de pareille, Quant à eux, avant de se meitre à manger, ils saluèrent Conrad et sa femme de la part d'Arrighetto, et les remercièrent du mieux qu'ils surent et qu'ils purent de l'honneur fait à la femme et au fils d'ârrighetto, mettant ce dernier à leur disposition pour tout ce qui dépendrait de lui. S’étant ensuite tournés vers messire Guasparrino, dont le service était inattendu, ils lui dirent qu'ils étaient certains que, lorsque Arrighetto saurait ce qu'il avait fait pour le Chassé, il Ini rendrait dé semblables grâces et plus grandes encore.Après quoi ils prirent part à la fête et mangèrent joyeusement en compagnie des deux nouvelles épousées et des deux nouveaux époux. Conrad fêta son gendre et ses autres parents et amis, non-seulement ce jour-là, mais pendant un bon nombre d’autres. Quand la fête fut un peu calmée, il parut temps à madame Beritola, à Giufredi et aux autres de partir, et, au milieu des pleurs de Conrad, de sa dame et de messer Guasparrino, ils montèrent sur la frégate,emmenant la Spina.Poussés par un vent prospère, ils arrivèrent promptement en Sicile, où tous, les fils et les femmes, furent reçus à Palerme par Arrighetto, avec une telle fête que jamais on ne pourrait le dire. On croit qu'ils y vécurent tous longtemps et très heureux, et, en gens reconnaissants des bienfaits reçus, très amis de messire Dieu, — »
Soudan de Babylonie envoie sa fille en mariage au roi de Garbe, Celle-er. par suite de nombreux accidents, tombe dans l'espace de quatre années aux mains de neuf hommes qui l'emmènent en divers pays. En dernier liou, rendue à son père comme pucelle, elle est de nouveau envoyée au roi de Garbe,
Si la nouvelle d'Émilia avait duré quelques instants de vlus,il est probable que 1a compassion que les jeunes dames éprouvèrent pour les malheurs de madame Beritola, leur aurait arraché des larmes.Mais quand la nouvelle fut finie, il plut à la reine que Pamphile continuât en contant la sienne; pour quoi,Pamphile qui était le plus obéissant des hommes, COMMENÇA : « — Plaisantes dames, il est ma'aisé de connaître Ce qui nous convient. C’est ainsi qu’on a pu voir bien
100 LE DC. MÉRON.
souvent que bon nombre de gens, persuadés qu'en devenant riches ils pourraient vivre sans souci et tranquilles, non-seulement ont demandé à Dieu dans leurs prières de leur envoyer la fortune, mais n’ont reculé devant aucune fatigue, aucun péril, pour tâcher de l’acquérir; et qu’à peine la fortune leur est venue, il s’est trouvé quelqu'un, avide de recueillir un si gros héritage, qui les a assassinés; lesquels gens, avant d’être devenus riches, aimaient leur manière de vivre. D’autres, parvenus d’une basse extraction au rang royal, à travers mille périlleuses batailles, en répandant à flots le sang de leurs frères et de leurs amis, et croyant goûter alors le bonheur suprême,ont reconnu qu’indépendamment des soucis infinis, des terreurs dont ils virent leur nouvelle situation remplie, qu'indépendamment de la mort qui les atteignit, aux tables royales on buvait le poison dans les coupes d’or. Beaucoup, après avoir avidement souhaité la force corporelle, la beauté, ou les riches parures, ne se sont aperçu qu'ils avaient mal placé leurs désirs qu’en voyant que ces biens mêmes avaient causé leur mort, ou leur avaient attiré une existence malheureuse. Et pour ne point m’appesantir sur tous les humains désirs, j'affirme qu'il n’en est aucun qui puisse être formé par les vivants avec la pleine certitude qu’il mettra à l'abri de la fortune adverse. Pour quoi, si nous voulons agir sagement, nous devrons nous en tenir à ce que nous a donné et peut seul nous donner Celui qui, seul aussi, sait ce qu'il fait. Mais attendu que, si les hommes se trompent souvent dans la plupart de leurs désirs, vous, gracieuses dames, vous péchez surtout en un seul, à savoir en celui d'être belles, tellement que, non contentes des beautés que vous a accordées la nature, vous cherchez à les accroître par un art merveilleux, il me plaît de vous conter combien, à son grand dommage, fut belle une dame sarrazine, à laquelle il advint, en moins de quatre ans, à cause de sa beauté, de célébrer par neuf fois de nouvelles noces.
« Il y a bon temps déjà, vivait en Babylonie, un soudan nommé Beminedab, et à qui, pendant sa vie, tout réussit à souhait. Parm: ses autres nombreux enfants, mâles et fe melles, il avait une fille appelée Alaciel, laquelle,au dire de quiconque l'avait vue,était la plus belie femme qui se vîitau
monde en ces temps-là ; et pour ce que, dans une grande
défaite qu’il avait fait essuyer à une multitude d'arabes qui l’avaient attaqué, le roi de Garbe l'avait merveilleusement aidé, il lui avait, sur la demande que celui-ci lui en avait faite comme d’une grâce spéciale,donné sa fille pour épôuse et après l’avoir fait monter sur un navire bien armé et bon marcheur, avec une escorte d'honneur composée d'hommes et de femmes, et lui avoir donné de nombreux et riches vé-
tements, il la lui envoya, eu ia recommandant à Dicu. Les marins, voyant le temps bien disposé, livrèrent les voiles au vent, et après être sortis du port d'Alexandrie, navisuèrent plusieurs jours très heureusement. Ils avaient déjà dépassé la Sardaigne, et le terme de leur course leur paraissait proche, quand un jour des vents divers s’élevèrent soudain,lesquels étant impétueux outre mesure, fatiguèrent tellement Je navire où était la dame et les marins, qu'ils se crurent tous plus d’une fois perdus. Pourtant, agissant en vaillants hommes, de tout leur art et de toutes leurs forces, quoique battus par la mer immense, ils se maintinrent pendant deux jours. La troisicime nuit survenant denuis que la tempête était commencée, el celle-ci ne cessant pas mais croissant au contraire de plus en plus, ils ne savaient où ils étaient, et ne pouvaient le savoir par calculs marins, ni le reconnaître par la vue, attendu que le ciel était entièrement obscurci par les nuages et la nuit noire ; quand soudain,se trouvant à peu près à la hauteur de Mayorque, ils sentirent le navire s’entr ouvrir. Pour quoi, ne voyant aucun moyen de salut, et chacun ayant à l'espritsoi-même et non les autres, ils je à la mer une chaloupe, et résolus de se fier à celle-ci plûtôt qu'au navire détruit, les patrons s’y précipitèrent,suivis un à un de tous les hommes qui étaient sur le navire, bien que ceux qui étaient descendus les premiers sur la chaloupe voulussent les en empêcher le couteau à la main ; et croyant ainsi fuir la mort,ils s’éloignèrent avec la chaloupe. Mais contrariés par le temps, ils ne purent manœuvrer l’embarcation qui s’abîma, et ils périrent tous tant qu’ils étaient. Quant au navire qui élait poussé par un vent impétueux, bien qu'il fût entr'ouvert et déjà presque plein d’eau — il n’y était resté personne que la dame et ses femmes, qui toutes, vaincues par la violence de la mer et par la peur, gisaient sur le pont quasi-mortes — il vint en courant très vite heurter contre une plage de l’île de Mayorque ; le choc fut si violent, qu’il s’engrava tout entier dans le sable, loin du rivage, à peu près à la distance d’une jetée de pierre. Là, combattu par la mer, il se tint toute la nuit, sans que le vent püût le faire bouger.
«Le jour venu, et la tempête étant un peu apaisée, la dame qui était à moitié morte, leva la tête, et faible comme elle était se mit à appeler tantôt l’un, tantôt l’autre de ses compagnons ; pour quoi, voyant au’aucun d'eux ne lui répondait et n’en apercevant aucun, elle s'étonna beaucoup et commença à avoir une grandissime peur. Alors s'étant levée du mieux qu’elle put, elle vit les dames qui l’accompagnaient ainsi que les autres femmes étendues autour d'elle. Après les avoir longtemps appelées, tantôt l’une, tantôt l’autre, elle en trouva peu qui eussent conscience d'elles.
Le
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n.èmes,élunt toutes comme mortes de peur ou en proie au] angoisses de l’estomac ; de quoi la peur de la dame devini plus grande encore. Mais néanmoins, la nécessité de prendre une décision la poussant, attendu qu'elle se voyait là toute seule, et sans savoir où elle était, elle stimula celles de ses compagnes qui étaient excore vivantes et les fit lever.; celles-ci ne sachant où les hommes s’en étaient allés et voyant le navire lutter contre le rivage et plein d’eau, se mirent à se lamenter avec elle. L'heure de none était déjà proche qu'elles n'avaient encore vu prrsonne sur le rivage ou autre part, à qui elles pussent inspirer quelque pitié et qui les secourût. Sur l'heure denone, revenant par aventure de chez lui, passa par là un gentilhomme dont lenom était Pericon da Visalgo, suivi de plusieurs de ses familiers à cheval, lequel voyant le navire, comprit aussitôt de quoi il s'agissait, et ordonna à un des familiers de monter sans retard sur le navire et de lui dire ce qu'il y aurait trouvé. Le familier, encore qu'il éprouvât quelque difficulté à ce faire. parvint cependant à y monter, et trouva la gente jeune fille avec les quelques compagnes qui lui restaient, et qui se tenaittimidement cachée sous le bec de la proue du navire. Dès qu’elles le virent, pleurant, elles implorèrent à plusieurs reprises sa miséricorde;mais voyant qu’elles n’étaient pas comprises de lui, ct qu’elles ne le comprenaient pas, elles s’efforcèrent de lui expliquer par gestes leur mésaventure. Le familier ayant tout resardé de son mieux, raconta à Pericon ce qu’il y avait sur Île navire ; sur quoi Pericon. ayant promptement fait descendre à terre les femmes et les choses les plus précieuses qui s’y trouvaient, s’en fut avec elles dans son château; et là les femmes s'étant reconfortées par la nourriture et le repos, il comprit à ses riches vêtements,que la dame qu’il avaittrouvée devait être une grande et gente dame qu’il reconnut aussi au respect que toutes les autres avaient pour elle seule. Et bien que la dame fut toute pâle et très fatiguée, à cause de la mer, cependant ses beautés n’échappèrent point à Pericon; pour quoi il résolut soudain en lui-même, si elle n'avait point de mari, de Ja prendre pour femme, et s’il ne la pouvait avoir pour femme d'obtenir ses faveurs.
« Pericon était homme de fière prestance et très robuste ayant pendant quelques jours fait servir abondamment la dame,cette dernière s'était de la sorte entièrement rétabtie. Pour quoi, voyant qu’elle était belle au delà de toute imagination. et fort ennuyé de ne pouvoir la comprendre et de n'être point compris d’elle, et de ne pouvoir ainsi savoir qui elle était, démesurément enflammé cependant par sa beauté, il s’efforça, par gestes plaisants et amoureux, de l’amener à satisfaire ses désirs ; mais cela ne servait à rien:
elle repoussait complèt. ment ses oïfres de service, et l'ardeur de Pericon s’en aliumait d'autant plus. Ce que voyant la dame, comme elle était déjà demeurée parmi ces genes pendant plusicurs jours, elle comprit à leurs façons d'agir qu’elle était chez les chrétiens, et en un lieu où, même si eile l’avait su, il lui aurait peu réussi de se faire connaître. Sentant également qu’à la longue, par force ou par amour, il Jui faudrait en venir à satisfaire Pericon, elle résolut de dominer par sa force d'âme la situation malheureuse où ellr se trouvait. Elle recommanda donc à ses femmes — il ne lui en était plus resté que trois — de ne révéler à personne qui elles étaient, à moins qu'elles re se trouvassent en un endroit où elles verraient moyen d'être secourues et délivrées. En outre, elle les engagea fortement à conserver leur chasteté, alfirmant que pour elle, elle était bien résolue à ceque personne. si ce n’est son mari, pût jouir d’elle. Ses femmes la louèrent beaucoup de cela, et promirent de suivre ses ordres selon leur pouvoir.
« Pericon s’enflammant chaque jour davantäge — d’autant plus qu’il voyait à sa portée la chose désirée et qu'elle lui était refusée — et voyant que ses frais n’aboutissatent à rien, résolut d'agir par ruse et artifice, réservant la force pour la fin. S'étant aperçu plusieurs fois que le vin plaisait à la dame comme une personne qui n’avait pas été habituée à en boire, sa religion le lui défendant, il pensa qu'il la pourrait prendre à l’aide du vin, ministre ordinaire de Vénus.Feignant de ne plus avoir envie de ce dont elle se montrait si avare, il fit servir un soir, en manière de fête solennelle, un beau souper, auquel la dame vint assister. A ce souper éguyé par toutes sortes de bonnes choses,il ordonna à celui qui la servait de lui donner à boire des vins variés mêlés ensemble, ce que le serviteur fit très bien : et elle qui ne se méfiait pas de cela, entraînée par l'agrément du breuvage, en prit plus qu'il n’aurait été honnête. De quoi, toute infortune passée étant oubliée, elle devint joyeuse, et voyant quelques femmes danser à la mode de Mayorque, elle dansa à la mode d'Alexandrie. Ce que voyant Pericon,il lui sembla qu’il était près d'obtenir ce qu'il désirait,et continuant à lui faire servir plus abondamment des mets et des vins, il prolongea le souper une grande partie de la nuit. Enfin, les convives partis, il entra dans la chambre de la dame seul avec elle. Celle-ci, plus chaude de vin que retenue par l’honnéteté, entra dans le lit,après s'être dépouillée de ses vêtements en présence de Pericon, comme s’il avait été une de ses femmes, et sans être retenue par la moindre vergogne. Pericon l'imita sans retard, et ayant éteint toute lumière, il se glissa prestement à ses côtés, la saisit dans ses bras. et sans au’elle lui opposât la moindre
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résistance.il se mit à se satisfaire amoureusement avec elle. Ce qu'ayant senti la dame, elle qui n'avait jamais su auparavant avec quelle corne cossaient les hommes, quasi-repentente de n'avoir pas consenti aux avances de Pericon, et sans attendre d'être invitée par lui à de si douces noces.elle l'y invita plusieurs fois elle-même, non par des paroles,car elle ne savait pas se faire entendre, mais par gestes.
« Pendant qu’elle goûtait ce grand plaisir avec Pericon,la fortune mécontente de l'avoir, de femme de roi qu'elle était, fait devenir l’amie d'un simple chätelain, lui prépara bientôt une plus rude amitié.Pericon avait un frèreâgé de vingtcinq ans, beau et frais comme une rose, dont le nom était Marato ; ayant vu Alaciel, et celle-ci lui ayant souverainement plu, il crut s’apercevoir, selon qu'il pouvait en juger par ses gestes,qu’il en était bien accueilli ; et estimant que rien ne l’empêchait d'obtenir ce qu'il désirait d’elle, si non la garde vigilante que Pericon en faisait, il tomba dans une pensée cruelle,pensée qui fut suivie sans retard d’un criminel effet. Il y avait alors par hasard dans le port de la vilie un navire chargé de marchandises pour Chiarenza en Romagne et dont deux jeunes Génoisétaient les patrons ; déjà Ja voile était levée pour partir au premier bon vent; Morato s'étant entendu avec eux prépara tout pour qu'ils le reçussent la nuit suivante avec la dame. Cela fait, la nuit étant venue, et ayant tout disposé pour ce qu'il avait à faire, ül s’en alla dans la maison de Pericon qui ne se défiait nullement de lui, accompagné de quelques fidèles compagnons, qu'il avait requis pour l’aider dans ses projets, et suivant le plan arrêté entre eux, il se cacha dans la maison. Quand une partie de la nuit fut écoulée, il ouvrit à ses compagnons, alla avec eux à l'endroit où Pericon dormait avec la dame et étant entrés, ils tuèrent Pericon endormi et s’emparèrent de la dame qui s'était réveillée et se lamentait, la menaçant de mort si elle faisait du bruit. Puis,avec la plus grande partie des choses précieuses appartenant à Pericon, sans avoir été entendus, ils s’en allèrent promptement au port où, sans plus de retard, Marato monta avec la dame sur le navire, laissant ses compägnons s’en retourner.
« Les marins ayant bonne et fraîche brise, levèrent les voiles et se mirent en voyage. La dame se lamenta amèrement sur sa première mésaventure ainsi que surla seconde, mais Marato,ayant en main le Saint-Croissant que Dieu nous donna,se mit à la consoler de telle façon que bientôt apprivoisée avec lui, elle eut oublié Pericon ; et déjà elle s’estimait heureuse, quand la fortune, non satisfaite des tristesses passées, lui en prépara une nouvelle. Comme elle était très belle de forme, ainsi que nous l’avons déjà dit souvent et de manières fort gracicuses, les deux jeunes patrons du
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navire s'énamourèrent si fort elle, qu'oubliant toute autre chose, ils ne s occupaient qu’à la servir et qu'à lui ètre agréable, prenant bien garde que Marato ne le soupçonnût. S’étant aperçus l’un l'autre de leur amour, ils eurent à ce sujet un entretien secret où ils convinrent de faire en commun l'acquisition de la dame, comme si l'amour devait se traiter de la mène façon que les marchandises ou les protits du commerce. La voyant parfaitement gardée par Marato, et pour ce étant empèché: dans leur projet, un jour que le navire nmarchait à pleines ‘voiles et que Murato se tenait sur la poupe à resarderla mer sans se mélier en rien d'eux, ils s’approchèrent de lui d'u commun accord, le saisirent presteruent par derrière et le :tèrent à la mer; et le navire alla plus d'un mille av.nt que ersonne se fût aperçu que Marato eluit tombé à l'eau. Ce qu'apprenant la dame,et ne voyant aucune possibilité de le retrouver, elle mit à recommencer sur le navire ses premières plaintes. Sur quoi, jes deux amants vinrent incontinent pour la consoler et par de douces paroles, par de grandes promesses, bien qu'elle les comprit peu ils s'eflorçuient de calmer ladamc qui pleurait bien moins le mari perdu que sur sa propre mésaventure. Après lui avoir tenu une ou deux fois de longs discours, il leur sembla qu'ils l'avaient quasi consolée, et ils en vinrent à discuter pour savoir celui qui le premier la mènerait coucher avec lui. Voulant chacun être le premier, et ne pouvant s’accorder entre eux à ce sujet, ils commencèrent d'abord à échanger de graves injures ; leur colère s’en augmentant,ils mirent la main aux couleaux, et s’attaquant avec fureur, ils s'en portèrent plusieurs coups avant que ceux qui étaient sur le navire pussent les séparer ; sur quoi l’un deux tomba mort, et l’autre, gravement blessé en plusieurs endroits, eut la vie sauve. Cette aventure contraria beaucoup la dame, qui se voyait seule et sans l'appui de personne et craignait fort que la colère des parents et des amis des deux patrons se tournât contre elle ; mais les prières du blessé, et une prompte arrivée à Chiarenza, la sauvèrent de ce danger de mort.
« tant descendue à terre avec le blessé, et demeurant avec Jui dans une auberge, le bruit de sa grande beauté courut soudain par la ville, et ce bruit parvint aux oreilles du prince de la Morée qui était alors à Chiarenza. Ce dernier voulut la voir, et l'ayant vue, elle lui parut plus belle que la re nommée la faisait; c’est pourquoi il s'énamoura si fortement d'elle, qu’il ne pouvait penser à autre chose ; et ayant entendu de quelle façon elle était venue 1à, il résolut d’essayer de l'avoir. Comme il cherchaït les moyens pour y parvenir, les parents du blessé l'ayant appris, sans attendre davantage, ils la lui envoyèrent, ce qui fut très agréable au
Lrince êt aussi à la dame, pour ce qu’il lui sc:nbla que celc a tirait d'un grand péril. Le prince la voyant, outre sa beauté, ornée d’habits rovaux, ne pouvant autrement savoir qui elle était, pensa qu’elle devait être une noble dame, et son amour en redoubla. La tenant en grand honneur, il la traitait non commes sa maîtresse. Inais comme sa propre f:mme. Pour quoi, la dame se rappe:ant sés malheurs passés, et se trouvant en comparaison fort bien et surtout toute réconfortée, était redevenue joyeuse, et ses beautés fleurirent tellement, qu’il semblait que toute la Romagne n’eût roint à parler d’autre chose. Cela fit que le duc d'Athènes, jeune homme beau et vaillant de sa personne, ami et parent du prince, eut le desir de la voir, et sous prétexte d’aller visiter celui-ci, comme il avait l'habitude de le faire parfois, il s'en vint avec une belle et honorable suite à Chiarenza où il fut reçu avec honneur et en grande fête. Au bout de quelques jours étant venus à causer ensemble des beautés de cette dame, le duc demanda si c'était chose aussi belle qu’on Île prétendait. A quoi le prince répondit : « — Beaucoup plus, mais de cela ce ne sont pas mes pa- « roles, mais tes yeux que je veux prendre pour garants. — » Alors, sur les instances du duc, ile s’en allèrent ensemble là où elle était. La dame, informée d'avance de leur visite, les reçut en riches atours et d’un air joyeux ; et l’ayant fait asscoir entre eux, ils ne purent avoir le plaisir de causer avec elle, pour ce qu’elle n’entendait rien ou que bien peu de leur langage. Pour quoi chacun la regardait comme une merveilleuse chose, et surtout le duc qui pouvait à peine croire qu’elle fût créature mortelle; et croyant, grâce à l’amoureux venin qu’il buvait par les yeux, pouvoir satisfaire son désir en la regardant, il prépara son propre malheur, en s'énamourant ardemment d'elle. Quand il eut pris congé d'elle avec le prince, et qu’il put penser à son aise, il estima le prince heureux entre tous, pouvant disposer à son plaisir d’une si belle chose. Après y avoir longuement et diversement songé, son feu amoureux pesant plus que son honnêteté, il résolut, quoi qu’il en dût arriver, d'enlever cette félicité au prince, et de s’en rendre seul possesseur par quelque moyen que ce fût ; et dans sa hâte, laissant de côté toute raison et toute justice, il concentra sa pensée tout entière vers les embüûches.
« Un jour donc; suivant l’exécrable projet arrêté par lui de concert avec un camérier secret du prince, lequel avait nom Ciuriaci, il fit préparer très secrètement tous ses chevaux et tous ses bagages afin de pouvoir partir ; et, la nuit venue, Le susdit Ciuriaci l’introduisit en cachette,avec un sien compagnon armé comme lui, dans la chambre du prince, qu’il vit, à cause de la grande chaleur, la dame dormant, de-
bout tout nu à une fenètre donnant sur la mer, pour respirer une petite brise qui s’en élevait. Pour quoi, après avoir informé d'avance son compagnon de ce qu'il avait à faire, il aña sans bruit par la chambre jusqu’à la fenêtre, et là il frapp: le prince dans les reins d'un coup de couteau qui le trari<perça de part en part, puis il le saisit promptement et le jet: par la fenêtre. Le palais qui donnait sur la mer était très élevé, et la fenêtre à laquelle était le prince avait vue sur quelques masures cffondrées par l'impétuosité de la mer, c: dans lesquelles personne n'allait sinon très rarement. Il advint donc, comme le duc l'avait prévu, que la chute du corps du. prince ne fut entendue et ne put l’être de personne. Le compagnon du duc, voyant cette action accomplie et faisant semblant de vouloir embrasser Ciuraci, lui jeta prestement autour du col un lacet qu'il avait apporté tout exprès, et le tira si violemment que Ciuraci ne put pousser un seul cri. Le duc étant venu à son aide, ils l'étranglèrent et le jetèrent par la mène fenètre qu'ils avaient jeté le prince. Cela fait, voyant qu'ils n'avaient été entendus ni par la dame, ni par d’autres, le duc prit en main une lumière, la porta vers le lit, et découvrit en silence la dame qui dormait profondément. La regardant des pieds à la tête, il l’admira beaucoup, et si, vêtue, elle lui avait plu, elle lui plut au delà de toute comparaison étant nue. Pour quoi, embrasé d’un plus chaud désir, et nullement épouvanté du crime qu’il venait de commettre, les mains encore ensanglantées, il se glissa à ses côtés et se coucha près d'elle qui était tout assoupie et croyait que c'était le prince. Après qu’il fut demeuré avec elle en grandissime plaisir, il se leva et ayant fait venir quelques-uns de ses compagnons, il fit enlever la dame de façon qu’elle ne püt crier, et la fit emporter par une fausse porte par laquelle il était entré ; puis, l'ayant placée sur un cheval, il se mit en route avec tous ses gens, faisant le moins de bruit qu'il pouvait, et s’en retourna vers Athènes. Mais comme il était marié, il n’alla point jusque là, et s'arrêta en un très bel endroit à lui, qu’il avait sur le bord de la mer; là, il la tint cachée et lui fit servir tout ce dont elle avait besoin.
« Les courtisans du prince avaient, le lendemain matin, attendu jusqu’à l’heure de none qu'il se levât ; mais n’entendant rien, et ayant poussé les portes des chambres qui n’étaient point fermées, sans voir non plus personne, ils pensèrent qu'il était allé incognito quelque part passer quelques jours en compagnie de sa belle dame, et ils n’en prirent plus de souci. Les choses étant en cet état, il advint que, le jour suivant, un fou élant entré dans les ruines où gisaient le corps du prince et celui de Ciuriaci, saisit Ciuriaci par le lacet, et s’en alla en le traînant derrière lui. Ciuriaci fu!
non sans grand étonnement, reconnu par un grand nombre ne gens, lesquels, au moyen de promesses, s'étant fait me der par le fou à l'endroit d’où il l'avait traîné, y trouvèrent, au grand désespoir de toute la ville, le corps du prince qu'ils ensevelirent avec honneur. Et comme on cherchait les auteurs d’un si grand forfait, et qu’on vit que le duc d'Athènes n’était plus là, mais qu’il avait disparu furtivement, ils estimèrent, comme cela était vrai, que c'était Jui qui avait fait le coup et emmené la dame. Pour quoi, mettant à la place du prince mort un de ses frères, ils l’élurent pour leur prince, et l’excitèrent de tout leur pouvoir à se venger. Ce dernier, ayant par la suite eu la preuve que la chose s'était passée comme on l’avait imaginé tout d'abord, rassembla de tous côtés ses amis, ses parents et ses serviteurs, en forma rapidement une belle, grande et puissante armée, et se dirigea contre le duc d'Athènes pour lui faire la guerre. Le duc, apprenant cela, apprêta également ses forces pour se défendre, et de nombreux seigneurs accoururent à son aïde, parmi lesquels, envoyés par l’empereur de Constantinople, se trouvaient son fils Constantin et Manovello, son neveu, avec une belle et nombreuse suite. Ces princes furent recus très honorablement par le duc et encore plus par la duchesse, pour ce qu’elle était leur sœur.
« Les choses tournant de jour en jour davantage à la guerre, la duchesse, le moment venu, les fit venir tous les deux en sa chambre, et là, avec force larmes et force paroles, elle leur conta toute l’histoire, les motifs de la guerre, et leur montra l’affront que lui faisait le duc avec cette femme qu'il croyait tenir si bien cachée; et se plaignant fort de tout cela, elle les pria d’apporter de leur mieux remède, pour l’honneur du duc et pour sa consolation à elle. Les jeunes gens savaient le fait tel qu’il était, et pour ce, sans trop l’interroger, ils réconfortèrent la duchesse du mieux qu’ils surent, et la remplirent de bonne espérance.Ayant été informés par elle de l’endroit où était la dame, ils partirent ; et comme ils avaient souvent entendu vanter la merveilleuse beauté de celle-ci, ils désirèrent la voir et prièrent le duc de la leur montrer. Celui-ci, ne se souvenant plus de ce qui était advenu au prince pour la lui avoir montrée à lui-même, promit de le faire. Et avant fait préparer un magnifique déjeuner, dans un très beau jardin où demeurait la dame, il les conduisit, le lendemain matin, avec quelques autres compagnons, manger avec elle. Constantin étant assis à côté de la dame, se mit à la regarder plein d’étonnement, affirmant en lui-même qu'il n'avait jamais vu chose si belle, et que certainement le duc devait être excusé si, pour posséder une si belle chose, il avail trahi san ami et avait commis un crime; et comme ii la regardait à plusicurs reprises, l'admirant chaque fois @.
DEUXIÈME JOURXÉE. 109
plus en plus, il ne lui en advint pas autrement à lui qu'il n’en était advenu au duc. Pour quoi, il partit énamouré d'elle, et ayant abandonné toute pensée de guerre, il se mit à songer comment il pourrait l'enlever au duc, cachant soigneusement son amour à tout le monde.
« Pendant qu’il brûlait de ce feu, le moment vint de sortir pour aller contre le prince qui déjà s'approchait des domaines du duc, pour quoi, le duc et Constantin, et tous leurs autres compagnons, suivant l’ordre adopté, étant sortis d'Athènes s’en allèrent s'établir aux frontières, afin que le prince n’avançât pas davantage. Ils y étaient depuis plusieurs jours, lorsque Constantin, ayant toujours l'esprit et la pensée tournés vers la dame, et s’imaginant que, maintenant que le duc n’était plus près d'elle, il pourrait très bien en venir à satisfaire son désir, pour avoir un motif de retourner à Athènes, feignit d'être tombé gravement malade ; pour quoi, avec la permission du duc, ayant remis son commandement à Manovello, il s’en vint à Athènes vers sa sœur. Là, après un jour de repos, l'ayant amenée à causer de l'injure qu’elle avait reçue du duc à propos de la dame qu’il entretenait, il lui dit que, si elle voulait, il l'aiderait en cette circonstance, en l’enlevant de l'endroit où elle était, et l'emmènerait au loin. La duchesse, croyant que Constantin lui faisait cette proposition par affection pour elle et non par amour pour la dame, dit que cela lui plairait fort s’il s’arrangeait de façon que le duc ne pût jamais savoir qu'elle y avait prêté la main, ce que Constantin lui promit pleinement; pour quoi, la duchesse consentit à ce qu’il fit du mieux qu’il lui semblerait.
« Constantin, ayant fait armer en secret une barque légère, la fit amener un soir tout au près du jardin où demeurait la dame, et informa ceux des siens qui la montaient de ce qu'ils auraient à faire ; puis, avec les autres, il alla au palais où était la dame. Là, par ceux qui étaient au service de cette dernière, et par la dame elle-même, il fut joyeusement reçu, et elle l’'accompagna au jardin, selon qu’il lui plut, avec ses serviteurs et les compagnons de Constantin. Celui-ci, sous prétexte d’avoir à lui parler de la part du duc, alla seul avec elle vers une porte qui donnait sur la mer, et qui avait été à l'avance ouverte par un de ses compagnons; et là, ayant par le signal convenu, appelé la barque, il fit prestement saisir la dame, et la fit porter sur la barque ; puis, étant revenu vers les serviteurs, il leur dit : « — Que personne ne bouge ou « ne dise mot, s'il ne veut mourir, pour ce que je n’entends « pas ravir la dame du duc, mais effacer la honte qu’il fait «à ma sœur. —» A cela, nul n’osa répondre; pour quoi Constantin, monté avec les siens sur la barque, et s'étant approché de la dame aui aleurait, ordonna qu’on mit les
he
411) LE DÉCASTEPRON:
rares À l'eau et qu'on partit. Volant plutôt que voguant. ils parvinrent à Egine un peu avant le point du jour, ct étant descendus à terre pour sc reposer, Constantin se satisfit avec la dame qui pleurait sur sa malheureuse beauté. De là, remontés sur la barque, ils parvinrent en peu de jours à Chios, où. par crainte de Ja colère de son père, et redoutant aussi de se voir enlever la dame qu'il avait ravie, il plut à Constantin de rester comme en un licu sûr. Pendant plusieurs jours, la dame pleura sa mésaventure ; maïs, à la fin, consolée par Constantin, elle se mit, comme elle avait fait les autres fois, à orendre plaisir de ce que la fortune lui apportait.
« Pendant que les choses allaient ainsi, Osbech, alors roi des turcs, et qui était en guerre continuelle avec l’empereur, int en ce temps par hasard à Smyrne ; et là, ayant entendu dire que Constantin se tenait à Chios sans prendre la moindre précaution, et y menait une existence lascive avec une dame qu'il avait volée, il s’y rendit une nuit avec quelques petits navires de guerre, et étant entré sans bruit dans la ville avec ses gens, il en surprit beaucoup dans leur lit avant que ceux-ci s'aperçussent que les ennemis étaient survenus; quant au petit nombre de ceux qui s'étaient réveillés à Ja rumeur et avaient pris les armes, ils furent occis. La ville tout entière élait brûlée, et le butin et les prisonniers portés eur les navires, ils retournèrent vers Smyrne. Là, Osbech, qui était jeune, trouva, en passant son butin en revue, la belle dame qui avait été prise endormie dans son lit, pour quoi, très content de la voir, il en fit sur-le-champ sa femme, célébra les noces et coucha joyeusement avec elle plusieurs mois. L'empereur qui, avant que ces choses arrivassent, avait fait un traité avec Basan, roi de Cappadoce, afin qu'il assaillit d’un côté Osbech avec ses forces, pendant qu'il l’attaquerait d’un autre côté avec les siennes, et qui ne l'avait pas encore. pu mettre à exécution pour ce qu’il ne voulait pas faire, comme n'étant pas convenable, une des choses que lui demandait Basan, apprenant ce qui était arrivé à son fils, et dolent outre mesure de cela, fit sans plus attendre ce que lui demandait le roi deCappadoce, etle pressa tant qu’il put de fondre sur Osbech, s’apprètant de son côté aluitombersus.Osbech,apprenant cela,rassemblaunearmée avant d’être cerné par les deux puissants souverains, et alla à Ja rencontre du rot de Cappadoce, laissant à Smyrne sa bell: dame sous la garde d’un de ses familiers qui était en même temps son ami, el après qu'il eut combattu quelque temps contre le roi de Cappadoce, il fut tué dans la bataille, ei son armée déconfite et disperséc; pour quoi, Basan, victorieux, marcha librement vers Smyrne, et, sur son passage, tous lui obéissaient comme au vainqueur.
DEUXIÈME SOURNÉE. 41!
« Le familier d’Oshech, nommé Antiochus, à qui la belle dame avait été donné en garde, la voyant si belle, s'en amouracha, bien qu'il fût vieux, sans garder le moins du monde fidélité à son ami et seigneur ; et sachant sa langue — ce qui était très agréable à la dame qui, depuis plusieurs années, avait dû se résoudre à vivre comme si elle était sourde et muette, n'ayant personne qu'elle pût comprendre ou dont elle pût être comprise — poussé par l'amour, il prit en peu de jours tant de familiarité avec elle, que bientôt, sans nul égard pour leur seigneur qui était sous les armes et en guerre, ils devinrent non seulement amis, mais amants, prenant l'un avec l'autre, sous les draps, un merveilleux plaisir. Mais apprenant qu'Osbech avait été vaincu et tué. et que Basan venait, pillant tout sur son passage, ils se dis- ‘* posèrent à partir ensemble sans l'attendre, mais toutefois après avoir pris la plus grande partie des choses appartenant à Osbech. Ils s’en allèrent donc tous les deux secrète ment à Rhodes, où, au bout de peu de temps, Antiochus tomba malade à mourir.
« Ilétait logé par hasard avec un marchand de Chypre qu’il aimait beaucoup, et qui était son meilleur ami ; sentant sa fin venir, il pensa à lui laisser ce qu'il possédait ainsi que sa chère dame. Près de la mort, il les appela tous les deux et leur dit : « — Je vois, sans que je puisse en douter, que « je m'en vais, ce qui me chagrine, pour ce que je ne me suis -« jamais plus réjoui de vivre que je le faisais. Il est vrai que « je meurs très content d'une chose, à savoir que, puisque « je dois mourir, je me vois mourir dans les bras des deux « personnes que j'ai plus aimées que quique ce soit au monde, « c’est-à-dire dans les tiens, très cher ami, et dans ceux de « cette dame que j'ai aimée plus que moi-même du moment « que je l’ai connue; Il est vrai qu’il m'est dur de la voir res- « ter ici, étrangère, sans aide et sans conseil, moi mourant ; « et cela me serait plus dur encore, si jé ne te sentais pas « ici, car j'espère que, par amitié pour moi, tu auras d'elle « le même soin que tu aurais eu de moi. Et pour ce, je te « prie tant que je peux, s'il arrive que je meure, que mes « affaires et elle-même te soient confiées, et que tu fasses de « l’une et des autres ce que tu croiras devoir faire pour la « consolation de mon âme. Et toi, très chère dame, je te « prie de ne pas m’oublier après ma mort, afin que là-bas « je puisse me vanter que, sur cette terre, j'ai été aimé de « la plus belle dame-que la nature ait jamais formée. Si vous « me donnez entière espérance sur ces deux choses, sans « nul doute je m'en irai consolé. — » Son ami le marchand, ainsi que la dame, pleuraient en entendant ces paroles ; et quand il eut fini, ils le réconfortèrent et lui promirent sur leur foi de faire ce dont il les priait, s’il arrivait qu’il mou-
112 LE DÉCAMÉSNON.
rût. Il ne tarda guère à trépasser, et il fut enseveli aveg honneur par eux. Puis, quelques jours après, le marchand de Chypre, ayant terminé tout ce qu'il avait à faire à Rhodes, et voulant s’en retourner à Chypre sur un coche de catalans qui se trouvait dans le port, demanda à la belle dame ce qu'elle voulait faire, car pour lui, il lui fallait retourner à Chypre. La dame répondit que, si cela lui plaisait, elle irait volontiers avec lui, espérant que, par amitié pour Antiochus, elle serait traitée et regardée par lui comme une sœur. Le marchand répondit que son désir serait satisfait ; et afin de la soustraire à toute injure qui pourrait survenir avant qu'ils fussent arrivés à Chypre, il la fit passer pour sa femme. Une fois montés sur le navire, on leur donna une chambre à la poupe, et afin que le fait ne parût pas contraire aux paroles, ils dormirent tous deux en un même petit lit. Pour quoi, il advint ce que ni l’un ni l’autre n’avait prévu en partant de Rhodes, c’est-à-dire que l’obscurité juinte à la commodité, à la chaleur du lit dont les forces ne sont pas petites, leur firent oublier l'amitié et l'amour qu'ils avaient pour Antiochus mort, et qu’attirés par un égal appétit, ils commencèrent à se caresser mutuellement, si bien qu'avant d’avoir gagné Baffa, où habitait le chyprien, ils s'étaient déjà apparentés. Arrivés à Baffa, la dame resta longtemps avec le marchand. « Sur ces entrefaites,arriva à Baffa, pour une affaire, un entilhomme nommé Antigone, de grand âge et de grand sens mais peu de fortune, pour ce que, s'étant entremis pour de nombreuses choses au service du roi de Chypre, le sort lui avait élé contraire. Passant un jour devant la maison où la belle dame demeurait — le marchand étant allé en Arménie avec sa marchandise — Antigone la vit à une fenêtre. Comme elle était très belle, il se mit à la regarder, et il lui sembla l'avoir vue une autre fois,mais sans pouvair dire en aucune façon où.De son côté,la belle dame, qui avait été longtemps le jouet de la fortune, mais dont les malheurs touchaient à leur fin, dès qu’elle vit Antigone, se rappela l’avoir vu à Alexandrie au service de son père.Pour quoi, prise d’une subite espérance de pouvoir encore par soa aide revenir à son état royal, et voyant que son marchand était absent,elle fit rappeler Antigone, dès qu’elle put. Celui-ci étant venu, elle lui demanda en rougissant s’il était Antigone de Famagosta, ainsi qu’elle le croyait. Antigone répondit que oui, et lui dit en outre : « — Madame, il me « semble de vous reconnaître, je ne puis en aucune façon « me rappeler.où je vous ai connue ; pour quoi je vous prie, “ si cela ne vous fâche point, de me remeltre en mémoire « qui vous êtes. — » | | ‘ La dame, entendant qui il était, lui jeta le bras au col en pleurant fartement, et après quelques instants, comme
il était très étonné, elle lui demanda s'il ne l'avait jamais vue à Alexandrie. A cette question, Anticone reconnut aussitôt qu'elle était Alaciel, fille du Soudan, qu’on croyait morte en mer, et voulut s’incliner devant elle ; mais elle ne le souffrit point, et le pria de s'asseoir à ses côtés. Ce qu'ayant fait Antigone, il lui demanda respectueusement comment, quand et d'où elle était venue en ces lieux, alors que par toute l'Egypte on avait pour certain qu'elle s'était noyée en mer, et il yavait déjà plusieurs années. A quoi la dame dit : « — Je voudrais bien qu’il en eût été « ainsi, plutôt que d’avoir mené la vie que j'ai menée, et je :« crois que mon père le voudrait aussi, si jamais ii la cona naît.— »n Et cela dit, elle se remit à pleurer abondamment. Pour quoi Antigone lui dit : « — Madame ne vous a découragez pas avant qu'il ne soit besoin. S'il vous plait, « narrez-moi vos malheurs, et quelle vie a été la vôtre. « Peut-être, avec l’aide de Dieu, pourrons-nous arranger les « choses convenablement. — » « — Antigone — dit la belle « dame — il m'a semblé, quand je t'ai vu, voir mon père, « et mue par cet amour et cette tendresse que je suis tenue « de lui porter, pouvant me cacher de toi, je me suis « fait connaître ; et il y a peu de personnes dont la vue « m'eût fait autant de plaisir que celui que j'ai éprouvé en « te voyant et en te reconnaissant avant tout autre. Et pour « ce, ce que j'ai toujours tenu caché dans ma mauvaise « fortune, je te le dirai à toi comme à mon père. Si tu vois, « après que tu l’auras entendu, quelque moyen de me pou- « voir remettre en ma première condition, je te prie de le « saisir, situ n’en vois pas, je le prie de ne dire jamais à « personne que tu m'as vue, ni que tu as entendu parler « de moi. — « Cela dit, toujours pleurant, elle lui contz ce qui lui était arrivé, du jour où elle fut jetée sur l’île de Muayorque, jusqu’au moment présent. De quoi Antigone sa mit à la plaindre avec compassion; puis,quand il eûtréfléchi peu, il dit: « — Madame, puisque dans vos infortunes « on n’a pas su qui vous étiez, sans nul doute je vous ren- « drai à votre père plus chère que jamais, puis pour femme « au roi de Garbe. — » Et la dame lui ayant demandé comment, il lui indiqua minutieusement ce qu'elle devait faire, ‘’et afin qu'un autre incident ne pût déranger leur projet, Antigone retourna le jour même à Famagosta et alla trouver le roi, auquel il dit : « — Mon seigneur si cela vous agrée, « vous pouvez d'un même coup vous faire grand honneur, « et m'être très utile à moi qui suis pauvre à cause de vous, « sans qu'il vous en coûte grand’chose.—» Le roi demanda comment. Antigone dit alors : « — Il est arrivé à Baffa la « belle jeune fille du Soudan qu’on a cru longtemps noyée,; « pour sauver son honneur, elle a souffert de longues et
114 LE DLCNULEON;,
« cruciles épreuves ; elle se trouve à présent en un pauvre « état, et désire retourner chez son père. S'il vous plaît de « la Jui mander sous ma garde, ce serait grand honneur « pour vous et grand bien pour moi; je crois que le Soudan « n’oublierait jamais un pareil service.—» Le rai,mu par une royale générosité d’âme, répondit aussitôt que cela lui plaisait; et l’ayant envoyé chercher la dame, il la fit venir à Famagosta où elle fut reçue par la reine et par lui avec une fète inexprimable et de magnifiques honneurs. Interrogée par le roi et par la reine sur ses aventures, Alaciel leur fit un récit selon la leçon que lui avait faite Antigone. Peu de jours après, sur sa demande, le roi, lui ayant donné une belle et honorable suite composée d'hommes et de femmes, la renvoya, sous la conduite d’Antigone, au Soudan ; et il n’est pas besoin de demander si elle fut recue par celui-ci avec joie, ainsi qu'Antigone et toute sa suite.
« Quand elle fut un peu reposée, le Soudan voulut savoir comment il se faisait qu’elle vivait encore, ct qu'elle fût restée si longtemps sans lui avoir jamais rien fait savoir de l’état où elle se trouvait. La dame, qui avait parfaitement retenu les conseils d’Antigone, se mit à parler ainsi après son père : « — Mon père, le vingtième jour environ après “ que je vous eus quitté, notre navire, assailli par une « cruelle tempête, là pendant une nuit heurter contre « certaine plage vers le ponant, voisin d'un lieu appelé « Aigues-Mortes. Ce qu'il advint des hommes qui étaient « sur notre navire, je ne l’ai jamais su et ne le sais pas. Je « me souviens seulement que, le jour venu, et revenant à la « vie de quasi-morte que j'étais, le navire naufragé ayant « déjà été vu par les paysans qui étaient accourus de toute « la contrée pour le piller, nous fûmes, moi et deux de mes « femmes, portées sur le rivage, et prises aussitôt par,des « jeunes gens qui se mirent à fuir, entraînant qui l’une qui « l’autre de nos compagnes. Qu'est-il advenu d'elles ? je ne « le sus jamais ; mais deux jeunes gens m'ayant prise, et se « disputant entre eux pour m'avoir, et me traînant par les « cheveux.tandis que je pleurais abondamment.il advint que « ceux qui m'entraînaient ainsi passant en un chemin pour « entrer dans un grand bois, quatre hommes à cheval sur- « vinrent et aussitôt que ceux qui m'entrainaient les virent, « il me lâchèrent soudain et ils se mirent à fuir. Les quatre « hommes qui me parurent d’un aspect plein d’autorilé, « voyant cela, coururent à l'endroit où j'étais et m’'adres- « sèrent de nombreusés demandes auxquelles je fis de nom- « breuses réponses, mais je ne fus pas comprise par eux et «jene Îles compris pas non plus. Après avoir tenu long- « temmps conseil, ils me mirent sur un de leurs chevaux et “ me menèrent à un monastère de femmes de leur religion;
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là je ne sais ce qu'ns @irent, mais Je fus reçue par toutcs les femmes avec douceur, et toujours respectée par elles, et en grande dévotion, j'ai ensuite servi avec elles saint Croissant en Val-Creux,à qui les femmes de cc pays portent une grande vénération. Mais après ètre demeurce quelque temps avec elles, et avoir un peu appris ieur langue, comme elles me demandaient qui et d’où j'étais, connaisant le pays où je me trouvais et craignant, si je disais la vérité, d'être chassée par elles comme ennemie de leur loi, je répondis que j'étais fille d’un grand centilaomme de Chypre, et que mon père m'ayant envoyee à mon mari en Crete, nous avions par hasard fait naufrage. Et souvent, en bien des choses,par crainte qu'il m’arrivät pis, j'observai leurs usages ; entin la principale de ces dames, qu'elles nomme abbesse, m’'ayant demandé si je voulais m'en retourner en Chypre,je répondis que je ne désirais rien de plus ; mais elle,craignant pour mon honneur. ne voulutjamais me confier aux gens qui allaient à Chypre. Cependant il y a à peu près deux mois, certains gentilshommes de France étant arrivés avec leurs femmes, dont l'une était parente de l’abbesse,et celle-ci apprenant qu'ils allaient à Jérusalem visiter le tombeau où celui qu'ils tiennent pour Dieu fut enseveli après avoir été mis à mort par les Juifs, elle me recommanda à eux, et les pria de me rendre à mon père. Combien ces gentilshommes me respectèrent, et avec quelle joie ils m'admirent parmi leurs dames, serait une longue histoire à raconter. Etant donc montés sur un navire, nous parvinmes après plusieurs jours à Balfa ; me voyant arrivée là, où je ne connaissais personne, et comme,je ne savais ce que je devais dire aux gentilshommes qui voulaient me présenter à mon père selon ce qui leur avait été recommandé par la vénérable dame, Dieu qui sans doute s’occupait de moi,amenu sur le rivage Antigone, à l'heure même où nous descendions à alfa. Je m'empressai de l’appeler, et je lui dis
. dans notre langue, pour ne pas être comprise des gen-
tilshommes ni de leurs dames, qu'il m'accueillît comme sa fille. Il me comprit sur-le champ, et après m'avoir fait une grande fête, il fit honneur, selon que sa pauvreté le lui permettait, à ces gentilshommes et à ces dames,et me mena au roi de Chypre qui me reçut avec des honneurs que je ne pourrais jamais vous raconter, et qui n’a renvoyée vers vous. S'il reste autre chose à dire, qu'Antigone, qui m’a plusieurs fois entendue conter mes aventures, vous le raconte. — »
« Antigone s’étant alors tourné vers le Soudan dit:«—Mon seigneur, comme elle me l’a dit à plusieurs reprises, et
comme me l'ont dit les gentilshommes et les dames avec
« lesquelles elle vint, ainsi elle vous l'a raconté. Elle 2 « oublié seulement de vous dire une chose,et je crois qu'elle « l’a fait parce qu'il ne lui appartenait pas devous la dire. « c'est-à-dire combien ces gentilshommes et ces dames avec « lesquelles elle est venue, ont parlé de l'honnêteté de la « vie qu'elle avait tenue avec les religieuses dames, et de « sa vertu, et de ses meurs pures, ct des larmes et des gé- « missements que firent les dames et les gentilshommes, « quand après l'avoir remise entre mes mains, ils se sépa- « rérent d'elle. Pour lesquelles choses, si je voulais redire « pleinement ce qu’ils m'ont dit, non-seulement ie jour « actuel, mais la nuit ne suffirait pas; sachez seulement « que, selon qu’en témoignaient leurs paroles et aussi selon « ce que j'ai pu voir, vous pouvez vous vanter d’avoir la « fille la plus belle, la plus honnête, la plus vaillante, « qu'aucun autre seigneur qui porte aujourd’hui la cou- « ronne. — »
« Le Soudan fit de tout cela une merveilleuse fête, et pria plusieurs fois Dieu de lui faire la grâce de pouvoir récompenser dignement tous ceux qui avait honoré sa fille, et principalement le roi de Chypre qui la lui avait renvoyée avec tant d'honneur. Et au bout de quelques jours, ayant fait de grandes largesses à Antigone, il lui donna licence de retourner à Chypre, rendant grâce au roi, par lettre et par ambassadeurs spéciaux, de ce qu’il avait fait pour sa fille. Après quoi, voulant achever ce qui avait été commencé, à savoir que sa fille fût la femme du roi de Garbe, il le fit savoir à celui ci, et lui écrivit en outre que. s’il lui plaisait de la recevoir, il l’envoyât chercher. Le roi de Garbe fit de cela grande fête, et ayant envoyé une escorte d'honneur pour la chercher, il la reçut avec joie. Et elle qui avait couché avec huit hommes peut être dix mille fois, se coucha à ses côtés comme pucelle etlui fit accroire qu’elle l'était. Elle vécut en reine auprès de lui, très heureuse, pendant longtemps. Et pour ce,on dit : bouche baisée ne perd pas sa vente ; au con traire, elle se renouvelle comme !a lune. «— »
Le comte d'Angers, faussement accusé, s'enfuit en exil et laisse ses deux enfants en Angleterre, Revenu incognito, il les trouve en bonne situation, va comme palefrenier à l'armée du roi de France, et reconnu innocent, est rétabli dans son vremier élat,
Les aventures diverses de la bella Alaciel firent souven: goupirer les dames; mais qui sait quel motif leur faisait
pousser ces soupirs ? Peut-être y en avait-il parmi elles qui soupiraient non moins par désir de semblables noces, que par compassion pour Alaciel.Mais laissons cela pour le moment.Les dernières paroies dites par Pamphile les ayant fait rire, et la reine voyant par elles que la nouvelle était finie. * se tourna vers Elisa et lui ordonna decontinuer par une des siennes. Celle-ci, le faisant d’un air joyeux, commença : « — C’est un champ très vaste que celui par lequel nous nous promenons aujourd'hui, et il n’est personne qui ne pourrait y fournir, non pas une course, mais dix assez facilement, tellement la fortune l’a rempli de ses cas étranges et pénibles ; et pour venir à conter un de ceux-ci qui sont infinis, je dis que : 6 «L'empire romain étant passé des Français aux Allemandë, une grandissime inimitié naquit entre les deux nations, et ar suite une guerre acerbe et continuelle, à l’occasion de aquelle, tant pour la défense de son pays que pour l’offense reçue, le roi dé France et l’un de ses fils, avec toutes les forces de leur royaume,et suivis d'autant de parents et d'amis qu’ils purent en rassembler, levèrent une trèg grande armée pour marcher contre les ennemis. Avant de partir, * afin de ne point laïsser leur royaume sans gouvernement, it comme ils tenaient le comte Gaultier d'Angers pour an ge: tilhomme sage et pour leur fidèle et dévoué serviteur, :: qu'il leur paraissait, bien qu'ils le sussent très versé l'art de la guerre, plus apte aux choses délicates qu'aux fatigues ils lui laissèrent en leur lieu et place tout le gouvernement du royaume de France, avec le titre de vicaire général ; puis ils se mirent en route. Gaultier se mit donc avec soin et grand ordre à l'office qui lui était confié, conférant toujours sur toutes choses avec la reineet la belle-fille de célle-ci ; et bien que ces dernières eussent été laissées sous sa juridiction, néanmoins, 1l les honorait comme ses Dames et comme ses supérieures «Ledit Gaultier, âgé d'environ quarante ans,était très beau de corps et aussi plaisant de manières qu'aucun autre gentilhomme. Il était en outre le plus charmant et le plus distingué chevalier qu'on connût à cette époque, et un de ceux qui prenaient le plus de soin de sa personne.Or,il advint que le roi de France et son fi:s étant à la guerre dont j'ai déjà parlé et la dame de Gaultier étant morte lui laissant un fils et une fille tout enfants,comme il fréquentait la cour des dames susdites et parlait souvent avec elles des besoins du royaume, la dame du fils du roi jeta les yeux sur lui, et voyant avec une grandissime affection sa personne et ses belles manières, s’enflamma vivement pour lui d’un amour secret. Se sentant jeune et fraîche, et le voyant, lui, sans femme, elle pensa qu’elle pourrait facilement satisfaire son
iésir; et,songeant que la honte seule pourrait l’en empêcher, elle résolut de chasser cette honte et de lui manifester son amour. Un jour donc qu’elle était seule et que le moment lui parut propice, eile l'envoya chercher comine si elle avait à lui parler d'autres choses. Le comte dont la pensée était très loin de celle de la dame, vint à elle, sans aucun retard, cet,selon son désir.s'assit sur un siège à côté d'elle dans une chambre où ils étaient seuls. Déjà le comte lui avait deux fois demandé le motif pour lequel elle l'avait fait venir, et elle se taisait, lorsqu’enfin poussée par l'amour, devenue toute rouge de honte, quasi pleurant et toute tremblante, elle se mit à parler ainsi avec des paroles brisées ::
« Très cher et doux ami, et mon seigneur, vous pou- « vez, en homme sage,connaître facilement combien grande « est la fragil:té des hommes et des femmes, et, pour divers « motifs, combien plus grande elle est chez les unes que « chez les autres; pour quoi, devant un juge impartial, une « même faute ne doit pas recevoir une même peine à cause « de la qualité diverse des personnes. Et qui pourrait dire « qu’on ne devrait pas beaucoup plus blämer un pauvre « homme ou une pauvre femme qui auraient besoin de ga- « gner leur vie avec leur travail, s'ils étaient stimulés par « l'amour, et s’ils agissaient comme une dame qui serait « riche et oisive et à qui ne manquerait rien de ce qui pour- « rait lui plaire? Certes, je crois qu'il n’y a personne qui « le pourrait dire. Par cette raison j'estime que lesdites « choses doivent être un grand motif d’excuse en faveur de « celle qui les possède, si d'aventure elle se laisse aller à « aimer; pour le reste, ce qui doit lui faire pardonner, c’est « d'avoir choisi un sage et valeureux amant, si celle qui « aime à fait ainsi. Ces choses, qui sont toutes les deux en « moi selon ce qu’il me semble et plusieurs autres encore « qui me doivent induire à aimer, comme par exemple ma « jeunesse et l’éloignement de mon mari, doivent mainte- « nant s'élever pour le service de ma défense, dans le brû- « lant amour que j'ai conçu à votre aspect. Et si elles « peuvent sur vous ce qu’elles peuvent sur les hommes « sages, je vous prie de me donner aide et conseil dans ce « que je vous demanderai. 1]l est vrai que, par suite de l’é- « loignement de mon mari, ne pouvant résister aux aiguil- « Jlons de la chair, ni à la force de l'amour, qui ont tant de « puissance qu'ils ont déjà vaincu et quils vainquent « chaque jour, non pas seulement les tendres femmes, mais « les hommes les plus forts; me trauvant au milieu du bien- « être et de l'oisiveté dans lesquels vous me voyez, je me « suis laissée aller à suivre les plaisirs de l’amour et à de- « veniramoureuse. Et comme je reconnais qu’une pareille s chose, si elle était sue, ne serait pas honnête, néanmoins
« si elle est et si elle reste cachée, je ne la juge quasicnrien « déshonnête. Amour m'a été si gracieux que non-seule- « ment il ne m'a pas laissé choisir mon amant en pleine « Connaissance, mais qu’il m'a aidé en cela, en vous mon- « trant à moi digne d’être aimé par une dame faite comme « je suis. Car, si mon sentiment ne me trompe pas, je vous « tiens pour le plus beau, le plus plaisant, le plus prise «et le plus sage chevalier qui se puisse trouver dans 12 « royaume de France; et je puis également dire que, de « mème que je me trouve sans mari, je vous vois aussi sans « femme.Pour quoi, je vous prie, au nom d’un amour aussi « grand que celui que je vous porte, que vous ne me refu- « Siez pas de me donner le vôtre, et que vous ayez pitié de « ma jeunesse, laquelle vraiment, comme la glace au feu, w« se consume pour vous. — » À ces paroles, les larme: survinrent en telle abondance que,bien qu’elle eût l'intention de lui adresser encore ses prières, elle n’eut pas la force de parler plus avant; mais le visage baissé, et quasi vaincue, elle laissa tomber en pleurant sa tête sur la poitrine du comte. |
« Le comte qui était un très loyal chevalier, se mitàla re-
rendre avec de très graves reproches d’un si fol amour, et à a repousser — car déjà elle voulait se jeter à son col —et à affirmeravec serment qu’il aimerait mieux être écartelé avant de consentir qu’une pareille chose arrivât contre l’honneur de son seigneur, soit par lui, soit par tout autre. Ce qu’entendant la dame, oubliant soudain son amour et allumée d’une colère féroce, elle dit : « — Donc, vilain chevalier, je « serai de la sorte dédaignée par vous dans mon désir? Mais « ne plaise à Dieu, puisque vous voulez me faire mourir, « qu’à mon tour je ne vous fasse pas mourir ou chasser du « monde. — » Et ayant ainsi dit,elle se porta à l'instant Îles mains aux cheveux, les brouillant et se les arrachant tous, et apres avoir déchiré ses vêtements sur sa poitrine elle se mit à crier d’une voix forte : « — A l’aide, à l’aide, voici « que le comte d'Angers veut me faire violence. — » Le comte voyant cela, et doutant beaucoup plus de la jalousie des courtisans que de sa conscience; craignant, à cause de cela, qu’on n’ajoutât plus de foi à la malignilé de la dame qu’à son innocence, se redressa sur pied le plus tôt qu'il put, sortit de la chambre et du palais, et s'enfuit à sa demeure, où sans prendre conseil de personne, ayant mis ses deux enfants à cheval, il monta lui-même sur un autre et se dirigea le plus rapidement possible vers Calais.
« À la rumeur de la dame, beaucoup de gens accoururent, lesquels, l'ayant vue, et ayant entendu les motifs de ses cris, non-seulement crurent à ses paroles, mais ajoutèrent que la beauté et les manières galantes du comte avaient été longue-
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