LE PRE
ment mises en œuvre par lui pour en venir à celte fin.Oncovrut donc en fureur à la maison du comte pour l'arrêter; mais ne le trouvant pas,on commença par voler tout ce qu’elle contenait, puis on la jeta par terre jusqu'aux fondements. La nouvelle répandue en ce sens odieux, parvint à l’armée au roi et à son fils, Jesquels, très courroucés, le condamnèrent lui et ses descendants à un perpétuel exil, promettant de riches récompenses à qui le leur ramènerait vif ou mort.
« Le comte très peiné de ce que, en s’enfuyant,il était devenu coupable, d’innocent qu'il était, parvint sans se faire connaître et sans avoir été reconnu, lui ni ses fils, à Calais, d’où il passa promptement en Angleterre,et s’en alla à Londres sous de pauvres habits.Avant d’y entrer, il fit de longues recommandations à ses deux jeunesenfants,et principalement sur deux choses : d'abord, qu’ils devaient paliemment supporter l’état de pauvreté où la fortune les avait réduits ainsi que lui-même sans qu’il y eût de leur faute, puis qu’ils se gardassent avec le plus grand soin de jamais faire connaître à personne d'où ils étaient, ni de qui ils étaient fils, si lu vie leur était chère. Le fils appelé Louis était âgé d'environ neuf ans, et la fille qui avait nom Violante, en avait à peu près sept. Selon que le comportait leur âge tendre,ils comprirent tous deux parfaitement la leçon de leur père, et ils le montrèrent bien dans la suite par leurs actes. Afin de mieux pouvoir les cacher, le comte crut devoir changer leurs noms, ce qu'il fit; il appela le fils Perot et la fille Jeannette; et étant arrivés tous trois à Londres, pauvrement vêtus, à la façon dont nous voyons faire ces vagabonds français, ils se mirent à demander l’aumône.
« Et étant d'aventure un matin pour cela en une église, il advint qu’une grande dame, qui élait la femme d’un des maréchaux du roi d’Angleterre,vit en descendant de l’église, ce comte et ses deux petits enfants qui imploraient l'aumône.et lui demanda d’où il était et si c'était là ses enfants. A quoi il répondit qu'il était de Picardie, et que par suilc des méfaits de son ribaud de fils aîné, il lui avait fallu partir avec ces deux-là qui étaient aussi ses enfants. La dame. qui était compatissante, jeta les yeux sur la petite fille, et celle-ci lui ayant plu beaucoup, pour ce qu’elle était belle et avenante, elle dit : « — Brave homme, si tu veux laisser « venir avec moi ta petite fille, je la prendrai volontiers, « pour ce qu'elle a bonne mine. Et si elle fait une brave «femme, je la marierai en temps convenable de façon « qu’elle sera bien. — » Cette demande plut fort au comte, et il répondit sur-le-champ que oui; et il la lui donna avec force larmes et en la lui recommandant beaucoup. Ayant
ainsi casé la fille, et sachant bien à qui, il résolut de ne pas rester davantage en ces lieux; mais continuant à demander l’'aumône, il traversa l'île et parvint, avec Perot, au pays de Galles, non sans éprouver une grande fatigue, comme un homme qui n'avait pas l'habitude d'aller à pied.
« Là était un autre maréchal du roi qui tenait grand état et avait un nombreux domestique, et dans la cour duquel le comte et son fils se réfugiaient souvent pour avoir à manger. Dans cette cour, un fils dudit maréchal et d’autres entants de gentilshommes se livrant parfois à des jeux enfantins.par exemple à courir et à sauter, Perot commenca à se méler à eux,et à exécuter aussi adroitement ou même micux qu'aucun d’eux, tous les jeux auxquels ils se livraient. Ce que le maréchal ayant vu une fois, et la tournure et les manières de l’enfant lui plaisant beaucoup, il demanda qui il ctait. On lui dit qu'il était le fils d’uñ pauvre homme qui venait là quelquefois pour demander la charité. Sur quoi, le marécha le lui fit demander, et le comte, qui ne demandait pas autre chose à Dieu, le lui donna volontiers, quelque chagrin qu’il eût à se séparer de lui. Le comte ayant donc placé son fils et sa fille, résolut de ne pas rester plus longtemps en Angleterre, mais du mieux qu'il put, il passa en Irlande, et parvenu à Stanforde, s’engagea comme serviteur à la solde d’un chevalier d'un comte du pays, faisant tout ce qui appartient au métier de serviteur ou de garçon d’écurie ; et là, sans être jamais reconnu de personne, avec beaucoup de peines et de fatigues, 1l séjourna longtemps.
» Violante, appelée Jeannette, et qui était restée à Londres avec la gente dame, croissait chaque année en force et en beauté, et s'était tellement acquis la faveur de la dame, du mari de celle-ci, et de tous les gens de la maison ainsi que de tous ceux qui la connaïssaient,que c'était chose merveilleuse à voir, et il n’y avait personne qui, voyant ses manières et son maintien, ne dît qu’elle était digne de grand bien et de grandissime honneur. Pour quoi, la gente dame qui l'avait reçue de son père,sans avoir pu jamais savoir qui il était autrement que ce qu’elle avait entendu de lui, s'était proposée de la marier honorablement, suivant la condition dont elle estimait qu'elle était. Mais Dieu, juste juge des mérites, la connaissait pour femme noble,et sachant qu'elle portait, sans faute de sa part, la peine de la faute d'autrui en disposa autrement. Et afin que la gente fille ne tomb point aux mains d’un vilain, on doit croire que ce quia vint fut permis par sa bonté.
« La gente dame avec laquelle Jeannette demeurait, avait de son mari un fils unique que son père et sa mère aimaient beaucoup,tant pour ce au'’il était leur fils,que pour ce qu'il le
méritait par sa valeur et ses qualités étant plus qu’un autre hien élevé, et vaillant et beau de sa personne. Ce fils avait snviron six ans de plus que la Jeannette, et la voyant très selle et gracieuse, à s’énamoura si fortement d’elle, qu'il ne voyait rien au-dessus. Et pour ce qu'il croyait qu'elle devait être de basse condition, non-seulement il n'osait pas la demander pour femme à son père et à sa mère, mais craisnant qu'on ne blämât de s'être mis à aimer si bas, il tenait son amour caché le plus qu'il pouvait; ce qui le stimulait beaucoup plus que s’il l'avait découvert. De quoi il advint que,par surcroît de chagrin, il tomba malade et d’une manière grave.Plusieurs médecins furent appelés à le soigner, et ayant examiné tous les symptômes,et ne pouvant connaître sa maladie, ils désespéraient tous communément de sa guérison. De quoi le père et la mère du jeune homme éprouvaient une si grande douleur et mélancolie, qu'une plus grande n’aurait pu se supporter; et souventes fois, avec de douces prières, 1ls lui demandaient la cause de son mal; à quoi il ne donnait que des soupirs pour réponse, ou bien disait qu'il se sentait consumer tout entier. ;
«Il advintun jour qu’un médecin très jeune,maïis de science profonde.étant près de lui et le tenant par le bras à l’endroit où l'on ccrche d’habitude le pouls,la Jeannette qui, par déférence pour sa mère, le servait avec sollicitude, entra pour une cause quelconque dans la chambre où gisait le jeune homme. Dès que celui-ci la vit,sans dire une parole ou sans
faire un geste,il ressentit avec plus de violence en son cœur.
l’'ardeur amoureuse; pour quoi le pouls se mit à lui battre plus fort que d’ordinaire,ce que le médecin ayant immédiàtement senti il s’en étonna,et resta muet pour voir le temps que durerait le battement du pouls. Dès que la Jeannette sortit de la chambre, le battement s’arrêla, pour quoi ïl parut au médecin avoir deviné une partie de la cause de la maladie du jeune homme, et au bout d'un moment, comme s’il voulait demander quelque chose à la Jeannette, il la fit appeler, tenant toujours le malade par le bras.La jeune fille étant venue aussitôt, dès qu’elle entra dans la chambre, le battement du pouls reprit le jeune homme, et. elle partie, le battement cessa. Sur quoi le médecin, estimant avoir une suffisante certitude, se leva et ayant pris à part le père et la mère du jeune homme, il leur dit : « — La guérison de « votre fils n'est pas au pouvoir des médecins, mais elle « estentre les mains de la Jeannette, que le jeune homme, « comme je l'ai reconnu à des signes certains, aime ardem- « ment, bien qu'elle ne s’en aperçoive pas, à ce que j’ai cru « voir. Vous savez désormais ce que vous avez à faire, si sa « vie vous est chère. — »
« Le gentilhomme et sa dame, entendant cela, furent
z sntents, puisqu'aucur remède ne s'était trouvé pour sa ….uérison, bien que cela les fächait beaucoup, s’il fallait en “enir, ce qu’ils craignaient, à devoir donner la Jeanne!t: oour épouse à leur fils. Le médecin parti, ils s’en allèrent «tonc vers le malade, et Ja dame lui dit ainsi : «à — Mon
tils, je n'aurais jamais cru quetu m’aurais caché aucun « de tes désirs, et surtout que je te verrais mourir pour ne « point avoir obtenu ce que tu désirais; pour ce que tu « devais être certain et que tu dois l'être, qu'il n’y a nulle « chose que je puisse faire pour te contenter. même quanil « elle serait moins qu'honnète, que je ne la fasse par muïi- < même. Mais puisque tu as fait ainsi, il est advenu que « Dieu a eu plus de pitié de toi que toi-même, et alin que « tu ne meures pas de cette maladie,il m'a montré la causu « de ton mal, laquelle n’est autre qu'un très grand amour < que tu portes à quelque jeune fille, quelle qu’elle soit. Et « en vérité, tu n'aurais pas dû avoir honte de le déclarer, « pouf ce que ton âge le requiert, et si tu n'étais point « amoureux, je t’estimerais moins. Donc, mon fils, ne te « cache pas de moi, mais découvre-moi sans crainte toui « ton désir, et dépouille la mélancolie et la pensée que tu « as et dont vient cette maladie; reprends courage et sois « bien certain qu’il n’y aura rien de ce que tu m'imposeras « pour te satisfaire, que je ne fasse selon mon pouvoir, en « femme qui t'aime plus que ma vie. Chasse la honte et la « peur, et dis-moi si je puis aider ton amour en quelque « chose, et si tu ne trouves pas que je mette tout mon « soin à cela, et que je le mène à bonne fin. aie-mui « pour la plus cruelle mère qui aura jamais enfanté un « fils. — »
« En entendant les paroles de sa mère, le jeune homme rougit tout d'abard,puis pensant en lui-même que personne autre ne pourrait mieux qu'elle satisfaire son plaisir, ayant chassé toute vergogne, il lui dit ainsi : « — Madame, nulle . autre chose ne m'a fait tenir mon amour caché, que de
m'être aperçu, à propos d’un grand nombre de gens,que, « devenus vieux, ils ne veulent plus se souvenir d'avoir été « jeunes. Mais puisque je vous vois bien disposée en cela, « non-seulement je ue nierai pas ce dont vous vous êtes « aperçue, mais encore je vous dirai de qui Je suis amou- « reux,à la condition que l’effet suivra votre promesse selon « ce que vous pourrez, et ainsi vous pourrez m'avoir bien « portant. — » À quoi la dame — se fiant trop à ce quine devait pas arriver en la forme qu'elle arrangeait déjà en elle-même — répondit généreusement qu'il lui découvrit sans crainte tout son désir,car sans aucun retard elle ferait de façon qu'il eût ce qu'il souhaitait : « — Madame — dit « alors le jeune homme — Ia haute beauté et les louables
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« manières de notre Jeannette et l'impossibilité de la faire « s'apercevoir de mon amour, bien qu’elle soit compatis- « sante, comme aussi n’avoir pas eu le courage de mani- « fester cet amour à personne, voilà ce qui m'a conduit où « Vous me voyez ; et si ce que vous m'avez promis ne s’en « suit pas d’une façon ou d'une autre, soyez sûre que ma « vie sera courte. — » La dame, à quiil paraissait plus à propos dele réconforter que de le réprimander, dit en souriant : « — Ah ? mon fils, c'est donc pour cela que tu «t'es laissé tomber malade ? Rassure-toi,et laisse-moi faire « une fois que tu seras guéri. — »
« Le jeune homme, plein de bonne espérance,donnaen per de temps des signes d’un grand mieux ; de quoi la dame étant très contente,elle se disposa à voir comment elle pourrait tenir ce qu'elle avait promis. Ayant un jour appelé la Jeannette, elle lui demanda fort courtoisement en manière de plaisanterie, si elle avait quelqueamoureux.La Jeannette, devenue toute rougissante, répondit : « — Madame, à une « pauvre demoiselle chassée, comme je le suis, de chez elle, «et qui demeure au service des autres comme je le fais, on « ne [ui demande pas et il n’est pas bien à elle d’espérer « d'aimer. — » À quoi la dame dit : « — Et si vous n'en « avez pas,nous voulons vous en donner un dont vous serez «toute joyeuse,et pour lequel vous priserez davantage votre « beauté ; pour ce qu’il ne convient point qu'une aussi belle « demoiselle que vous êtes reste sans amant. —- » A quoi la Jeannette répondit : « — Madame, en m'enlevant à la « pauvreté où jélais avec mon père, vous m'avez élevée « comme votre fille, et pour ce je devrais faire tout pour « vous plaire ; mais en cela je ne vous complairai point, « croyant faire bien. S'il vous plaît de me donner un mari, « j'entends aimer celui-là, mais un autre, non : pour ce que « de l’héritage de mes aïeux nulle chose ne m'est restée si « ce n'est l'honneur, que j'entends garder et conserver tant « que ma vie durera. — » Ces paroles parurent à la dame fort contraires à ce qu’elleentendait obtenir pour remplir la promesse faite à son fils, bien que,en femme sage,elle louât beaucoup en soi-même la demoiselle ; etelle dit: « — Com- « ment, Jeannette, si monseigneur le roi, qui est jeune « chevaliér, comme tu es très belle demoiselle, voulait avoir « plaisir de ton amour, tu le lui refuserais ? — » A quoi elle répondit sur-le-champ : « — Le roi pourrait peut-être « me faire violence, mais il ne pourrait rien avoir de mon « consentement, sinon chose honnête. — » La dame comprenant quelle était sa résolution, laissa de côté les paroles et songea à la mettre à l’épreuve. Elle dit en conséquence à son fils de faire en sorte,dès qu'il serait guéri,de l’emimener avec lui dans une chambre, et là, de s’efforcer d'obtenir
d'elle à son plaisir disant que cela lui paraissait déshonnète qu’elle préchät pour son fils, comme une ruflianne, et prià la demoiselle.De quoi le jeune homme ne fut d'aucune facor. satisfait, et retomba soudain plus malade; ce que la dami voyant, elle découvrit pleinement son intention à la Jeannette. Mais la trouvant plus résolue que jamais,elle raconta à son mari ce qu'elle avait fait, et bien que cela leur parüt pénible,ils se décidèrent d'un mutuel consentement, à la lu: donner pour épouse, aimant mieux voir leur fils vivant ave: une femme non digne de lui, que mort faute d’aucune ; et ainsi ils firent après de nombreux pourparlers. De quoi la Jeannette fut très contente, et, d'un cœur reconnaissant, rendit grâces à Dieu de ce qu'il ne l'avait pas oubliée; mais pourtant, malcré cela elle ne dit jamais qu'elle était autre chose que Ja fille d’un Picard. Le jeune homme étant guéri, célébra les noces, plus joyeux que tout autre homme, et se mit à se donner du bon temps avec elk.
« Perot qui était resté dans le pays de Galles avec le maréchal d'Angleterre, grandissant de sen côté, gagna la faveur de son maître et devint très beau de sa personne et fort supérieur à tous les autres habitants de l’île, en cela que, ni dans les tournois, ni dans les joutes, ni en aucune autre passe d'armes, il n’y avait personne dans le pays qui valût autant que lui; pour quoi,chacun l'appelant Perot le Picard il était connu de tous et célèbre. Et de même que Dieu n’avait point oublié sa sœur, de même il montra bien qu'il .se souvenait de lui, pour ce qu’une pestilence mortelle étant venue en cette contrée,elle emporta quasi la moitié des gens sans compter que la plus grande partie du reste s’enfuit de peur en d’autres lieux ; de quoi le pays paraissait entièrement abandonné. Dans cette mortalité, le maréchal son seigneur, sa dame et un sien fiis, ainsi que bon nombre d’autres frères, neveux et parents, moururent, et il ne resta de toute sa maison qu’une demoiselle déjà en âge d'être mariée, ainsi que Perot et quelques familiers. La pestilence ayant un peu cessé, la demoiselle, pour ce que Perot était prud’homme et vaillant, le prit pour mari au grand plaisir et sur le conseil des quelques vassaux qui étaient restés dans Je pays, et le fit seigneur de tout ce qui lui était échu par héritage. Et il ne se passa guère de temps, sans que le roi d'Angleterre, ayant appris que le maréchal était mort, et connaissant la valeur de Perot le Picard, le mît à la place de celui qui était mort, et le fit son maréchal. Et ainsiil advint en peu de tempsdes deux enfants innocents du comte d'Angers, laissés par lui comme perdus.
« I] y avait déjà dix-huit ans passés que le comte d'Angers était parti en s’enfuyant de Paris, et qu’il demeurait en Îrlande où il avait beaucoup souffert, menant une existence
très misérable, quand, se voyant déjà vieux, il lui vint le désir de savoir s’il le pouvait, ce qu'il était advenu de ses enfants.Pour quoi,se voyant entièrement changé de ce qu’il était autrefois,et se sentant, par suite d’un long travail,plus fort de sa personnne que quand il demeurait oisif en son jeune âge, il quitta, très pauvre et fort mal vêtu, celui chez lequel il était longtemp resté, et s'en vint en Angleterre. Là étant allé à l'endroit où il avait laissé Perot, il le trouva maréchal et grand seigneur et le vit bien portant et robuste étbeau de sa personne ; ce qui lui agréa fort ; mais il ne voulut point se faire connaître, jusqu'à ce qu'il eût su des nouvelles de la Jeannette. Pour quoi s'étant mis en chemin, il ne S’arrêta pas avant d'être arrivé à Londres : là, s’étant secrètement informé de la dame à laquelle il avait laissé sa fille et de l’état de celle-ci,ii trouva la Jeannette femme dufils de cette dame,ce qui lui plut beaucoup,et ilestima petite son adversité passée, puisqu'il avait trouvé ses enfants vivants et en bonne situation ; et désireux de voir sa fille, il se mit, comme un pauvre homme, à rôder autour de sa demeure. Sur quoi, Jaquet Lamiens — c'est ainsi que s'appelait le mari de la Jeannette — l'ayant un jour aperçu, et ayant compassion de lui pour ce-qu'il le vit pauvre et vieux, ordonna à l’un de ses familiers de le mener à sa maison et de lui faire donner à manger pour l’amour de Dieu : ce que le familier fit volontiers. La Jeannette avait déjà eu de Jaquet plusieurs fils, dont l'aîné n'avait pas plus de huit ans, et qui étaient les plus beaux et les plus gracieux enfants du monde. Dès qu'ils virent le comte manger, ils se mirent à l'entourer et à lui faire lête, comme si,poussé par une force occulte, ils avaient compris que celui-ci était leur aïeul. Le comte reconnaissant ses petits-enfants, se mit à leur témoigner sa tendresse et à leur faire des caresses : aussi, les enfants ne voulaient plus le quitter, bien que celui qui était commis à leur garde les appelât. Sur quoi, la Jeannette, apprenant cela, sortit d’une chambre et s'en vint Ià où était ie comte, et menaça vivement les enfants de les battre, s'ils ne faisaient pas ce que leur maître voulait. Les enfants se mirent à pleurer et à dire qu'ils voulaient rester auprès de ce brave homme qui les aimait plus que leur maître, de quoi la dame et Ie comte rirent. Le comte s'était levé, non à la façon d’un père, mais comme un pauvre homme, pour faire honneur à sa fille,comme à une dame,et avait éprouvé en la voyant un merveilleux plaisir dans l’âme. Maïs elle, ni en ce moment ni après, ne le reconnut, pour ce qu'il était outre mesure changé de ce qu’il était d'ordinaire, étant vieux, chauve et barbu, el maigre et bruni, et qu’il paraissait être un tout autre homme que le comte.La dame voyant que les enfants ne voulaient pas se séparer de lui, et pleu-
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raient quand elle voulait les faire partir, dit au maitre qu'il les laissât rester un peu. |
« Les enfants étant donc avec le prud’homme,il advint que le père de Jaquet revint et apprit le fait du maître des enfants , pour quoi,comme il tenait en mépris la Jeannette, il dit:«—Laissez-les à la male aventureuque Dieu leur donne; « car ils retournent d'eux-mêmes à ce dont ils sont sortis. « Ils sont, par leur mère, issus de mendiant : et pour ce, « il n'ya point à s'étonner si volontiers ils demeurent avec « les mendiants. — » Le comte entendit ces paroles, et il en fut fort marri ; mais pourtant, courbant les épaules, il supporta cette injure comme ïl en avait supporté beaucoup d'antres. Jaquet avait appris la fête que les enfants avaient faite au prud'homme, et bien que cela lui déplût,néanmoins il les aimait tant, que pour ne point les voir pleurer, il ordonna que, si le prud'homme voulait entrer chez lui pour quelque service, il fût reçu. Ce dernier répondit qu'il y resterait volontiers mais qu'il ne savait pas faire autre chose que soigner les chevaux,à quoi il avait été employé toute sa vie. On lui confia donc un cheval, el des qu'il en avait terminé le pansement, il se mettait à jouer avec les enfants.
« Pendart que la fortune menait en cette guise le comte . d'Angers et ses enfants, il advint que le roi de France, après : avoir conclu plusieurs trèves avec les Allemands, mourut, et que son fils, dont la femme était celle à cause de laquelle le comte avait été chassé, fut couronné en son lieu et place. Le nouveau roi, la dernière trève avec les Tudesques étant expirée, recommença une très rude guerre, et, pour l’y aider, le roi d'Angleterre lui envoya, comme à son nouveau parent, un grand nombre de gens d'armes sous les ordres de son maréchal Perot et de Jaquet Lamiens, fils de l’autre maréchal, et avec lequel le prud’homme — c'est-à-dire le comte — alla, et, sans être reconnu de personne, resta au camp un bon temps comme garçon d'écurie ; là, se conduisant en vaillant homme, il fit par ses bons avis et par ses actes, plus qu'on ne requérait de lui. Or,il advint que, pendant là guerre, la reine de France tomba gravement malade. Reconnaissant elle-même qu'elle était proche de la mort, contrite de tous ses péchés, elle se confessa dévotement à l’archevêque de Rouen qui était tenu par tous pour un très saint et bon homme et, entre autres péchés elle lui raconta ce que, à grand tort, le comte d'Angers avait éprouvé à cause d’elle. Non-seulement elle voulut le lui dire à lui, mais elle le raconta, tout comme cela s'était passé, devant un grand nombre d’autres gentilshommes, les priant de faire de telle sorte avec le roi que le comte, s’il était vivant, ou, au Cas contraire, quelqu'un de ses enfants, fussent rétablis en leur position ; et peu de temps après, étant passée
de cette vie, elle fut ensevelie honorablement. Cette confession ayant été rapportée au roi, celui-ci, après avoir dou- Joureusement gémi sur les injustices faites à tort àcevaillant homme, fit publier un ban par toute l’armée et en bon nombre d'autres lieux, où il était dit que quiconque le renseignerait sur le comte d'Angers ou sur quelqu'un de ses enfants, serait merveilleusement récompensé par lui, pour ce qu'il le tenait innocent du crime pour lequel il avait été exilé, d’après la confession faite par la reine, et qu'il entendait le remettre en son premier état et plus haut encore.
« Le comte, sous son habit de palefrenier, ayant oui ces choses, et voyant qu'elles étaient vraies, alla soudain trouver Jaquet et le pria de se réunir avec Perot, pour ce qu'il voulait leur montrer ce que le roi cherchait.Tous trois étant donc réunis, le comte dit à Perot qui pensait déjà à se faire reconnaître : « — Perot, Jaquet que voici a ta sœur pour « femme, et n'en eut jamais de dot ; et pour ce, afin que ta « sœur ne soit point sans dot, j'entends que luiet non un « autre, en te faisant connaître comme fils du comte d’An- « gers, ait la récompense que le roi promet pour la Vio- « Jante, ta sœur et son épouse, et pour moi, qui suis le « comte d'Angers et votre père. — » Perot entendant cela et le regardant fixement, le reconnut aussitôt, et se jeta en pleurant à ses pieds et lui dit en l’embrassant : — Mon « père, soyez le bienvenu. — » Jaquet, en entendant d’abord ce que le comte avait dit, puis en voyant ce que Perot faisait, fut en un même instant saisi d’un telétonnementet d’une telle allégresse, qu'il savait à peine ce qu'il devait faire ; mais pourtant, ajoutant foi à ces paroles, et tout honteux des mots injurieux qu'il avait parfois adressés au comte qu'il croyait un palefrenier, il se laissa tomber à ses pieds en pleurant,et lui demanda humblement pardon de tous les cutrages passés, ce que le comte lui accorda très bénignement après l'avoir relevé. Et après avoir tous trois longuement parlé des aventures de chacun d’eux, et beaucoup pleuré et s’être aussi bien réjoui ensemble, Perot et Jaquet voulant revêtir le comte, celui-ci ne le souffrit en aucune façon,mais il voulut qu'auparavant Jaquet fût assuré d’avoir la récompense promise et que, cela fait, il le présentât au roi sous son habit de palefrenier pour faire plus de honte à ce dernier. Jaquet donc, accon:pagné du comte et de Perot, vint devant le roi et offrit de lui présenter le comte et ses enfants, à condition qu’il lui donnerait,suivent le ban publié, la récompense promise. Le roi fit promptement apporter pour tous la récompense qui parut merveilleuse aux yeux de Jaquet, et ordonna qu'il pourrait l'emporter avec lui s’il présentait vraiment le comte et ses
enfants, comme il le promettait. Alcrs Jaquet s'étant retourné, et ayant fait mettre devant lui le comte, son palefrenier, ainsi que Perot,dit : e — Monseigneur, voici le père « et le fils ; la fille, qui est ma femme, n'est point ici, mais « avec l’aide de Dieu, vous la verrez bientôt. — »
Le roi, oyant cela, regarda le comte, et bien que celui-ci fût grandement changé de ce qu'il était auparavant, il le reconnut et les yeux quasi pleins de larmes il le releva comme il s'était mis à genoux devant lui,l’accola et le baisa; puis il accueillit amicalement Perot, et ordonna que le comte fût incontinent pourvu de vêtements,de domestiques, de chevaux et de harnais, selon qu'il convenait à sa noblesse ; ce qui fut fait aussitôt. En outre, le roi fit grand honneur à Jaquet et voulut connaître toutes ses aventures passées ; et quand Jaquet eut reçu les hautes récompenses qu'on lui Gonna pour avoir découvert le comte et ses enfants, le comte lui dit : « — Prends-les de la munificence « de Monseigneur le roi, et souviens-toi de dire à ton père « que tes fils, ses petits-enfants et les miens, ne sont point « issus par leur mère d’un mendiant. — » Jaquet prit les présents, et fit venir à Paris sa femme et sa belle-mère : la femme de Perot y vint aussi ; et là, ils firent une grandissime fête avec le comte que le roi avait rétabli dans tous ses biens.et qu’il avait fait plus puissant qu'il n’avaitjamais été.Puis, avec sa permisssion chacun retourna chez soi, et le comte vécut à Paris jusqu’à sa mort plus glorieusement que jamais. — »
Bernabo de Gênes, induit en erreur, perd son arsent et ordonne de tuer sa femme innocente, Celle-ci se sauve et entre, sous des habits d'homme, au service du Soudan. Elle retrouve celui qui a trompé son mari, le fait punir, et ayant repris ses babits de femme, elle revient avec son mari à Gènes.
Élisa ayant fourni sa tâche en contant sa touchante nouvelle, la reine Philomène qui était belle et grande de s3 personne, et qui, plus que tout autre, était d’un visag? riant et agréable, se recueillit un instant et dit: « — Las convention faite avec Dioneo doit être observée; pour quoi, comme il ne reste plus que lui et moi à dire des nouvelles, je dirai d’abord la mienne.et lui,qui a requis cela comme une faveur, parlera le dernier. — » Et ayant dit cela, elle commmença ainsi :«— Parmi le vulgaire, on a coutume d'émettre souvent ce proverbe: à savoir aue le trommeur reste au piez
du trompé; ce dont il ne semble pas qu'on pourrait démontrer la vérité,si les accidents qui arrivent ne la démontraient d'eux-mêmes. Et pour ce, poursuivant le sujet proposé, il m'est venu l'envie de vous démontrer, très chères dames. que cela est vrai comme on le dit;et il ne devra point vous être désagréable de l’avoir entendu, afin que vous sachiez vous garder des trompeurs
« I] y avait en une auberge à Paris, plusieurs gros marchands italiens, venus là, qui pour une affaire, qui pour une autre, suivant leur coutume. Ayant un soir joyeusement soupé, ils se mirent à causer entre eux de diverses choses, et, d’un propos à un autre, ils en vinrent à parler de leurs femmes qu’ils avaient laissées chez eux, et l’un d’eux commença par dire en plaisantant : « — Je ne sais comment « fait la mienne, mais ce que je sais bien, c'est que, quand « il me tombe entre les mains une jeunesse qui me plaît, je « mets de côté l'amour que je porte à ma femme, et je « prends avec celle-ci tout le plaisir que je peux. — » Ün autre répondit : « — Et moi, je fais de même, pour ce que « si je crois que ma femme pourchasse de son côté les aven- « tures, elle le fait; et si je ne le crois pas. elle ne le fait « pas moins; et ainsi nous nous rendons la pareille; pour « un âne donné on en reçoit un autre, — » Le troisième, prenant la parole.en arriva à la même conclusion; et bientôt tous semblèrent s'accorder en ceci que les femmes laissées à elles-mêmes n’'entendaient point perdre leur temps.Un seul, qui avait nom Bernabo Lomellin de Gènes, dit le contraire, affirmant que, par faveur spéciale de Dieu,:il avait pour femme la dame la mieux douée de toutes les vertus que doit avoir dame, chevalier ou écuyer, et qu’il n’y en avait peutêtre pas une autre comme elle en Italie ou ailleurs; pour ce qu'elle était belle de corps et encore très jeune, adroite et robuste de sa personne, et qu'il n’y avait rien de ce qui concernait les dames, comme par exemple les ouvrages de soie et semblables choses, qu'elle ne fit mieux qu'aucune autre. En outre, il disait qu’il n’y avait aucun écuyer ou serviteur, comme on voudra dire, qui servît à la table d’un seigneur mieux et d'une façon plus accorte qu’elle, attendu qu'elle était très bien élevée, sage et discrète. Il la vanta ensuite encore plus de ce qu’elle montait à cheval, portait un oiseau, lisait, écrivait et calculcait mieux que si elle eût été un marchand; et de là, après beaucoup d’autres éloges, il en arriva au sujet sur lequel on raisonnait en ce moment,affirmant avec serment, qu'on ne pouvait en trouver une plus honnête et plus chaste qu’elle; pour quoi, il avait [a certitude que, quand bien même il resterait hors de chez lui dix ans et même toujours, elle ne prêterait jamais la moindre attention à ces sornettes avec un autre homme.
BDEUXIÈME JOURXÉE. 1:
« Parmi les marchands qui devisaient uinsi, il y avait un
jeune homme appelé Ambrogiuolo de Plaisance, qui se mit
à faire la plus grande risée du monde du dernier éloge que Bernabo avait donné à sa femme, ct qui lui demanda, en le raillant, si l'empereur lui avait concéfé un tel privilège plus qu'à tous les atitres hommes. Bernabo quelque peu irrité, dit que ce n'était pas l’empereur mais Dieu, lequel pouvait un peu plus que l'empereur, qui lui avait concédé cette
faveur. Alors Ambrogiuolo dit : « — Bernabo, je ne doute pas que tu croies dire vrai; mais à ce qu’il me paraît, tx as peu regardé à la nature des choses; pour ce que si tu ÿ avais regardé, je sais que tu n'es point d'esprit assez grossier pour que lu n’eusses pas observé à ce sujet certaines choses qui te feraient parler avec plus de modération sur cette matière. Et pour que tu ne croies pas que nous, qui avons parlé très librement de nos femmes, nous nous imaginions avoir d’autres femmes que toi ou autre-
e ment faites que la tienne,mais que nous avons parlé ainsi « d’après une expérience naturelle, je veux un peu raisonner
avec toi sur ce sujet. J’ai toujours entendu dire que l'homme est le plus noble animal que Dieu ait créé parmi les êtres mortels, et qu'après lui vient la femme; mais l’homme, comme on le croit généralement et comme on le voit par ses œuvres, est plus parfait; et ayant une perfection plus grande, il doit sans aucun doute avoir plus de fermeté et de constance, pour ce que les femmes sont en général plus mobiles; et la raison s’en pourrait démontrer par bon nombre d'arguments naturels que, pour le mornent, j'entends laisser de côté. Donc, si l’homme qui est d’une plus grande fermeté, ne peut se défendre non pas seulement de céder aux prières d’une femme, mais de désirer celle qui lui plaît, et outre ce désir de faire tout ce qu'il peut pour se trouver avec elle, et cela non pas une fois par mois,mais mille fois par jour, qu’espèrestu qu'une femme naturellement mobile puisse faire aux prières, aux flatteries, aux présents, aux mille autres moyens dont usera un homme habile qui l’aime? Crois-tu
u’elle pourra y résister? Certes, quand bien même tu l'affirmerais, je ne crois pas que tu le crois; et toi-même tu dis que ton épouse est femme et qu'elle est de chair et d'os, comme le sont les autres. Pour quoi, s’il est ainsi, elle doit avoir les mêmes désirs et les mêrnes forces qu'ont les autres pour résister à ces appétits naturels: il est donc possible, quoiqu’elle soit très honnête, qu'elle fasse ce que les autres font; et il n’y a point de choses qu’on puisse ainsi nier rigoureusement ou dont on puisse affirmer le contraire, comme tu fais. — » À quoi Bernabo répondit
et dit:« — Je suis marchand el non philosophe, et je
répondraicomme marchand; et je dis que je reconnais que « ce que tu dis peut arriver aux sottes chez lesquelles il n’y « a nulle vergogne; mais celles qui sont sages ont un tel « soin de leur honneur, qu'elles deviennent pour le garder « plus fortes que les hommes qui de ce n’ont souci; et ma « femme est de celles qui sont ainsi faites. — » Ambro- £iuolo dit : «— Vraiment, si chaque fois qu'elles se laissent « aller à ces sortes d'aventures il leur poussait au front une « corne qui serait une preuve de ce qu'elles auraient fait, je « crois qu'il y en aurait peu qui s’y laisseraient aller; mais « loin qu’il leur pousse une corne, il n'en reste à celles qui « sont sages ni traces, ni empreinte; et la honte et le « déshonneur ne consistent que dans les choses ébruitées, « pour quoi, quand elles peuvent le faire en secret, elles le « font, ou bien elles perdent l'occasion par bêtise. Et crois « ceci pour certain, que celle-là seule est chaste qui n’a « jamais été sollicitée de personne,ou qui ayant elle-même « sollicité, n’a point été écoutée. Et encore que je sache « par des raisons naturelles ‘et vraies qu'il en doive être « ainsi, je n’en parlerais pas avec autant de certitude que je « le fais, si je n'en avais fait souvent l'épreuve avec bon « nombre d’entre elles. Et je te dis ceci, à savoir que si « j'étais auprès de ta femme si sage, je me ferais fort de « l’amener en peu de temps à faire ce que j'ai déjà obtenu « de bien d’autres. — » Bernabo, courroucé, répondit : « — Notre discussion pourrait s’éterniser en paroles ; tu dirais ceci et moi cela, et finalement il n’en résulterait .«rien.Mais puisque tu dis qu'elles sont toutes aussi faciles, « et que ton talent de séduction est si puissant, je consens— « afin de te rendre certain de l'honnêteté de ma femme — « à ce qu’on me coupe la tête si tu peux jamais l’amener « à faire en ceci selon ton plaisir; et si tu ne le peux pas, je « ne veux pas que tu perdes moins que mille florins d'or.—» Ambrogiuolo déjà échauffé par la discussion, répondit : « —Je ne sais trop ce que je ferais de ton sang si j'étais vic- « torieux; mais si tu as envie de voir la preuve de ce que je « t'ai dit, mets cinq mille florins d’or, lesquels doivent t’être « moins chers que ta tête, contre mille des miens; et tandis « (que tu n’as fixé aucun terme, je consens à m'’engager à « aller à Gênes et, dans trois mois, à dater du jour où je « partirai d'ici, à faire de ta femme à ma volonté, et à rap- « porter en témoignage une de ses choses les plus précieuses, « et à te donner de telles et de si grandes preuves, que tu « confesseras toi-même que c’est vrai, à condition que tu «me promettras sur ta foi de ne point aller avant Île terme « fixé à Gênes, ni d'écrire à ta femme quoi que ce soit sur « ce sujet. — » Bernabo dit que cela lui plaisait beaucoup, et bien que les autres marchands qui étaient là s'efforçassent
de 1e détourner de ce faire, prévoyant quel grand mal en pouvait naître, les esorits des deux marchands étaiont ei échauffés,que,passant outre aux observations de leurs autrci sompagnons, ils s'engagèrent vis-à-vis l’un'de l’autre parun bel écrit de leur propre main.
« L'obligation signée, Bernabo resta à Paris et Ambrogiuolo, le plus tôt qu'il put, s’en vint à Gëncs.Après y être demeuré quelques jours et s'être informé avec beaucoup de précautions du nom de la rue où demeurait la dame et de sa manière de vivre, ilen entendit dire tout ce qu'il. en avait entendu déjà de Bernabo et bien plus encore; pour quoi il lui parut qu'il avait fait une entreprise folle. Mais cependant, s’étant abouché avec une pauvre femme, laquelle fréquentait beaucoup la maison de la dame qui lui voulait grand bien.et ne pouvant arriver à autre chose, il la corrompit à force d'argent, et se fit porter par elle dans une caisse ariistement construite selon ses indications, non-seulement dans la maison, mais dans la chambre de la gente dame. Là, comme si la bonne femme s’en voulait aller quelque part, elle pria, suivant la leçon que lui avait faite Ambrogiuolo, qu'on lui gardât la caisse pendant quelques jours. La caisse étant donc restée danse la chambre, et la nuit étant venue, Ambrogiuolo, à l'heure où il pensait que la dame dormait, ouvrit la caisse au moyen de certains engins, et se trouva sang avoir fait de bruit dans la chambre où il y avait une lumière allumée. Pour quoi, il se mit à examiner l’aspect de la chambre, les peintures et toutes les autres choses remarquables qui s’y trouvaient, afin de les retenir en sa mémoire. Puis, s’étant approché du lit et voyant que la dame ainsi qu’une petite fille qui était avec elle dormaient profondément, il la découvrit tout entière et reconnut qu'elle était aussi belle nue que sous ses vêtements, mais il ne vit aucun signe qu'il pût rappeler, hors un qu'elle avait sous le sein gauche et qui consistait en une petite excroissance autour de laquelle étaient quelques poils blonds comme l'or; cela vu, il la recouvrit doucement, bien que, la voyant si belle, il lui fût venu le désir de risquer sa vie et de se coucher près d’elle Mais cependant, ayant oui dire qu'elle était dure et rebelle à ces sortes de jeux, il ne s’y hasarda point; et étant resté out à son aïse dans la chambre pendant la plus grande partie de la nuit, il s’'empara d’une bourse, d’une soubreveste qu’il prit dans un coffre, d’un anneau, d’une ceinture, et mit le tout dans sa caisse qu'il ferma comme elle était
auparavant, après y être rentré; et, dans cette situation, il
passa deux nuits, sans que la dame s’aperçût de rien. Le troisième jour, la bonne femme, suivant l’ordre qui lui avait été donné, revint chercher sa caisse et la reporta à l'endroit
vù elle l’avaif prise. Ambrogiuolo en sortit, et ayant, selon
la promesse faite, payé la bonne femme, il retourna le plu tôt qu’il put à Paris avec les objets en question, et avant le terme fixé.
« Là, ayant réuni en présence de Bernabo les marchands qui avaient assisté à la discussion et au pari, il dit qu’il avait gagné l’enjeu déposé entre leurs mains, pour ce qu'il avait fait ce dont il s'était vanté ; «t pour montrer que c'était vrai, il décrivit d'abord la forme de la chambre et les peintures qui y étaient; puis il montra les objets qu’il avait apportés avec lui, affirmant les avoir reçus de la dame. Bernabo avoua que la chambre était faite comme il le disait, et reconnut également que les objets avaient appartenus à su femme, mais il dit qu'Ambrogiuolo pouvait avoir su par quelque domestique comment la chambre était faite,et avoir eu de même lesdits objets; pour quoi, s’il n'avait pas autre chose à dire, cela ne lui semblait pas suffisant pour se déclarer vainqueur. A quoi, Ambrigiuob dit : « — De « vrai, cela devrait suffire; mais puisque tu veux que j’en « dise davantage, je le dirai. Je te dirai donc que madame » Ginevra, ta femme, a sous le sein gauche un petit si. « gne, autour duquel sont cinq ou six poils blonds comme « l'or. — »
Quand Bernabo entendit cela, il sentit une telle douleur, qu’il lui sembla qu’on lui avait donné d’un couteau au cœur; et le visage tout bouleversé, bien qu’il n'eût pas encore dit une parole, il donna assez manifestement à voir que ce qu'Ambrogiuolo disait était vrai,et après un moment, il dit: « — Seigneurs, ce que dit Ambrogiuolo est vrai; et pour « ce, puisqu'il a gagné, qu'il vienne quand il lui plaira, et » il sera payé. — » Et, comme il avait dit, le jour suivant Ambrogiuolo fut entièrement payé.
« Bernabo, ayant quitté Paris, s’en vint à Gènes, l'esprit fortement courroucé contre la dame. Comme il était déjà proche de la ville, il ne voulut point y entrer,mais il s’arrèta à une vingtaine de milles, dans un de ses domaines, d’où il envoya à Gênes un de ses familiers en qui il avait grande confiance,avec deux chevaux et des lettres où il disait à la dame qu’il était de retour, et qu'elle vint le rejoindre. Il ordonna en outre secrètement au familier lorsqu'il serait arrivé avec la dame dans un endroit qui lui paraîtrait propice, de la tuer sans miséricorde, et de revenir vers lui. Le familier arrivé à Gênes, ayant remis les lettres et rempli son message, fut accueilli par la dame avec une grande joie, et le lendemain matin, montée à cheval avec le familier, elle s’achemina vers sa maison de campagne. Tout en chemi nant ensemble, et causant de choses et d’autres, ils par vinrent en un vallon profond et solitaire, couvert d'arbres: et de rochers énormes. L'endroit paraissant favorable au
DEUXIÈME JOURNÉE. 199 familier pour accomplir sans danger pour lui l'ordre de son maître, il tira son coutelas, et saisissant la dame par le bras, il dit : « — Madame, recommandez votre âme à Dieu, « Car sans pousser plus avant, 1] vous faut mourir. — » fu dame, voyant le coutelas et entendant ces paroles, dit tout épouvantée : « — Grâce, de par Dieu; avant que de me « tuer, dis-moi en quoi je t'ai offensé, que tu doives me « tuer. —» «— Madame — dit le familier — vous ne m'avez « offensé en rien, mais je ne sais en quoi vous avez offense « votre mari, si ce n'est qu’il m’a ordonné de vous tuer en « chemiu sans avoir aucune pitié de vous; etil m'a menaré, « si je ne le faisais pas, de me faire pendre par la «orge. « Vous savez combien je lui suis soumis, et si Je puis dire : « non, quand il m'impose de faire quelque chose. Dieu sait « que votre sort me fait de la peine, mais je ne puis pas « autre chose. — » A quoi la dame dit en pleurant : « — Ah! Dieu merci, tu ne voudrais pas, pour un autre, « devenir le meurtrier de qui ne t’a point offensé. Dieu qui « connaît tout, sait que ja’nais je n’ai rien fait qui me doive « faire recevoir une telle récompense de mon mari. Mais « laissons cela; tu peux, si tu le veux, complaire en même « temps à Dieu, à ton maître et à moi de la façon suivante: « prends mes vêtements, après m'avoir donné seulement ta « veste et un capuchon, et retourne avec eux vers celui qui « est ton maître et le mien, et dis-lui que tu m'as tuée; ét « je te jure, par mon salut que je te devrai, que je m'éloi- » gnerai, et que j'irai si loin que jamais ni lui, ni toi, ni « personne eu ces contrées n'aura de mes nouvelles. — » Le familier qui se disposait à contre-cœur à la tuer,se laissa facilement apitoyer ; pour quoi, ayant pris ses vêtements, il lui donna sa mauvaise veste et un capuchon, lui laissa Île peu d'argent qu'elle avait, et après l'avoir priée de s'éloi- «ner de ces contrées, il la laissa à pied dans le vallon et s’en alla vers son maître auquel il dit que non-seulement son ordre avait été exécuté, mais qu’il avait abandonné aux loups le corps de sa femme après l’avoir tuée. Bernabo, quelques temps après retourna à Gênes, où le fait ayant été su, on le blâma fortement. |
« La dame, restée seule et désolée, s’en alla, dès que la nuit fut venue et en se contrefaisant le plus qu'elle pouvait, vers un petit village qui était près de là, où, ayant acheté à une vieille femme ce dont elle avait besoin, elle rajusta la veste à son dos en la raccourcissant, fit de sa chemise une paire de chausses, et se coupa les cheveux ; après quoi ayant tout à fait l’allure d’un marinier, elle s’en alla vers la mer. Elle y trouva par aventure‘un gentilhomme catalan, nommé segnor Encararch, lequel était descendu d'un navire à lui qui était non loin de là, à Albe, pour se rafraîchir à une fon-
eaine. Étant entrée en pourparlers avec ce gentilhomme, elle s'engagea avec lui comme serviteur,et monta sur le navire, se faisant appeler Sicuran da Finale. Là, son maître lui ayaht donné des vêtements moins misérables, elle se mit à le servir si bien et avec tant de dévouement, qu'elle gagna complèternent sa faveur. |
« Peu de temps après, il arriva que ce gentilhomme cata- Jan navigua avec un de ses chargements jusqu’à Alexandrie où il apportait certains faucons voyageurs au soudan, auquel il alla les présenter. Le soudan l'ayant quelquefois invité à sa table, et ayant remarqué les façons de Sicuran qui le suivait partout pour le servir, et ses façons lui ayant plu, il le demanda au catalan; celui-ci, bien que cela le contrariât beaucoup, le lui donna. En peu de temps. Sicuran, par son savoir-faire, ne gagna pas moins la faveur et l'amitié du soudan, qu’il ne l’avait fait pour le catalan. Pour quoi, il advint par la suite qu'une grande réunion de marchands chrétiens et sarrazins devant se tenir à une certaine époque sous la forme d’une foire de l’année, dans la ville d'Acre soumise à l’autorité du soudan, celui-ci, qui avait coutume d'y envoyer chaque année, en outre de quelques officiers, un de ses grands dignitaires, afin de veiller à la garde et à la sûreté des marchands et de leurs marchandises, résolut, le moment venu, d'y envoyer Sicuran, lequel savait déjà très bien la langue du pays; et ainsi fut fait. Sicuran étant donc venu à Acre en qualité de seigneur et capitaine de la garde des marchands et des marchandises, il s’acquitta avec soin et promptitude de ce qui était de son office, et en allant et examinant tout autour de lui, il vit un grand nombre de marchands siciliens, pisans, génois, vénitiens et d’autres contrées d'Italie, avec lesquels il se lia volontiers en souvenir de son pays. Or, il advint, une fois entre autres, qu'étant descendu en une boutique de marchands vénitiens, il vit parmi les autres joyaux une bourse et une ceinture qu'il reconnut sur-le-champ lui avoir appartenu, ce dont il s’étonna; maïs, sans témoigner autrement son étonnement, il demanda gracieusement à qui elles appartenaient et si on voulait les vendre. Ambrogiuolo de Plaisance était venu à la foire avec beaucoup de marchandises, sur un navire de vénitiens ; -entendant que le capitaine de la garde demandait à qui étaient ces objets, 1l s’avança et dit en riant : « — Messire, ces objets sont à moi « et je ne les vends point ; mais s'ils vous plaisent, je vous les donnerai volontiers. — » Sicuran, en le voyant rire, soupçonna que ce marchand l'avait reconnu à quelqu'un de ses gestes : mais néanmoins, faisant bonne contenance, il dit : « — Tu ris peut-être parce que tu me vois, moi homme « d'armes, questionner sur ces objets de femme? — » Am-
* brogiuolo dit : « — Messire, je neris point de cela, mais je « ris de la façon dant j'ai acquis ces objets. — » A quoi Sicuran dit : « — Eh ! que Dieu te donne bonne aventure ; « si c’est une chose qui puisse se dire, dis-moi comment tu « les as eus. — » « — Messire — dit Ambrogiuolo — elle: « m'ont été données avec d’autres choses par une gente dame « de Gênes, appelée madame Ginevra, femme de Bernabo L::. « mellin, une nuit que je couchais avec elle, et elle m'a prie « de les garder pour l'amour d’elle. Or, je ris, pour ce que « je me souviens de la sottise de Bernabo qui fut assez fol « pour parier cinq mille florins d’or contre mille, que je « n’amènerais pas sa femme à faire à mon plaisir, ce que je « fis cependant et gagnant ainsi le pari; quant à lui, qui « aurait dû plutôt se punir de sa bêtise que de s’en « prendre à sa femme d'avoir fait ce que toutes les femmes « font, il s’en revint de Paris à Gênes, où, à ce que j'ai ap- « pris depuis, il la fit occire. — »
« En entendant cela, Sicuran comprit aussitôt quel avait été le motif de la colère de Bernabo contre sa femme, et reconnaissant clairement que cet homme était la cause de tous ses malheurs, il résolut en soi-mème de ne pas le laisser impuni. Il feignit donc d’avoir eu son récit comme agréable, et se lia adroitement avec lui d’une étroite amitié, si bien que, sur ses encouragements, Ambrogiuolo, la foire finie, le suivit à Alexandrie avec tout ce qu'il avait; là, Sicuran lui fit construire une boutique et lui donna un grand nombre de ses propres deniers ; pour quoi, voyant qu'il en résultait grand profit pour lui, Ambrogiuolo prolongeait volontiers son séjour. Sicuran, désireux de prouver son innocence à Bernabo, n'eut point de repos qu'il n'eût trouvé, grâce à l'entremise de plusieurs gros marchands génois qui étaient à Alexandrie, l’occasion de le faire venir ; et Bernabo étant en assez pauvre état, il le fit accueillir en secret par un sien ami, jusqu’à ce que le moment lui parût venu d'exécuter ce qu'il avait l’intention de faire. |
« Sicuran avait déjà fait raconter à Ambrogiuolo son histoire devant le soudan dont ce dernier avait eu grand plaisir; mais quand il vit que Bernabo était arrivé, il pensa qu’il ne fallait point retarder davantage. Ayant choisi le moment favorable, il supplia :e soudan de faire venir devant lui Ambrogiuolo et Bernaba, et en présence de Bernabo, si cela ne se pouvail faire de bon gré, d'exiger par la rigueur
.qu'Ambrogiuolo dît la vérité au sujet de ce qu'il se vantait d’avoir obtenu de la femme de Bernabo. C'est pourquoi, Ambrogiuolo et Bernabo étant venus, le soudan, en présence de nombreux assistants, ordonna d’un air sévère à Ambrogiuolo de dire la vérité, et comment il avait gagné cinq mille florins d’or à Bernabo, là était aussi présent Sicuran, en
lequel Ambrogiuolo avait la plus grande confiance, et qui, d'un air plus courroucé encore, le menaçait des plus cruels supplices, s’il ne le disait. Pour quoi, Ambrogiuolo, dou-
blement épouvanté, et se voyant contraint de parler, ne
s’attendant du reste à d'autre châtiment que la restitution des cinq mille florins d'or et des objets volés par lui, raconta, en présence de Bernabo et de tous les autres, comment le fait s'était passé. Et quand Ambrogiuolo eût parlé, Sicuran, comme s’il eût été l’exécuteur des volontés du soudan, se tourna vers Bernabo et dit: « — Et toi, que fis-tu « à ta femme, à propos de cette tromperie? —-» A quoi Bernabo répondit: « — Moi, irrité d’avoir perdu mon &r- « gent, et de l’affront que je croyais avoir reçu de ma « femme, je la fis tuer par un de mes familiers ; et, d’après « ce que m'a raconté celui-ci, elle fut promptement dévorée « par les loups. — »
« Toutes ces choses ayant été dites en présence du soudan, entendues et comprises par lui, sans qu’il sût encore à quoi Sicuran, qui avait tout ordonné et qui avait posé lui-même les questions, voulait en venir, celui-ci Jui dit: « — Mon « seigneur, vous pouvez très clairement voir combien cette « bonne dame se peut glorifier de son amant et de son « mari, Car l’amant lui ravit l'honneur en même temps qu’il « détruit sa réputation et ruine son mari, et le mari, « croyant plus facilement au mensonge d’autrui qu’à la vé- « rité dont une longue expérience lui devait avoir donné la « certitude, la fait tuer et la donne à manger aux loups; «en outre, l'affection que lui porte l’amant et le mari est « telle, qu'étant longtemps restés près d’elle, aucun ne la « reconnaît. Mais pour ce que vous savez maintenant fort a bien ce que chacun d'eux a mérité, si vous voulez me « permeitre, comme une faveur spéciale, de faire punir le « trompeur et de pardonner au trompé, je ferai venir ici « cette dame devant vous et devant eux. — » Le soudan,
7 disposé en cette circonstance à complaire jusqu’au bout à
Sicuran, dit que cela lui plaisait, et qu’il fît venir la dame. Bernabo, qui croyait fermement que sa femme était morte, s’étonna beaucoup ; quant à Ambrogivolo, prévoyant déià son châtiment, et tremblant d’être réduit à chose pire encore qu’à rendre l'argent, il ne savait s’il devait souhaiter ou craindre que la dame vint, et il attendait sa venue avec une grande anxiété. :
« Le soudan ayant donc accordé à Sicuran ce qu’il demanait, celui-ci, pleurant et se jetant à ses genoux, quitta la oix d'homme, n’ayant plus désir de garder son déguiseent masculin, et dit : « — Mon seigneur, je suis la mal-
heureuse Ginevra, obligée d’errer six ans par le monde à
l'aventure sous un déguisement d'homme, par ce traître
nt + a
AE
« d'Ambrosiuolo qui m'a faussement et déloyalement accu- « sée, et par cet homme inique et cruel qui m'a livrée à son « serviteur pour mctueret me donner à manger auxloups.—» Et déchirant le devant de ses habits et montrant sa poitrine, elle fit voir ouvertement au soudan et à tous les autres qu’elle était femme ; puis se tournant vers Ambrogiuolo, elle ui demanda, en l'injuriant, s’il avait jamais couché avec elle, comme il s’en était auparavant vanté. Celui-ci l'ayant déjà reconnue, et devenu quasi-muet de honte, ne disait rien.
« Le soudan qui l'avait toujours tenue pour un homme, ce voyant et entendant, tomba en un tel étonnement que, malgré ce qu'il avait vu et entendu, il crut que c'était p:utôt un songe qu’une réalité. Mais pourtant, quand son étonnement fut passé, reconnaissant la vérité, il combhla d'éloges la vie, la constance, les mœurs et la vertu de la Ginevra qu'il avait jusque-là appelée Sicuran. Et après lui avoir fait apporter de très riches habits ct lui avoir donné des dames pour lui tenir compagnie, suivant la demande qu'elle lui adressa il fit grâce à Bernabo de la mort qu’il avait méritée. Ce dernier, ayant reconnu sa femme, se jeta à ses pieds en pleurant et en demandant pardon ; sur quoi, bien qu’il en fût
pe digne, elle le lui accorda avec bouté, et, le faisant lever,
embrassa tendrement comme son mari.
« Aussitôt après, le soudan Commanda qu’incontinent Ambrogiuolo fut lié à wn pal en un endroit élevé de la ville, et enduit de miel, et qu'on ne l’en détachât pas qu'il n’en tombât de lui-même ; et ainsi fut fait. Puis il ordonna que tout ce qui avait appartenu à Ambrogiuole fût donné à la dame, ce qui n’était pas peu de chose et ne valait pas moins de dix mille roubles. El après avoir fait préparer une très belle fête, où il traita fort honurablement Bernabo en sa qualité de mari de madame Ginevra, et madame Ginevra comme une très valeureuse dame, il leur donna, tant en joyaux. qu’en vases d'or et d’argent et en espèces, pour une valeur de plus de dix mille autres roubles. Puis, la fête terminée, il leur fit préparer un navire et leur donna licence de retourner à Gênes quand cela leur plairait. Ils y revinrent très riches et dans une grande allégresse, et ils y furent accueillis avec de grands honneurs, spécialement madame Ginevra, que tout le monde croyait morte, et qui, pendant tout le temps qu’elle vécut, eut une grande réputation de vertu.
« Quant à Ambrogiuolo, le jour même où il fut lié au pal et enduit de miel, il ‘ut tué et dévoré, à son grand supplice,
ar les mouches, Îes guëêpes et les taons dont le pays est infesté ; et ses cssements blanchis et retenus seulement par les nerfs, restèrent pendant longtemps sans qu’on y touchât, comme un témoignage, pour quiconque les voyait, de sa mé-
chanceté. Et ainsi le trompeur resta au pied de celui qu’il avait trompé. — » |
Paganino de Monaco enlève la femme de messer Riceiardo da Chinziea, lequil, ayant appris où elle est, va la redemander à’ Paganino. Mais elle ne veut pas retourner avec lui, et messer Ricciardo étant mort, elle devient la femme 9 Paganino.
Chacun, dans l’honnête compagnie, loua beaucoup, comme étant très belle, la nouvelle contée par la reine, et surtout Dioneo à qui seul il restait à raconter dans la présente journée. Après bon nombre d’éloges adressés au précédent récit, il dit: « — Belles dames, un endroit de la nouveile de la reine m'a fait renoncer à vous en dire une que j'avais en l'esprit, pour vous en conter une autre, je veux dire la bêtise de Bernabo — quelque bien qui lui en advîint — et de tous les autres qui se laissent aller à croire ce qu'il paraissait croire lui-même, c’est-à-dire qui s’imaginent que pendant qu'ils vont par le monde,se salisfaisant avec celle-ci et celle-là, tantôt une fois, tantôt une autre, leurs femmes restées à la maison se tiennent les mains à Ja ceinture, comme si nous, qui naissons et grandissons au milieu d'elles, nous ne savions pas ce qu'elles désirent. En vous disant cette nouvelle, je vous montrerai du même coup quelle est la sottise de ceux qui pensent ainsi, et combien plus grande encore est celle de ceux qui, se croyant plus puissants que la nature, s imaginent pouvoir par des démonstrations fabuleuses suppléer à ce qu'ils peuvent faire, et s'efforcent d'amener les autres au point où ils en sont, alors quela nature de celui qu'ils sollicitent ne le permet pas.
« Il y eut donc à Pise un juge doué de plus d'esprit que de force corporelle, et dont le nom était messer Ricciardo di Chinzica, lequel croyant peut-être pouvoir satisfaire les femmes avec les mêmes moyens qu'il satisfaisait à l'étude, mit, en homme très riche qu'il était, une extrême sollicitude à prendre pour femme une belle et jeune dame, alors qu'il aurait dû doublement repousser cette idée, s’il avait su se conseiller soi-même comme il savaït conseiller les autres. La chose advint comme il voulut, pour ce que messer Lotto Gualandi lui donna pour femme une sienne fille, nommée Bartolomea, une des plus belles et des plus désirables jeunes femmes de Pise, où il y en a bien peu qui ne ressemblent à des lézards gris. Le juge l’ayant menée en grandissime fête
à sa maison, et ayant fait des noces magnifiques, se hassrüa, la première nuit, à la toucher une fois pour consommer le mariage, et encore s’en fallut-il de peu qu'il ne pût finir la partie, pour quoi, le matin d’après, comme un homme maïigre, sec et de peu de souffle qu'il était, il lui fallut se réconforter avec du bon vin, des confitures fortifiantes et autres ingrédients, afin de se remettre en vie.
« Or ce messire le juge, meilleur estimateur de ses forces qu’il n'avait été avant son mariage, commençä à enseigner à sa femme un calendrier bon pour les enfants qui apprennert à lire, et peut-être fabriqué jadis à Ravenne. En eftet, selon qu’i: lui montrait, il n’y avait pas dans ce calendrier un jour qui ne fût la fête d’un saint, mais de plusieurs, en révérence desquels il lui démontrait que l’homme et la femme se devaient abstenir de relations conjugales, y ajoutant encore les jeûnes, les quatre tempset vigiles des apôtres et de mille autres saints, et le vendredi et le samedi, ct le dimanche du Seigneur, et tout le carème, et certains moments de la lune, et nombre d’autres exceptions, pensant peut-être qu'on pouvait faire avec les femmes dans le lit comme il faisait parfois lui-mëme en plaidart au civil. Il employa longtemps cette méthode, non sans grave mélancolie de la dame, qui n'en tâtait à peine pas plus d’une fois par mois, prenant bien garde qu'un autre ne lui appriît les jours de travail, comme il lui avait appris les jours de fête.
« Il advint qu'un jour, la chaleur étant grande, l'envie prit messer Ricciardo d'aller se promener en un sien domaine fort beau, voisin de Monte Nero, et d’y rester quelques jours pour prendre l'air avec sa belle dame. Et là, voulant lui donner quelque distraction, il fit un jour pêcher, et étant monter, lui sur une petite barque avec les pêcheurs, et elle sur une autre avec les autres dames, ils s'en allèrent voir ; et le plaisir les entraînant, ils s’éloignèrent, quasi sans s’en apercevoir, plusieurs milles en mer. Pendant qu'ils étaient le plus occupés à regarder, survint soudain une galère de Paganino da Mare, fameux corsaire d'alors, laquelle ayant vu les barques, se dirigea vers elles. Ces dernières ne purent s'enfuir assez vite que Paganino n’atteignît celle où étaient les femmes; et y voyant la belle dame, sans plus vouloir autre chose il la mit sur sa galère, sous les yeux de messer Ricciardo qui était déjà retourné à terre et continua sa route. Ce que voyant messire le juge, lui qui était si jaloux qu'il avait peur de l'air même, il ne faut pas demander s'il fut désolé. Ce fut en vain, qu'à Pise et ailleurs, il se plaignit de la barbarie des corsaires, sans savoir qui lui avait pris sa femme et où on l'avait emmenée. Quant à Paganino, voyant la dame si belle, l'aventure lui semblait excellente ; n'ayant pas de femme, il résolut de la garder toujours
près de lui, et comme elle pleurait fort, il se mit à la consoler doucement. La nuit venue, le calendrier lui étant tombé de la ceinture et les fêtes et jours fériés lui étant sortis de la mémoire, il commença à É consoler par des actes, les paroles lui paraissant avoir fait peu d'effet dans le jour ; et il la consola si bien, qu'avant qu'ils arrivassent à Monaco, le juge et ses lois étaient loin de l'esprit de la dame qui se mit à vivre le plus joyeusement du monde avec Paganino. Celui-ci l'ayant menée à Monaco, outre les consolations qu’il lui donnait de jour et de nuit, il la traitait honorablement comme sa femme.
« Au bout d’un certain temps, messer Ricciardo ayant appris où était sa femme; fut pris d’un ardent désir de la revoir: avisant que personne ne ferait aussi bien que lui ce qu’il fallait faire, il résolut d’aller la trouver lui-même, disposé à dépenser pour sa rançon tout l'argent qu'il faudrait. S’étant mis en mer, il s’en alla à Monaco, et là il vit sa femme et fut vu par elle qui, le soir même, en parla à Paganino et l'informa de ses intentions. Le lendemain matin, Messer Ricciardo, voyant Paganino, l’accosta, et lui fit sur-le-champ de grandes démonstrations d'amitié, bien que Pagarino, attendant où il voulait en venir, feignît de ne le point connaître. Pour quoi, quand le moment parut venu à messer Ricciardo, il lui découvrit, du mieux qu'il sut et le plus gracieusement possible, le motif de sa venue, le priart de lui demander ce qu'il lui plairait et de lui rendre la dame. À quoi Paganino répondit d'un ar joyeux : « — Messire, « soyez le bien venu ; et pour vous répondre brièvement, je « vous dis ceci: 1l est vrai que j'ai chez moi une jeune « dame; et je ne sais si elle est votre femme ou celle d’un « autre, pour ce que je ne vous connais pas ni elle non « plus, si ce n’est pour le peu de temps qu’elle a demeuré « avec moi. Si vous êtes son mari, comme vous le dites, « je vous conduirai vers elle, car vous me semblez être « un aimable gentilhomme, et je suis certain qu’elle vous « reconnaîtra bien. Si elle dit que les choses sont comme « vous le prétendez, et qu’elle veuille s’en aller avec vous, « vous me donnerez pour sa rançon ce que vous-même vou- « drez ; si les choses ne sont pas ainsi, vous feriez une « vilaine action en me la voulant ôter, pour ce que je suis « jeune, et puis tout comme un autre avoir une femme, et « surtout celle-ci qui est la plus plaisante que j'aie jamais « vue. — Messer Ricciardo dit alors : « — Certes, elle est « ma femme, et si tu me mènes où elle est, tu le verras ; «elle se jettera aussitôt à mon col; et pour ce, je ne de- « mande pas qu’il soit fait autrement que tu l’as toi-même « proposé. — » « — Allons donc — dit Paganino. — »
« Ils se rendirent donc ea Ja maison de Paganino, et étant
DEUNIÈNUE JOURNÉE. Fe
entrés dans une salle, Paganino fit anpeler la dame. Celle:ci, habillée et parée, sortit de sa chambre et étant venue dans celle où était messer Ricciardo aec Paganino, elle n’adressa pas plus la parole à messer Ricciardo qu'elle n'eût fait pour un autre étranger qui serait venu avec Paganino chez lui. Ce que voyant, le juge qui s'attendait à être recu par elle avec une grandissime fète, s’élonna fortement, et se mit à dire en lui-même : peut-être la mélancolie et le long chagrin que
j'ai éprouvés après lavoir perdue, m'ont tellement changé
qu’elle ne me reconnaît pas. Pour quoi, il lui dit: « — Femme. «il m'en coûte cher de t'avoir menée à la pêche, pour ce « qu’on n’éprouva jamais douleur semblable à celle que j'ai « endurée depuis que je l'ai perdue, et toi, tu ne sembles « pas me reconnaître, tellement tu me fais un sauvage ac. « cueil. Ne vois-tu pas que je suis ton messer Ricciardo, « venu ici pour payer ce que voudra ce gentilhomme en la « maison de qui nous somines, dfin de te ravoir et de t'em « mener; et qu’il veut bien te rendre à moi en échange de « ce que je voudrai lui payer? — » La dame s'étant tournée vers lui, dit en souriant un peu : « — Messire, est-ce « à moi que vous parlez? prenez garde de me prendre pour « une autre : car, pour moi, je ne me souviens pas de vous « avoir jamais vu. — » Messer Ricciardo dit : « — Prends « garde à ce que tu dis, regarde-moi bien; si tu veux bien «te rappeler, tu verras bien que je suis ton Ricciardo di « Chinzica. — » La dame dit : « — Messire, vous me par- « donnerez, ce n'est peut-être pas chose honnête à moi, « comme vous vous l'imaginez, de tant vous regarder, mais
« je vous ai néanmoins assez regardé pour bien savoir que
« je ne vous ai jamais vu. — » Messer Ricciardo pensa qu'elle agissait ainsi par peur de Paganino, et qu’elle ne voulait pas avouer devant lui qu’elle le connaissait; pour quoi, après un moment, il pria Paganino de le laisser parler seul dans un: chambre avec la dame, Paganino dit que cela lui plaisait, pourvu qu'il ne la dût point embrasser contre sa volonté ; et il.ordonna à la dame d’aller avec lui dans une chambre, d'écouter ce qu’il voulait lui dire et de lui répondre comme cela lui plairait. |
« La dame et messer Ricciardo étant donc allés seuls en une chambre, dès qu'ils se furent assis, messer Ricciardo se mit à dire : « — Eh! cœur de mon corps, ma douce âme, mon « espoir, ne reconnais-tu pas maintenant ton Ricciardo qui « t'aime plus que lui-même? Comment cela peut-il se faire ? « suis-je tellement changé? Et! mon bel œil, regarde-mo: « un peu. — » La dame se mit à rire et sans en laisser
. dire plus, elle dit : « — Vous savez bien que je ne suis pas
« si oublieuse que je ne reconnaisse que vous êtes messer « Ricciardo di Ghinzica, mon mari; mais vous,pendant que
« j'ai été avec vous,vous avez montré que Vous me connais- « siez très mal, pour ce que si vous aviez été sage, comme « vous voulez qu’on le croie, vous deviez bien avoir assez de « bon sens pour voir que j'étais jeune et fraîche et gaillarde. «et pour savoir par conséquent ce qu'il faut aux jeunes « femmes, en outre des vêtements et du manger, bien que, « par vergogne, elles ne le disent pas ; comment le faisiez- «vous, vous le savez ! Et si l'étude des lois vous était plus « agréable que votre femme, vous ne deviez pas la prendre; « pour moi, vous ne me fites jamais l'effet d’un juge, mais « bien d’un crieur-juré de sacrements et.de fêtes,de jeûnes et « de vigiles, tellement vous les connaissiez bien. Et je vous « dis que si vous aviez fait faire par les laboureurs qui tra- « vaillaient vos domaines autant de fêtes que vous en fai- « siez faire à celui qui avait mon petit champ à labourer, « vous n’auriez jamais récolté un grain de blé. Dieu,qui a « pris en pitié ma jeunesse, m'a fait rencontrer célui avec « lequel je demeure en cette maison,cù l'on ne ssit pas ce que « c'est qu’une fête — je dis ces fêtes que vous, plus dévôt à « Dieu qu’au service des dames, vous célébriez — et dont « jamais n’ont franchi la porte, samedi ni vendredi, ni vi- « giles, ni quatre-temps, ni carême qui est chose si longue ; « au contraire on y travaille de jour et de nuit,et l’on y bat « Ja laine : et cette nuit même, dès que matines ont sonné, « je sais bien comment le fait est allé, une fois en sus. « Donc, j'entends rester avec lui et travailler pendant que « je suis jeune ; quant au fêtes, aux pénitences et aux « jeûnes,je me réserve de les observer quand je serai vieille; . «et vous, allez-vous-en à la bonne aventure le plus tôt que « vous pourrez, et faites sans moi autant de fêtes qu’il vous « plaira. — »
« En entendant ces paroles,messer Ricciardo éprouva une douleur insupportable; et quand il l'eut vu se taire,il dit :
«— Oh! ma douce âme qu'est-ce que tu dis là ? n’as-tu « point garde à l'honneur de tes parents et à ton propre honneur? Veux-tu rester ici plus longtemps prostituée à « cet homme et en péché mortel, tandis qu'à Pise tu es ma « femme ? Celui-ci, quand il sera fatigué de toi, te chassera « à ta grande honte ; moi, je t’aurai toujours pour chère, et « toujours, encore que je ne le voulusse pas, tu seras Dame «en ma maison. Dois-tu pour cet appétit désordonné et « peu honnête, abandonner en même temps et ton honneur «et moi qui t'aime plus que ma vie? Eh ! ma chère espé- « rance, ne parle plus ainsi ; consens à venir avec moi; à « partir d'aujourd'hui, puisque je connais ton désir, je « m'efforcerai de le satisfaire ; donc, ô mon doux bien, « change d’avis et viens-t'en avec moi, car je n’ai jamais « éprouvé de joie depuis que lu m'as été enlevée. — » À quoi
lu dame répondit : « — Quant à mon honneur, je n’entends « que personne, maintenant qu'il n'en peut être autrement, « se montre plus susceptible que moi; que mes parents ne « s'en sont-ils souciés, eux quand ils me donnèrent à vous! « S'ils ne furent point alors soucieux de mon honneur, je « n’entends pas me soucier présentement du leur; et si je « suis maintenant en péché mortier, j'y resterai quand même « je serais en péché pilon ; n’en soyez pas plus en peine que « moi. Et je vous dis ceci : ici, il me semble être la femme « de Paganino, tandis qu'à Pise il me semblait être votre « concubine, en voyant que pour les points de la lune et les « mesures de géométrie,les planètes venaient se mettre entre « vous et moi, tandis qu'ici Paganino me tient toute la nuit « en ses bras, et m'’étreint, et me mord ; et comme il m’ar- « range, Dieu vous le dit pour moi. Vous dites aussi que « vous vous efforcerez ; et de quoi ? de le faire lever à coups « de bâtons ? Je sais que vous êtes devenu un preux cheva- « lier depuis que je ne vous ai vu. Allez, et efforcez-vous « de vivre ; car me semble au contraire que vous vivez en « ce monde en simple locataire,tellement vous me paraissez « étique et malingre. Et je vous dirai plus encore : quand « celui-ci me laissera — et il ne me paraît pas disposé à « cela tant que je voudrai rester avec lui — je n’entends « point pour cela retourner jamais à vous, dont en vous « compressant tout entier on ne ferait pas une écuelle de « sauce, pour ce qu'à mon très grand dommage et détri- « ment j'y ai été une fois; je chercherai ma pitance ailleurs. « Sur quoi, je vous le dis de nouveau : ici il n’y a fête ni « vigiles, ce qui fait que j'entends y rester ; et pour ce, le « plus tôt que vous pourrez,allez-vous-en à la garde de Dieu, a sinon je croirai que vous voulez me faire violence. — »
« Messire Ricciardo se voyant en mauvais parti,et reconnaissant sa folie d'avoir pris une femme jeune alors qu’il était épuisé, sortit de la chambre d’un air dolent et triste, et dit à Paganino beaucoup de paroles encore qui n’aboutirent à rien. Enfin, sans avoir rien obtenu, il laissa la dame et s’en retourna à Pise où il tomba tellement fou de douleur,qu'il s’en allait dans Pise ne répondant fas autre chose à tous ceux qui le saluaient ou lui parlaient, sinon : le mauvais trou ne veut pas de fête ; et au bout de peu de tempsil mourut. Ce qu'ayant appris Paganino, et connaisant l’amour que la dame lui portait,il la prit pour femme légitime, et sans jamais onserver fêtes ou vigiles,sans faire le carême, ils travaillèrent tous deux tant que les jambes les purent porter, et se donnèrent du bon temps. Pour quoi,mes chères dames, il me parait que Bernabo, dans sa discussion avec 2120 #00, chevauchait la chèvre à l’encontre de son penchant. — »
Cette nouvelle donna tellement à rire à toute la compagnie, qu'il n’y avait personne à qui les màchoires ne fisseni mal.et d’un consentement unanime toutes les dames avouërent que Dioneo disait vrai et que Bernabo avait été une bète. Mais quand la nouvelle fut finie et que le rire se fut apaisé, la reine ayant observé que l'heure était déjà tardive et que tous avaient conté la leur, qu’ainsi la fin de son pouvoir était venue, ôta la couronne de dessus sa tête sui- \ant le cérémonial adopté, et la posa sur la tête de Néiphile, en disant d’un air joyeux: « — Que désormais, chère « compagne, le gouvernement de ce petit peuple t’'appar- « tienne. — » Puis elle retourna s'asseoir. Néiphile rougit ur peu de l’honneur reçu; son visage devint tel que se montre la fraîche rose d'avril ou de maï aux premières lueurs du jour, et ses veux, légèrement baissés et pleins de désir, brillèrent comme létoile du matin.Mais quand se fut apaisée l’aonnête rumeur par laquelle les assistants faisaient un joyeux accueil à leur reine,celle-ci, ayant repris cœur et s’étant assise un peu plus haut que d'habitude : « — Puisque « je suis votre reine,et pour ne pas m'écarter de la manière « suivie par celles qui l'ont été avant moi, et dont vous avez « par votre obéissance approuvé le commandement, je « vous feraf connaître en peu de mots mon avis, et s’il est « adopté par votre conseil, nous le suivrons. Comme vous « le savez, c’est demain vendredi et après demain sameñi, « jours ennuyeux à la plupart des gens à cause des aliments « qu’on a coutume d'y manger ; sans compter que le ven- « dredi est digne de tout notre respect pour ce que c’est le « jour en lequel Celui qui est mort pour nous souffrit sa « passion. Pour quoi, je pense qu'il serait juste et conve- « nable qu’en l'honneur de Dieu, nous nous occupions ce « jour-là plutôt de prières que de nouvelles. En outre, le « samedi, les dames ont coutume de se laver la tête et de « se débarrasser de la poussière et dela malpropreté qui « peut leur être survenue par leurs travaux de la précédente « semaine ; et elles ont semblablement coutume de jeûner « en l'honneur de la Vierge mère du fils de Dieu, et de ne « se livrer à aucun travail à cause du dimanche suivant. « Pour quoi,ne pouvant pleinement suivre en ce jour l’ordre a de vivre adopté par nous, j'estime qu'il est bienséant de « nous dispenser de conter ce jour-là des nouvelles. Après, « pour ce que nous serons restés ici pendant quatre jours, « Si nous voulons éviter que de nouveaux venus nous arri- « vent, je crois qu’il sera opportun de changer l'endroit et « d'aller ailleurs. et j'ai déjà pensé et prévu où nous de- « vrons aller. Quand donc nous serons réunis en ce nouvel « endroit, dimanche, après la sieste — ayant eu aujourd’hui « assez de loisir pour discaurir et discuter— tant parce que
« vous aurez eu plus de temps pour y penser, que parce « qu’il sera encore plus beau de restreindre un peu la li- « cence de nos nouvelles, j'ai pensé que l’on devra deviser « de ceux qui par leur industrie ont acquis ce qu’ils avaient « longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu'ils avaient « perdu. Sur ce, que chacun pense à dire quelque chose « qui puisse être utile ou tout au moins agréable à la com- « pagnie, le privilège de Dioneo étant toujours sauve- « gardé. — »
hacun loua le langage de la reine et l'ordre proposé par elle, et ils décidèrent qu'il en serait ainsi. Après quoi la reine, ayant fait appeler son sénéchal, lui indiqua avec précision où il devrait faire mettre les tables le soir, et ce qu’il devait faire ensuite pendant tout le temps de son commandement. Et cela fait, s'élant levée ainsi que toute sa compagnie, elle donna licence à chacun de faire ce qui lui plairait le plus. Les dames et les homes se dirigèrent en conséquence vers un petit jardin,et là, après qu'ils se furent in peu promenés, l'heure du souper venue, ils soupèrent avec joie et plaisir, ct s'étant levés de table dès qu’il plut à Ja reine, Emilia menant la danse, la canzone suivante fut chantée par Pampinea, les autres dames lui répondant :
Quelle dame chantera, si non moi Qui suis satisfaite en tous mes désirs ?
Viens donc, Amour, cause de tout mon bien, De tout espoir et de tout effet joyeux ; Chantons ensemble un peu, Non les soupirs -t les peines amères Qui me font présentement tes plaisirs plus doux, Mais bien le feu éclatant Au milieu duquel je brûle et je vis ea liesse et en jois; T'adorant comme mon Dieu.
Tu m'as dis devant les yeux, Ô Amour, Le premier jour que tes feux me pénétrèrent, Un jeune homme tel, Que, pour la beauté, l’ardeur, la vaillance, On n’en trouverait jamais un meilleur, Ni même un qui l'égalerait.
Je m'enflammai tellement pour lui, qu'aujourd'hui J'en chante avec toi, joyeuse, Ô mon seigneur.
Et ce qui, en cela, m'est un souverain plaisir, * C’est que je lui plais autant qu'il me plaît, Grâce à toi, à Amour.
Pour quoi je possède en ce moade
Ce que je désire, et j'espère avoir la paix en l’autre, A cause de l'entière fidélité.
Que je lui porte. Dieu qui voit cela,
Dans son royaume nous le concèdera -aussi.
Après cene-cr, on en Chanta plusieurs autres, et l’on fit lusieurs danses,et l’on sonna de divers instruments. Mais a reine estimant qu'il était temps d’aller se reposer,chacun
s’en alla à sa chambre, précédé par les torches; et ayant vaqué, les deux jours suivants, aux choses dont la reine avait tout d’abord parlé, ils attendirent le dimanche avec
impatience,
LA
La seconde Journée du Décauénon finie, commence la troisième, üäsns lacaelle, sous le comman:'ement de Néiphi'e, on devise de eux qui, par leur airesse, out acquis ce qu'ils avaient longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu'ils avaient perdu.
Déjà l'aurore, de vermeille qu’elle était, commençait AJauair à l'approche du soleil, quand, le dimanche, la reine s’étant levée, fit lever toute sa compagnie.Le sénéchal qui, depuis un bon moment déjà, avait envoyé à l'endroit où l’on devait aller une grande partie des choses nécessaires, ainsi que les gens qui devaient les y préparer, voyant la reineen chemin, fit promptement charger tout le reste comme sion eût quasi levé le camp de là, et s’en alla avec les bagages et le reste des serviteurs derrière lez seigneurs et les dames. La reine donc, accompagnée et suivie de ses dames et des trois jeunes gens, et guidée par le chant de peut-être vingt rossignols et autres oiseaux de toutes sortes, marchant à pas lents par un sentier peu fréquenté mais plein d'herbes vertes et de fleurs, lesquelles, le soleil survenant, commençaient toutes à s'ouvrir, prit son chemin vers l'occident et, ‘ tout en devisant, plaisantant et riant avéc sa troupe, sans
dépasser deux ae pas, les conduisit fort avant la troisième heure à un très beau et riche palais. Y étant entrés, ils le pus Iee en entier, et ayant vu les grandes salles et les
elles chambres brillantes de propreté et pleines de tout ce qu'il leur fallait, ils admirèrent vivement ce palais et en tinrent le maître pour un seigneur magnifique. Etant ensuite descendus en bas, et ayant vu l’ample et joyeuse cour, les caves pleines de vins exquis et l’eau fraîche qui sourdait en abondance, ils l’admirèrent plus encore. Puis, désireux de se reposer un peu, ils allèrent s'asseoir sur une galerie qui dominait toute la cour et qui était remplie des fleurs de comportait la saison, ainsi que de verdure ; et là, le
iscret sénéchal les reçut avec délicieux confetti et des vins exquis dont ils se réconfortèrent. Après quoi, s'étant fait
ouvrir un jardin attenant au palaiset qui était tout entouré de murs, ils y entrèrent, et dès leur entrée, l’ensemble leur en paraissant d'une beauté merveilleuse, ils se mirent à en regarder plus attentivement les diverses parties. Ce jardin avait en de nombreux endroits, tout autour et au milieu, de très vastes allées droites comme des flèches et couvertes de vignes en treilles qui annonçaient devoir donner cette année force raisins ; et les fleurs répandaient par tout le jardin une si puissante odeur, mêlée qu’elle était au parfum des nombreuses autres plantes embaumant l'air, qu'il leur sencblait être au milieu de toutes les épices qui naquirent jamais en Oriené. Les bords de ces allées étaient quasi tout couverts de rosiers blancs et vermeils et de jasmins ; de sorte que, non-seulement pendant la matinée, mais alors même que le soleil était le plus haut, on pouvait aller partout sous une ombre odoriférante et agréable, sans être at- ‘teint par ses rayons. Combien nombreuses étaient les plantes de ce lieu, quelles elles étaient et dans quel ordre on les avait disposées, tout cela serait trop long à raconter ; mais il n’en était aucune de celles qu’on regarde comme précieuses et que notre climat peut supporter, qui ne s'y trouvât en abondance. Au milieu du jardin - ce qui n’est pas moins à louer que toutes les choses précédentes, mais bien plus encore — était un pré d'herbe menue et si verte qu'elle paraissait noire, tout émaillé de plus de dix mille espèces de fleurs,et clos tout à l'entour de cèdres et d’orangers très verts et très vigoureux, lesquels, portant en même temps des fruits mûrs, des fruits verts et des fleurs, nonseulement faisaient un plaisant ombrage pour les yeux,mais frappaient agréablement l’odorat. Au milieu de ce pré était une fontaine du marbre le plus blanc, avec de merveilleusessculptures.Au centre, d’une figure posée sur une colonne qui était droit au milieu, jaillissait vers le ciel — je ne sais si c'était d’une veine naturelle ou artificielle — une eau si abondante et qui s'élevait si haut, pour retomber ensuite avec un doux bruit dans la claire fontaine, qu’il en aurait moins fallu pour faire tourner un moulin. Cette eau — je dis celle qui surabondaïit quand la fontaine était pleine — s'échappait du pré par une voie cachée et par de petits canaux très beaux et très habilement faits. Une fois hors du pré, revenue au grand jour, elle l'entourait complètement ; de là, elle rarcourait tout le jardin par de semblables petits canaux, puis elle était recueillie en dernier lieu en un endroit d'où elle sortait enfin de ce beau jardin et précipitait ses eaux limpides vers la plaine, faisant, avant d’y arriver, tourner deux moulins avec beaucoup de force et au grand avantage du maître. , La vue de ce jardin, sa belle ordonaance, les plantes et la
fontaine avec les petits ruisseaux qui en dérivaient,tout cela plut tellement aux dames et aux trois jeunes gens, qu'ils se mirent tous à affirmer que, si le paradis pouvait exister sur terre, ils ne savaient quelle autre forme on aurait pu lui donner sinon celle de ce jardin, et qu'ils n'imaginaient pas quelle autre beauté on aurait pu lui ajouter.lls allaient donc très contents tout à l’entour, se composant de très belles cuirlandes de feuillages variés, ce pendant qu'ils écoutaient vlus de vingt sortes d'oiseaux, lesquels chantaient à l’envi l'un de l’autre, quand ïls furent frappés d’une plaisante beauté dont ils ne s'étaient pas encore aperçus, éblouis qu'ils avaient été par les autres: à savoir qu'ils virent le jardin rempli de peut-être cent variétés de beaux animaux qu'iis allaient se montrant les uns aux autres. D'un côté sortaient les lapins, de l’autre couraient les lièvres ; là reposaient les chevreaux couchés ; ailleurs les jeunes cerfs allaient paissant. Et outre ceux-là, plusieurs espèces d'animaux inoffensifs allaient et venaient comme des hèles quasi domestiques, chacune selon sa fantaisie. Toutes ces choses, venant après les plaisirs précédemment goûtés, leur en procurèrent un bien plus grand. Mais quand, regardant tantôt une chose, tantôt une autre, ils eurent assez marché, ils firent dresser les tables autour de la belle fontaine, et après avoir chanté six petites chansons et s'être livrés à quelques danses, ils allèrent manger, selon le bon plaisir de la reine et ayant été servis dans un grand et bel ordre, et à leur loisir de bonnes et délicates victuailles, devenus plus gais, ils se levèrent et se livrèrent de nouveau à la musique, aux chants et aux danses, jusqu’à ce qu’il parût bon à la reine, la chaleur survenant, que ceux à qui cela plairait allassent dormir.Les uns y allèrent; les autres, séduits par la beauté du lieu, n'y voulurent point aller, mais, demeurés là, se mirent qui à lire des romans, qui à jouer aux échecs, qui aux tables, pendant que leurs compagnons dormaient.. L'heure de none passée, après s'être levés et s’ètre rafratchi la figure avec de l’eau fraîche,ils s’en vinrent dansle pré, suivant qu’il plut à la reine, et s’étant assis près de la fontaine, en leur mode habituel, ils attendirent le moment de dire des nouvelles sur le sujet proposé par la reine. Le premier d’entre eux à qui la reine imposa cette charge fut Philostrate, lequel commenta de cette façon :
La
Msetto de Lamporecchio s'étant fait passer pour muet, devient jardinier d'en couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.
« — Très belles dames, il y ena beaucoup de ceshommes et de ces femmes assez sots pour croire que dès qu’on a posé sur la tête d’une jeune fille le bandeau blanc et sur son dos la robe noire, elle n’est plus femme et ne se sent plus d’appétits féminins, comme si, en la faisant nonne, on l'avait fait devenir de pierre ; et si par hasard ils entendent dire quelque chose contre cette croyance qu'ils ont, ils se fàchent comme si un grand crime contre nature avait été commis, sans songer qu'eux-mêmes ne se peuvent rassasier par la pleine licence qu'ils ont de faire tout ce qu'ils veulent, ni sans vouloir réfléchir à la grande force de l'oisiveté et de ia solitude. Et semblablement, il y en a encore beaucoup de ceux qui croient trop que la pioche, la bêche, la mauvaise nourriture et les fatigues enlèvent entièrement aux travailleurs de la terre les appétits de la concupiscence,et les rendent très grossiers d'intelligence et de jugement. Combien se trompent tous ceux qui pensent ainsi ? Mais il me plait, puisque la reine me l’a commandé, et que je ne m écarte pas du sujet proposé par élle, de vous le démontrer plus clairement par une petite nouvelle.
« Dans nos contrées était autrefois et est encore un couvent de femmes très renommé pour sa sainteté,et que je ne nommerai pas, pour ne diminuer en quoi que ce soit sa réputation. Il n’y a pas longtemps que dans ce couvent, où ne se trouvaient alors que huit nonnes avec une abbesse, toutes fort jeunes, était un pauvre homme chargé de cultiver un beau jardin que les religieuses possédaient. Mécontent de son salaire, il régla un beau jour ses comptes avec l'intendant des nonnes et s’en retourna à Lamporecchio, d'où il était. Là, parmi ceux qui l’accueillirent joyeusement, était un jeune ouvrier fort, robuste et, pour un campagnard, très beau de sa personne, et qui avait notm Masetto. Ayant demandé au bonhomme où il était resté si longtemps, celui-ci, qui s'appelait Nuto, le lui ayant dit,Masetto l’interrogea sur ce qu'il faisait dans le couvent. A quoi Nuto répondit : « — Je travaillais dans leur grand et beau jardin, et, en « outre, j'allais quelquefois au bois pour la provision, je « puisais de l’eau et faisais quelques autres semblables be- « sognes, mais les nonnes me donnaient un si mince salaire « que je pouvais à peine payer mes chaussures. En outre,
« elles sont toutes jeunes, et il me semble qu’elles ont le « diable au corps, car on ne peut rien faire à leur goût. Au « contraire, souvent, quand je travaillais au jardin, l’une « disait ; Porte ceci là, et l'autre disait: Porte-le ici ; une « autre m’enlevait la bèche des mains et disait : Ceci n’est « pas bien : et elles me causaient tant de tracas que je lais- « sais là l'ouvrage et que je sortais du jardin. De sorte que, « soit pour une chose, soit pour une autre, je n’ai plus « voulu y rester, et je m'en suis venu. Leur intendant, « quand je suis parti, m'a prié, si j'avais sous la main quel- « qu'un qui pût faire ce service, de le lui envoyer, et je le « lui ai promis ; mais Dieu le fasse solide des reins comme « je lui en chercherai et lui en enverrai un ! — »
« Quand Masetto eut entendu ce que lui disait Nuto, il lui sint en l'esprit un si grand désird'êire avec ces nonnesqu'il s’en consumait tout entier, comprenant bien aux paroles de Nuto qu'il pourrait venir à bout de ce qu'il désirait. Mais avisant qu'il n’y arriverait pas s’il ne lui parlait point, il lui dit : « — Et ! comme tu as bien fait de t'en revenir 1 Un « homme est-il fait pour vivre avec des femmes ?1] lui vau- « drait mieux vivre avec des diables. Elles ne savent pas, « six fois sur sept, ce qu’elles veulent elles-mêmes. — » Mais dès que leur entretien eut cessé, Masetto se mit à songer à la façon dont il s’y devait prendre pour s’introduire près d'elles ; et comme il se savuit parfaitement apte aux services dont parlait Nuto, il ne craignit pas d’être refusé pour ce motif, mais parce qu'il était trop jeune et de bonne mine. Pour quoi, avoir ruminé en soi-même de nombreux projets, il se dit : « — L'endroit est très loin d'ici et per- « sonne ne m'y connaît. Sije sais faire semblant d’être muet, « certainement j'y serai reçu.— » Et s’arrêtant à cette ruse, sa cognée au cou, sans dire à personne où il allait, il s’en vint au monastère comme un pauvre homme, YŸ étant arrivé, il y entra et trouva par hasard l'intendant dans la cour. Alors, par gestes, comme font les muets, il lui témoigna le désir d’avoirà manger pour l'amour de Dieu, lui donnant à entendre que, s'il en avait besoin, il irait lui fendre du bois. L’intendant lui donna volontiers à manger, puis il le mit devant quelques souches que Nuto n'avait pas pu fendre, et que lui, qui était très robuste, fendit toutes en peu de temps. L’intendant, qui avait besoin d'aller au bois, l’emmena ensuite avec lui et, là, lui fit couper des fagots ; puis ayant mis l’âne devant lui, il lui fit comprendre par signes de le conduire au couvent. Masetto s’en acquitta fort bien ; pour quoi l’intendant le retint plusieurs jours pour certains travaux qu'il y avait à faire.
« Or il advint qu’un jour l’abbesse le vit et demanda à l'intendant qui il était. Celui-ci lui dit : « — Madame, c'es
« un pauvre homme sourd et muet,qui,un de ces jours dèr- « niers, est venu me demander l’aumône, de sorte que je lui
« ai fait du vin et lui ai donné à faire plusieurschoses qui « devaient être faites, S'il savait travailler le jardin et qu’il « voulüt demeurer ici, je crois que nous aurion- un bon ser-
« viteur,car il nous en faut un et il ferait ce qu'il pourrait. « En outre, vous n’auriez point à craindre qu’il parlât à vos « jeunes nonnes. — » À qui l’abbesse dit : « — Sur ma foi «en Dieu, tu dis vrai ; sache s’il sait travailler, et essaie de « le retenir ; donne-lui quelque paire de maurvais souliers, « quelque vieux capuchon ; flatte-le ; soïgne-le ; donne-lui « bien à manser. — » L'intendant dit qu'il le ferait. Masetto n’était uère loin, mais faisant semblant debalayer la cour, il entendait toute cette conversation, et, joyeux, 1l disait en lui-même : « — Si vous m’y introduisez, je vous travaillerai « si bien le jardin, que jamais il n’aura été travaillé de la « sorte. — » Bref, l'intendant ayant vu qu'il savait très bien travailler, et lui ayant demandé par signes s’il voulait rester,et Masetto lui ayant répondu également par signes qu'ii y consentait, il l’occupa, lui enjoignit de travailler le jardin et lui montra ce qu'il avait à faire ; puis il alla vaquer aux autres affaires du couvent et le laissa.
« Masetto travaillant tous les jours, les nonnes comen. cèrent à le taquiner et à se moquer de lui, comme il arrive souvent qu'on fait avec les muets, et lui disaient les plus scélérates paroles du monde, croyant n'être pas entendues de lui ; et l’abbesse, qui pensait sans doute qu’il était sans queue comme sans parole, ne se préoccupait en aucune façon de cela. Il advint toutefois qu'un jour Masetto ayant beaucoup travaillé et se reposant, deux toutes jeunes nonnes,qui se promenaient par le jardin,s’approchèrent de l’endroit où il était et se mirent à le regarder pendant qu'il faisait semblant de dormir. Pour quoi, l’une d'elles, qui était plus hardie,dit à l’autre : « Si je croyais que tu me gardas- « ses le secret,je te dirais une pensée que j'ai eue plusieurs « fois, et qui pourrait te faire aussi plaisir à toi. — » L’au- « tre répondit : « — Parle en toute sûüreté,car certainement je ne le dirai à personne. — » Alors la jeune effrontée « commença : « — Je ne sais si tu as réfléchi à la façon « dont nous sommes tenues enfermées, et que jama:'s un « homme n’ose entrer ici,si ce n’est l’intendant qui est vieux, ‘ etce muet. Pour moi, j’ai plusieurs fois entendu dire à « des dames quisont venues nous voir,que toutes les autres « douceurs du monde sont une nlaisanterie en comparaison « du plaisir que la femme goûte avec l’homme. Paur quoi, « il m'est plus d’une fois venu à l'esprit, puisque je ne puis « le faire avec d’autres, d’éprouver avec ce muet s’il en est ainsi.C’est l'homme le mieux du monde choisi pour cela,car,
« même quand il voudrait, il ne pourrait ni ne saurait le re- « dire. Tu vois que c’est un jeune sot, visoureux plutôt « qu'intelligent. Volontiers j'écouterai ce quil t'en sem- « ble.— » «à — Hélas ! — dit l'autre — qu'est-ce que tu dis? « Ne sais-tu pas que nous avons promis notre vireinitée à « Dieu ? — » « — Oh! — dit la première — combien de « choses on lui promet lout le long du jour,dont on ne tient « aucune ! si nous la lui avons promise, que les autres la « tiennent. — » À quoi sa compagne dit: « — Et si nous « devenions grosses, comment ferions-nous ? — » L'autre « dit alors : «— Tu commences à penser au mal avant qu'il « arrive. Quand il sera venu, alors on y pensera. Il y aura « mille moyens de faire que cela ne se sache jamais, pourvu « que nous ne le disions pas nous-mêmes. — » Entendant cela, l’autre, qui avait meilleure envie que sa compagne d'éprouver quelle bête c'était que l'homme,dit : « — Or bien, « comment ferons-nous ? —» A quoi la première répordit : « — Tu vois que c’est l'heure de none; je crois que les « sœurs sont toutes endormies, excepté nous. Resardons « par le jardin s'il n’y a personne, et nous n'aurons plus au- « tre chose à faire qu’à le prendre par la main et le mener « dans cette cabane où il se met à l'abri de Ja pluie ; ec là « l’une se tiendra avec lui et l’autre fera la garde. li est si « niais, qu’il fera comme nous voudrons. — » Masctto entendait toute cette conversation, et, disposé à obéir, n'attendait plus que d’être pris par l’une d’elles.Les jeunes nonnes ayant bien regardé partout, et s'étant assurées que d’aucun côté elles ne pouvaient être vues, celle qui avait pris d'abord la parole, s’approcha de Masetto et le réveilla ; aussitôt, il se leva tout debout. Sur quoi, lui prenant la main avec des airs engageants, et tandis qu'il riait d'un air niais, elle le mena dans la cabane où, sans se faire trop inviter, il fit ce qu’elle voulut. La nonne en loyale compagne, ayant eu ce qu’elle désirait, céda la place à l’autre, et Masetto se montrant toujours aussi simple, fit encore à leur volonté. Pour quoi, avant qu'elles s’en allassent, elles voulurent éprouver -hacune plus d’une fois commentle muet savait chevaucher. it depuis, causant souvent entre elles, elles disaient que s'était bien la plus douce chose dont elles eussent entendu parler : et prenant le temps à heure convenable, elles s’en allaient s’ébattre avec le muet.
« Il &dvint un jour qu’une de leurs compagnes, s'étant aperçue de la chose par la fenêtre de sa cellule,le fit remarquer à deux autres. Toutes trois délibérèrent tout d’abord d’aller le dénoncer à l’abbesse; mais bientôt,changeant d'avis, elles s axccordèrent avec leurs compagnes pour éprouver elles aussi la puissance de Masetto. Au bout d’un certain temps,
« par suite de divers incidents,les trois autres nonnes vinrent
se joindre aux premières. “nfin, l'abbesse, qui ne s'était pas encore aperçue de ces choses,se promenant un jour seule au jardin, par une chaleur grande, trouva Masetto— lequel, pour avoir trop chevauché la nuit, était assez peu disposé à travailler le jour —étendu tout endormi à l’ombre d’un amandier ; et comme le vent avait relevé le pan de devant de sa chemise, tout restait à découvert. Ce que regardant la dame, et se voyant seule, elle tomba dans ce même appétit où étaient tombées ses nonnains. Ayant réveillé Masetto, elle l’emmena avec elle dans sa chambre où, pendant plusieurs jours, au grand déplaisir des nonnes qui ne voyäient plus le jardinier venir travailler le jardin, elle le retint, éprouvant à diverses reprises cette douceur qu'elle avait auparavant coutume de . blâmer chez autrui.Enfin, elle le reavoya de sa chambre à son logis, mais comme elle voulait le revoir souvent, et qu'elle lui demandait plus que sa part, Maselto, ne pouvant satisfaire à telle besogne, s’avisa que son mélier de muet pour rait bien,s’il durait plus longtemps, lui causer un dommage par trop grand.Et pour ce,une nuit qu’il était avec l’abbesse, rompant le silence, il se mit à dire : « — Madame, j'ai en- « tendu dire qu’un coq suffit bien pour dix poules,mais que « dix hommes peuvent mal satisfaire une seule femme; d’où «je ne puis, moi, en servir neuf; à quoi je ne pourrais « durer : au contraire, en suis-je venu par ce que j'ai fait « jusqu'ici, à un tel point, que je ne puis plus faire ni « beaucoup ni peu. Et pour ce, laissez-moi aller à la grâce « de Bieu, ou bien trouvez un moyen d’arranger cela. — » La dame, entendant parler celui qu’elle tenait pour met, toute surprise, dit : — « Qu'est cela? je croyais que tu « étais muet. — » « Madame — dit Masetto — je l'étais « aussi,mais non de naissance; la parole m'avait été enlevée « par une maladie, et seulement de cette nuit je me la sens «rendue; dont je loue Dieu tant que je puis. — » La dame le crut, et lui demanda ce qu’il voulait dire par ces neuf femmes qu’il avait à servir. Masetto lui dit le fait. Ce qu’entendant l’abbesse,elle s’aperçut qu'aucune de ses nonnes n’avait été plus sage qu'elle; pour quoi, en femme discrète,sans laisser partir Masetto, elle résolut de s'entendre avec ses nonnes pour trouver un moyen d’arranger les choses de façon que le couvent ne fût pas couvert de scandale par le fait de Masetto.L'intendant étant mort un des jfburs précédents, les nonnes, d’un mutuel consentement, chacune sachant ce que toutes avaient fait,et avec l’assentiment de Masetto,s’arrangèrent pour faire croire que, grâce à leurs prières et au mérite du saint dont le couvent portait le nom, la parole avait été rendue à Masetto après avoir été longtemps muet; elles le firent leur intendant, et lui répartirent la besogne de façon qu'il pût la supporter. Aussi, kien qu'il eût
engendré nombre de moinillons, les choses se passèrent cependant si discrètement, qu’on n’en sut rien, sinon après la mort de l’abbesse, Musetto étant alors bien près d’être vieux, et, devenu riche, fort désireux de s'en retourner chez lui. La découverte de son aventure lui facilite l’accomplissement de ce désir. C'est ainsi que Masetto sur ses vieux jours s'en revint, riche ei père de famille sans avoir eu la peine de nourrir ses enfants et de les entretenir, et ayant su par sa prévoyance bien employer sa jeunesse, au lieu d'où il était parti une cognée sur le cou, affirmant qu'ainsi le Christ traitait quiconque lui posait des cornes au chapeau. — }»
La
Ua palefrenier couche avec la femme du roi Agilulf. Ce dernier s'en aperçoit, refrouve le coupable et lui tond une mèche de cheveux, Le tondu toud à sos tour ses camarades, et se tire ainsi de sa male aventure,
Pilostrate étant arrivé à la fin de sa nouvelle qui avait parfois fait un peu rougir les dames ct parfois les avait fait rire, il plut à la reine que Pampinea contât à son tour. Celle-ci, commençant d’un air riant, dit : —« D'aucuns sont assez peu discrets pour vouloir montrer qu'ils savent et connaissent ce qu'il ne leur appartient pas de savoir, et parfois, pour cela,reprenant les défauts dont personne ne s’est aperçu chez autrui, ils croient atténuer leur propre honte, tandis qu'ils l’accroissent à l'infini; et que cela soit vrai, j'entends, amoureuses dames, vous le prouver en vous montrant,dans l'esprit d’un vaillant roi, une astuce qui ne doit pas être moins prisée peut-être que celle de Masetto.
« Agilulf, roi des Lombards, avait, comme ses prédécesseurs, placé le siège de son royaume à Pavie, cité de Lombardie, après avoir pris pour femme Teudelinge, restée veuve d’Autari qui avait été également roi des Lombards, laquelle fut une très belle dame, sage et honnête, mais malheureuse en amour. Grâce au courage et au grand sens de ce roi Agilulf, les affaires de Lombardie ayant été pendant un certain temps prospères et tranquilles, il advint qu’un palefrenier de la susdite reine, homme de condition très basse quant à la naissance, mais d’un esprit plus élevé que ne le comportait un aussi vil métier,et de sa personne beau et grand, s'énamoura sans mesure de la reine, tout comme s’il avait été le roi. Comme sa profession infime ne lui avait pas empêché de reconnaître que son amour était hors de toute
convenance, en homme sage il ne s’en ouvrait à personne, pas plus qu'il n'avait la hardiesse de le découvrir à la reine par ses regards, et quoiqu'il vécut sans aucune espérance de devoir jamais lui plaire, cependant il se gloritiait en luimême d'avoir placé ses pensées en haut lieu. Et comme il brûlait tout entier d’une amoureuse flamme, il s’étudiait à faire, par dessus tous ses autres compagnons, tout ce qu'il croyait devoir plaire à la reine. Pour quoi il se trouvait que la reine, devant chevaucher,montait plus volontiers son palefroi que celui d’aucun autre, ce que, quand cela arrivait, il regardait comme une grandissime faveur; et jamais il ne lâchaïit les étriers, se tenant pour heureux quand parfois il pouvait toucher ses vêtements. Mais,de même que nous voyons souvent arriver que l'amour devient d'autant plus grand que l'espérance est moindre, ainsi il advint dans le cœur de ce auvre palefrenier; à tel point qu'il lui était très douloureux d’être obligé de tenir son grand désir ainsi caché, comme il faisait, sans être réconforté d’aucun espoir, aussi plus d’une fois, ne pouvant se guérir de cet amour, il résolut de mourir. Songeant à quel moyea il aurait recours, il prit le parti de s’arranger de façon que l’on vît bien qu'il mourait à cause de l'amour qu’il avait porté et qu'il portait à la reine; et il décida que son entreprise serait telle,qu'’iltenterait pour elle la fortune afin de satisfaire tout ou partie de son désir. Il ne se hasarda point à parler à la reine, ni à lui faire connaître son amour par létire,. car il savait qu'il parlerait et qu'il écrirait en vain; mais il voulut éprouver si, par ruse, il pourrait coucher avec elle. Il n’y avait pas d'autre ruse ni d'autre voie que de trouver le moyen de parvenir jusqu'à la reine et de pénétrer dans sa chambre en se faisant passer pour le roi, lequel, il le savait, ne couchait pas toujours avec sa femme. Pour quoi,afin de voir de quelle façon le roi s’y prenait, et quel costume il avait quand il allait la voir, il se cacha à plusieurs reprises la nuit dans une grande salle du palais qui était située entre la chambre du roiet celle de la reine. Or, une nuit entre autres, il vit le roi enveloppé dans un grand manteau et tenant d'une main une lumière et de l’autre une baguette, sortir de sa chambre et aller à la chambre de la reine, et là, sans dire mot, frapper une fois ou deux à la porte avec cette baguette; et incontinent la porte lui était ouverte et la lumière lui était enlevée des mains. Ayant donc vu cela, et ayant vu aussi le roi s’en retourner, il pensa à faire de même; et ayant réussi à se procurer un manteau semblable à celui qu'il avait vu au roi, ainsi qu'une lumière et une petite baguette, et après s'être lavé tout d’abord en un bain chaud, afin que l’odeur de l'é- : curie n’incommodät pas la reine ou ne la fit s’apercevoir de la ruse il se cacha, ainsi qu’il en avait l'habitude, dans la
grande salle. Quand il vit que tout le monde dormait, et quand le temps lui sembla venu de donner effet à son désir ou de trouver la mort qu'il souhaitait, il fit un peu de feu avec la pierre et l’amaduu qu’il portait, alluma sa lumière, et enveloppé hermétiquement dans son manteau, il s'en alla à la porte de la chambre où il frappa deux coups avec la baguette. La chambre fut ouverte par une camérisle à moitié endormie qui lui prit la lumière des mains et l'éteignit; sur quoi, lui, sans rien dire, étant entré, et ayant dépusé son manteau, il se glissa dans le lit où la reine dormait. L'äyant saisie dans ses bras, ct feignant d'être de méchante humeur, pour ce qu’il savait que ie roi quand il étnt de mauvaise humeur ne prononçait pas un mot, sans rien dire et sans qu’il lui fût rien dit, il connut plusieurs fois charnellement 13 veine. Kt bien qu'il lui semblät dur de s’en aller, cepen dant, craignant qu’une trop longue séance lui fût cecasion de changer en tristesse le plaisir éprouvé, il se leva, et uprès avoir repris son manteau et sa Jumière, sans rien dire autre chose, il s'en alla, et le plus tôt qu’il put regagna son lit. |
« Il pouvait à peine y être revenu, quand le roi, s'étant levé, alla à la chambre de la reine, ce dont celle-ci s’émerveilla fort: et comme il était entré dans le lit et la saluait joyeusement, elle prit hardiesse de sa bonne humeur ct dit: « — b mon seigneur, quelle nouveauté est-ce, cette nuit? « Vous venez à peine de me quitter, et, au-delà de vos habi- « tudes, vous avez pris de moi plaisir, et vous revenez de « rechef si vite? Prenez garde à ce que vous faites. — » Le roi, entendant ces paroles, soupçonna soudain que la reine avait été trompée par une ressemblance de manières et de personne; mais, en homme sage, il se garda bieu, voyant que la reine ni personne autre ne s’en élait aperçue, de l’en - faire apercevoir. C'est ce que nombre de sots n'auraient pas fait; ils auraient dit au contraire : je ne suis pas venu; quel est celui qui est venu? Comment est-il venu? Qui est-ce? De quoi seraient survenues de nombreuses choses par lesquelles il aurait inutilement contristé la reine et lui aurait donnée l'idée de désirer une seconde fois ce qu'elle avait déjà goûté : en taisant l'aventure, il ne pouvait lui en revenir aucune honte, tandis qu’en parlant, il se serait attiré du déshonneur. Le roi répondit donc, plus irrité au fond du cœur que dans son air et dans ses paroles : «— Femme, ne « vous semblé-je pas homme capable d’avoir été ici tantôt « et d’y revenir une autre fois? — » A quoi la reine répondit : « — Mon seigneur, si, mais cependant je vous prie de « prendre garde à votre santé. — » Alors le roi dit : « — I] « me plaît de suivre votre conseil; et pour cette fois, sans « vous causer plus d’ennui, je vais m'en retourner. — s
Et le cœur plein de colère et de mécontentement à cause de l'affront qu'il voyait qu'on lui avait fait, il reprit son manteau, sortit de la chambre et songea à trouver sans bruit celui qui l’avait fait, pensant bien que c'était quelqu'un de sa maison, et que, quel qu'il fût, 1l n’avait pu encore en sortir. |
« Ayant donc pris une petite lumière dans une petite lanterne, il s’en alla vers un vaste corps de logis qui était dans son palais au-dessus des écuries, et dans lequel dormaient en divers lits presque tous ses familiers. Et estimant que, quel que füt celui qui avait fait ce que la dame. lui avait dit, son pouls et ses battements de cœur ne pouvaient être encore apaisés à cause de la rude besogne qu’il avait accomplie, il se mit à tâer sans bruit,en commençant par un des bouts de la salle, la poitrine de tous ses gens, pour savoir si le cœur battait vite à l’un d’entre eux. Tous dormaient fortement,hormis celui qui avait été avec la reine et qui ne dormait pas encore; pour quoi, voyant venir le roi, et comprenant ce qu'il cherchait, il se mit à trembler tellement, qu’au battement de cœur que la fatigue éprouvée peu avant lui avait occasionné, la peur en ajouta un plus grand; et il vit bien que si le roi s'en apercevait, il le ferait mourir sur le champ. Et bien que de nombreuses pensées lui allassent par l’esprit sur ce qu'il avait à faire, cependant voyant le roi sans arme, il résolut de faire semblant de dormir et d’attendre ce que le roi ferait. Après avoir longtemps cherché, et n’en trouvant aucun qui lui parût être celui qu’il croyait, le roi arriva à notre homme, et voyant qué le cœur lui battait fort, il se dit : c'est lui! Mais, en homme qui n’entendait rien faire qui fût su, il se borna, avec une paire de ciseaux qu’il portait sur lui, à lui couper quelques mèches de cheveux qu’en ces temps on portait très longs, afin qu’à l’aide de cette marque il pût le reconnaître le lendemain matin ; cela fait, il s'en alla et regagna sa chambre.
« Le palefrenier qui avait tout vu, comprit clairement,
.2n homme avisé qu’il était, pourquoi il avait été ainsi marqué. Aussi, s'étant levé sans plus attendre, et ayant cherché des ciseaux dont, par aventure, il y avait une paire dans le salle pour le service des chevaux, il alla doucement vers tous ceux qui étaient couchés, et leur coupa à tous les cheveux sur les oreilles de la même façon; et cela fait, sans avoir été entendu, il s’en revint dormir.
« Le matin, le roi s'étant levé, ordonna qu’avant que les portes du palais s’ouvrissent, tous ses gens passassent devant lui; ce qui fut fait. Et tous, sans rien avoir sur la tête, étant rangés devant lui, il se mit à les examiner pour voir lequel avait été tondu par lui; et voyant le plus grand nombre d’entre eux avec les cheveux coupés de la même façon, il
’étonna et se dit en lui-même : « — Celui que je cherche, « bien qu’il soit de basse condition, montre bien qu’il est « d’un grand sens. — » Puis, voyant qu’il ne pouvait avoir sans faire d’esclandre celui qu'il cherchait, et peu disposé à vouloir, pour une petite vengeance, s’attirer grande vergogne, il se borna à avertir le coupable d’un motseulement, et à lui faire voir qu’il était aperçu de la chose, s'étant donc tourné vers tous ses gens, il dit : « — Que celui qui l’a fait « ne le fasse plus jamais, et allez avec Dieu. — » Un autre aurait voulu faire mettre à la gêne. torturer,examiner,questionner, et, ce faisant, aurait ébruité ce que chacun doit s’efforcer de cacher; et l’ayant découvert,encore qu'il en eût pris entière vengeance, sa honte n'en aurait pas été diminuée mais fort accrue, et l'honneur de sa femme contaminé.
« Ceux qui entendirent ces paroles du roi s’étonnèrent et se demandèrent longtemps entre eux ce qu'il avait voulu dire par là; mais nul ne les comprit, sinon celui à qui seul elles s’adressaient; lequel en homme sage, n'en ouvrit jamais la bouche du vivant du roi, pas plus qu’il ne commit désormais sa vie au hasard en une semblable aventure. — » |
Sous prétexte de confession et de pureté de conscience, une dame énamourée d'un jouvenceaa pousse un moine, sans que celui-ci s’aperçoive de la supercherie, à Jui faciliter le moyen de voir son amant.
Déjà se taisait Pampinea, et l'audace et la prudence du palefrenier avaient été louées par plus d’un des assistants, ainsi que le bon sens du roi, quand Ja reine, s'étant tournée vers Philomène, lui ordonna de poursuivre ; pour quoi Philomène commença gracieusement à parler ainsi :«—J’entends vous raconter un bon tour qui fut justement fait par une belle dame à un grave religieux, et qui doit d’autant plus plaire à tout séculier, que les religieux, très sots le plus souvent et hommes d’habitudes et de mœurs étranges, croient valoir et en savoir plus que les autres en toute chose, alors qu’ils leur sont de beaucoup inférieurs, comme étant des gens qui, par lâcheté d’âme, n'ayant pas, comme les autres hommes, l'énergie de pourvoir à leurs besoins, se réfugient 1à où ils peuvent avoir à manger, comme le porc. Je raconterai cette nouvelle, ô plaisantes dames, non-seulement pour suivre l’ordre imposé, mais encore pour vous
faire voir que les religieux eux-mêmes, auxquels nous autres, outre mesure crédules, nous accordons trop de confiance, peuvent être et sont parfois bafoués, non pas seulement par les hommes, mais par quelques-unes de nous.
« En notre cité, plus pleine de tromperies que d'amour et de foi, fut, il n’y a pas encore beaucoup d'années, une gente dame distinguée par sa beauté et ses belles manières, et au- ‘tant que tout autre dotée par la nature d’un esprit élevé et d’un jugement subtil. Je ne veux pas dire son nom, pas plus qu'aucun de ceux qui sont cités dans la présente nouvelle, bien que je les sache, pour ce qu'il y a des gens qui vivent éncore qui s’en fâcheraient, alors qu'il n’y aurait qu’à en rire et qu’à passer outre. Cette dame donc, qui était née de haut lignage et qui se voyait mariée à un artisan laïnier, pour ce que son mari était artisan, ne pouvait surmonter le dédain de son âme, car elle estimait qu'aucun homme de basse condition, quelque richissime qu'il fût, n’était digne d’une femme noble. Et voyant aussi que, malgré toutes ses richesses, son mari n’était bon qu'à dévider un écheveau, faire ourdir une toile, ou discuter avec une filandière de ce qui avait été filé, elle résolut de ne plus vouloir en aucune façon de ses embrassements, si non en tant qu'elle ne pourrait les lui refuser, et de chercher, pour sa propre satisfaction, quelqu'un qui lui parût plus digne de cela que le lainier ; etelle s’'énamoura d’un fort brave homme d’âge moyen, tellement que si elle ne l’avait pas vu dans le jour, elle ne pouvait passer la nuit suivante sans ennui. Mais le brave homme ne s’en apercevant pas, n’en avait cure, et elle, qui était très prudente, n’osait le lui faire savoir ni par ambassade de femme, ni par lettre, craignant les dangers qui pour. raient en advenir.
« Or, ayant appris qu’il avait de nombreuses relations avea un religieux, lequel, bien qu'il fût un gros homme ignorant, néanmoins, pour ce qu'il menait une très sainte vie, avail auprès de tout le monde la réputation d’un très digne moine, la dame pensa qu'il pouvait être un excellent intermédiaire entre elle et son amant. Après avoir bien pensé au moyen qu’elle devait prendre, elle s’en alla à l'heure convenable à l’église où il demeurait, et l'ayant fait appeler, elle dit que quand cela lui plairait, elle désirait se confesser à lui. Le moine, la voyant, et la tenant pour femme noble, l’écouta volontiers, et, après la confession, elle lui dit : « — Mon père, il me faut recourir à vous pour avoir aide « et conseil dans ce que vous allez entendre. Je sais, puis- « que je vous l'ai dit, que vous connaissez mes parents et « mon mari, dont je suis aimée plus que la vie, et je ne dé- « sire rien que je ne l’aie incontinent de lui, comme d’un « homme irès riche qui peut bier le faire. Et laissant de
« côté ce que je ferais, je dis que si je pensais seulement à « quoi que ce fût contre son honueur ou son plaisir, au- « cune femme ne serait jamais plus digne du bücher que « moi. Or, il y a quelqu'un, dont à vrai dire je ne sais pas « le nom, maïs qui me paraît une personne de bien, et qui « si l’on ne m'a pas trompée là-dessus, vous fréquente beau- « coup. Il est beau et grand de sa personne, vètu d'habits « bruns très honnèêles, et ne sachant pas sans doute la ferme « intention que j'ai, il semble avoir mis le siège autour de « moi, de sorte que je ne puis me montrer à la porte ou à « la fenêtre, ni sortir de la maison, sans qu'incontinentil ne a se présente devant moi; et je m'étonne qu'il ne soit pas « maintenant ici; ce dont je me plains fort, pour ce que ces « sortes de choses, faites souvent sans la moindre faute, « atlirent le blâme aux honnètes femmes. J'avais eu tout « d’abord l'idée de le faire dire à mes frères, mais j'ai en- « suite pensé que les hommes font parfois les commissions « de façon que les réponses sont aigres, d’où naissent des « altercations, et des altercations on en vient aux faits; « pour quoi, afin ie mal et scandale n’en naissent,je mesuis « tue, et j'ai résolu de le dire plutôt à vous qu'à tout autre, « tant parce que vous me semblez être son ami, que parce « qu'il vous sied bien à vous de reprendre sur telles choses « non pas seulement les amis, mais les étrangers. Pour quoi, « je vous prie uniquement pour l’amour de Dieu, que vous le « réprimandiez de ceia et le priiezde ne plus tenir une pareille « conduite. Il y a assez d’autres dames qui sont, d’aventure, « disposées à ces choses, et à qui il conviendra d'être suivies et « courtisées par lui, tandis qu’à moi ce m'est un très grave en- « nui, n'ayant en aucune façon l'esprit disposé à tel sujet. — »
« Le digne moine comprit incontinent de qui elle parlait vraiment, et ayant beaucoup loué la dame de ses bonnes dispositions, croyant fermement vrai ce qu'elle disait, il lui promit d'opérer si bien et de telle façon qu'il ne lui serait pius causé d’ennui par cette personne; puis, comme il la connaissait très riche, il vanta les œuvres de charité et d'aumône, lui racontant ses besoins. A quoi la dame dit: « — Je « vous en prie pour Dieu, s’il niait, dites-lui sans crainte « que c’est moi qui vous l'ai dit et que je suis venue m'en « plaindre. — » Et sur ce, la confession étant prise et la pénitence prise, se rappelant les encouragements que lui avait donnés le moine sur les œuvres de charité, elle lui remplit en cachette la main de pièces de monnaie, le pria de dire des messes pour l’âme de ses morts, et s’étant levée de ses pieds, elle s'en retourna chez elle.
« Peu après, comme il en avait l'habitude, le brave homme vint trouver le moine, lequel, après qu’ils eurent ensemble parlé un certain temps d’une chose et d’une autre, le tira à
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part et se mit à le reprendre très doucement sur la cour et la poursuite qu’il croyait qu’il faisait à la dame, selon ce que celle-ci lui avait donné à entendre. Le brave homme s’étonna beaucoup, ne l’ayant en effet jamais guettée, et commença à vouloir s’excuser en disant qu’il n'avait passé que très rarement devant la maison de la dame. Mais le moine ne le laissa point parler et lui dit : « — Il ne faut pas faire « semblant de t’étonner, ni perdre tes paroles à le nier, « pour ce que tu ne le peux; je n’ai pas su cela par les « voisins; c'est elle-même qui, se plaignant fortement de. « toi, me l’a dit. Et outre que ces sottises ne te conviennent « plus bien désormais, je te dis à son sujet que si jamais « j'en trouvai une rebelle à ces folies, c’est elle; aussi, pour «ton honneur et pour sa satisfaction, je te prie de cesser « tes poursuites et de la laisser. — » Le brave homme, plus avisé que le digne moine, comprit sans trop de peine la sagacité de la dame, et feignant quelque peu d’avoir honte, il dit qu'il ne s’en occuperait plus désormais ; et ayant quitté le moine, il s’en alla à la maison de la dame, laquelle se tenait constamment aux aguets à une petite fenêtre pour le voir, s’il venait à passer. En le voyant venir, elle se montra si joyeuse et si aimable, qu’il put fort bien comprendre qu’il avait saisi le véritable sens des paroles du moine. Et de ce jour, avec beaucoup de prudence, à son plaisir et à la très grande joie et satisfaction de la dame, faisant semblant d'en avoir l’occasion pour tout autre chose, il continua de passer par la même rue.
« Mais la dame, s'étant bien vite aperçue qu'elle lui plaisait autant qu'il lui plaisait à elle, et désireuse de l’enflammer davantage et de l’assurer de l’amour qu’elle lui portait, ayant choisi le lieu et le moment, s’en retourna vers le digne moiue, et s'étant placé à ses pieds dans l’église, se mit à se plaindre. Ce voyant, le moine lui demanda avec intérèt quelle nouvelle elle avait. La dame répondit : « — Mon « père, les nouvelles que j’ai ne sont autres que de ce mau- « dit de Dieu, votre ami, dont je me suis plainte à vous « l’autre. jour; pour ce que je crois qu’il est né pour mon « plus grand tourment et pour me faire faire chose dont je « ne me consolerais jamais et pour laquelle je n’oserais ja- « mais plus après me jeter à vos pieds. — » « — Comment! « — dit le moine — ne s’est-1l pas abstenu de te causer dé- « sormais de l'ennui? — » « — Certes, non — dit la dame — « au contraire ; après que je m'en fus plainte à vous, comme « s'il en avait eu du dépit, ayant probablement pris en mau- « vaise part que je m'en fusse plainte, pour une fois qu'il « passait ‘avant, je crois qu'après il y est passé sept. Et « maintenant plût à Dieu qu'il se fût borné à y passer et à «me guetter; mais il a été assez hardi et assez insolent
« pour m'envoyer, pas plus tard qu'hier, une femme m'ap- « porter de ses nouvelles et me conter ses frasques, et comme « Si je n’avais pas de bourses et des ceintures, il m’a en- « voyé une bourse et une ceinture ; ce que j'ai eu et j'ai si « fort pour mauvais, que je crois, si je n'avais pas eu peur « de pécher, et puis à cause de votre amitié pour Jui, que « j'aurais fait le diable ; mais pourtant je me suis calméc, « et n’ai rien voulu faire avant de vous le faire savoir. En « outre, j'avais déjà rendu la bourse et la ceinture à cette « espèce de femme qu'il m'avait envoyée, pour qu'elle les « lui reportât, et je lui avais donné un congé brutal, mais « craignant qu'elle les gardât pour soi et lui dît que je les « avais acceptées, comme j'entends dire qu’elles font quel- « quefois, je les lui redemandai, et, pleine de dédain, je les « lui enlevai des mains ; et je vous ai les apportées pour que « vous les lui rendiez et lui disiez que je n'ai pas besoin de « ses présents, pour ce que, grâce à Dieu et à mon mari, « j'ai tant de bourses et de ceintures que je les noierais de- « dans. Après cela, je vous en demande pardon comme à un « père, mais s'il ne cesse pas son manège, je le dirai à ion « mari et à mes frères, et advienne que pourra; car j'aime « beaucoup mieux qu'il reçoive un affront, s’il doit en rece- « voir un, que d’être blâmée à cause de lui, n'est-ce pas, « mon père ? — » Cela dit, et tout en pleurant beaucoup, elle tira de dessous sa robe une très belle et riche bourse, ainsi qu’une jolie et précieuse petite ceinture, et les jeta sur Jes genoux du moine, qui les prit, croyant pleinement ce que la dame disait, et, courroucé outre mesure, dit : « — Ma « fille, si tu te tourmentes de ces choses, je ne m'en étonne « point et je ne saurais t'en blâmer ; mais je loue fort qu’en « ceci tu suives mon conseil. Je l’ai réprimandé l’autre jour « et il a mal tenu ce qu’il m'avait promis. Pour quoi, au- « tant pour cela que pour ce qu’il a fait de nouveau, je crois « que je lui réchaufferai de telle façon les oreilles, qu’il ne « te donnera plus de souci ; et toi, avec la bénédiction de « Dieu, ne te laisse pas vaincre assez par la colère pour le « dire à l’un des tiens, car il pourrait s’ensuivre trop de « mal. Ne crains pas que de cela aucun blâme arrive jamais, « car je serai toujours, et devant Dieu et devant les hommes, « très ferme témoin de ton honnêteté. — » La dame fit semblant de se consoler un peu, et ayant laissé ce sujet, en personne qui connaissait l’avarice du moine et celle de ses autres confrères, elle dit : « — Messire, ces nuits dernières « me sont apparus plusieurs de mes parents, et il me semble « qu’ils sont en grandissime peine et ne demandent pas « autre chose que des prières, et spécialement ma mère, qui « me paraît si affligée et si malheureuse, que c’est une pitié « de le voir. Je crois qu’elle souffre de très grandes peines
« de me voir en cette tribulation à cause de cet ennemi de « Dieu, et pour ce je voudrais que vous me disiez pour « leurs âmes les quarante messes de san Grigorio, et quel- « ques-unes de vos propres prières, afin que Dieu les arrache « à ce feu qui les châtie. — » Et ayant ainsi dit, elle lui mit un florin dans la main. Le saint moine le prit joyeusement, et par de bonnes paroles, et en lui citant de bons exemples, il affermit sa dévotion ; puis, après lui avoir donné sa bénédiction, il la laissa aller.
« La dame partie, le moine ne s’apercevant pas qu'il était baïoué, envoya chercher son ami, lequel étant venu, et le voyant tout courroucé, s’avisa sur-le-champ qu'il aurait des nouvelles de la dame, et attendit ce que le moine voulait lui dire. Celui-ci, lui répétant les nouvelles plaintes que la dame lui avait faites, et lui parlant de nouveau sur un ton acerbe et irrité, le réprimanda beaucoup de ce que la dame lui avait dit qu'il avait fait. Le brave homme, qui ne voyait pas encore où le moine voulait en venir, niait assez faiblement avoir envoyé la bourse et la ceinture, afin de ne pas enlever au moine cette croyance si par hasard la dame le lui avait fait croire. Mais le moine, fortement fâché, dit : « — Comment peux-tu le nier, méchant homme? puisque « c’est elle-même qui me les a rapportés en pleurant ; vois « si tu les reconnais. — » Le brave homme, feignant d’avoir grande honte, dit : « — Mais oui, je les reconnais, et « je confesse que j'ai mal fait, et je vous jure, puisque je la « vois ainsi disposée, que vous n’entendrez plus jamais un «“ mot de cela. — » Après bon nombre de paroles, l'imbécile de moine remit enfin à son ami la bourse et la ceinture, et après l'avoir bien morigéné et l’avoir prié de ne plus se livrer à ces choses, et en avoir obtenu la promesse, il le renvoya. | |
« Le brave homme, très joyeux et de la certitude qu’il lui semblait avoir de l’amour de la dame et du beau présent qu’il avait reçu, dès qu'il eût quitté le moine, s’en alla avec précaution en certain endroit où il fit voir à sa dame qu'il ‘avait l'un ct l’autre objet, de quoi la dame fut très con tente, et plus encore de ce qu'il lui paraissait que son stratagème allait de mieux en mieux. Et comme elle n’attendait plus que son mari s’en allât quelque part, pour compléter son œuvre, il advint que pour une raison quelconque celuici dut partir quelque temps après pour Gênes. Le matin même où après être monté à cheval il était parti, la dame s'en alla trouver le saint moine et après beaucoup de simsgrées, elle lui dit en pleurant : « — Mon père, maintenant «je vous le dis bien, je ne puis en supporter davantage ; KL mais comme l’autre jour je vous ai promis de ne rien faire
avant de vous l’avoir d’abord dit, je suis venue pour m'en
TROISIÈME JOURNÉE. Er
« excuser auprès de vous; et afin que vous croyiez que j'ai « raison et de gémir et de me plaindre, je veux vous dire « ce que votre ami, ou plutôt ce diable d’enter, me fit ce « matin il y a quelques instants. Je ne sais par quelle male « aventure il a su que mon mariétait parti hier matin pour « Gênes; toujours est-il que ce matin, à l’heure que je vous « ai dite, il est entré dans mon jardin et a grimpé au moyen « d’un arbre jusqu’à la fenêtre de ma chambre qui donne « sur le jardin, et déjà il avait ouvert la fenêtre et voulait « entrer dans ma chambre, quand m'’étant réveillée soudain, « je me levai et me serais mise à crier, j'aurais crié, si lui, « qui n était pas encore entré,ne m'eûtdemandé merci au nom « de Dieu et au vôtre, me disant qui il était: pour quoi, l’en- « tendant, je me tus par déférence pour vous, et nue comme « je vins au monde, je courus lui fermer la fenêtre au vi- « sage. Quant à lui, je crois qu’il s’en est allé en sa male « heure, our ce que je ne l’ai plus entendu. Maintenant, ‘ « si c’est une chose belle et qu’il faille endurer, voyez-le- « vous-même. Pour moi, je n’entends pas la supporter plus « longtemps ; je pense au contraire en avoir trop souflert de « sa part, par égard pour vous. —- » Le moine, oyant cela, fut l’homme le plus irrité du monde et ne savait que dire, si ce n’est de lui demander à plusieurs reprises si elle avait bien reconnu que c'était lui et non un autre. À quoi la dame répondit :« — Loué soit Dieu, si je ne le reconnais pas « d’avec un autre? je vous dis que c'était lui, et quand il le « nierait, ne le croyez pas.— » Le moine dit alors: « — Ma « fille, il n’y a dire cette fois, sinon que c’est là une « hardiesse trop grande et une mauvais action; et toi tu as « fait ton devoir, en le renvoyant comme tu l’as fait. Mais je « te prie,afin que Dieu te garde de la honte,de même que tu « as suivi deux fois mon conseil de le suivre encore cette fois. « c'est-à-dire de me laisser faire, sans te plaindre à aucun « de tes parents, pour voir si je peux dompter ce diable « déchaîné que je croyais être un saint. Si je puis faire tant « que de le tirer de cette bestialité, ce sera bien; et si je ne « puis, je te donne maintenant,en même temps que ma béné- « dicton me parole que tu pourras faire ce que tu jugeras à « propos, et que ce sera bien fait. — » « — Or, voici — dit « la dame — pour cette fois je ne veux pas vous irriter ni « vous désobéir; mais faites en sorte qu’il se donne de garde « de m'ennuyer davantage, car je vous promets de ne plus « revenir à vous pour ce motif. — » Et sans en dire plus, q uasi toute courroucée, elle quitta le moine.
«La dame était à peine hors de l’église,que le brave homme . survint et fut- appelé par le moiné, qui, l'ayant pris à part, lui dit les plus grandes injures qui eussent jamais été dites à un homme, le traitant de parjure et de traître. L'autre,
qui déjà par deux fois ayant reconnu ce que signifiaient le reproches de ce moine, était aux écoutes,et par des réponses embarrassées s’ingéniant à le faire parler, il lui dit tout d’abord : « — Pourquoi ce courroux,messire ! ai-je crucifié le « Christ? — » A quoi le moine répondit : « — Voyez le déhonté! entendez ce qu'il dit! il parle ni plus ni moins comme si un an ou deux s'étaient passés, et comme si ses méfaits et sa malhonnéteté eussent été oubliés par longueur de temps. T'est-il donc, depuis ce matin jusqu’à présent, sorti de la mémoire que tu avais outragé autrui ? Où as-tu été ce matin un peu avant le jour ? —» Le brave homme répondit : « — Je ne sais où j'ai été; mais la nouvelle vous en « est arrivé bien vite. — « — C’est vrai — dit le moine — « que la nouvelle m'en est arrivée. Je m’avise que tu croyais « que parce que le mari n’y était pas, la gente dame dût te « recevoir incontinent dans ses bras. Hé! messire, en voilà « un honnête homme! ïilest devenu coureur de nuit, ou- « vreur de jardin et grimpeur d’arbres. Croyais-tu par ton « importunité vaincre l'honnêteté de cette dame, que tu vas « grimper jusqu'à ses fenêtres la nuit le long des arbres ? « Rien ne lui déplaît plus au monde que toi ; cependant tu « tentes de nouveau l'aventure. bn vérité, laissons de côté « qu’elle te l’a montré en beaucoup de choses, mais tu t'es « bien amendé par mes admonestations ! Mais voici ce que « je veux te dire. Jusqu'ici, non par l'amour qu’elle te « porte, mais grâce à l’iusistance de mes prières, elle a tû « ce que tu as fait, mais elle ne le taira plus; je lui ai ac- « cordé la permissien, si tu lui déplais encore en quoi que « ce soit, de faire à sa guise. Que feras-tu, si elle le dit à « ses frères ? — » | «Le brave hommeayant suffisammentcompris ce qu’il avait Lesoin de savoir, apaisa le moine du mieux qu’il sut et qu’il put par d’amples promesses, et prit congé de lui. Le iendemain matin il pénétra dans le jardin, grimpa sur l'arbre, et ayant trouvé la fenêtre ouverte il entra dans la chambre où, le plus tôt qu'il put,il se mit dans les bras de sa belle dame. Celle-ci, qui l’avait attendu avec le plus grand désir, le reçut joyeusement en disant : « — Grand merci à messer « le moine, qui t'a si bien enseigné le chemin pour venir «ici. — « Puis, prenant l’un de l’autre plaisir, causant et riant beaucoup de la simplicité de l’imbécile de moine,plaisantant les étoupes, les peignes et les cardes, ils se satisfirent ensemble à leur grand contentement. Et ayant combiné leurs plans, ils firent en sorte, sans. plus avoir à retourner vers messer le moine, de se retrouver ensemble un grand nombre d’autres nuits. avec un égal plaisir. Et je prie Dieu que sa sainte miséricorde m'en octroie de semblables à moietätoutesles âmes chrétiennes qui en ont désir. — »
Don Felice enseigne à frère Puccio comment il deviendra binheureux en faisart une certaine pénitence. Pendant que frère Puvcio fait cette pénitence, don felicc se donne du bon temps avec la femme de celui-ei.
Lorsque,sa nouvelle finie, Philomène se tut, et que Dioneo, par de douces paroles,eût vivement loué l'esprit de la dame et surtout la prière faite en dernier lieu par Philomène, la reine se tourna en riant vers Pamphile et dit: « — Et maintenant, Pamphile, continue à nous amuser par quelque agréable récit. — » « — Volontiers répondit aussitôt Pamphile — et il commença : « — Madame, i] y a beaucoup de gens qui, s’efforçant d'aller en paradis, y envoient jes autres sans s'en apercevoir. C’est ce qui advint, il n’y pas encore longtemps,à une de nos voisines, comme vous pourrez l’entendre.
« Suivant ce que j'ai oui dire, vivait autrefois, près de San Brancazio, un brave homme fort riche, nommé Puccio di Rinieri; mais comme, en prenant de l'âge, il s'était complètement adonné à ia dévotion,et qu'il s'était engagé parmi les yigote de Saint-François, on l’appelait frère Puccio. Dans ce genre de vie toute spirituelle,ne possédant pourfamille qu'une temme et qu'une servente, et n'ayant par conséquent besoin de se iivrer à aucune profession, il fréquentait beaucoup l’église. Igaorant et d’une pâte grossière, 11 disait ses patenôtres, allait aux prêches, assistait à la messe, ne manquait jamais de faire sa partie dans les cantiques quechantaient les séculiers, jeünait et se donnait la discipline, et passait pour être de la confrérie des flagellés. Sa femme, qui avait nom dame Isabetta, encore jeune, de vingt-huit à trente ans, fraîche, belle et potelée comme une pomme d’api, faisait, par suite de la sainteté de son mari et peut-être de son vieil âge, de plus nombreuses et de plus longues diètes qu’elle n’aurait voulu. Quand elle avait envie de coucher, ou plutôt de se divertir avec lui, il lui racontait la vie du Christ, les sermons de frère Nastagio,les lamentations de la Madeleine, ou autres choses semblables. |
« Sur ces entrefaites, arriva de Paris un moine appelé don Felice, conventuel de San Brancazio, jeune et beau de sa personne, d'esprit fin et de science profonde, avec lequel frère Puccio se lia d’étroite amitié. Comme don Felice fui éclaircissait tous ses doutes et se. montrait un fort saint homme, frère Puccio prit l'habitude de le mener chez’ lui et de lui donner à diner et à souper toutes les
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fois qu’il en trouvait l'occasion. Quant à la dame, pour complaire à frère Puccio,elle était devenue l'amie de don Felice, et l’accueillait très volontiers. Or, le moine, continuant à fréquenter la maison de frère Puccio, et voyant sa femme si fraîche et si rondelette,comprit qu’elle était la chose dont elle devait manquer le plus, et songea, pour décharger frère Puccio de toute fatigue, à le suppléer auprès d’elle. Lui ayant à plusieurs reprises lancé d’adroites œillades, il fit tant qu'il alluma dans le cœur de la damele même désir qu’il avait lui-même. Le moine,s'étant aperçu de cela, se hasarda à lui exprimer ses vœux. Mais quelque disposée qu’il la trouvât à mener l'affaire à bonne fin, il ne pouvait trouver un moyen d’y arriver, attendu qu'elle ne voulait lui donner rendez-vous que chez elle, ce qui ne se pouvait pas, frère Puccio ne sortant jamais de la ville ; de quoi le moine avait grand enp'ii.
{ Après y avoir bien réfléchi, il imagina un moyen à se rencontrer avec la dame dans sa maison même, sans - atrirer le soupçon et malgré la présence de frère Puccio. Celui-ci étant un jour allé le voir, il lui parla ainsi : u—J’ai « déjà plusieurs fois compris, frère Puccio, que ton désir « est de te sanctilier,à quoi il me semble que tu t’achemines « par une voie très longue, alors qu'il en est une beaucoup « plus courte. Le pape et les autres hauts prélats qui la con- « naissent et en usent, ne veulent pas qu'on la dévoilé, car «le clergé qui vit surtout d'aumônes, serait tout de suite « ruiné,si les séculiers ne lui venaient plus en aide par leurs « aumônes. Mais commetu es mon ami, et que tu m'as fort « honorablement reçu, je te l’enseignerais si je croyais que » tu ne dusses la révéler à qui que ce soit au monde,et que « tu la suivisses. — » Frère Puccio, désireux de connaître la chose, se mit aussitôt à le prier avec instance de lui enseigner, et à lui jurer que jamais, à moins que cela ne lui convint, il n’en parlerait à personne, affirmant que, si cette voie était telle qu’il pût la suivre, il le ferait. « — Puisque «tu me le promets — dit le moine — je te la montre- «rai, Tu sauras que les saints docteurs soutiennent que, « pour devenir bienheureux, il faut faire la pénitence que tu « vas entendre. Maïs comprends-moi bien : je ne dis pas « qu'après avoir accompli cette pénitence, tu ne seras pas « moins pécheur que tu n’es; mais il arrivera que les péchés « que tu auras commis jusqu’au moment de la-dite pénitence « te seront tous effac”3 ou pardonnés, et que ceux que tu « commettras après, ne te seront pas comptés pour ta dam- « nation,mais s'en iront avec l’eau bénite,comme de simples « péchés véniels. Il faut donc commencer la pénitence par te « confesser en grande hâte de tes péchés, puis t'astreindre à « une grande abstinence ot à un jeûne de quarante jours,
« pendant lesquels tu devras non-seulement L'abstenir d'uu- « tres femmes,mais même de toucher à la tionne. En outre, « il faut choisir dans ta propre maison un endroit d'où tu « puisses voir le ciel pendant la nuit, et, à l'heure de com- … plies, te rendre en cet endroit, et ÏIà avoir une table très « large, posée de façon que, te tenant debout, tu puisses y « appuyer les reins et, tenant les pieds à terre,y étendre les « Lras comme si tu étais crucifié. Si tu veux soutenir tes « bras avec une cheville, tu le peux faire. Dans cette posi- « tion,recardant le ciel, tu te tiendras sans bouger jusqu'au « matin. Si tu étais lettré, il te faudrait, pendant ce temps, « dire certaines oraisons que je t'indiquerais ; mais comme a tu ne l'es pas, il te faudra réciter trois cents Pater noster « avec trois cents Ave Maria, en l'honneur de la Trinité. « Pendant que tu regarderas le ciel, tu te rappelleras que « Dieu a été le créateur du cicl et de la terre, et tu auras « présente à la mémoire la passion du Christ, te trouvant «-dans la même position qu’il fut lui-même sur la croix. & Puis, dès que maiines sonneront, tu pourras, si tu veux, « t’en aller et, tout habillé,te jeter sur ton lit et dormir.Dans « la matinée, tu iras à l’église, et là, tu entendras au moins « trois messes,et tu diras cinquante Pater noster et autant « d’Ave Maria. Après cela, tu vaqueras naturellement à tes « affaires si tu en as; tu iras dîner,et,le soir,tu retourneras « à l’église, et là tu diras certaines oraisons que je te don: « nerai par écrit et sans lesquelles rien ne pourrait être fait. « Enfin, à complies, tu recommenceras comme la veille. En « faisant ainsi,comme je l'ai fait moi-même autrefois.j'espère « qu'avant la fin de ta pénitence,tu éprouveras les meilleurs « effets de la béatitude éternelle, si tu l’accomplis avec dévo- « tion. — » Frère Puccio dit alors : « — Ce n'est chose ni « trop dure, ni trop longue, et cela peut fort bien se faire. « Pour ce, je veux en l'honneur du saint nom de Divcu, « commencer dimanche.—» Et s'étant séparé de don Felice, il revint chez lui, où avec sa permission toutefois, il conta tout de point en point à sa femme.
« La dame comprit trop bien ce que le moine avait voulu dire en reconmandant à frère Puccio de ne pas bouger jusqu’au matin ; pour quoi, ce moyen lui paraissant fort bon, elle répondit à son mari que cette pénitence,comme tout ce qu’il pouvait faire pour le salut deson âme,la réjouissait, et que, pour que Dieu lui rendît sa pénitence profitable, elle voulait jeüner avec lui,mais non faire plus. Tout étant donc convenu, et le dimanche étant arrivé, frère Puccio commença sa pénitence, et messire le moine, après s'être entendu avec la dame, s’en venait à l’heure où il ne pouvait être vu, souper presque tous Îles soirs avec elle, ayant soin toujours de bien manger et de bien boire,puis couchait avec
elle jusqu'au matin. Alors il se levait, s'en allait, et frère Puccio regagnait.son lit.
« L'endroit que frère Puccio avait choisi pour faire sa péni: tence se trouvait tout à côté dela chambre où couchait la dame et n'en était séparé que par une mince cloison.Unenuit que le moine et {a dame se trémoussaient par trop vigoureusement, il sembla à frère Puccio que le plancher remuait. Sur quoi, comme il avait déjà dit cent Pater noster, il s'arrêta et, sans bouger,appela sa femme et lui demanda ce qu’elle faisait. La dame,qui était d'humeur plaïsante,et qui en ce moment chevauchait probablement la bête de saint Benoît ou celle de saint Jean Gualberto,répondit : « — Ma foi, mon cher mari,je me « trémousse tant que je peux. — » Frère Puccio dit alors : « — Comment tu te trémousses ! que signifie ce trémousse- « ment? — » La dame, riant, et d’un air joyeux, car elle était gaillarde et avait sans doute ses raisons pour rire,répondit : « — Comment, vous ne savez pas ce que cela signifie? « Je vous lai entendu dire mille fois : qui n’a pas soupé le « soir se démène toute la nuit. — » Frère Puccio crut que le jeûne l’empéchait en effet de dormir et la faisait ainsi se retourner sur son lit; pour quoi, il lui dit naivement : « — Femme, je te l'ai bien dit de ne pas jeûner ; mais enfin « puisque tu as voulu le faire, ne pense pas à cela, et songe « à dormir. Tu donnes de telles secousses au lit, que tu fais « tout remuer dans Ja maison. — » La dame dit alors : « « — Ne vous en inquiétez pas ; je sais bien ce que je fais; « faites votre affaire en conscience, moi je ferai du mieux que « je pourrai. —» Frère Puccio se lut et se remit à ses patenôtres.
« À partir de cette nuit, la dame et messer le moine, ayant fait préparer un lit dans une autre partie de la maison, s’y fêtèrent grandement pendant tout le temps que dura la
énitence de frère Puccio. A l’heure dite.le moine s’en allait; a dame retournait à son lit et, peu aprés, frère Puccio revenait de l’endroit où il faisait sa pénitence.Les choses continuant de cette façon, frère Puccio faisant la pénitenve et la dame et le moine prenant le plaisir, elle dit plusieurs fois à son compagnon : « — Tu fais faire à frère Puccio la péni- « tence grâce à laquelle nous avons gagné le paradis! — » Et comme cela semblait plaire beaucoup à la dame qui avait été longtemps tenue à la diète par son mari, elle s habitua si bien à la bonne chère que lui octroyait le moine, qu’une fois la pénitence de frère Puccio finie, elle trouva moyen de se rassasier ailleurs avec lui, et d’en prendre longuement et à discrétion. Ainsi, pour que mes dernières paroles concor dent avec les premières, il advint que,tandis que frère Puccic crut gagner le paradis en faisant pénitence, il y envoya cet le moine qui lui avait montré le chemin pour y aller, et sa
femme qui,auprès de lui, manquait ie, trop de ce que me:ser le moine, en homme charitable, lui dispensait copieuscment. — »
Le Masnifiqgue donne son palefroi à messer Francesco Vergellesi, rous eond:tic de parler seul à sul avec sa femme, Celie-ci ne répondant pas, il fait lui-wemmla ré: onse, dont l'effet ne tarde pas à s'ensuivre.
Pamphile avait,non sans avoir provoqué lerire des dames, fini la nouvelle de frère Puccio, quand la reine ordonna gracieusement à Elisa de poursuivre. Celle-ci,plutôt d'un air hautain qu’autrement — non par malice,mais par habitude ancienne — commença à parler ainsi : « — Bon nombre de gens s’imaginent que parce qu’ils savent beaucoup Îles autres ne savent rien, lesquels très souvent, tandis qu'ils croient bafouer les autres, s'aperçoivent après coup, que c’est eux qui ontété bafoués par autrui. Pour quoi, je tiens pour grande folie celle de quiconque se hasarde sans nécessité à essayer les forces de l'esprit des autres. Mais comme peutêtre tout le monde n’est pas de mon opinion, il me plaît de vous raconter, tout en suivant l'ordre imposé, ce qui en advint à un chevalier de Pistoie.
« 1] y avait à Pistoie, dans la famille des Vergellesi, un chevalier nommé messer Francesco, homme très riche, sage et avisé en tout, mais avare sans mesure; lequel,devant aller à Milan comme Podestat, s'était muni de tout ce qu'il fallait pour y aller honorablement, excepté d'un palefroi qui : fût assez bon pour lui, et eomme il n'en trouvait aucun qui lui plût, il en était tout préoccupé.Il y avait alors à Pistoie un jeune homme, nommé Ricciardo, de petite naissance, mais fort riche, et qui était si distingué et si accompli de sa personne, qu'il était généralement appelé par tous : le Magnifique.Il avait longtemps aimé et courtisé sans succès la ferme de messer Francesco, laquelle était fort belle et très honnète. Pour l'heure, il possédait un des plus beaux paletrois de Toscane et y tenait beaucoup à cause de sa beauté. Comme chacun savait dans le public qu’il courtisait la femme de messer l'rancesco,quelqu’un dit à ce dernier que s’il demandait au Magnifique son palefroi, il l’obtiendrait à cause de l'amour que celui-ci portait à sa femme. Messer Francesca poussé par l’avarice, ayant fait appeler le Magnifique, fui pemanda de lui vendre son palefroi, afin que le Magnifique , duien fit don. Le Magnifique, oyant cela, en ressentit du .
plaisir et dit au chevalier : « — Messire, quand vous me « donneriez tout ce que vous possédez au monde, vous ne « pourriez avoir mon palefroi par voie d'achat; mais vous « pouvez bien l'avoir dès qu'il vous plaira, à la condition « qu'avant de vous le livrer, je puisse, avec votre permission « et en votre présence, adresser quelques mots à votre femme, « mais assez loin de tout le monde pour que je ne sois en- « tendu de personne autre qu'elle. — » Le chevalier, poussé par l’avarice,et espérant se moquer de lui, répondit que cela Jui plaisait et que,dès qu’il le voudrait, la chose se ferait.Puis, l'ayant laissé dans la salle de son palais, il alla dans la chambre de sa femme,et après lui avoir dit comment il pouvait facilement gagner le palefroi, il lui ordonna de venir écouter le Magnifique, mais il lui recommanda de se bien garder de rien lui dire, ni de fui répondre peu ou prou. La dame blàma beaucoup cela, mais pourtant, voulant se conformer aux désirs de son mari, elle dit qu’elle le ferait, et suivant messer Francescn, elle alla dans la salle écouter ce que le Magnifique voulait lui dire. Celui-ci, ayant renouvelé ses conventions avec le chevalier, alla s’asseoir avec la dame dans un coin de la salle, loin de tout le monde, et se mit à dire ainsi :
« — Valeureuse dame, je suis certain que vous êtes assez « avisée pour avoir depuis longtemps compris à quel amour « pour vous m'a conduit votre beauté, laquelle, sans aucun « doute, surpasse celle de toutes les autres femmes que « j'aie jamais vues. Je passe sous silence les louables ma- « nières et les singulières vertus qui sont en vous et qui suf- « firaient à prendre le cœur de tout homme; et pour ce, il « n’est pas besoin que je démontre par mes paroles que mon & amour est le plus grand et le plus fervent que jamais « homme ait porté à aucune dame; et j'irai ainsi,sans aucun « doute, pendant tout le temps que ma misérable vie sou- « tiendra mes membres et plus encore, car si l'on s’aime « là-bas comme ici, je vous aimerai éternellement. Pour : « quoi, vous pouvez être sûr que vous n'avez nulle chose, « qu’elle soît précieuse ou vile,que vous deviez estimer vôtre «en toutes circonstances, autant que moi et tout ce qui « m’appartient. Et afin que vous en avez une preuve bien « certaine, je dois vous dire que je considérerais comme la « plus grande faveur que vous me commandassiez de faire « quelque chose en mon pouvoir qui vous plût, car il « faudrait, moi ordonnant, que tout le monde m'obéit « promptement. Donc, si je suis ainsi à vous, comme vous « entendez que je suis, je m’enhardirai non sans raison à « adresser mes prières à votre beauté, de laquelle seule me « peut venir toute ma paix, tout mon bien, tout mon salut, « et non d’ailleurs. Et ainsi, Ô mon cher bien et l'unique es.
« pérance de mon âme qui va se nourrissant de son amoureux « feu et n’espère qu’en vous, je vous en prie comme un très « humble serviteur, faites que votre bonté soit telle,et que Ja « dureté que vous avez autrefois montrée envers moi qui suis « vôtre, soit si adoucie,que je sois réconforté par votre pitié, « et que je puisse dire que, de même que je suis devenu « amoureux à cause de votre beauté, ainsi par elle j'ai reçu « la vie qui, si votre espritaltier ne s'incline pas devant mes « prières,sans aucun doute s'évanouira; ct alore je mourrai, « et vous pourrez être accusée d'être mon meurtrier. Et sans « compter que ma mort ne vous ferait point honneur,néan- « moins je crois que votre conscience vous le reprochant « parfois, il vous fAcheraît de l'avoir fait, et que, parfois « aussi, mieux disposée, vous vous diriez à vous-même : Hé! « combien ai-je mal fait de ne pas avoir eu pitié de mon Ma- « gnifique! et ce repentir ne pouvant remédier à rien, vous « serait une plus grande cause d’ennui. Pour quoi, afin que « cela n'arrive pas, maintenant que vous pouvez me veniren . « aide, inquiétez-vous de cela, et loin de me laisser mourir, « prenez-moi en miséricorde, pour ce qu’à vous seule il ap- « partient désormais de me faire le plus heureux et le plus « malheureux homme qui soit. J'espère que votre cour- « toisie sera telle que vous ne souffrirez pas que. pour un si « grand et si méritant amour, je reçoive la mort pour récom- « pense, mais qu'avec une réponse joyeuse et pleine de « grâce vous réconforterez mes esprits lesquels, tout épou- » vantés. tremblent à votre aspect. — » Et là, se taisant, il répandit quelques larmes, poussa de profonds soupirs, et attendit ce que la gente dame lui répondrait. | © « La dame que la longue cour, les joutes, les aubades, et les autres semblables choses que le Magnitique avait faites pour l'amour d'elle, n'avaient pu émouvoir, fut émue parle: paroles de ce trés fervent amant, et commença à sentir ce que jamais elle n'avait senti auparavant, c'est-à-dire ce que c'était que l'amour. Et bien que, pour suivre l'ordre de son mari, elle se tût. elle ne put pour cela, grâce à quelques soupirs qui lui échappérent,cacher ce qu’elle aurait volontiers avoué au Magnifique si elle lui avait répondu. Le Magnifique ayant aitenèu un moment,et voyant qu'aucune réponse ne venait, s'étonna tout d'abord, puis se mit à soupçouner la ruse du chevalier ; mais pourtant, re ardant la dame au visage, et voyant que parfois elle lui lançait des coups d'œil, et en outre s’apercevant des soupirs qu’elle s’efforçait de ne pas laisser sortir de sa poitrine dans toute leur force, il en prit bonne espérance, et s'appuyant là-dessus, il forma un nouveau projet, et se mit à la place de la dame, et celle-ci l'écoutant toujours, à se répondre à lui-même en cette fa-
çon :
« — Mon Magnifique, sans doute il y a grand temps que « je me suis aperçue que ton amour pour moi est très grand « et parfait, et maintenant je le vois encore plus par tes pa- « roles, et j'en suis contente comme je le dois. Toutefois, si « je t'ai paru dure et cruelle, je ne veux pas que tu croies « qu’au fond de l’âme j'aie été ce que je paraissais être sur « mon visage; au contraire, je t’ai toujours aimé et je l'ai « eu pour cher par-dessus tous les autres hommes; mais il « m'a fallu agir comme je l’ai fait par peur d’autrui,et pour « conserver ma réputation d’honnêteté. Mais maintenant le « temps est venu où je pourrai clairement te montrer si je « t'aime, et te récompenser de l’amour que tu m'as porté et « que tu me portes; et pour ce, reprends courage et aie « bonne espérance, car messer Francesco est sur le point « d’aller dans peu de jours comme Podestat à Milan, comme « tu sais, puisque pour l'amour de moi tu lui as donné le « beau paletroi ; dès qu’il sera parti, je te promets sans faute, « sur ma foi et pour le bon amour que je te porte, qu’au « bout de peu de jours tu te trouveras avec moi, et que «nous donnerons plaisir et entier achèvement à notre «a amour. Et de peur que je ne puisse pas une autre fois t’en- « tretenir à ce sujet, je te dis dès à présent ceci : le jour où « tu verras deux bonnets suspendus à la fenêtre de ma « chambre qui donne sur notre jardin, le soir de la nuit « suivante, prenant bien garde que tu sois vu, fais en sorte « de venir me trouver par la porte du jardin; tu me trou- « veras t’attendant, et nous aurons toute la nuit fête et « plaisir l’un de l’autre, comme nous le désirons. — » . «Quand le Magnifique eût ainsi parlé à la place de la dame, il se mit à parler pour soi et répondit ainsi :«— Très chère « dame, l’abondance de la joie que votre réponse m'a «causée, m'a tellement ravi ma force, qu'à peine je puis « faire une réponse pour vous en rendre de justes grâces; et « si je pouvais parler comme je désire, je ne trouverais pas « de réponse assez longue pour pouvoir vous rendre pleine- « ment grâce comme je voudrais,et commeil me faudrait le « faire; et pour ce, je laisse à votre considération discrète de « connaître ce que je ne peux, malgré mon désir, vous faire « savoir par mes paroles. Je vous dis seulement que je pen- « serai sans faute à faire comme vous me l’avez ordonné; et «alors peut-être plus rassuré par le don si grand que vous « m'avez concédé,je m'ingénierai selon mon pouvoir, à vous « rendre les plus grandes grâces qu’il me sera possible. Or, « il ne nous reste plus rien à nous dire ici pour le moment; « et pourtant, ma très chère dame, Dieu vous donne cette « allégresse et ce bien que vous désirez le plus, et je vous « recommande à Dieu. — »
« Pour tout cela, la dame ne dit pas une parole; sur quoi -
le Magnifique se leva, et revint vers le chevalier qui, le voyant levé, vint à sa rencontre et lui dit en riant : « — Que t’en « semble? t’ai-je bien tenu ma promesse? — » « — Non, Mes- « sire — répondit le Magnifique — car vous m'’aviez promis « de me faire parler avec votre femme, et vous m'’avez fait « parler à une statue de marbre. —» Cette parole plut beaucoup au chevalier qui, bien qu'il eût bonne opinion de la dame, en prit encore une meilleure et dit :«— Maintenant, « il est bien à moi, le palefroi qui était à toi ? — » À quoile Magnifique répondit : « — Oui, messire, mais si j'avais cru « retirer de la faveur que vous m'avez faite le fruit que j'en « ai retiré, je vous l'aurais donné sans vous la demander; et « maintenant plût à Dieu que j'eusse fait ainsi, pour ce que « vous avez acheté le palefroi et que je ne vous l'ai pas « vendu. — » Le chevalier rit de cela, et étant désormais pourvu d’un palefroi, il se mit en route peu de jours après, et s'en alla vers Milan pour y exercer la charge de Podestat.
« La dame restée libre dans sa maison, repensant aux paroles du Magnifique et à l'amour qu'il lui portait, ainsi qu'au paletroi qu'il avait donné pour l'amour d'elle, et le voyant passer souvent de sa fenêtre, se dit en elle-même : — Que fais-je; pourquoi perdre ma jeunesse? mou mari « s’en est allé à Milan et ne reviendra pas de six muis; et « quand me compensera-t-il jamais de cette absence? sera- « ce quand je serai vieille? et en outre, quand trouverai-je « jamais un amant comme le Magnifique? Je suis seule et n’ai « à craindre personne; je ne sais pourquoi je ne prends pas de « bon temps pendant que je peux; je n'aurai pas toujours « la facilité comme je l'ai présentement; personne ne le « saura jamais; et si toutefois cela se devait savoir, il vaut « mieux faire et se repentir après, que se repentir de n'avoir « pas fait. — » Et ayant pris en elle-même cette résolution, elle suspendit un jour deux bonnets à la fenêtre du jardin, comme le Magnifique le Jui avait dit. Ce que voyant le Magnifique, il fut très joyeux, et dès que la nuit fut venue, il s’en alla très secrètement et seul à la porte du jardin de la dame et la trouva ouverte; de là, il gagna une autre porte qui donnait entrée dans la maison où il trouva la dame qui l'attendait. Le voyant venir, elle se leva pour aller à sa rencontre et le reçut avec une grandissime fête; et lui, l’accolant et la baisant cent mille fois, il la suivit en haut par l'escalier ; là, s'étant couchés sans plus de retard, ils connurent les suprêmes jouissances de l’ämour. Et bien que cette fois fût la première, ce ne fut pas la dernière, pour ce que tout le temps que le chevalier fut à Milan,et encore après son retour, le Magailique revint bon nombre de fois, au grandissime plaisir de chacune des parties. — >
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LE DÉCAMEÉIHION.
Riceiarce Minutolo aime la femme de Filippello Fishiuolfo. Sachant qu'elle était jalouse de son mari, il lui dit que Filippello a un rendez-vous le jour suivant dans une maison de bains avec sa femme à lui, La dame ne manque pas d'y aller et, croyant ètre avec son mari, elle couche avec Ricciardo.
N ne restait plus rien à dire à Élisa quand, après avoir loué la sagacité du Magnifique, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre en en disant une. Celle-ci répondit tout en riant : « — Madame, volontiers. — » Et elle commença : « — Ïl faut sortir un peu de notre cité qui de même qu’elle abonde en toute autre chose, est pleine d'exemples pour tout sujet et, comme Elisa a fait, raconter un peu les choses advenues dans le reste du monde. Et pour ce, nous transportant à Naples, je dirai comment une de ces bigotesqui se montrent si dédaigneuses des choses d'amour, fut amenée par l’ingéniosité d’un sien amant à sentir le fruit de l'amour avant d'en avoir connu les fleurs; ce qui, en même temps que cela vous donnera de la prudence pour les choses qui peuvent advenir, vous causera du plaisir par les choses advenues.
« À Naples, cité très ancienne, et peut-être aussi plaisante, ou même plus, qu'aucune autre d'Italie, fut jadis un jeune homme illustre par la noblesse du sang et signalé par ses grandes richesses, dont le nom était Ricciardo Minutolo, lequel, bien qu’il eût pour femme une très belle et très désirable jeune dame,s’amouracha d’une autre qui,suivant l'opinion de tous, surpassait de très loin en beauté toutes Îles autres dames napolitaines, et s’appelait Catella. C'était la femme d'un jeune homme également gentilhomme, appelé ” Filippello Fighiuolfo, qu’en femme très honnête elle aimait
et estimait plus que toute autre chose. Ro 2€
« Ricciardo Minutolo aimant donc cette Catella, et faisant toutes les choses par lesquelles la faveur et l’amour d’une* dame se doivent pouvoir acquérir, et, malgré cela, ne pouvant en rien parvenir à satisfaire ses désirs, était quasi désespéré ; et ne sachant ou ne pouvant se défaire de son amour, il ne savait ni mourir ni trouver du plaisir à vivre. Comme :ïl était en cette disposition d'esprit, des dames qui élaient ses parentes l’engagèrent un jour à s’abstenir d’un tel amour, pour ce qu'il luttait en vain, Catella n'ayant d'autre bien que Filippello. dont elle était si jalouse, qu'elle
croyait que le moindre oiseau qui volait par l'air le lui allait enlever.Ricciardo, apprenant la jalousie de Catella, forma soudain un projet pour arriver à ses plaisirs, et se mit à feindre de ne plus espérer l'amour de Catella, et d'avoir place son affection sur une autre gente dame, et, pour l’amour de celle-ci, il se mit à faire ostentation de joutes et de fètes et à faire toutes les choses qu'il avait coutume de faire pour Catella. Il ne se passa guère de temps que quasi tous les Napolitains, et entre autres Catella, fussent persuadés que ce n'était plus Catella, mais cette nouvelle dame quil aimait passionnément: et il persévéra si bien en cela, que non-seulement chacun le tenait pour certain, mais que Catella se départit de la sauvagerie qu'elle avait vis-àvis de lui à cause de l'amour qu’il paraissait lui porter et que, dans ses allées et venues, elle se mit à le saluer gracieusement en voisin, comme elle faisait pour les autres.
« Or, il advint que, la saison étant chaude, et de nombreuses troupes de dames et'de cavaliers étant allées s’établir sur le bord dc la mer, suivant l’usage des Napolitains, Ricciardo, sachant que Catella y était allée avec sa société, y alla aussi avec la sienne et fut reçu dans la société de Catella, après s'être fait longtemps inviter comme s’il n’eût guère été désireux d’y rester. Là, les dames, et Catella avec elles, se mirent à le plaisanter sur son nouvel amour,au sujet duquel, se montrant fort épris, il leur fournissait ample natière de raisonner. À la longue, les dames étant allées, qui ici, qui là, ainsi qu’on fait en ces sortes d’endroit, et Catella étant restée avec Ricciardo en petite compagnie, Ricciardo lui lança un mot piquant sur une certaine amourette qu'avait Vilipnello son mari, et pour lequel elle entra en soudaine jalousie et se mit à brûler du désir de savoir ce que Ricciardo voulait dire. Après s'être maîtrisée quelque temps, ne pouvant plus se retenir, elle pria Ricciardo, pour l'amour de la dame qu'il aimait le plus, de lui faire le plaisir de l’éclairer sur ce qu'il avaitdit de Filippello. Ricciardo lui dit : « — Vous m'avez prié au nom d’une personne telle « que je n’ose vous refuser ce que vous me demandez ; ct « pour ce, je suis prêt à vous le dire, à condition que vous « me promettrez que vous n’en direz jamais rien ni à lui,ni « à autrui, sinon quand vous aurez eu la preuve que ce que « je vais vous conter est vrai ; donc, quand vous voudrez, je « je vous apprendrai comment vous pourrez le voir. — » Ce qu’il demandait plut à la dame ; elle le crut vrai et lui jura de ne jamais le dire.
« S'étant donc retirés à part, en un endroit où ils ne pusgent être entendus des autres, Ricciardo commença à parler ainsi : « — Madame, si je vous aimais comme je vous ai ai- « mée autrefois, je n'aurais pas l'audace de vous dire quel-
« que chose que je croiraîs devoir vous causer de l’ennui : « mais comme cet amour est passé, j'aurai moins de souci « de vous éclairer sur tout. Je ne sais pas si Filippello a ja- « mais pris l’ombrage de l’amour que je vous ai porté, ou « s’il a cru que j'aie jamais élé aimé de vous ; mais, qu’il « en ait été ou non ainsi, je n’en ai jamais rien montré dans « ma personne ; or, maintenant, attendant peut-être l’occa- « sion, et croyant que j’ai moins de soupçon, il semble vou- « loir me faire à moi ce que je soupçonne qu'il craint que « je lui aie fait, c’est-à-dire vouloir avoir ma femme à son « PAIE et, suivant ce que je sais, depuis quelque temps.il « l’a secrètement obsédée par bon nombre de ae ce « que j’ai entièrement su d'elle ; et même elle a fait les ré- « ponses selon que je le lui ai ordonné. Mais pourtant ce « matin, avant que je vinsse ici, j'ai trouvé dans la maison « de ma femme, en conversation intime avec elle, une per- « sonne que j'ai incontinent jugée pour ce qu’elle était ; « pour quoi, J'ai appelé ma femme, et lui ai demandé ce que « cette personne voulait. Elle me dit : « — C’est la poursui- « vante de Filippello qu’en me faisant lui répondre et lui : « donner espoir tu m'as mis sur le dos ; et il dit qu'il veut « savoir ce que j'entends faire, et que, quant à lui, dès que « je le voudrai, il fera en sorte que je pourrai le rencontrer « en secret dans une maison de bains de cette ville ; et pour « ce, il me prie et m’obsède ; et n’était que tu m'as fait, je «ne sais pourquoi, tenir tout ce trafic, jem'en serais débark« rassée de façon qu'il n'aurait jamais guetté ]à où je me K serais trouvée. — » Alors, il m'a paru qu'il allait trop loin, « qu’il n’en fallait pas souffrir davantage et que je devais « vous le dire, afin que vous sachiez quelle récompense re- « çoit votre complète fidélité pour laquelle j'ai été jadis près « de mourir. Et pour que vous ne croyiez pas que ce sont « là des mots et des fables, mais que vous puissiez, quand « l'envie vous en viendra, le voir et le toucher apertement, « jai fait faire par ma femme à la personne qui l’attendait, « celte réponse qu'elle était prête à aller demain,sur l'heure « de none, quand tout le monde dormirait, à cette maison « de baïns ; sur quoi, celle-ci,très contente,l’a quittée.Main- « tenant, je ne crois pas que vous croyez que j'y enverrai ma « femme ; maïs, si J'étais de vous, je ferais qu’il me trouvât « en place de celle qu’il croit y trouver ; et après que je se- « rais restée quelque temps avec lui, je lui ferais voir avec « qui il a.été et je lui en ferais l’honneur qui lui convient ; « et, faisant ainsi, je crois qu’il en aurait une telle vergogne « qu’en une même heure, l’injure qu'il veut faire à vous et « à moi serait vengée. — »
« Catella, entendant cela,sans prendre aucunement garde à ce qu'était celui qui le disait ni à ses tromperies, ajouta
foi sur le champ, selon l'habitude des jaloux, à ces paroles, et se mettant à rattacher à ce fait certaines choses advenues auparavant, allumée d'une colère subite, répondit qu'elle le feruit certainement ; que ce n'était pas si malaisé à faire,et que s’il venait, elle lui ferait une telle honte que toutes les fois qu’il verrait une femme, cela lui reviendrait à la mémoire. Ricciardo, enchanté de cela, et son projet lui paraissant bon et marcher admirablement,la confirma dans ce dessein par beaucoup d'autres paroles, et auymenta encore sa crédulité, la priant néanmoins de se garder de dire jamais qu’elle l'avait appris de lui ; ce qu’elle lui promit sur sa foi. Le matin suivant Richards’enallatrouver une bonne femme qui tenait la maison de bains dont il avait parlé à Catella; il lui dit ce qu'il entendait faire et la pria de lui êtreen cela aussi favorable qu’elle pourrait. La bonne femme, qui lui était très obligée, dit qu’elle le ferait volontiers, et concerta avec lui ce qu elle avait à faire ou à dire.Il y avait dans la maison de bains une chambre très obscure, pour ce qu'il n’y avait aucune fenêtre par où la lumière püût entrer ; suivant les instructions de Ricciardo, la bonne femme l’arrangea, y fit mettre du mieux qu’elle put un lit dans lequel Ricciardo, ainsi qu'il était convenu, se mit et attendit Catella.
« La dame, ayant entendu les paroles de Ricciardo,et leur ayant donné plus de créance qu’il. n’était besoin, s’en retourna le soir pleine d'indignation chez elle où,d’adventure, Filippello s’en revint de son côté préoccupé d'autre pensée, et ne lui fit peut-être pas l’accueil amical qu'il avait coutume de lui faire. Ge que voyant, elle entra en un soupçon plus grand encore qu’elle n'était, se disant à soi-mème : Vraiment, il a l'esprit à cette dame avec laquelle il croit avoir demain plaisir et contentement; mais certainement cela n’arrivera pas. Et elle resta toute la nuit sur cette pensée, et songeant à ce qu’elle devrait lui dire quand elle serait avec lui.
« Mais que dire de plus ? L'heure de none venue, Catella ayant pris avec elle sa suivante et sans rien changer à son projet, s’en alla à cette maison de bains que Ricciardo lui avait indiquée, et là, ayant trouvé la borne femme, elle lui demanda si Filippello était venu ce jour-là. À quoi,la bonne femme, stylée par Ricciardo,dit : « — Êtes-vous cette dame « qui devez venir lui parler ? — » Catella répondit : « — Oui, « je le suis. — » « — Donc — dit la bonne femme — « allez le trouver. — » Catella, cherchant ce qu’elle n'aurait pas voulu trouver, se fit mener à la chambre où était Ricciardo, y entra la tête couverte, et s’y enferma. Ricciardo, la voyant venir, se leva joyeux, et l'ayant reçue en ses bras, dit doucement : « — Bien venue soit mon âme ! — » Catella, pour mieux feindre ce qu’elle n’était pas; l’accola et le
baisa et lui fit grande fête, sans prononcer une seule parole, craignant, si elle parlait, d'être reconnue par lui.
« La chambre était très obscure — de quoi chacun d’eux était content — et même après qu’un y était longtemps resté, les yeux n’en reprenaient pas plus de pouvoir. Ricciardo la mena sur le lit et, là, sans parler, de peur que la voix se püût reconnaître, ils restèrent longuement, au grand contentement et au grand plaisir de l’une et de l’autre partie. Mais lorsqu'il parut te ::ps à Catella de donner libre cours à son indignation, elle commença à parler ainsi, enflammée d’une fervente colère : « — Ah ! combien est malheureux le sort « des femmes, et comme est mal employé l'amour que beau- « coup d’elles portent à leur mari ! Moi, malheureuse, voilà « déjà huit ans que je t’ai aimé plus que ma vie, et toi, « comme je l’ai vu, tu brüles tout entier, tu te consumes « dans l’amour d’une femme étrangère, coupable et méchant « homme que tu es. Or, avec qui crois-tu avoir été ? Tu as « été avec celle que, par de fausses caresses, tu as depuis « trop longtemps trompée en lui montrant de l’amour, tan- « dis que tu étais énamouré ailleurs. Je suis Catella ; je ne « suis pas la femme de Ricciardo, traître déloyal que tu es! « Ecoute si tu reconnaïs ma voix ; c’est hien moi ; et il me « semble qu’il se passera plus de mille ans avant que nous « soyons en plein jour, pour que je puisse te faire honte « comme tu le mérites, vil chien maudit que tu es ! Hélas : « pauvre de moi ; à qui ai-je pendant tant d’années porté « un tel amour ? à ce chien déloyal qui, croyant avoir en ses « bras une autre femme, m'a fait plus de caresses et donné « plus de preuves d’amour en si peu de temps que j'ai été « avec lui, que pendant tout le reste du temps que je lui « ai appartenu. Tu as été bien gaillard aujourd’hui, chien « de renégat, tandis qu’à la maison tu as coutume de te « montrer si débile et sans puissance. Mais, loué soit Dieu, « car c’est ton champ, non celui d'autrui, comme tu croyais, « que tu as labouré. Je ne m'étonne point, si cette nuit, tu « ne m'as point approchée ; tu attendais d’être ailleurs pour u te décharger de ton fardeau, et tu voulais arriver frais ca- « valier à la bataille ; maïs, grâce à Dieu et à ma pré- « voyance, l’eau a pris son cours par en bas, comme elle « devait. Pourquoi ne réponds-tu pas, homme coupable ? « Pourquoi ne dis-tu rien ? Es-tu devenu muet en m'enten- « dant ? Sur ma foi en Dieu, je ne sais ce qui me rètient de « te planter les mains dans les yeux et de te les arracher. « Tu as cru faire cette trahison très secrètement; par Dieu! « les uns en savent autant que les autres ; j’ai mis à tes « trousses de meilleurs chiens que tu ne croyais. — >»
« Ricciardo se réjouissait à part lui de ces paroles, et, sans rien répondre, l’accolait et la baisait at lui faisait de plus
grandes caresses que jamais. Pour quoi, elle, poursuivant ses invectives, disait : « — Oui, tu crois maintenant me trom- « per avec tes caresses feintes, chien fastidieux quetu es, « et m’apaiser et me consoler ; tu te trompes. Je ne serai « jamaïs consolée de cela que je ne t'en aie vitupéré en « présence d'autant de parents ‘et d'amis que nous en avons. « Or, ne suis-je pas, méchant homme, aussi belle que l’est « la femme de Ricciardo Minutolo ? Ne suis-je pas aussi « noble dame ? Que ne réponds-tu, maudit chien ? Qu'’a- « t-elle de plus que moi, elle ? Eloigne-toi, ne me touche pas, « car tu as trop accompli de faits d’armes pour aujourd'hui. « Je sais bien qu’à présent que tu connais qui je suis, tu « ferais par force ce que tu viens de faire ; mais si Dieu « m’accorde sa faveur, je t'en ferai encore endurer l’envie ; «et je ne sais à quoi tient que j'envoie chercher Ricciardo « qui m'a aimée plus que lui -même, et ne put jamais se « vanter que je l’aie une seule fois regardé, et je ne sais « pas quel mal il y aurait eu à le faire. Tu as cru avoir ici « sa femme, et c’est comme si tu l'avais eue, en tant que co « n’est point par ta faute que cela n'est pas arrivé ; donc,si « moi je l’avais eu, lui, tu ne pourrais avec raison m'en « blâmer. — »
« Les paroles de la dame furent longues et longs aussi ses reproches ; à la fin pourtant, Ricciardo pensant que, s’il la laissait s’en aller sur cette croyance, il pourrait s’ensuivre beaucoup de mal, résolut de se faire connaître et de la tirer de l'erreur où elle était, et l'ayant reprise dans ses bras et si bien enlacée qu’elle ne pouvait partir, il dit : « — Ma douce âme, ne vous courroucez point ; ce que « je n'ai pu avoir simplement en vous aimant, Amour m'a « appris à l'obtenir en vous trompant, et je suis votre Ric- « ciardo. — » Ce qu'entendant Catella, et reconnaissant la voix, elle voulut soudain se jeter hors du lit, mais elle ne put ; sur quoi, elle voulut crier ; mais Ricciardo lui ferma la bouche des deux mains, et dit : « — Madame, il ne peut se « faire désormais que ce qui a été n’ait pas été, dussièz-vous « crier tout le temps de votre vie ; et si vous criez, ou si « vous faites d’une façon quelconque savoir jamais cela à « quelqu'un, deux choses en adviendront. L'une sera—dont « vous ne devez pas vous soucier peu — que votre honneur « et votre bonne réputation seront compromis, pour ce que, « quand vous diriez que je vous ai fait venir ici par ruse, je « dirai que ce n’est pas vrai, et qu’au contraire je vous y ai « fait venir en vous promettant de l’argent et des cadeaux, « et que ne vous les ayant pas donnés aussi largement que « vous l’espériez, vous vous êtes fâchée et que c’est pour « cela que vous faites cette rumeur et ces reproches.Et vous « savez que le monde est plus disposé à croire le mal que
« le bien ; pour ce, on me croira plutôt que vous. Après « cela, il s'ensuivra entre votre mari et moi une inimitié « mortelle, et les choses pourront aller de façon que je le: « tuerai ou qu'il me tucra,de quoi vous ne sauriez plus être
« jamais joyeuse ni contente. Et pour ce, cœur de mon
« corps, renoncez à vous déshonorer vous-même, en « même temps qu’à raettre en danger et en lutte votre mari «et moi. Vous n'êtes pas la première qui a été trompée et « Vous ne sercz pas la dernière, et moi jene vous ai pas « trompée pour vous enlever ce qui est à vous, mais à cause « de la surabondance d'amour que je vous porte et que je « suis disposé à vous porter toujours, comme je le suis à « rester votre très humble serviteur. Et comme il y a grand « temps que moi et tout ce que j'ai, et ce que je puis ou je « vaux, sommes à votre service, j'entends qu'à partir de « ce moment tout cela vous appartienne plus que jamais. « Maintenant, vous êtes avisée pour toutes les autres « choses, et ainsi je suis certain que vous le serez en celle- « Cl, — »
« Catella, pendant que Ricciardo parlait ainsi, pleurait fortement, et bien qu’elle fût grandement courroucée et qu’elle se répandît en reproches, néanmoins la raison lui montrait que ce que disait Ricciardo était vrai, car elle reconnut que ce qu’il lui avait fait voir comme devant arriver était pussible, et pour ce, elle dit : « — Ricciardo, je ne sais com- « ment Dieu me donnera la force de supporter l’injure et la « tromperie que tu m'as faites. Je ne veux pas crier ici où « ma simplicité et ma jalousie excessive m'ont conduite ; « mais sois certain que jamais je neserai contente, si, d'une « façon ou d’une autre, je ne me vois vengée de ce que tu « m'as fait; et pour ce, laisse-moi aller, ne me retiens plus; « tu as eu ce que tu désirais, etth m'as jouée tant qu'il t'a « plu ; il est temps de me laisser; laisse-moi, je t'en prie.—» Ricciardo, qui voyait que son esprit était encore ‘trop courroucé, avait résolu de ne pas la laisser aller à moins d'obtenir la paix d’elle ; pour quoi, se mettant à l’adoucir avec de bonnes paroles, il dit tant, il pria tant, il conjura tant, qu’ilfit lu paix avec elle, et, du csnsentement de tous les deux, ils restèrent ensemble un assez long temps, à leur grandissime satisfaction. Et la dame, reconnaissant alors combien plus savoureux étaient les baisers de l'amant que ceux du mari, ayant changé sa dureté en doux amour pour Ricciardo, l’aima à partir de ce jour très tendrement ; et agissant avec beaucoup de prudence, ils jouirent nombre de fois de leur amour. Dieu nous fasse jouir du nôtre. — »
Teiello, irrité contre une sirnne maitresse, part de Florence, Il y revient quelque temps après sous un déguisement de pèlerin ; il parle à sa maitresse, Jui tait reconnaitre son errreur, sauve la vie de son mari qui était accusé de l'avoir tué, le réconcilice avec ses frères, et jouit en paix des faveurs de la dame,
Philomèse, louée de tous, venait de se taire, quand la reine pour ne point perdre de temps commit promptement le soin de raconter à Emilia, laquelle commença : « —Il me plaît de revenir à notre cité dont il a plu aux deux précédents de sortir, et de vous montrer comment un de nos cilailins reconquit sa dame après l'avoir perdue.
« Il y cut donc à Florence, un noble jeune homme dont le nom fut Tedaldo degli Elisei, lequel, amoureuxoutre mesure d’une dame appelée Monna Ermelina et femme d'un Aldobrandino Palermini, méritait par ses mœurs louables de jouir de son désir. À ce plaisir pourtant la fortune, ennemie des gens heureux, s’opposa, pour ce que, qu'elle qu’en iût Ja raison, la dame, après avoir été quelque temps compiaisante à Tedaldo, se mit à ne plus vouloir lui compia:re du tout, et non seulement à refuser de recevoir ses messages, mais de le voir en aucune manière, de quoi il entra en une sombre et déplaisante mélancolie ; mais son amour était tellement caché, que nul ne s’imaginait que c'était là la cause de sa mélancolie. Après qu'il se fut ingénié en diverses manières à reconquérir l'amour qu'il lui semblait avoir perdu sans aucune faute de sa part, et voyant que toute sa peine était vaine, il résolut de se retirer du monde, afin de ne pas rendre joyeuse, par la vue de sa inort, celle qui était cause de son mal. Et ayant pris l’argent qu'il put réunir secrètement, sans en rien dire à aucun ami ou parent, hormis à un sien compagnon qui savait toute la chose, il partit et se rendit à Ancône, se faisant appeler Filippo d° Saniodeccio ; et là, s'étant abouché avec un riche marchand, il se mit avec lui comme serviteur, et le suivit sur son navire en Chypre. Ses manières et sa conduite plurent tellement au marchand, que non seulement ;l iui assiga un bon salaire, mais qu'il le fit en partie son compagnon, lui inettant en outre entre les mains une grande partie de ses aifaires, lesquelles il géra si bien et avec tant de xoin. qu'il devint lui aussi en peu d'années un bon et riche inarchand fort renommé. |
«Au milieu de ces occupations, encore qu'il se souvint souvent de sa cruelle dame et fût grandement blessé d'amour, et
désirât beaucoup la revoir, il montra une telle persévérance que pendant sept années, il vainquit cette bataille. Mais il advint qu'entendant un jour, à Chypre, chanter une chanson faite autrefois par lui, dans laquelle était racontée l’amour qu'il portait à sa dame, celui que sa dame lui portait, et le plaisir qu’il avait d’elle, pensant qu'il ne pouvait pas se faire qu’elle l’eût oublié, il brüla d'un tel désir de la revoir, que, ne pouvant y teair pius longtemps, il se disposa à retourner à florence. Ayant mis toutes ses affaires en ordre, il s’en vint à Ancône, accompagné seulement d’un sien domestique, et ‘à ‘cui ce qu'il possédait étant arrivé, il envoya à Florence un ami de son compagnon d’Ancône; quant à lui, il s’en “int ensuite avec son serviteur, secrètement, et sous l’apparence d'un pêlerin revenant du Saint-Sépulcre. Arrivés à Florence, il descendit à une petite auberge tenue par deux -reres, et qui était voisine de la maison de sa dame.Il n’alla tout d’abord nulle part ailleurs que devant la maison de celleci, pour la voir, s'il pouvait; mais il vit les fenêtres, les portes et tout le reste fermés ; d’où il craignit fort qu’elle ne fût morte, ou qu’elle eût changé de demeure. Pourquoi, très soucieux, il s’en alla à la maison de ses frères devant laquelle il vit quatre d’entre eux entièrement vêtus de noir, ce dont il s’étonna beaucoup, et se voyant tellement changé et d'habits et de personne de ce qu’il était quand il partit qu’il ne pourrait être facilement reconnu, il accosta résolûment un cordonnier et lui demanda pourquoi ces gens étaient vêtus de noir. A quoi le cordonnier répondit : « — Ceux-ci « sont vêtus de noir parce qu’il-n’y a pas encore quinze jours « qu’un de leurs frères, qui avait été pendant longtemps « absent, et qui avait nom Tedaldo, a été tué; et il me « semble comprendre qu’ils ont prouvé à la cour que « c'est un nommé Aldobrandino Palermini, lequel est « pris, qui l’a tué parce que Tedaldo voulait du bien à sa « femme et qu'il était revenu incognito pour la rejoin- « dre. — » «
« Tedaldo s’émerveilla fort que quelqu'un lui ressemblat tellement qu'il eût été pris pour lui, et il fut peiné de la mésaventure d’Aldobrandino.Et ayant appris que la dame était vivante et en santé, comme il était déjà nuit, il s’en retourna à l'auberge plein de pensées diverses. Puis quand ïi eût soupé avec son serviteur, on le mit coucher au plus haut étage de la maison, et là, autant parles nombreuses pensées qui le stimuiaient, que par la dureté du lit, et peut-être aussi à cause du souper qui avait été maigre, la moitié de la nuit était déjà passée, qu'il n’avait nas encore pu s'endormir; pourquoi, étant éveillé, il lui sembla, vers minuit, entendre quelqu'un descendre du toit dans la maison, et peu après, par les fentes de la porte de sa chambre, il vit venir une lu-
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mière. Alors s'étant accoté sans bruit à la fente, il se mit à regarder ce que cela voulait dire, et il vit une jeune fille très belle qui tenait cette lumière, et venir à elle trois hommes qui étaient descendus par le toit. Après que ces gens se furent tait mutuellement bon accueil, l’un d’eux dità la jeune fille : « — Nous pouvons désormais, grâce à Dieu, être tranquilles, « pour ce que nous savons pertinemment que la mort de « Tcdaldo EÉlisei a été prouvée par ses frères somme venant « d'Aldobrandino Palermini, que celui-ci l'a avoué, et que « déjà la condamnation est écrite ; mais néanmoins, il faut se «taire, pour ce que si jamais on savait que c’est nous, nous « serions en même danger qu'Aldobrandino. — » #t cela dit, ils descendirent avec la femme qui en parut fort joyeuse, et s’en allèrent dormir.
« Tedaldo, oyant cela, se mit à réfléchir combien grandes et qu'elles étaient les erreurs qui pouvaient tomber sur l’esprit des hommes, en pensant tout d'abord à ses frères qui avaient pris et avaient enseveli un étranger pour lui, puis à l’innocent faussement accusé et que de faux témoignages avaient fait condamner à mourir, et aussi à l’aveugle sévérité des lois et des rhéteurs, lesquels trop souvent, aôus prétexte de chercher le vrai, font par leur cruauté
rouver le faux, et se disent ministres de la justice et de
jeu, alors qu'ils sont les exécuteurs de l’iniquité et du diable. Ensuite, il songea à sauver Aldobrandino et combina en lui-même ce qu'il avait à faire. Et dès qu'il fut levé, le matin, laissant son serviteur, il s’en alla tout seul, quand le moment lui parut venu, vers la maison de sa dame; etayant d'aventure trouvé la porte ouverte, il entra et vit sa dame qui était assise par terre, dans une petite salle qui se trouvait au. rez-de-chaussée, toute remplie de larmes et de chagrm, . dont, par compassion, il pleura; et s'étant approché d'elle, il dit : «— Madame, ne vous tourmentez pas, votre paix est « proche. —» La dame,entendant cet homme, releva les yeux et dit en pleurant : « — Bon homme, tu me sembles un « pèlerin étranger, que sais-tu de ma paix ou de mon ufilic- « tion? — » Le pèlerin répondit alors : « — Madame, je » suis de Constantinople, et je suis arrivé ici il y a peu de « temps envoyé par Dieu pour convertir vos larmes en rire « et pour sauver votre mari de la mort. —» « — Comment — « dit la dame — si tu es de Constantinople, et si tu es venu « ici depuis peu, sais-tu qui nous sommes, mon mari et » moi? — Le pèlerin, commençant par le bout, raconta toute l’histoire de la mésaventure d’Aldobrandino, et lui dit qui elle était, depuis combien de temps elle était mariée, et bon nombre d’autres choses de ses affares qu’il savait bien; de quoi la dame s’étonna fort, et le tenant pour un prophète, s’agenouiïtla à ses pieds, le priant de par Dieu,
s’il était venu pour sauver Aldobrandino, qu'il fit promptement, pour ce que le temps était court, 7
« Le pèlerin, feignant d'être un très saint homme, dit : «x —Madame, relevez-vous et ne pleurez pas, et écoutez bien « ce que je vous dirai, et gardez-vous de le dire jamais à per- « sonne. Par ce que lieu me révèle, la tribulation que +ous « avez vous est envoyée pour un péché que vous comuiîtes « jadis et que Hieu a voulu en partie purger par cet ennui; et e il veut que vous le rachetiez tout entier, sinon vous retom- « beriez dans un plus grand souci. — » La dame üàït alors : « — Messire, j'ai commis beaucoup de péchés et je re sais « celui que Lieu veut que je rachète plus qu'un autre ; et « pour ce, si vous le savez, dites-le moi,et je ferai ce que 1e « pourrai pour le racheter. — » « — Madame — dit alorsie « pèlerin — je sais bien quelest ce péché, et je ne vous in- « terrogerai pas là-dessus pour mieux le savoir, mais pour « que, en le disant vous-même, vous en ayiez plus de remords. « Mais venons au fait; dites-moi : Vous souvient-il qua « vous ayez jamais eu quelque amant? — « La dame, oyant cela, jeta un grand soupir et s’étonna fort, ne croyant pas que personne l’eût jamais su, si ce n’est celui qui avait été tué, et qui avait été enseveli comme s'il était Tedaldo, à moins qu'on en eût entendu quelque chose par certaines paroles imprudentcs du compagnon de Tedaldo qui le savait; et elle répondit : « — Je vois que Dieu vous montre tous « les secrets des hommes, et pour ce je suis disposée à ne « pas vous céler les miens. Il est vrai que dans ma jeunesse « j’aimai extrêmement le malheureux jeune homme dont la « mort est attribuée à mon mari, laquelle mort j'ai pleuré « autant qu’elle m'a causé de chagrin, pour ce que, bien « que je me sois montrée dure et sauvage envers lui avant « son départ, ni son départ, ni sa longue absence, ni sa « mort malheureuse ne me l'ont pu arracher du cœur. — » A quoi le pèlerin dit : «— Ce n’est pas le malheureux jeune « homme qui est mort que vous avez aimé autrefois, mais « bien Tedaldo Elisei. Mais dites-moi, qu'elle fut la raison « pour laquelle vous vous êtes fâchée. contre lui? Vous « offensa-t-il jamais? — » A quoi la dame répondit : « — Certes, il ne m'offensa jamais, maïs la cause de mon « courroux, ce fut les paroles d’un maudit moine auquel je « me confessai une fois; pour ce que, ue je lui dis «l’amour que je portais à Tedaldo et les relations que « j'avais avec lui, il me fit une telle sortie au nez que j'en « suis encore épouvantée, me disant que, si je ne cessais, « j'irais dans la bouche du diable au plus profond de l'enfer, « et que je serais jetée dans le feu pour subir ma peine. De « quoi il me vint une telle peur, que je résolus de ne plus « vouloir de relations avec lui; et pour n’en plus avoir
l'occasion, je ne voulus plus recevoir ses letires ni ses messages. Comme je crois, s’il avait persévéré davantage, — mais, à ce que je présume, il partit désespéré — en le voyant se consumer comme fait la neive au soleil, ma dure résolution se serait ployée, pour ce que je n'avais pas de plus grand désir au monde. »
« Le pèlerin dit alors : «-— Madame, c’est ce péché-là qui seul vous tourmente aujourd’hui.de sais pertinemment que Tedaldo ne vous contraignit aucunement; quand vous vous énamourâtes de lui, vous le fîtes de votre propre volonté, car il vous plaisait; et, comme vous le voulûtes vous-mèêrnes, il vint à vous, et usa de votre amitié dans laquelle, et par paroles et par des faits, vous montrâtes éprouver tant de plaisir que, s’il vous avait aimé tout d’abord, vous fîtes bien redoubler milie fois son amour. S'il en fut ainsi — et je sais que cela fut— quel motif vous pouvait pousser à vous montrer si sévère? Il fallait penser à cela tout d'abord, et gi vous pensiez devoir vous en repentir, comme ayant mal fait, ne pas le faire. De même qu'il était devenu vôtre, ainsi vous étiez devenue sienne. Vous pouviez faire, selon votre bon plaisir, qu’il ne fût pas vôtre, comme étant à vous; mais vouloir vous ôter à lui, vous qui étiez sienne, cela était un vol et une chose inconvenante, alors que sa volonté n'y était pas. Or, vous devez savoir que je suis moine, et pour ce que je connais toutes les habitudes des moines; et si j'en parle quelque peu librement pour votre utilité, cela ne m'est pas défendu, comme cela le serait à un autre; et il me plaît de vous en parler, afin que dorénavant vous les connaïissiez mieux, ce que vous ne semblez pas jusqu'ici avoir fait. [l y eut autrefois de très dignes moines qui furent des hommes de valeur, mais ceux qui aujourd’hui s'appellent moines et veulent être tenus tels, n'ont pas autre chose des moines que ta chape, laquelle n’est même pas d'un moine, pour ce que, tandis que les fondateurs des moines ordonnèrent de les faire étroites, misérables et de grosse bure, afin de témoigner que leur esprit tenait les choses temporelles en un tel mépris qu’ils enveloppaient le corps d'un habit vil, ceux d’aujourd’hui les font larges,et duubles, et brillantes el de drap très fin, et en ont changé la forme sur un moñèle gracieux et pontifical, afin qu’en se prélassant avec elles dans les églises et sur :es places publiques, ainsi que les séculiers font avec leurs habits, ils ne puissent en avoir honte: et de même que le pécheur avec son « filet attrape dans les rivières beaucoup de poisson d’un « coup, ainsi ceux-ci s’entourant dans les plis très amples de leur chape, s'efforcent d'attraper dessous nombre de « dévots, de veuves, et d'autres sots, hommes et femmes, et
ils ont plus de souci de cela que de tout autre exercice. Et pour vous parler plus vrai, ceux-ci n’ont pas les chapes des inoines, mais seulement les couleurs des chapes. Et
« là où les anciens désiraient le salut des hommes, ceux « d'aujourd'hui désirent les femmes et les richesses ; et ils
ont placé tout leur désir, et ils le placent à épouvanter par.
leurs rumeurs et leurs images les esprits des sots, et à leur persuader que les péchés se rachètent par les aumônes et par les messes, afin qu’on leur apporte — à eux qui, par fainéantise, et non par dévotion, se sont faits moines — sans qu’ils se donnent de peine, qui le pain, qui le vin, qui la pitance, pour l'âme de leurs trépassés. Et certes, 1l est vrai que les aumônes et les prières rachètent les péchés; mais si ceux qui font les aumônes voyaient à qui ils les font, ou s'ils les connaissaient, ils les garderaient bien plutôt ou ils les jetteraient devant
autant de pourceaux. Et pour ce qu’ils savent que moins
les autres sont possesseurs de grandes richesses, plus ils sont, eux, à leur aise, ils s’ingénient par leurs clameurs et leurs épouvantails à détacher les autres de ces richesses auxquelles seules leurs désirs restent attachés. Ils crient contre la luxure des hommes, afin que ceux qui sont ainsi décriés renonçant aux femmes, les femmes restent à ceux qui décrient; ils condamnent l'usure et les mauvains gains, afin que, choisis pour restituteurs, ils puissent faire leurs chapes plus larges pour chasser les évêchés et les autres prélatures avec ces mêmes gains qu'ils ont déclaré mener à perdition ceux qui les possédaient. Et quand ils sont repris de ces choses et de beaucoup d’autres blâämables qu'ils font, ils estiment qu'avoir répondu : faites ce que nous disons él non ce que nous faisons, est une excuse suffisante pour les plus gros péchés, comme s'il était plus possible aux brebis d'être résistantes et de fer, qu'aux pasteurs. Et combien il y en a de ceux à qui ils font une telle réponse qui ne l’entendent pas de la façon qu'ils la disent, une grande partie d’entre eux le savent. Les moines d'aujourd'hui veulent que vous fassiez ce qu'ils disent, c'est-à-dire que vous empliss'ez leurs bourses de deniers, que vous leurs confi'; “os <ecrets, que vous observiez la chasteté; que vous #»;#2 drtient, que vous pardonniez les injures, que vous vi+s garfd ez de médire, choses toutes
très bonnes, toutes très honnêtes, toutes très saintes;
mais pourquoi vox: disent-ils cela? Pour que, eux, ils puissent faire cs qu’ils 22 sourruient pas faire si les séculiers
le faisaient. {ui ne sait que sans argent leur fainéantise
ne pourrait durer? Si tu dépenses ton argent pour tes
« plaisirs, le moine ne pourra fainéantiser dans l’ordre. Si « tu vas avec les femmes d’alentour, les moines n’y pour-
| TROISIÈME JOURNÉE. "491 « ront aller; situ n'es point patient ou si tu ne pardonnes « pas les injures, le moine n'osera pas venir dans ta maison « pour contaminer ta famille. Mais pourquoi vais-je m’ar- « rêter sur chaque chose ? Ils s’accusent toutes les fois qu'ils « font cette excuse à ceux qui les entendent. Pourquoi ne « restent-ils pas chez eux, s'ils ne croient pas pouvoir être « saints et sobres? Ou si pourtant ils veulent pratiquer ces « vertus, pourquoi ne suivent-ils pas cette autre sainte « parole de l'Evangile : Le Christ commença par faire, « puis il enseigna? Qu'ils fassent d’abord, eux aussi, puis « qu’ils enseignent les autres. J’en ai vu des miens, des « inilliers, désireux, amateurs, visiteurs, non seulement des « femmes séculières, mais des religieuses; et précisément « de ceux qui jettent les plus hauts cris du haut de leurs « chaires. Ceux donc qui sont ainsi faits, courrons-nous « après? Qui le fait, fait ce qu’il veut, mais Dieu sait s’il « le fait sagement. Mais étant admis qu'il faille en cela « concéder ce que vous dit le moine qui vous blâma, à savoir « que c’est une faute très grave que de rompre la foi matri- « moniale, n'est-ce pas une faute plus grande que de voler « un homme? n’est-ce pas une faute plus grande de le tuer « ou de l'envoyer en exil traîner par le monde une vie mi- « sérable? Cela, chacun l’accordera. Les relations d’un » homme avec une femme sont péché naturel; le voler ou « le tuer, ou le chasser, provient d’une méchanceté d'âme. « Que vous ayez volé Tedaldo en vous enlevant à lui vous qui « étiez devenue sienne de votre volonté spontanée, je vous « l’ai démontré plus haut. Je dis aussi qu'en tant qu’il a « été de vous, vous l'avez tué, parce que ïl ne tint pas, à » cause de vous qui vous montrâtes toujours plus cruelle, « qu’il ne se tuât de ses BPQpEES mains, et la loi veut que « celui qui est cause du mal qui se fait, soit aussi coupable « que celui qui fait le mal. Et que vous ne soyiez « aussi cause de son exil et de sa vie misérable par le « monde pendant sept ans, cela ne se peut nier. De sorte « que vous avez commis un plus grand péché par l’une des « trois choses susdites, que vous n’en commîtes dans vos « relations avec lui. Mais voyons : Tedaldo a-t-il peut-être « mérité ces choses? Certes non; vous l'avez déjà vous- « même confessé; sans compter que je sais qu'il vous aime « plus que lui-même. Nulle chose ne fut autant honorée, « autant exaltée, autant applaudie que vous l'étiez par lui « au-dessus de toutes les autres femmes, s’il se trouvait « dans un endroit où il pût honnêtement et sans exciter le « soupçon parler de vous. Tout son bien, tout son honneur, « toute sa liberté, tout avait été remis par lui en vos mains. « N’était-il pas noble et jeune? N’était-il pas beau parmi « tous ses autres concitoyens? N'était-1} point vaillant en
« toutes ces choses qui regardent les jeunes gens? N'était-il « pas aimé, tenu pour cher, volontiers vu par tous? A cela « vous ne direz pas non plus que non. Donc, comment, sur « un mot d’un moine bête et envieux, avez-vous pu prendre « contre lui une décision cruelle quelconque? Je ne sais « quelle erreur est celle des femmies qui fuient les hommes « et les prisent peu, alors que voyant ce qu'elles sont elles- « mêmes, et combien la noblesse que bieu a donnée à « l'homme est au-dessus de tout autre animal, elles devraient « être glorieuses quand elles sont aimées de l’un d'eux, et « devraient l'avoir pour souverainement cher, et s'ingénier « avec toute sorte de soins à lui complaire, afin qu'il ne « cessât jamais de les aimer! Ce que vous avez fait mue par la « parole d'un moine, lequel pour certain devait être quelque « goulu, mangeur de tourtes, vous le savez. Et peut-être « désirait-il se mettre lui-même à la place d’où il s’efforcait « de chasser un autre. C’est donc là le péché que la divine « justice, qui conduit à effet toutes ses opérations avec une « juste balance, n’a pas voulu laisser 1impuni; et comme « vous vous êtes efforcée sans motif de vous ravir à Tedaldo, u ainsi votre mari, sans juste motif, a élé et est encore en « péril à cause de Tedaldo, et vous en tribulation. Si vous « voulez en être délivrée, voici ce qu'il vous faut promettre « et surtout ce qu’il vous faut faire. S'il advient jamais que « Tedaldo revienne ici de son long exil, vous lui rendrez « votre faveur, votre amour, votre bienvrillante familiarité, «et vous le remettrez dans la même situation où il était « avant que vous ayez cru sottement au moine extrava- « gant. — »
« Le pèlerin avait achevé de parler, quand la dame qui recueillait attentivement ses paroles, pour ce que ses raisons lui paraissaient très vraies et qui, en l'écoutant, s'estimait en effet molestée pour ce péché, dit : « — Ami de Dieu, je « reconnais bien vraies les choses dont vous parlez, et par « vos démonstrations je vois en grande partie ce que sont «les moines, tenus par moi jusqu'à présent pour des « saints ; et sans aucun doute je reconnais que ma faute a « été grande en agissant ainsi envers Tedaldo, et si cela se « pouvait par mot, volontiers, je le rachèterais de la façon « que vous avez dite; mais comment cela se pourrait-il « faire ? Tedaldo ne pourra jamais revenir ici : il est mort; « donc, ce qui ne se peut faire, je ne sais pourquoi il est « besoin que je vous le promette. — » A quoi le pèlerin dit : « —- Madame, Tedaldo n’est pas mort le moins du « monde, à ce que Dieu me montre, mais il est vivant et « sain, et en bon état pourvu qu’il ait votre faveur. — » La dame dit alors : « — Prenez garde à ce que vous dites; je « l'ai vu mort devant ma porte, frappé de plusieurs coups
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« de couteau, et je l’ai tenu dans mes bras, et j'ai arrosé son « visage mort de mes nombreuses larmes lesquelles furent « cause qu’on en parla autant qu'on en avait parlé malhon- «a nétement jadis. — » Le pèlerin dit alors : « — Madame, « quoi que vous disiez, je vous assure que Tedaldo est « vivant, et si vous voulez promettre que vous l’accueillerez « selon que je vous ai dit, j'espère que vous le verrez bien- « tôt. — » La dame dit alors : «-- Je le fais et je le ferai « volontiers, et rien ne saurait advenir qui me fût joie pa- « reille à celle que j'éprouverais à voir mon mari libre et « hors de danver, et Tedaldo vivant. — »
« Il parut «lors à Tedaldo qu'il était temps de se faire connaître et de réconforter la dame par une plus tertaine espérance au sujet de son mari, et il dit: « — Madame, afin que « je vous rassure sur votre mari, il me faut vous découvrir un « secret que vous garderez sans que, de votre vie, vous en « manifestiez jamais rien. — » [ls étaient seuls en un endroit assez reculé, la dame ayant la plus grande confiance en la sainteté que le pélerin paraissait avoir, pour quoi l'edaldo, ayant tiré un anneau qu'il avait soigneusement conservé et que la dame lui avait donné la dernière nuit qu'il avait passée avec elle, le lui montra et dit : « — Madame, connaissez-vous « ceci ? — » Comine la dame le vit, elle le reconnut, et dit : « — Oui messire, je le donnai autrefois à Tedaldo. — » Alors le pèlerin se levant, rejetant rapidement la robe qu'il avait sur le dos, et le chapeau qui lui recouvrait la tête, et parlant florentin dit : « — Et moi, me connaissez-vous ? — »
« Quand la dame le vit, reconnaissant que c'était Tedaldo, toute abasourdie et ayant peur de lui ccmme on a peur des morts qu'on voit marcher comme s'ils étaient vivants, elle fut saisie de frayeur ; aussi ne lui fit-elle pas accueil comme à Tedaldo qui serait revenu de Chypre, mais comme à Tedaldo revenant du sépulcre, et elle voulut le fuir toute tromblante. Sur quoi Tedaldo dit : « — Madame, ne crai- « gnez rien, je suis votre Tedaldo vivant et bien portant, et « je n'ai jamais été mort, quoique vous et mes frères puis- « siez cruire. — » La dame un peu rassurée et reconnaissunt sa voix, le regarda un peu plus attentivement, et s'assurant elle-même que pour sûr c'était Tedaldo, se jeta à son cou en pleurant, le baïsa et dit : « — Mon doux Te- « daldo, sois le bien revenu. — » Tedaldo, l'ayant accolée et baisée, dit : « — Or, madame, il n’est pas temps de « se faire plus chaleureux accueil; je veux aller faire en « sorte qu'Aldobrandino vous soit rendu sain et sauf, de « quoi jespère qu'avant demain soir vous entendrez des « nouvelles qui vous plairont ; si véritablement j’ai, comme « je le crois, de bonnes nouvelles pour sa délivrance, ie « veux pouvoir cette nuit venir jusqu’à vous et vous les
« conter plus à l’aïse que je le puis présentement. — » Et ayant remis sa robe et son chapeau, il embrassa une autre fois la dame, et l’ayant réconfortée d’un bon espoir, il se sépara d'elle, et s’en alla à l’endroit où Aldobrandino était prisonnier, plus préoccupé de la peur de la mort qui l’attendait, que d’une espérance quelconque de salut. Comme s’il fût venu pour le réconforter, il entra dans sa prison avec le consentement des geoliers, et s’étant assis près de lui, il lui dit : « — Adolbrandino, je suis un de tes amis «envoyé à toi par Dieu pour te sauver, car à cause de. « ton innocence il lui est venu pitié de toi. Et pour ce, si « par déférence pour lui, tu veux me concéder une petite « faveur que je te demanderai, sans faute avant qu'il soit « demain soir, au lieu de la sentence de mort que tu attends, « tu entendras ton acquittement. — » À quoi Aidobrandino répondit; « — Brave homme, puisque tu t'es occupé de mon « salut, bien que je ne te connaisse pas et que je ne me sou- « vienne pas de t'avoir jamais vu, tu dois être ami, comme « tu le dis. Et, de vrai, le crime pour lequel on dit que je « dois être condamné à mort, je ne l’ai pas commis ; j'ai fait « autrefois beaucoup d'autres péchés, lesquels peut-être « m'ont amené à cette fin. Mais je te dis ceci par révérence « pour Dieu, s'il a présentement miséricorde de moi, je « ferai volontiers une grande chose plutôt qu’une petite, « bien plus que de la promettre ; et pour ce, demande ce « qu’il te plaît, car sans faute, s’il arrive que j’en réchappe, « je l'observerai fidèlement, — »
« Le pèlerin dit alors : « — Je ne veux pas autre chose « sinon que tu pardonnes aux quatre frères de Tedaldo de « l'avoir conduit à ce point, te croyant coupable de la « mort de leur frère, et que tu les aies pour frères et amis «s'ils te demandent de cela pardon. — » A quoi Aldebrandino répondit : « — Nul ne saït combien c'est douce « chose que la vengeance, ni avec quelle ardeur on la dé- « sire, sinon celui qui a reçu lotfense, mais toutefois « afin que Dieu pourvoie à mon salut, je leur pardon- « nerai volontiers et je leur pardonne dores et déjà; et si « j échappe vivant d'ici, je m'efforcerai de faire en cela « comme il te sera agréable. — » Cela plut au pèlerin, et sans en vouloir dire plus, il le p'ia d’avoir bon courage, Car pour sûr avant que le jour suivant s’achevat, il apprendrait des nouvelles très certaines de son salut. Et l’ayant quitté, il s'en alla à la Seigneurie et parla ainsi secrètement à un chevalier qui l’occupait : « — Mon Seigneur, chacun « doit volontiers s'efforcer de faire que la vérité soit reconnue, « et Surtout ceux qui tiennent la place que vous occupez, « pour que ceux-là qui n’ont point commis la faute ne por- « tent pas les peines, et que les coupables soient punis. Afin
« qu'il en arrive ainsi, pour votre honneur et pour le chà- « timent de qui l’a mérité, je suis venu ici vers vous. Comme « VOUS Savez, VOUS avez procédé avec rigueur contre Aldobran- « dino Palermini, et il vous semble avoir découvert que c’est « lui qui a tué Tedaldo Elisei, et vous êtes sur le point de « Je condainner; ce qui est très certainement faux, si comme « je crois, je réussis à vous le montrer avant qu'il soït mi- « nuit, en vous mettant entre les mains les meurtriers de « ce jeune homme. — »
« Le brave homme, que le sort d’Aldobrandino fâchait, prêta volontiers l'oreille aux paroles du pèlerin; et après avoir causé de plusieurs autres choses aves lui, il fit, eur ses indications, prendre sur leur premier sommeil les deux frères aubergistes et leur servante, sans que ceux-ci fissent la moindre résistance ; et comme il s’apprètait, pour savoir comment la chose s'était passée, à les taire mettre à la torture, ils ne le voulurent attendre, rmxis chrein de son côté d’abord, puis tous ensemble, ile aveuèx+ & :cimplètement que c'était par eux que Tedaï #. "#3 ++ connaissaient pas, avait été tué. Comme 7 ‘er: Su Arrnar. "a le motif, ils dirent que c'était parce qu'il r- ait toñrsuismte a femme de l'un d'eux et voulu Ja forcer à satisfaire ser 244173 pendant qu'ils n'étaient pas dans l'auberge. Le pèlerin, ayau. su cela, prit congé du gentilhamme avec sa permissian :t s’en alla en cachette à là maison de madame Ermelline ; *! la trouva seule qui l'attendait, également désireuse d’ovir de bonnes nouvelles au sujes de son mari, et de se réconcilier pleinement avec son Tedaldo. Étant arrivé près d'elle, Tedaldo dit, d’un air joyeux : « — Ma très chère dame, réjouis- «toi, car pour sûr tu auras ici demain ton Aldobrandino « gain et sauf — » et pour lui donner de cela une pius entière croyance, il lui raconta tout ce qu’il avait fait. La dame, que ces deux événements si subit, c'est-à-dire revoir vivant Tedaldo qu'elle croyait vraiment avoir pleuré mort, et voir Aldobrandino délivré de tout péril, avaient rendue plus joyeuse qu'une autre le fut jamais, accola affectueusement et baisa son Tedaldo ; s’en étant allés ensemble au lit, ils firent d’un commun bon vouloir une gracieuse et joyeuse paix, prenant l'un de l’autre une délicieuse joie. Et comme le jour devint proche, Tedaldo se leva après avoir expliqué à la dame ce qu'il entendait faire, et l'avoir priée de nouveau de tenir cela très secret, et sortit de chez elle sous son habit de pèlerin, pour s'occuper, quand l'heure serait venue, des affaires d'Aldobrandino. Le jour venu, la Seigneurie estimant avoir pleine information de l'affaire, délivra promptement Aldobrandino, et quelques jours après, fit trancher Ja tête aux malfaiteurs à l'endroit même où le meurtre avait été commis.
« Aldobrandino étant donc libre, à la grande joie de lui, de sa femme et de tous ses amis et parents, et reconnaissant manifestement que cela était arrivé par l’intervention du pèlerin qui était venu le trouver, il le mena chez lui pour tout le temps qu’il lui plairait de rester en la cité; et là; tous ne pouvaient se rassasier de lui faire honneur et fête, et en particulier la dame, qui savait bien à qui elle Je faisait. Mais au bout de quelque temps, Tedaldo croyait devoir remettre Aldobrandino en paix avec ses frères qu’il savait non seulement avoir été blessés de son acquittement, mais s'être armés par crainte, réclama d’Aldobrandino l'exécution de sa promesse. Aldobrandino répondit généreusement qu’il était prêt. Sur quoi le pèlerin fit apprêter pour le jour suivant un beau festin, dans lequel il lui dit qu’il voulait qu’il reçût en même temps que ses parents et leurs femmes, les quatre frères et leurs dames, ajoutant qu'il irait lui-même incontinent les inviter de sa part au banquet donné en signe de paix. Aldobrandino ayant consenti à tout ce qui plaisait au pèle#n, celui-ci s’en alla sur-le-champ vers les quatre frères, et après avoir employé auprès d’eux les arguments requis en pareille matière, il les amena à la fin assez facilement, à force de raisons inexpugnables, à reconquérir l’amitié d'Aldobrandino en lui demandant pardon ; cela fait, il les invita eux et leurs femmes à diner le lendemain matin avec Adolbrandino ; ceux-ci, s'étant assurés de sa bonne foi, acceptérent franchement l'invitation. Le lendemain matin donc, à l’heure du repas, les quatre frères de Tedaldo d’abord, vêtus de noir comme ils étaient, et quelques-uns de leurs amis, vinrent à la maison d’Aldobrandino qui les attendait, et là, devant tous ceux qui avaient été invités par Aldobrandino à leur faire compagnie, ayant jeté leurs armes à terre, ils se remirent aux mains d’Aldobrandino, demandant pardon de ce qu'ils avaient fait contre lui. Aldobrandino les recut affectueusementet tout en larmes, et les haïsant tous sur la bouche, il expédia l'affaire en peu de paroles et leur remit toute injure : reçue. Après ceux-ci, vinrent leurs sœurs et leurs femmes, toutes de noir vêtues,etelles furent gracieusement accueillies par madame Ermellina et les autres dames. Puis les hommes et les dames furent magnifiquement servis au festin, où il n’y eut rien que de louable, si ce n’est une sorte de taciturnité occasionnée par les vêtements noïrs que portaient les parents de Tedaldo à cause de leur récente douleur, ce qui avait fait blâmer par quelques-uns l’idée et le banquet du
èlerin, ce dont celui-ci s’était bien aperçu. Mais jugeant venu
e moment qu'il avait marqué en lui-même pour chasser cette taciturnité, il se leva, les autres convives mangeant encore les fruits, et dit: « — Rien n’a manqué à ce festin
« pour le rendre joyeux, si ce n’est Tedaido, lequel, puisque « vous ne l'avez pas reconnu bien que vous l'ayiez eu conti- « nuellement avec vous, je veux vous montrer. — » Et avant rejeté sa robe et tous ses habits de pèlerin, il resta avec une jupe de soie verte. Chacun l'ayant regardé, non sans grandissime étonnement, on mit longtemps à le reconnaître avant de se risquer à croire que ce fût lui. Ce que voyant Ted:ldo, il se mit à raconter beaucoup de choses concernant leur parenté et qui étaient advenues entre eux, ainsi que sur ses propres aventures. Pour quoi ses frères et les autres hommes, remplis de larmes d’allécresse, couru: rent l’embrasser, et les dames en firent ensuite autant, de même que les parents et les non parents, excepté madame Ermellina. Ce que voyant Aldobrandino, il dit : « — Qu'est-ce « que cela, trinellina? Pourquoi ne fais-tu pas fête à Te- « daldo comme les autres dames? -— » A quoi, tous l'entendant, la dame répondit : « — I] n’y en a aucun ici qui « Jui aie fait et lui fasse plus volontiers fête, si je considère « que c'est par lui que je t'ai retrouvé; mais les paroles « déshonnèêtes qui ont été dites pendant les jours que nous « pleurions celui que nous croyions être Tedaldo, m'en font « abstenir, — » A quoi Aldobrandino dit: « — Va tou- « jours, crois-tu que je croie aux mauvaises langues ? En « poursuivant mon salut, il a trop bien montré que cela « était faux, pour que je le croie jamais; lève-toi vite, «et va l’embrasser. — » La dame qui ne désirait rien autre, ne fut pas lente à obéir en cela à son mari; pour quoi, s'étant levée, elle l’embrassa comme les autres avaient fait, et lui fit fête. Cette générosité d’Aldobrandino plut beaucoup aux frères de Tedsldo, ainsi qu’à tous les hommes et à toutes les femmes qui étaient là, et tout ressentiment, qui aurait pu naître dans les esprits de quelques-uns par les paroles qui avaient été précédemment dites, fut effacé. Chacun ayant donc fêté Tedaldo. il arracha lui-même les vêtements noirs que portaient ses frères, et les habits couleur sombre de ses sœurs et belles-sœurs, et ordonna qu’on leur apportât sur-le-champ d'autres vêtements. Quand ils en furent revêtus, on fit force ballete, chansons et autres amusements ; pour quoi le festin, qui avait eu un commencement silencieux, eut une fin bruyante. Et avec une très grande allégresse ils s’en allèrent tous tant qu’ils étaient à la maison de Tedalde où ils soupèrent le soir; et ils continuèrent la fête de cei.. laçon pendant plusieurs jours encore.
« Les Florentins regardèrent longtemps Tedaldo comme un homme ressuscité et comme une chose merveilleuse ; et à beaucoup de gens, même à ses frères, il était resté en l’esprit certain doute si c'était lui ou non, ils ns le croyaient pas encore pleinement, et ils ne l’auraient peut-être jamais
cru, si un cas ne fût advenu qui leur démontra c'airement quel était celui qui avait été tué, et ce cas fut le suivant. Un jour que des fantassins de la Lunigiane passaient devant chez eux, ils aperçurent Tedaldo et se portèrent à sa rencontre en disant : « — Bonjour, Faziuolo ! — » À quoi Tedaldo, ses frères étant présents, répondit : « — Vous m’avez pris pour un autre. — » Ceux-ci, l’entendant parler, rougirent et lui demardèrent pardonen disant : « — En vérité, « vous ressemblez plus qu'homme que nous vîimes jamais à « un de nos compagnons appelé fFaziuolo de Pontremoli, « qui vint ici il y a quinze jours à peine et dont nous n'a- « vons jamais pu savoir ce qu’il était devenu. Il est bien « vrai que nous étions étonnés de l’habit que vous portez, « pour ce qu'il était soldat comme nous. — » L'aîaé des frères de Tedaldo, entendant cela, s’approcha et demanda comment était vêtu ce Faziuolo. Ceux-ci le dirent, et il se trouva justement avoir été comme ils le disaient. D'où il fut reconnu, tant par ces preuves que par d’autres, que celui qui avait été tué était Faziuolo et non Tedaldo ; sur quoi, le doute que ses frèreset les autres avaient à son sujet fut dissipé. Tedaldo donc, devenu richissime, persévéra dans son amour, et la dame agissant discrètement et sans plus se fàcher, ils jouirent longuement de leur amour. Dieu nous fasse jouir du nôtre. »
NOUVELLE VIIT
Ferondo avale une certaine poudre et est enterré comme mort, Tiré du sépulere par l’abbé qui jouit de sa femme, il est tenu par celui-ci en prison, et on lui fait croire qu'il st ans le purgatoire. Un: fois ressuscité, il élève comme sien un fils que l’abbé avait eu avec sa femme,
La fin de la longue nouvelle d’Émilia étant venue, et cette nouvelle n’ayan' point pour cela déplu par sa longueur, mais tous ayant reconnu qu’elle avait été rapidement contée eu égard à la quantité et à la variété des aventures qu’elle contenait, la reine, ayant d’un signe montré son désir à lu Lauretta, lui donna occasion de commpgncer ainsi: « — Très chères dames, je crois que j’ai à vous raconter une histoire qui à beaucoup plus l'air d’un mensonge que d’une vérité, et elle m'est revenue en l’esprit quand j'ai entendu parler de celui qui avait été anal et pleuré pour un autre. Je dirai donc comment un vivant fut enseveli pour mort, et comment ensuite, bon nombre de gens et lui-même crurent qu’il était sorti du tombeau, non en personne vivante, mais en ressuscité, celui qui était cause de l’aventure étant-adoré
comme saint, alors qu'il aurait plutôt dû être condamné comme coupable.
« 11 y eut donc en Toscane, et il y a encore une abbaye comme nous en voyons beaucoup, et située dans uu lieu peu fréquenté. De cette abbaye, fut fait abbé un moine qui eu toute chose était très saint homme, hormis en ce qui consernait le commerce des femmes ; et il savait faire si prudemment, que quasi personne ne le soupçonnait, loin de le savoir, pour ce qu'il était tenu pour très saint et juste en toutes choses. Or, il advint que l'abbé étant lié avec un fort riche paysan du nom de Ferondo, homme matériel et grossier, sans éducation, et dont la fréquentation ne plaisait à l'abbé que parce qu'il prenait parfois amusement de sa simplicité, l’abbé s’aperçut que Ferondo avait pour épouse une très belle ferme dont il s’amouracha si ardemment qu'il ne pensait iour et nuit à autre chose. Mais ayant entendu dire que Ferondo, bien qu’il fût en tout le reste simple et sot, était très avisé pour aimer sa femme et la surveiller, il s’en désespérait quasi. Cependant, comme il était très adroit, il fit si bien auprès de Ferondo, qu'il Pamena à venir parfois avec sa femme se promener dans le jardin de l'abbaye ; et là ils raisonnaient ensemble modestement de la béatitude de la vie éternelle, et des saintes œuvres d’un grand nombre d'hommes et de femmes des temps passés, tellement que le désir vint à la dame de se confesser à lui, et après en avoir demaadé la permission à Ferondo, elle l’obtint. |
« La dame étant donc venue se confesser à l'abbé, au grandissime plaisir de celui-ci, et s'étant mise à ses pieds, elle commença ainsi, avant de dire autre chose : « — Messire, si « Dieu m'’eût donné un vrai mari, ou s'il ne m'en eût pa: « donné, peut-être me serais-je rendue à vos exhortations « d’entrer dans le chemin dont vous m'avez parlé et qui « mène à :a vie éternelle ; mais quand je considère ce qu'est « Ferondo et sa sottise, je puis me dire veuve, et pourtant « je suis mariée en cela que, lui vivant, je ne puis avoir un « autre .mari; et lui, sot comme :il est, sans que je lui en « donne aucun motif, est tellement jaloux de moi, qu’à « cause de cela je ne puis vivre avec lui, sinon dans les tri- « bulations et les chagrins. Pour quoi, avant que j'en vienne « à me confesser d’autre chose, je vous prie le plus hum- « blement que je peux, qu’il vous plaise me donner à ce « sujet quelque conseil, pour ce que, si de là ne surgit pas « l’occasion pour moi de bien faire, il me servira peu de « m'être confessée ou d'avoir accompli toute autre œuvre « louable. — » Ce raisonnement toucha d’un grand plaisir l'esprit de l’abbé, car il lui parut que la fortune avait ouvert
le chemin à son plus grand désir, et il dit : « — Ma fille, je
« srois que c’est un grand ennui pour une femme belle et « délicate comme vous êtes, d’avoir pour mari un sôt; mais « ie crois que c’en est un bien plus grand encore d’en avo‘r « un jaloux ; pour quoi, comme vous avez l'un et l'autre, je « crois aisément à votre tribulation dont vous m’entretenez. « Mais à cela, parlant brièvement, je ne vois ni conseil, ni « remede, hors un, lequel est que Ferondo se guérisse de « cette jalousie. Le remède pour le guérir, je le saurais trop « bien faire, pourvu que vous ayiez la force de tenir secret « ce que je vous dirai. — » La dame dit : « — Mon père, «n'en doutez point, pour ce que je me laisserais plutôt « mourir que de redire à autrui ce que vous m'’aurez dit ; « mais comment se pourra ce faire ? — » L'abbé répondit : « — Si nous voulons qu'il guérisse, il faut de toute néces- « sité qu’il aille en purgatoire. — » « — Et comment — dit « la dame — pourra-t-il y aller vivant ? — » L'abbé dit : — «Il faut qu’il meure, et ainsi il ira; et quand il aura « souffert une assez grande peine pour qu'il soit guéri de « Sa jalousie, nous prierons Dieu avec certaines oraisons « qu’il revienne en cetle vie, ce qu’il fera. — » « — Donc — « dit la dame — dois-je rester veuve ? — » « — Oui — ré- « pondit l'abbé — pour un certain temps, pendant lequel il « faudra bien vous garder de vous laisser remarier à un au- « tre, pour ce que Dieu l'aurait pour mauvais, et Ferondo «étant revenu il vous faudrait retourner avec lui, et il se- « rait plus jaloux que jamais. — « La dame dit : » — Pourvu « qu’il guérisse de cette maladie, comme il ne me ‘convient « pas de rester toujours enfermée, je serai satisfaite ; faites « comme 1l vous plaira. — » L'abbé dit alors : — « Et je le « ferai; mais quelle récompense devrai-je avoir, moi, pour « vous avoir rendu un tel service ? —-» « — Mon père — dit « la dame — ce qu’il vous plaira, pourvu que je le puisse ;: « mais que peut une femme comme moi pour un homme « comme vous ? — » À quoi l'abbé dit : « — Madame, vous « pouvez faire non moins pour moi que je pourrai faire pour « vous ; pour ce que, de même je suis disposé à faire tout «ce qui pourra amener votre bien et votre consolation, « ainsi vous pouvez faire ce qui sera mon salut et le bon- « henr de ma vie. — » La dame dit alors : « — S'il est ainsi, « je suis prête. — » « — Donc — dit l'abbé — vous me don- « nerez votre amour et contentement de vous pour laquelle « je brûle et me consume tout entier. — » La dame, entendant cela, répondit tout effrayée : « — Hé! mon père, qu'est- « ce que vous me demandez! Je croyais que vous étiez un « saint ; or,convient-il aux saints de requérir pour telles « choses les femmes qui vont leur demander conseil ? — » A quoi l'abbé dit : « — Ma belle âme, ne vous étonnez pas, «car pour cela la sainteté n’en diminue point, pour ce
TOISIÈMÉE JOURNÉE. 20i
« qu’elle réside dans l'âme, et que ce que je vous demande « est péché du corps. Mais quoi qu'il en soit, votre beauté « désirée a eu tant de force, que l'amour me contraint 8 « faire ainsi. Et je vous dis que vous pouvez, vous, être plus « glorieuse de votre beauté que beaucoup d’autres femmes, « en songeant quelle a pe aux saints qui sont habitués à « voir les beautés du ciel ; et puis, bien que je sois abbé, je « je suis homme comme les autres, et, comme vous voyez, « je ne suis pas encore vieux. Et cela ne doit pas vous être « pénible à faire, au contraire vous devez le désirer, pour ce « que, pendant que Ferondo sera en purgatoire, je vous don- « nerai, vous faisant la nuit compagnie, cette consolation « qu'il devrait, lui, vous donner ; et jamais de cela personne « ne s'apercevra, chacun croyant, et plus peut-être, que je « suis ce que vous croyiez vous-même que j'étais il ya un « moment. Ne refusez pas la . que Dieu vous envoie, « car elles sontnombreuses celles qui désiraient ce que vous « pouvez avoir et ce que vous aurez, si vous croyez sagement « mon conseil En outre, j'ai de beaux joyaux et de belles « pierreries, et je n’entends pas qu’ils soient à d’autres qu’à « vous. Faites donc pour moi, ma douce espérance, ce que « je fais pour vous volontiers. — » ,
« La dame tenait le visage baissé ; elle ne savait comment le refuser, et consentir ne lui paraissait pas bien ; pour quoi, l’abbé voyant qu'elle l'avait écouté et qu’elle retardait sa réponse, pensant l'avoir déjà à moitié convertie, ajouta beaucoup d’autres paroles semblables aux premières et ne s’arrêta pas qu'il ne lui eût mis en tête que ce serait bien agir; pour quoi, toute honteuse, elle dit qu’elle était à ses ordres, mais qu’ele ne le pouvait faire avant que Ferondo fût en purgatoire. A quoi l’abbé, très content, dit : « — Et nous « ferons qu’il y aille promptement ; vous ferez donc demain « ou après demain en sorte qu'il vienne ici me trouver. — ». Et cela dit, il lui mit en cachette un bel anneau au doigt et la congédia. La dame, joyeuse du présent, et s'attendant à en avoir d’autres, rejoignit ses compagnes auxquelles elle se mit à raconter de merveilleuses choses sur la sainteté de l’abhé, et s’en revint avec elles à sa maison:
« Peu de jours après, Ferondo s’en alla à l’abbaye, où, dès que l'abbé le vit, il songea à l'envoyer en purgatoire. Et ayant retrouvé une poudre d’une vertu merveilleuse qu’il tenait d’un grand prince des pays du levant — lequel affirmait qu'elle était employée d'habitude par le Vieux de la montagne quand il voulait envoyer, en l’endorimant, quelqu'un dans son paradis ou l’en retirer, et que donnée à plus forte ou plus petite dose, elle faisait, sans produire aucune lésion, us ou moins dormir celui qui l’avait prise, de telle façon que pendant que son action durait,on n'aurait jamais
dit que le dormeur était vivant, — il.en prit autant qu’il en fallait pour faire dormir trois jours, et l'ayant versée dans un verre de vin un peu trouble, il le donna à boire dans sa cellule à Ferondo, sans que celui-ci s’en fût aperçu ; puis il le mena dans le cioître où il se mit avec plusieurs de ses moinés à se divertir de ses sottises. |
« Il ne se passa guère de temps sans que, la poudre agissant, Ferondo fût pris d’un tel sommeil dans la tête qu'il dormait tout debout et qu’il tomba tout endormi. L'abbé feignant de se troubler de cet accident, le fit déshabiller. envoya chercher de l’eau froide, la lui jeta au visage. et fit faire beaucoup d’autres tentatives, comme s’il voulait lui ramener la vie e. le sentiment que quelques vapeurs de l’estomac ou d’ailleurs lui avaient enlevés. L'abbé et les moines voyant qu'il ne donnait, malgré tout cela, aucun signe de vie, lui tâtant le pouls et ne lui en trouvant pas, eurent tous pour certain qu’il était mort ; pour quoi, l'ayant envoyé dire à sa femme et à ses parents, ceux-ci accoururent tous sur-le-champ, et après qu'ils l'eurent pleuré quelque peu, Pabbé le fit mettre, vêtu comme il était, dans un cercueil, La dame s’en retourna chez elle et dit qu’elle n’entendait jamaisse séparer d’un petit enfant qu'elle avait eu de lui ; et pour ce, restée en la maison, elle se mit à diriger le fils et la fortune qu'avait laissés Ferondo. Pendant la nuit l’abbé, accompagné d’un moine bolonais auquel il se confiait beaucoup et qui était arrivé le jour même de Bologne, se leva en cachette, tira Ferondo de son cercueil, et ils le portèrent tous deux dans un caveau où l’on ne voyait aucune lumière et qui servait de prison pour les moines qui avaient commis quelque faute ; puis, après lui avoir ôté ses vêtements et l’avoir vêtu comme un moine, ils le mirent sur un tas de paille et l'y laissèrent jusqu’à ce qu’il fût revenu à lui. Cela fait, le moine bolonais in‘ormé par l’abbé de ce qu’il aurait à faire, et personne autre n’en sachant rien, se mit à attendre que Ferondo reprît ses sens. Le jour suivant, l'abbé, accompagné d’un de ses moires, s’en alla sous prétexte de visite à la maison de la dame, qu'il trouva vêtue de noir et plongée dans la douleur, et après l'avoir un peu réconfortée, il lui rappela sa promesse. La dame se voyant libre et n’ayant plus l’empêchement de Ferondo ni de personne, ayant en outre vu au doigt de l'abbé un autre bel anneau, dit qu’elle était prête, et s’entendit avec lui pour qu'il vint la uuit suivante. Pour quoi, la nuit venue, l'abbé, revêtu des habits de Ferondo, et accompagné de son moine, y alla, et coucha avec elle jusqu’au matin avec grandissime plaisir et contentement ; puis il s’en retourna à l’abbaye, faisant depuis très souvent le chemin pour le même service. Ayant dans ses allées et venues été rencontré par quelques personnes, on
erut que c’était Ferondo qui allait ainsi par le pays pour faire pénitence ;-ce qui fut l'objet de grosses nouvelles parmi les gens du village, et on le redit plusieurs fois à sa femme, laquelle savait bien, elle, ce que c'était.
« Ferondo ayant repris ses sens et se voyant dans le caveau sans savoir où il] était, le moine bolonais y entra en prenant une voix horrible, tenant des verges à la main; et l'ayant saisi, il le battit grandement, Ferondo pleurant et criant, ne faisait que demander : « Où suis-je ? — » A quoi le moine répondit : « — Tu esen purgatoire. — » « — Com- « ment ! — dit Ferondo — suis-je donc mort ? — » Le moine dit : « — Mais oui. — » Sur quoi Ferondo se mit à nleurer sur lui-même, sur sa femme et sur son enfant, disant les plus étranges choses du monde. Alors le moine lui porta un peu à manger et à boire ; ce que voyant Ferondo, il dit : « — Oh ! est-ce que les morts mangent ? — » Le moine dit: « — Oui, et voilà ce queje te porte ; la femme qui futtienne, « l'envoie chaque matin à l'église pour faire dire des messes « pour ton âme, et Dieu veut qu’on te le donne ici. — » Ferondo dit alors : « — Seigneur, donne-lui le bon an, je lui « voulais grand bien avant que je mourusse, tellement que « je la tenais toute la nuit en mes braset ne faisais que « denbrasser. et autre chose aussi quand l'envie m'en ve- « nait. — » Puis, ayant grand besoin, il se mit à manger et à boire; etle vin ne lui paraissant pas trop bon, il dit : « — Seigneur, punis-la de ce qu’elle n’a pas donné au curé « du vin du tonnggu qui est contre le mur. — » Maïs quani il eut mangé, le moine le reprit de nouveau, et avec les mêmes verges lui redonna une grande batterie. Sur quoi, Ferondo ayant beaucoup crié, dit « — Eh? pourquoi me « fais-tu cela? —» Le moire dit : « — Parce que Dieu « a ordonné qu'on te le fasse deux fois par jour. —» « — Et « pour quel motif, dit Ferondo ? » Le moine dit : « — Parce « que tu fus jaloux, ayant pour femme la meilleure dame « qui fût dans ta contrée. — » « — Hélas ! dit Ferondo — - t'a dis vrai, et la pls douce ; elle était plus mielleuse que « confiture, mais je ne savais pas que Dieu eût pour mau- « vais que l’homme fût jaloux, car je ne l'aurais point été. —» Le moinedit : «—Tu aurais dû t’apercevoir de cela pendant « que tu étaislà-haut, et t'en corriger. Et s'il arrive jamais « que tu y retournes, fais en sorte d’avoir à l'esprit ce que « je te fais aujourd’hui, et ne sois plus jamais jaloux. » Fe. rondo dit : « — Oh! ceux qui meurent y retournent-ils ja- « mais ?—» Le moine dit : «a — Oui, ceux que Dieu veut. -—» e — Oh! — dit Ferondo — si j'y retourne jamais, je serai « le meilleur mari du monde ; je ne la battrai jamais, je ne « lui dirai jamais d’injures, excepté à propos du vin qu’elle « m'a envoyé ici ce matin, et aussi parce qu’elle ne m'a
« point envoyé de chandelle, et qu’il m'a fallu manger dans « l'obscurité. — » Le moine dit : « — Elle en avait bien ap- « porté, maïs on les a brûlées pour les messes. — » « — Oh! — dit Ferondo — tu dis vrai; et pour sûr, si j'y retourne, « je la laisserai faire ce qu'elle voudra. Mais dis-moi, qui es- « tu, toi qui me fais cela? — » Le moine dit : « — Je suis « mort, moi aussi, et je fus de Sardaigne, et parce que j'ai « jadis loué beaucoup un mien seigneur d’avoir été jaloux, « J'ai été condamné par Dieu à cette peine de te donner à « manger et à boire et dete battre ainsi, jusqu'à ce que « Dieu en décidera autrement de toi et de moi. — » Ferondo dit : « — N'y a-t-il personne autre que nous deux ? — » Le moine dit : « — Si; il y en a des milliers, mais tu ne peux « ni les voir ni les entendre, de même qu’eux ne le peuvent « pas pour toi. — » Ferondo dit alors : « — Et sommes-nous « bien loin de notre pays ? —n «— Oh! —dit le moine— un « nombre infini de milliers de lieues. — » « — Diable, c'est « beaucoup — dit Ferondo — et pour ce qu'il me semble, « nous devrions être hors du monde, tant il yen a. — 5»
« Or, au milieu de semblables discours, Ferondo fut tenu dix mois, mangeant et battu, pendant lesquels l’abbé rendit très souvent visite à la belle dame, et se donna avec elle le meilleur temps du monde. Mais comme arrivent les mésaventures, la dame devint grosse, et s’en étant vite aperçue elle le dit à l’abbé ; pour quoiil leur parut à tous deux temps de rappeler sans retard Ferondo du purgatoire à la vie, afin qu’il revint à sa femme et qu’elle pût se dire grosse de lui. La nuit suivante donc, l’abbé fit avec une voix contrefaite appeler Ferondo dans sa prison, et lui fit dire : « Ferondo « console-toi, car il plaît à Dieu que tu retournes au monde; « et y étant retourné, tu auras de ta femme un fils que tu « nommeras Benedetto, pour ce qu'il t'a fait cette grâce par « les prières de ton saint abbé et de ta femme, et pour l’a- « mour de saint Benoît. — » Ferondo, entendant cela, fut « très joyeux et dit : « — Cela me plaît, Dieu lui donne le « bon an à messire le bon Dieu, à l'abbé, à saint Benoît et « à ma femme aimable, douce, suave. — » L’abbé lui ayant fait donner, dans le vin qu’il lui envoyaït, de la poudre en quantité suffisante pour le faire dormir pendant quatre heures, on lui remit ses habits, et aidé du moine, il le porta secrètement de son caveau dans le cercueil où il avait été enseveli. Le matin, sur le point du jour, Ferondo reprit ses sens, et vit un peu de jour par une fente du cercueil, ca qu’il n'avait pas vu depuis dix bons mois ; pour quoi, lui paraissant être en vie, il commença à crier : « — Ouvrez- « moi, ouvrez-moi ! — » Et lui-même il se mit à heurter si fort de la tête contre le couvercle du cercueil, qu’il commençait à le briser, pour ce qu’il était mal joint, quand les
moines, qui venaient de dire matines, accoururent et reconnurent la voix de Ferondo et Île virent dejà sorti du cercueil ; de quoi, épouvantés par la nouveauté du fait, ils se mirent tous à s'enfuir et s’en allèrent trouver l'abbé!
« Celui-ci feignant de se lever de prière, dit : « — Mes fils, « n'ayez point peur; prenez la croix et l’eau sainte, et venez « derrière moi, et voyons ce que la puissance de Dieu veut « nous montrer. — » Et cela fut fait. Ferondo était tout pâle, comme un homme qui était resté si longtemps sans voir le ciel, et il était sorti de son cercueil. Dès qu'il vit l’abbé, il courut se jeter à ses pieds et dit : « — Mon père, « vos prières, selon qu'il m'a été révélé, celles de saint « Benoît et de ma femme, m'ont tiré des peines du purga- « toire et rappelé à la vie; de quoi je prie Dieu qu'il vous « donne le bon an et les bonnes calendes, aujourd’hui et « toujours. — » L'abbé dit : « — Louée soit la puissance de « Dieu. Va donc, mon fils, puisque Dieu t’a renvayé ici, et a console ta femme qui, depuis que tu avais passé de cette « vie dans l’autre, a été en pleurs, et sois, à partir d’au- « jourd’hui, ami et serviteur de Dieu. — » Ferondo dit : « — Messire, il m’a bien été dit ainsi; laissez-moi donc « faire, car dès que je la verrai, je l’'embrasserai, tant je lui « veux du bien. — » L'abbé, resté avec ses moines, feignit d'avoir une grande admiration de cette aventure, et fit dévotement chanter le miserere. Ferondo retourna à son village, où tous ceux qui le voyaient s'enfuyaient, comme on a coutume de faire pour les choses effrayantes ; mais lui, les rappelant, affirmait qu'il était ressuscité, Sa femme avait également peur de lui. Mais quand les gens se furent un peu rassurés à son sujet, et virent qu'il était vivant, ils lui firent beaucoup de questions comme à un sage revenu de loin; et il répondait à tous, et leur donnait des nouvelles des âmes de leurs parents, et faisait, de sa propre invention, les plus belles fables du monde sur ce qui se passe en purgatoire, et devant toute la population il raconta la révélation qui lui avait été faite par la bouche de Ragnolo Braghiello, avant qu'il ressuscitât. Pour quoi étant retourné chez Jui avec sa femme, et rentré en possession de ses biens, il l’engrossa à son plaisir, et d'aventure il advint qu'après un temps convenable — suivant l'opinion des sots qui croient que la femme doit porter les enfants neuf mois — la dame accoucha d’un enfant mâle, qui fut appelé Benedetto Fe rondi. Le retour de Ferondo et ses récits, chacun le croyant ressuscité, accrurent la renommée de sainteté de l’abbé. Quant à Ferondo, qui avait reçu de nombreux coups pour sa jalousie, comme s’il en eût été guéri, selon la promesse faite par l'abbé à Ja dame, il ne fut plus du tout jaloux par la suite. De quoi la dame satisfaite, vécut honnêtement avec
ie
lui, comme d'habitude ; excepté que vraiment quand cela se pouvait facilement, elle se retrouvait volontiers aver la saint abbé qui l’avait bien et diligentement servie dans ses plus grands besoins. — »
Giletta de Narbonne guérit le roi de France d’une fistule. Elle demande pou: mari Beltram de Roussillon, lequel l'ayant épousée contre sa volonté, s'en ve de dépit à Florence. Là, il fait la cour à une jeune fille et couche avee Giletta, croyant coucher avec elle, 1l en a deux fils; pour quoi, par la suite, la tenant pour chère, il l'honore comme sa femme.
. La reine ne voulant point rompre le privilège de Dioneo, il ne restait plus qu’à elle à parler, la nouvelle de Lauretta étant finie. Pour quoi, sans attendre d’être sollicitée par les siens, et toute disposée à parler, elle commença ainsi : « — Qui dira désormais une nouvelle qui puisse paraître belle après avoir entendu celle de Lauretta ? Certes, il a été heureux pour nous qu’elle n'ait pas été dite la première, car ensuite bien peu des autres auraient plu ; et je crains bien qu’il en advienne ainsi de celles qui sont à raconter dans celte journée. Mais cependant quelque belle qu’elle ait été, je vous conterai celle qui me revient sur le sujet proosé.
à « Au royaume de France, fut un gentilhomme qu’on appelait comte de Roussillon, lequel, pour ce qu'il n’était pas bien sain de corps, avait toujours auprès de lui un médecin Abe maître Gérard de Narbonne. Ledit comte avait un fils unique tout jeune appelé Beltram, lequel était très beau ei plaisant, et qu'on élevait avec d’autres enfants de son âge, parmi lesquels était une petite fille dudit médecin, nommé Giletta. Cette enfant éprouva pour ce Beltram un amour infini et beaucoup plus ardent qu’il n’appartenait à son âge si tendre. Le comte étant mort, Beltram fut remis entre les mains du roi, et il lui fallut aller à Paris ; de quoi la jeune fille resta cruellement inconsolable ; et son père étant également mort peu de temps après, elle serait volontiers allée à Paris pour voir Beltram, si elle avait pu en trouver favorable occasion ; maïs étant sévèrement gardée, pour ce qu’elle était restée seule et riche, elle ne voyait pas un moyen honnête. Et comme elle était déjà en âge d’être mariée, n’ayant jamais pu oublier Beltram, elle avait refusé beaucoup de gens auxquels ses parents avaient voulu la marier, sans faire connaître la raison de son refus.
« Or, il advint que, comme elle brülait plus que jamais J'imour pour Beltram, pour ce qu’elle avait entendu dire ul était devenu un très beau jeune homme, la nouvelle lui arriva qu'il était resté au roi de France, par suite d’une tumeur qu'il avait eue dans la poitrine et qui avait été mal soignée, une fistule dont il avait très grand ennui et très grande douleur, et pour laquelle fl n'avait encore pu trouver de médecin, bien qu’un grand nombre s'y fussent essayés, qui l'en eût pu guérir ; tous, au contraire, avaient empiré le mal : pour quoi le roi désespérant d'en guérir, ne voulait plus recevoir conseil ni aide de personne. De quoi la jeune fille fut contente outre mesure et pensa que, grâce à cette circonstarce, non-seulement elle aurait une occasion lésitime d’aller à Paris, mais que si la maladie du roi était ce qu'elle croyait, elle pourrait facilement arriver à avoir Beltram pour mari. C'est pourquoi comme elle avait jadis appris beaucoup de choses de son père, elle {it une poudre avec certaines herbes convenables à la maladie qu'elle pensait qu'avait le roi, monta à cheval, et s'en alla à Paris.
« Elle ne s’occupa point d’abord d'autre chose que de chercher à voir Beltram ; puis, parvenue devant le roi, elle tr pria de lui montrer son mal. Le roi la trouvant belle et avenante jeune fille, ne sut pas ie lui refuser, et le lui ms:ra. Dès qu’elle l’eût vu, elle fut aussitôt certaine de pouvoir le guérir et dit : « — Monseigneur, quand il vous pléira, sans « aucun ennui ou fatigue pour vous, j'ai espérance en Dieu « de vous avoir en huit jours guérie de cette maladie. — » Le roi se moqûa en lui-même des paroles de celle-ci, disant : ‘« — Ce que les plus grands médecins du monde n'ont « pu ni su faire, comment une jeune femme le pourrait-elle « savoir ? — » L’ayaant donc remerciée de sa bonne volonté, il répondit qu'il avait résolu de ne plus suivre conseil de médecin. À quoi la jeune fille dit : « — Monseigneur, vous « dédaignez mon art parce que suis jeune et femme ; mais « je vous rappelle que je ne médicamente pas avec ma « science, mais avec l’aide de Dieu et avec la science de « maître Gérard de Narbonne, lequel fut mon père et fa- «.meux médecin pendant sa vie. — » Le roi se dit alors en lui-même : « — Peut-être celle-ci m'est-elle envoyée par « Dieu ; pourquoi ne pas mettre à l'épreuve ce qu’elle sait « faire, puisqu'elle dit devoir me guérir en peu de temps «sans enpui pour moi? — » Et s'étant décidé à l’éprouver, il dit : « — Damoiselle, et si vous ne me guérissez pas, « uprès m'avoir fàit rompre ma résolution, que voulez-vous «qu'il vous arrive ? — » « — Monseigneur — répondit la « jeune fie — faites-moi garder, et sien huit jours je ne vous u guéris pas, faites-moi brûler ; mais sije vous guéris, quelle « récompense n'en reviendra-t-il? — » A quoi le roi ré-
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pondit : « — Vôus paraissez être encore eans mari ; si vous « faites cela nous vous marierons bien et en haut lieu. — » A quoi la jeune fille dit: « — Monseigneur, il me plaît vrai- « ment que vous me mariiez, mais je veux un maritel queie « vous le demanderai, pourvu que je ne vous demande aucun « de vos fils ou autre personne de la maison royale. — » Le roi lui proinit sur le champ de le faire.
« La jeune fille commença sa cure, et avant le terme fixé elle ramena le roi à la santé. Sur quoi le roi se sentant «guéri, dit : « — Damoiïselle, vous avez bien gagné le « mari. — » À quoielle répondit : « — Donc, monseigneur, « j'ai gagné Becltram de Roussillon que je me suis mis à « aimer dès mon enfance, et que, depuis, j'ai souverainement « aimé. — » Cela parut au roi chose grave de le lui donner; mais comme il l'avait promis, ne voulant pas manquer à sa parole, il le fit appeler et lui dit : « — Beltram, vous êtes « désormais grand et homme fait; nous voulons que vous « retourniez gouverner votre comté, et que vous emmeniez « avez vous une damoiselle que nous vous avons donnée « pour femme. — » Beltram dit : « — Et quelle est la da- « moiselle, monscigneur ? — » À quoi le roi répondit : « — C'est celle qui nous a, avec ses remèdes, rendu Ja « Santé. — » Beltram, qui la connaissait et l’avait vue, bien qu'elle lui parût très belle, voyant qu’elle n’était pas d’un lignage répondant à sa noblesse, dit tout dédaigneux : « — Monseigneur, vous voulez donc me donner une femme « médecin pour épouse? A Dieu ne plaise que je prenne « jamais une femme ainsi faite. — » A quoi le roi dit : « — Donc, vous voulez que nous manquions à notre parole, « laquelle afin de ravoir la santé nous donnâmes à la damoi- « selle qui, en récompense de ce, vous a demandé pour « Mari? — » « — Monseigneur — dit Beltram — vous pouvez « m'ôter tout ce que je pussède et me donner moi-même, « Comme étaut votre homme, à qui vous plaît; mais je vous « assure que jamais je ne serai satisfait d’un tel mariage. — » « — Si— dit le roi — vous le serez, pour ce que la damoi- « Selle est bsile et sage et vous aime beaucoup; pour quoi « ncus e:HÉrons que vous aurez avec elle une existence bcau- « COUP p'Ls heureuse que vous n’auriez avec une dame de « plus haute l'ysùée,— » Beitram se tut et le roi fit faire de grands prérarauis pour la fête des noces. Et le jour fixé pour c2la étant venu, bien que Beltram le fit peu volontiers, il erh64, eu présence du roi, la damoiselle qui l’aimait plus que sal-rême. Cela fait, comme quelqu'un qui a déjà pensé à ce qu’!! devait faire, prétextant qu’il voulait retourner dans Sa comté et y consommer le mariage, il demanda congé du roi ; et, monté à cheval, il s’en alla, non pas dans sa comté, mais en Toscane. Ayant su queles Florentins guerroyaient
avec les Siennois, il prit parti pour les premiers, qui le reçurent avec joie et honneur, et le firent capitaine d’un certain nombre de gens d'armes; ayant donc reçu d'eux de bonnes provisions, il resta un bon temps à leur service.
« La nouvelle épousée, peu satisfaite d'une telle aventure, espérant, par ses bons soins, le faire revenir duns sa comte, s'en vint en Roussillon, où elle fut reçue par tous comme leur Dame. Là, trouvant par suite de la longue absence du comte, toutes es atlaire gâlces et en désordre, elle remit, en: femme sage, tout en ordre avec une grande d.itrence et un grand soin ; de quoi ses sujets furent très contents, la tinrent pour très chère et lui portèrent grand amour, blämant fort le comte de ce qu'il n'était pas satisfait d’elle. La dame avant remis tout le pays en ordre, elle le fit signitier au comte par deux chevaliers, le priant si c'était à cause d'elle qu'il ne venait pas dans sa comté, de le lui faire savoir, et qu'alors pour lui complaire elle partirait. Le comte leur répondit très durement : « — (Ju’elle fasse en cela à son plaisir ; pour « moi, je reviendrai habiter avec elle quand celle aura cet « anneau au doigt, et au bras un fils né de moi, — » C'était un anneau auquelil tenait fort et dont il ne se séparait jamais à cause de certaine vertu qu'on lui avait donné à entendre qu'il avait. Les deux chevaliers comprirent la dureté de ces deux conditions quasi impossibles à réaliser, et voyant
ue leurs paroles ne pouvaient le faire changer de résolution, Te s’en retournèrent vers la dame et lui rapportèrent la réponse.
« La dame, fort affligée, après avoir ILLnguement réfléchi, résolut de voir si ces deux choses pouvaient se faire, où et comment, afin que, par conséquent, son mari revint. Et ayant arrêté ce qu'elle devait faire, elle réunit une partie des plus grands et des principaux vassaux de sa comté, leur raconta avec ordre et avec de douces paroles ce qu'elle avait déjà fait pour l'amour du camte, et montra ce qui s'en était suivi ; elle finit en leur disant que son intention n’était point, par son séjour en ces lieux, de forcer le comte à rester en un perpétuel exil, qu’au contraire elle entendait passer le reste de sa vie en pèlerinages et en œuvres pieuses pour le salut de son âme; puis elle les pria de prendre la garde et le gouvernernent de la comté, et de faire savoir au comte qu'elle l'avait quittée et qu'après lui en avoir laissé la possession, elle s'était éloignée avec l'intention de ne plus jamais revenir en Roussillon. Pendant qu'elle parlait, les bonnes gens répandirent de nombreuses larmes, et Îlui adressèrent de nombreuses prières pour qu'il lui plût de changer de résolution et de rester ; mais ils n'obtinrent rien. Les ayant recommandés à Dieu, elle se mit en route avec un sien cousin et une suivante, tous trois en habits de pèlerins, bien mu-
nis d'argent et de bijoux, sans que personne sût où elle allait; et elle ne s’arrèta point qu’elle ne fût à Florence. Y étant d'aventure arrivé, elle se retira dans une petite auberge que tenait une bonne dame veuve, tout comme si elle eût été une pauvre pèlerine, et fort désireuse d'apprendre des nouvelles de son seigneur.
« Or, il advint que le jour suivant, elle vit passer devant son auberge Beltram à cheval avec sa compagnie, et, bien qu’elle le connût beaucoup, elle demanda néanmoins à la bonne dame de l’auberge qui il était. A quoi l’hôtesse répondit : « — Celui-ci est un gentilhomme étranger qui s’appelle « le comie Beltrarn, plaisant et courtois et très aimé en cette « cité, et il est l’homme du monde le plus énamouré d'une « de nos voisines qui est une femme noble, mais pauvre. « Vrai est que c'est une très honnête jeune femme, et à « cause de sa pauvreté, elle n’est pas encore mariée, mais « elle vit avec sa mère, très sage et bonne dame; et peut-être, “n'étwt ss mère, aurait-elle fait ce qui aurait plu au « comte -- »* La comtesse entendant ces paroles, les retint bien, et vesert à examiner plus minutieusement chaque particularité, «yant tout bien compris, elle arrêta son projet. S'étant. ‘’&*" enseigner la maison et le nom de la dame, ainsi que celui de sa fille qui était aimée du comte, elle y alla un jour secrètement en habit de pèlerine ; et ayant trouvé la dame et «a fille très pauvrement logées, elle les salua, et dit à la dame que, quand cela lui plairait, elle désirait lui parler. La gente deme s'étant levée, dit qu’elle était prête à l'entenäre ; et étant entrées seules dans une chambre, et s'étant : ssises, la comtesse commença : « — Madame, il me semble « que vons êtes ennemie de Ja fortune, comme je suis moi- « même; mais si vous le voulez, vous pourriez d'aventure « nous sa*isfaire vous et moi. —- » La dame répondit qu’elle ne demans'ait rien autre chose autant que de se soulager honnêtement. La comtesse poursuivit : « — 11] me faut votre « parole ; mais si je m'y confie et que vous me trompiez, vous « gâterez vos affeires et les miennes. — » « — Dites-moi « Sans crainte tout ce qu'il vous plaira — dit la gente « dame —- car jamais vous ne vous trouverez trompée « par moi. » | t
« Alors la comtesse, commençant par son premier amour, lui raconta qui elle était et ce qui lui était advenu jusqu'à ce jour, de telle sorte que la gente dame, ajoutant foi à ces dires qu'elle avait entendus en grande partie d’autrui, se mit à avoir compassion d’elle. Et la comtesse, ayant raconté ses malheurs, poursuivit : « — Vous avez donc entendu parmi « mes autres ennuis quelles sont les deux choses qu'il me « faut conquérir si je veux avoir mon mari; et je ne connais « aucune autre personne qui me les puisse faire avoir si ce
« n’est vous, si ce que j'ai entendu cst vrai, à savoir que le « comte mon mari aime passionnément votre fille, — » A quoi la gente dame dit : « — Madame, si le comte aime « ma fille, je ne le sais, mais il en fait grand montre; mais « que puis-je l'aire en cela que vous désiriez? — » « — Ma- « dame — répondit la comtesse — je vous le dirai; mais pre- « miérement je veux vons montrer ce que j'entends qu’il s’en- « suive pour vous si vous me servez.dJe vois votre fille belle « et grande à marier. et par ce qu'il me semble avoir en- « tendu et compris, c'est le manque de bien pour la marier « qui vous la fait garder à la maison. J'entends, pour prix « du service que vous me rendrez, lui donner sur-le-champ « de mes deniers telle dot que vous estimerez vous-même « convenable pour la marier honorablement. — »
« L'offre plut à la dame qui était dans le besoin, mais cependant, ayant l’âme noble, elle dit : « — Madanie, dites- «“ MOI ce que je puis faire pour vous, et si c’est chose hon- « nête à moi, je le ferai volontiers, et vous ferez ensuite ce « qu’il vous plaira. — » La comtesse dit alors : « — J’ai « besoin que vous fassiez dire au comte, mon mari, par une « personne en qui vous ayez confiance, que votre fille est « prête à satisfaire tous ses désirs, pourvu qu'elle puisse « être assurée qu'il l'aime autant qu'il en fait montre, ce x qu'elle ne croira jamais s’il ne lui envoie l'anneau qu'il « porte à la main, et qu’elle a entendu dire qu’il aimait tant.
Bi le lui envoie, vous me le donnerez; puis vous lui « manderez dire que votre fille est prète à faire selon son « plaisir; vous le ferez venir secrètement ici, et vous me « mettrez en place de votre fille à ses côtés. Peut-être Dieu « me fera la grâce de devenir grosse; et ainsi, ayant son «anneau au doigt et au bras un enfant engendré de lui, je « le reconquerrai et je demeurerai avec fui, comme une « femme doit demeurer avec son mari, et vous en serez « cause. — » Cette chose parut grave à la gente dame, qui craignait que peut-être il ne s’ensuivîit du blâme pour sa fille; mais pourtant, songeant que c'était chose honnête de donner la main à ce que la bonne dame püût ravoir son mari et qu'elle se prêtait à faire cela pour une bonne fin, se fiant à sa bonne et honnête affection, non-seulement elle promit à la comtesse de le faire, mais au bout de quelques jours, avec beaucoup de prudence et de mystère, suivant l’ordre qui lui avait été donné, elle eut l’anneau — bien que cela
arût dur au comte — et elle la fit habilemert coucher avec
e comte à la place de sa fille.
« Dans ces premiers embrassements très affectueusement cherchés par le comte, la dame, comme cela plut à Dieu, devint grosse de deux enfants miles, aissi que ses couches venues en temps voulu le fivent voir. La gente dame ne se
contenta pas seulement une fois des embrassements de son mari, mais elle en jouit à plusieurs reprises, opérant si secrètement, qu’on n’en sut jamais rien. Quant au comte, il croyait toujours avoir été, non avec sa femme, mais avec celle qu’il aimait, et quand il était pour s’en aller le matin, il lui donnait plusieurs beaux et précieux joyaux que la comtesse gardait tous avec soin.
« La comtesse, se sentant grosse, ne voulut pas grever plus longtemps la gente dame d’un tel service, mais elle lui dit: « — Madame, grâce à Dieu et à vous, j'ai ce que je désirais, «et pour ce il est temps que je fasse ce qui vous agréera. « afin qu'après je m'en aille. — » La gente dame lui dit que si elle avait ce qu'elle voulait, cela lui plaisait, qu’elle n’avait agi par l'espoir d'aucune récompense, mais parce qu’il lui paraissait qu’elle devait le faire, et que c'était bien. A quoi la comtesse dit : « — Madame, cela me plaît fort, et d’un « autre côté je n’entends pas vous donner comme une ré- « compense Ce que vous me demanderez, mais pour faire « bien moi aussi, car il me paraît qu'il se doive faire ainsi. —» Alors ia gente dame, contrainte par la nécessité, lui demanda . avec une grande vergogne cent livres pour marier sa fille. La comtesse, vo\ant son embarras, et entendant sa demande discrète, lui en donna cinq cents et tant de beaux et précieux joyaux qu'ils en valaient bien autant; de quoi la gente dame, plus que contente, rendit le plus de grâces qu’elle put à la comtesse qui, s'étant séparée d'elle, s’en retourna à son auberge. La gente dame, pour ôter à Beltram tout motif de revenir jamais chez elle, s’en alla avec sa fille dans son pays, rejoindre ses parents. Quant à Beltram, réclamé peu de temps après par ses vassaux, et apprenant que la comtesse s'était éloignée, 1l s’en retourna chez lui.
« La comtesse, sachant qu'il avait quitté Florence et qu’il était retourné dans sa comté, fut très satisfaite, et demeura à Florence jusqu’à ce que vînt le moment de ses couches, et elle accoucha de deux enfants mâles très ressemblants à leur père, et qu’elle fit nourrir avec soin. Puis quand le temps lui parut venu, s’étant mise en route, elle s’en vint à Montpellier sans être connue de personne, et s’y étant reposée plusieurs jours, elle s’informa du comte et de l’endroit où il était, et apprenant qu’il devait faire à Roussillon, le jour de la Toussaint, une grande fête de dames et de chevaliers, elle s’y rendit sous un habit de pèlerine, comme elle avait accoutumé. Et voyant les dames et les chevaliers réunis dans le palais du comte pour se mettre à table, elle monta, sans changer d’habits, dans la salle du festin avec ses deux fils sur les bras, et s’en alla, passant çà et là à travers les convives, jusqu’à la place où elle vit le comte; et là, s’etant jetée à ses pieds, elle dit en pleurant : « — Monseigneur, je suis ta
« malheureuse épouse qui, pour te laisser revenir en ta de- « meure men suis ullée longtemps errante. Je le requiers, « par Dieu, que tu observes les conditions que tu m'as im- « posées par les deux chevaliers que je t’envoyai, et voici « dans mes bras, non pas un fils de toi, mais deux, et voici « également ton anneau. 11 est donc temps que je sois re- Que par toi comme ta femme, selon ta promesse. — ». « Le comte, entendant cela, s'étonna grandement et reconnut l’anneau ainsi que les enfants qui étaient si ressemblants à lui, mais cependant il dit : » — Comment tout ceci peut-il « être arrivé? — » La comtesse, au grand étonnement du comte et de tous les autres assistants, lui conta avec ordre ce qui s’élait passé ct comment cela s'était fait. Pour quoi, le comte, sentant qu'elle disait la vérité, et voyant et son grand sens et sa persévérance, et enfin deux pelits enfants si beaux, tant pour tenir ce qu’il avait promis que pour complaire à tous ses hommes et aux dames, qui tous le priaient de la recevoir désormais et de l’honorer comme sa légitime épouse, mit fin à son obstination cruelle, et fit lever la comtesse,; et l'ayant embrassée et baisée, il la reconnut pour sa légitime femme et ceux-ci pour ses fils. Et l'ayant fait vêtir de vêtements convenables à son rang, il fit, au grandissime plaisir de tous ceux qui étaient là et de tous ses autres vassaux, une très grande fête, non seulement tout ce jour, mais peste plusieurs autres encore; et à partir de ce moment, ‘honorant loujours comme son épouse légitime, il l’aima et l’eut pour souverainement chère. — »
LS
Alibech s'étant faite ermnite, le moine Rustico, lui apprend à remettre le diable en enfer, Elle devient ensuite la femme de Néerbale.
Dioneo, qui avait écouté attentivement la nouvelle de la reine, voyant qu’elle était finie et qu’à lui seul restait à raconter, se mit à dire en souriant, et sans en attendre l’ordre : «— Gracieuses dames, vous m'avez peut-être jamais entendu dire comment on remet le diable en enfer; pour quoi, sans me départir beaucoup du sujet sur lequel vous avez parlé pendant toute cette journée, je vais vous le dire. Peut-être, l’ayant appris, pourrez-vous en acquérir quelque esprit. Vous pourrez aussi reconnaître que, bien qu’il habite plus volontiers les palais joyeux et les moelleux appartements que les pauvres cabanes, Amour n'en fait pas moins parfois Sentir ses forces jusqu’au milieu des bois épais, des
montagnes sauvages ct des cavernes désertes; d’où lon peut comprendre que tout est soumis à sa puissance.
« Donc, venant au fait, je dis que, dans la cité de Capsa, en Barbarie, fut iadis un homme très riche, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille belle et gracieuse, nommée Alibech. N'’étant pas chrétienne, et ayant entendu vanter la religion du Christ et le service de Dieu par plusieurs chrétiens qui étaient dans le ville, Alibech demanda un jour à l’un d’entre eux de quelle façon et comment on pouvait le plus facilement servir Dieu. If lui fut répondu que ceux ai Je servaient le mieux étaient ceux qui fuyaient le plus pos sible les choses du monde, comme le faisaient les &:ns qui s’en étaient allés danse les solitudes des déserts de ia Thébaïde. La jeune fille, on ne peut plus simple et qui était âgée da quatorze ans à peine, poussée moins par une volonté raisonnée que par un désir d’enfent, sans en rien dire à personne, partit le lendemain toute seule et en cachette pour le désert de la Thébaïde. Après de grandes fatigues, son désir persistant, elle atteignit au bout de quelques jours ces solitudes. Ayant vu de loin une cabane, elle y alla, et trouva sur le seuil un saint homme qui, étonné de la voir en ce lieu, lui demanda ce qu'elle cherchait. Elle répondit qu’inspirée par Dicu, elle désirait sc mettre à sun service, et qu’elle cherchait quelqu'un qui lui apprîtcomment il fallait le servir. Le brave homme, la voyant si jeune et si belle, et craignant, s’il la retenait, d’être séduit par le démon, loua ses bonnes dispositions, et après lui avoir donné à manger quelques racines, des pommes sauvages et des dattes, et à boire n8 peu d’eau, il lui dit: « — Ma fille, non loin d'ici est un « saint homme qui est meilleur maître que moi pour ce que « tu cherches; va vers lui, — » et il la mit sur le chemin. La jeune fille, parvenue vers l’autre solitaire, obtint de lui la même réponse, et poursuivant sa route, elle arriva à la celiule d’un jeune ermite, très digne et très dévôt personnage, nommé Rustico, à qui elle fit la même demande qu'elle avait faite aux autres. |
« Celui-ci, voulant mettre sa fermeté à une grande épreuve, ne la renvoya pas comme ses confrères, mais il la retint près de lui dans sa cellule. La nuit venue, il lui fit un Ht de branches de palmier et l’engagea à s’y reposer. Ceci faites tentations ne tardèrent pas à lui livrer bataille. Trahi bientôt par ses propres forces, il céda sans trop faire de ré$istance, et se déclara vaincu. Laissant de côté les saintes pensées, les oraisons et les disciplines, il se mit à repasser en sa mémoire la jeunesse et la beauté de la jeune fille, et à réfléchir: à la façon dont il devait s’y prendre avec elle, afin d’en obtenir ce qu’il désirait sans qu'elle le prît pour un homme dissolu. Ayant tout d’abord hasardé quelques questions, il
s’aperçut bien vite qu'elle n'avait jamais connu d'homme, et qu'elle étuit aussi simple qu'elle le paraissüit, Pour quai, l imagina de la faire servir à ses dluisirs suus le préluxie de servir Dieu.
« Il commenca, en de longs discours, à lui montrer co:nbiea le diable est l'ennemi de Dieu; puis il lui donna à e1tendre que le service qui pouvait être le plus agréable à Dir: était de remettre le diable dans l'enfer, auquel le Tcut- Puissant l'avait condamié. La jeune fille lui demanda coimment cela se faisait. À quoi Rustico répondit : « — Tu ie « sauras tout à l'heure; pour cela, fais ce que tu me verras « faire. — » Etil se mit à se dépouiller du peu de vètements qu'il avait, de sorte qu'ilse trouva complètement nu. La jeune fille en ayant fait autant, il la fit pla’er à genoux, droit en face de lui, comme si elle voulait prier. Tous deux étant dans cette posture, st Rustico se sentant plus allumé que jamais de désir en la voyant si belle, survint la résurrection de la chair. Ce que voyant Alibech, elle dit, tout étonnée : « Rustico, quelle est cette chose que je te vois « poindre si fortement en dehors, et que moï je n'ai pas? -- » « — O ma fille — dit Rustico — c’est là le diable dont je t'ai « parlé. Et vois-tu? il me tourmente tellement. à cette « heure, que je puis à peine le supporter. — » La jeune fille dit alors : « — Loué soit Dieu! je vois que je suis mieux « partagée que toi, car moi je n'ai pas ce vilain diable. — » Rustico reprit : « — Tu dis vrai, mais tu as autre chose « que je n'ai pas, moi, ct tu l’as en place du diable. — » « — Et quoi donc — dit Alibech? — » A quoi Rustico répondit : « — Tu as l'enfer, et je t'assure que je crois que « Dieu t'a envoyée ici pour le salut de mon âme, afin que, « tandis que ce diable me cause tant de tourments, tu auics e pitié de moi et consentes à ce que je le remette dans l’en- « fer. Tu me donneras un grand soulagement, et tu feras « un grandissime plaisir à Dien, tout en le servant, si tu cs « venue en ce lieu pour faire ce que je te dis. — » La jeune fille, dans sa naïve bonne foi, répondit : « — Ô mon père, « puisque j'ai l'enfer, ce sera quand il vous plaira. — » Rustico dit alors : « — Ma fille, sois bénie. Allons donc, «et remettons-l’y de façon qu'il me laisse ensuite tran- « quille, — » Ainsi dit, il mena la jeune fille sur un des « deux lits et lui montra comment elle devait se tenir pour laisser emprisonner ce maudit de Dieu.
« La jeune fille, qui n'avait encore jamaïs mis aucun diable vn enfer, ressentit la première fois un peu de douleur. Pour quoi elle dit à Rustico : « — Certes, mon père. ce diabic « doit être bien méchant et véritablment ennemi de Dieu, « car, même dans l'enfer, il fait souffrir quand on l'y fait en- « trer. — » « — Ma fille — dit Rustico — il n'en sera pas tone
216 LE DÉCAMERUN.
* « jours ainsi. — » Et pour faire que cela n’arrivât plus, six fois de suite, avant de descendre du lit, ils remirent le diable en enfer, tant qu'enfin ils lui eurent fait baisser la tête, et qu’il se tint tranquille. Mais le lendemain, ils recommencèrent à plusieurs reprises, et l’obéissante jeune fille se prêtant toujours à la chose, il advint que le jeu commença à lui plaire, et elle se mit à dire à Rustico : « — Je vois bien « qu'ils disaient vrai, ces braves gens de Capsa, en préten- « dant que servir Dieu était si douce chose. Et certes, je ne « me souviens pas avoir jamais rien fait qui m’ait procuré « un plaisir si grand que celui de remettre le diable en en- « fer. Aussi j'estime que quiconque s'occupe de toute autre « chose que de servir Dieu, est une bête. — » C’est pourquoi elle allait souvent trouver Rustice, et elle lui disait : « — Mon père, je suis venue ici pour servir Dieu et non « pour rester oisive; allons remettre le diable en enfer. — » Ce que faisant, elle disait parfois : « — Rustico — je ne sais « pourquoi le diable s'enfuit de l’enfer, car s’il y restait « aussi volontiers que l’enfer le reçoit et le retient, il n’en «’sortirait jamais. — » |
« En provoquant ainsi souvent Rustico, et en l’excitant au service de Dieu, la jeune fille avait fini par lui tirer tellement le coton de la chemise, qu’il se sentait froid comme glace là où tout autre aurait sué. Aussi se mit-il à dire à la jeune fille que le diable ne devait être châtié et remis en enfer que lorsqu'il levait la tête par orgueil; « — Et nous « l’avons — ajoutait-il — grâce à Dieu, tellement châtié, qu'il « prie le Ciel de se tenir en paix. — » C’est ainsi qu’il imposa silence rendant quelque temps à la jeune fille. Celle-ci, voyant que Rustico ne lui demandait plus de remettre le diable en enfer, lui dit un jour : « — Rustico, si ton diable « est châtié, et ne te cause plus d’ennui, moi, mon enfer ne « me laisse pas de repos; pour quoi, tu feras bien de m'’ai- « der à amortir la rage de mon enfer, de même que moi, « avec mon enfer, je t'ai aidé à abattre l’orgueil de ton « diable. — » Rustico, qui vivait de racines, d'herbe et d’eau, ne pouvait que répondre mal à ces sollicitations. Il lui dit qu'il faudrait trop de diables "nur pouvoir apaiser « l'enfer, mais que, quant à lui, il ferait ce qu’il pourrait. Et il {a satisfaisait quelquefois, mais si rarement, que cela ne produisait pas plus d’effet que s'il eût jeté une fève dans la gueule d’un lion. De quoi la jeune fille, jugeant qu'elle ne on pas Dieu comme il voulait être servi, murmurait très or.
« Pendant qu’entre le diable de Rustico et l’enfer d’Alibech s’agitait cette question causée d’un côté par trop d’ardeur et de l’autre par manque de forces, il advint qu'un in- “cendie éclata dans Capsa ei brüla dans s& propre maison ::
père d'Alibech, tous ses enfants et tous ses serviteurs; par suite de quoi Alibech resta seule héritière de tous ses biens. Aussitôt, un jeune homme, nommé Néerbale, et qui avait
dissipé toute sa fortune en prodigalités, apprenant qu'Ali- .
bech était encore en vie,se mit à sa recherche et la retrouva avant que le fisc n’eût mis la main sur les biens de son père, comme sur ceux d’un homme mort sans héritiers. Au grand plaisir de Rustico et contre la volonté de la jeune fille, il la . ramena à Capsa et la prit pour femme, héritant, grâce à elle, d’un patrimoine considérable. [nterrogée par les dames, avant qu'elle eût couché avec Néerbale, eur la façon dont elle servait Dieu dans le désert, Alibech répondit qu'elle le servait en remettant le diable en enfer, et que Néerbale avait commis un grand péché en la détournant d’un tel service. Les dames lui demandèrent alors : « — Comment remet-on « le diable en enfer? — » La jeune fille, par paroles et par gestes, le leur montra. De quoi elles se prirent si fort à rire, qu’elles en rient encore ; et elles dirent : « — Ne t'afflige « pas, ma fille, car on en fait bien autant ici; Néerbale ser- « vira très bien Dieu avec toi. — » Puis les unes et les autres, s’en allant conter l’aventure parla ville, donnèrent lieu à ce dicton que le plus agréable plaisir qu’on püt faire à Dieu, était de remettre le diable en enfer. Pour quoi, jeunes dames qui avez besoin d’être en grâce près de Dieu, apprenez à remettre le diable en enfer, pour ce que la chose est fort agréable à Dieu et à ceux qui la font, et qu’un grand bien peut en naître et en résulter. — »
Plus d’une fois, la nouvelle de Dioneo avait excité le rire des honnêtes dames. La nouvelle finie, la reine voyant que le terme de son commandement était arrivé, ôta la couronne de sa tête, la posa gracieusement sur celle de Philostrate, et dit: « — Nous allons voir si le loup conduira mieux les, brebis, que les brebis n’ont conduit les loups. — » Ce qu’entendant Philostrate, il se mit à rire et dit : « — Si l’on avait voulu me croire, les loups auraient enseigné aux brebis à remettre le diable en enfer, tout aussi bien que Rustico le fit pour Alibech; c'est pourquoi ne nous appelcz pas loups, puisque vous n’avez pas été traitées en brebis. En tous cas, selon qu’il me sera donné de faire, je régirai le royaume qui m'est confié. — » A quoi Néiphile répondit : « — Ecoute, Philostrate, en voulant nous instruire, vous auriez pu vous instruire vous-mêmes, comme il arriva à Mazetto da Lamporecchio avec les nonnes, et vous auriez dû reprendre si souvent la parole, que vos os auraient appris sans maîtres à siffler, — » Philostrate, voyant que chaque trait lancé avait prompte riposte, laissa là la plaisanterie et se mit à s’occ1pe du gouvernement du royaume commis à sa garde.Ayant
ait appeler le sénéchal, il voulut savoir à quel point en
étaient toutes les affaires. Puis il donna discrètement des ordres pour que la compagnie fût bien servie et satisfaite endant tout le temps qe sa royauté devait durer. Cela ait, il se retourna vers les dames et dit : « — Amoureuses dames, puisque, grâce à ma malechance, j'ai été assez malheureux pour que la beauté de quelqu’une de vous m'ait toujours assujetti à l’amour, et puisque mon humilité, mon obéissance, mon empressement à servir tous ses caprices, aussitôt que je les ai connus, m'ont valu d’abord d'être délaissé pour un autre, puis d’être traité de mal en pis, de sorte que je vois bien que cela me mènera à la mort, il me plaît que, demain, on ne parle pas d'autre chose que ce qui est le plus en rapport avec mes propres infortunes, c’està-dire de ceux dont les amours eurent une fin mal'eureuse. Quant à moi, je m’attends à la longue, pour mes amours, à une fin très misérable causée par celle qui sait bien qu’un tel langage m'est imposé, ne fût-ce que par le nom dont on m'appelle, — » Ayant ainsi parlé, il se leva et donna liberté à chacun jusqu’à l’heure du souper.
Le jardin était si beau et si agréable, qu’il n’y eut personne qui songeât à en sortir pour aller chercher ailleurs un plaisir plus grand. Au contraire, le soleil étant déjà assez radouci pour qu’on n’éprouvât aucune fatigue à pourchasser les chevreuils, les lapins et les autres moineaux qui s’y trouvaient et qui, pendant qu'on était assis, étaient venus plus de cent fois déranger les assistants en sautant au beau milieu d’eux, plusieurs se mirent à leur poursuite. Dioneo et la Fiammetta entamèrent une chanson sur messer Guillaume et la dame Vel Vergiù; Philomène et Pamphile s'attablèrent devant des échecs, et qui faisant une chose, qui une autre, le temps s'enfuit et l'heure du souper survint sans qu’on y eût presque songé. C’est pourquoi, les tables ayant été dressées tout autour de la belle fontaine, ils soupèrent en cet endroit on ne peut plus agréablement. Philostrate, pour ne pas s'écarter du chemin tenu par les reines qui l’avaient précédé, dès que les tables furent levées, ordonna à la Lauretta ‘d'organiser une danse et de dire une chanson. — Mon seigneur — dit-elle — je ne saïs pas de chansons faites par les autres, et pour ce qui est des miennes, je n’en ai pas de présente à la mémoire qui convienne à si joyeuse compagnie. Si vous en voulez une de celles-là, je vous la dirai volontiers. — A quoi le roi dit : « — Toute chose venant de toi ne peut être que belle et plaisante; pour ce, dis-la telle que tu la sais. — » Alors, la Lauretta, d’une voix fort suave, mais sur un {on un peu plaintif, les autres dames lui répondant, commença ainsi : |
A1 n'est pas d’ioforlunée Qui ait à se plaindre autant que moi, Car, férue d'amour, je soupire, hélas! en vain
Celui qui meut le ciel et chaque étoile,
Me fit, de par sa volonté,
Amoureuse, charmante, gracieuse et belle,
Pour donner ici-bas à toute haute intelligence Quelques marques de cette
Beauté qui se tient toujours devant lui.
Et l’imperfection humaine,
Me méconnaissant,
Non seulement ne m'accueille pas, mais me délaisne.
Autrefois, il y avait quelqu'un qui m’eut pour chère, et volontiv: - Me prit toute jeune En ses bras, me donna toutes ses pensées Et s’alluma tout entier à mes yeux, Passant entièrement à m'adorer Le temps qui léger s'envole; Et moi, qui suis courtoise, Je l’élevai jusqu’à moi.
Mais, maintenant, à mon grand regret, je l’ai perdu.
Puis vint à moi un présomptueux Et fier jeune homme, Se disant noble et valeureux.
11 m'a prise et me garde, et mu par un faux soupçon, Il est devenu jaloux.
Et j'en suis hélas! quasi désespérée, Voyant en vérité Que, venue au monde pour le bonheur d’un grand nou:::: Je suis possédée par un seul.
Je maudis l'instant funeste Où, pour'changer d'habits, Je prononçai le oui; si belle et si joyeuse Je me vis jadis, tandis que maintenant Je mène une dure existence, | Et je suis réputée moins honnête qu'avant, O douloureuse fête, Que ne suis-je morte avant De t'avoir éprouvée en pareil cas!
9 cher amant, dont je fus d’abord Plus satisfaite que toute autre, Et qui es maintenant au ciel devant Celni
Qui nous créa, aies pitié
De moi qui, pour un autre,
Ne puis t'oublier ; fais que je sente
Que cette flamme n'est pas éteinte
Dont tu Srûülas pour moi,
Et obtiens que là-haut j'aille te rejoindre.
Ici Lauretta termina sa canzone qui, louée par tous, fut diversement comprise. Quelques-uns, voulant l'entendre à la milanaise, soutinrent qu'un bon porc vaut mieux qu’une belle fille. D’autres furent d’une opinion plus relevée, meilleure et plus vraie; mais je n’ai point à en parler pour le moment. Après celte chanson, le roi, ayant fait placer de nombreux flambeaux sur l'herbe et parmi les fleurs, en fit chanter plusieurs autres, jusqu'à ce que toutes les étoiles qui étaient sur l’horizon eurent disparu. Sur quoi, estimant qu’il était l'heure de dormir, il souhaita la bonne nuit et ordonna à chacun de regagner sa chambre.
OUATRIÉÈME JOURNÉE
À de 24° La troisième Journée du Décauérox finie, commence la quatrième, dans laquelle |
sous !le commandement. de Philostrate, on devise de ceux dont les amours eurent une fin malheureuse
Très chères dames, tant par Îles paroles que j'ai entendues des hommes sages, que par les choses plusieurs fois par moi vues et lues, j’estimais que le vent impétueux et ardent de l'envie ne devait frapper que les hautes tours ou tes cimes les plus élevées des arbres, mais je me trouve irompé dans mon jugement ; pour quoi, fuyant, comme je me suis toujours eftorcé de le faire, le souffle impétueux de ce vent plein de rage, je me suis ingénié d'aller non pas seulement par les plaines, mais aussi par les plus profondes vallées. C’est ce qui peut très manifestement apparaître à qui regarde les présentes nouvelles, lesquelles non seulement sont écrites par moi en florentin MT et en prose, sans titre aucun, mais encore dans le style le plus humble et le plus sobre que je puis. Cependant, malgré tout cela, je n’ai pu éviter d’être cruellement secoué par un tel vent qui m'a quasi déraciné, ni d’être tout déchiré par les morsures de l'envie. Par quoi, je puis très manifestement comprendre combien est vrai ce qu'ont coutume de dire les sages que seule la misère est sans envie dans les choses présentes.
Il y a donc eu des gens, discrètes dames, qui lisant ces petites nouvelles, ont dit que vous me plaisiez trop, et que ce n’est pas chose honnête que je prenne tant de soin de “vous plaire et de vous consoler ; et d’aucuns ont dit pis encore et m'ont reproché de vous louer, comme je fais. D’autres, semblant vouloir parler plus mûrement, ont dit qu'à mon âge il n’est pas bien séant de m'amuser désormais à ces choses, c’est-à-dire de parler des dames ou de chercher à leur complaire. Et beaucoup,se montrant fort soucieux de ma renommée, disent que je ferais plus sagement de me tenir avec les Muses sur Le Parnasse, que de me mêler à vous aves ces sottises. Ilyen a aussi qui, parlant avec plus de dépit que de sagesse, ont dit que je ferais plus discrètement
Je songer comment je pourrais avoir du pain, que de m’en «iler poursuivant ces frasques et me repaissant de vent. Et certains autres, pour dénigrer mon travail, s'efforcent de démontrer que les choses sont tout autrement que je vous les raconte. Donc, valeureuses dames, pendant que je combats à votre service, c'est par de telles bourrasques, par d’aussi atroces coups de dents, par de telles blessures, que je suis battu, molesté et percé jusqu’au vif. Ces choses, Dieu le sait, je les écoute et je les prends d’un esprit impassible, et quoique en cela ma défense vous incombe tout entière, néanmoins je n’entends pas y épargner mes propres forces. Au contraire, sans répondre autant qu’il conviendrait, je veux m'en débarrasser les oreilles avec une légère réponse, et cela sans retard ; pour ce que, si déjà, bien que je ne sois pas encore arrivé au tiers de mon travail, mes contempteurs sont nombreux et affichent une grande présomption, m'est avis qu'avant que je parvienne à la fin, ils pourront se multiplier, de façon — n'ayant pas été repoussés tout d’abord =. ve auront peu de peine à me mettre à bas, ce que, quelque grandes qu'elles soient, vos forces ne suffiraient pas à empêcher.
Mais avant que j'en vienne à faire la réponse à d’aucuns, 11 me plaît de raconter,en ma faveur, nor une nouvelle entière — afin qu'il ne semble pas que je veuille méler mes propres nouvelles avec celles d’une aussi louable compagnie que le fut celle dont je vous ai parlé — mais une partie de nouvelle, dont la défectuosité même prouvera qu’elle ne vient pas de cette compagnie ; et, parlant à mes adversaires, je dis que dans notre cité, il y a déjà bon temps, fut un citadin nommé Filippo Balducci, homme de condition très bumble, maisricheet bien parvenu, et expert dans les choses que sa profession comportait. Il avait une femme qu'il aimait tendrement et dont il était tendrement aimé, et tous deux menaient une vie tranquille, ne s’étudiant à autre chose davantage qu’à se plaire entièrement l’un à l’autre. Or, il advint, comme il arrive de tous, que cette bonne dame passa de cette vie, et ne laissa d’elle à Filippo qu'un seul fils, lequel était âgé d’environ deux ans. Filippo fut aussi inconsolable de la mort de sa femme que tout homme qui perdrait une chose aimée. Et se voyant resté seul, sans la compagnie qu’il aimait le plus, il résolut de ne plus vivre dans Le monde, mais de se donner au service de Dieu, et de faire de même de son petit enfant. Pour quoi, ayant donné tout son bien pour Dieu, il s’en alla sans retard sur le mont Asinajo, et là, il se retira avec son fils dans une petite cabane ou, vivant tous les deux d’aumôûnes, dans les jeûnes et les oraisons, il se gardait soigneusement de parler en présence de son fils d'aucune chose temporelle, n1 de lui en laisser
voir aucune, afin qu’il ne fût pas détourné par elles du service de Dieu ; mais il l’entretenait sans cesse de la gloire de la ;ie éternelle, et de Dieu et des saints, ne lui enseignant rien autre chose que de saintes prières. [l le tint en ce genre de vie pendant plusieurs années, ne Île laissant pas sortir de la cabane et ne lui montrant pas d'autre visage que le sien. |
Le brave homme avait coutume de venir de temps en temps à Florence d'où, après avoir été secouru selon ses besoins par les amis de Dieu, il retournait à sa cabane. Or, il advint que le jeune garçon ayant déjà dix-huit ans et Filippo étant vieux, son lils lui demanda un jour où il allait. Filippo le lui dit. A quoi le garçon dit : « — Mon père, vous « êtes maintenant vieux et vous pouvez mal supporter la « fatigue ; pourquoi ne me menez-vous pas une fois à « Florence, afin que me faisant connaître les amis dévoués « à Dieu et à vous, moi qui suis jeune et qui peux mieux a supporter la fatique que vous, je puisse ensuite, pour n0s « besoins, aller à florence quand il vous plaira, tandis que « vous resterez ici? — » Le brave homme, songeant que son fils était déjà grand et si habitué au service de Dieu que les choses du monde pourraient désormais difficilement l'en détourner, se dit en lui-même: [l dit bien. Pour quoi, ayant besoin d'aller à Florence, il l’'emmena avec lui.
Là, le jeune homme voyant les palais, les maisons, les églises et toutes les autres choses dont la ville se voit toute pleine, il commença à fortement s’émerveiller comme quelqu'un qui ne se souvenait pas d’avoir jamais rien vu de pareil, et il ne cessait de demander à son père ce qu'étaient toutes ces choses et comment elles s'appelaient. Le père le lui disait, et lui, ayant oui la réponse, demeurait satisfait, puis s'enquérait d'autre chose. Le fils questionnant ainsi et le père répondant, ils rencontrèrent par aventure une troupe de belles jeunes femmes marchant à la file et qui s’en revenaient d’une noce. Dès que le jeune homme les vit, il de: manda à son père quelle chose c'était. A quoi le père dit - « — Mon fils, baisse les yeux à terre ; ne les regarde pas, « car c’est une mauvaise chose. » Le fils dit alors : « — Et «comment s’appellent-elles ? — » Le père, pour ne pas éveiller dans l’esprit du jeune garçon un désir de concupiscence, rien moins qu'utile, ne voulut pas les appeler de leur véritable nom, c’est-à-dire : femmes, mais il dit : « — Elles se nomment oies. — »
Chose mérvailleuse à entendre ! celui-ci qui jamais n’avait vu de femmes, sans plus se soucier des palais, ni du bœuf, ni du cheval, ni de l'âne, ni de l’argent, ni des autres choses qu’il avait vues, dit soudain: « — Mon père, je vous prie de
« faire en sorte que j'aie une de ces oies. — » « — Hé! mon
u fils— dit le père —Lais-toi; elles sont mauvaise chose. —» A quoi le jeune garçon, toujours questionnant, dit : « — Oh! sont-elles ainsi faites, les mauvaise choses? — » « — Oui, — » dit le père. Et lui, alors, dit: « — Je ne « sais ce que vous dites, ni pourquoi ces choses sont mau- « vaises ; quant à moi, il ne me semble pas encore avoir vu « chose si belle ni si plaisante que le sont celles-ci. Elles « sont plus belles que les anges peints que vous m’avez plu- « sieurs fois montrés. Ah! si vous vous souciez de moi, « faites que nous emmenions là-haut une de ces oies, et je « lui donnerai la becquée. — » Le père dit: «— Je ne « veux pas ; tu ne sais pas par où elles prennent leur bec- « quée. — » Et il comprit incontinent que la nature avait plus de force que tout son esprit, et il se repentit d’âvoir mené son fils à Florence.
Mais il me suffit d'en avoir dit jusqu'ici de la présente nouvelle, et je veux me retourner vers ceux à qui je l’ai racontée. Donc, aucun de mes censeurs disent que je fais mal en m'ingéniant trop à vous plaire et que vous me plaisez trop. Lesquelles choses je confesse très ouvertement, à savoir que vous me plaisez et que je m’efforce de vous plaire. Et je leur demande s'ils s'étonnent de cela, considérant, non pas même que j'ai pu connaître les amoureux baisers, les plaisants embrassements, et les accointements délectables que de vous, très douces dames, on prend souvent, mais seulement que j'ai vu et queje vois continuellement vus manières élégantes, votre désirable beauté, le bon goût de vos parures, et, par-dessus tout cela, votre honnêteté aristocratique, alors que celui qui nourri, élevé, grandi sur un mont sauvage et solitaire, entre les murs d’une étroite cabane, sans autre compagnie que celle de son père, dès qu’il vous voit, vous désire seules, vous demande seules, vous suive seules de son affection! Ceux-ci me reprendront-ils, me mordront-ils, me déchireront-ils, si, moi, dont le ciel a formé le corps tout exprès pour vous aimer et qui, dès mon enfance, vous ai donné mon âme, sentant la vertu de la lumière de vos yeux, la suavité des paroles méliflues et la flamme allumée par vos soupirs compatissants, vous me plaisez, ou si je m’efforce de vous plaire, considérant surtout que vous avez plu tout d’abord par-dessus loute autre chose à un petit ermite, à un jeune garçon sans sentiment, quasi un animal sauvage ? Certes, que celui qui ne vous aime pas et ne désire pas être aimé de vous, ignorant des plaisirs et de la force de l'affection naturelle, me reprenne ainsi; pour moi, j'en ai pe" cure.
\ Pour ceux qui vont parlant contre mon âge, ils montrent qu’ils connaissent mal que si le poireau a la tête blanche il a la queue verte. A ceux-là, laissant de côté la plaisanterie,
je réponds que jusqu’à l'extrême limite de ma vie, je n'aurai vergogne de me complaire à ces choses en lesquelles Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, déjà vieux, et messer Cino da Pistoja, plus vieux encore, tinrent à honneur et eurent pour cher de mettre leur plaisir. Et n’était que ce serait sortir du mode ordinaire de raisonner, je produirais les histoires à l’appui,et je les montrerais toutes pleines d'homines antiques et de valeur qui, précisément dans leurs années les plus mûres, se sont étudiés à complaire aux dames; ce que, si mes déuigreurs ne le savent pas, ils aillent l’apprendre.
Quant à devoir me tenir avec les Muses sur le Parnasse, je reconnais que le conseil est bon, mais nous ne pouvons toujours demeurer avec les Muses ni elles avec nous; et quand il advient que l’homme se sépare d'elles et qu’il se délecte à voir chose qui leur ressemble, cela n’est pas à blamer. Les Muses sont femmes, et bien que les femmes ne saillent pas ce que valent les Muses, cependant au premier abord elles ont une ressemblance avec elles ; de sorte que, auand elles ne me plairaient pas pour autre chose, en cela elles devraient me plaire. Sans compter de jadis les dames m'ont été occasion de composer des milliers de vers, là où ‘es Muses ne m'en fournirent jamais l’occasion. Il est vrai que celles-ci m’aidèrent bien et me montrèrent à composer ces milliers de vers ; peut-être même pendant que J'écrivais ces contes, bien qu'ils soient très omblé sontellee venues plusieurs fois s'asseoir près de moi pour me servir et en l'honneur de la ressemblance que les dames ont avec elles; pour quoi, en les composant, je ne m'éloigne pas tant du mont Parnasse ni des Muses que, par aventure, beaucoup s’en avisent.
« Mais que dirons-nous à ceux qui ont tant souci de ma faim, qu'ils me conscillent de me procurer du pain ? Certes, je ne sais ; sinon que, pensant'en moi-même quelle serait leur réponse, si, par besoin, je m'adressais à eux, je m'avise qu'ils diraient : Va, cherches-en parmi les fables. Et jadis, les poètes en ont plus trouvé avec leurs fables que bien des riches parmi leurs trésors ; beaucoup même, en inventant leurs fables, firent fleurir leur âge là où, au contraire, nombre de gens, en cherchant à avoir beaucoup plus de pain qu'il ne leur était besoin, ont péri malheureux. Quoi de plus ? Qu'ils me chassent ceux-là, quand j'irai leur demander ; non, Dieu merci, que j'aie besoin, mais si par hasard le besoin survenait, je sais, suivant l’apôtre, supporter J'abondance et la nécessité ; et pour ce, que personne ne se soucie de moi plus que je ne m'en soucie moi-même.
Pour ceux qui disent que les choses n’ont pas été telles que je les raconte, j'aimerais qu'ils rapportassent les origi-
naux, et si ceux-ci se trouvaient en désaccord avec ce que j'écris, je reconnaîtrais le reproche pour juste et je m’efforcerais de m’anender moi-même. Mais jusqu’à ce qu’on me montre autre chose que des paroles, je les laisserai avec leur opinion, suivant la mienne, disant d’eux ce qu'’euxmêmes disrni 4e moi.
Et estimant rour cette fois avoir assez répondu, je dis qu'avec l’aide de Dieu et le vôtre, très gentes dames, dans lequel j'espère, et armé de bonne patience, je marcherai en avant, tournant les épaules à ce vent et le luisserai soutfler : pour ce que je ne vois pas qu'il puisse en arriver autrement de moi que ce qu’il advient de la poussière ténue, laquelle, quand une trombe souffle, ou bien n’est pas soulevée de terre par cette trombe, ou si elle est soulevéc., est portée en haut, et souvent surla tête des hommes, surles couronnes des rois et des empereurs, et parfois sur les hauts palais et les tours élevées, du haut desquelles, si elle tombe, elle ne peut descendre plus bas que d’où clle a été soulevés. Et si jamais je me vouai à vous complaire en toute chose de toute ma force, maintenant plus que jamais je m’y vouerai ; pour ce que je connais qu'on ne pourra avec quelque raison rien dire autre chose, sinon que les autres et moi qui vous aimons, nous feisons chose naturelle. Pour vouloir s'opposer à ces lois. c'est-à-fire aux lois de la nature, il faut dissoser de trop grandes forces, et il arrive parfois que non seulement ces forces sont déployées en vain, mais {ournent au très grand dommage de qui les déploie. Ces forces, je confesse que je ne les ai pas, et que je ne désire pus les avoir du moins dans ce but ; et si je les avais, je les prêterais plutôt à autrui que je ne les emploierais pour moi-même. Pour quoi, que mes contempleurs se taisent, et s'ils ne peuvent s’enflammer, tellement ils vivent engourdis et enfoncés dans leurs plaisirs grossiers ou plutôt dans leurs appétits corrompus, qu’ils me laissent dans le mien durant cette briève vie qui m'est concédée. Mais, pour ce que nous avons assez divagué, il est temps de revenir, 6 belles dames, à l'endroit d’où nous sommes partis et de poursuivre l’ordre commencé.
Le soleil avait déjà chassé toutes les étoiles du ciel et l'ombre humide de la nuit de dessus la terre, quand Philostrate s'étant levé, fit lever toute sa compagnie. Et étant allés dans le beau jardin, ils commencèrent à s’y promener ; et l'heure du manger venue, ils dînèrent à Fendroit où ils avaient soupé le soir précédent. Puis, le soleil étant au som- : met de sa course, ils se levèrent après avoir dormi, et allèrent s'asseoir à la manière accoutumée près de la belle fontaine. Là, Philostrate ordonna à la liammetta de donner commencement aux nouvelles, et celle-ci, sans plus attendre qu’on le lui dît, commença gracieusement ainsi ;
Tancrèd:, prince da Salerne, tue l'amant de sa fille, et euvais À celle-eile eur de son amant dans une coupe d'or. La jeune fils boit du jo son et meurt,
« — Notre roi nous a donné aujourd'hui un sujet pénible à traiter, si nous réfléchissons qu'étant venus pour nous réjouir, il nous faut raconter les larmes d'autrui, dont on ne peut parler sans que ceux qui les disent ou ceux qui les entendent n’en aient compassion. Peut-être l’a-t-il {ail pour tempérer un peu le plaisir éprouvé les jours précédents ; mais quelque motif qui l'ait poussé, puisqu'il nc m'appartient pas de changer son bon plaisir, je raconterai un accident pitoyable, ou plutôt malheureux et digne de vos larmes.
« Tancrède, prince de Salerne, qui aurait été un- seigneur très humain et de nature bénigne si, dans sa vicillesse, il n'avait pas trempé ses rmains dans le sang de deux amants, n'eut dans toute sa vie qu’une fille, etil aurait été pius heureux qu'il ne l'eût pas eue. Celle-ci fut aussi tendrement aimée de fui qu'aucune autre fille le fut jamais de son père, et précisément à cause de cette tendre affection, bien que depuis plusieurs années elle eût dépassé l’âge où elle aurait dû avoir un mari, il ne la mariait pas. Cependant, à la fin, il la donna à un fils du duc de Capoue, avec lequel elle demeura peu de temps, étant restée veuve; pour quoi elle retourna près de son père. Elle était très belle de corps et de visage, autant qu'une autre femme le fut jamais, et jeune et gaillarde, et savante plus que par aventure il n'était nécessaire à une femme. Elle vivait avec son tendre père comme unegrande dame, entourée de mille délicatesses; mais voyant que son père, pour l'amour qu'il lui portaii, se souciait peu de la remarier, il ne lui parut pas honnête de l'en requérir; aussi elle songea à se procurer secrètement, si c’était possible, un amant digne d'elle. Voyant beaucoup d'hommes nobles ou autres fréquenter la cour de son père, comme cela se voit d’ordinaire dans les cours,et ayant éludié les manières et les bahitudes de bon nombre d'entre eux, il advint qu'un jeune valet de son père, dont le nométait Guiscardo, homme de naïissance très humble, mais de cœur et de manières plus nobles que qui que ce fût, lui plut entre tous. Comme elle le voyait souvent elle s’enflamma cruelment en secret pour lui, appréciant de jour en jour davantage ses manières d'agir. De son côté le jeune homme qui n'était pas peu avisé, l'ayant remarquée, l'avait reçue en
son cœur d’une telle force qu’il en avait oublié toute chose, si ce n’est de l'aimer.
« S’aimant donc ainsi secrètement l'un l’autre, la jeune femme ne désirait rien tant de se trouver avec lui ; mais
ne voulant faire à personne la confidence de cet amour, elle :
s'efforça de trouver un moyen nouveau et ingénieux de le lui apprendre. Elle lui écrivit une lettre, dans laquelle elle lui
indiqua ce qu'il avait à faire le jour suivant, pour se trouver
avec elle ; puis ayant mis cette lettre dans l'intérieur d’une canne creuse, elle donna la canne à Guiscardo, en disant : « — Tu en feras ce soir pour ta servante un soufflet avec « lequel elle rallumera le feu. — » Guiscardo prit la’ c anne, et pensant que ce n’était pas sans motif qu'elle la [ue avait donnée et qu’elle lui avait parlé de la sorte, il ‘prit ucongé d’elle et retourna chez lui avec la canne ; là, l'ayant xaminée et voyant qu'elle était fendue, il louvrit et y troà va la lettre, l'ayant lue, etayant bien compris ce qu’il'avaite faire, il s’estima l’homme Je plus heureux qui fut jamais, t s’apprêta à aller vers la jeune femme par le moyen qu’elle lui avait indiqué.
« Il y avait, attenant au palais du prince,une grotte percée dans la montagne et existant depuis de très longues années. Cette grotte recevait un peu de lumière par un soupirail creusé de force dans la montagne, lequel soupirail, pour ce M la grotte était abandonnée, était quasi tout obstrué par les buissons et les herbes qui y avaient poussé.On pouvait descendre dans la grotte par un escalier secret donnant dans une des chambres du rez-de-chaussée du palais, et occupée par la dame, bien qu'elle fût fermée par une porte très forte. Cet escalier était tellement oublié de tous, n'ayant pas servi depuis des temps très éloignés, que personne qu'elle pour ainsi dire ne se souvenait qu'il existât. Mais Amour, aux yeux duquel rien n’est si caché qu’il ne le voie, l'avait remis à la mémoire de la dame énamourée, laquelle, afin que nul ne püût s’en apercevoir, avait travaillé pendant plusieurs jours de ses propres mains avant de venir à bout d'ouvrir cette
orte. L'’ayant enfin ouverte, et étant descendue seule dans a grotte et ayant vu le soupirail, elle avait mandé à Guis-
cardo de tâcher de venir par ce soupirail dont elle lui avait ;
indiqué la hauteur depuis son ouverture jusqu’au sol. Pôur ce faire, Guiscardo ayant promptement préparé une corde avec des nœuds el des coulants pour pouvoir descendre et remonter, et s'étant revêtu d’un manteau de cuir qui le défendît des buissons, sans rien faire savoir à personne, alla la nuit suivante au soupirail, et ayant solidement attaché l’un des bouts de la corde à un fort tronc qui avait poussé dans la bouche même du soupirail, il se glissa dans la grotte et attendit la dame. Celle-ci, le jour suivant, faisant sem-
méme
blant de dormir, renvoya ses damoiselles, et s'étant enfermée toute seule danssa chambre, ouvrit la porte et descendit dans la grotte, où ayant trouvé Guiscardo, ils se firent l’un à l’autre une merveilleuse fête. Puis étant venus ensemble dans la chambre, ils y demeurèrent une grande partie de la journée à leur grandissime plaisir:et ayant tout arrêté prudemment pour que leurs amours restassent secrets, Guiscardo étant retourné dans la grotte et la dame ayant fermé la porte, elle alla retrouver dehors ses damoiselles. Quant à Guiscardo, la nuit venue, remontant par sa corde, il sortit par le soupirail comme il était entré et retourna à son logis.
« Avant donc appris ce chemin, il y retourna plusieurs fois pendant un certain espace de temps. Mais la fortune, jalouse d’un si grand et si long plaisir, avec un douloureux incident changea la joie des deux amants en tristes pleurs. Tancrède avait coutume de s’en venir parfois tout seul dans la chambre de sa fille, et là de rester quelque temps à causer avec elle, puis il s'en allait. Un jour, après dîuer, y étant descendu pendant que la dame, qui avait nom Ghismonda, était dans son jardin avec toutes ses damoiselles, il y entra sans avoir été vu ni entendu de personne. Ne voulant pas la déranger de son plaisir, et trouvant les fenêtres de la chambre closes et les courtines du lit abattues, il alla s’asseoir au pied du lit dans un coin sur un carreaü, et après avoir RUE la tête sur le lit et tiré sur lui la courtine, comme s’il eût pris soin de se cacher, il s’endormit.
a Pendant qu'il dormait ainsi, Ghismonda qui, ce jour là, avait par aventure fait venir Guiscardo, ayant laissé ses damoiselles dans le jardin, entra doucement dans la chambre, et l'ayant fermée sans s’apercevoir qu'il y: avait quelqu'un, elle ouvrit la porte à Guiscardo qui l’attendait. Etant ailés sur le lit ainsi qu'ils en avaient l’habitude, et comme ils se satisfaisaient et folâtraient ensemble, il advint que Tancrède se réveilla et entendic et vit ce que Guiscardo et sa fille faisaient. De quoi dolent outre mesure, il voulut tout d’abord crier ; puis il prit le parti de se taire et de se . tenir caché, s'il pouvait, afin de pouvoir plus secrètement exécuter avec une moindre honte pour lui ce qu’il lui était déjà venu dans l'esprit de faire. Les deux amants restèrent longtemps ensemble, suivant leur habitude, sans s’apercevoir de Tancrède, et quand il leur parut temps, ils descendirent du lit; Guiscardo s’en retourna dans la grotie et la jeune femme sortit de la chambre. Tancrède, bien qu'il fût vieux, en sortit à son tour par une fenêtre donnant sur le jardin, et sans être vu de personne, dolent à la mort, s'en retourna dans sa chambre. Et sur son ordre, à la tombée de la nuit, comme il sortait du soupirail,Guiscardo, embarrassé
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qu’il était dans son manteau de cuir, fut fait prisonnier par deux de ses estafiers, et conduit secrètement à Tancrède.
« Celui-ci, dès qu'il le vit, dit, quasi tout en pleurs : « — Guiscardo, ma bonté envers toi n’avait pas mérité l’ou- « trage et la honte que tu m'as fait éprouver dans mes « choses intimes, comme aujourd’hui je l'ai vu de mes pro- « pres yeux. — » À quoi Guiscardo ne dit rien autre que « ceci. — Amour est plus puissant que vous ni moi ne le « sommes. — » Alors Tancrède ordonna qu'il fût gardé secrètement dans une chambre du château ; et ainsi fut fait. Le jour suivant venu,Ghismonda ne sachant rien de tout cela, Tancrôdlc aunt médité de nombreux et variés projets, alla se'on ‘‘ahitude après son repas dans la chambre de sa fille, où, l'ayant fait appeler, et s'étant enfermé avec elle, il se mit à dire en pleu::nt : « — Ghismonda, comme je « cpoyalis conuaître ta vertu.et ton hcnnéteté, il n’aurait ja- « mais pu ‘ne ur à l'esprit quelque chose qu’on m’eût dite, « si je ne l'avais vu de mes yeux, que tu aies pu non pas t8 « livrer à un homme mais même y penser, excepté à ton « mari ; de quoi, pour ce peu de temps de vie que la vieil- « lesse me réserve,je serai toujours dolent,merappelant cela. « Et maintenant, plût à Dieu, puisque tu devais descendre « à tant de dépravation, que tu eusses pris un homme « digne de ta noblesse ; mais entre tant qui fréquentent ma « cour,tu as choisi Guiscardo, jeune homme de très vile con- « dition, élevé dans notre cour,quasi pour l’amour de Dieu,de- « puis son enfance jusqu’à présent ; par quoi, tu m'as mis en « grandissime embarras d'esprit, ne sachant quel parti je « dois prendre à ton sujet. Quant à Guiscardo, que j'ai fait « prendre celte nuit quand il sortait du soupirail, et que je « tiens en prison, j'ai déjà résolu ce que je dois faire ; mais « de toi, Dieu le sait, je ne sais que faire. D’une part, je « suis sollicité par l’amour que je t’ai toujours porté plus « qu'aucun père ne porte à sa fille, et d'autre part je suis « excité par une très juste indignation pour ta grande folie. « L'un veut que je te pardonne, et l’autre veut que, contre « ma nature, je sévisse envers toi ; mais avant que je prenne « un parti, je désire entendre ce que tu as à dire sur cela. « — » lt cela dit, il baissa le visage, pleurant aussi fortement que ferait un enfant bien battu.
« Ghismonda, entendant son père et voyant que non seulement son amour secret était découvert, mais que Guiscardo était prisonnier, éprouvaune douleur inexprimable,et fut tout près de la montrer par ses criset ses larnies, comme font la plupart des femmes ; mais pourtant son âme altièresurmontant cette lächeté, elle affermit son visage avec une force merveilleuse, et elle résolut en elle-même, avant que de faire
la moindre prière pour elle, de ne plus rester vivante, croyant déjà que son Guiscardo était mort. Pour quoi, non en femme éplorée ou contrite de sa faute, mais comme une vaiilante ct sans témoigner de crainte, d'un visage secet ouvert, etnullement troublée, elle parla ainsi à son père:« — Tancrède, je « ne suis disposée ni à nier, ni à prier, pour ce que l’un ne « me servirait à rien, et que je ne veux pas que r’autre me « serve.En outr°,par aucun acte de soumission je n’entends « me rendre bénévoles ta mansuétnde et ton affection ; mais « confessant la vérité, je veux d'abord, par de vraies raisons, « défendre mon honneur, puis, par des faits, montrer la « grandeur de mon âme. Ilest vrai que j'ai aimé et que . au jaime Guiscardo, et tant que je vivrai, ce qui sera peu, je « t’aimerai ; et si après la mort on s'aime, je ne cesserai pas « 36 l’Aimer. Mais à cela ce n’est pas tant ma fragilité de « #e7a€ qui m'a conduite, que ton peu de sollicitude à me « #sruürier, et sa propre vertu. Tu aurais dû comprendre, . s'aucrède, étant toi-même de chair, que tu avais engendré ane tille de chair et non de pierre ou de fer ; et tu devais, : twæ dois te rappeler, bien que tu sois vieux maintenant
« quelles sont, et combien nombreuses et avec quelie force
a vieanent les lois de la jeunesse ; et bien que toi, homme, « Lu & soisexercé dans les armes une parlie de tes meilleures | «
aniées, La ne devais pas mains savoir ce que peuvent les
oisivetés et les douceurs de la vie chez les vieux non moins « qe chez les jeunes. Je suis donc, comme étant née de tai,
de chair, et j'ai si peu vécu que je suis encore jeune, ct, « pour l'une et l’autre cause.je suis remplie deconcupiscence « et de désir : à quoi est venue ajouter de merveilleuses forces « cette circonslance que déjà, pour avoir été mariée, j’ai » connu quel plaisir c’est que de satisfaire ce désir. « Auxquelles forces ne pouvant résister, je me suis laissée « aller à ce vers quoi elle me tiraient commejeune et comme « femme, et je suis devenue amoureuse. Et certes, en cela « j'opposai toute ma vertu, ne voulant pas, autant qu’il était « par mni possible, que le penchant qui m'entraînait vers ce « péché naturel, nous fît honte ni à toi. ni à moi. A cette « fin, l’amour pitoyable et la fortune amie m’avaient montré « une voie très cachée par laquelle, sans que personne s’en « aperçût je parvenais à satisfaire mes désirs ; et cela, quel « que soit celui qui te l'ait montré, ou le moyen par lequel « tu l’as eu, je ne le nie point. J’ai pris Guiscardo, non par « hasard, comme beaucoup font, mais après müre réflexion « je lai choisi par-dessus tout autre, et je l'ai introduit près « de moi de propos délibéré , et avec une sage persévérance « de lui et de moi j'ai satisfait longuement mon désir. Dont « il semble que, outre la faute d’avoir pérhé par amour, « suivant plus volontiers la vulgaire opinion que la vérité,tu
« me reprennes plus amèrement en me disant — comme si « tu n'aurais pus dû être ému si j'avais choisi un homme « noble — que je me suis commise avec un homme de basse « condition. En quoi tu ne vois pas que ce n’est point ma « faute que tu reprends, mais celle de la fortune qui très « souvent élève haut les indignes et laisse les plus dignes en « bas. Mais laissons maintenant cela,et regarde quelque peu « au principe des choses ; tu verras que notre chaïrà tousest « faite d'une masse de chair, et que toutes les âmes ont été « créées par un même créateur avec des forces et des puis- « sances égales, et une égale vertu. C’est la vertu qui tout « d’abord nous distingue,car nous naquîmes et nous naissons « tous égaux ; et ceux qui en eurent et en acquirent la plus « grande part furent appelés nobles, et le reste resta non « noble. Et bien qu’un usage contraire ait par la suite « obscurci cette loi, elle n'est pas encore abolie ni détruite « par la nature et les bonnes coutumes ; et pour ce, celui « qui se conduit avec vertu, se montre vraiment gentilhomme «et si on l’appelle autrement, c’est celui qui appelle et non « celui qui est appelé qui commet une faute. Regarde parmi « tous tes gentilhommes et examine leur vertu, leurs mœurs « et leurs façons de vivre, et d’autre part, regarde celle de « Guiscardo : si tu veux juger sans animosité, tu diras qu’il « est très noble et que tous tes nobles sont des vilains. Sur «la vertu et la valeur de Guiscardo, je n’ai pas cru au juge- « ment d'aucune autre personne, qu'à celui de tes D arulee et « de mes yeux. Qui le recommanda jamais autant que toi, « alors que tu le louais dans toutesles choses où un vaillant « homme doit être loué ? Et certes ce n'était pas à tort ; « car si mes yeux ne m'ont point trompée, iln’est pas un éloge « que tu lui aies donné, que je ne lui aie vu mériter et bien « plus que tes paroles ne pouvaient l’exprimer. Et si toute- « fois j'avais été trompée en cela, c’est par toi que j'aurais «été trompée. Diras-tu donc que je me suis commise avec « un homme de basse condition ? tu ne dirais pas la vérité ; «mais si par aventure tu disais que c’est avec un homme : « pauvre, on pourrait te l’accorder à ta honte, puisque.tu « n’as pas su mettre en meilleur état un vaillant homme « ton serviteur ; maisla pauvreté n’enlève la noblesse à per- « sonne, ce que fait parfois la richesse. Beaucoup de rois, « beaucoup de grands princes ont été pauvres ; et beaucoup « de ceux qui béchent la terre et qui gardent les troupeaux, « furent autrefois très riches, comme il en est encore au- « jourd’hui, Quant au dernier doute que tu agitais, à savoir « ce que tu devais faire de moi, chasse-le tout à fait, si dans « ton extrême vieillesse tu es disposé à faire ce que tu n’as « pas fait étant jeune, c’est-à-dire à devenir cruel. Use sur « moi ta cruauté que je ne suis disposée à détourner par
/ QUATRIÈNME JOURNÉE. 233
« aucune prière, puisque tu en trouves la première occasion « dans cetle faute, si c'est une faute, parce que je t’assure « que ce que tu auras fait cu feras de Guiscardo, si tu n’en « fait autant de moi, mes propres mains Île feront. Or donc, « va pleurer avec les femmes, et persistant dans ta cruauté, tue-nous d'un même coup, lui et moi, s’il te paraît que « nous uyions ainsi mérité. — »
« Le prince connut la grandeur d'âme de sa fille, mais il ne crut pas pour cela qu’elle fût si fortement résolue à faire ce que ces paroles disaient. Pour quoi, sorti d’anprès d’elle, et ayant écarté la pensée de la faire en rien souffrir, il pensa à refroidir son ardent amour dans le sang d'autrui, et il ordonna aux deux gardiens de Guiscardo de l’étrangler sans bruit la nuit suivante, et, après lui avoir arraché le cœur, de le lui apporter, ce que ceux-ci firent comme il leur avait été commandé. Le jour suivant venu, le prince ayant fait venir une grande et belle coupe d'or, et y ayant mis le cœur de Guiscardo, l’envoya à sa fille par un de ses familiers secrets, auquel il donna ordre de lui dire en lui donnant : « — Ton « père t'envoie ceci. pour te consoler de la chose que tu « aimes le plus, de même que tu l'as consolé, lui, de ce « qu'il aimait le plus. — »
« Ghismonda, non revenue de son cruel projet, se fit, dès que son père l’eut. quittée, apporter des herbesetdesracines vénéneuses, qu'elle distilla et réduisit dans l’eau, afin de l'avoir toute prête si ce qu’elle craignait arrivait. Le familier étant venu la trouver avec le présent et le message du prince, elle prit la coupe avec un visage fort et l’ayant découverte, comme elle vit le cœur at entendit les paroles, elle eut pour certain que c'était le cœur de Guiscardo. Pour quoi, ayant levé les yeux sur le familier, elle dit ceci : « — Il ne fallait « pas une sépulture moins digne que l'or à si grand cœur, et « en cela mon père a discrètement fait. — » Et ayant ainsi dit, elle l’approcha de sa bouche, l’embrassa, et puis dit : « — En toutes choses, toujours et jusqu’à cette fin suprême « de ma vie, j’ai trouvé l'amour de mon père très tendre pour « moi, mais-aujourd'hui plus que jamais, et pour ce tu lui « rendras de mapart, pour un sigrand présent, les dernières « grâces que je doive jamais lui rendre. — » Cela dit, s'étant retournée sur la coupe qu'elle tenait serrée, et regardant le cœurelle dit : — « Ah! doux tombeau de tous mes plaisirs, « maudite soit la cruauté de celui qui maintenant me force à « te voir avec les yeux du corps ! Ce m'était assez de te re- « garder à toute heure avec ceux de la pensée. Tu as fourni «ta course et ainsi que le sort l’avait marqué, tu t'es hâté et « te voici à la fin à laquelle chacun court ; tu as laissé les « misères du monde et ses fatigues, et de ton ennemi lui- « même tu as obtenu la sépulture que ta valeur t'a méritée.
« Rien ne te manquait pour avoir des funérailles complètes « sinon les larmes de celle que de ton vivant tu as tant ai- « mée ; afin que tu eusses ces larmes, Dieu a mis dans la « pensée de mon impitoyable père de t’envoyer à moi,et jete « les donnerai, bien que j’eusse résolu de mourir les yeux « secs et le visage dépouillé de toute peur. Et quand je te les « aurai données, je ferai en sorte que mon âme rejoigne sans « retard aucun celle que tu as si longtemps précteusement « gardée. Et en quelle autre compagnie qu'avec elle pourraïis- « je partir plus contente ou plus rassurée, pour les lieux « inconnus ? Je suis sûre qu’elle est encore en toi, et qu’elle « regarde les lieux témoins de ses plaisirs et des miens, et « que, comme — j'en suis persuadée — elle m’aime encore, «elle attend la mienne dont elle est svuverainement ai- « mée. — » Ayant ainsi dit, non autrement que si elle avait eu une fontaine dans la tête, sans faire aucune de ces clameurs habituelles aux femmes, elle s’inclina sur la coupe, et, gémissant, elle se mit à verser tant de larmes que ce fut chose merveilleuse à regarder, et à baiser une infnité de fois le cœur mort.
« Ses damoiselles quise tenaient autour d'elle, necomprenaient pas ce que c'était que ce cœur ou ce que voulaient dire ces paroles, mais vaincues de pitié, elles pleuraient toutes et lui demandaient en vain avec un air de compassion la cause de ses pleurs, et, du mieux qu'elles savaient et pouvaient, s’ingéniaient à la consoler. Quand il lui parut avoir assez pleuré, elle releva la tête, essuya ses yeux et dit: « — Ô cœur tant aimé, j'ai rempli mon devoir tout entier « envers toi ; 11 ne me reste plus autre chose à faire que d’al- « ler avec mon âme faire compagnie à la tienne. — » Et cela dit, elle se fit donner la fiole dans laquelle était l’eau qu'elle avait préparée d’avance, et ayant versé cette eau dans la coupe où le cœur avait été lavé par ses abondantes larmes, elle la porta sans peur aucune.à sa bouche, la but toute, et l’ayant bue, elle monta sur son lit la coupe à la main, s'enveloppant le plus honnêtement qu’elle put dans ses vêtements ; puis après avoir placé sur son cœur le cœur de son amant sans rien dire, elle attendit la mort.
« Ses damoiselles ayant vu et entendu ces choses, bien qu'elles ne sussent point ce qu'était l’eau qu'elle avait bue, avaient envoye tout dire à Tancrède, lequel, craignant ce qui venait de se passer, descendit sur-le-chanp dans la chambre de sa fille et y arriva au moment oùelle montait sur le lit. Alors il se mit, mais trop tard, à la réconforter par de douces paroles, et voyant en quel état extrême elle était, il se mit à pleurer douloureusement. À quoi la dame dit : « — Tancrède, réserve ces larmes pour un sort moins « désiré que celui-ci, et ne les donne pas à moi, car je ne
« les souhaite point. Qui vit jamais quelqu'un, sinon toi, « pleurer sur ce qu’il a voulu ? Mais pourtant, s1 un reste « de cet amour que tu m'as autrelois porté vit encore en « toi, arcorde-moi comme dernière faveur, puisqu'il ne t'a « pas piu que je vécusse secrètement et en cachette avec « Guiscardo, que mon corps soit enterré publiquement avec «le sien, quelque part que tu l’aies fait jeler après sa « mort. — » L'angoisse de ses pleurs ne permit pas au prince de répondre. Alors la jeune femme sentant sa fin venue, serrant Ie cœur mort sur sa poitrine, dit : « — Restez avec Dicu, car moi je m'en vais. — » El ayant fermé secs yeux et perdu tout sentiment, elle quitta cette vie de douleur. Ainsi eut douloureuse fin l’aniour de Guiscardo et de Ghismonda, comme vous l'avez entendu. Après avoir beau- «oup pleuré sur eux, Tancrède se repentant trop tard de :a cruauté, les fit, au milieu de la douleur générale des Salernituins, honorablement ensevelir tous deux dans un même tombeau. — »
Frère Alberto fait croire à une dame que l'ange Gabriel est amoureux d'elle, et se faisant passer pour l'ange Gabriel, il couche plusieurs fois avec la dame. Surpris parles parents de cette dernière, il se sauve de rhezelle et se réfugie chez un pauvre homme qui, le lendemain, le conduit sur la place sous le déguisement d'un homme sauvage, Là, il est reconnu, pris et mis en prison,
La nouvelle contée par la Fiammetta avait plus d'une fois tiré les larmes des yeux de ses compagnes, mais quand elle fut finie, ie roi dit d'un air sombre : « — Je cro rais faire un bon marché, s’il me fallait donner ma vie pour la moitié du plaisir que Guiscardo eut avec Ghismonda, et pas une de vous ne s’en doit étonner, puisqu’à chaque heure de : mon existence je ressens mille morts, sans que pour toutes ces heures douloureuses il me soit concédé la moindre parcelle de plaisir. Mais laissant pourle moment ce qui me concerne, je veux qu'avec de tristes récits, en partie semblables à mes propres malheurs, Pampinea,continue.Si elle poursuit comme la Fiammettaa commencé, je me mettrai sans aucun doute à sentir quelque rafraîchissement tomber sur le feu qui me consume. — » Pampinea voyant que l'ordre lui était venu, comprit. plutôt par son affection pour elles le désir de ses compagnes, que par ses paroles celui du roi,et pour ce, plus disposée pour les récréer un peu que pour contenter le roi uniquement sur son ordre, à dire une nouvelle pour rire sans sortir du sujet proposé, elle commença :
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« — Le vulgaire use d’un proverbe ainsi fait : Qui est mauvais et tenu pour bon, peut faire le mal sans qu’on y croie. Ce proverbe me fournit ample matière à parler sur le sujet qui m'a été imposé, comme aussi à montrer combien grande est l'hypocrisie des religieux. Ceux-ci avec leurs longs et larges habits, leur visage artificiellement pali, leur voix humble et douce quand ils sollicitent, mais hautaine et forte pour blâmer chez autrui leurs propres vices et pour persuader qu'eux prenant et les autres donnant, tous arrivent à salvation, et, qui plus est, avec leur art de concéder à chaque mourant, selon la quantité d'argent que celui-ci leur donne, une place plus ou moins bonne en paradis, non comme des hommes qui ont le paradis à acquérir aussi bien que nous, mais comme s'ils en étaient possesseurs et maîtres, s'efforcent de tromper d’abord eux-mêmes s'ils croient à tout cela, puis ceux qui ajoutent foi à leurs paroles. Et à ce sujet, : s'il m'était permis de le démontrer autant qu’il conviendrait, je ferais voir bientôt ce qu’ils tiennent caché sous leurs larges capes. Mais plût à Dieu, qu’à propos de leurs jongleries, il leur en advînt à tous, comme à un frère mineur, non pas jeune, mais de ceux qui à Venise étaient tenus pour les meilleurs casuistes, et duquel il me plaît souverainement de parler, pour relever un peu, en vous forçant peut-être à rire, vos âmes remplies de compassion par la mort de Ghismonda. |
« Donc, valeureuses dames, il y eut dans Imola un homme de vie scélérate et corrompue, lequel s’appelait Berto della Massa, dont les œuvres blâmables très connues des habitants de la ville, le signalèrent tellement, que personne dans Imola ne croyait plus non seulement à ses mensonges, mais aux vérités qu'il disait ; pour quoi, voyant que ses tromperies ne pouvaient plus-prendre en ce pays, il s’en alla en désespoir de cause à Venise, réceptacle de toute ignominie, et Ià il imagina de prendre un nouveau moyen pour exercer ses méfaits, ce qu’il n'avait pu faire ailleurs. Et comme s’il avait été mordu par sa conscience pour les malversations commises auparavant par lui, se montrant pris d'une extrême humilité, et devenu en outre plus dévôt que quiconque, il alla se faire frère mineur, et se fit appeler frère Alberto da Imola ; et sous cet habit, il se mit à simuler une vie de privations et à prêcher beaucoup la pénitence et l’abstinence, ne margeant jamais de viandes, ne buvant pas de vin, quand il n’en avait pas qui lui plût. A peine l’eut-on remarqué, que de voleur, ce ruffian, de faussaire, d’homicide, il devint subitement grand prédicateur, sans avoir pour cela abandonné les vives susdits, se proposant de les pratiquer en cachette quand il pourrait. En outre s'étant fait prêtre, il était toujours à i autel, et quand il célébrait, s’il était vu de beau-
cout de gens, il pleurait sur la passion du Sauveur, comme quelqu'un à qui les larmes coûtaient peu quand il le voulait. Et en peu de temps, pee ses prédications et ses larmes, il sut capter tellement les Vénitiens, qu'il était nommé fidéi-commis et dépositaire de tout testament qui se faisait, gardien des deniers de beaucoup de gens, confesseur et conseiller quasi de la meilleure partie des hommes et des femmes ; et ainsi faisant. de loup il était changé en pasteur, et sa réputation de sainteté était devenue à Venise bien plus grande que ne le fut jamais celle de saint François à Assises.
« Or, il advint qu’une jeune dame, simple et sotte, qui était appelée madame Lisetta da Caquirino, femme d’un gros marchand qui était parti avec des galères pour la Flandre, alla, avec d’autres dames, se confesser à ce saint moine. Laquelle dame étant à ses pieds, et ayant, comme une Vénitienne qu’elle était — et elles sont toutes sans cervelle, — dit une partie de ses péchés, frère Alberto l’interrogea et lui demanda si elle n'avait pas quelque amant. A quoi elle, d’un air indigné, répondit : « — Eh! messire le moine, n’avez- « vous pas des yeux en tête? Mes beautés vous paraissent- « elles faites comme celles des autres ? j'aurais ne d'amant: « si j'en voulais, mais mes beautés ne sont pas faites Dour « être aimées de celui-ci ou de celui-là. Combien en voyez- « vous dont les beautés soïent faites comme les miennes, « moi qui serais belle dans le paradis même ? — » Et pardessus cela, elle dit tant de choses de sa beauté, que c'était fastidieux à entendre. Frère Alberto connut incontinent que celle-ci était atteinte de sottise, et comme elle lui parut terrain propice à ses desseins, il s’amouracha d'elle soudain et outre mesure. Mais réservant les cajoleries pour un temps plus favorable, et afin de se donner pour un saint, il se mit pour cette fois à la reprendre et à lui dire que c'était là une vaine gloire, et autres choses de ce genre. Pour quai, le dame lui dit qu’il était une bête et qu’il ne savait pas distin guer une beauté d’une autre. Alors frère Alberto, ne voulant pas trop la courroucer, la confession étant finie, la laissa aller avec les autres pénitentes.
« Quelques jours après, ayant pris avec lui un de ses fidèles compagnons, il alla à la maison de madame Lisetta, et s'étant retiré à part avec elle dans une salle où il ne pouvait être vu de personne, il se jeta à ses genoux et dit: « — Ma- « dame, je vous prie, de par Dieu, de me pardonner ce que « dimanche, alors que vous parliez de votre beauté, je vous « ai dit, pour ce que j'en ai été si cruellement châtié la nuit «suivante, que, depuis, je n’ai pu me lever si ce n’est aue jourd’hui. — » La dame niaise dit alors : « — Et qui vous « a Châtié ainsi ? — » Frère Alberto dit : « — Je vous le « dirai. Etant la nuit en prière, comme j'ai l'habitude d'être
« toujours, je vis subitement dans ma cerrure une prunude « splendeur, et avant que j’eusse pu me retourner pour voir « ce que c'était, je vis au-dessus de moi un jeune homme « d’éclatante beauté, un gros bâton à la main, qui me prit « par la tête, me jeta à ses pieds, et me bâtonna tellement « qu’il me brisa tout entier. Je lui demandai après pourquoi « il avait agi ainsi, et il répondit : « — Parce que tu as osé « aujourd'hui reprendre les célestes beautés de madame « Lisetla, que j'aime, fors Dieu, au-dessus de toute chose. — » « Et moi, je lui demandai alors : « — Qui êtes-vous ? » — « À quoi il répondit qu'il était l’ange Gabriel. « — O mon sei- « gneur — dis-je — je vous prie de me pardonner. — » Et lui « dit alors : « — Eh bien, je te pardonne, à cette condition « que tu iras la trouver le plus tôt que tu pourras, et que « tu t’en feras pardonner ; et si elle ne te pardonne pas, je « reviendrai ici, et je te donnerai tant de coups, que je te « rendrai impotent pour tout le temps que tu vivras ici- « bas. — » Ce qu'il me dit ensuite, je n'ose vous le dire, si « vous ne me pardonnez tout d’abord. — ».
« La dame à la cervelle éventée, et qui était aussi un peu douce de sel, se réjouissait tout en entendant ces paroles, et les croyait toutes très vraies ; au bout d’un moment, elle dit : « — Je vous disais bien, frère Alberto, que mes beautée « étaient célestes; mais Dieu me soit en aide, j'ai pitié de « vous, et pour qu'il ne vous soit plus fait de mal, je vous « pardonne présentement, si vous me dites exactement ce « que l’ange vous a dit ensuite. — » Frère Alberto dit: « — Madame, puisque vous m'avez pardonné, je vous la « dirai volontiers; mais je vous prie de vous souvenir d’une « chose, c'est que, quoi que je vous dise, vous vous gardiez « d’en parler à qui que ce soit au monde, si vous ne voulez « gâter vos affaires, car vous êtes la plus heureuse femme qui « aujourd'hui soit sur terre. L'ange Gabriel] m'a dit de vous « dire que vous lui plaisiez tant, que plusieurs fois il serait « venu coucuer la nuit avec vous, s’il n’avait craint de vous « épouvanter. Maintenant il vous mande par ma bouche « qu’il veut venir vous trouver une nuit et rester quelque « temps avec vous; et pour ce qu’il est ange, et qu’en venant « sous la forme d’ange vous ne pourriez pas le toucher, il dit « que, par amour pour vous, il veut venir sous une forme « d'homme, et pour ce il dit que vous lui mandiez dire quand « vous voulez qu’il vienne, et sous la forme de qui; alorsil « viendra ; de quoi vous pouvez, plus que toute autre femme « vivante, vous tenir heureuse. — » Madame la niaise dit alors qu'il lui plaisait beaucoup que l’ange Gabriel l’aimât, pour ce qu’elle l’aimait bien, lui aussi, et qu’elle ne manquait jamais d’allumer, devant les encroits où elle voyait son image, une chandelle d’au moins un matapan'; et que queile
que fût l'heure où il voudrait venir la voir, il serait le bicnvenu; qu'il la trouverait toute seule dans sa chambre, mais à la condition toutefois qu'il ne la délaisserait pas pour la Vierge Marie, qu'on lui avait dit lui vouloir beaucoup de bien, ainsi que cela paraissait du reste, puisque chaque fois qu'elle le voyait elle se mettait à genoux devant lui. Elle ajouta quil ouvait venir sous la forme qu'il voudrait, car elle n'aurait pas peur.
« Frère Alberto dit alors : « — Madame, vous parlez sage- « ment, et j ordonnerai tout pour le mieux avec lui selon que « vous me dîtes. Mais vous pouvez me faire une grande « grâce qui. à vous, ne vous coûtera rien, et cette grâce, la « voici : consentez à ce qu'il vicnne avec mon corps. Et écou- « tez en quoi vous me ferez ainsi une grâce : il me tirera « l'âme du corps et la mettra en paradis, et il entrera en « moi, et tout autant qu'il sera avec vous, autant mon âme « restera en paradis. — » La dame peu fine, dit alors : « — Cela me plaît très bien ; je veux qu’en dédommagement « des coups qu'il vous a donnés à mon occasion, vous ayez « cette consolation. — » Frère Alberto dit alors : « — Donc « faites que cette nuit il trouve la porte de votre demeure « disposée de façon qu'il puisse entrer, pour ce que, venant « sous un corps d'homme, il ne pourra entrer autrement « que par la porte. — » La dame répondit que ce serait fait. Frère Alberto partit, et elle resta si transportée de joie que le cul ne lai touchait pas la chemise, et qu'il lui semblait qu'il se passerait mille ans avant que l'ange Gabriel vint la trouver.
« Frère Alberto, pensant que cette nuit il lui faudrait faire office de cavalier et non d'ange, commença par se réconforter avec des contetti et d’autres bonnes choses, afin de ne pas être trop facilement jeté bas de son cheval. Ayant donc obtenu permission, dès qu'il fut nuit, il alla avec un de ses compagnons dans la maison d’une de ses amies, d'où il avait plus d’une fois pris sa course quand il allait courir les juments, et de là, quand le moment lui parut venu, il se rendit à la demeure de la dame, où ayant pénétré, il se transforma en ange avec les habits qu'il avait apportés, puis monta en haut et entra dans la chambre de la dame. Celle-ci, dès qu'elle vit cette chose toute blanche, s'agenouilla devant elle, et l’ange l'ayant bénie, la releva et lui fit signe d'aller au lit. Elle, empressée d’obéir, le fit prestement, et l’ange se coucha auprès de sa dévote. Frère Alberto était bel homme et robuste de corps, et sa personne se tenait bien sur ses jambes ; pour quoi se trouvant avec madame Lisetta qui était traîche et tendre, il lui fit une autre contenance que son mari et vola pendant la nuit bon nombre de fois sans ailes ; de quoi elle se tint pour fortement contente; et de plus, il
lui dit beaucoup de choses sur la gloire céleste. Puis, le jour approchant, ayant préparé son retour, il sortit sous ses habits ordinaires et rejoignit son compagnon, auquel, afin qu'il n'eut pas peur en dormant seul, la bonne femme de la maison avait fait amicale compagnie. |
« La dame, dès qu'elle eût déjeuné, ayant pris sa suivante, alla trouver frère Alberto et lui dit des nouvelles de l’ange Gabriel, et ce qu’elle avait entendu de lui sur la gloire de la vie éternelle, et comme il était fait, ajoutant à cela de merveilleuses fables. A quoi frère Alberto dit : «a — Je ne « sais comment vous avez été avec lui ; je sais bien que cette
« nuit, quand il est venü à moi et que je lui ai eu fait votre « ambassade, il transporta subitement mon âme parmi tant «-de fleurs et tant de roses, que jamais on en vit autant ici- « bas, et je zestai jusqu’à ce matin en un des plus agréables « lieux qui fut jamais ; ce que mon corps est devenu pendant « ce temps, je ne sais. — » « — Ne vous le dis-je pas — dit ‘« la dame — votre corps a été toute la nuit dans mes bras « avec l’ange Gabriel ; et si vous ne me croyez pas, regardez- « vous sous le sein gauche, à l'endroit où j'ai donné un « grandissime baiser à l’ange, tellement que la trace en res- «tera plusieurs jours. — » Frère Alberto dit alors : « — Bien ferai-je aujourd'hui une chose que je n’ai pas « faite depuis longtemps, je me dévètirai pour voir si vous « dites vrai. — » Et après bon nombre de sottises, la dame s’en retourna chez elle, où, sous forme d’ange, frère Alberto alla souvent depuis, sans trouver aucun empêchement.
« Cependant il advint qu’un jour, madame Lisetta étant avec une de ses commères, et devisant avec elle sur la beauté, elle dit, pour mettre la sienne au-dessus de toute autre, en femme qui avait peu de sel en la cervelle : « — Si « vous saviez à qui ma beauté plaît, en vérité, vous vous tai- « riez sur celle des autres. — » La commère, désireuse d'apprendre, et qui la connaissait bien, dit : « — Madame, « vous pouvez dire vrai, mais cependant, ne sachant pas quel «est celui-là, d'aucuns ne le croiraient pas aussi légère- « ment. — » Alors la dame, qui avait peu d'esprit, dit: « — Commère, cela ne se doit pas dire, mais mon amant « est l’ange Gabriel qui m'aime plus que lui-même, comme « étant la plus belle dame, à ce qu'il me dit, qui soit au -« monde ou dans la Maremme. — » La commère eut alors envie de rire, mais elle se retint pour la faire parler davantage, et dit: « — Sur ma foi en Dieu, Madame, si l’ange « Gabriel est votre amant et vous a dit cela, il doit bien en « être ainsi ; maïs je ne croyais pas que les anges faisaient « ces choses. — » La dame dit : « — Commère, vous êtes « dans l'erreur ; par les plaies de Dieu, il le fait mieux que « mon mari. Il me dit aussi que cela se fait ainsi là-haut;
« mais pour ce que je lui parais plus belle qu'aucune autre « qui soit au Ciel, il s'est énamouré de moi et vient coucher « avec moi bien souvent : comprenez-vous maintenant ? — »
« La commère ayant quitté madame Lisetta, il lui sembla vivre mille ans avant d’être en un endroit où elle pût redire ces choses ; et s'étant trouvée à une fête en compagnie d'une nombreuse société de dames, elle leur raconta de tous points la nouvelle. Ces dames le dirent à leurs maris et à d’autres dames, et cel'es-ci à d’autres encore, et ainsi en moins de deux jours, Venise en fut toute remplie. Mais parmi ceux aux oreilles de qui vint la chose, se trouvèrent les beauxfrères de la dame, lesquels, sans rien lui dire, eurent à cœur de connaître cet ange Gabriel et de savoir s’il savait voler, etsembusquèrent pendant plusieurs nuits à cet effet.
« Il advint que de tout ceci rien ne parvint aux oreilles de frère Alberto, qui s’en fut une nuit retrouver la dame. Mais à peine se fût-il déshabillé, que les beaux-frères de celle-ci qui l'avaient vu venir, furent à la porte de sa chambre pour l'ouvrir. Ce que frère Alberto entendant, et s’apercevant de ce que c'était, il se leva, et n'ayant pas d’autre moyen dese sauver, ouvrit ane fenêtre qui donnait sur le grand canal et se jeta à l’eau. Il y avait beaucoup de fond et il savait bien nager, de sorte qu’il ne se fit aucun mal; et ayant nagé de l’autre côté du canal, il entra prestement dans une maison qui était ouverte, où il pria un bon homme qui s’y trouvait, de lui sauver la vie pour l’amour de Dieu, Jui racontant une fable pour lui expliquer comment :ïl se trouvait là à cette heure et tout nu. Le bon homme, mu de pitié, et ayant à aller à ses affaires, le mit dans son lit et lui dit d’y rester jusqu’à son retour, puis, l'ayant enfermé, il alla à ses affaires. Quant aux beaux-frères de la dame, étant entrés dans la chambre, ils trouvèrent qu'après y avoir laissé ses ailes, l’ange Gabriel s’était envolé; de quoi tout déconfits, ils firent de grands reproches à la dame, et la laissant désolés, s’en retournèrent chez eux, avec la défroque de l'ange Gabriel.
« Sur ces entrefaites, le jour étant venu, le bon homme se trouvant sur le Rialto, entendit dire comment, la nuit précédente, l’ange Gabriel avait été coucher avec madame Lisetta, et que, trouvé par ses beaux-frères, il s'était, de peur, jeté dans le canal, et qu’on ne savait ce qu’il était devenu; pour quoi il s’avisa soudain que c'était lui qu'il avait en sa demeure. Ÿ étant retourné et l'ayant reconnu, après lui avoir parlé de beaucoup de choses, il lui dit que s’ilne voulait pas qu'il le livrât aux beaux-frères, il lui fit apporter cinquante ducats; ce qui fut fait. Puis, frère Alberto désirant sortir de là, le bon hom me lui dit : « — Il n’y a pas « d'autre moyen que celui-ci: nous faisons aujourd’hui une
« fête dans laquelle chacun mène un homme vêtu soit en « ours, soit en sauvage, ou en tout autre déguisements et « nous faisons une chasse surla place Saint-Marc, après la- . « quelle chasse, la fête est terminée, et chacun s’en va où il : « lui plaît avec celui qu'il a mené. Si vous voulez, afin qu’on « ne puisse deviner qui vous êtes, je vous mènerai là dans « un de ces déguisements, et je pourrai ensuite vous con- « duire où vous voudrez. Autrement je ne vois pas comment « vous pourriez sortir d'ici sans être reconnu, car les beaux- « frères de la dame, avisant que vous êtes caché en quelque endroit des environs, ont mis partout des sentinelles pour vous avoir. — »
« Bien qu'il parût dur à frère Alberto d’aller sous un tel déguisement, la peur qu'il avait des parents de la dame l'amena à accepter, et il dit à son hôte où il voulait être conduit, et qu'il serait content pourvu qu'il l’y conduisit. Celui-ci après l'avoir tout enduit de miel, le couvrit par dessus de piumes légères, puis lui ayant mis une chaîne dans la bouche, et lui ayant donné à tenir d'une main un grand bâton et de l’autre deux grands chiens qu'il avait menés de la boucherie, il envoya quelqu'un au Rialto publier à son de trompe que quiconque voudrait voir l’ange Gabriel allât sur la place de saint Marc; et voilà la loyauté vénitienne! Cela fait, il le fit sortir, le faisant marcher devant lui, et le tenant derrière par la chaîne, non sans une grande rumeur de la foule qui répétait à l'envie : Qu’est-cela, qu'’estcela? Il le conduisit sur la place, où il y avait des gens à l'infini qui tous étaient venus sur l'avis entendu au Rialto. Parvenu là, dans un endroit élevé, faisant semblant d’attendre la chasse, il lia à une colonne son homme sauvage auquel les mouches et les tacns, pour ce qu'il était enduit de miel, causaient un grand ennui. Mais quand il eut vu la place bien pleine, feignant de vouloir détacher son homrre. sauvage, il ôta le masque à frère Alberto, disant : « — Sei- « gneurs, puisque le sanglier ne vient pas à la chasse, e: « qu’ainsi on n'en fait pas, je veux, pour que vous ne s0ÿez « pas venus en vain, que vous voyiez l’ange Gabriel, leque! « descend du ciel la nuit pour consoler mesdames les Vé- « nitiennes, — »
« Dès que le masque fut ôté, frère Alberto fut aussitôtreconnu de tous, et chacun lui adressait les mots les plus cutrageants et les plus grandes injures que l’on eût dites jamais à un fourbe. En outre, chacun lui jetait au visage. qui une ordure, qui une autre. Et on le tint ainsi uë grand espace de temps, jusqu’à ce que la nouveiie fût vesrie par aventure à ses frères. Enfin six d’entre eux arrivèrent le chercher, et lui ayant jeté une cape sur le dos après Pavôir enchaîné, ils le menèrent non sans une grande rumeur der-
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rière lui, à leur couvent, où il fut mis en prison, et où l’on croit qu'il mourut après avoir mené une vie misérable. C'est ainsi que tenu pour saint et faisant le mal sans qu’on le crût, id osa se faire passer pour l’ange Gabriel, et déguis* en homme sauvage, il finit par âtra vitupéré, comme ii l'avait mérité, et pendant longtemps pleura en vain ses péchés. Plaise à Dieu qu’à tous les autres il puisse en arriver ainsi. — »
Trois jouvenceaux aiment trois sœurs et s'enfuient avec elles en Crète. L'ainé» tue son amant par jalousie; la seconde lui sauve la vie en couchant avec l: due de Crète. Son amant l'ayant su, la tue et s'enfuit açee la srur alnée, Lo
troisième amant et la troisième sœur sont accuss du meurtre ; i!s sont mis en prison, corrompent le gardien et se sauvent à Rhodes, où ils meurent dan: !: ‘nisère,
Philostrate, ayant entendu la fin de la nouvelle de Parivinea, resta quelque temps silencieux, puis dit en se tournant vers elle : « — [] ya eu un peu de bon, et cela m'a plu. à la fin de votre nouvelle; mais auparavant, il v aeutropà rire, ce que j'aurais voulu n'y point voir. — » Puis s'étant tourné vers la Lauretta, il dit : « — Madame, continuez avec une meilleure, si cela se peut. — » La Lauretta diten riant : « Vous êtes trop cruel envers les amants si vous désirez uniquement qu'ils aient une fin malheureuse. Moi, pour vous obéir, je conterai une nouvelle au sujet de trois amants qui finirent également mal après avoir peu joui de leur amonr. —» Et ayant ainsi dit, elle commença : « — Jeunes dames, comme vous pouvez clairement le reconnaître, tout vice peut tourner au plus grand dommage de celui qui en use, et souvent au dommage d'autrui; et parmi tous les autres vices, il me semble que celui qui nous jette dans Îles périls à rênes abandonnées, c’est la colère, laquelle n’est pas autre chose qu’un mouvement soudain et inconsidéré, mu par sentiment de tristesse qui chasse toute raison, et ayant aveuglé de ténèbres les yeux de l'esprit, allume notre âme d'une immense fureur. Et bien que cela arrive souvent chez les hommes, et plus souvent chez les uns que chez les autres, néanmoins ce vice s’est vu aussi avec de plus grands dommages chez les femmes, pour ce que les soupçons s’allument
plus facilement chez elles, y brülent d’une plus vive flamme et les émeuvent avec moins de retenue. Et il n’y a rien d'étonnant à cela, car, si nous voulons regarder,nous voyons que de sa nature le feu prend plus vite aux choses légères et
faibles, qu'aux choses dures et plus résistantes. Pour nous, — et les hommes ne le prennent pas pour un mal — nous
sommes plus délicates qu'eux et beaucoup plus mobiles.
C'est pourquoi, considérant que nous sommes portées naturellement à cela, et que d’un autre côté notre mansuétude et notre bonté procurent grande tranquillité et #rand plaisir aux hommes avec lesquels nous avons à vivre, et aussi que le colère et la fureur sont une source de grand ennui et péril, et afin que nous nous en gardions d’un cœur plus fort, j'entends par ma nouvelle vous montrer comment l'amour de trois jeunes hommes et d'autant de dames, comme j'ai dit ci-dessus, de très heureux devint très mal: heureux, par suite de la colère de l’une d'elles.
« Marseille, comme vous savez, est située en Provence sur le bord de la mer. C’est une antique et très noble cité, et qui fut jadis plus remplie d'hommes riches et de gros marchands qu’on n’y en voit aujourd’hui. Parmi ces derniers, il en fut un appelé Narnald Cluada, homme de naissance in fime, mais de grande bonne foi et loyal marchand, riche sans mesure de domaines et de deniers, lequel avait eu de sa femme plusieurs enfants, dont trois étaient des filles et beaucoup plus âgées que les autres qui étaient des garçons. Deux d’entre elles, nées le même jours, étaient âgées de quinze ans; la troisième en avait quatorze. Leurs parents n’attendaient pour les marier que le retour de Narnald qui était allé avec $es marchandises en Espagne. Les noms des deux premières étaient pour l’une Ninetta, et pour l’autre : Maddalena; la troisième s’appelait Bertella. De la Ninetta, un jeune homme nommé Restagnone, gentilhomme quoique pauvre, s'était amouraché autant qu'il pouvait, et la jeune fille s’était à son tour éprise de lui, et tous deux avaient su si bien s'y prendre, que, sans que personne au monde le sût, ils jouissaient de leur amour. Et ils en jouissaient déjà depuis un certain temps, quand il advint que deux jeunes compagnons, dont l’un s’appelait Folro et l’autre Ughetto, et dont les pères étaient morts en les laissant très riches, s’'énamourèrent l’un de la Maddalena, l'autre de la Bertella. De quoi s'étant aperçu Restagnone — la Ninetta le lui ayant montré — il songea à avancer ses propres affaires, grâce à leur amour. S’étant lié avec eux, il les accompagnait tantôt l’un, tantôt l’autre, tantôt tous deux à la fois, pour voir leurs dames en même temps qu’il venait voir Ja sienne; et quand il lui parût être assez leur ami, il les fit venir un jour dans sa demeure et leur dit : « — Très chers jeunes « gens, notre fréquentation peut vous avoir assurés combien « est grande l'amitié que je vous porte, et que je ferais pour « vous ce que je ferais pour moi-même; et comme je vous « aime beaucoup, j'entends vous dire ce qui m’est venu en
« l'esprit; puis, vous et moi, nous prendrons ensemble là- « dessus le parti qui vous semblera le meilleur. Si vos pa- « roles ne mentent pas, et par ce que j’ai aussi compris de « vos alluresde jouret de nuit, vous brûlez d'un grandissime « umour pour les deux jeunes filles que vous aimez, et dont « li j'aime la troisième sœur. A cette ardeur, si vous voulez « vous y prêter, mon cœur me donne de trouver très doux «ct plaisant remède qui est celui-ci : vous êtes de richis- « simes jeunes gens, CC que moi je ne suis pas; si vous voulez « iCunir vos richesses en une et m'en faire avec vous troi- « sième possesseur, puis choisir en quelle partie du monde « vous désirez que nous allions mener joyeuse vie avec nos « maîtresses, sans aucun doute, je ferai que les trois sœurs, « avec une grande partie des biens de leur père, s'en vien- « dront avec nous où nous voudrons aller. A vous mainte- « nant de prendre un parti et de vous satisfaire par ce moyen ou de le laisser. — » | Les deux jeunes gens qui brûlaient outre mesure, entendant qu’ils obtiendraient leurs jeunes maîtresses, ne se fatiguérent pas trop à délibérer, mais dirent que si ce résultat devait s’ensuivre, ils étaient prêts à faire ainsi. Restagnone avani obtenu cette réponse des jeunes gens se rencontra avec la Ninetta, auprès de laquelle il ne pouvait s’introduire sans grandes difficultés, et après être demeuré quelque temps avec elle, il lui exposa ce qu'il avait dit aux jeunes gens, et s’efforça par de nombreux raisonnements de la rendre favorable à cette entreprise. Mais cela lui fut peu malaisé, pour ce qu’elle désirait encore plus que lui de le voir sans entraves; pour quoi elle lui répondit sans hésiter que cela lui plaisait et que ses sœurs, surtout en cette occasion, feraient ce qu'elle voudrait, et elle l'engagea à préparer le plus tôt possible tout ce qu' était nécessaire à l’accomplissement de ce projet. Reslagnone étant retourné vers les deux jeunes gens qui le poussaient vivement à faire se dont il leur avait parlé, leur dit que, pour ce qui concernait leurs dames, la besogneétait en bonne voie. Alors, ayant résolu entre eux d'aller en Crète, ils vendirent quelques domaines qu'ils possédaient, sous prétexte d’avoir des deniers comptants pour faire le commerce, et ayant fait argent de tous les autres oiens, ils achetèrent un navire léger, l’armèrent en secret d'une façon complète et attendirent l'heure du départ. De son côté, la Ninetta qui connaissait très bien le désir de ses sœurs, les disposa si bien à l’aventure par de douces paroles, qu’elles ne croyaient jamais pouvoir vivre jusque-là. Pour quoi, la nuit étant venue où l’on devait monter sur le navire, les trois sœurs ayantouvertun grand coffre appartenant à leur père, y prirent une très grande quantité d'argent et de bijoux, et toutes trois étant sorties sans bruit de la maison, suivant l’ordreconvenu
lis
elles allèrent retrouver leurs trois amants qui les altendaient. Elles montèrent sans retard avec cux sur le navire, on donna des rames dans l’eau et l’on partit; sans s’a rêter nulle part, ils arrivèrent le lendemain soir à Gênes, où les nouveaux amants prirent tout d’abord joie et plaisir de leur amour. Après s'être ravitaillés de tout ce dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur route, et d’un port à l’autre, avant le huitième jour, ils arrivèrent sans encombre en Crète où ils «chetèrent de grands et beaux domaines tout près de la ville de Candie, sur lesquels ils firent bâtir de très belles: et plaisantes habitations. Là, avec un nombreux domestique, des chiens, des oiseaux et des chevaux, ils se mirent à vivre joyeusement en noces et festins, avec leurs dames, en hommes les plus heureux du monde et comme de grands seigneurs,
«Sur ces entrefaites, de même que nous voyons chaque jour arriver que les choses les plus agréablesennuientquandonles a en trop grande abondance, il advint que Restagnone, qu: avait beaucoup aimé la Ninetta et qui pouvaitl’avoir à son plai sir et sans aucune crainte, se mit à s’en lasser et par consé
uent à manquer d'amour pour elle. S'élant trouvé à une fête, ii vit une jeune fille du pays; celle-ci lui ayant souveraine ment plu, car elle était belle et gente dame, il la poursuivit de ses assiduités et se mit à donner pour elle de merveilleuses fêtes et galanteries; de quoi la Ninetla s’apercevant, elle conçut à son sujet une telle jalousie, qu'il ne pouvait faire un pas sans qu’elle le sût et ne le harcelât ensuite par ses reproches et ses invectives. Mais de même que l’abondance des choses devient fastidieuse, la privation de ce qu’on désire augmente l’appétil; ainsi les invectives de la Ninetta accroissaient les flammes du nouvel amour de Restagnone; et comme par la suite du temps il advint — soit que Restagnone eût obtenu ou n'eût pas obtenu les faveurs de la dame aimée — que la Ninetta, qui que ce fût qui le lui rapportât, le tint pour vrai et qu’elle tomba dans une telle tristesse et de là dans une telle colère, puis dans une telle fureur, que l’amour qu'elle portait à Restagnone s'étant changé en haine acerbe, elle résolut, consumée par sa colère, de venger par la mort de Restagnone l’injure qu’elle s'imaginait avoir reçue. Et étant allée: trouver une vieille Grecque, grande maîtresse en la composition des poisons, elle l’amena par promesses et par dons à faire une eat mortifère que, sans plus hésiter, elle donna à boire un soir à Restagnone qui avait chaud et qui ne se méfiait point de cela. La puissance de cette eau fut telle qu'avant que le matin fut venu, elle l’eut tué.
« Folco et Ughetto, ainsi que leurs dames, apprenant cette mort, sans savoir que leur ami était mort par le poison,
leurèrent amèrement avec la Ninetta, et le firent honora-
lement enscvelir. Mais, peu de jours après, il advirt que, pour un autre méfait, la vieille qui avait composé l’eau empoisonnée pour la Ninetta fut prise, ct parmi ses autres eri. mes, ayant été mise à la question, confessa celui-là, démontrant pleinement ce qui était advenu pour Restawnone. Sur quoi, le duc de Crète, sans rien dire, s'en fut secrètemen: une nuit au palais de Folco et, sans causer la moindre ru. meur, sans rencontrer le plus petit obstacle, emmena |: Ninetta prisonnière. De celle-ci, sans avoir nullement besoin de la soumettre à la question, il sut très vite ce qu’il voulait savoir sur la mort de Restaynone, Folco et Ughetto avaient été informés en secret par le duc et avaient redit à leurs dames pourquoi la Ninetta avait été emprisonnée, ce qui leur déplut fort; aussi ils mirent tous leurs soins à faire que la Ninetta échappât au bûcher auquel ils prévoyaient qu'elle serait condamnée, comme une malheureuse qui l’avait très bien gagné. Mais tous leurs efforts n'ahoutirent à rien, pour ce que le duc persistait à vouloir faire justice.
a La Maddalena, qui était une belle jeune femme et qui avait été longuement courtisée pur le duc sans avoir jamais voulu faire ce qu'il désirait, s'imaginant qu'en se montrant complaisante pour lui elle pourrait soustraire sa sœur au bûcher, lui fit dire par un messager discret qu’ellese tenait à son commandement si deux choses devaient s’ensuivre : la première que sa sœur lui serait rendue sauve ct libre, l'autre que cette affaire resterait secrète. Le duc, ayant oui l'ambassade et celle-ci lui ayant plu, réfléchit longuement sur ce qu'il devait faire; puis à la fin il consentit et dit qu'il était prêt. Ayant donc, du consentement de la dame et comme s'il voulait s’infor mer auprès d'eux, fait arrêter unc nuit Folco et Ughetto, il alla coucher secrètement avec la Maddalena. Et après avoir tout d’abord fait semblant de faire mettre la Ninetta dans un sac,et de la faire cette nuitmême noyer dans la mer, il la ramena avec lui à sa sœur, et, pour prix de cette nuit, la lui remit, en la priant le matin avant de la quitter, de faire en sorte que cette nuit, qui avait été la première de leur amour, ne fût pes la dernière; en outre, il lui imposa de renvoyer la coupable, afin qu'on 2e le blâmat point ou qu’il ne fût pas forcé de sévir contre elle.
« Le matin suivant, Folco et Ughetto ayant entendu dire que pendant la nuit fa Ninetta avait été noyée et croyant que c'était vrai, furent mis en liberté ; sur quoi. ils retournèrent chez eux pour consoler leurs dames de la mortde leur sœur. Mais bien que la Maddalena s'efforçât de tenir celle-ci cachée, Folco s’aperçut qu'elle était dans la maison, de quoi il s'étonna beaucoup et soudain devint soupçonneux ; ayant
déjà appris que le duc avait aimé la Maddalena, il lui demanda comment il pouvait se faire que la Ninetta fût ià. La Maddalena ourdit une longue fable pour le lui expliquer, mais elle fut peu crue par lui, car il était rusé, et il la contraignit à dire la vérité ; enfin, après beaucoup de paroles, elle la lui dit. Folco, vaincu par la douleur et enflammé de colère, tira son épée et, pendant qu’elle lui demandait en vain pardon, il la tua ; puis, craignant la colère et la justice du duc, il alla à l'endroit où était la Ninetta, et feignant un air joyeux, lui dit : « — Vite, allons-nous en là où il a été « convenu avec ta sœur que je te mènerais, afin que tu ne « tombes plus entre les mains du duc. — » Ce que croyant, la Ninetta qui, dans sa terreur, désirait vivement partir, se mit en route avec Folco sans prendre autrement congé de sa sœur, la nuit étant déjà venue. Et avec l’argent sur lequel Folco put mettre les mains, ce qui tut peu de chose, ils coururent vers la mer, montèrent sur une barque et jamais on ne sut où ils étaient arrivés. |
« Le jour suivant venu, et la Maddalena ayant été trouvée morte, d'aucuns par envie et haine pour Üghetto allèrent sur-le-champ le dire au duc ; pour quoi, le duc qui aimait beaucoup la Maddalena, accourut tout enflammé de colère, et s’emparant d’Ughetto et de sa Aame qui ne savaient encore rien de toutes ces choses, c'est-à-dire du départ de Folco et de la Ninetta, il les contraignit de confesser qu'ils étaient les complices de Folco dansla mort dela Maddalena. Craignant à cause de cet aveu d’être mis à mort, Ughetto et sa dame corrompirent à grand peine ceux qui les gardaient en leur donnant une certaine quantité d’argent qu'ils avaient caché dans leur demeure pour les cas opportuns, et en come pagnie de leurs gardiens, sans avoir le temps de rien prendre de ce qui leur appartenait, étant montés sur une barque, ils s’enfuirent de nuit à Rhodes, où ils vécurent, non longtemps, dans la pauvreté et dans la misère. Ainsi donc le fol amour de Restagnone et la colère de la Ninetta les conduisirent à une telle fin, eux et leurs compagnons. — »
Gerbino, malgré la parole donnée par son aïeul le roi Guiglielmo, attaque un ns vire du roi de Tunis pour enlever la fille de ce dernier, Celle-ci est tuée par ceux qui étaient sur le navire. Gerbino les tue tous, et a, à son tour, le tête tranchée par ordre de son aïeul,
Sa nouvelle finie, la Lauretta se tut, et dans la compagnie chacun causant avec l’un ou avec l’autre, se lamentait
lu malheur des amants ; qui blämait la colère de la Ninetta, ct qui disait une chose, et qui une autre, quand le roi, comme s'il se {ùt deburrassé d'un penser proiond, leva les veux et fit signe à Ehsa de continuer, laquelle commença inodestement : u — Plaisantes dames, il y en a beaucoup qui croient qu Amour ne lance ses fleches qu'après avuir té alluiné par les yeux, et qu’on ne peut devenir amoureux par oui dire. Combien ceux-là se trompent, c'est ce qui apvaraîtra très manifestement dans une nouvelle que je veux ire. Vous y verrez que non seulement la renommee agit seule sans que les amants se fussent jamais vus,mais qu'elle les conduisit tous deux à une mort misérable.
« Guillaume, deuxieme roi de Sicile, eut, ainsi que le veu- Jent les Siciliens, deux enfants, l’un mâle, nomme Rugoieri, et l’autre du sexe féminin, appelé Costanza. Ce Ruyvien étant mort avant son père, laissa un fils nommé Gerbino qui, élevé avec soin par son aïeul, devint un très beau jeune homme, fatneux en prouesse et en courtoisie. Non seulement sa renommée ne resta pas enfermée dans les limites de la Sicile, mais éclatant en diverses parties du monde, elle était très répandue en Barbarie, laquelle, en ces temps, était tributaire du roi de Sicile. Parini les autres personnes aux oreilles de qui était venue la magnifique renommée de courage et de courtoisie de Gerbino, fut une fille du roi de Tunisie, laquelle, selon l'avis de quiconque l'avait vue, était une des plus belies créatures qui eût jamais été formee par la nature la plus allable et de noble et grand esprit. Comme elle écoutait volonuers parler des hommes vaillants, elle accueillit avec tant de plaisir les récits taits par l’un et par l’autre sur les exploits de Gerbino que, s’imaginant en ellemème comment il devait être fait, elle s’'énamoura fortement de luiet en parlait de prélérence à tout autre, de mème qu'elle écoùtuit plus volontiers qui en parlait. D’autre part, la graude renommée de sa beauté et de sa valeur était parvenue ésalement en Sicile et avait frappé, non sans grand plaisir et non en vain, les oreilles de Gerbino ; si bien qu’il ne s’enflamma pas moins pour elle que la jeune fille ne s'était enflammée pour lui. Pour quoi, jusqu'à ce qu'une honnèêle occasion se présentât de demander à son aleul la permission d'aller à Tunis, il imposait à tous ceux de ses amis qui y allaient d'exprimer à la jeune princesse, autant qu'il serait possible, et par le moyen qui leur paraitrait le meilleur, son secret et grand amour, et de lui rapporter de ses nouvelles. L’un d'eux le fit d’une façon très sagace; sous prétexte de porter des joyaux pour les dames, comme les marchands font, il apprit à la jeune princesse l'amour de Gerbino et s’otfrit pour exécuter ses ordres. Celle-ci reçut d’un visage joyeux l’ambassadeur et l'ambassade, et lui ré-
pondit qu’elle brûlait d’un pareil amour, lui envoyant en témoignage un de ses plus précieux joyaux. Gerbino le reçut avec autant d’allégresse que n'importe quelle chose pré:cieuse du monde ; il lui écrivit plusieurs fois par le même messager et lui envoya des présents très riches, échangeant avec elle des promesses certaines de se voir et de s’aboucher 8i la fortune le lui permettait.
« Pendant que les choses allaient de cette façon, tirant un peu plus au long qu’il n’était besoin, et la jeune fille et Gerbino brûlant &’amour chacun de leur côté, il advint que le roi de Tunisie ]» maria au roi de Grenade ; de quoi elle fut courroucée outre mesure, pensant que non seulement une grande distance allait la séparer de son amant, mais qu'elle lui était entièrement ravic ; et si elle en avait vu Île moyen, afin d'éviter que cela arrivât, elle se serait volontiers enfuie de chez son père et serait allée trouver Gerbino. Gerbino de son côté apprenant ce mariage, en fut dolent outre mesure, et songeait souvent en lui-même s’il ne trouverait pas un moyen de l'enlever de force, s’il advenaiït qu’on l’envoyât par mer à son mari. Le roi de Tunisie avait appris quelque chose de cet amour et du projet de Gerbino ; doutant de sa propre valeur et de sa puissance, et le temps où il dévait faire partir sa fille approchant, il envoya un messager au roi Guillaume pour lui signifier ce qu'il entendait faire, et qu’il ne le ferait qu'autant qu'il serait assuré par Jui de n’en être empéché ni par Gerbino, ni par un autre. Le roi Guillaume, qui était vieux et qui n'avait rien su de l'amour de Gerbino, ne soupçonnant pas que c'était pour cela qu’on lui demandait une telle sûreté, l'accorda libéralement, et en signe de consentement envoya son gant au roi de Tunis. Celui-ci, dès qu’il eut reçu le gage, fit apprèter dans les port de Carthagène un grand et beau navire, v fit mettre tout ce qui était nécessaire à celle qui devait y monter, et le fit armer et préparer pour envoyer sa fille à Grenade ; puis il n’attendit plus qu'un temps favorable. La jeune femme qui voyait et savait tout cela, envoya secrètement un de ses serviteurs à Palerme, et lui donna l’ordre d'aller saluer de sa part le beau Gerbino et de lui dire qu'’avant peu de jours elle devait partir pour Grenade ; pour quoi on verrait maintenant s’il était aussi vaillant homme qu’on PEL et s’il l’aimait autant qu’il l'avait déclaré plusieurs ois.
« Celui à qui avait été confié l’ambassade la fit très bien et revint à Tunis. Gerbino, apprenant cela, et sachant que le roi Guillaume son aïeul avait donné un gage de sûreté au roi de Tunis, ne savait que faire ; mais pourtant, aiguillonné par son amour, ayant entendu les js de la dame et craignant de paraître lâche, il s’en alla à Messine où il
fit rapidement armer deux galères, y plaça de vaillants hommes d'armes et se dirigea avec elles vers la Sardaigne, pensant que le navire de la dame devait passer par là. Le fait ne tarda pas à lui donner raison; il n’était pas là de quelques jours, que Îe navire, poussé par un petit vent, arriva à l'endroit même où il s'était arrêté pour l’attendre. Gerbino, le voyant, dit à ses compagnons : « — Seigneurs, « si vous êtes aussi vaillants que je vous tiens, je crois « qu'aucun de vous n'est sans avoir senti ou sans « sentir l'amour, sans lequel, comme je l'estime moi- « même, nul mortel ne peut avoir ni vertu ni bien; et si 1 vous avez élé ou si vous êles amoureux, il vous sera fa- « cile de comprendre ce que je désire. J'aime, et Amour me « pousse à vous donner la présente fatigue; l'objet que « j'aime est dans le navire que vous voyez devant vous. Ce « navire, avec ce que je désire le plus, est plein de grandis- « simes richesses, dont, si vous êtes de vaillants hommes, “ avec peu de peine et en combattant virilement, nous pou- « vons nous rendre maîtres. De cette victoire, je ne cherche “* qu'une part pour moi, c’est-à-dire une dame pour l'amour « de qui j'ai pris les armes; tout le reste vous appartiendra « libéralement. Allons donc, et attaquons vaillamment Île « navire. Dieu, favorable à notre entreprise, le tient arrêlé « ici sans lui prêter le sccours du vent. — »
« Il n’était pas besoin au beau Gerbino de tant de paroles, pour ce que les Messiniens qui étaient avec lui, ardents de rapine, étaient déjà disposés dans leur idée à faire ce à quoi Gerbino ls engager per ses paroles. Pour quoi, à la fin de son discours. un grand cri de : Qu'il en soit ainsi! s'éleva, et les trompettes sonnèrent. On prit les armes, et battant l’eau des rames, on parvint au navire. Ceux qui étaient sur le navire, vayant de loin venir ls galères, etne pouvant fuir, s'apprètérent à se défendre. Le beau Gerbino leur fit dire qu'on envoyät les patrons du navire sur les galères, s'ils ne voulaient pas accepter le combat. Les Sarrazins, ayant reconnu qui ils étaient etce qu'ils demandaient, dirent qu'on les attaquait contre la foi donnée à leur roi, et pour le prouver, ils montrèrent le gant du ro' Guillaume, et refusèrent, à moins d'y être contraints par force, de se rendre ou de donner quoi que ce soit de ce qui élait sur le navire. Gerbino qui avait vu sur la poupe du navire la dame,bien plusbelleenrore qu'ilnepensait,etplisenflammé qu'avant, répondit quand on Jui montra le gant, qu'il n'y avait point là de faucons, partant qu'il n’était pas besoin de gants, et que, puisqu'ils ne voulaient pas donner la dame, ils s'ipprêlassent à recevoir la bataille, laquelle sans plus attendre ils commencèrent en se lançant mutuellement des traits et des pierres. Ils combattirent lonisuement de la
sorte, au grand dommage des deux partis; enfin Gerbino voyant qu'on faisait peu de besogne, prit un petit navire qu il avait amené de Sardaigne, et ayant mis le feu, il s’approcha avec les deux galères tout contre le navire. Ce que voyant les Sarrazins,et comprenant qu'il leur fallait se rendre ou mourir, ils firent venir sur le pont la fille du roi qui pleurait dans sa cabine, et l'ayant menée à la proue du navire ils appelèrent Gerbino et la tuèrent à ses yeux pendant qu'elle criait aide et merci, puis ils la jetèrent à la mer, disant : « — Prends-la ; nous te la donnons telle que nous « pouvons et que ta trahison l’a méritée. — » Gerbino en voyant la cruauté de ceux-ci, désireux de mourir et n’ayant souci ni des flèches ni des pierres, fit accoster le navire, et y étant monté malgré ceux qui y étaient, non autrement qu'un lion famélique, tuant tantôt celui-ci, tantôt celui-là,
assouvissant sa colère des dents et des ongles, l’épée d’une main, taillant tantôt l’un tantôt l’autre des Sarrazins, en occit cruellement un grand nombre; et le feu mis au navire
augmentant, après avoir fait enlever par ses matelots tout
ce qui pouvait leur servir de paiement, il en redescendit
ayant obtenu une victoire, mais peu joyeuse, sur ses adver-
saires. Ayant fait retirer de la mer le corps de la belle dame,
il la pleura avec d’abondantes larmes, et s’en retournant en
Sicile, il la fit honorablement ensevelir à Ustica, petite île
quasi en face de Trapani; puis il s’en revint chez lui plus
dolent que quiconque.
« Le roi de Tunis ayant su la nouvelle, euvoya au roi Guillaume ses ambassadeurs vêtus de noir,qui se plaignirent de ce que la parole qu’il lui avait donnée avait été mal observée, et lui racontèrent comment cela était arrivé. De quoi le roi Guillaume fortement ému, et ne voyant pas comment il pourrait refuser la justice qui lui était demandée, fit saisir Gerbino et, sans que les prières d’aucun de ses barons pussent le fléchir, il le condamna lui-même à perdrela tête, qu’il lui fit trancher en sa présence, préférant rester sans petitfils qu'être tenu pour un roi sans foi. Ainsi donc misérablement et en peu de jours, les deux amants, sans avoir goûté aucun fruit de leur amour, moururent de male mort,comme je vous ai dit, — » :
Les frères de Lisabetta taent l'amant de celle-ci, 11 lui apparaît en songe et Jui montre l'endroit où il est enterré. Elle le retrouve, lui coupe la tête et l'enterre dans un pot de basilie sur lequel elle ne cesse de pleurer. Ses frères lui enjièvent le pot de basilic, et elle meurt peu après da chagrin.
La nouvelle d'Elisa finie, et le roi l’ayant fort louée, ordre fut donné à Philomène de conter à son tour. Celle-ci, encore toute remplie de compassions pour le malheureux Gerbinoet pour sa dame, poussa un soup:r d’attendrissement et commença ainsi : « — Ma nouvelle, gracieuses dames, ne parlera pas de gens d'aussi haute condition que ceux dont Elisa vous’a raconté les malheurs, mais elle n’en sera pas moins touchante. C'est en entendant prononcer, ilya peu d'instants, le nom de Messine, que je me suis rappelé l'endroit où se passa le triste événement dont je vais vous entretenir.
« Il y avait donc à Messine trois jeunes frères, tous trois marchands, et restés très riches après la mort de leur père, lequel était de San Gimignano. Ils avaient une sœur appelée Lisabetta, jeune fille fort belle et de bonnes manières, qu'ils n'avaient pas encore mariée, bien qu'ils en eussent trouvé l’occasion. Les trois frères avaient aussi dans leur maison de commerce, un jeune Pisan nommé Lorenzo, qui conduisait toutes leurs affaires. Ce jeune homme était très beau et très agréable de sa personne, et Lisabetta l'ayant vu plusieurs fois, il arriva qu'il lui plut extraordinairement; de quoi Lorenzo ayant fini par s’apercevoir, il se mit aussi, ses autres amours étant laissées de côté, à lui consacrer toutes ses pensées. Comme ils se plaisaient également l'un à l’autre, la besogne alla si vite, qu'il ne passa pas longtemps sans quils se fussent assurés de leurs sentiments et sans qu'ils eussent fait ce que chacun d’eux désirait le plus. [ls continuèrent à se voir, prenant tous deux beaucoup de bon temps et de plaisir; mais ils ne surent pas faire si secrètement, qu'une nuit que Lisabettaétait allée dans la chambre où couchait Lorenzo, l'aîné de ses frères l’aperçut sans qu'elle le vît. Le frere, en homme prudent, bien que ce qu’il avait découvert lui causat grand ennui, et mu par un sentiment d'honneur, attendit jusqu’au matin sans rien témoigner ni rien dire, et roulant dans son esprit toutes sortes de pensées. Le jour venu, il raconta à ses frères ce qu’il avait vu pendant la nuit entre Lisabetta et Lorenzo. Après en avoir longuement délihéré ensemble, ils résolurent, pour qu’il n’en rejaiilit aucun déshonneur sur eux et sur leur sœur, de tenir la chose secrète
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et de feindre jusqu’à ce que le moment propice se présentäât où ils pourraient, sans dommage et sans danger pour eux, écarter de devant leurs yeux cette honte avant qu'elle allat plus loin. Dans cette disposition d'esprit, ils continuèrent à rire et à plaisanter comme d'habitude avec Lorenzo, et, un jour, ayant fait semblant d'aller tous les trois hors de la ville pour une partie de plaisir, ils l'emmenèrent avec eux. Parvenus en un lieu reculé et tout à fait désert, et voyant le moment propice, ils tuèrent Lorenzo qui ne se défait da rien, l’enterrèrent de façon que personne ne püût s'en apercevoir, et revenus à Messine, répandirent le bruit qu’ils l’a. vaient envoyé quelque part pour une affaire, ce qui fut cru facilement, attendu qu'ils avaient l'habitude de l'envoyer souvent dans les environs.
« Lorenzo ne revenant pas, et Lisabetta en ayant demandé plusieurs fois et instamment des nouvelles à ses frères, comme quelqu'un à qui cette absence était fort pénible, il arriva qu'un jour où elle renouvelait sa demande, un de ses frères lui dit : « — Que veut dire ceci? Qu’as-tu à faire de « Lorenzo, que tu nous demandes si souvent de ses nouvelles? « Si tu nous en demandes encore, nous te ferons la réponse a qu’il convient. — » Sur quoi la jeune fille, dolente et triste, craignant et ne sachant quoi, n’osait plus interroger. Elle appelait souvent son amant pendant la nuit et le suppliait de revenir, et parfois se plaignait avec force larmes de sa longue absence, et, sans se consnler un instant, attendait toujours. ]ladvint qu'une nuit qu'elleavaitlongtemps gémi sur Lorenzo qui ne revenait pas, et qu’elle s'était endormie en pleurant, Lorenzo lui apparut en songe, pâle et tout défait, les vêtements déchirés et ensanglantés ; et il lui sembla qu'il lui disait : « — O Lisabetta, tu ne fais que m'appeler; « tu t’attristes de ma longue absence, et tu m'accuses de « cruauté par tes larmes, sache dônc que je ne peux plus « revenir ici, car le dernier jour que tu me vis, tes frères « m'ont tué. — » Et lui ayant désigné le lieu oùils l’avaicnt enterré, il lui dit de ne plus l’appeler et de ne plus l’attendre, et il disparut.
« La jeune fille s'étant réveillée, et ajoutant foi à sa vision, pleura amèrement. Le matin venu, ne voulant rien dire à ses frères, elle résolut d'aller à l'endroit indiqué et de voir si ce qui lui était apparu en songe était vrai. Ayant obtenu la permission d'aller se promener un peu hors de la ville en compagnie d’une servante, qui avait été autrefois au service de sa famille et qui savait tous ses secrets, elle se rendit le plus vite qu’elle put à l'endroit susdit, et là, après avoir enlevé les feuilles sèches qui y étaient, elle creusa à la place où la terre lui paraissait le moins dure. Elle ne creusa pas longtemps sans trouver le corps de son malheu.
Le
reux amant qui n était encore en rien déliguré ni corrompu, par quoi elle reconnut manifestement que sa vision avait dit vrai. Bien qu'elle fût la plus désespérée des femmes, elle comprit que ce n'était pas le moment de se lamenter. Si elle avait pu, elle aurait emporté le corps tout entir pour lui donner une sépulture plus convenable ; mais voyant que cela ne se pouvait pas, elle coupa du mieux qu’elle pu! Ja tête avec un couteau, l’enveloppa dans un linge, et aprè- . avoir rejeté la terre sur le reste du corps, elle la mit dans le tablier de sa servante. Alors, sans avoir été vue par personne, elle quitta ces lieux et revint chez elle. Là, s'étant en. fermée dans sa chambre avec cette tête, elle pleura si longuement et si amèrement sur elle, lui donnant partout mille baisers,qu'elle finit par la laver avec ses pleurs. Elle prit alors un grand et beau vase, de ceux dans lesquels on plant» la marjolaine et le basilic, et y placa la tête de son amant enveloppée dans un drap fin ; puis elle la recouvrit de terre dans laquelle elle planta quelques pieds d’un très beau basilic de Salerne qu'elle arrosait uniquement d’eau de rose ou de fleur d'oranger, ou bien de ses larmes. | « Elle avait pris l'habitude de se tenir constamment assi
à côté du pot de fleurs et de le contempler avec tendresse, commesisonLorenzo yeûtétéenfermé. Quandelle l'avait bien regardé aiasi, elle se penchait sur lui et se mettait à pleurer longuement jusqu'à ce que le basilic se trouvât baïigné de pleurs. Le basilic, tant par le soin continuel qu'elle en prenait, que par la fertilité de la terre engraissée par la décomposition de la tête qu'elle recouvrait, devint très beau et très odoriférant. La jeune fille continuant d'agir de la sorte, fut aperçue plusieurs fois par ses voisins qui en prévinrent ses frères, lesquels étaient tout étonnés de voir la beauté de leur sœur scflétrir à tel point que les yeux paraissaient lui sortir de la tête. «— Nous nous sommes aperçus— « leur dirent les voisins — que chaque jour elle fait la mêm: « chose. — » Ce qu'entendant et voyant, les trois frères, après l'avoir plusieurs fois gourmandée en vain, firent enlever en cachette le pot de fleurs. La jeune fille ne le retrouvant plus, le réclama à plusieurs reprises avec de très vives instances, et comme on ne le lui rendait pas et qu'elle ne cessait de gémir et de répandre des larmes, elle tomba malade, et dans sa maladie, elle ne demandait pas autre chose que son pot de fleurs. Les jeunes gens s’étonnaient fort de cette demande et voulurent enfin voir ce que contenait ce pot. Ayant enlevé la terre, ils virent le drap et la tête qui était dedans, non encore assez rongée pour qu'à sa chevelure bouclée ils ne pussent reconnaître que c’était celle de Lorenzo.De quoiils s’étonnèrent beaucoup et craignirent que cette aventure ne vint à se savoir Ils enterrèrent la té!
Sn Nr
36 LE DÉCAMNMÉRON.
sans rien dire, et après avoir tout ordonné pour leur départ, ils quittèrent Messine et s’en allèrent à Naples. La jeune lille ne cessant de se plaindre et demandant toujours son pot de fleurs, mourut en se lamentant ; et ainsi se termina sa mésaventure d'amour. Au bout d'un certain temps, cette histoire ayant été connue de beaucoup de gens, quelqu'un “omposa cette chanson que l’on chante encore aujourd’hui, c'est-à-dire :
Quel est le mauvais chrétien Qui m'a dérobé le pot de fleurs Où était mon basilic de Salerne ! etc.
1. Boccace n’a pas donné la chanson en entier parce que, ce son temps, elle était sue de tout le monde. Elle était écrite en dialecte sicilien. En voic la traduction d'après le texte qui see trouve daas un manuscrit du quatorzième siècle :
Quel est le mauvais chrétien Qui m'a dérobé le pot de fleurs Où était mon basilie de Salerne!
Il avait poussé avec vigueur.
C'est moi qui le plantai de ma main Le jour mème de ma fête Qui vole le bien d'autrui, commet une lâcheté.
+ vole lebien d'autrui, commet une lächeté, &t le peché est très grand. | €& malheureuse ! qui m'étais Semé un pot de fleurs ?
Il Gtait si beau, que je m'endormais à son ombre, Tout le monde me l'enviait :
Il m'a été volé, et devant ma porte,
HR m'a ét6 volé, et devant ma porte :
Et j'en ai été très douloureusement affligée Malheureuse ! que ne suis-je morte, “Moi qui m'y étais si chèrement attachée !
C'est seulement l'autre jour que je fis mauvaise garde, A cause de messire que j'aime tant, Je l'avais tout entouré de marjolaine
de l'avais tout entouré de marjolaine Pendant le beau mois de mai.
Jo l'arrosais trois fois par semaine :
Aussi, je vis comme il prit bien.
Maintenant, il est certain qu'on we l'a voié.
Maintenant, il est certain qu'on me l'a volé ; Je ne puis plus le cacher, Si j'avais su d'avance Ce qui devait m'arriver, de me serais endormie sur le seuil de ma porte, js
Le
L'Andreuola aime Gabriotto. :ls se racontent chacun un songe qu'ils ont eu ; >srequoi Gabritto meurt dans les bras de sa maitresse. Pendant que celle-ci, u..:+de sa servante, le porte chez lui, elles sont prises par les gens de la Seigururis. Le podestat veut lui faire violence ; mais elle ne le souffre pas, Son père l':yant appris, et <on innocence ayant été reconnue, elle est mise en liberté, Ne voulant plus 7ivre dans le monde, elle se fait religieuse.
La nouvelle que Philomène avait dite fut très chère aux dames, pour ce qu’elles avaient souvent entendu chanter cette chanson et n'avaient jamais pu,mêmeen questionnant, savoir quelle était la cause pour laquelle elle avait été faite. Mais le roi ayant entendu la fin de la nouvelle, ordonna à Pamphile de poursuivre dans l’ordre convenu. Pamphile dit alors : « — Le songe raconté dans la précédente nouvelle me fournit matière à en raconter une dans laquelle sont mentionnés deux songes qui s’appliquèrent aux chuses à venir,comme celui-ci avait eu trait aux choses déjà arrivées, et à peine ces songes eurent-ils été racontés par ceux qui
Pour garder mon pot de flsurs.
Le Dieu tout-puissant pourrait bien me venir en aide,
Le Dieu tout-puissant pourrait bien me venir en aide, Si cela lui plaisait, Contre celui - . s'at remdn xi cnapalle envers moi, Il m'a mis e+ peins at en fourmen!, Celui qui m'a volé mon basilir Qui avait un si doux parfu” Son parfum me ragaillard:. #1 toute,
Son parfum me ragaillardissait toute, Tant il répandait de fraiches od' urs, Et le matin quand je l'arrosais, Au lever du soleil, Tout le monde s’étonnait, Disnt : D'où vient une telle odeur ? Et moi - par amour pour lui, je mourrai de chagrire
‘L'moï, par amour pour lui, je mourrai de chagrin, Par amour pour mon pot de fleurs.
Si quelqu'un voulait me dire où il est, Je le rachèterais volontiers J'ai cent onces d'or dans ma bourse, Volontiers je les lui donnerais, Ft je lu donnerais un baiser, s'il le désirait.
: {Note du tradurteur,? ‘
les avaient vus, que l'effet de tous les deux se produisit. Et pourtant,amoureuses dames, vous devez savoir que c’est une tendance générale à tout ce qui vit, de voir des choses diverses dans un songe, lesquelles choses, quoiqu’elles paraissent dans le sommeil on ne peut plus vraies à celui qui dort, dès que celui-ci est réveillé, lui paraissent quelquesunes vraies, quelques autres vraisemblables, et une partie contraire à toute vérité,et néanmoins il se trouve que beaucoup sont arrivées. Pour quoi, beaucoup prêtent à tous les songes la même foi qu’ils accorderaient aux choses qu'ils verraient dans la veille; et ils s’attristent ou se réjouissent à cause de leurs songes mêmes, selon qu’à cause d'eux ils craignent ou espèrent. Et, au contraire, il y en a qui ne croient à aucun, si ce n’est après être tombés dans le péril qui leur avait été montré en songe. De quoi je n’approuve ni les uns ni les autres, pour ce qu'il y a parfois des songes qui sont vrais et parfois d’autres qui sont faux. Qu'ils ne soient pas tous vrais, très souvent chacun de nous a pu lé connaître ; et que tous ne soient pas faux, cela a été déjà démontré par la nouvelle que vient de dire Philomène, et, comme je l’ai dit, j'entends aussi le démontrer par ma nouvelle. Pour quoi, je juge qu’en vivant et en agissant vertueusement, on ne doit redouter aucun songe contraire, ni pour cela négliger les bons avertissements ; dans les choses perverses ou mauvaises, quoique les songes leur paraissent favorables, et par des démonstralions propices réconfortent ceux qui les voient, il ne faut en croire aucun ; et de même pour les choses contraires, on ne doit pas accorder pleine croyance à tous les souges. Maïs venons à la nouvelle.
« Dans la cité de Brescia fut jadis un gentilhomme nommé messer Negro da Ponte Carraro, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille nommée Andreuola, jeune et fort belle, et sans mari, laquelle par aventure s’'énamoura d’un de ses voisins qui avait nom Gabriotto, homme de basse condition mais rempli de bonnes manières, beau et plaisant de sa personne. Avec l'aide et l’appui de la servante de Ia maison, la jeune fille fit si bien que non seulement Gabriotto sut qu’il était aimé de l'Andreuola, mais qu’il fut introduit plusieurs fois, au grand plaisir de la jeune fille, dans un beau jardin que possédait le père de celle-ci. Et afin que rien, sinon la mort, né | üt leur empêcher @e goûter les douceurs de l’amour, ils devinrent secrèlement mari et femme. Leurs rendez-vous continuant ainsi furtivement, il advint qu’une nuit la jeune fille eut en dormant un songe dans lequel il lui sembla qu'elle était dans son jardin avec Gabriotto et que, au grand plaisir de tous les deux, elle le tenait dans ses bras. Et pendant qu’ils étaient ainsi, il lui semblait voir sortir du corps de son amant une chose obscure et terrible dont elle ne pouvait re-
QUATRIL US JOURNÉE. 0
connaître la forme, et il lui paraissait que cette chose prenait Gabrivtto et lg lui arracr. it imaigré elle des bras avec uae force étonnante et dispuraissait sous terre avec lui, sans qu’elle pût jamais revoir ni l'un ni l'autre; de quoi elle ressentit une très grande et inestimable douleur qui la réveilla. Etant réveillée, bien qu'elle {ût joyeuse de voir qu'il n'en était pas comme elle avait rêvé, néanmoins elle eut peur du songe vu par elle. Et pour ce, Gabriotto voulant venir la trouver la nuit suivan'”, elle s'efforça tant qu'elle put d’empêcher qu'il vint. Mais pourtant, vovant son désir et atin qu'il ne soupçnnnät pas autre chose, elle le reçut la nuit dans ‘son jardin, où apres avoir cueilli beaucoup de roses blanches et vermeilles, cur c'était la saison, elle alla s'asseoir avec lui au pied d’une très belle fontaine qui y était. Et là, après qu'ils eurent fait ensemble une grande et longue iète, Gabriotto lui demanda la raison pour laquelle elle voulait l'empêcher de venir. La jeune fille Jui racontant le songe qu'elle avait cu la nuit précédente et la crainte qu'elle en avait ressentie, le lui dit.
« Ce qu’entendant Gabriotto, il en rit et dit que c'était zrande sottise que d'ajouter la moindre foi aux songes, pour ce qu'ils arrivent par surabondance ou par défaut de nourriture, et qu’on voyait tous les jours qu’ils étaient tous vains. Puis il dit: « — Si j'avais écouté aussi les songes, je nc serais « pas venu, non à cause du tien, mais à cause d’un que j'ai « fait l’autre nuit et que voici : il me semblait être dans une « belle et plaisante forêt où je m'en allais chassant, et avoir « pris une chevrette si belle et si agréable qu'aucune autre « pareille ne se vit jamais; et il me semblait qu’elle était « plus blanche que la neige, et qu’en peu de temps elle de- | « venait si familière avec moi qu’elle ne me quittait plus « d’un pas. De mon côté clle m'était si chère, à ce qu'il me « paraissait, qu'afin qu'elle ne me quittât point, je lui avais « mis autout du col un collier d’or, et que je la tenais en « main avec une chaîne d'or. Et puis, cette chèvre se repo- « sant une fois sur moi et tenant sa tête sur ma poitrine, il « me semblait voir sortir je ne sais d’où une panthère noire « comme charbon, affamée et d’un aspect épouvantable, qui « s'en venait vers moi. Aucune résistance ne me paraissait « possible ; pour quoi, il me semblait qu’elle posait son mu- « seau sur mon sein gauche, et qu’elle le rongeait tellement « qu'elle parvenait jusqu’au cœur qu’elle cherchait à m’ar- « racher pour l’emporter avec elle. De quoi je sentais une « telle douleur, que mon sommeil se rompit et une fois ré- « ve:llé, je m'empressai de tâter avec la main mon côté pour « voir s’il n’y avait rien ; mais n’y voyant aucun mal, je me « moquai de moi-même pour avoir cherché. Maïs que veut « dire cela? Des songes parcils et de plus épouvantables,
« j'en ai déjà bien vus, et il ne m'en est pour cela adveau « ni plus ni moins; pour ce laissons-le aller et pensons à
__« nous donner du bon temps. — »
LS
« La jeune fille, très épouvantée déjà par son rêve, entendant cela, le fut encore plus ; mais pour ne pas effrayer Gabriotlo, elle cacha sa peur le plus qu’elle put. Et pendant qu'avec lui, l’'embrassant et le baisant à plusieurs reprises et
par lui embrassée et baisée, elle se satisfaisait, craignant et
ne sachant quoi, elle tenait ses yeux fixés sur son visage plus
‘ que d'habitude, et parfois regardait par le jardin si elle ne
voyait pas quelque chose de noir venir de quelque endroit.
. Ettandis qu'ils étaient ainsi, Gabriotto, jetant un grand sou-
pir, l’embrassa et dit : «a — Hélas ! mon âme, aide-moi, car « je meurs; — » et ayant ainsi dit, il retomba à terre sur l'herbe du pré. Ce que voyant la jeune fille, elle le releva, l'attira sur son sein et dit quasi tout en pleurs : « — Ô mon « doux seigneur, que te sens-tu ? —» Gabriotto ne répondit pas, mais tremblant et couvert de sueur, au bout d’un court espace de temps il passa de la présente vie.
« Combien cela fut cruel et fâcheux pour la jeune femme qui l’aimait plus qu’elle-même, chacun peut le penser. Elle pleura beaucoup et l’appela en vain plusieurs fois ; mais quand elle eut reconnu qu'il était bien mort, l'ayant palpé par tout le corps et l’ayant trouvé froid, ne sachant que faire et que dire, toute en pleurs et pleine d’angoisses, elle alla appeler sa servante qui connaissait son amour, et lui expliqua sa misère et sa douleur. Et après qu’ensemble elles eurent pleuré quelque temps sur le visage de Gabriotto mort, la jeune femme dit à la servante : « — Puisque Dieu m'a « enlevé celui-ci, j'entends ne plus rester en cette vie; mais « avant que j'en vienne à me tuer, je voudrais que nous « prissions un moyen convenable pour garder mon honneur « et conserver secret l'amour qui a existé entre nous deux, « et que le corps dont la gracieuse âme est partie, fût ense- « vel. — » A quoi la servante répondit : « — Ma fille, « ne dis pas que tu veux te tuer, pour ce que si tu l'as ici- « bas perdu, en te tuant tu le perdrais encore dans l’autre « monde, car tu irais en enfer, là où je suis certaine que son «âme n’est point allée, pour ce qu'il fut un bon jeune « homme. Mais il vaut bien mieux te réconforter et songer « à aider son âme par des prières et d’autres offrandes, si « par hasard il en a besoin pour quelque péché commis. Il « y a moyen de l’ensevelir promptement dans ce jardin, ce « que personne ne saura jamais, parce que personne n6 sait « qu'il y soit jamais venu; et si tu ne le veux pas ainsi, « mettons-le hors du jardin et laissons-le; il sera trouvé « demain matin et porté à sa demeure, et ses parents le « feront ensevelir., — » |
« La jeune femme, bien qu'elle Mt pleine d'amertume ct qu'elle pleurât constamment, écoutait cependant les consriis de sa servante; n’en approuvant pas la première partie, elle répondit à la seconde en disant: « — A Dieu ne plaise « que je souffre qu’un aussi cher jeune homme tant aimé de « moi et qui fut mon mari, soit enseveli comme un chic « où abandonné sur un chemin. Il a eu mes pleurs, et autant « que je pourrai, il aura ceux de ses parents; et déjà j'a! « dans la pensée ce que nous devons faire en cette circon- « stance., — » Et elle l’envoya bien vite chercher une pièce de drap de soie qu’elle avait dans un coffre. La servante étant de retour, elles étendirent le drap sur la terre, et x placèrent le corps de Gabriotto après lui avoir posé la tête sur un oreiller; puis elles lui fermèrent les yeux et la bouche avec force larmes, lui firent une couronne de roses et le couvrirent de toutes les roses qu’elles avaient pu cueillir, et la jeune fille dit à la servante : « -— D'ici à la porte de sa maison « il y a peu de chemin, et pour ce, toi et moi, ainsi que « nous l'avons imaginé, nous l'y porterons et nous le pla- « cerons devant la porte. Il ne se passera guère de temps « que le jour ne vienne et il sera recueilli’ et ainsi, bien « que ce ne doive être d'aucune consolation pour les siens, « ce me sera à moi, dans les bras de quiil est mort, un « plaisir. — » Et ayant ainsi dit, elle se jeta sur son visage avec d’abondantes larmes, et pleura un long espace de temps. Enfin, pressée par sa servante pour ce que Île jour venait, elle se leva, retira de son doigt le même anneau avec lequel Gabriotto l'avait épousée, et ie mit au doigt de celui-ci, disant au milieu de ses pleurs: « — Mon cher seigneur, « si ton âme voit maintenant mes larmes, ou si quelque « connaissance ou quelque sentiment reste au corps après « le départ de celle-ci, reçois avec bienveillance le dernier « don de celle que, de ton vivant, tu as tant aimée. — » Et ceci dit, elle retomba évanouie sur le cadavre. Revenue à elle quelques instants après et s'étant levée, elle prit avec la servante le drap dans lequel le corps gisait, et elles sortirent du jardin avec ce fardeau et se dirigèrent vers la maison de Gabriotto.
« Comme elles allaient aïnsi, il advint par hasard qu’elles furent rencontrées et prises avec le corps du mort par les familiers du Podestat, Voqudle à cette heure faisaient une ronde à cause de quelque accident survenu. L’Andreuola, plus désireuse de mourir que de vivre, ayant reconnu les familiers de la Seigneurie, dit franchement : « — Je connais « qui vous êtes, et je sais qu’il ne me servirait à rien de « chercher à vous fuir ; je suis prête à aller avec vous devant « la Seigneurie et à lui raconter l’affaire ; mais que nul de « vous ne soit assez hardi pour me toucher, si je vous obérs,
262 LE DÉCAMÉRONe |
« ni pour rien déranger à ce corps, s’il ne veut pas être « accusé par moi, — » Pour quoi, sans avoir été touchée par aucun d’eux.elle alla vers le palais avec le corps de Gabriotto. Le Podestat, apprenant cet événement, se leva, et l'avant fait amener duns sa chambre, s’informa de ce qui était arrivé. Ayant tait examiner par plusieurs médecins si ie brave homme n'avait pas été tué par le poison ou autrement, tass affirmérent que non; mais ils dirent qu’un abcès près du cœur s'était crevé et que c'était ce qui l’avait tué. Le Podestat, entenilant ceci, et comprenant que cette femme n'était coupable que de peu de chose, s’efforça de lui persuader qu’il lui donnerait ce qu’il ne pouvait lui rendre, et dit que si elle voulait consentir à ses désirs, il la mettrait en liberté ; mais ses paroles n'ayant servi à rien, il voulut, contre toute convenance, user de la force ; mais l’Andreuola, enflammée d’indignation et rendue forte, se défendit virilement, le repoussant avec des paroles de mépris et de hauteur.
« Le plein jour étant venu, et ces choses ayant été contées à messer Negro, dolent à la mort, il s'en alla au palais avec beaucoup de ses amis, et là informé par le Podestat de tout ce qui s'était passé, il demanda que sa fille lui fût rendue. Le Podestat voulant tout d’abord s’excuser de la violence qu'il avait voulu faire à la jeune femme, avant d être accusé par elle, commença par louer sa constance et dit que ce qu’il avait fait était pour l’éprouver. Pour quoi, la voyant d'une telle fermeté, il lui avait porté un grand amour et si cela plaisait à lui qui était son père, ainsi qu’à elle, bien qu’elle eût eu un mari de basse condition, il la prendrait volontiers pour sa femme. Pendant que celui-ci parlait de la sorte, l’Andreuola fut amenée devant son père et se jeta en pleurant à ses pieds, et dit : « — Mon père, je ne crois pas qu'il « soit besoin que je vous raconte l’histoire de mon amour et « de mon malheur, car je suis certaine que vous l'avez en- « tendue et que vous la savez; et pour ce, autant que je « peux je vous demande humblement pardon de ma faute, « c'est-à-dire d’avoir sans que vous le sachiez pris le mari « qui me plaisait le plus. Et je ne demande pas ce don pour « que ma vie soit pardonnée, maïs pour mourir votre fille « et non votre ennemie. — » Et ainsi pleurant, elle tomba « à ses pieds. |
« Messer Negro qui était vieux déjà et homme de nature bénigne et aimante, entendant ces paroles se mit à pleurer et releva tendrement sa fille en disant : « — Ma fille, il m'au- « rait été plus agréable que tu eusses un mari selon qu’il « m'eût semblé L’être convenable, et si tu en avais pris un « tel qu’il te plaisait, cela encore m'aurait plu, mais que tu « me l’aies caché par ton peu de confiance, cela me fait peine, « et plus encore de voir que tu l’as perdu avant que je l’aie
« su. Mais pourtant, puisqu'il en est ainsi, ce que je lui « aurais fait volontiers, lui vivant, pour te contenter, c’est-à- « dire honneur comme à mon gendre, que cela lui soit fait « après sa mort. — » Et s'étant retourné vers see enfants et ses parents, il leur ordonna d'apprêter pour Gabriotto des obsèques grandes et hoñorables. Sur ces entrefaites, les parents ct les parentes du jeune homme, qui avaient su la nouvolle, ct presque tous les hommes et toutes les femmes de la ville étaient accourus. Pour quoi, le corps ayant été placé au milieu de la cour sur le drap de l’Andreuola, avec toutes ses roses, il fut pleuré non seulement par elle et par ses parents, mais publiquement quasi par toutes les femmes de la ville et par un grand nombre d'hommes ; et comme si c’eût été non un plébéien mais un seigneur, il fut porté, de la cour publique jusqu'au lieu de sa sépulture, sur ies épaules des plus nobles citadins, avec les plus grands honneurs.
« Quelques jours après, le Podestat, persévérant dans ce qu'il avast demandé, et messer Negro en ayant parlé à sa fille, celle-ci ne voulut rien entendre; mais son père voulant en cela lui complaire, elle et sa servante se rendirent en un monastère très renommé pour sa sainteté, où clles se firent religieuses et aù elles vécurent ensuite honnêtement un long espace de temps. — »
La Simone aime Pasquino ; ils sè donnent rendez-vous dans un jardin. Pasqiino s'étant frotté les dents avec une feuille de sauge, meurt. La Simone «st puise, et voulant montrer au juge comment est mort Pasquino, elle se frott« les ilents avec une feuille de sauge et meurt à son tour.
Pamphile libéré de sa nouvelle, le roi, sans montrer la moindre compassion pour l’Andreuola, regarda Émilia ct lui fit signe qu'il lui serait agréable qu'elle succédât à ceux qui avaient déjà parlé. Celle-ci, sans mettre aucun relard, commença : « — Chères compagnes, la nouvelle de Pamphile m'amène à en dire une tout à fait semblable à la sienne sauf un point: de même qu'Andreuola perdit son amant dans un jardin, ainsi arriva-t-il à celle dont je dois vous conter l'histoire; mais ayant été emprisonnée comme Andreuwola, elle se délivra de ses juges non par sa force e° son courage, mais par une mort soudaine. Et comme cela a été dit déjà entre nous, bien qu’Amour habite volontiers les demeures des nobles, il ne refuse pas de séjourner dans celles des pauvres; au contraire, il v manifeste parfois sa force, tout comme il se fait craindre dans les plus riches en maître souverain.
C'est ce qui se verra, sinon entièrement du moins en grande partie, dans ma nouvelle, grâce à laquelle il me plaît de revenir à notre cité dont nous nous sommes tant éloignés aujourd’hui, pour traiter des sujets variés et parcourir diverses contrées du monde. .
« Il n’y a donc pas grand temps que vivait à Florence une jeune fille très belle et très gracieuse eu égard à sa condition, née d’un père pauvre, et qui avait nom Simone. Bien qu'il lui fat gagner de ses propres mains le pain qu’elle mangeait, et vivre en filant de la laine, elle n’était cependant point d’un esprit si bas, qu’elle ne brulât de recevoir en son cœur Amour qui, sous les traits et par les paroles aimables d’un jeune garçon d’aussi petite condition qu’elle et chargé de porter de la laine à’ filer pour le compte de son maître, montrait depuis longtemps bonne envie d’y entrer. L'ayant donc reçu sous l'aspect charmant du jeune garçon qui l’aimait, et dont le nom était Pasquino, désirant et n’osant pas aller plus loin, elle filait, et à chaque brassée de laine filée qu’elle enroulait autour de sou fuseau, elle poussait mille soupirs plus cuisants que du feu, au souvenir ds celui qui la lui avait donnée à filer. Le jeune garçon, de son côté, désireux que la laine appartenant à son maître fût bien filée, surveillait plus spécialement, et même uniquement celle que filait la Simone, comme si elle devait seule servir au tissage. Pour quoi, l’un serveillant et l’autre contente d’être surveillée, il advint que, le premier prenant plus d’audace qu'il n’en avait d'habitude, la seconde chassant la craïnte et la vergogne qui lui étaient naturelles, ils s’unirent en des plaisirs communs. Ces plaisirs leur furent si chers que non seulement ils n’attendaient pas que l’un y fût invité par l'autre, mais que tous deux se rencontraient dans une mutuelle provocation. |
« Leur bonheur se continuant ainsi et ne faisant que s’augmenter de jour en jour, il advint que Pasquino dit à la Simone qu'il voulait absolument qu’elle trouvât moyen de venir dans un jardin où il désirait la conduire, pour qu'ils pussent s’y voir plus à l’aise et plus sûrement. La Simone dit que cela lui plaisait, et, un dimanche, après le repas, ayant donné à entendre à son père qu'elle avait l'intention d'aller au pardon de San Gallo, elle se rendit,avec une de ses compagnes nommée la Lagina, au jardin que lui avait indiqué Pasquino. Elle l’y trouva accompagné d’un de ses camarades qui avait nom Puccino, mais qu’on appelait le Stramba. Là, une nouvelle liaison amoureuse s’élant formée entre le Stramba et la Lagina, il3 s’enioncèrent dans une partie du jardiu pour s’y livrer à leurs plaisirs, et laissèrent le Stramba et la Lagina dans l’autre.
« Ï1 y avait dans la partie du jardin où Pasquino et la Si-
QUALRIÈME SOURNÉE. 26
mone s'étaicnt retirés, un grand et beau buisson de sauge, au pied duquel ils s'assirent. Après s'être longuement salisfaits tous les deux et avoir beaucoup causé d'un goûter : qu'ils avaient l'intention de faire à sens reposés dans ce même jrs Pasquino se tourna vers le buisson de sauge, y cueillit une feuille et se mit à s’en frotter les dents et les gencives, en disant que la sauge les lui ne!toyait parfaitsment de tout ce quiétait resté après qu'il avai: nangé. Quand il les eut frottées quelque temps, il revint à parler du goûter dont il avait été d'abord question. Mais à peine avait-il prononcé quelques mots, qu’il commença à ancre de visage, et presque aussitôt, perdant la vue etla parole, il tomba mort. Ce que voyant la Simone, elle se raità se lamenteret à crier, et à appeler le Stramba et la Lagina. Ceux-ci vinrenten toute hâte,et voyant Pasquino non seulement mort, mais tout enflé et la figure ainsi que le corps couvert de taches noires, le Stramba de crier aussitôt : « -— Ah! méchante femme, tu « l'as empoisonné ! — » Le bruit qu’il faisait était si grand, qu'il fut entendu d’un grand nombre de personnes qui habitaient dans le voi:inage. Ces gens accoururent à la rumeur, et trouvant Pasquino mort et enflé, entendant le Stramia se lamenter et accuser la Simone de l'avoir traîtrsusement empoisonné, voyant que celle-ci, quasi-folle de douleur par suite de l'accident qui lui avait enlevé son amant &’une façon si subite, ne pouvait se disculper, ils furent tous persuadés que les choses s'étaient passées comme le disait Stramba. C'est pourquoi s'étant saisis d’elle qui continuait à pleurer fortement, ils la menèrent au palais du Podestat. Là, sur l’insistance du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, camarades de Pasquino, qui étaient survenus, un juge, sans porter plus de retard à l'affaire, se mit à interroger la jeune fille sur l'événement. | |
« Comme il ne pouvait croire qu’en cette circonstance elle eût agi méchamment et qu’elle fût coupable, il voulut voir en sa présence le cadavre du mort et le lieu où elle disait que la chose s'était passée, car il ne comprenait pas bien ce qu'elle racontait. L’ayant donc fait conduire sans bruit à l'endroit où le corps de Pasquino gisait encore gonflé comm un tonneau, il s’y rendit lui-même aussitôt, et après s'être étonné de cette mort subite, il lui demanda comment cela s'était fait. Simone s'étant approchée du buisson de sauge, et ayant raconté toute l’histoire, atin de faire comprendre plus complètement ce qui était arrivé, fit comme avait fait ‘ Pasquino, et se frotta les dents avec une feuille de sauge. Alors, tandis que le Siramba, l’Atticciato et les autres amis et compagnons de Pasquino traitaient ses explications de frivoles et de vaines, prétendaient qu’elle se moquait de la présence du juge, et ne réclamaient rien moins que le sup-
plice du feu pour punir une telle perversité, la malheureuse, déjà toute tremblante de douleur d’avoir perdu son amant et de peur du supplice réclamé par le Stramba, tomba soudain morte de la même façon que Pasquino, non sans grand étonnement des personnes présentes,
« O âmes fortunées, à qui, dans un même jour, il fut donné de goûter l’amour le plus fervent et de quitier la vie ! Plus heureuses encore si vous êtes allées ensemble en un même lieu, et si — s’aime-t-on dans l’autre vie? — vous vous y aimez comme vous vous aimiez ici-bas ! Mais heureuse par dessus tout — du moins à notre avis, nous qui vivons après elle — l’âme de la Simone, dont l'innocence ne succomba point sous le témoignage du Stramba, de lAtticciato et du Malagevole, cardeurs de laine ou de plus vile profession encore. En étant frappé de la même mort que son amant et er suivant duns l’autre monde l’âme de Pasquino tant aimée par elle, Simone eut une fin plus honnête et fut délivrée de leur infâme accusation. |
« Le juge, stupéfait, comme tous ceux qui étaient là, de ce nouvel incident, et ne sachant que dire, resta longtemps inmobile : puis, ayant recouvré ses esprits, il dit : « — Ceci « montre que cette sauge est vénéneuse, ce qui n’arrive pas « d'habitude à la sauge. Mais pour qu'elle ne puisse plus « nuire de la même façon à personne, qu’on la coupe jus- « qu'aux racines et qu’on la jetle au feu, — » Ce à quoi le gardien du jardin procédant en présence du juge, on n’eut : pas plutôt abattu le buisson, que la cause de la mort des deux malheureux amants apparut à tous. Il y avait sous ce buisson de sauge un crapaud prodigieusement gros, dont on. vit bien que le venin avait empoisonné la plante. Personne n'ayant envie de s'approcher du crapaud, on fit autour de lui un grand amas de bois sec et on le brüla avec le buisson de sauge ; et c'est ainsi que prit fin l’erquête de messer le juge sur la mort du malheureux Pasquino. Le corps de ce dernier, ainsi que celui de la Simone, encore tout enflés, furent ensevelis ensemble dans l'église de San Paolo par le Strambha, l’Atticciato, Guccio Imbratta et le Malagevole, qui, par aventure, en étaient paroissiens. =
QUATRIÈUE JOURNÉE,
‘iirolamo aime la Salrestra. Cédant aux prières de sa snère, il va à Paris ; quani il revient, il trouve la Salvestra marite. Il pénètre en cachette chez elle et meurt à ses côtés. On le porta à l'éslise où la Salvestra meurt à son tour à côté de lui.
La nouvelle d'Émilia avait pris fin, quand, par le comrnandement du roi, Néiphile commença ainsi : « — A mon a vis, valeureuses dames, il y a des gens qui croient en savoir plus que les autres et qui en savent moins; et pour ce, non seulement ils sont asscz présomptueux pour opposer leur avis aux conseils des hommes, mais encore à la nature même des choses, de quelle présomption il est déjà résulté de très grands malheurs, tandis qu'on n’en a jamais vu résulter aucun bien. Et pour ce qu'entre les autres choses naturelles, celle qui reçoit le moins les conseils ou les contradictions, c’est l’amour dont la nature est telle qu'il se consurne plutôt de soi-même que de s'arrêter en chemin sur un avertissement reçu, il m'est venu à l'esprit de vous raconter une nouvelle d’une dame, laquelle, en cherchant à êire plus savante qu’il ne lui appartenait et qu’elle n’était, et aussi que ne le comportait la chose dans laquelle elle s’étudiait à montrer son avis, et en croyant chasser l’amour d'un cœur énamnuré où il avait peut-être été mis par les étoiles, parvint à chasser en même tempset l'amour et l’âme du corps de son fils.
« Il fut donc en notre cité, selon ce que racontent les anciens, un très gros marchand fort riche, dont ie nom était Leonardo Sighieri. 1l eut de sa femme un fils appelé Giro- Jamo, après la naissance duquel, ses affaires &yaut élé soigneusement mises en ordre, il passa de cette vie. Les tuteurs, ainsi que la mère, gérèrent bien et loysiement les at. faires de l’enfant qui, grandissant avec ceux de ses voisins, se lia plus particulièrernent avec une jcune cnfant de son âge, fille d’un ‘silieur. L'âge venant, leur liaison se changea en un amour si ‘ort et si tenace que Girolamo ne se sentait pas bien, sinon quand il voyait son amie; ct certainement elle ne l’aimait p:1s moins qu'elle n’en était aimée. La mère du jeune garçon s'etant aperçue de cela, à plusieurs reprises l'en réprimanda et j'en châtia. Mais, par la suite, Girolamo ne pouvant s'en empêcher, elle s’en plaignit à ses tuteurs, et comme si elle croyait, grâce à la grande richesse de son fils, tirer une orange d’un prunier, elle leur dit : «a — Notre « enfant, qui a à peine quatorze ans, est si énamouré de la
« fille d’un tailleur notre voisin, nommée la Salvestra, que « si nous ne la lui ôtons pas de devant les yeux, il la pren- « dra d'aventure un jour pour femme sans que personne « Je sache, ce dont je ne me consolerai jamais ; ou bien il « se consumera pour elle s’il la voit marier à un autre. Et « pour ce, il me semble que, pour fuir ce danger, vous de- « vez l'envoyer loin d'ici, quelque part, servir dans une bou- « tique ; parce que, en l'éloignant de façon qu’il ne puisse « plus la voir, elle lui sortira de l'esprit, et nous pourrons « ensuite lui donner pour femme quelque jeune fille bien « née. — » |
« Les tuteurs dirent que la dame parlait bien et qu’ils fe- : raient dans ce sens selon qu'ils pourraient ; et ayant fait appeler le jeune garçon dans la boutique, l’un d’eux se mit à lui dire très affectueusement : « Mon fils, tu es mainte- « nant grandet ; il est bon que tu commences à voir par toi- « même dans tes affaires ; pour quoi, nous serions fort con- « tents que tu allasses un peu à Paris où {u verras com- « ment se trafique une grande part'e de ta richesse, sans « compter que là-bas tu deviendras meilleur, mieux élevé « et plus homme de bien que tu ne ferais ici, en voyant ces « seigneurs, ces barons et ces gentilshommes qui y vivent « en grand nombre, et en apprenant leurs belles manières : « puis tu pourras revenir ici. — » Le jeune garçon écouta attentivement, et répondit d’un ton bref qu'il n’en voulait rien faire, pour ce qu'il croyait pouvoir aussi bien qu’un autre rester à Florence. Les braves gens, entendant cela, le réprouvèrent encore avec plus de paroles ; maïs ne pouvant en tirer une autre réponse, ils le dirent à la mère. Celle-ci, très irritée de cela, non de ce qu’il ne voulait pas aller à Paris, mais de son amoureux entêtement, lui fit de grands reproches; puis, l’amadouant par de douces paroles, elle se mit à le flaiter et à le prier doucement qu'il consentît à faire ce que voulaient ses tuteurs ; et elle sut tant lui dire, qu’il consentit à s’en aller pendant un an, mais non plus; et ainsi fut fait.
« Girolamo étant donc allé à Paris, fièrement énamouré, y fut retenu deux ans, toujours renvoyé d'aujourd'hui à demain. Quand ïl en revint, plus amoureux que jamais, il trouva la Salvestra mariée à un bon jeune homme qui construisait des tentes, de quoi il fut dolent outre mesure. Mais enfin, voyant qu'il ne pouvait en être autrement, il s’efforça de s’en consoler. Ayant découvert l’endroiït où était sa maison, il commença, selon l’habitude des jeunes amoureux, à passer devant chez elle, croyant qu’elle ne l’avait pas plus oublié qu'il ne l’avait oubliée lui-même. Mais les choses allaient de toute autre façon ; elle ne se souvenait pas plus de lui que si elle ne l'avait jamais vu ; et si pourtant elle se le
rappelait quelque peu, ette {cmotgnait bien du contraire, de quoi en peu detemps le jeunehomme s'aperçut, et non sans grandissime douleur. Néanmoins il faisait tout ce qu'il pouvait pour cacher ce chagrin dans son âme ; maïs ne pouvant y parvenir, il résolut, dût-il en mourir, de lui en parler à elle-même. S'étant informé auprès de quelque voisin comment la maison de son amie était faite, un soir qu’elle et son mari étaient allés veiller avec leurs voisins, il y entra sans être vu, se cacha dans sa chambre derrière des toiles à tentes qu’on y avait étendues, et attendit jusqu’à ce qu'ils fussent de retour et qu'ils se fussent mis au lit.
« Quand il vit le mari endormi, il s’en alla à l'endroit où il avait vu que la Salvestra s'était couchée, et lui ayant posé la main sur la poitrine, il lui dit doucement : e — O mon « âme, dors-tu déjà ? — » La jeune femme, qui ne dormait pas, voulut crier ; mais le jeune homme se hâta de dire : » — Pour Dieu, ne crie pas, car je suis ton Girolamo. — » Ce qu’entendantcell2-ci, elle dit, toute tremblante : « — Eh! « pour Dieu, Girolamo, va-t'en. [l est passé ce temps de no- « tre enfance où il ne nous était pas défendu de nous aimer. « Je suis, comme lu vois, mariée ; par conséquent ce n’est « plus bien à moi de penser à un autre homme qu’à mon « mari. Pour quoi, je te prie, au nom de Dieu, de t’en aller; « car si mon mari t’entendait, encore qu’un autre mal n'en « advint, il s’ensuivrait que je ne pourrais plus jamais vivre « en paix avec lui, alors qu'aimée de lui, je demeure avec «lui en tout bien et tranquillité. — » Le jeune homme, entendant ces paroles, ressentit une violente douleur. Il eut beau lui rappeler le temps passé et son amour nullement oublié malgré la distance, et y mêler de nombreuses prières et de grandes promesses, il n’obtint rieu. Pour quoi, désireux de mourir, il la prià finalement qu'en faveur de tant d'amour, elle souffrît qu'il se couchAt à côté d'elle, jusqu'à ce qu'il pôt se réchaulfer un peu, car il s'était tout gelé en l'attendant, lui promettant qu'il ne lui dirait rieu, qu’il ne la toucheraït pas, et qu’il s’en irait dès qu’il serait un peu réchauffé. La Salvestra, ayant quelque compassion de lui, le lui permit aux conditions fixées par lui-même. Le jeune homme donc se coucha à côté d’elle sans la toucher ; là, songeant au long antour qu'il lui avait porté et à sa dureté présente, à son espérance perdue, il résolut de ne plus vi- : vre ; et retenant en lui ses esprits, sans dire mot, il ferma les poings et mourut à côté d’elle.
« Au bout de quelques instants, la jeune femme s’étonnant de sa contenance, craignant queson mari ne se réveillât, se mit à dire : « — En | Girolamo, pourquoi ne t’en vas- « tu pas? — » Mais ne l’entendant pas révondre, elle pensa qu’il s'était endormi. Pour quoi, ayant étendu la main pour
e réveiller, elle se mit à le tâter et, le touchant, elle le trouva froid comme glace, de quoi elle s’étonna vivement. Alors letouchant plus fortement, et sentant qu'ilne remuait nas, elle connut qu’il était mort ; de quoi dolente outre mesure, elle fut en grand embarras de savoir que faire. Enfin elle résolut de voir ce que son mari dirait de faire comme s'il s’agissait d'une autre personne; et l’ayant réveillé, elle ui raconta, comme étant arrivé à une autre, ce qui venait de lui arriver; puis, elle lui demanda quel conseil ïl lui donnerait si cela lui était arrivé à elle. Le bon homme répondit qu’il pensait que le mort devrait être porté sans bruit à sa demeure et qu’on devrait le laisser là, sans porter aucun tort à la dame qui ne lui semblait pas avoir failli.
Alors la jeune femme dit : « — Eh bien! c’est ainsi qu'il
« faut que nous fassions. — » Et lui ayant pris la main,
elle lui fit toucher le jeune homme mort. De quoi, tout ému,
il se leva, alluma une lumière, et sans entrer dans de nou-
velles explications avec sa femme, il revêtit le corps de ses
habits, puis sans retard, persuadé de l'innocence de sa femme, il le mit sur ses épaules, le-porta devant la porte de
sa maison, Où il le déposa sur le seuil et le laissa.
« Le jour venu, quand on vit cet homme mort devant sa porte, cela fit une grande rumeur et spécialement de la part de la mère ; et ayant partout cherché cet regardé, et ne lui trouvant ni plaie ni coup aucun, les médecins déclarèrent unanimement qu'il était mort de douleur, comme cela était. Le corps fut donc porté dans une église, et 1à vint la douloureuse mère avec beaucoup d’autres dames, parents et voisins, et sur lui on commença, selon nos usages, à pleurer et à se lamenter fortement. Et pendant qu'on faisait ces grandes lamentations, le bon homme dans la maison duquel il était mort, dit à la Salvestra ; « — Mets un manteau sur « ta tête, et va dans cette église où on a transporté Giro- « lamo ; mêle-toi aux femmes ettu écouteras ce qu'on dit « de cette aventure; moi j'en feraiautant parmi les hommes, « afin que nous voyons si l'on dit quelque chose contre « nous. — » Cela plut à la jeune femme prise d’une pitié tardive, car elle désirait voir mort celui auquel elle n'avait Lai van de son vivant faire plaisir d’un seul baiser, et elle
alla. . | : « Chose merveilleuse # penser com$ten sont difficiles à expliquer les forces de l’amour ! Ce cœur que la fortune prospère de Girolamo n'avait pu ouvrir, sa fortune malheureuse l'ouvrit et, les anciennes flammes s’y étant toutes réveillées, changea la Salvestra en tant de pitié quand elle vit le visage du mort, que, cachée sous son manteau et mêlée aux femmes, elle ne s’arrêta pas avant d’être parvenue jusqu'auprès du corps. Et là poussant un grand cri, elle se jeta
le visage sur le jeune homme mort qu'elle n'eut pas le temps de baïgner de beauroup de larme, car à peine l'eut-clle touché que, comme cela était arrivé à Girolatno, la douleur Jui avait enlevé la vie. Puis — comme les femmes la réconfortaient et lui disaient de se lever, ne l'ayant pas encore reconnue — quand on voulut la relever et qu'on latrouva immobile, ce fut seulement alors qu’on reconnut la Salvestra et qu'elle était morte. De quoi toutes les femmes qui étaient là, vaincues d’une double pitié, se remirent à pleurer encore” davantage. La nouvelle s'étant répandue hors de l'église parmi les hommes, elle parvint aux oreilles du mari qui était au milieu d'eux, et qui, sans vouloir écouter de consolations ou prendre aucun confort, pleura longtemps. Et ayant raconté à un grand nombre de ceux qui l'entouraient, l'histoire arrivée la nuit précédente à ce jeune homme, lu cause de sa mort fét manifestement connue de tout le monde, ce dont tous furent affligés. La jeune femme morte ayant donc été prise et ayant été parée comme on à coutume de le faire pour les morts, on la plaça sur le même lit à côté du jeune homme, et là, après qu’elle cüt été longuement pleurée, tous deux furent ensevelis dans un même tombeau ; et ceux que, vivants, l'amour n'avait pu unir, la mort les unit d'un inséparable lien. — »
Messer Guiglilmo Rossiglione donne à manger à sa femme Île cœur de messer Guiglielmo Guardastigno qu'il a tué et qu'elle aime, La dame l'ayant su, sé jette par la fenètre et se tue. Elle est ensevelie avec son amant.
« La nouvelle de Néiphile étant terminée, non sans avoir grandement ému de compassion toutes ses compagnes, le roi qui ne voulail pas abolir le privilège accordé à Dioneo, voyant qu’il n'y avait plus personne à parler, commença : « — Compatissantes dames, puisque les infortunes d'amour ont le don de vous émouvoir, j’ai toute prête une nouvelle qui ne vous touchera pas mains que la dernière ; attendu que ce que je vais vous raconter arriva à des gens de plus haute qualité que ceux dont il a été parlé déjà, et par un accident plus cruel encore. |
« Vous saurez donc que, suivant ce queracontent les Provençaux, il y eut autrefois en Provence deux nobles chevaliers qui possédaient tous deux castels et vassaux. L'un avait nom messire Guiglielmo Rossiglione, et l’autre messire Guiglielmo Guardastagno ; et pour ce que l’un et l’autre
étaient très habiles dansles armes, Îts s’aimaient beaucoup et avaient coutume d’aller toujours ensemble à tous les tournois, joutes ou autres passes d'armes, et portant les mêmes couleurs. Comme ils habitaient chacun dans son château, et qu’ils étaient éloignés l’un de l’autre de dix bons milles, il advint que messire Guiglielmo Rossiglione ayant pour femme une très belle et très appétissante dame, messiro Guiglielmo Guardastagno, nonobstant l'amitié et la camaraderie qui existaient entre eux, s’en amouracha hors de toute mesure et fit si bien par un moyen ou par un autre, que la damc s’en aperçut, et le tenant pour un très valeureux chevalier, se mit à l’aimer de telle façon qu’il était son seul désir, son seul amour, et qu’elle n’attendait que le moment d’être mise à réquisition par lui, ce qui ne tarda guère. Ils eurent plusieurs rendez-vous, où ils se donnèrent de fortes preuves d'amour. En ayant, par la suite, usé moins discrètement, il advint que le mari s’en aperçut et en fut tellement. indigné, que la grande amitié qu’il portait à Guardastagno se changea en haine mortelle. Mais il sut la tenir cachée mieux
ue les deux amants n’avaient sw tenir caché leur amour, et il résolut de le tuer.
« Rossiglione étant en cette disposition d'esprit, il advint qu'un grand tournoi fut publié en France, ce que Rossiglione fit sur-le-champ connaître à Guardastagno, en lui faisant dire due si cela lui plaisait, il vint le voir pour délibérer s'ils iraient à ce tournoiet comment. Le Guardastagno, tout joyeux, répordit qu'il irait sans faute souper avec lui le jour suivant. Le Rossiglione, à cette nouvelle, pensa que le moment étuit venu de le tuer. Le lendemain, s'étant armé, il monta à cheval suivi d’un de ses familiers, et s’embusqua dans un bois situé à environ un mille de son castel et par où le Guardastagno devait passer. Après l'avoir attendu assez longtemps, il le vit qui s’avançait sans armes et accompagné de deux familiers désarmés aussi, comme quelqu'un qui ne se défiait de rien. Quand il le vit arrivé à l'endroit où il voulait, le félon, plein de rage, sortit de sa cachette et courut à lui la lance à la main, criant : « — Tu es mort |! —» Prononcer ces paroles et lui plonger la lance dans le sein, ne furent qu’un. Le Guardastagno, sans pouvoir se défendre ni dire un mot, tomba transpercé et mourut. Quant à £ses familiers, ayant fait faire volte-face à leurs chevaux, ils s’enfuirent le plus vite qu'ils purent vers le castel de leur maitre, sans avoir reconnu qui avait commis le meurtre. Alors le Rossiglione descendit de cheval, ouvrit avec son couteau la poitrine du Guardastagno, et, de ses propres mains, lui arracha le cœur qu'il enveloppa dans le pennon d’une lance et qu’il donna à porter à un de ses familiers, auxquels il défendit d’avoir la hardicsse de dire un seul mot de cela.
Puis il remonta à cheval et comme il était déjà nuit, il revint à son castel. = |
« La dame, qui avait entendu dfre que le Guardastagno devait venir diner le soir, et qui l’attendait avec une grande impatience, ne le voyant pas arriver, s’en étonna beaucoup, et dit à son mari : « — Comment se fait-il, messire, que Îe « Guardastagno n'est pas venu ? » — A quoi le mari dit : « — Femme, il m'a fait dire qu'il ne pourra être ici que « demain. » — De quoi la dame fut toute troublée. Le Rossiglione,descendu dans son appartement, fitsppeler le cuisinier et lui dit : « — Prends ce cœur de sanglier, et fais en « sorte d’en faire un ragoût le meilleur et le plus appétis- « sant que tu sauras ; et quand je serai à table, envoie-le « moi sur un plat d'argent. — » Le cuisinier ayant prisle cœur, le hacha menu, l’assaisonna de force poivre, et y a2pliquant tout son art et tous ses soins, en fit un ragoût excellent.
« L'heure du souper venue, messire Guiglielmo se mit à table avec sa femme ; mais poursuivi par le souvenir du crime qu’il avait commis, il mangea peu. Le cuisinier lui ayant envoyé le ragoût, il le fit placer devant la dame, prétendant que ce soir il n’avaitpas faim, et le lui recommanda vivement. La dame, qui avait bon appétit, se mit à en goùter, et comme il lui parut bon, elle le mangea tout entier. Quand le chevalier eut vu que la dame l’avait mangé tout entier il dil : «— Femme comment avez-vous trouvé ce plat ? — » La dame répondit : « — Monseigneur, il m’a plu « beaucoup, sur ma foi. — » « — Par Dieu, je vous crois, — dit le chevalier — et je ne m'étonne point si vous avez trouvé « bon mort ce qui, vivant, vous a plu par-dessus tout. — » A ces mots, )adameresta un moment immobile, puis elle dit : « — Comment ? Qu'est-ce que vous m'avez fait manger? — Le chevalier répondit : — Ce que vous avez mangé, c’est le « cœur de messire Guiglielmo Guardastagno, que vous, «femme déloyale, avez tant aimé. Soyez assurée que c'est « bien lui, car de ces propres maïns je le lui ai arraché de « la poitrine, avant de revenir ici. — »
« Si la dame, apprenant cela au sujel de celui qu’elle aimait par-dessus tout, fut saisie d’une horrible douleur, il ne faut pas le demander. Après quelques instants elle dit : « — Vous avez agi comme un déloyal et mauvais chevalier ; : « c'est moi qui, sans qu'il m'y ait en rien forcée, lui avais « donné mon amour, et, de cet outrage envers vous, ce n'éa tait pas lui, mais moi qui devais supporter le châtiment. « Mais à Dieu ne plaise que sur une aussi noble nourriture « que le cœur d’un chevalier vaillant et courtois, comme le « fut messire Guiglielmo, une autre nourriture vienne ja- « mais se poser, — » Et s'étant levée, elle se précipita par
une fenêtre qui se trouvait derrière elle. La fenêtre était très élevée au-dessus du sol ; pour quoi, la dame en tombant, non seulement se tua, mais se brisa tous les membres. Ce voyant, messire Guiglielmo fut comme abasourdi et comprit qu’il avait mal fait. Craignant le courroux des voisins et surtout du comte de Provence, il fit seller des chevaux et s’enfuit. Le lendemain matin, on sut par toute la contrée ce qui était arrivé ; c’est pourquoi les gens du castel de messire Guiglielmo, et ceux du castel de la dame, recueillirent les corps des deux victimes, qui furent ensevelis, au milieu des pleurs et de la douleur générale, dans l'église du chàteau de la dame et dans un même tombeau. On y inscrivit des vers relatant le nom de ceux qui y étaient renfermés, ainsi que la cause et la nature de leur mort. — »
La femme d’un médecin met dans un coffre son amant endormi et qu'elle eroit mort, Deux usuriers emrortent le coffre chez eux. L'amant est découvert et pris pour un voleur. La servante de la dame raconte à la Seigneurie que c'est elle qui l’a mis dans le coffre volé par les usuriers, de sorte qu'il échappe à la potence ; les usuriers sont condamnés à l'amende vour avoir volé le coffre,
Le roi ayant fini son récit, il ne restait plus qu’à Dioneo à remplir sa tâche ; ce que voyant, et le roi lui ayant com. mandé, il commença : « — Les malheurs que l’on vient de raconter au sujet des amants inforlunés, ne vous ont pas contristé le cœur et les yeux à vous seules, mesdames, mais bien à moi aussi ; pour quoi, j'ai vivement désiré qu'on en vint au bout. Maintenant, Dieusoit loué, car ils sont finis, à moins que je ne voulusse encore ajouter à cette mauvaise marchandise, ce dont Dieu me garde. Sans insister done sur un sujel si douloureux, je commencerai par quelque chose de plus joyeux et de meilleur, donnant l'exemple peut-être à ce qui devra être raconté dans la journée de demain.
« Vous saurez donc, très belles jeunes dames, qu'il n’y a pas encore longtemps,il y avait à Salerne un très grand médecin en chirurgie, dont le nom fut maître Mazzeo della Montagna, lequel, parvenu déjà à l'extrême vieillesse, avait
ris pour épouse une belle etgente jeune fe:nme desa ville et
a tenait fournie de riches vêtements, de joyaux et de tout ce qui peut plaire à une dame, plus que toute autre de la ville. Vrai est que, la plupart du temps, elle restait indifférente à tout cela, en femme qui dans le lit était mal couverte par le maître. Celui-ci, comme messer Ricciardo di Chinzica, dont nous avons parlé et qui enscignait à sa femme
Se
QUATRIÈME JOURNÉE. a
à observer les fCicx, disait à la sienne que pour avoir courhi avec une femme, on mettait je ne sais combien de jours à réparer ses forces, et semblables sottises, De quoi elle vivait très mécontente ; et comme elle était avisécet de très gran esprit elle résolut, pour épargner le bien de Ia maison, de saisir la première occasion et de goûter d’un autre. Avant observé piusicurs jeunes hommes, elle en trouva à la fin u:1 en qui elle plaça toute son espérance, tout son cœur et tou: . Son bien. De quoi le jeune homme s'étant aperçu, etcela lit plaisant fort, il mit semblablement tout son ainour sur elle. On l'appelait Rusieri da deroli ; il était de naissance noble, mais de mauvaise vie et de conduite blämable, tellement qu'il n'avait parent ni ami qui lui voulût du bien, ni cn: voansentît à le voir ; et dans tout Salerne, il était accusé de vols et d’autres méfaits aussi vils, de quoi la dame eut peu cure, car il lui plaisait pour autre chose. Aidée de sa servante, ele fit si bien qu'ils purent se trouver ensemble, A: bout de quelque temps qu’ils eurent pris tous deux leur: ébats, la dame se mit à le blâmer de sa vie passée et à lt prier, pour l'amour d'elle, de se défaire depareilles habitudes, et pour lui faciliter à le faire, elle commença à lui subvenir, tantôt d’une somme d'argent, tantôt d'une autre.
« Pendant qu'ils continuaient ainsi tous deux fort discrètement, il advint qu'il tomba entre les mains du médecin un malade qui avait mal à une jambe. Le maître ayant vu son cas, dit à scs parents que, si on ne lui enlevait pas un os pourri qu’il avait dans la jambe, il faudrait la lui couper ou sinon qu'il mourrait, et qu'en lui extrayant l'os, il pourrait guérir, mais qu'il ne lentreprendrait qu’en le considérant déjà comme un homme mort. À quoi ceux à qui le malade appartenait ayant consenii, ils le lui laissèrent pour être opéré dans ces conditions. Le médecin, avisant que le malade ne pourrait endurer la peine sans être endormi, ou ne se laisserait pas panser, et devant attendre après vèpres pour procéder à cette opération, fit dès le matin distiller une certaine eau de sa composition, qui, bue par le malade devait le faire dormir autant qu'il pensait meltre de temps à l'opérer. Puis ayant fait porter cette eau chez lui, il la placa dans sa chambre, sans dire à personnecequec'était. L'heure de vêpres venue, et le maître se disposant à aller vers son malade, il lui arriva un messager envoyé par quelques-un: de ses grands amis de Malfi, avec prière de ne pas manquer pour quelque cause que ce fût, de s’y rendre sur le chamr.. parce qu'il y avait eu une grande rixe où beaucoup de genavaient été blessés. Le médecin, renvoyant au lendemain matin le pansement de la jambe, monta sur une petite barque et alla à Malfi. Pour quoi, la dame, sachant qu’il ne devait pas revenir la nuit à la maison. vfit venir Ruggicri
selon qu’elle en avait l'habitude, et le mit dans sa chambre où elle le garda jusqu’à ce que les autres personnes de la maison fussent allées se coucher.
«Ruggieri étant donc dans la chambre attendant la dame, et ayant, soit par fatigue endurée dans le jour, soit pour avoir mangé trop salé, soit peut-être simplement par habitude, ressenti une grande soif, il vit par hasard sur la fenêtre cette fiole d’eau que le médecin avait préparée pour son malade, et croyant que c'était de l’eau bonne à boire, il la porta à sa bouche et la but tout entière. Il ne tarda guère à être. pris d’un grand sommeil, et à s'endormir. La dame, aussitôt qu’elle put, s’en vint dans la chambre, et trouvant Ruggieri endormi, elle se mit à le secouer et à lui dire à voix basse de se lever, mais en vain; il ne lui répondait pas ni ne bougeait. Pour quoi la dame, quelque peu courroucée, le secoua avec plus de force, disant : « — Lève-toi, affreux dormeur; situ « voulais dormir, tu devais t’en retourner cheztoiet non venir “ici. — » Ruggieri, ainsi secoué, tomba à terre, d’une chaise sur laquelle il était, et ne donna pas plus signe de vie que n'aurait fait un corps mort. De quoi quelque peu épouvantée, la dame essaya de le relever et se mit à le secouer plus fort, à le prendre par le nez et à le tirer par la barbe ; mais tout était vain ; il avait attaché son âne à une bonne cheville. |
«Alors la dame commença à craindre qu'il fût mort; cependant elle sé remit encore à lui pincer aigrement la peau et à le brûler avec une chandelle allumée, maïs toujours en vain. Pour quoi elle, qui n’était pas médecin, bien qu'elle eût un médecin pour mari, crut sans plus de doute qu'il était mort. Aussi, l’aimant par-dessus tont comme elle faisait, il ne faut pas demander si elle fut affligée; n’osant faire de bruit, elle se mit à pleurer en silence sur lui, et à se lamenter d’une telle mésaventure. Maïs après quelques instants, craignant d'ajouter la honte à son malheur, elle pensa qu'il fallait sans retard trouver un moyen de porter ce mort hors de la maison; et ne sachant qu'imaginer pour ce faire, elle appela sans bruit sa servante, et lui faisant part de sa mésaventure, elle lui demanda conseil.
« La servante, fort étonnée, se mit elle aussi à letireret à le pincer, mais le voyant sans sentiment, elle dit ce qu'avait dit la dame, c’est-à-dire qu'il était vraiment mort, et lui conseilla de le faire sortir de la maïson. A quoi la dame dit : « — Et où pourrons-nous le porter, pour que personne ne « soupçonne demain matin, quand on le verra, que c’est d'ici « qu’on Pa porté? — » A quoi la servante répondit : « — Ma- « dame, j'ai vu ce soir, fort tard, devant la boutique de ce » menuisier, notre voisin, un coffre qui n’est pas trop grand «et qui, si son maître ne l’a pas rentré chez Jui, viendra trop
« à point pour notre cas, car nous pourrons y mettre Ÿe corps, « après lui avoir donné deux ou trois coups de couteau, et « nous l’y laisserons. Celui qui l'y trouvera, ne saura pas si « c’est ici où ailleurs qu'il y aura été mis; au contraire, on « croira, pour ce qu'il fut un mauvais garnement, qu’en « commettant quelque méfait il aura été occis par un de se: « ennemis et mis dans le coffre. — » Le conseil de la servante plut à la dame, excepté de lui donner des coups de couteau ; elle dit que pour rien au monde elle n'aurait le courage de faire cela, et ayant envoyé la servante voir si le coffre était toujours fa où elle l'avait vu, celle-ci revint et dit que oui. La servante donc qui était jeune et visoureuse. aidée de la dame, mit Ruggieri sur ses épaules, et sa maitresse marchant devant pour regarder si personne ne venait, elles arrivèrent au coffre, mirent le corps dedans et l’ayant refermé, elles le laissérent.
« Le même jour, un peu auparavant, étaient rentrés chez eux deux jeunes gens qui prètaient à usure et qui, désireux de gagner beaucoup et de dépenser peu, sc trouvaient avoir besoin de meubles. Ils avaient vu la veille le coffre et avaient projeté ensemble, si on l'y laissait pendant la nuit, de l’emporter chez eux. Minuit venu, ils sortirent de leur logis et trouvant le coffre à la mème place, sans l'examiner davantage, ils le portèrent promptement chez eux, encore qu'il leur parût lourd, et le placèrent à côté d'une chambre où leurs femmes dormaient, sans songer pour le moment à le ranger convenablement ; et l'ayant laissé là, ils s’en allérent dormir.
« Le matin venu, Ruggieri, qui avait fait un grand somme et avait déjà digéré le breuvage et éprouvé jusqu’au bout sa vertu, se réveilla, et bien le sommeil füt rompu et que ses sens eussent recouvré leur pouvoir, il lui restait cependant dans la cervelle une stupéfaction qui, non seulement cette nuit, mais pendant quelques jours, le tint tout étourdi. Ayant ouvert les yeux et ne voyant rien, il étendit les mains de cà de là, etse trouvant dans ce coffre, il se mit à rappeler ses souvenirs et à se dire : « — Qu'est cela? Où suis-je? Lors-je « ou suis-je éveillé? Je me souviens pourtant que ce soir je « suis entré dans la chambre de madame, et maintenant il « me semble que je suis dans un coffre. Que veut dire ceci? «a Le médecin serait-il revenu, ou un autre accident serait-il « arrivé pour lequel la dame, pendant que je dormuis, m'au- « rait caché là-dedans; je le crois, et très certainement il en « aura été ainsi, —» Et pour ce, il se mit à rester tranquille et à écouter s’il n’entendait rien. Etant demeuré ainsi assez longtemps et se trouvant fort mal dans le coffre, qui était petit, se sentant tout meurtri du côté sur lequel il était couché, il vouiut se tourner sur l’autre; mais il le fit si adroitement
qu’il heurta des reins une des parois du coffre qui n'avait pas été posé sur un plancher bien égal, et qu'il le fit basculer et tomber. En tombant, le coffre fit grand bruit, pour quoi les femmes qui dormaient à côté se réveillèrent et eurent peur, et de peur se turent. ;
« Ruggieri ne savait que pensende la chute du coffre; mais le voyant ouvert par sa chute même, il pensa qu'il valait mieux, si autre chose survenait, en être hors que dedans. Et comme il ne savait où il était, imaginant tantôt une chose, : tantôt une autre, il se mit à aller à tâtons par la maison, pour voir s’il trouverait une porte ou un escalier par où il pût s’en aller. Les femmes, qui étaient réveillées, entendant le bruit qu'il faisait, se mirent à dire : « — Qui est là? — » Ruggieri, ne reconnaissant pas la voix, ne rénordit pas; pour quoi, les femmes se mirent à appeler iss ézux jeunes gens. Mais ceux-ci, pour ce qu'ils avaient trop veillé, dormaient fortement et n’entendaient rien de it C 4x se passait Alors les femmes, devenues plus pesmxie*s 8 $tant levées coururent à une fenêtre et se mirent erer:e - Au voleur au voleur! — » Pour quoi, bon nomkxe #s wu#cins accoururent de tous côtés et entrèrent dans À ww, qui par le toit, qui d’un côté, qui d’un autre, e sa7%lablement les jeunes gens, réveillés à ce bruit, se fasdzems, #2 voyant là Ruggieri quasi hors de lui d'étonneruent, st qui ne voyait pas par où il devrait ou pourrait Ssir, 4 & iront aux mains des familiers du gouverneur ds &: ‘#46. gui étaient déjà accourus aû bruit. Et ayant. 6% raus# ssunt le gouverneur, celui-ci, comme il était text. pers a très mauvais homme, le fit mettre sur-le-champ à le iorture et confesser qu'il était entré dans la maison des usuriers pour voler; pour quoi, le gouverneur pensa qu'il convenait de le faire pendre par la gorge sans le moradr6 retard.
« La nouvelle se répandit dan: la &atinée par tout Salerne que Ruggieri avait été pris à volér dexs la maison des usuriers; ce que la dame et sa servante apprenant, elles furent remplies d’un tel étonnement qu’elles étaient bien près ‘'e se persuader à elles-mêmes que ce qu'elles-avaient fait la nait” précédente elles ne l'avaient pas fait, mais qu'elles l’avaient rêvé; en outre, ia dame éprouvait un tel chagrin du péril où se Re Ruggieri, u'eile élait sur le point d’en devenir folle.
« Un peu après la troisième heure, le médecin, de retour de Malf, demanda qu'on lui apporit son eau pour ce qu’il voulait panser son malade, voyant la fiole vide, il fit un grand vacarme, disant qu’on ne pouvait rien conserver dans cette maison. La dame, qui était stimualée d’une autre douleur, lui répondit en colère : « — Que diriez-vous, maître, pour une « chose importante, puisque vous faites si grand bruit pour
« une fiole d'eau renversée? — » A quoi le maître dit : « — Femme, tu crots que cette eau était de Feau claire; « mais il nen est pas ainsi; bien au contraire, c'élait une « eau travaillée pour faire dormir. — » Dès aue la daine eut entendu cela, elle s'avisa que Rugwieri l'avait bue et que c'écait pour cela qu'il lui avait paru mort, et elle dit : « — Maître, nous ne le savions pas; pour ce faites-en « d'autre. :- » Le maître, voyant qu'il ne pouvait en ètre autrement, en fit faire une nouvelle.
« Peu après la servaute qui, par ordre de Ja dame, était allée savoir ce que l’on disait de Ruggieri, revint et lui dit: « — Modame, tout le monde dit du mal de Rugoieri, ct « d’après cv que j'ai pu entendre, il ne se trouve aucun py- « rent, aucuu «ini qui se soit dérangé ou qui veuille se dé- « ranger pour lui veniren aide, et l’on croit bien que demain « le Stadico le fera pendre. Et, en outre, je veux vous dire < une chose, car il me semble avoir compris comment il est « arrivé dans la maïson des usuriers, et écoutez comment : « Vous connaissez bien le menuisier devant lequel était le « coffre où nous le mimes; il était tout à l'heure avec un « individu qui prétendait que le coffre lui appartenait, car «il lui en réclamait le prix, et le menuisier disait qu'il « n'avait pas vendu le coffre, mais qu'il lui avait été volé « pendant la nuit. A quoi celui-ci disait : « — 11 n’en est « pas ainsi, mais tu l’as vendu aux deux jeunes usuriers, « ainsi qu'ils ne l'ont dit celte nuit, quand je l'ai vu chez « eux au moment où Ruggieri a été pris. — » A quoi le mc- « nuisier disait : « — Ils mentent, pour ce que je ne le leur ai « jamais vendu; mais ce sont eux qui, la nuit dernière, me « l'ont volé. Allons les trouver. — » Et ils sont allés d’un « commun accord à la maison des usuriers, et moi je suis ve- «nue ici. El, comme vous pouvez voir, je comprends « bien de quelle façon Ruggieri a été transporté là où il a « été trouvé; mais comment il est ressuscité, je ne puis le « voir. — » La dame, comprenant alors parfaitement comment la chose était arrivée, dit à la servante ce qu'elle avait eppris du maître et la pria de l'aider à faire échapper Ruggieri en femme qui, si elle voulait, pouvait d'un seul coup délivrer Ruggieri et lui conserver l'honneur à elle. La servante dit : « — Madame, enseignez-moi comment, ete fea rai volontiers tout ce qu’il faudra faire. — »
« La dame, aiguillonnée par sa passion, ayant avisé rapidement ce qu'il y avait à faire, en informa de tous points la servante. Celle-ci s’en alla tout d’abord trouver le médecin, et, pleurant, elle se mit à lui dire : « — Messire, je dois « vous demander pardon d’une grande faute que j'ai com- « mise envers vous. — » Le maître dit : « — Et qu'est. « ce? —» Et la servante, ne s’arrètant pas de pleurer, dit :
250 LE DÉCAMERNON.
« — Messire, vous savez quel homme c’est que Ruggieri da « Jeroli; lui ayant plu, autant par peur que par amour, j'ai « consenti il y a quelque temps à devenir sa maîtresse. Sa- « chant qu’hier vous n’étiez pas ici, il me pressa tellement « que, l’introduisant chez vous, je le menai coucher avec moi « dans ma chambre; et comme il avait soif, et que je n'avais « pas le temps de chercher de l’eau ou du vin, ne voulant - « pas d'ailleurs que votre femme qui était au salon me vît, « et me peer avoir vu dans votre chambre une fiole « d’eau, j'ailai la chercher et je la lui donnai à boire, puis je la « remis où je l’avais prise; et je vois que vous avez fait à ce « sujet un grand bruit dans la maison. Et certes, je confesse « que je fis mal; mais quel est celui qui n’a pas mal agi « quelquefois? Je suis très marrie d’avoir fait cela; non pas. « tant pour la chose elle-même, que pour ce qui s'en est « suivi, car Ruggieri est sur le point d'en perdre la vie. Pour « quoi, autant que je peux, je vous prie de me pardonner et « de me permettre d'aller lui venir en aide en ce que par moi « se pourra. — » Le médecin, entendant cela, quelque colère qu'il eût, répondit en souriant : « — Tu t'en es donné « toi-même le châtiment, puisque, là où tu croyais avoir « cette nuit un jeune homme qui t'aurait bien secoué la pe- « lisse, tu as eu un méchant dormeur; et pour ce va, et vois « à sauver ton amant, et dorénavant garde-toi de plus le « mener dans la maison, car je te paierais de cette fois et « de l’autre. — »
« La servante estimant que, pour la première tentative, elle avait bien opéré, aussitôt qu’elle put, s’en alla à la prison où était Ruggieri, séduisit tellement le geôlier, que celui-ci la laissa parler au prisonnier. Dès qu'elle l’eût informé de ce qu’il devait répondre au Stadico s'il voulait échapper au
éril, elle fit si bien qu’elle parvint jusqu’au juge criminel, equel avant de consentir à l'écouter, pour ce qu’elle était fraîche et gaillarde, voulut attacher son croc à la pauvre fille du bon Dieu. Elle, pour en être plus favorablement écoutée, ne fut nullement revêche, et la besogne faite, elle dit : « — Messire, vous avez ici Ruggieri da Jeroli, pris pour un « voleur, et ce n'est pas vrai. — » Et commençant par le commencement, elle lui conta l’histoire jusqu’au bout; comment elle, étant sa maîtresse, l'avait mené dans la maison du médecin, et comment elle lui avait donné à boire l'eau préparée, ne sachant ce qu'elle était, et comment le croyant mort, elle l’avait mis dans le coffre. Puis, elle lui dit ce qu’elle avait entendu entre le menuisier et le propriétaire du coffre, lui montrant par cela de quelle façon Ruggieri avait été introduit dans la maison des usuriers. Le juge voyant qu'il était facile de vérifier si c'était la vérité, s’informa d’abord près du médecin si ce qu'elle avait dit de l'eau était vrai,
QUATRIÊME JOURNÉE. 281
et vit qu'il en était ainsi; puis man@a rc menuisier et celui à qui avait appartenu le coffre, ainsi que les usuriers, et après plusieurs investigations, il fut établi que la nuit précédente les usuricrs avaient volé le coffre et l'avaient porté chez eux. Enfin, il fit venir Ruggieri, et lui ayant detnandé où il avait été héberge le soir précédent, celui-ci répondit qu'il ne savait pas où ilavait été nélergé, mais qu’il se souvenait bien qu'ii était allé coucher avec la servante de maître Mazzeo, dans ln chambre de laquell2 il avait bu de l'eau, à cause de la grande soif qu'il avait; mais pour ce qui était advenu de lui après, sinon qurnd en s'éveillant ch°z les usuriers il s’était trouvé dans un coffre, il ne le savait pas. Le juue, entendant ces choses, en éprouva une grande satisfaction, et les fil redire plusieurs fois à la servante, à Ruggieri, au menuisier et aux usuriers. À la fin, reconnaissant que Kuggicri était innocent, il condamna à dix onces d'amende les usuricrs qui avaient volé le coffre, et rendit la liberté à Ruggicri, Si cela fut agréable à ce dernier, que personne ne le demande; mais cela fut agréable outre mesure à sa dame, laquelle par la suite avec son amant et sa chère servante qui avait d’abord voulu lui donner des cuups de couteau, en rit souvent, et ils festoyèrent joyeusement, continuant leur amour et leurs ébats de mieux en mieux; et je voudrais qu'il m'advint ainsi, mais non toutefois d’être mis dans le coffre. — »
Si les premières nouvèélles avaient contristé le cœur’des dames amoureuses, la dernière dite par Dioneo les fit tellement rire, et spécialement quand il raconta que le juge avait attaché son croc, qu'elles purent se refaire de la compassion que les autres nouvelles leur avaient inspirée. Mais le roi voyant que le soleil commençait à pälir et que le terme de son commandement était venu, s'excuea par d'agréables paroles auprès des dames de ce qu'il avait fait, c'est-à-dire de les avoir obligécs de raconter sur un sujet aussi dur que l’infortune des amants. L'excuse faile, 1l se leva, ôta la couronne de sa tête, et comme Îles dames attendaient de savoir à qui il la donnerait, il la posa délicatement sur la tête blonde de la Fiammetta en disant : « — Je te donne cette couronne, comme à celle qui, dans la journée de demain, saura le mieux consoler nos compagnes de l’âpre journée d'aujourd'hui. — »
La Fiammetta, dont les cheveux crépus, longs et dorés retombaient sur ses blanches et délicates épaules, et dont le visage rondelet était tout resplendissant d'une blancheur de lis mêlée aux roses vermeilles, avec deux yeux à fleur de tête semblables à ceux d’un faucon voyageur, et une toute petite bouche dont les lèvres semblaient être deux rubis, répondit en souriant : « — Et moi, Philostrate, je la prends volontiers, et afin que tu t'aperçoives mieux de ce que tu as fait,
dès maintenant je veux et j'ordonne que chacun se prépare à parler demain de ce qui est advenu d heureux aux amants, après quelques cruels et malencontreux accidents. — » Cette proposition plut à tous. Et après qu'elle eût fait venir le sénéchal, et disposé avec lui des choses opportunes, toute la société s'étant levée se dispersa joyeusement jusqu'à l'heure Au souper.
Tous donc, partie par le jardin dont la beauté ne devait pas les fatiguer de longtemps, partie vers les moulins qui moulaient en dehors, se mirent à prendre qui de çà, qui de là, suivant leurs fantaisies, des amusements divers jusqu'à l'heure du souper, laquelle étant venüe, tous se réunirent,
comme d'habitude, près de la belle fontaine, où ils soupèrent
et furent bien servis et à leur grandissime plaisir. Levés de là, selon leur habitude aussi, ils se mirent à danser et à chanter, et Philomène menant la danse, la reine dit :« —Philostrate, je n’entends pas dévier de ce qu'ont fait mes prédécesseurs, mais, de même qu'ils ont fait, j'entends que par
mon ordre on chante une chanson; et pour ce que je suis
persuadée que tes chansons ressemblent à les nouvelles,
afin qu’il n’y ait pas d’autres jours que celui-ci troublé par le récit de tes infortunés amants, nous voulons que tu en Aises une qui te plaira le plus.-— » Philostrate répondit qu'il le ferait volontiers; et sans retard il se mit à chanter en celte guise : |
En pleurant, je montre Combien se plaint avec raison un cœur De ce qu’Amour soit trahi dans sa foi.
Amour, alors que premièrement Tu as placé en mon cœur celle pour qui je soupire, Sans en espérer de salut, Tu me l'as montrée si remplie de vertu, Que j'estimai léger tout martyre Qui, dans mon esprit resté dolent, Pr Loi me serait advepu.
Muis mon erreur, Je la connais maintenant, et non sans douleur,
Ce qui m'a fait connaître mon erreur, est de me voir abandonné de celle En qui seule j'espérais; Car alors que je pensais être le plus Dans sa faveur et son favori, Je m'aperçus que, sans se soucier de la peine Que me causerait ma future disgrâce,
t9 SD)
QUATRIÈME JOUHNLE.
Elle avait recueilli en son cœur La beauté d'un autre, et qu'elle m'en avait chassé,
Cotnme je conuus que j'en étais chassé, Naquit eu mon cœur une plainte douloureuse Qui y reste encore; Et je ne cesse de maudire le jour et l'heure Où m'apparut pour la première fois son visage amoniet: Orné d'altière beaut*; Et plus que jamais je me sens euflammé.
Ma croyance en elle, mon espoir, mon ardeur, Mon âme qui se meurt s'en va blasphémiuit tout cela.
Combien ma douleur est saus confur!, Seigneur, tu peux le seutir, taut je l'appelle Avec une douloureuse voix; Et je dis que je me sens tellement bràler, Que, pour diminuer ma soulfrance j'apyelle la mort, Qu'elle vienne donc, et d’uu seul coup, Termine ma vie cruelle et malheureuse Ainsi que ma fureur; Car, où que j'aille, je souffrirai moins.
Nulle autre vie, nul autre coufort Ne me reste plus que la mort pour guérir ma douleur. Qu'on me la donne donc désormais.
Mets fin, Amour, par elle à mes peines, Et dépouille mon cœur d'une vie si misérable. Ah! fais-le, puisqu’à tort Toute joie m'est enlevée et ravie.
Fais-la heureuse, elle, en me faisaut mourir, seigueur, . Comme tu l'as faite heureuse d'un nouvel amant,
© ma chanson, si personne ne t'apprend, Je n'en ai cure, pour ce que personne Comme maÿ ne peut te chanter.
Une seul :«ine je veux te douner :
Que tu retrouves Amour, et qu'à lui seul, Combien m'est déplaisante La triste vie amère .
Tu moutres pleinement, le priant qu’en meiïlleus Port il me mette par sa valeur,
Et pleuraut, je moutre, etc.
Les paroles de cette canzone montrèrent très clairement l'état de l’âme de Philostrate et quelle en était la raison. Et peut-être l’aurait mieux montré encore le visage de telle dame qui était dans la danse, si les ténèbres de la nuit survenue n'avaient pas caché la rougeur qui était montée à son visage. Mais quand'il eut fini sa chanson, beaucoup d'autres furent chantées, jusqu’à ce qu’enfin l'heure d’aller dermir fût venue; pour quoi, la reine l'ayant ordonné, chacun se rendit dans sa chambre.
eve.
La quatrième Journts: du Dicauénox finie, commence la cinquième, dans k: quelle, sous lo soaivernement de Fiammetta, ou devise da co qui e-t arrivé d'heureux à cerlains amants après plusieurs aventures cruelles ou ficheuses,
Déjà l'orient était tout blanc de lumière, et les rayons du soleil surgissant avaient fait la clarté sur notre hémisphère, quand Fiammetta, invitée par le doux chant des oiseaux qui, dès la première heure du jour, chantaient jopenemens éparpillés sur les cimes des jeunes arbres, se leva et après avoir fait appeler les autres dames ainsi que les trois jeunes gens, descendit à pas lents dans les champs, où elle alla se promener avec ses compagnons par la vaste plaine et sur l'herbe couverte de rosée, devisant avec eux d’une chose et d’une autre, jusqu'à ce que le soleil se fût élevé quelque peu. Mais sentant que ses rayons devenaient plus chauds, elle dirigea leurs pas vers leur habitation où étant arrivés, et après s'être refaits de leur légère fatigue par des vins exquis et des confetti, ils se répandirent par l’agréable jardin.
: jusqu’à l'heure du repas. Ce moment venu, et chaque chose
ayant été préparée par le très discret sénéchal, ils se mirent joyeusement à manger, après avoir chanté une ou deux petites ballades, et suivant qu'il plut à la reine. Le repas achevé avec ordre et plaisir, et pour ne point perdre l’habitude prise de danser, ils firent quelques danses légères entremélées de chanson, après lesquelles la reine donna congé à chacun jusqu'à ce que l'heure de dormir fût passée. Les uns s'en allérent dormir, et les autres restèrent à se divertir dans le beau jardin. Maïs tous, un peu après l'heurc de none, se réunirent près de la fontaine, selon le bon plaisir de la reine et suivant leur habitude. Là, la reine s'étant assise comme si elle présidait un tribunal, regarda Pamphile et lui ordonna en souriant de commencer les EN ES à dénouement heureux. Celui-ci se disposa volontiers à le faire et parla ainsi :
Eimon devient sensé en devenant amoureux, et enlève en mer sa dame Éphisé nie. Il est mis en prison à Rhodes. Lisimaque l'en tire, et tous Îles «eux enlèvent fphigénie et Cassandre au milieu de lezrs voces. Ils s'enfuient avec
elles en Crète où ils les épousent, et, devenus riches, us sont rappelés cher eux.
« Au commencement, plaisantes dames, d’une journée aussi heureuse que le sera celle-ci. il se présente à moi pour que je les raconte plusieurs nouvelles parmi lesquelles une me plaît entre toutes les autres, pour ce que vous pourrez comprendre par elle non seulement le but joyeux en vue duquel nous nous mettons à deviser, mais combien sont sacrées, combien sont puissantes et pleines de bien les forces de l'Amour, bien que bon nombre de gens, sans savoir ce qu’ils disent, les condamnent et les vitupèrent à grand tort; ce qui, si je ne me trompe, pour ce que je crois que vous êtes toutes amoureuses, devra vous être très agréable.
« Donc, comme nous l'avons lu jadis dans les anciennes nistoires des Chypriens, il fut en l’île de Chypre un gentilhomme de grande noblesse, appelé de son nom Aristippe, et richissime au-dessus de tous ses compatriotes en toutes les choses de ce monde; et il se serait tenu pour l’homme le plus satisfait qui fût, si la fortune ne l’avait affligé en un seul point. C'était que, parmi ses autres fils, il en avait un qui surpassait tous les autres jeunes gens en grandeuret en beauté corporelles, mais qui était presque idiot et sans qu’on pût espérer le guérir. Son vrai nom était Galeso ; mais comme jamais les leçons d’un maître, les caresses ou les châtiments paternels, pas plus que les efforts de toute autre personue n'avaient pu lui mettre en tête une lettre de l’alphabet, ou lui donner la moindre tenue; qu’au contraire il avait la voix forte et rude, et que ses manières étaient plutôt d’une brute que d'un homme, tous l’appelaient par ironie Cimon, ce qui, dans leur langue, veut dire la mème chose que chez nous les mots : grosse bête. Son père, qui voyait avec un très grand ennui sou existence perdue, et qui n’avait plus aucun espoir à son sujet, lui ordonna, pour ne pas avoir plus Jongtemps sous les yeux la cause de son chagrin, de s’en aller au vi:lage, et d'y rester avec ses laboureurs; ce qui fut très agréable à Cimon, pour ce que les manières et la fréquentation des hommes grossiers lui plaisaient plus que celles des gens de la ville.
« Cimon s’en étant donc allé au village et s’y adonnant
aux choses rustiques, il advint qu'un jour, un peu après l'heure de midi, passant d'un champ à un autre et son bâton sur le col, à entra dans un très beau petil bois qui était er ce pays et qui. pour ce qu'on était au mois de mai, était en- "tièrement feuillu. En parcourant ce bois, il arriva, comme si sa fortune l’eût guilé, en un petit pré entouré d'arbres tres élevés, ct dans un des coins duquel se trouvait une belle et {fraîche fontaine. Près de la fontaine, il vit, endormie sur Île pré vert, une très belle jeune fille, vêtue d'un tissu si transparent qu'il ne cachait presque en rien la blancheur de si carnation, et recouverte depuis la ceinture seulement jusqu'en bas d’une couverture blanche et lézrère, A ses pieda, dormaient également deux femmes et un homme, serviteurs de la jeune tille.
« Dès que Cimon l'aperçut, comme s’il n’eût plus jamais vu forme de femme, il s'arrèta, appuyé sur son bâton, sans prononcer une parole, et se mit à la regarder attentivement avec une grandissime admiration. Et dans sa rugucuse intellicence, où plus de mille leçons n'avaient pu faire pénétrer 14 moindre impression d'un plaisir délicat, il sentit s'éveiller une pensée qui lui disait en son esprit matériel et grossier, que cette jeune fille était la plus belle chose qui eût été jamais vuc par homme vivant. Aussitôt, il se mit à examiner en détail toutes les partics de sa personne, admirant les chevaux qu'il croyait être d’or, le front, le nez et la bouche, le col et les bras, et surtout le sein encore peu prononcé ; e: de paysan, devenu soudain fin juge de beauté, il désirait ardemment voir ses yeux qu'elle tenait fermés dans son pro- ‘ond sommeil, et. pour les voir, il eut plusieurs fois l’envis :s la réveiller. Mais comme elle lui paraissait bien autrenent belle que les femmes qu’il avait vues jusque-là, il douait si ce n’était pas quelque déesse, et il avait encore assez de sens vour comprendre que les choses diviaes sont plus dignes d’être vénérées que les choses mondaines: pour quoi, À se retenait, attendant que la jeune fille s'éveillAt d’ellemème, et bien que cela lui parût tarder trop longtemps, il ne savait cependant s'arracher au plaisir inaccoutumé qu'il prenait.
« Après un temps assez long, la jeune fille, qui avait nom Ephigénie, se réveilla avant tous les siens, et ayant levé la tête et ouvert les yeux, elle vit Cimon qui se tenait devant elle appuyé sur son bâton, ce dont elle s’étonna fort, et elle dit : « — Cimon, que cherches-tu à cette heure par ce bois ? — » Cimon, tant par ses allures et sa grossièreté que par la no: blesse et la fortune de son père, était connu quasi de chacun dans le pays. Il ne répondit rien à la question d’Éphigénie, mais dès qu'il vit qu’elle avait les yeux ouverts, il se mit à les regarder fixement, trouvant quil en sortait une suavité
qui le remplissait d’un plaisir qu'il n’avait jamais éprouvé. Ce que voyant la jeune fille, elle commença à craindre qu’à la regarder ainsi fixement, sa rusticité ne le portât à quelque action dont elle pourrait avoir vergogne ; pour quoi, ayant. appelé ses femmes, elle se leva en disant : « — Adieu, Ci- « mon. — » A quoi Oimon répondit alors : « — J'irai avec «toi. --» Et bien que la jeune fille, qui avait toujours peur de lui, refusât sa compagnie, elle ne put s’en débarrasser qu'il ne l'eût accompagnée jusqu'à sa demeure. De là, Cimon revint chez son père, affirmant qu’il ne voulait plus d'aucune façon retourner au village, à quoi son père et les siens consentirent, bien que cela leur parût fâcheux, et attendirent de voir le motif qui lui avait fait changer d’avis.
« La flèche d'Amour étant donc, grâce à la beauté d’Éphigénie, entrée dans le cœur de Cimon, où n’avait encore pu entrer aucune doctrine, il émerveilla son père et tous Îles siens, ainsi que chacun de ceux qui le connaissaient, en s’élevant d’une idée à une autre, en un temps très court. Il réclama tout d’abord de son père qu’il lui fit donner les vétements et les parures avec lesquels allaient ses frères, ce que son père, très content, s'empressa de faire. Alors, fréquentant les jeunes gens de mérite, observant les manières et les habitudes qui conviennent aux gentilshommes, et surtout aux amoureux, non seulement, en un très petit espace de temps nt à la grandissime admiration de chacun, il apprit les pre- ‘nières notions des lettres, mais il devint très marquant parmi Jes hommes de science. En outre — l'amour qu’il portait à Lphigénie étant la cause de tout ce changement — non seulement il rendit souple et convenable sa voix qui était rude et rustique, mais il devint maître chanteur et parfait musicien, de même qu'il se montrait vaillant à chevaucher et très expert dans les choses de la guerre, tant sur mer que sur terre. Bref, pour ne pas m’appesantir sur chaque particularité de son mérite, la quatrième année depuis la naissance de son premier amour ne s'était pas accomplie, qu’il était devenu le plus gracieux, le plus policé et le plus courageux de tous les jeunes gens qui fussent en l’île de Chypre.
« Que dirons-nous donc de Cimon, 6 plaisantes dames ? Certes, rien autre chose, sinon que les hautes qualités que le ciel avait déposées dans son âme vaillante, la fortune jalouse les avait cachées et enchaînées en un petit coin ignoré de son cœur par de formidables liens qu’Amour, plus puissant que la fortune, rompit et brisa, Amour, excitateur des esprits endormis, tira, par sa seule force, les vertus de Cimon des cruelles ténèbres qui les comprimaient, et les amena en pleine lumière, montrant apertement d’où il peut tirer les esprits qui lui sont soumis et où il peut les conduire avec ses rayons vainqueurs,
CINQUIÈEME JOURNÉE. 83
« Bien que Cimon, aimant Ephigénie, commit parfois dea extravagances, comme font souvent les jeunes sens amotireux, Aristippe, considérant qu'Amour l'avait fait homme d'idiot qu'il était, non seulement les supportait patiemment, mais l’encourageait à suivre en cela son bon plaisir. Mais Cimon, qui refusait d'être appelé Galeso, se rappelant avoir été ainsi nommé par Éphisénie, voulait donner à ses désirs une fin honnète. Il fit donc faire plusieurs fois des démarches près de Cipsco, père d'Ephigénie, pour qu'il la lui donnii pour femme; mais Cipsco répondait toujours qu'il l'avait
. promise à Pasimonde, jeune noble de Ithodes, auquel ii
n’entendait pas manquer de parole. Sur quoi, le temps fixé pour les noces d'Éphisénie étant venu, el son mari l'ayant envoyé chercher, Cimon se dit en lui-même: « — Il est dé- « sormais temps de montrer, Ô Ephigénie, combien tu es « aimée de moi. Par toi je suis devenu homme, et si ja puis « te posséder, je ne doute pas que je ne devienne plus gl- « rieux que n'importe quel dieu; et certainement je t’aurai
« ou je mourrai. — » Ayant ainsi dit, il requit ic concours de quelques jeunes gentilshommes, ses amis, et après avoir fait armer en secret un navire de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, il se mit en mer, attendant au passage le navire sur lequel Éphigénie devait être conduite À Rhodes vers son mari. Éphigénie, après que son père eut fait tous les honneurs possibles aux amis de son mari, prit la mer, et l’on se mit en route, dirigeant la proue vers Rhodes. Cimon, qui ne dormait pas, survint le lendemain même avec son navire, et, debout sur la proue, il cria d’une voix forte à ceux qui étaient sur le navire d'Éphigénie : « — Arrètez- « vous ; baissez les voiles, ou attendez-vous à être vaincus et « jetés à la mer. — » Les adversaires de Cimon avaient tir: leurs armes sur le pont, et s’apprétaient à se défendre ; pour quoi Cimon, après les paroles susdites, prit un harpon d: fer et le jeta sur la poupe des Rhodiens qui fuyaient vivement, et les ayant arrêtés de force, il sauta, fier comme u: lion, et sans étre suivi de personne, sur leur navire comm
s’il les tenait tous pour rien. Là, éperonné par l’amour, il <.. lança avec une merveilleuse force au milieu des ennemis, ur coutelas en main, et frappant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, il les abattait comme des moutons. Ce que voyant les Rhodiens, ils jetèrent leurs armes et s’avouèrent prisonnier: quasi d’une seule voix. Cimon leur dit : « — Jeunes gens, « ce n’est ni par désir de butin, ni par haine contre vous « que je suis parti de Chypre pour vous assaillir à main ar- « mée en pleine mer. Ce qui m'a poussé, c'est une chose qu'il « m'est très agréable d’avoir conquise, et que vous pouvez « très facilement me donner sans combat ; c’est [phigénie. « que j'aime par-dessus tout, et que, ne pouvant avoir de
« son père en ami et paisiblement, j'ai voulu, contraint par « l'amour, avoir de vous en ennemi par les armes. Et pour « ce, j'entends être pour elle ce que devait lui être votre Pa- « simonde ; donnez-la moi, et allez à Ja garde de Dieu. — » Les jeunes gens, cédant plus à la force ru'à la générosité, remirent en pleurant Éphigénie à Cimon. Celui-ci, la voyant se lamenter, dit: « — Noble dame, ne te désole point. je « suis ton Cimon, qui, par un long amour, ai plus mérité de «t'avoir que Pasimonde à qui tu as été seulement pro- « mise. — » Cimon l’ayant donc fait monter sur son navire, sans avoir touché à rien autre chose appartenant aux Rhodiens, les laissa aller, et retourna vers ses compagronc.
« Cimon, plus content que personne de la conquête d’une si chère proie, après avoir dorŒfné quelque temps à consoler
phigénie qui se lamentait, résolut avec ses compagnons de ne.point revenir présentement à Chypre; pour quoi, d’un avis commun, ils dirigèrent la proue de leur navire vers l’île de Crète, où quasi chacun d'eux, et surtout Cimon, croyait pouvoir être en sûreté avec Éphigénie, grâce aux anciennes et nouvelles alliances et aux nombreux amis qu'ils y avaient. Mais la fortune. qui avait très joveusement favorisé Cimon dans la conquête de la dame, changea soudain, en inconstante qu’elle est, la joie inexprimable du jeune amoureux en tristesse et en larmes amères. Quatre heures s'étaient à peine écoulées depuis que Cimon avait laissé partir les Rhodiens, quand la nuit survenant — nuit que Cimon attendait comme devant être ia plus heureuse qu’il eût connue jamais — survint avec elle un temps orageux et très mauvais, qui emplit le ciel de nuages et la mer de vents furieux, pour quoi nul ne savait ce qu'il y avait à faire et où aller, et personne ne pouvait se tenir sur le pont du navire pour la manœuvre. Combien Cimon se désolait de ce contretemps, pas n’est besoin de le demander. Il lui semblait que les dieux ne lui eussent concédé l’accomplissement de ses désirs, que pour lui faire paraître plus pénible la mort dont, sans cela, il se serait peu soucié. Ses compagnons se lamentaient également, mais par-dessus tous £phigénie, qui pleurait beaucoup et avait peur du moindre heurt des vagues ; et au milieu de ses larmes, elle maudissait amèrement l'amour de Cimon et lui reprochait sa témérité, assurant que celte tempête n'avait été soulevée que parce que les dieux, contre la volonté desquels il voulait l'avoir pour femme, ne voulaient pas à leur tour qu’il pût jouir de son présomptueux désir, mais l’en voulaient empêcher en la faisant mourir d'abord, elle, puis ea le faisant ensuite périr misérablement. | -
« Au milieu de ces lamentations, qui ne faisaient qu’alleren augmentant, les marins, ne sachant que faire, et le vent devenant de plus en plus furieux, furent poussés, sans savoir
où ils allaient, et sans qu'ils pussent le reconnaître, tout près de File de Rhodes ; mais ne la reconnaissant pas, 1ls firent tous leurs etforts pour y prendre terre, s'il était possible, afin de sauver leur vie. La fortune en cela leur fut favorable et leur permit d'aborder en un petit golfe dans lequel, un peu avant eux, étaient arrivés avec leur navire les Rhodiens . que Cimon avait quittés. [ls ne s’aperçurent qu'ils avaient abordé dans l'île de Rhodes que lorsque, l'aurore sureissant et le ciel devenu plus clair. ils se virent à peine à une portée de trait du navire laissé par eux la veille. De quot Cimon très marri, et craignant qu'il en advint ce qu’il en advinten eifot, ordonna qu'on fit les plus grands efforts pour sortir de IA et aller où il plairait à la fortune de les pousser. Les matclots firent de grands efforts pour sortir de ce golfe, mais ce fut en vain ; le vent plus puissant les poussait en sens contraire, de sorte que, loin de pouvoir sortir, ils furent, qu'ils le voulussent ou non, poussés à terre.
« [ls ne l'eurent jias plus tôt atteinte, qu'ils furent reconnus par les matelots rhodiens qui étaient descendus de leur navire. L'un de ces derniers cowrut en toute hâte à'un viliace voisin où les jeunes nobles rhodiens étaient allés, et leur raconta que Cimon et Éphivénie avaient été par aventure poussés avec leur navire au même endroit qu'eux. En entendant cela, les jeunes gentilshonimes, très contents, prirent un grand nombre de gens de la ville et se rendireu: sur-le-champ au rivage, où Cimon qui, déjà descendu avec les siens, avait décidé de s'enfuir dans quelque forêt prochaine, fut pris avec mphigénie et ses autres compagnons, et mené avec eux au “il'age. Là, venant de la ville où cette année résidait le grandmaître de Rhodes, arriva bientôt Lisimaque avec une nompreuse compagnie d'hommes d'armes, lequel conduisiten pri son Cimon et tous ses A ainsi qu’en avait ordonné le sénat de Rhodes auquel Pasimonde, ayant appris la nouvelle, s'était plaint. C'est ainsi que Uimon, amant malheureux, perdit son Éphisénie peu d'instauts après l'avoir conquise, et sans avoir pris d'elle que quelques baisers. Quant à Éphigénie, elle fut accueillie par plusieurs nobles dames de Rhodes qui la consolèrent tant de la douleur que lui avait causé sa capture, que de la fatigue que le mauvais état de la mer lui avait fait éprouver ; et elle demeura auprès d'elles jusqu'au jour fixé pour ses noces. On fit grâce de la vie à Cimon et à ses compagnons, en raison de la liberté qu'ils avaient laissée la veille aux jeunes Rhodiens, malgré les sollicitations de Pasimonde qui voulait qu’on la leur raviît, et on les condamna à une prison perpétuelle. Ils y étaient, comme on peut croire, fort tristes et sans aucun espoir de jamais revenir à la joie.
« Mais, pendant que Pasimonde pressait le plus qu’il pou-
vait les apprèêts de ses futures noces, la ‘fortune, quasi repentante de la subite injure faite à Cimon, suscita pour son salut un nouvel incident. Pasimonde avait un frère plus jeune que lui, mais de non moindre mérite et qui avait nom Ormisda. Il avait été longtemps en pourparlers pour épouser une noble et belle jeune fille de la ville, nommée Cassandre, et dont Lisimaque était passionnément amoureux; mais le mariage, par suite de divers incidents, avait été plusieurs fois entravé. Or, Pasimonde se voyant amené à célébrer ses noces avec une grandissime fête, il pensa que ce serait très bien fait si, en cette même fôte, il pouvait faire qu'Ormisda ” épousât aussi sa femme, ce qui leur épargnerait de nouvelles . fêtes dispendieuses. Pour quoi, ayant repris les pourparlers avec les parents de Cassandre, il réussit à ce qu’il voulait, et d’un commun accord avec eux et son frère, ils décidèrent que le même jour où Pasimonde épouserait Éphigénie, Ormisda épouserait Cassandre. Ce qu’apprenant Lisimaque, cela lui déplut outre mesure, pour ce qu’il se voyait déçu du ferme espoir qu'il conservait d'obtenir Cassandre pour femme, si Ormisda ne l’épousait pas. Maïs en homme sage, il cacha son mécontentement, et il se mit à penser par quel moyenil pourrait empêcher que cela eût lieu. Il n’en vit aucun autre que d’enlever Cassandre, ce qui lui parut facile, grâce à la charge qu’il occupait, mais plus déshonnête aussi que s’il n'avait point occupé cette charge. Cependant, après une longue hésitation, l'honnêteté s'effaça devant l’amour, et if prit le parti, quoi qu’il en dût advenir, d'enlever Cassandre Et songeant à l’aide qu’il devait s’adjoindre en cette affaire. et au plan qu'il devait tenir, il se souvint de Cimon et de ses compagnons qu’il gardait en prison, et il pensa qu'il ne pouvait avoir de plus fidèle et de meilleur compagnon pour cette entreprise. Pour quoi, l’ayant fait secrètement venir la nuit suivante dans sa chambre, il se mit à lui parler de la sorte:
« — Cimon, de même que les dieux se montrent très géné- « reux dispensateurs des choses envers les hommes, de « même ils savent très judicieuseraent mettre leur courage « à l’épreuve, et ceux qu’ils trouvent fermes et constants en « toutes circonstances, ils les rendent dignes, comme étant « les plus vaillants, des plus hautes récompenses. Ils ont « voulu faire de ton courage une épreuve plus certaine que « celle que tu aurais pu montrer dans les étroites limites de « Ja maison de ton père, que je sais être possesseur d’abon- « dantes richesses ; d’abord, par les poignantes sollicitations « de l'amour, ils t'ont fait redevenir homme d’animal in- « sensé que tu étais, comme je l’ai appris; puis, par une « cruelle infortune, et présentement par une cruelle capti- « vité, ils unt voulu voir si ton courage n’est point changé. « de ce qu’il était naguère quand, pour si peu de temps, tu
CINQUIÈME SOURNÉE.
cœus vonqurs la proie désirée. S'il est toujours le mine « qu'auparavant. les dieux ne te donnerent jamais une joie « pareille à celle qu’ils s'apprétent à te donner présente- « ment, ce que j'entends te démontrer afin que tu retrouvres « tes forces habituelles et que tu reprennes courage. Pasi- « monde, joyeux de ta mésaventure, et qui a demandé ta « mort avec sollicitude, presse tant qu'il peut la célébration « des noces de ton Éphigénie, afin d'y jouir de cette mème « proie que la fortune, d'abord favorable, t'avait concédée « et qu'elle t'a ensuite soudain ravie. Je connais par moi- « même ce que tout cela doit te faire soullrir, si, comme je « crois, tu aimes véritablement ; car le mène jour Ormisda, « frère de Pasimonde, s’apprète à me faire à moi une injure, « pe au sujet de Cassandre que j'aime par-dessus tout. « Pour échapper à un tel outrage, à un tel coup de la for- « tune, je ne vois pas d’autre porte ouverte, sinon notre « courage et la force de nos bras ; sur quoi il nous faut « mettre l'épée en main et nous frayer un chemin pour en- « lever nos dames, toi une seconde fois et moi une première. ‘ « Donc, si tu as désir de reprendre, je ne dis pas ta liberté « dont je pense que tu fais peu de cas sans ta dame, mais « ta dame elle-même, en me secondant dans mon entreprise, « les dieux t'en donnent l'occasion. — »
« Ces paroles rendirent à Cimon toute son énergie perdue, et sans trop réfléchir à la réponse qu'il allait faire, 1l dit : « — Lisimaque,tu ne peux avoir compagnon plus décidé ni « plus fidèle que moi en une pareille tentative, s'il en doit « résulter pour moice que tu dis ; et pour ce, apprends-moi e ce que tu crois que j'aie à faire, et tu verras que cela sera « =xécuté avec une merveilleuse puissante. — » A quoi Lisimaque dit : « — Dans trois jours, les nouvelles épousées « entreront pour la première fois dans la demeure de leur « mari; nous y entrerons nous-mêmes en armes à la tom- « bée du jour, toi à la tête de tes compagnons et moi avec « tous ceux des miens en qui je puis me fier, et, ayant en- « levé nos dames au milieu des convives, nous les mènerons « sur Un navire que j'ai fait préparer secrètement, et nous « tuerons quiconque voudrait s’y opposer. — » Ce projet plut à Cimon, et il se tint coi dans sa prison jusqu’au moment fixé. |
« Le jour des noces venu, la pompe fut grande et magnifique, et la maison des deux frères était partout remplie par Ja fête joyeuse. Lisimaque ayant tout préparé, réunit Cimon et ses compagnons à ses propres amis, et tous portant des armes sous leurs vêtements, quand le moment lui parut venu, après les avoir excités par ses paroles en faveur de son entreprise, il les divisa en trois corps. L'un fut envoyé sans bruit vers le port, pour que personne ne les empéchat de
monter sur fe navire quand ilen serait besoin ; avec les deux autres, il alla vers la maison de Pasimonde, où étant arrivé, il en laissa un à la porte, afin que personne ne püût l'y enfermer ou lui en interdire la sortie, et avec le troisième il monta l'escalier, suivi de Cimon. Parvenus dans la salle où les nouvelles épousées étaient déjà assises à table, avec bon nombre d’autres dames, pour manger, ils se précipitèrent en avant, renversèrent les tables, et chacun d’eux ayant pris sa dame, et l'ayant remise aux mains de ses compagnons, ils donnèrent l’ordre de les conduire sur-le-champ au navire préparé pour les recevoir. Les nouvelles épousées se mirent à pleurer et à crier, comme aussi les autres dames et les serviteurs, et soudain la maison fut remplie de tumulte et de plaintes. Mais Cimon et Lisimaque, ainsi que leurs compagnons, ayant tiré les épées hors du fourreau, et chassant de leur chemin tout le monde, se dirigèrent vers les escaliers ; ils les descendaient, quand ils rencontrèrent Pasimonde qui, un grand bâton à la main, accouraït au bruit, et sur la tête duquel Cimon asséna un tel coup; qu'il la lui fendit à moitié et l’étendit mort à ses pieds. Le malheureux Ormisda courant au secours de son frère, fut également tué d’un seul coup par Cimon, et tous ceux qui voulurent ensuite s’approcher, furent blessés et rejetés en arrière par les compagnons de Cimon et de Lisimaque. |
« Ces derniers, laissant la maison pleine de sang, de tumulte, de larmes et de tristesse, arrivèrent en groupe serré au navire avec leur proie et sans autre empêchement ; y étant montés eux-mêmes avec tousleurs compagnons, ils battirent l'eau de leurs rames et s’en allèrent joyeux de leurs faits d'armes, au moment même où le rivage se couvrait de gens armés accourus au secours des dames. Arrivés en Crète, ils furent reçus joyeusement par de nombreux amis et parents, et ayant épousé leurs dames et fait grande chère, ils jouirent en joie de leur rapine.
« Par suite de ces événements, il y eut pendant longtemps de grands troubles et des bruits à Chypre et à Rhodes. A la fin,cependant,les amis et les parents s'étant interposés tant : d'un côté que de l’autre, ils arrangèrent les choses de façon que, après quelque temps d’exil, Cimon retourna heureux à Chypre avec Éphigénie, et que Lisimaque rentra à Rhodes avec Cassandre ; et tous deux vécurent dans leur pays avec ieur dame, longtemps et en liesse. — æ
, Cos'anza aine Martuccis Gomito, Enteniant dire qu'il était mort, ells monte de désvspoir dans une bars qui est pousses par Le vent à Suse, De 1 ele sen va à Tunis ou ells le retrouve vivant, Elie ss fait connutre à lui et l'épous”. \artaccio, devenu riche, s'en revient avec elle à Lipari.
La reine, voyant la gouvelle de Pamphile terminée, après l'avoir beaucoup louée, ordonna à Emilia de poursuivre en en disant une. Celle-ci commença de la sorte : « — Chacun doit avec raison prendre plaisir aux choses où l'on voit Îles récompenses couronner Îles affections, et ce parce que l'action d’aimer mérite à la longue plutôt joie qu'affliction. En traitant une telle matière, j'obéirai donc à Ja reine avec plus de plaisir que je ne l'ai fait au roi pour la précédente.
« Vous devez savoir, délicates dames, que dans le voisinage de la Sicile est une île nommée Lipari, en laquelle, il n'y a pas encore grand temps, fut une très belle jeune fille appelée Costanza, et née dans l'île de très honorables gens. Ün jeune homme, qui était aussi de l’île, et qu’on appelait Martuccio Gomito, très beau et très bien élevé, cet fort entendu dans son état, en devint amoureux. La jeune fille de son côté s’alluma tellement pour lui, qu'elle n'éprouvait jamais de plaisir que quand elle le voyait. Martuccio désirant l'avoir pour lemme, la fit demander à son père qui répondit qu'il était pauvre et que pour cette raison il ne voulait pas la lui donner. Martuccio, indigné de se voir refuser à cause de.sa pauvreté, jura à ses amis et à ses parents qu'il ne reviendrait plus à Lipari, sinon riche. Et étant parti en corsaire, il se mit à suivre les côtes de la Barbarie, pillant tous ceux qui étaient moins forts que lui: en quoi la fortune lui eût été très favorable, s’il avait su user avec modération de son bonheur. Mais non contents, lui et ses compagnons, de s'être enrichis en très peu de temps, il arriva que, tandis qu'us cherchaient à devenir plus riches, ils furent tous pris et dépouillés, après une longue résistance, par certains navires de Sarrazins qui noyèrent la plupart d’entre eux ; bref, son navire ayant été défoncé, Martuccio fut conduit à Tunis où il fut mis en prison et tenu en longue misère.
« La nouvelle courut à Lipari, non par une ni par deux. mais par plusieurs personnes, que tous ceux qui étaient avec Martuccio sur son navire avaient élé noyés. La jeune fille, qui, depuis le départ de Martuccio, était restée affligée au delà de toute mesure, entendant dire qu'il était mort
avec les autres, pleura longuement, et récolut en elle-même de ne plus vivre ; mais n'ayant pas le courage de se tuer elle-même violemment, elle pensa à donner une nouvelle nécessité à sa mort. Étant sortie secrètement, une nuit, de la maison de son père, et s’étant rendue sur le port, elle trouva d’aventure une petite barque de pêcheurs quelque peu écartée des autres navires et qui, ses patrons en étant pour le inoment descendus, était munie de son mat, de voiles et de rames. Ÿ étant promptement montée, et ayant gagné le large, experte: qu’elle était dans l’art de la navigation, comme le sont généralement toutes les femmes de l'île, elle hissa la voile, jeta les rames, quitta le timon, et s’abandonna au vent, pensant qu’il arriverait nécessairement ou que le vent ferait chavirer la barque qui n'avait ni lest ni pilote, ou que quelque écueil la briserait, par suite de quoi, quand bien même elle le voudrait, elle ne pourrait s'échapper et devrait se noyer infailliblement. Puis s'étant enveloppé la tête dans un manteau, elle se coucha dans le fond de la barque et se mit à pleurer.
« Mais il en arriva tout autrement qu’elle avait pensé, pour ce que le vent qui soufflait venant de tramontane et étant très léger, et la mer étant fort peu houleuse, la barque sur laquelle la jeune fille était montée fut poussée par le vent, le lendemain, à l'heure de vesprée, à cent milles audessus de Tunis, sur une plage voisine d’une ville appelée Suse. La jeune fille ne s’apercevait pas si elle était encore en mer ou sur terre, car elle avait résolu, quelque accident qu'il arrivât, de ne pas lever la tête, et de fait elle ne l'avait pre levée. {1 y avait, d'aventure, sur le rivage, quand la
arque alla y heurter, une pauvre bonne femme de marin, occupée à retirer du soleil les filets de ses pêcheurs, et qui, voyant la barque, s’étonna qu'on l’eût laissée aller heurter le rivage toute voile déployée. Pensant que les pêcheurs qui la montaient s’y étaient endormis, elle se dirigea vers elle et n’y vit que cette jeune fille qui dormait profondément, et l'ayant appelée à plusieurs reprises, elle finit par la réveiller ; l'ayant reconnue à ses vêtements pour une chrétienne, elle lui demanda en latin comment il se faisait qu’elle fût arrivée en cet endroit seule dans cette barque. La jeune fille, entendant parler latin, pensa qu'un vent nouvellement survenu l'avait peut-être ramenée à Lipari, et s'étant levée soudain, elle regarda autour d'elle ; mais ne reconnaissant pas le pays et se voyant à terre, elle demanda à la bonne femme où elle était. À quoi la bonne femme répondit : « — Ma fille, tu es près de Suse, en Barbarie. — » En entendant cela, la jeune fille désolée que Dieu n’eût pas voulu l'envoyer à la mort, craignant qu'il ne lui arrivât quelque honte, et ne sachant que faire, elle s’assit au pied de la
barque et se mit à pleurer. Ce ae voyant la bonne femine, ‘lle en eut pitié et, à force de la prier, elle réussit à l’emmener dans sa cahutte, et là, elle fit si bien par ses caresces, que la jeune fille lui dit comment elle était arrivée en “€ lieu. Sur quoi, la bonne femme, comprenant qu'elle était -ncore à jeun, lui apporta son pain dur, de l’eau et quelcues poissons, et la pria tellement qu'elle en mangea un : eu. Après avoir mangé, la Costanza demanda qui élait la :.onne femme qui parlait ainsi latin ; à quoi cell:-ci dit au'elle était de Trapani et qu’elle avait nom Carapresa, et - qu'elle était la servante de quelques ptcheurs chrétiens.
« La jeune fille, en entendant parler Carapresa, bien qu'elle fût très ‘désolée, et ne sachant ce qui la poussait en cela, augura bien en entendant ce nom et <e mit à espérer sans savoir quoi, et à se relâcher un peu de son désir de mourir ; et sans faire connaître qui elle était ni d’où, elle pria la bonne femme d'avoir pitié de sa jeunesse pour l'amnour de Dieu, et de lui donner quelque conseil afin d'éviter qu'on Jui fit injure. Carapresa, en l’entendant, comme une nonne femme qu'elle était, la laissa dans sa cabane, et, après avoir promptement relevé ses filets, revint la prendre et, l’ayant enveloppée des pieds à la tête dans son manteau, elle la mena avec elle à Suse, et là, elle lui dit : « — Cos- « tanza, je te mènerai chez une très bonne dame sarrazine, « à laquelle je rends quelques services pour ses besoins; a c’est une dame âgée et compatissante : je te recomman- « derai à elle du mieux que je pourrai, et je suis certaine « ae t'accueillera volontiers et te traitera comme sa « fille ; quant à toi, tu feras tout ton possible, restant avec « elle, pour la servir et pour gagner sa faveur, jusqu’à ce « que Dieu t'envoie une meilleure fortune. — » Et elle fit comme elle avait dit.
« La dame, vers qui la vieille était allée, après lavoir écoutée, regarda la jeune fille, et se mit à pleurer ; puis, l’ayant attirée à elle, elle la baisa au front et l’emmena par ja main dans sa maison, où elle habitait sans homme avec quelques autres femmes, qui toutes s’occupaient à travailler de leurs mains à divers ouvrages de soie, de palmier ou de cuir. En peu de jours, la jeune fille en eut appris quelquesuns et se mit à travailler avec elles, et elle gagna tellement les bonnes grâces de la dame et des autres que ce fut chose merveilleuse ; en peu de temps aussi, grâce à leurs leçons, elle apprit leur langue.
« La jeune fille demeurant donc à Suse, et étant déjà pleurée comme perdue et comme morte chez elle, il advint que, le roi de Tunis étant un prince nommé Mariabdela, un jeune homme de haute naissance et de grand pouvoir, qui habitait Grenade et qui prétendait que le royaume de Tunis
298 LE DÉCAMÉRONS, lui appartenait, rassembla une grande quantité de gens. d'armes et marcha contre le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces choses vinrent aux oreilles de Martuccio Gomito dans sa prison ; celui-ci, qui savait très bien la langue barbaresque, apprenant que le roi de Tunis faisait de grands. préparatifs pour sa défense, dit à un de ceux «ui le gar- daient : « — Si je pouvais parler au roi, je m= ferais fort « de lui donner un conseil grâce auquel il serait vainqueur « en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son seigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. Martuccio lui répondit ainsi : « —- Mon seigneur, si j'ai bien observé, en un autre « temps où je fréquentais vos pays, la manière dané vous « combattez, il me semble que vous le faites plutôt avec des « archers qu’avec d’autres combattants ; et pour ce si l’on « pouvait trouver un moyen pour que les archers de votre « adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en « eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la ba- « taille. — » À quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se « pouvait faire, je serais sûr d’être vainqueur. —- » A quoi Martuccio dit : « —. Mon seigneur, si vous le voulez, cela « peut très bien se faire, et voici comment : il faut que « vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes « beaucoup plus minces que celles dont on use communé- « ment partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les « coches ne puissent aller qu'avec ces cordes ; et il faut que « tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne « le sache pas, car autrement il trouverait moyen d’y remé- « dier. Et voici pourquoi je parle ainsi : quand les archers « de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres « auront lancé les leurs, vous savez çu'il fasdra, durant la « bataille, que vos ennemis ramassen* les traits que les « vôtres auront lancés, de même qu'ii fauéra que vos ärchers « ramassent ceux de l’ennemi ; maisles adversuires ne pour- « ront se servir des traits de vos archers, pour ce que les « petites coches ne pourront s’adapter à leurs grosses cor- « des, tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de « l'ennemi, car les cordes minces, recevront très bien les « träits qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres se- « ront amplement pourvus de traits, landis que vos adver- « saires en manqueront. — » |
« Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de point en point, ce qui fit qu'il se troua avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint’aux oreilles de la Costanza qui apprit ainsi que
Martuccio Gomito, qu’elle avait lonctemps cru mort, cta. vivant. Pour quoi, l'amour qu'elle avait eu pour lui, et qu. déjà était fort atti‘di en son cœur, se ralluma d’une flamnm. soudaine et revint plus grand que, jadis, faisant ressusciler l'espérance morte. Alors, elle s’ouvrit entivrement sur ges aventures à la bonne dame avec laquelle elle demevrait, €: elle lui dit qu'elle désirait aller à Tunis,ufin derassaisier ses yeux de ce que ses oreilles les avaient rendus désireux de voir, d'après les nouvelles reçues. La dame la loua beaucoup de ce désir, et comine si elle eût été sa mere, elle monta avec elle dans une barque et la conduisit à Tunis où la Co:tanza fut honorablement accueillie dans la maison d'une de ses parentes. Carapresa étant allée avec elle, elle l'envova s'enquérir de ce qu'elle pourrait apprendre au sujet de Mar. tucsio, et celle-ci, ayant appris que Martuccio était vivante dans une grande situation, le lui rapporta ; sur quoi il plut à la gente dame d'aller elle-même apprendre à Martuccio que sa Costanza était venue à Tunis, et étant allée un jour le trouver, elle lui dit : « — Martuccio, il est arrivé en ma « maison un tien serviteur qui vient de Lipari, et qui vou- « drait te parler en secret ; et pour ce, ne voulant pas me « fier à d'autres, je suis venue moi-même, selon qu’il m'a « priée, pour te l’apprendre. — » Martuccio la remercia et la suivit chez elle.
« Quand la jeune filie le vit,elle fut bien près de mourir de joie, et ne pouvant se contenir, elle courut soudain à lui les
ras ouverts, les lui jeta autour du coi et l’embrassa ; puis. soit au souvenir des infortunes passées, soit à cause de la joie présente, sans pouvoir dire une parole, elle se mit doucement à pleurer. Martuccio, en voyant la jeune fille, resta un instant étonné, puis il dit en soupirant : « —- Ô ma Cos- « tanza,es-tu donc vivante? Il y a bon temps que j’ai appris « que tu étais perdue, el qu’en notre pays on ne savait rien « sur toi. — » Et celu dit, il la serra tendrement dans ses bras en pleurant, et l’embrassa. Alors la Costanza lui raconta toutes ses aventures, et la façon honorable dont elle avait été reçue par la gente dame avec laquelle elle était demeurée
« Après s’être entretenu quelque temps avec elle, Martucciu l'ayant quittée, s'en alla trouver le roi son seigneur, et lui conta tout, à savoir ses propres aventures et cr'lrs de la jeune fille, ajoutant que, avec sa permission, il en‘cndait ‘épouser suivant nos lois. Le roi fut émerveillé de ces choses ; il fit venir la jeune fille, etaprès avoir entendu d’elle que tout était bien comme Martuccio avart dit, il lui dit : « — Donc, tu l’as on ne peut mieux gagné pour mari. — » Et ayant fait venir de riches et nobles présents, il les donna partie à la jeune fille, partie à Martuccio, leur laissant la
faculté de fire ce qui plairait le plus à chacun d'eux. Mar- . tuccio, après avoir honoré de son mieuxla gente dame avec laquelle la Costanza était demeurée, l’avoir remerciée de ce qu'elle avait fait pour lui venir en aide, et lui avoir fait des présents conformes à sa qualité, la recommanda à Dieu, et rit congé d'elle, non sans que la Costanza répandiît force armes. Puis, avec la permission du roi, étant montés sur un navire, ils s’en retournèrent, emmenant Carapresa avec eux à Lipari où les poussa un vent favorable, et où ils furent accueillis avec une telle fête qu’on ne pourrait jamais le dire. Là, Martuccio épousa la Costanza, et fit de grandes et belles noces, et tous deux jouirent pendant longtemps en paix de leur amour. — »
Pietro Boccamazza s'enfuit avec l'Agnolella, Il rencontre des voleurs ; la jeune fille fuit à travers une forèt et arrive vers un château. Pietro est pris par les voleurs et se sauve de leurs mains. Après divers accidents, il arrive au chàteau où était l’Agnolella, et l'ayant épousée il s'en revient avec elle à Rome.
Il ny eut personne parmi les assistants qui ne louût la nouvelle d’Emilia, et la reine,s’apercevant qu'elle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer.Celle-ci, désireuse d'obéir, commença : « — Il me souvient, gra: cieuses dames, d'une mauvaise nuit que passèrent deux jeunes imprudents ; mais pour ce qu’elle fut suivie de nombreux jours fortunés et qu’elle est en cela conforme à notre programme, il me plaît de vous la raconter.
« À Rome, qui fut jadis la tête du monde comme elle en est aujourd'hui la queue, était, il n’y a pas encore longtemps un jeune homme nommé Pietro Boccamazza, d’une famille très honorable parmi les familles romaines, et qui s’énamoura d’une très belle et très accorte jeune fille, nommée Agnolella, fille d’un certain Giglinozzo Saullo,plébéien, mais très aimé des Romains. Étant donc devenu amoureuxd’elle, il fit si bien que la jeure fille se mit à l’aimer d’une affection non moindre que celle qu'il avait pour elle. Pietro, poussé par un amour fervent et ne voulant pas souffrir plus longtemps la peine cruelle que lui causait le désir qu'il avait de la posséder, la demanda pour femme. Dès que ses parents à\pprirent cela, ils accoururent tous à lui et le blâmèrent fort de ce qu’il voulait faire ; d’un autre côté, ils firent dire à Giglinozzo Saullo, qu'il ne prêtât en aucune manière attention à ce que dirait Pietro, pour ce que, s’il le faisait, ils
ne l’auraient jamais poùr ami ni pour parent. Pietro, se voyant ainsi fermer la seule voie par laquelle il croyait pouvoir satisfaire son désir, fut sur le point de mourir de douleur, et si Giglinozzo y avait consenti, à l'encontre de tous ses parents, il aurait pris sa fille pour femme. Toutetois, il se mit en tête d'en venir à ses fins, ei cela plaisait à la jeune fille ; et s'étant assuré par l'entremise d’une personne de ses amis qu'elle y consentait, il convint avec elle de s’entluir tous les deux de Rome.
« Ayant tout préparé pour cette fuite, il se leva un matin de très bonne heure, et étant monté avec elle à cheval, ils se dirigèrent vers Alagna où Pierre avait certains amis en qui il avait grande conliance. Chevauchant de la sorte et n'ayant pas le temps de procéder à leurs noces, pour ce qu’ils craignaient d’être poursuivis, ils allaient devisant ensemble de leur amour et se baisant parfois l’un l'autre. Or, Pietro, ne connaissant pas trop le chemin, il advint qu’arrivés à environ huit milles de Rome, au lieu de prendre à droite comme ils devaient, ils prirent à gauche. A peine eurent-ils cheminé pendant deux milles qu'ils se trouvèrent près d’un petit castel duquel, dès qu’on les eut vus, sortit soudain une douzaine de gens à pied. Ces gens étaient déjà près d'eux, quand la jeune fille les vit, pour quoi elle dit en criant : « — Pietro, « décampons, car nous sommes assaillis ; — » et, comme elle sut, elle dirigea son cheval vers une très grande forêt, lui tenant les éperons serrés au flanc et cramponné à l'arçon. Le cheval, se sentant piqué, se mit à galoper et l’'emporta à travers la forêt. Pietro, qui était beaucoup plus attentif à la regarder qu’à regarder le chemin, n'avait” pas aperçu aussi vite qu’elle les gens armés ; pour quoi ceux-ci lui arrivèrent sus pendant qu'il regardait d'où ils pouvaient: venir, le prirent et le firent descendre de sa monture. Puis ils lui demandèrent qui il était, et, quand il le leur eut dit, ils se mirent à délibérer entre eux et à dire : « — Celui-ci « est ami de nos ennemis ; qu’avons-nous à en faire, sinon « de lui enlever ses vêtements et ce cheval, et de le pendre « à un de ces chènes en dépit des Orsini ? — » Et tous étant tombés d'accord là-dessus, ils ordonnèrent à Pietro de se déshabiller. Comme il se déshabillait, prévoyant déjà son triste sort, une embuscade d’au moins vingl-cinq fantassins assaillit à son tour subitement les malandrins en criant : « A « mort ! à mort | » Ceux-ci, surpris de cette brusque agression, lâchèrent Pietro pour se défendre ; mais voyant qu'ils étaient bien moins nombreux que les assaillants, ils commencèrent à fuir, poursuivis par ces derniers. Ce que voyant Pietro, il reprit en toute hâte ses vêtements, sauta sur son cheval et se mit à fuir tant qu'il put dans a direction qu’il avait vu prendre à la jeune fille. Mais il ne trouva par la
Le PES MES RS |
302 LE DÉCAMÉRON | forêt ni chemin, ni sentier ; il ne vitaucune trace de cheval: aussi, quoiqu'il lui parût être en sûreté et hors des mains de ceux qui l'avaient pris ainsique deceux par qui ses agres- - Seurs avaient été assaillis eux-mêmes, ne retrouvant pas la jeune fille, il fut le plus malheureux des hommes, et se mit à se lamenter et à courir çà et là par læ forêt en l’appelant.: Mais personne ne lui répondait et il n’osait point retourner sur ses pas. Quant à aller plus avant, il ne savait où cela le mênerait. D'autre part, les bêtes féroces qui habitent d’or- . dinaire les forêts lui causaient une grande peur, tant pour lui-même que pour sa jeune amie qu'il lui semblait voir à ane instant étranglée par quelque ours ou par quelque oup.
« Ce malheureux Pietro s’en alla donc tout le jour par la forêt, criant et appelant, revenant parfois sur ses pas alors qu’il croyait marcher en avant; et ses cris, ses lamentations, Ja peur, un long jeûne, tout cela l'avait tellement harassé, qu’il n’en pouvait plus. Voyant la nuit venir et ne sachant quel parti prendre, il descendit de chevalet aprèsavoir avisé un très gros chêne, il y attacha son cheval et y grimpa, afin de n'être pas dévoré la nuit par les bêtes féroces. Peu aprèla lune se leva et le temps devint très clair ; mais quand bien même il aurait eu le loisir de dormir, le chagrin, Ja pensée de la jeune fille ne le lui auraient pas permis ; pour quoi, soupirant et se lamentant, et maudissant sa mésaven-. ture, il resta éveillé.
« La jeune fille, comme nous l'avons dit plus haut, ne sachant où se diriger dans sa fuite ets’abandonnant au caprice du cheval qui l’emportait, pénétra si avant dans la forêt ‘qu’elle ne pouvait plus voir l’endroit où elle y était entrée, pour quoi, de même qu'avait fait Pietro, elle rôda tout le jour en ce lieu sauvage, tantôt s’arrêtant, tantôt marchant, pleurant et appelant sans cesse, etse lamentant sur son triste sort. À la fin, voyant que Pietro ne venait pas, et l'heure de vesprée étant déjà arrivée, elle se rabattit sur un petit sentier où elle s’engagea et que son cheval suivit. Quand elle eut chevauché un peu plus de deux milles, elle vit de loin une cabane verslaquelle elle se dirigea le plus vitequ'elle put. et là elle trouva-un bonhomme fort âgé avec sa femme qui était aussi fort vieille. Quand ces gens virent qu’elle était seule, ils lui dirent : « — Ma fille, que fais-tu ainsi toute « seule, à cette heure, par ce pays ? — » La jeune fille répondit en pleurant qu’elle avait perdu sa compagnie dans la forêt et demanda à quelle distance elle était d’Alagna. A quoi le bonhomme répondit : « — Ma fille, ce n’est pas là « le chemin pour allerà Alagna, qui est à plus de douze milles « d’ici. — » La jeune fille dit alors : « — Etya-t-5l près « d'ici quelque habitation où je puisse loger? —» A quoi le
bonhomme répondit : « — Il n'y en a point d'assez prock: « pour que tu puisses y airiver de jour. — » Alors la jeun tille dit : « — Vous plairait-il, puisque je ne puis aller ai- « leurs, de me recevoir ici cette nuit nour l'amour &: « Dieu, — » Lebonhomme répondit : «— Jeune fille, il nouu plaît que tu restcs ce soir avec nous ;toutcfois nouste ra:.- « pellerons que par ces contrées, de nuit et de jour, de mau- « vaises troupes d'amis et d’ennemis vont et viennent, Îles. « quelles très souvent nous causent grand déplaisir et gran:! « dommage ; et si, par malheur, pendant que tu y seras, ii: « venait une de ces bandes ct qu'elle te vît, belle et jeune: « comme tu es, elle te ferait déplaisir et vergosne, et nous « ne pourrions te secourir. Nous avens voulu te le dire, afin « que, si cela arrive, tu ne puisses nous Île reprocher, — » La jeune fille, voyant l’heure avancée, bien que les paroles du vieillard leussent fort elffrayée, dit : « — S'il plaît à Dieu, « il nous gardera vous et moi de cet ennui ; mais s'il m'en « arrive comme vous dites, c'est un moindre mal d'être mal- «a menée par les hommes que d'être dévorée dans les bois « par les bêtes féroces. — » Ayant dit ainsi, elle descendit de cheval et entra duns la cabane du pauvre homme, et là elle soupa avec eux du peu qu’ils avaient ; puis, tout habillée, elle se jeta avec eux sur un petit lit pour dormir, mais elle ne le put, car elle ne cessa toute I. nuit de soupirer, de se lamenter sur sa mésaventure etsur celle de Pietro, au sujet duquel elle ne savait si elle devait espérer autre chose que mal.
» Le matin étant déjà proche, elle entendit un grand tumulte de gens qui venaient ; pour quoi, s'étant levée, elle s’en alla dans une grande cour qui était derrière la petite cabane, et voyant dans un des coins un gros tas de foin, elle s’y cacha, afin que, si ces gens s’arrétaient là,ils ne la trouvassent pas tout d’abord. A peine avait-elle achevé de se cacher que ceux-ci, qui formaient une nombreuse bande de malandrins, arrivèrent à la porte de la petite cabane et se la firent ouvrir. Y étant entrés et voyant le cheval de ‘a jeune fille qui avait encore sa selle,ils demandèreat qu: “rit Là. Le bonhomme, n’apercevant pas la jeune fille, réssncdii : « —1] « n’y a personne autre que nous ; mais ce chevel «::4l que « soit celui des mains de ui il s’est échappé, est venu ici « hier soir et nous l'avons fait entrer pour que les loups ne «le mangent pes.— » « — Ordonc, —dit le chef de bande, — « il sera bon pour nous, puisqu'il n’a pas d autre maître. — » Ayant donc envahi la cabane. une partie c’entre eux s’en alla dans la cour, et comme iis déposaient .icurs lances et leurs écus de bois, il arriva que l’un deux, ne sachant que faire, enfonça sa lance dans le foin et peu s’en fallut qu'il ne tuât la jeune fille, qui était cachée, ou ne la forçât à se
découvrir pour ce que la lance passa si près deson sein gauche, que le fer lui déchira ses vêtements, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d’être blessée ; mais se rappelant l'endroit où elle était, elle reprit tout son sing-froid et se tint coite. |
« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire Burs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s’en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux Îe cheval de la jeune fille. Dès qu’ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu'est-il advenu de notre jeune fille qui est arrivée ici « hier soir; je ne l’ai pas vue depuis que nous nous sommes « levés. — » La bonne femme répondit qu’elle ne le savait pas et s’en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous le tas de foin; alors le bonhomme, fort content de voir qu’elle n’était point tombée en leurs mains et voyant qu'il faisait déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous « t’accompagnerons, si cela te plaît, jusqu'à un château qui « est à cinq milles d'ici et où tu seras en sûreté; mais il faudra « que tu y ailles à pied, pour ce que cette male engeance qui « vient de partir d’ici a emmené ton cheval. — » La jeune fille l'ayant rassuré sur ce point, les pria pour l’amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s'étant mis en chemin ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille des Orsini, qui s'appelait Liello di Campo di Fiore, et, d’aventure, il y avait en ce moment sa femme, qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connaissait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagriné de cette aventure et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu'il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — « Puisque tu ne sais pas ce qu'est de- « venu Pietro, tu demeureras ici avec moi jusqu’à ce que je « puisse te renvoyer sans danger à Rome. — »
« Pietro, étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l'heure du premier somme, une bande d’au moins vingt loups, qui tous, dès qu’ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cheval, les sentant venir, leva la tête, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir, mais entouré de toutes parts, et ne pouvant s'échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses’ adversaires, il fut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s’en furent repus.et l’eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s’en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval semblait être une compagnie et un soutien pour ses fatigues,
CINQUIÈ ME 4S0OURNÉE. OU)
fut fort marri et pensa qu’il ne pourrait jamais sorbr de cette forêt. A l'approche du jour, comime il mourait de froid sur le chène et qu'il resardait tout autour de lui, il vit devant lui, à environ un mille, un très grand feu; pour quoi, dès qu'il fit tout à fait jour, il descendit de dessus le chêne, non sans avoir grand peur, et se dirigeant vers ce feu, il marcha jusqu'à ce qu'il y fut arrivé. Il trouva, assis tout autour, des berwers qui mangeaisnt et se donnaient du bon temps, et qui l'accueillirent par charité. Quand il cut mangé et qu'il se fut réchauffé, il leur conta sa mésaventure et comment il était venu là; puis il leur demanda s'il y avait de ce côté nn village ou un château où il pût aller. Les bergers dirent qu'à environ trois milles était un château appartenant à Liello di Campo di l'iore, où était présentement sa femme; de quoi, Pietro, très content, les pria de lui donner quelqu'un pour l'accompagner jusqu'au château, ce que deux d’entre eux firent volontiers.
« Pietro étant arrivé au château, et y ayant trouvé quelqu'un de sa connaissance, s'occupait d’envoyer chercher la jeune fille dans la forêt, quand la dame le fit appeler. Il se rendit incontinent auprès d’elle, et voyant à ses côtés l'Agnolella, jamais joie ne fut pareille à la sienne. Il mourait d’envie d'aller l'embrascser, mais il était retenu par le respect qu’il avait pour la dame. Et s’il fut très joyeux, la joie de la ieune fille ne fut pas moindre. La gente dame, l'ayant bien accueilli et lui ayant fait fête, et ayant entendu de sa bouche ce du lui était arrivé, le reprit vivement de ce qu'il avait voulu faire contre la volonté de ses parents. Mais, pourtant, voyant qu’il était toujours dans les mêmes dispositions et qu'il plaisait à la jeune fille, elle dit : « -— A quoi vais-je « perdre ma peine? Ils s'aiment, ils se connaissent; chacun « d’eux est ami de mon mari, et leur désir est honnête; je « crois de plus qu’il plaît à Dieu, puisque l’un a échappé « à la potence et l’autre à la lance, et tous deux aux « bêtes féroces de la forêt; donc qu’il en soit ainsi — » Et s'étant tournée vers eux, elle dit: « — Puisque c’est « votre volonté d’être mari et femme, cela me plaît aus- « si, et les noces se feront ici aux frais de Liello; je « vous ferai bien faire ensuite la paix avec vos pa a rents. — »
« Pietro très joyeux et l’Agnolella encore plus, s'épousèrent donc en ce lieu, et comme cela fut possible à la montagne, la gente dame leur fit de fort honorables noces, et ils purent jouir très doucement des premiers fruits de leur amour. Quelques jours après, étant montés à cheval avec la dame, et étant bien accompagnés, ils s’en retournèrent à Rome, où Pietro ayant trouvé ses parents fort courroucés de ce qu'il avait fait, il se remit en paix avec eux, et vécut heu-
reux et fort tranquillement avec son Agnolella jusqu’en leurs VICUX JOUrTS, — % |
licciardo Manardi est trouvé par messer Lizio da Valbona avec la fic :: celui-ci. Il l'épouse et fait sa paix avee le père. |
Lorsque Elisa se tut, écoutant les éloges données à sa nouvelle par ses compagnes, la reine ordonna à Philostrate d’en dire une, et celui-ci commença en riaut : « — J’ai été tant &e fois blâmé par vous pour vous avoir forcés de deviser sur ur sujet pénible et de nature à vous faire pleurer, que je crois être tenu, afin de racheter l'ennui que je vous ai causé, de vous dire quelque chose qui vous fasse rire un peu; et pour ce, j'entends vous eonter, en une nouvelle fort brève, une aventure amoureuse ayant abouti à un heureux dé-
. noûment, apres avoir été seulement troublée par quelques
soupirs et par une courte peur mêlée de vergogne.
« [l n’y a donc pas longtemps, valeureuses dames, que vivait en Romagne un chevalier riche et de bonnes manières, qu’on appelait messer Lizio da Valbona. Etant proche de la vieillesse, il lui naquit, par aventure, d’une sienne dame appelée ma-. dame Giacomina, une fille qui, en grandissant, devint plus belle et plus plaisante qu'aucune autre de tous les environs; et pour ce qu'elle leur était restée seule, son père et sa mère l’aimaient et la chérissaient profondément, et la gardaient avec un soin merveilleux, attendant le moment de lui faire faire quelque grand mariage. Or, dans la inaïison de messer Lizio venait fréquemment un jeune homme qui ne la quittait presque jamais, beau et frais de sa personne, et appartenant aux Manardi da Brettinoro. Il s’appelalt Ricciardo et messer Lizio et sa femme ne s’en méfiaient pas plus que si c’eût été jeur fils. Ricciardo ayant vu plusieurs fois la jeune fille, qui était très belle, très gracieuse de manières, bien élevée et déjà en âge d’être mariée, s’énamoura désespérément d’elle; mais il tenait son amour soigneusement caché. La jeune fille s’en étant aperçue, se mit, sans chercher à esquiver le coup, à l'aimer également; de quoi Ricciardo fut très content. Et, bien qu’il eût eu souvent envie de lui en parler, il s'était tu cependant par crainte; mais un jour, ayant pris son moment, il se hasarda à lui dire : « — Caterina, je te prie de ne pas « me laisser mourir d'amour pour toi. — » La jeune fille répondit aussitôt : « — Plût à Dieu que tu ne me fisses pas « mourir aussi toi-même. — » Cette réponse fit beaucoup
de plaisir à Ricciardo et augmenta sa hardiesse, et il lui dit : « — Je ne manquerai pas de faire tout ce quite sera agreable. « mais c’est à toi de trouver un moven de sauver ta vice la « mienne. — » La jeune fille dit alors : « — Hicc:ardo, tù « vois combien je suis gardée, et pour ce je ne vois pas cû!n- « ment il te scra possible de me venir trouver; mais si ti « sais trouver un moven qui se puisse employer sans qu'i. « m'en résulte vergogne, dis-le-moi, et je l'emploierai. — » Ricciarde ayant longtemps réfléchi, dit soudain : « — M: « douce Caterina, je ne vois pas d'autre moven, sinon que tu « couches ou que tu puisses venir sur la gieris QUI Est pres « du jardin de ton père; car si je savais que Lu V 'usses la « nuit, je tmctforcerais certainement d'aller LS L'OUXCT, « quelque haute que soit cette galerie. — » A qn5, le Caterina répondit : « — Si tu te fais fort d'y venir, je crois que « je réussirai, moi, à y aller coucher. — » Hicciaréo dit que oui; et cela dit, ils s'embrassérent une fois à ja der. bée, et se quitièrent.
a Le lendemain, comme on était déjà à la fin de mai, là jeune fille commença à se plaindre devant sa mère que la nuit précédente, à cause de la trop grande chaleur, elle n'avait pas pu dormir. La mère dit : « — Eh! ma fille, « quelle chaleur si grande a-t-il fait? Au contraire, il n'a « pas fait chaud du tout. —'» A quoi la Caterina dit « — Ma mère, vous devriez dire ; à ce qu'il me semble, et « peut-être vous diriez vrai. Mais vous devez réfléchir com- « bien les jeunes filles ont plus chaud que les femmes « âgées. — » La dame dit alors : « — C'est vrai, ma fille; « mais je ne puis pas faire chaud ou froid à ma fantui- « sie, comme tu le voudrais peut-être; il faut supporter « le temps comme les saisons le donnent. Peut-être cette « nuit fera-t-il plus frais, et tu dormiras micux. — » «— Or « Dieu le veuille, — dit la Caterina, — mais ce n'est ji « l’ordinaire que les nuits aillent en se refroidissant plus ca « avance vers l'été. — » « — Que veux-tu donc que je fasse. u dit la dame. —» La Caterina répondit : « — Si cela plait u — à mon père et à vous, je ferais volontiers faire un lit « dans la galerie qui est sur le jardin, à côté de la chambre « de mon père, et j'y coucherais, là, écoutant chanter le « rossignol, et étant en un endroit plus frais, je serais beau- « coup mieux qu’en votre chambre. — » La mère dit alors: « — Ma fille, sois tranquille; je le dirai à ton père, et « comme il voudra, nous ferons. — »
« Ayant appris la chose par sa femme, messer Lizio qui était vieux et qui, pour cette raison, était peut-être un peu revêche, dit : « — Qu'est-ce que ce rossignol dont elle à « besoin pour s'endormir? sols ferai dormin au chant de « la cigale, — » Ce qu'ayant su la Catcrina, non seulement
cle ne dorinit pas la nuit suivante, plus par dépit qu’à cause de la chaleur, mais elle ne laissa point dormir sa mère, Se plaignant à chaque instant de la chaleur grande. Sa mère, voyant cela, alla trouver le lendemain matin messer Lizio et lui dit : « — Messire, vous ne tenez guère à cette « jeune fille; qu'est-ce que cela vous fait qu’elle couche sur « cette galerie? Elle n’a pas eu un moment de repos pendant « toute la nuit; ea outre, faut-il vous étonner que ce lui soit « un plaisir d'entendre chanter le rossignol, elle qui n’est « qu’une enfant? Les jeunes gens désirent ce qui leur res- « semble. — » Messer Lizio, entendant cela, dit : « — Al- « ons, qu’on lui fasse un lit comme vous l’entendrez, qu’on « y mette tout autour des rideaux de serge, et qu'elle y « couche et entende chanter le rossignol tout son saoûl. — »
« La jeune fille, à cette nouvelle, fit promptement faire un lit dans la galerie, et comme elle devait y coucher la nuit suivante, elle guetta jusqu’à ce qu’elle eût vu Ricciardo, auquel elle fit un signe convenu entte eux, et par où il comprit
ce qu'il devait faire. Quand messer Lizio eut entendu sa
fille gagner son lit, il ferma une porte par laquelle on allait de sa chambre à la galerie, et alla se coucher à son tour. Ricciardo, dès qu’il vit que tout était tranquille, monta à l’aide d’une échelle sur un mur, et une fois sur le mur, s’accrochant à certaines pierres d'attente d’un autre mur, à grand’peine, et en courant risque de faire une chute dangereuse, il parvint sur la galerie où il fut reçu sans bruit avec une grandissime fête par la jeune fille. Et après de nombreux baisers, ils se couchèrent ensemble, et prirent, presque toute la nuit, joie et plaisir l’un de l'autre, faisant chanter plusieurs fois le rossignol.
« Les nuits étant courtes, et le plaisir ayant été grand, le
+ jour vint sans qu'ils y songeassent ; et ils étaient encore si . échauffés tant de la température que du one amusement, a
qu'ils s’endormirent sans avoir rien sur eux, la Caterina enlaçant de son bras droit le col de Ricciardo,:et le tenant de sa main gauche par cette chose que vous avez la plus honte de nommer quand vous êtes avec des hommes. Ils dormaient de cette façon sans se réveiller quand, le jour venu, messer Lizio -e leva; et, se rappelant que sa fille était couchée sur
Ja galerie, il ouvrit doucement la porte et dit : « — Voyons
« un peu comment le rossignol a fait dormir la Gaterina, cette nuit. — » Et ayant fait quelques pas, il leva les rideaux de serge dont le lit était entouré, et il vit Ricciardo et sa fille, tout nus et découverts, qui dormaient en se tenant embrassés comme il a été dit plus haut. Ayant parfaitement reconnu Ricciardo, il sortit de la galerie, et étant allé dans la chambre de sa femme, il l’appela en lui disant « : — Sus, « sus, femme; lève-toi et viens voir; ta fille avait tellement
« envie du rossignol, qu’elle l'a pris et qu'elle Île tient dans « sa main, — » La dame dit : « — Comment cela peut-il « être? -— » Messer Lizio dit : «a — Tu le verras, si tu te dépèches de venir. — » La dame, s'étant empressée de s'hahiller, suivit sans bruit messer Lizio, et tous deux étant arrivés vers le lit, et les rideaux ayant été écartés, madame Giacomina put voir manifestement comment sa fille avai. pris et tenait le rossignol qu’elle désirait tant entendre chanter. De quoi la dame, se tenant pour fortement jouée par Ricciardo, voulut crier et lui dire des injures; mais messer Lizio lui dit : « — Femme, garde-toi de dire un mot, si tu « as mon affection pour chère, car en vérité, puisqu'elle l'a « pris, il sera sien. Ricciardo est gentilhomme, riche et « jeune, nous ne pouvons avoir avec Jui qu’une honn» al- « liance. S'il veut s'en aller d'ici ris il faudra « d’abord qu'il l'épouse; de sorte qu’il se trouvera avoir mis « le rossignol dans sa propre cage et non dans celle d’au- « trui. — » Sur quoi, un peu consolée, et voyant que son mari n’était point courroucé du fait, et que sa fille après avoir eu une bonne nuit s'était bien reposée et avait pris la rossignol, la dame se tut.
« 1] ne se passa guère de temps sans que Ricciardo se réveillât, et voyant qu'il était grand jour, il se tint pour mort et appela la Caterina, disant : « — Hélas! ma chère âme, « comment ferons-nous ? Le jour est venu et m'a surpris «ici, — » À ces mots, messer Lizio s'étant avancé et ayant levé les rideaux, répondit : «— Nous ferons bien. — » Quand Ricciardo le vit, il lui sembla que le cœur lui était arrache de la poitrine , et s'étant assis sur le lit, il dit : « — Mon « Seigneur, je vous requiers merci, de par Dieu. Je recon- « nais que j'ai mérité la mort, en homme déloyal et mé- « chant, et pour ce, faites de moi ce qu’il vous plaira ; pour « moi, je vous supplie, si cela se peut de me faire grâce de « la vie et de ne point me faire mourir. — » À quoi messer Lizio dit: « — Ricciardo, l'amour que je te portais et la « confiance que j'avais en toi ne méritaient point cette ré- « compense ; mais pourtant puisqu'il en est ainsi, et que la « jeunesse t'a poussé à une si grande faute, il faut, pour t’é- « viter à toi la mort, et m'éviter à moi la honte, que tu « prennes pour ta femme légitime la Caterina, afin que, « comme It a été tienne cette nuit, elle le soit tant qu’elle « vivra ; et de cette façon tu peux conquérir mon pardon et « ton salut; maïs si tu ne veux pas faire ainsi, recommande « ton âme à Dieu. — »
« Pendant que s’échangeaient ces paroles, la Caterina avait lâché le rossignol, et s'étant renfoncée sous la couverture, s'était mis à pleurer fort et à prier son père de pardonner à Ricciardo ; d’un autre côté, elle suppliait Ricciardo
de faire ce que voulait messer Lizio, afin qu’ils pussent avoir tous deux longtemps et sans crainte de pareilles nuits. Mais il ne fut pas besoin en cela de trop de prières, pour ce que d’une part la honte de la faute commise et le désir de la racheter, et d'autre part la peur de mourir et l’envie d’échapper sain et sauf, enfin l’ardent amour et le désir de posséder l’objet aimé, firent dire à Ricciardo librement et sans hésitation qu'il élait prêt à faire ce qu’il plairait à messer Lizio. Pour quoi, messer Lizio s'étant fait prêter par madame Giacomina un de ses anneaux, Ricciardo épousa er leur présence la Caterina, sans bouger de l'endroit même. La chose faite, messer Lizio et la dame s’en allèrent en disant : « — Maintenant reposez-vous, car vous en avez pro- : « bablement plus besoin que de vous lever. — »
« Eux partis, les jeunes gens s’embrassèrent de nouveau, et n’ayant pas cheminé plus de six milles pendant la nuit, ils fournirent encore deux milles avant de se lever, et mirent ainsi fin à la première journée. Puis, s'étant levés, et Ricciardo s'étant entretenu plus longuement avec messer Lizio,, quelques jours après, comme il convenait, en présence des amis et des parents, il épousa de nouveau la jeune fille et la conduisit à sa maison en grande fête. Et par la suite, il oisela longuement avec elle aux rossignols, en paix et à e grand contentement, de nuit et de jour, comme il lui plut. — à
Guidotto da Cremona laisse à Giacomino da Pavia une petite fille et menrt. Celle ci devenue grande et demeurant à Faenza, est aimée par Giannole di Severino et Minghino di Mingole qui se la disputent. La jeune fille est reconnue our être la sœur de Giannole, et épouse Minghino. te
Les dames, en écoutant la nouveile du rossignol, avaient tant ri, qu’elles ne pouvaient se retenir de rire encore, bien que Philostrate se fût arrêté de conter. Mais pourtant,quand cles eurent assez ri, la reine dit : « — En vérité, si tu nous « as attristées hier, tu nous as aujourd’hui tellement fait « rire, qu'il serait injuste de te rien reprocher. — » Puis adressant la parole à Néiphile, elle lui ordonva de raconter. Celle-ci commença joyeusement ainsi : « — Puisque Philosa trate est entré en devisant dans la Romagne, il me plaît « pareïillement à moi aussi de m’y promener un peu en vous « contant ma nouvelle. — »
« Je dis donc que jadis en la cité de Fano habitaient deux
CINQUIÈME JOURNÉE. coli
Jombards, dont l’un s'appelait Guidotto de Cremone et l'autre Giacomino de Pavie. Tous deux étaient hommes d'âce el avaient été, dans leur jeunesse, presque constamment soldats et sous les armes. Sur quoi, Guidotto étant près de mourir,et n'ayant nifils, ni un autre ami ou purent à qui il se fiât plus qu'à Giacomino, il laissa à ce dernier un jeune enfant qu'il avait chez lui et à peine âgée de dix ans, ainsi que tout ce qu’il possédait au monde ; et après l’avoir iongtemps entretenu de £es affaires, 1] mourut. Il advint en ces temps que la cité de l‘aenza, après avoir été lonttemps en guerre et à la male aventure, revint en un meilleur état, et qu'il fut librement permis à quiconque Ie désirait, d'y retourner. Pour quoi, Giacomino, qui y avait autrelois habité, et auquel ce séjour plaisait, y revint avec toute sa fortune, et emmena avec lui la jeune tille que Guidotto lui avait laissée et qu'il aimait et traitait comine sa propre fille. Celle-ci, en grandissant, devint la plus belle qui füt alors dans la cité ; et elle était aussi honnête et aussi bien élevée qu’elle était belle. Pour cette raison plusicurs commencerent à la courtiser, mais par dessus tous les autres deux jeunes gens également beaux et riches lui vouèrent un si grand amour, qu'ils se mirent à avoir l’un pour l’autre une jalousie et une haine extraordinaires ; ils s’appelaient, l’un Giannole di Severino, et l’autre Minghino di Mingole. Tous les deux auraient volontiers pris pour femme la jeune fille qui avait déjà quinze ans, si les parents de cette dernière y eussent consenti; pour quoi, voyant qu'ils ne pouvaient l’obtenir d’une façon honnèëte, chacun d'eux chercha le meilleur moyen pour l'avoir. | « Giacomino avait chez lui une servante Agée et un valet - nommé Crivello, personnage très complaisant et très faeile, avec lequel Giannole se lia beaucoup et à qui, lorsque Île moment lui sembla venu, il découvrit tout son amour, le riant de lui être favorable pour obtenir ce qu’il désirait, et ui promettant de grandes récompenses s’il le faisait. À quoi Crivello dit : « — Vois-tu, en cela je ne pourrai t'être utile « sinon de la façon suivante : Quand Giacomino ira souper « quelque part, je t’introduirai là où sera la jeune fille, car « si je voulais lui dire une seule parole en ta faveur, « elle ne m'écouterait pas une minute. Si cela te plaît, je « te promets de le faire ; tu feras ensuite, si tu sais, ce que « tu croiras bon. — » Giannole dit qu'il ne demandait pas davantage, et ils eu restèrent sur cet accord. De son côté Minghino avait gagné l'amitié de la servante, et s’était si bien entendu avec elle, qu’elle avait plus d’une fois porté des messages à la jeune fille et l'avait presque embrasée d'amour pour Minghino. Elle avait en outre promis au jeune homme de l'aboucher avec sa belle, s’il arrivait que,
vi2 LE LÉCAMÉRON.
pour un motif quelconque, Giacomino sortit le soir de chez lui. | 7 | « Il advint donc, quelques jours après tous ces pourpar- ‘ers, que, par suite des menées de Crivello, Giacomino s’en alla souper avec un de ses amis. Crivello en ayant averti Giannole, convintavec lui qu’à un certain signal il viendrait et trouverait la porte ouverte. D’un autre côté, la servante, ne sachant ren de cela, fit prévenir Minghina que Giacomino ne soupait pas chez lui, et lui fit dire de se tenir près de la maison, de façon à accourir et à s'y introduire à un signal qu’elle lui ferait. Le soir venu, les deux amants qui ignoraient leurs projets respectifs, mais qui se méfiaient chacun l’un de l’autre, s’en vinrent, suivis d’un certain nombre de compagnons armés, pour pouvoir entrer sans être empêchés. Minghino, en attendant le signal, se posta avec les siens chez un de ses amis, voisin de la jeune fille ; Giannole, avec ses gens, se tint à quelque distance de la maison. Crivello et la servante, Giacomino étant parti, s’ingéniaient à se renvoyer l’un l'autre. Crivello disait à la servante : « — Pourquoi ne vas-tu pas dormir maïntenant ; pourquoi « rôdes-tu ainsi par la maison, — » Et la servante lui disait : « — Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ton « maître, puisque tu as bien soupé ? — » C’est ainsi qu'ils ne pouvaient se renvoyer l’un l’autre ; mais Crivello, voyant que l’heure arrêtée avec Giannole était venue, se dit en luimême : « — Pourquoi me mettre en peine de celle-ci ? Si « elle ne se tient pas tranquille, elle pourra s’en trouver mal. — » Et ayant fait le signal convenu, il alla ouvrir la porie. Sur quoi, Giannole étant entré promptement avec deux de ses compagnons, et ayant trouvé la jeune fille dans la salle, ils s’emparèrent d'elle pour l’entraîner au dehors. La jeune fille se mit à résister et à crier fortement, ainsi que la servante, Ce qu'entendant Minghino, il accourut surle-champ avec ses amis, et voyant la jeune fille déjà entrainée hors de la maison, ils tirèrent les épées, et se mirent tous à crier : « — Ah ! traîires, vous êtes morts ; la chose ne se passera pas ainsi; quelle est cette violence ? — A ces mots, ils commencèrent à frapper, tandis que tous les voisins, que le bruit avait fait sortir de chez eux avec des flambeaux et en armes, vinrent en aide à Minghino, blämant vivement cette algarade. Pour quoi, Minghino, après une longue résistance, enleva la jeune fille à Giannole et la remit en la maison de Giacomino. Mais !a bagarre n'était pas encore terminée, que survinrent les sergents du commandant de la cité, qui firent prisonniers bon nombre des combattants, parmi lesquels se trouvèrent Minghino, Giannole, et Crivello, et qui les menèrent en prison. :
« L'affaire apaisée, et Giacomino étant de retoùr, il fut
d'abord très marri de cet incident ;: mais s'étant informé comment la chose s'était passée, et voyant que la jeune tiile n'avait failli en aucune façon, il se consola un peu se proposant, pour que pareille aventure ne se reproduisit plus, de la marier le plus tôt qu'il pourrait. Le lendemain matin, les parents d'un côté et de l’autre ayant appris la vérite, et sachant le dommage qu'il en pourrait résulter pour 5 jeunes prisonniers, si Giacomino voulait faire comme en toute raison il le pouvait, allèrent le trouver, et le pritrent doucernent de faire moins attention à l’injure que lui avait causée le peu de sens de ces jeunes gens, qu'à l'affection ct à l'amitié qu'il leur portait, comme ils crovaient, à eux qu: venaient le supplier, offrant en outre pour eux-mêmes et pour les jeunes gens de lui payer telle amende qu'il lui plairait d'exiger pour le.mal qu'ils lui avaient fait, Giacomino, qui dans sa longue vie avait vu bien des thoses et était ds bon sentiment, répondit brièvement : « — Scigneurs, si j'é- « tais dans mon pays, comme vous êtes dans le vôtre, je « me tiens si fort pour votre ami qu’en cela comme en toute « autre chose, je ferais absolument comme il vous plairait ; « et en outre, je dois d'autant plus me rendre à vos désirs, « que vous vous êtes fait offense à vous-mêmes, pour ce que « cette jeune fille, comme beaucoup le pensent peut-être, « n’est ni de Crémone ni de Pavie, mais bien de Faenza. « bien que ni moi ni celui de qui je la tiens n’ayons jamais « su de qui elle était fille ; pour quoi, je ferai au sujet de « l'affaire pour laquelle vous me priez, tout ce que vous « voudrez. — »
« Les braves gens, entendant que cette jeune fille était de Faenza, s’étonnèrent ; et ayant remercié Giacomino de su généreuse réponse, ils le prièrent de leur dire comment elle était venue en ses maine, ét comment il savait qu’elle était de Faenza. A quoi Giacomino dit : « — Guidotto de Crémone « fut mon compagnou et mon ami, et étant près de mourir, « il me dit que lorsque cette ville fut prise d'assaut par l'em- « pereur Frédéric, tout ayant été mis au pillage, il entra « avec ses compagnons en une maison, et la trouva pleine « de richesses et abandonnée par ceux qui l’habitaient, ex- « cepté par cette jeune fille, qui était àgée de deux ans ou « à peu près, et qui, le voyant monter par l'escalier, l'ap- « pela son père; pourquoi, ayant eu compassion d'elle, il « la prit et l’'emmena à Faenza avec tout ce qui se trou- « vait dans la maison. C’est 1à qu’en mourant, il me la « laissa avec tout ce qu'il avait, me chargeant, quand le « moment serait venu, de la marier et de lui donneren dot « ce qui lui avait appartenu. Elle est en âge d'être mariée, « mais je n'ai pas eu l’occasion de pouvoir lui donner quel- « qu'un qui me plût, je le ferais volontiers, de crainte
« qu’une aventure comme celle d'hier n'arrive de uou- « VEAU, — ». j
« Il y avait là, parmi les autres, un certain Guiglielmo da Medicina, qui avait été avec Guidotto à cette prise, et qui connaissait bien la personne à qui avait appartenu la maison qui avait été pillée par Guidotto. Voyant cette personne parmi les assistants, il s’approcha d'elle et lui dit: «— Ber- « nabuccio, entends-tu ce que dit Giacomino ? — » Bernabuccio dit : « — Oui; et tout à l’heure j'y pensais fort, pour « ce que je me souviens qu’en ces tumultes je perdis une « petite fille de l’âge que vient de dire Giacomino. — s À quoi Giuglielmo dit : « — Pour sûr, c’est elle, pour ce que « je me trouvai jadis en une réunion où j’entendis Guidotto « raconter où il avait fait son butin, et je vis bien que c’é- «tait en ta maison; et ponr ce, rappelle-toi si tu croirais « pouvoir la reconnaître à quelque signe, et envoie-la cher- « cher ; tu verras certainement qu’elle est ta fille. — » Pour quoi, Bernabuccio, en y songeant, se rappella qu’elle devait avoir une cicatrice en forme de croix au-dessus de l'oreille gauche par suite d’une tumeur naïssante qu'il lui avait fait couper quelque temps avant cet événement. Aussi, sans plus attendre, il s’approchx de Giacomino qui était encore là, et le pria de le mener chez lui et de lui faire voir cette jeune fille. Giacomino l'y mena volontiers et fit vénir la jeune fille devant lui. |
« Dès que Bernabuccio la vit, il lui sembla voir le visage de sa mère, qui était encore belle femme ; maïs pourtant ne s’en tenant point à cette ressemblance, il dit à Giacomino qu’il voulait lui demander la permission de lui lever un peu les cheveux au-dessus de l'oreille gauche, à quoi Giacomino fut consentant. Bernabuccio s’étant approché d’elle qui se tenait toute rougissante, lui souleva les cheveux avec la main droite et vit la croix ; sur quoi, reconnaissant qu'elle était bien sa fille, il se rit à pleurer de tendresse et à l’'embrasser, bien qu’elle s’en défendît ; et s'étant tourné vers Giacomino, il dit: « — Mon frère, c’est ma fille; ma maison était celle « que Guiäôti pilla, et cette enfant au milieu de la soudaine « énouvante, y fut oubliée par me femme qui était sa mère, « et jusqu'à ce jour nons avons cru qu’elle avait été brûlée « dans seiic maison oui fut réauite en cendres ce jour-là. — » La jeune fille en entendan* c28 varoles, et voyant qu'il était un &cmme äër, y ajonta fm ; e* mue par une force occulte, méiant S8 »;n: ras sements aux siens, elle se mit à pleurer de tendress::.
« Bernab .ccio envoya sur le champ chercher sa mère, ses autres parents, ses sœurs et ses frères, et la montrant à tous, il leur raconta le fait. Après mille embrassements, chacun lui fit une grande fête, et Giacomino y consentant,
Bernabuccio la mena chez lui. Le gouverneur de la cité, qui était un galant homme, ayant appris cela, et sachant que Giannole qu'il tenait prisonnier etait le {ils de Bernabuccio et le propre frère de la jeune fille, se détermina à passer légèrement sur le délit commis par lui, et s'étant entendu à ce sujet avec Bernabuccio et Giacomino, il fit faire Ta paix à Minghino et à Giannole ; puis à Minghino, au grand plaisir de tous ses parents, il donna pour femme la jeune fille dont Je nom était Agnès, et il lui rendit la liberté ainsi qu à Crivello et aux autres qui avaient été impliqués dans cette atfaire. Minghino, fort joyeux, fit les noces belles et candes, et avant mené Agnès dans sa maison, il vécut de longues années avec elle en paix et en joie. — *
Gianni di Procide est trouvé avec une jeune fille qu'il aims et qui avait &t6 donna , au roi Federigo, Tous deux sont liés À an pal pour étre brûiés, Mais Gianni est reconnu par Ruzzieri dell” Oria ; il échappe au suplice et épouse sa dame.
La nouvelle de Néiphile finie et ayant beaucoup plu aux dames, la reine ordonna à Pampinea de se disposer à en dire une. Celle-ci, montrant un riant visage, commenca : « — Ce sont de très grandes forces, plaisantes dames, qu: celtes de l'amour; elles imposent aux amants de grandes peineset les jettent dans des périls démesurés et imprévus, comme on a pu fort bien le comprendre par les récits faits. aujourd’hui et les jours précédents ; néanmoins, il me plaît de le démontrer encore en vous parlant d’un jeune amoureux.
« Ischia est une île très voisine de Naples. Il y avait jadis, entre autres, une toute jeune fille très belle et très gracieuse qui avait nom Restituta, et était fille d'un gentilhomme de l'île appelée Marin Bolgaro. Un jeune homme d’une Île voisine d’Ischia, appelée Procida, et qui avait nom Gianni, l’aimait plus que sa propre vie, et était aimé d'elle. H ne se contentait pas de venir de jour à fschia pour la voir, mais il y venait plus d'une fois la nuit, et souvent, n'ayant point trouvé de barque, il était allé en nageant de Procida jusqu’à Ischia, afin de voir, s’il ne pouvait mieuxe faire, les murs de la maison de sa belle. Durant cet amour si fervent, il advint que la jeune fille étant, un jour d'été, allée seule sur le bord de la mer, et courant de roehe en roche un couteau à la main pour détacher les coquillages des pierres, elle arriva en un endroit entouré de rochers où, soit
516 LE DÉCAMÉRONe
pour chercher l’ombre, soit à cause du voisinage d’une fontaiñe aux eaux très fraîches qui s’y trouvait, quelques jeunes Siciliens venus de Naples s'étaient arrêtés. Ceux-ci, à la vue de cette belle jeune fille qui ne les avait pas encore aperçus, et qui s’en venait seule, résolurent de s’en emparer et de l'emmener avec eux ; et l'effet suivit de près la résolution. Bien qu'elle criât beaucoup, ils la prirent, la mirent sur leur navire et poursuivirent leur route. Arrivés en Caiabre, ils délibérèrent à qui devrait appartenir la jeune fille, et chacun la voulait pour soi; pour quoi, ne pouvant s’accorder entre eux et craignant d’en venir à de pires extrémités et de gâter pour elle leurs affaires, ils décidèrent de la donner à Federigo, roi de Sicile, qui était alors jeune, et se plaisait à de telles choses ; ce qu'ils firent, dès qu’ils furent arrivés à Palerme. Le roi, la voyant si belle, l’eut pour agréable; mais comme il était un peu souffrant de sa personne, il ordnnna, en attendant qu'il fût mieux portant, de ja conduire ea un très beau palais situé au milieu d’un jardin qui lui appartenait et qui s’appelait la Cuba, et de l'y vien traiter; ce qui fut fait.
« L'enlèvement de la jeune fille fit grande rumeur à Ischia, et ce qui augmentait l’indignation générale, c'était qu’on ne pouvait savoir quels étaient ceux qui l'avaient enlevée. Mais Gianni, qui s’en affligeait plus que tout autre, n’attendant pas qu’il lui arrivât de ses nouvelles à Ischia, et ayant su de quel côté la frégate s’était dirigée, en fit armer une, joe et le plus rapidement qu’il put, parcourut toute la côte, depuis la Minerva jusqu’à la Scalea en Calabre, s’informant partout de la jeune fille, Ce fut seulement à la Scalea qu'on lui dit qu’elle avait été emmenée à Palerme par des mariniers siciliens. Gianni y alla le plus tôt qu'il put, et, après avoir bien cherché, il apprit que la jeune fille avait été donnée au roi, et qu’elle était gardée par lui dans la Cuba, ce dont il fut très courroucé, car il perdit quasi tout espoir, non pas seulement de la ravoir, mais même de: la voir. Cependant, retenu par l'amour, il renvoya sa frégate, et voyant que personne ne l’y connaissait, il resta à Palerme. |
« Comme il passait souvent devant la Cuba, il advint qu'un jour il la vit par hasard à une fenêtre et qu’elle le vit, ce dont tous deux furent très contents. Gianni voyant que le lieu était solitaire, s’approcha d’elle le plus possible, lui parla, et s'étant enquis d’elle comment il devait s’y prendre pour lui Fee de nouveau, il la quitta, après avoir bien examiné la disposition des lieux. 1l aitendit la nuit, et quand une bonne partie en fut écoulée, il retourna à la Cuba, et s’étant accroché à des endroits où n’auraient pas grimpé des pics ? il entra dans le jardin, rt y ayant trouvé une petite
CINQUIÈMB JOURNÉE. 017
antenne de navire il l’appliqua contre la fenêtre que la jeune fille lui avait indiquée, et y monta fort lécèrement. La jeune fille, considérant comme perdu son honneur, pour la conservation duquel elle avait autrefois résisté à son amant, ct pensant que non seulement elle ne pouvait le sacritier à un plus digne que lui, mais qu’elle pouvait l’amener à la délivrer, avait pris la résolution de satisfaire entièrement scs désirs; et pour ce, elie avait laissé la fenêtre ouverte, atin qu’il pût s’introduire promptement.Giïanni ayant donc trouvé la fenêtre ouverte, entra sans bruit, et se coucha à côté dela jeune fille qui ne dormait pas. Celle-ci, avant qu'ils en vinssent à autre chose, lui déclara ses intentions, le suppliant de l’arracher de ces lieux et de l'emmener. À quoi Gianni dit que rien ne lui plaisait davantage, et que, sans faute, dès qu'il l'aurait quittée, 1l s’arrangerait de façon à pouvoir l'emmener la premiére fois qu'il reviendrait. Cela dit, s’étant embrassés avec un grandissime plaisir, ils goûtèrent cette volupté au-dessus de laquelle Amour ne saurait plus rien offrir; et quand ils l’eurent éprouvée à plusieurs reprises, ils s’endormirent sans s’en apercevoir duns les bras l'un de l'autre.
« Le roi, auquel au premier abord la jeune fille avait plu beaucoup, s'étant souvenu d'elle et se sentant mieux de sa personne, résolut, bien qu’il fût presque jour, d'aller passer quelques instants près d’elle, et 1l s’en alla secrètement à la Cuba, avec un de ses serviteurs. Étant entré dans le chateau, il fit ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il savait que dormait la jeune fille, et y entra en se faisant précéder d’une grande torche allumée ; et ayant regardé sur le lit, il la vit avec Gianni, tous deux nus et endormis dans les bras l'un de l’autre. De quoi il entra soudain dans une si violente colère que, sans rien dire, peu s’en fallut qu'il ne les tuât tous les deux avec un poignard qu'il portait au côté. Mais, estimant que c’est chose très vile pour tout homme, et surtout pour un roi, de tuer des gens nus et endormis, il se contint, et résolut de les faire périr publiquement par le teu. Se retournant vers le seul compagnon qu'il avait amené, il dit: « — Que te semble de cette misérable femme en qui « j'avais mis tout mon espoir? — » Puis, il lui demanda s'il connaissait le jeune homme qui avait eu une si grande audace que de venir, en sa propre maison, lui faire un tel outrage et un tel déplaisir. Celui qu’il interrogeait ainsi lui répondit qu’il xe se rappelait pas l'avoir jamais vu. Le roi étant donc sorti tout courroucé de la chambre, ordonna que les deux amants, nus comme ils étaient, fussent pris et enchaînés, et que, dès que le jour aurait paru, on les menât à Palerme où ils seraient liés sur la place publique à un pal, dos à dos, et qu'ils resteraient en cet état jusqu’à
l'heure de tierce, afin qu'ils pussent être vus de tous, puis qu’il seraient livrés aux flammes, comme ils f’avaicnt mérité. Cet ordre donné, il courut s’entermer dans sa chambre à Palerme, fort courroucé. -
« Le roi parti, plusieurs sbires se jetèrent sur les deux amants qu'ils ne se contentèrent pas de réveiller, mais qu'ils saisirent promptement et qu'ils enchaînèrent sans la moinûre pitié. Ce que voyant les deux jeunes gens, s’ils furent désolés, s'ils craignirent pour leur vie, s'ils pleurèrent et se plaignirent, il est aisé de se l'imaginer. Suivant l’ordre du roi, ils furent menés à Palerme et liés sur une place publique à un pal, et devant eux on prépara le bûcher et le feu qui devaient les brûler à l'heure marquée par le roi. Tous les Palermitains, hommes et femmes, accoururent en hâte pour voir les deux amants ; les hommes concentraient tous leurs regards sur la jeune fille, et de même qu'ils admiraient combien elle était belle et bien faite dans tout son corps, de même les femmes qui ne regardaient que le jeune homme, s’accordaient à reconnaître qu’il était admirablement beau et bien fait. Mais les deux malheureux amants, pleins de honte, tenaient la tête basse, et pleuraient leur infortune, attendant d’heure en heure la cruelle mort par le feu.
« Pendant qu'ils restaieñt ainsi jusqu’à l’heure marquée, et qu’il n’était bruit partout que de la faute qu'ils avaient commise, la nouvelle en parvint aux oreilles de Ruggieri del!”- Oria, homme d’nne inestimable valeur et qui était alors amiral du roi. fl s’en alla pour les voir à l’endroit où ils étaient liés ; et, y étant arrivé, il regarda tout d’abord la jeune fille dont il admira beaucoup la beauté; puis aÿant jeté les veux sur le jeune homme, il le reconnut sans trop de peine, et s'étant approché de lui,’ il lui demanda s’il était Gianni de Procida. Gianni, ayant levé la têle, et reconnaissant l’amiral, répondit : « — Mon seigneur, j'ai bien été celui dont vous « parlez, mais je suis bien près de ne l’être plus.—» L’amiral lui demanda alors quelle cause l'avait conduit là. A quoi Gianni répondit: « — Lamour d’abord, et la colère du « roi. —» L’amiral lui demanda de lui conter la chose plus en détail, et ayant entendu de lui comment tout s’était passé il allait s’en aller, quand Gianni le rappela et lui dit : « — Hélas! mon seigneur, si cela se peut, demandez « pour moi une grâce à celui qui m'a fait mettre ici de la sorte. — » Ruggieri demanda quelle était cette grâce. — A quoi Gianni dit : « — Je vois qu’il me faut bientôt mourir : «je demande comme faveur, qu’au lieu d’être dos à dos « avec cette jeune fille que j'ai aimée plus que ma vie et qui a m'a aimé de même, on nous mette le visage .ourné l’un « vers l’autre, afin qu’en mourant, je voie sa figure et puisse « m'en aller consolé. — » Rusgieri dit on riant : à — Vo-
CINQUILUHE JOURNÉE. 31!)
« lontiers; je ferai de telle sorte que tu la verras encore « tant que tu pourras en être ennuyé. — » Et l'avant quitté, il ordonna à ceux qui avaient été prépasés à l'exécution du supplice, qu’à moins d’un nouvel ordre du roi, ils ne fiscent rien au delà de ce qui avait été déjà fait, et sans retard il alla trouver le roi.
« Bien qu'il le vît fort courroucé, il ne résolut pas moins: de lui dire son avis, et il Jui dit: « — Sire, en quoi t'on: « offensé les deux jeunes gens que tu as ordonné de faire « brûler là-bas sur la place? — » Le roi le lui ayant dit, Ruggieri poursuivit: « — La faute qu'ils ont commise mé « rite bien ce supplice, maïs il ne peut venir de toi. Etcomme « les fautes méritent un châtiment, ainsi les services doivent « être récompensés, sans parler de la grâce et de la miséri- « corde. Connuis-tu ceux que tu veux faire brûler? — » Le roi répondit que non. Ruscieri dit alors : « — Eh ! bien, je « veux que tu les connaisses, afin que tu vairs combien peu « raisonnablement tu te la‘sses emporter par les élans de ta colère. Le jeune homme est fils de Landolfo de Procida, frère de messer Gian de Procida, auquel tu dois d'être roi et seigneur de cette île. La jeune lille est la fille de Marino Bolcaro, dont l'influence est seule cause que ta seigneurie n'ait pas été chassée d'Ischia. Ce sont en outre deux jeunes gens qui s’aiment depuis longtemps, et c'est poussés par l'amour, et non point pour te l'aire une injure, « qu’ils cent commis cette faute, si l’on doit appeler faute ce « que l’amour fait faire aux jeunes gens. Pourquoi donc « les veux-tu faire mourir, alors que tu devrais les honorer « en les comblant de plaisirs et de bienfaits? — » Le roi entendant cela, et persuadé que Ruggieri lui disait vrai, non seulement ne persisla point dans sa résolution première, mais se repentit de ce qu'il avait fait. Pour quoi, il envoya sur-le-champ l'ordre de détacher les jeunes gens du pal et de les amener devant lui; ce qui fut fait. Et s'étant pleinement assuré de leur condition, il pensa qu’il devait réparer par des dons et des honneurs l’injure qu’il leur avait faite. Les ayant donc fait richement vêtir, et voyant qu’ils y consentaient tous deux, il fit épouser la jeune fille par Gianni, et leur ayant fait de magnifiques présents, il les renvoya satisfaits chez eux où ils furent reçus avec une grandissime fête, et où ils vécurent depuis tous:les deux longuement, dans les plaisirs et dans la joie. — »
320 | LE DÉCAMÉRONe
Théodore, amoureux de Violante, fille de messer Amerigo, son scigneur, la rend
grosse et est condamné à étre pendu. Pendant qu'on le conduit au supplice en
le fouettant de verges, il est reconnu par son père et mis en liberté; après quoi il épouse Violante,
Les dames, qui, toutes tremiblantes, étaient suspendues aux lèvres de Pampinea pour savoir si les deux amants avaient été brûlés, en entendant qu'ils avaient été sauvés louèrent Dieu et se réjouissaient fort. Quant à la reine voyant que la nouvelle était finie, elle chargea la Lauretta de dire la suivante; celle-ci se mit à dire d’un air joyeux :
« — Très belles dames, au temps que le bon roi Guil- Jaume gouvernait la Sicile, il y avait dans l'île un gentilhomme nommé messer Amerigo, abbé de Trapani, et qui, entre autres bien temporels, possédait beaucoup d'enfants. Pour quoi, ayant besoin de serviteurs, et certaines galères de corsaires génois étant venues du Levant où elles avaient pris beautoup de jeunes esclaves en cotoyant l’Arménie, il en acheta quelques-uns, les croyant Turcs. Parmi ces esclaves dont la plupart paraissaient être des bergers, il y en avait un de meilleure mine que les autres et qui était appelé Théodore. En grandissant, biea que toujours considéré comme esclave, il avait éte élevé dans la maison avec les enfants de messer Amerigo ; et se conformant plus à la nature qu'à la vile condition où un accident l’avait jeté, il devint si bien élevé et de si bonnes manières, et sut si bien plaire à messer Amerigo que celui-ci l’affranchit et, croyant qu'il était musulman, le fit baptiser et nommer Pietro; puis il en fit son majordome, ayant en lui une très grande confiance. |
«En même temps que ses autres enfants, avait grandi une fille de messer Amerigo, appelée Violante, belle et délicate jeune fille, laquelle, son père tardant trop à la marier, s’énamoura par aventure de Pietro. Cependant, bien qu’elle l’aimât et qu'elle le tint en grande estime pour sa bonne mine et pour ses talents, elle n'osait lui découvrir son ‘affection. Mais Amour lui évita cette peine, pour ce que Pietro, l’ayant plusieurs fois guettée en secret, s'était énamouré d'elle à tel point qu'il n’éprouvait de plaisir qu’en la voyant; toutefois il craignait de laisser voir à qui que ce fût ce qu'il éprouvait, cela lui paraissant moins que bien. La jeune fille qui le voyait volonticrs, s’en aperçut, et pour lui donner plus de hardiesse, s’en montra fort contente, comme elle l’était en
CINQUIÈME JOURNÉE, 321 e‘fet. Et ils en restèrent là pendant longtemps, n'osant se rien dire l’un à l’autre, bien que chacun d'eux Je désirat beaucoup. Mais pendant que tous deux brülaient é ralement ainsi d'une mème flamme, la fortune, comme si elle avait résolu d'amener ce qui arriva, leur fournit un moyen de chasser la craintive timidité qui les paralysait,
« Messer Ameriso avait, à un mille environ hors des murs de Trapani, une belle maison de campagne, où su femme avec sa lille et d’autres dames avaient coutume de se rendre souvent en partie de plaisir. Y étant allées un jour que la chaleur était grande, et ayant emmené Pietro avec elles, il advint, comme nous le voyons parfois en été, quelc ciel se couvrit soudain d'obscurs nuages; pour quoi la dame ‘et ses compagnes, afin de n'être pas surprisesen cet endroit par le mauvais temps, se mirent en route pour revenir à Trapani, marchant le plus vite qu’elles pouvaient. Mais Pietro et la jeune fille qui étaient jeunes tous les deux, allaient beaucoup plus vite que la mère et les autres dames, non moins poussés par l'amour peut-être que par la peur du mauvais temps; et comme ils avaient déjà pris une telle avance sur la dame et sur les autres, qu'on les voyait à peine, il arriva qu'après plusieurs coups de tonnerre, une averse de grêle grosse et serrée vint subitement à tomber, averse que la dame et sa compagnie évitèrent en se réfugiant dans la cabane d’un laboureur.
« Pietro et la jeune fille, n'ayant pas d'abri plus proche, entrèrent dans une vieille cabane quasi tout effondrée où ne demeurait plus personne, et s’y rélugièrent tous deux sous un pan de toit qui subsistait encore, et où le peu d'espace où ils pouvaient s'abriter les forçait à se serrer l’un contre l'autre. Ce rapprochement leur fut occasion d’enhardir un reu leurs cœurs à s'ouvrir leurs désirs amoureux, et Pietro se mit le prerhier à dire : « — Plût à Dieu que jamais, si je . « @evais rester comme je suis, cette pluie ne s'arrêtät. — » Et la jeune fille dit : « — Cela me serait cher. — » Et de ces paroles, ils en vinrent à se prendre la main et à se serrer mutuellement, puis à s'accoler et à se baiser, la grêle tombant toujours. Et pour ne pas m'’arrêter à chaque détail, le temps ne se remit point qu'ils n'eussent connu Îles suprêmes jnies de j':mour, et qu'ils n’eussent pris leurs mesures peur prendre secrètement plaisir l’un de l'autre. Le mauvais temps cessa, et à la porte de la cité, qui n'était pas loin de Ïà, ils attendirent la dame et rentrèrent avec elle à la maison.
« Ils se retrouvèrent plus d’une fois au même endroit en prenant de grandes précautions, et au grand plaisir dechacun d'eux ; et la besogne alla si bien que la jeune fille devint grosse, ce qui les contraria vivement l’un et l'autre; aussi
we
Ja jeune fille usa-t-elle de tous les moyens pour se désengrosser, contre l’ordre de Ia nature; mais elle ne put y réussir. Pour quoi, Pietro craignant pour sa vie, résolut de fuir et le lui dit. En apprenant cette résolution, elle dit: «—Situ pars, je me tuerai sans la moindre hésitation. —» A quoi Pietro qui l’aimait beaucoup dit : « — Comment « veux-tu, ma chère femme, que je reste ici? Ta grossesse « découvrira notre faute; tot, on te pardonnera facilement; « mais moi, misérable, je serai celui qui supportera la peine « de ma faute et de la tienne. —« A quoi la jeune fille dit : « — Pietro, ma faute se saura bien; mais sois certain que « la tienne, à moins que tu le dises toi-même, ne se saura « jamais. —» Pietro dit alors : « — Puisque tu me promets « qu'il en sera ainsi, je resterai; mais songe à me bien gar- « der ta promesse. |
« La jeune fille qui avaît caché sa grossesse le plus qu’elle avait pu, voyant que les proportions que prenait son corps ne Jui permettaient pas de la cacher plus longtemps, l’avoua un jour à sa mère avec force larmes, la suppliant de la sauver. La dame affligée outre mesure, lui dit force injures, et voulut savoir d'elle comment la chose était arrivée. La jeune fille, afin qu’il ne fût fait aucun mal à Pietro, compasa une fable, et conta la chose à sa guise. La dame la crut, et pour cacher la faute de sa fille, elle l'envoya à une de leurs maisons de campagne. Là, le temps des couches étant venu, la jeune fille criant comme le font les femmes en pareille circonstance, et sa mère ne prévoyant pas que messer Amerigo qui ne venait presque jamais en cet endroit, y dût justement venir, il arriva que celui-ci, revenant d’oiseler et passant le long de la chambre où criait sa fille, s’étonna, entra soudain et demanda ce qu’il y avait. La dame voyant son mari venir ainsi à l'improviste, se leva fort émue, et lui raconta ce qui était arrivé à leur fille. Mais lui, moins prompt que la dame à croire ce qu’on lui disait, dit qu’il ne devait pas être vrai qu’elle ignorât de qui elle était grosse, et déclara qu’il voulait tout savoir; qu’en le disant sa fille pourrait recouvrer son affection; sinon, qu’elle se préparât sans espoir de pardon à mourir. La dame s’efforça le plus qu’elle put de faire que son mari se contentât de ce que sa fille avait dit ; mais son insistance ne servit à rien. Îl entra en une telle fureur, qu’il courut, l’épée nue à la main, vers sa fille qui nendant tous ces discours avait mis au monde un enfant mâle, et dit : « — Ou tu vas dire de qui tu as engendré cet «enfant, ou tu vas mourir sur le champ. — » La jeune fille, craignant la mort, trahit la promesse faite à Pietro, et avoua ce qui s'était passé entre elle et lui. ——
« En entendant cela, le chevalier entra dans une {elle fureur, qu’à peine il put se retenir de la luer; mais après
avoir exhalé ea colère en paroles, il remonta à cheval, s'en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain mrzsire Conrad, capitaine pour le roi, l'injure qui Jui avait été lite par Pietro, il le tit prendre, sans que celui-ci se métir! de rien. Mis à la question, Pictro avoua tout; et, queliucs jours après, il fut condamné par le capitaine à ête fouette par la ville puis à être pendu par la sorge. Afin qu'une mème heure fit disparaître de la terre les deux amantset leur :nfant, messer Amerigo, dont la colère n'était point apaisés pour avoir fait condamner Pictro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces « deux choses. et dis-lui de ma part, qu'elle choisisse promp- « tement des deux morts celle qu'elle voudra, du fer ou du « poison; sinon, je la ferai brûler vive en présence d'autant « de citoyens qu'il y en a dans la ville, comme elle l’a mé- « rité; et cela fait, tu prendras l’eafant mis par elle au « monde, et après lui avoir brové la tête contre un mur, tu « le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, avant reçu de ce père féroce un ordre si cruel contre sa fille et son petit-fils, s'en alla plus disposé à mal qu’à bien.
« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté par les famihers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où étaieat.trois gentilshommes d'Arménie, qu: le roi d’Aménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour {raiter avec le pape d'importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se fuire, lesquels gentilshommes étai-nt descendus en cette auberge pour se reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d'honacurs par les gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerivo. Entendant passer les gens qui menaicnt Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu’à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. l’un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l'ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeûtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames: 1ppellent d'habitude des roses. A cette vue, il lui revient sou- ‘ain en mémoire un sien fils qui lui avait été enlevé, il v avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont à n'avait jamais pu avoir des nouvelles; considérant l’âge du malheureux que l'on fouettait, il jugea que son fils, s’il vivait enccre, devait avoir le même âge que celui-ci lui paraissait avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être son ls. Pensant, si c'était lui, qu’il devait encore se souvenir de soa nom, de son père et de la langue d’Arménie, il atiendit qu'il fût arrivé tout près et appela ; «— Théo<
dore! = » Pietro entendant ce nom, releva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — D'où es-tu ? « De qui es-tu fils? — » Les sergents qui le menaient, par déférence pour ce galant homme, s’arrêtèrent, de sorle que Pietro put répondre : « — Je suis d'Arménie, et fils d’un « nommé Fineo; j'ai été transporté ici par je ne sais quels « gens. — » Ge qu’entendant Fineo, il reconnut à n'en plus douter que c'était bien le fils qu’il avait perdu; pour quoi. il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l'embrasser au milieu des sergents; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau quw’ii portait, il pria celui qui le menait au supplice de vouloir bien atteudre qu'on lui donnât l’ordre de le ramener. Ce dernier repondit qu’il attendrait volontiers. |
« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l’ayant porté partout; pour quoi, il s’en alla promptement trouver messer Conrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez à la mort comme «esclave est homme libre, et c'est mon fils. Il est prêt à « prendre pour femme celle à qui l’on dit qu’il a pris sa vir- « ginité; qu’il vous plaise donc de surseoir à son exécution « jusqu’à ce qu'on puisse savoir si elle le veut pour mari, « afin que, si elle le veut, vous n’ayiez point été contre la « loi, — » Messire Conrad, entendant que c'était le fils de - Fineo, s’étonna; et un peu confus de la fatalité, ant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire à sa demeure, et envoya chercher messer Amerigo et lui dit tout ce qui s’était passé. Messer Amerigo, qui croyait déjà sa fille et son petit-fils morts, fut l’homme le plus désolé du monde de ce qu’il avait fait, voyant bien que s’il elle n’était pas morte, il pouvait facilement tout arranger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute hâte à l'endroit où était sa fille, afin que si on n'avait pas encore exécuté son ordre, on ne l’exécutât point. Celui qui y alla, trouva le familier qui avait été envoyé par messer Amerigu près de Violante, devant laquelle il avait posé le poignarü et le poison, l’accablant d’injures parce qu’elle ñe se pressait pas de choisir, et voulant la contraindre à prendre l’un ou l’autre. Mais ayant entendu l’ordre de son seigneur, ii là laissa tranquille et s’en revint le trouver pour lui dire où en étaient les choses. |
« Messer Amerigo, très content, s’en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu'il sut, s’excusa de ce qui était arrivé, lui en demandant pardon et affirmant que si Théodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit: « — J'entends que mon fils prenne votre fille pour
« femme; et, s’ilne le veut pas, que la sentence prononcée « contre lui ait son cours. — » Fineo et messer Amerigo étant donc d'accord, allèrent à l'endroit où Théodore était encore sous le coup de la peur de la mort et joyeux d'avoir retrouvé son père, et lui demandèrent ce qu’il voulait faire en cette circonstance. Théodore apprenant que, s'ii voulait, la Violante serait sa femme, éprouva une telle joie qu'il lui sembla sauter de l'enfer au paradis, et il dit que cela lui serait une grandissime faveur, du moment que cela leur plairait à tous deux. On envoya donc savoir la volonté de la jeune fille, qui, apprenant ce qui était arrivé à Théodore, et ce qui lui avait été proposé, au moment même où, plus malheureuse que nulle autre femme au monde, elle attendait la mort, n'osait pas d’abord y croire; mais enfin, y prétant quelque croyance, elle répondit que si elle suivait en cela son désir, nulle chose ne lui pourrait advenir de plus heureux que d’être la femme de Théodore, mais que cependant elle ferait ce qu'ordonnerait son père.
« Chacun étant donc d’accord, on maria la jeune fille, et la fête fut très grande, à l'extrême satisfaction de tous les citoyens. La jeune fille, s'étant rétablie et faisant élever son petit enfant, redevint en peu de temps plus belle que jamais; et s'étant relevée de ses couches, elle se présenta devant Fineo, à son retour de Rome, et le salua comme son
ère ; quant à lui, fort satisfait d’une si bell: bru, il fit céébrer les noces en grandissime fête et allégresse,et accueillit Violante comme sa fille et la tint pour telle. Quelques jours après, étant monté avec elle, son fils et son petit-fils sur sa galère, il les emmena avec lui à Lajazzo, où les deux amants demeurèrent en paix et dans une profonde tranquillité tant qu'ils vécurent. — »
Nastagio degli Onesti aimant une dame de la famille des Traversari, dépense toute sa fortune sans parverir à se faire aimer. Sur les instances des siens, s’en va à Chiassi, Là, il voit un chevalier donner la chasse à une jeune femme, la tuer et la donner À dévorer à deux chiens. Il invite à déjeuner ses parents et la dame qu'il aime, et celle-ci voit la même jeune femme subir le susdit supplice. Craignant qu'il ne lui en arrive autant, elle consent à prendre Nastagio pour mari.
Dès que Lauretta se tut, Philomène, sur l’ordre de la reine Commerça: « — Ajimables dames, si la compassion est une vertu qu’on loue beaucoup en nous, la cruauté dont
vous vous rendez coupables est également très sévèrement châtiée par la divine justice. Pour vous en donner une preuve, et pour vous engager à chasser toute cruauté de vos cœurs, il me plaît de vous dire une nouvelle non moins touchante qu’agréable. | :
« Il y avait autrefois à Ravenne, très antique cité de li Romagne,un grand nombrede nobles gentilshommes, parmi lesquels un jeune homme appelé Nastagio degli Onesti, que la mort de son père et d’un sien oncle avait laissé richissime au-dessus de toute estimation. Etant sans femme, il lui arriva, comme à la plupart des jeunes gens, de s’énamourer d’une fille de messer Paolo Traversaro, homme beaucoup plus aoble que lui, espérant par ses efforts l’amener à l’aimer. Mais, ces efforts, quelque grands, quelque beaux, quel. que louables qu'ils fussent, non-seulement ne lui serva'ent à rien, mais semblaient au contraire lui nuire, tellement la jeune fille qu’il aimait se montrait cruelle et dure et sauvage pour lui. Soit qu’elle fût enivrée de sa singulière beauté, soit que sa noblesse la rendit altière et dédaigneuse, elle tenait en mépris et lui et tout ce qui pouvait lui plaire. Cela causait un tel chagrin à Nastagio, que, dans son désespoir, et las de se plaindre, il lui vint la pensée de se tuer. Cependant, surmontant cette pensée, il prit à plusieurs reprises la résolution de la laisser tranquille, où, s’il pouvait, de lui porter la même haine qu'elle avait pour lui. Mais c’est en vain qu’il formait une telle résolution, pour ce qu’il semblait que son amour redoublât alors que l’espoir lui manquait le plus. *
« Le jeune homme persévérant dans cet amour, et continuant à dépenser démesurément, ses amis et ses parents comprirent qu'il finirait par détruire sa fortune et sa santé, pour quoi, ils le prièrent et lui conseïllèrent de quitter Ravenne, et d'aller demeurer pendant quelque temps ailleurs, afin de mettre fin d’un même coup à sa passion et à ses prodigalités. Nastagio se moqua longtemps de cet avis, mais enfin, pressé par les sollicitations, et ne pouvant plus dire non, il déclara qu'il ferait ainsi ; et ayant fait faire de grands préparatifs, comme s’il voulait aller en France, en Espagne ou en d’autres lieux éloignés, il monta à cheval et, étant sorti de Ravenne accompagné de ses nombreux amis, il s’en alla en un lieu distant d’environ trois milles de Ravenne et anpelé Chiassi. Là, ayant fait dresser les tentes et les pavillons, il dit à ceux qui l’avaient accompagné qu'il voulait y rester,et qu'ils eussent à s’en retourner à Ravenne. Nastagio s'étant doncinstallé en cet endroit, se mit à y mener la plus somptueuse vie qu'on eût jamais faite, invitant à dîner et : souper tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, selon son habitude, |
CINQUIÈME JOURNÉE. An
« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et ls temps étant tres beau, les cruautés de sa dame lui revinent à l'esprit ; et, ordonnant à ses serviteurs de le lai<ser seul afin de pouvoir rèver plus à son aise, il alla, posant machinalement un pied devant l’autre et tout pensif, jusqu'à une forèt de pins. La cinquième heure du jour etait déjà passée, et il était entré un bon mille dans la fort, sanse souvenir de mauter ni d'autre chose, quand soudain il Jui sembla entendre une voix de femme pou=ser de randes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce rèveri: élan rompue, il leva la tète pour voir ce que c'était, et s'élonn: de se trouver dans la forèt de pins. Puis, rexsardant devun: lui, il vit sortir d'un fourré très épais d'arbrisseaux et «le buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et lea épines, pleurant fort et criant merct. À ses côtés, courant d'un air acharné après elle, il vit deux énormes et ‘éruces mâtins, qui, chaque fois qu’ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit venir, monté sur un coursier noir, un chevalier brun, au visase fort courroucé, une épée à la main, et quila menaçaït de Ja tuer en l’accablant d'outrages. Ce spectacle frappa tout d’abord son esprit d’étonnement et d'épouvante, puis de compassion pour l'infortunée, d'où naquit en lui le désir de Ja délivrer d’une telle angoisse et de la mort, s'il le pouvait. Se trouvant sans armes, il courut prendre une branche d'arme en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu'il le vit, lui cria de loin : « — Nastagio, ne t'oppose point à cela; laisse « faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a « mérité. — »
« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s’arrèter, et le chevalier lea ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s'étant approché de lui, dit : « — Je ne sais qui tu es, toi qui me con- « nais ainsi ; mais néanmoins je te dis que c’est grande là- « cheté à un chevalier armé de vouloir tuer une femmenur. « et de lâcher les chiens contre elle, comme si c'était ur: « bête sauvage. Pour moi, je la défendrai certainement au- « tant que je pourrai. —» Le chevalier dit alors : « — Na:- « tagio, je suis de la même cité que toi, et tu étais encore « tout petit enfant, quand moi, qu on appelait Messer Guitc « Degli Anastagi, je m'énamourai de cette femme que ti « vois, bien plus encore que tu ne l'as fait de la fille des « Traversari, et sa dureté, sa cruauté me rendirent si mal- « heureux, qu’un jour, avec cette même épée que tu me vois « à la main, je me tuai de désespoir ; et je suis condamne. « aux peines éternelles. Peu de temps après, celle-ci, qui
« avait été joyeuse outre mesure de ma mort, vint à mourir, « et tant à cause de sa cruauté que de la joie qu’elle avait « montrée de mes tourments et dont elle ne s'était point « repentie, croyant en cela non seulement n’avoir point pé- « ché mais avoir bien mérité, elle fut également condamnée « aux peines de l'enfer. Dès qu’elle y eût été précipitée, il « nous fut imposé pour peine à tous deux, à elle de fuir « ainsi devant moi, et à moi, qui l'avait tant aimée jadis, « de la poursuivre comme une ennemie mortelle et non « comme une dame aimée. Ettoutes les fois que je l’atteins, « je la tueavec cette même épée dont je me tuai moi-même; « je lui ouvre les reins, et je lui arrache ce cœur dur et froid « Où n’entrèrent jamais ni amour ni pitié, et je le donne, « comme tu vas le voir tout à l’heure à manger à ces chiens « avec le reste des entrailles. Après cela, elle ne reste guère « de temps — ainsi le veut la justice et la puissance de « Dieu — sans ressusciter comme si elle n'avait jamais été « morte ; et de nouveau commence la douloureuse pour- « suite, et les chiens et moi nous nous remettons à la tra- « quer ainsi; et tous les vendredis, il arrive que je l’atteins « ici à la même heure, et que j’en fais le carnage que tu vas « voir. Et ne crois pas que les autres jours nous nous repo- « sions ; mais je la rejoins en d’autres lieux, dans lesquels « elle a pensé ou agi cruellement contre moi. Comme tu « vois, d’amant je lui suis devenu ennemi, et je dois la « poursuivre de cette façon autant d’années qu'elle a été « cruelle de mois à mon égard. Donc, laisse la divine justice « suivre son cours, et ne cherche pas à t’opposer à ce que «tu ne pourrais empêcher. — »
« En entendant ces paroles, Nastagio, devenu tout tremblant, et n’ayant quasi pas un poil sur le corps qui ne füt hérissé, se retira en arrière, et, regardant la misérable jeune fille, ii attendit en frémissant ce qu’aliait faire le chevalier. Celui-ci, son discours terminé, courut comme un chien enragé, l'épée à la main, sur la jeune fille qui, agenouillée et ‘ortement maintenue, par les deux mâtins, lui criait merci, «i lui porta de toutes ses forces un coup de son épée dans la ‘oitrine qu'il traversa de part en part. A peine la jeune ‘ille eût-elle reçu le coup, qu’elle tomba la face contre terre, toujours pleurant et criant ; et le chevalier, ayant pris un couteau, lui ouvrit les reins, et, en ayant arraché le cœur et tout ce qui était autour, il le jeta aux deux mâtins, qui, comme des afflamés, le mangèrent incontinent. Au bout de quelques instants la jeune femme, comme si rien ne s'était passé, se leva soudain sur pieds, et se remit à fuir vers la mr, les chiens toujours acharnés après elle et la déchirant toujours de leurs crocs. Quant au chevalier, il remonta à cheval, reprit son énée, et suivit la jeune femme; et au
bout d'un instant, ils furent tous si loin, que Nastagio ne put plus I£s voir.
« Nastagio, avant vu toutes ces choses, resta un grandi moment partage entre la pitié et la peur ; maïs bientôt il lui vint à l’idée que cette aventure pourrait grandement lui servir, puisqu'elle se renouvelait chaque vendredi. Pour quoi, ayant bien remarqué l'endroit, il rejoignit ses familiers : puis, quand le moment lui parut venu, il fit mander le plus de parents et d'amis qu'il put, et leur dit : « — Vous m'a- « vez longtemps pressé de ne plus aimer celle qui m'est tant « ennemie, et de cesser mes prodigalités ; et je suis prèt à « le faire, si vous m'accordez une grâce, qui est celle-ci : « de faire en sorte que, vendredi prochain, Messer Paolo « Traversari, sa femme, sa fille, toutes leurs parentes, et « toutes les autres dames qu'il vous plaira, s'en viennent a diner ici avec moi. Vous verrez alors pourquoi je vous de- « mande cela. — » Ceux à qui il parlait ainsi jugèrent la
chose très facile à faire, et étant revenus à Ravenne, ils in- ” vitèrent dès qu’il en fut temps tous ceux que Nastagio voulait, et bien qu'on eût de la peine à faire venir la jeune fille qu'il aimait, elle se décida à y aller avec les autres. Nastagio fit magnifiquement préparer le repas, et fit placer les tables sous les pins, tout près de l'endroit où il avait vu mettre en pièces la cruelle dame. Et ayant fait mettre à table les hommes et les dames, il arrangea tout de façon que la jeune fille qu'il aimait fût assise juste vis à vis l'endroit où le fuit devait se passer.
« Les dernières victuailles avaient déjà été entamées, quand la rumeur désespérée de la jeune femme pourchassée fut entendue de tous. De quoi chacun s’étonnant fort, et demandant ce que c'était, sans que personne püt le dire, tous se levèrent regardant ce que cela pouvait être, et ils virent la dolente jeune femme, et le chevalier et les chiens qui ne tardèrent pas à arriver au milieu d'eux. Une grande rumeur accueillit les chiens et le chevalier, et un grand nombre de convives se précipitèrent au secours de la jeune femme. Mais le chevalier leur parlant comme il avait parlé à Nastagio non seulement les fit reculer, mais les remplit tous d’épouvante et d’étonnement. Et faisant ce qu’il avait fait la première fois, toutes les dames qui étaient là — et il y en avait beaucoup quiétaient parentes de la malheureuse jeune femme et du chevalier, et qui se souvenaient et de son amour et de sa mort — se mirent à pleurer amèrement, comme si elles s'étaient vu traiter elles-mêmes.
« Le supplice terminé, et la dame et le chevalier ayant poursuivi leur route, ceux qui avaient été témoins de l’aventure, se mirent à en deviser longuement et de diverses façons, mais celle qui fut le ‘plus épouvantée de tous, ce fut la
cruelle jeune fille qu'aimait Naslagio. Elle avait tout vu et entendu distinctement, et reconnu que ceg choses la regardaient plus que toute autre, car elle se rappelait la cruauté dont elle avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il iui semblait qu'elle fuyait déjà devant lui qui la poursui: vait plein dè colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu’un pareil sort ne lui arrivât point, elle n’eût pas de tranquillité avant d’avoir — et cela se fit le soir même — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidèle camériste à Nastagio, pour le prier de sa part de venir la voir, pour ce qu’elle était prête à faire tout ce qu’il lui plairait. À quoi Nastagio fit répondre que cela lui était très agréable, mais que, si elle y consentait, il ne voulait avoir plaisir d'elle qu'avec honneur, et qu'il voulait la prendre pour femme, La jeune fille qui savait qu’il ne dépendait que d'elle d’être la femme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait. Pour quoi, se faisant elle-même la messagère de tout zela, elle dit à son père et à sa mère qu’elle était contente de devenir la femme de Nastagio, de quoi son père et sa mère furent très satisfaits ; et le dimanche suivant, Nastagic l'ayant épousée, les noces furent faites, et il vécut longtemps heureux avec elle. £t cette peur ne fut pas seulement cause de cet heureux dénouement, maïs toutes les ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu'elles ne l’avaient été auparavant. — »
Federigo degli Alberighi aime et n'est point aimé. Ayant dépensé tout son bien ea prodigaiités, il ne lui reste plus qu'un faucon qu'il donne à manger à ss dame venue ehez lui pour le voir, Celle-ci apprenant cette nouvelle preuve d'amour, change de sentiment, le prend pour mari et le fait riche,
Philomène avait déjà cessé de parler, quand la reine, ayant vu qu'il ne restait plus personne à raconter, sinon Dioneo, à cause de son privilège, dit d’un air joyeux : « — C'est à moi maintenant de parler ; et je le ferai velontiers, très chères dames, en racontant une nouvelle sembla- »le en partie à la précédente, non seulement pour que vous connaissiez combien votre beauté a de pouvoir sur les. cœurs généreux, mais pour que vous appreniez à être vous-mêmes, quand il faut, dispensatrices de vos faveurs, sans laisser
toujours ce soin à la fortune qui, la plupart du temps, les
CIRQUICME JOURNÉE. Lis
4.stribue sans discrétion, mais, comme au hasar:, l'une fason tout à fait immodérée.
+ Vous saurez donc que Coppo diBorghese Domeichi—uua sut et est peut-ètre encore de nos jours considére dans noire cité comme un homme vénérable et de grande autorité, et qui est digne d'éternelle renommée par ses qualités et ses vertus biea plus que par la noblesse de sa race — se plaisait souvent à deviser avec £es voisins et autres des choses passées, ce qu'il faisait avec une clarté, une mémoire et un» -“joquence bien supérieures à celles de tous les autres hommes. !l avait coutume de dire, entre autres belles choses, qu'il y eut autrefois à Florence un jeune homme Federigo, fils de messer Filippo Alberighi, et qui, en faits d'armes et en courtoisie, était estimé au-dessus de tous les damoiseaux de Toscane. Ce jeune homme, comme il arrive à la plupart des gentilshommes, s'énamoura d'uac gente dame appelée Monna Giovanna, tenue en son temps pour une des plus belles et des plus agréables qui fussent à Florence ; et pour gagner son amour, il donnait des joutes, des tournois, des fètes, prodiguait les présents, et dépensait sa fortune sans être arrëtée par rien. Mais la dame, non moins honnèëte que belle, ne prenait pas plus garde à ces choses faites pour clle, qu’à celui qui les faisait.
« Federigo dépensant donc fort au delà de ses moyens, et ne agnant rien, les ressources finirent par lui manquer,comme 11 advient ordinairement, et il demeura pauvre, sans qu'il lui restât avtre chose qu'une petite métairie du revenu de laquelle il vivait très strictement, et qu’un faucon, un des meilleurs qui fût au monde. Pour quoi, plus amoureux que jamais, et voyant quil ne pouvait plus mener la vie de citadin, comme il l'aurait désiré, il s’en alla demeurer à la campagne, dans sa petite métairie. Là, comme il pouvait, oiselaut et sans rien demander à personne, il supportait patiemment sa pauvreté. Or, il advint qu'un jour, Federiso en étant ainsi arrivé à une extrême pauvreté, le mari de Monna Giovanna tomba malade, et se voyant près de mourir, fit son
testament. [1 était très’ riche, et institua pour héritier un sien fils déjà grandet, stipulant toutefois que, ayant beaucoup aimé Monna Giovanna, il] Ja substituait à son fils si celui-ci venait à mourir sans héritier légitime; puis il mourut.
« Monna Giovanna étant donc restée veuve, allait, comme c'est la coutume parmi nos dames, passer la saison d’été à la campagne avec son fils, dans une de ses propriétés, très voisine de celle de Federigo. Pour quoi, il advint que Île jeune garçon fit connaissance avec Federigo, et prit plaisir à jouer avec les oiseaux et avec les chiens ; et ayant vu plusieurs fois voler le faucon de Federigo, et ce faucon lui plaisant extrèmement, il désirait vivement l’avoir, mais il n’osait
pas le demander, voyant qu'il était très cher à son maître. es choses étant ainsi, il advint que le jeune garçon tomba
malade ; de quoi la mère fut fort affligée, et comme alle n’a-
vait que lui et qu’elle l’aimait autant qu’on pouvait aimer, elle ne cessait de se tenir près de lui tout le long äu jour, et de le réconforter, et de lui demander s'il y avait quelque chose qu'il désirât, le suppliant de le lui dire, car s'il était possible de l'avoir, elle la chercherait jusque ce qu’ii l’eût.
« Le jeune garçon, ayant entendu plusieurs fois cette de-
mande, dit : « — Ma mère, si vous me faites avoir le faucon
. « de Federigo, je crois que je serai promptement guéri. — »
La dame, à ces mots, resta un instant pensive, et se mit à réfléchir à ce qu’elle devait faire. Elle savait que Federigo l'avait toujours aimée, et n’avait jamais obtenu d'elle un seul regard ; pour quoi elle disait : « — Comment lui enverrai-je « demander ce faucon qui est, à ce que j'ai entendu dire, le « meilleur qui ait jamais volé, et qui en outre est son sou- «tien en ce monde? Et comment serais-je assez égoïste. « pour vouloir en priver un gentilhomme à qui nul autre « plaisir n’est resté ? — » Embarrassée par ces pensées, bien qu’elle fût certaine d’avoir le faucon si elle le demandait, elle ne savait que dire à son fils, et ne lui répondait pas. Enfin l’amour qu’elle avait pour ce fils l’emporta tellement, qu'elle résolut de le contenter, et, quoi qu’il dût en arriver, d'aller elle-même demander l'oiseau au lieu de l’envoyer demander, et elle répondit à l’enfant : « — Mon fils, « prends courage, et efforce-toi de guérir, car je te promets « que la première chose que je ferai demain matin, sera d'aller « chercher moi-même le faucon, et je te l’apporterai. — » L'enfant tout joyeux de cette promesse, montra le jour même un peu de mieux. | |
« Le lendemain matin, la dame, s’étant fait accompagner d’une autre dame, s’en alla, comme en se promenant, à la petite maison de Federigo et le fit demander. Le temps n'étant pas propice, il n’avait pas été oiseler ce jour-là, de sorte qu'il se trouvait dans son jardin, où il surveillait quelques travaux. Entendant que Monna Giovanna le demandait à la porte, il s’étonna vivement et accourut joyeux. La dame, le voyant venir, vint à sa rencontre d’un air plaisant, et après que Federigo l’eût respectueusement saluée, elle dit: « — Bonjour, Federigo. — » Et elle poursuivit : « — Je « suis venue te récompenser des dommages que tu as éprou- « vés autrefois pour moi, -quand tu m’aimais plus qu'il « n'aurait été besoin ; et la récompense est celle-ci : j’en- « tends, avec la compagne que voici, dîner avec toi de « bonne amitié ce matin. — » A quoi Federigo répondit humblement : « — Madame, je ne me souviens pas avoir « reçu aucun dommage de vous, mais tant de bien au con:
« traire, que si jamais j'ai valu quelque chose, c'est grâce « à votre mérite et à l'amour que je vous porte que cela est « arrivé. Et certes, votre gracieuse venue m'est plus agréable « que s’il m'était donné de pouvoir dépenser de nouveau tout « ce que j'ai dépensé, bien que vous soyez venue chez un « pauvre hôte. — » Et ayant ainsi parlé, il la reçut, tout honteux, dans sa demeure, d'où il la conduisit dans le jardin: et là, n'ayant personne pour lui tenir compagnie, il dit : « — Madame, puisqu'il n'y a personne autre, voici cettc « bonne vieille femme de ce jardinier, qui vous tiendr: « compagnie, pendant que je vais faire mettre la table. — » Bien que sa pauvreté fut extrème, il ne s'était jamais tant encore aperçu combien lui manquaient les richesses qu'il avait semées à profusion. Mais ce matin ]à, ne trouvant rien pour faire honneur à la dame pour l'amour de laquelle il avait reçu avec tant d’honneurs une infinité de gens, il se repentit amèrement. Anxieux outre mesure, maudissant sa destinée, il courait çà et là, comme un homme hors de soi; et ne trouvant ni argent ni rien sur quoi il pût emprunter, commme l'heure s'avançait et que son désir était grand de faire honneur de quelque chose à la gente dame ; que d’un autre côté il ne voulait recourir à personne autre qu’à son jardinier, il vint à jeter les yeux sur son bon faucon qu’il vit dans sa chambrettte, perché sur sa barre. Paur quoi, n'ayant pas d’autre ressource, il le prit, et le trouvant gras, il pensa qu'il serait un digne mets pour une telle dame. Donc, sans plus réfléchir, lui ayant terdu le col, il le fit promptement plumer et apprèter par.sa sorvante, puis mettre à la broche et rôtir. Enfin, la table ayant été mise avec des nappes fort blanches, dont il iui restait encore quelques-unes, il retourna dans le jardin, l’air joyeux, dire à la dame que le dîner qu’il avait pu lui faire était prêt. La dame s'étant levée avec sa compagne, elles ailèrent à table, et sans savoir ce qu’on leur offraient, elles mangèrent le bon faucon avec Federigo qui les servait de grand cœur.
« Après s'être levées de table et être demeurées tes temps à deviser avec lui de choses plaisantes, il parut temps à la dame de dire pourquoi elle était venue, et elle se mit à parler ainsi doucement à Federigo : « — Fede- « rigo, si tu te rappelles ta vie passée et mon honnêteté que, « d'aventure, tu as prise pour de la dureté et de la cruauté, « ;e ne doute point que tu ne te doives étonner de ma pré- « somption quand tu sauras Ja principale raison pour e laquelle je suis venue ici; mais si tu avais des enfants, ou « si tu en avais eu, par quoi tu eusses pu connaître combien « grande est l'affection qu’on leur porte, je suis certaine que « tu m'excuserais en partie. Mais tu n’en as pas, et moi j'en ai « un; je ne puis donc me soustraire aux lois communes aux
«autres mères. Pour obéir à ces lois si fortes, 11 faut, à « non grand regret et contre toute convenance, que je te de- « män£e de me donner une chose que je sais t'être souve- « rasement chère avec juste raison, pour ce que ta mau- « vaise fortune re t'a pas laissé d’autre plaisir, d’autre « ressource, d’autre consolation. Ce que je te demande, « c’est ton faucon, dont mon enfant est si fort désireux que, « si je ne lui apporte pas, je crains que cela n’aggrave telle- « ment sa maladie qu'il ne m'arrive de le serdre. Et pour « ce, je te prie, non par l’amour que tu me portes, et qui ne « t'oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur par la cour- « toisie qui s’est montrée en toi plus grande que chez tout « autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire « que, grâce à cette libéralité, j'ai sauvé la vie de mon fils, « et que je te suis, pour cela, éternellement obligée. — » « Federigo, entendant ce que la dame lui demandait, et voyant qu'il ne pouvait le lui donner, pour ce qu’il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, ne pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu'il avait de se séparer du bon faucon. plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu’elle ne le voulait plus; mais s’étant contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit : « — Madame, depuis « qu’il a plu à Dieu que je misse en vous mon amour, la « fortune m'a été contraire en bien des choses, et j’ai eu à mé « plaindre de ses rigueurs ; maïs ces rigueurs ont toutes été « légères en comparaison de celle qu’elle m'envoie présen- « tement et pour laquelle je ne lui pardonnerai jamais, « pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre maison, « alors que vous n'avez pas daigné y venir pendant que j'é- « tais riche, pour me demander un petit présent, et qu'elle « ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner. Et je vous « dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce « présent. À peine ai-je entendu que vous me faisiez la “faveur de vouloir dîner avec moi, que, ‘considérant votre «© haut rang et votre valeur, j'ai jugé digne et convenable de « vous faire honneur, selon mon pouvoir, d’un mets plus rare « que ceux qu'on sert d'habitude aux autres personnes :. « pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez « et sa bonté, j'ai pensé que ce serait un mets digne de vous, < et vous l’avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette. Je < croyais l'avoir très bien employé, mais maintenant que je « vois que vous le désirez d’une autre façon, il m'est si dou- « loureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m'’en « consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et le UC ÉD st sse
« Ce que vovant 6e! entendant la dame, elle le Hiâma tout d'abord d'avuir, pour donncr à manuter à une femme, tuc ün tél faucon; puis elle admira profondéinent en elie-mtime sa grandeur d'âme que la pauvreté n'avait pu nine [rouvait abattre. Entin, tout espoir d'avoir le faucon étant perdu, et remplie de crainte pour la santé de son tils, elle s'en alla toute mélancolique et retourna vers lenfant. Celui-ci. soit -hagrin de n'avoir pas eu le faucon, soit que la maladie dut se mener là, mourut au bout de peu de jours, au grandissie chagrin de la mère. Quand elle fut restée quelque temps fans l’amertume et les larmes, comme elle était demeurée fort riche et qu'elle était encore jeune, ses frères la voulurent plus d'une fois contraindre à se remarter. 3ien qu’elle n'eût pas voulu le faire, voyant cependant qu'ils insistaient, elle se rappela ce que valait lederico et la dernière preuve qu'il lui avait donnée de sa masnificence, en tuant un si précicux faucon pour lui faire honneur, ct elle dit à ses frères : « — Je « resterais volontiers comme je suis, si vous y consentiez ; « mais si pourtant il vous plait que je prenne un mari, je « n’en prendrai certainement jamais d'autre que Federi:9
« Degli Alberighi. — + À quoi ses frères, se moquant d'elle, dirent : « — Sotte, qu'est-ce que tu dis? Comment « veux-tu de lui qui n’a rien au monde? — » Elle leur re-
poudit : « — Mes frères. je sais bien qu'il en est comme vous « dites, mais j'aime mieux un homme qui ait besoin de ri- « chesse, que richesse qui ait besoin d’un homme — » Ses frères, voyant sa résolution, et connaissant Federigo pour un homme de grande valeur, bien qu'il fût pauvre, lui donnèrent leur sœur, selon le désir de celle-ci, avec toutes ses richesses. Federigo, se voyant marié à une dame de ce mérite et qu'il avait tant aimée, et en outre très riche. devint plus économe et vécut en joie avec elle jusqu’à 4 fin de ses jours. — » |
Pietro di Vincio!o va diner hors de chez lui, Sa femme fait venir un jeune garçon, Pietro étant revenu, elle cache le sarçon sous une cage à poules, Pietro raconte qu'on vivnt de trouver chez Arcolano. avec lequel il soupait, un jouvenceau que sa femine y avait introduit. La dame blîime vivement la femme d’Arcolino. Par malheur, un ne pose son pied sur les doigts du warçon qui était sous la cage. Il crie, Pietro y court, le voit et reconnait la fourberie de sa femme, -avee laquelle il s'accorde pourtant atin de satisfaire sa vile passion.
Le récit de la reine était venu à sa fin, et tous louaicnt Dieu qui avait dignement récompensé Federigo, quand Dio-
306 LE DECAMERUN.
neo, qui n’attendait jamais qu’on lui en donnât l’ordre, commença : « — Je ne sais si je puis dire que ce soit un vice accidentel] et né chez les hommes de la perversité des mœurs, ou bien que ce soit un vice naturel que de rire plutôt des choses mauvaises que des bonnes, et spécialement quand celles-ci ne nous touchent point personnellement. Et comme la peine que j'ai déjà prise et que je vais prendre encore présentement, n’a pas d'autre but que de vous arracher à la mélancolie, de vous mettre en joie et de vous faire rire, et bien que le sujet de Ja nouvelle qui va suivre soit, en partie du moins, 6 jeunes dames amoureuses, rien moins qu’honnête, je vous la raconterai cependant parce qu’elle pourra vous amuser. Quant à vous, en l’écoutant, vous ferez à son égard comme vous faites d'habitude quand vous entrez dans un jardin et que, étendant votre main mignonne, vous cueillez les roses et laissez les épines. Vous agirez de même en laissant le mauvais homme dont je vais vous parler à sa male aventure et à son déshonneur, et vous rirez des fourberies amoureuses de sa femme, gardant votre pilié pour les malheurs d’autrui, quand besoin sera.
« Il n’y a pas longtemps encore était à Pérouse un homme riche, nommé Pietro di Vinciolo, qui, plus pour tromper les autres et atténuer l'opinion générale que tous les Pérusiens
avaient de lui, que pour l'envie qu'il en avait, prit femme;
et en cela, fortune fut conforme à son appétit, car la femme qu’il prit était une jeune fille plantureuse, au poil roux, prompte à s’enflammer, et qui aurait voulu deux maris plu-
tôt qu'un, alors qu’il lui en échut un qui avait l’esprit disposé
à toute autre chose qu'à la satisfaire. Elle s’en aperçut au bout de peu de temps, et se voyant belle et fraîche, se sen-
tant gaillarde et vigoureuse, elle commença tout d’abord par.
en être fortement irritée et à s’en expliquer avec aigreur à diverses reprises avec son mari, avec lequel elle était quast toujours en querelle. Puis, voyant que tout cela tournerait plutôt à l'épuisement de sa santé qu’à amender la bestialité de son mari, elle se dit à elle-même : « — Ce malheureux « m'abandonne pour courir d’une manière ignoble en sabots « par la voie sèche ; eh bien! moi je verrai à en porter un « autredans ma barque par la voie pluvieuse. Je l’ai pris pour « mari et je lui ai donné une grosse et bonne dot, sachant « que c'était un homme, et croyant qu’il aimait ce qu’aiment « et doivent aimer les hommes; et si je n'avais Fe cru « qu’il fût un homme, je ne l'aurais jamais pris. Lui, qui « savait que j'étais femme, pourquoi me prenait-il pour « épouse, si les femmes étaient si antipathiques à ses goûts? « Cela ne se peut souffrir. Si je n’avais pas voulu vivre dans « le monde, je me serais faite religieuse; maïs voulant y « vivre comme je l’entends et comme j'y suis, si j'attendais
« plais. ou contentement de lui, je pourrais d’aventure « vieillir en attendant en vain; et quand je serais vieille, je « me raviserais en pure perte, et je me plaindrais vainement « d’avoir perdu ma jeunesse. 1] me montre lui-même en « bon maître comment je puis me consoler en me délectant « de ce dont il se délecte, et ce plaisir sera louable chez « moi,.tandis qu'il est fortement blämable chez lui. J’offen- « serai seulement les lois, alors que lui, il offense à la fois « les lois et la nature. — »
« Ayant donc pensé de la sorte, et probablement plus d'une fois, la dame, afin d’y donner secrètement etlet, se lia avec une vieille qui avait l'air d’une sainte Verdiane qui donne à manger aux serpents. Son chapelet continuellement à la main, elle allait à tous les pardons, ne parlait jamais d'autre chose que de la vic des saints Pères ou des plaies de saint François, et était tenue quasi par tous pour une bonne sainte. Quand le moment lui sembla venu, la jeune femme Jui déclara ouvertement ses intentions. À quoi la vieille dit : » — Ma fille, Dieu qui connaît toute chose sait que tu feras « bien; et quand tu ne le ferais pas pour un autre motif, tu « le devrais faire, ainsi que toute jeune femme, pour ne « point perdre le temps de la jeunesse, pour ce quilnva « pas de douleur pareille, pour qui a quelque bon sens, à « celle d'avoir perdu le temps. Et à quoi diable sommes- « nous bonnes quand nous sommes vieilles, sinon à garder « les cendres auprès du feu? S'il y en a qui le savent et « peuvent en rendre témoignage, je suis une de celles-là ; « car maintenant que je suis vieille, ce n'est pas sans un « très grand et amer serrement de cœur que je me rappelle, « mais en vain, le temps que j’ai laissé perdre, et bien que « je ne l’aie pas tout perdu — car je ne voudrais pas que tu « crusses que j'ai été une sotte — je n’ai pourtant pas fait « ce que j'aurais pu faire; de quoi, quand je me souviens, « et que je me vois faite, comme tu me vois, de façon que « je ne trouverais personne qui me donnerait du feu même « avec un chiffon, Dieu sait quelle douleur je ressens. Il « n’en est pas ainsi des hommes; ils naissent bons à mille « choses, et non pas seulement à celle-là, et la plus grande « partie d’entre eux sont meilleurs vieux que jeunes ; mais « fes femmes ne viennent au monde pour äutre chose que » pour ‘ ire l’amour et des enfants, et c’est pour cela quon « les aime. Et si tu ne t’en es pas aperçue à autre chose, tu « as dû t'en apercevoir à cela que nous sommes toujours « prêtes à faire l'amour, ce qui n’arrive pas aux hommes. « Ën outre, à ce jeu, une femme épuiserait plusieurs « hommes, là où plusieurs hommes ne lasseraient pas une « femme. Et comme nous sommes nées pour cela, ,/e te dis « de nouveau que tu feras très bien de rendre à ton mari
« un pain pour un gâteau, de façon que ton esprit n’att pas « à faire de reproches à ta chair, quand tu seras vieille. « Chacun n’a de cette vie que ce qu'il en prend, et particu- « lièrement les femmes à qui il convient bien plus qu’aux « hommes de bien employer le temps, quand elles le peuvent, « pour ce que tu peux voir, quand nous vieillissons, que ni « mari ni autres ne nous veulent voir, qu'au contraire ils « nous envoient à la cuisine dire des fables au chat, et « compter les pots et les écuelles. Il y a.pis, car ils nous « mettent en chanson et disent : aux jeunes les bons mor- « ceaux, et aux vieilles les rebuts; et ils en disent encore « bien d’autres. Mais pour que je ne te retienne pas plus « longtemps en vaines paroles, je te dis finalement que tu « ne pouvais découvrir ton projet à personne au monde qui « puisse t’être plus utile que moi; pour ce qu’il n’est homme « Si bien établi qu’il soit, auquel je n’aie la hardiesse de « dire ce qu’il est besoin, et qu’il n’en est point de si dur et « de si sauvage, que je ne l’apprivoise et ne l’amène à ce « que tu voudras. Donc, montre-moi celui qui te plaît, et « laisse-moi faire. Mais souviens-toi, ma fille, que je me re- « commande à toi, pour ce que je suis pauvre, et que je « veux que tu participes à toutes mes prières et à toutes « les patenôtres que je dirai, afin que Dieu accorde lumière «et chandelle à tous tes morts. — » Là-dessus, elle « finit. -
« La jeune femme étant donc tombée d'accord en cela avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le signalement, elle savait ce qu’elle avait à faire; puis, après lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la « grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille lui eût amené dans sa chambre celui qu’elle lui avait désigné, puis, au bout de peu de temps, un autre, selon que la fantaisie en prenait à la dame, qui, bien qu’elle craignît au
sujet de son mari, ne laissait pas perdre une occasion de se | satisfaire ea cela.
« Il advint qu’un soir son mari devant aller souper chez un de ses amis qui avait nom Ercolano, la jeune femme ordonna à la vieiile de lui faire venir un jeune garçon qui était un des plus beaux et des plus plaisants de tout Pérouse; ce que la vieille tit promptement. La dame étant donc à table avec le jeune homme pour souper, voici que Pietro appela soudain à la porte pour qu'on lui ouvrît. La dame, en l’entendant, se tint pour morte: mais voulant cacher le jeune homme si elle pouvait, et n'ayant pas la présence d'esprit de le renvoyer ou de le cacher autre part, elle le fit entrer dans un petit cabinet voisin de la chambre où ils soupaient, le mit sous une cage à poulets qui s’y trouvait,
CINQUIÈME JOURYÉ 5. 339
et jeta par-déssus un mauvais sac ges mile svait fait vider le jour mème; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quan celui-ci fut entré eile lui dit : « — Vous l'avez « bien vite avalé ce souper! — » Pietro répondit: « -- Nous « n'v avons pas touche. — » « — Et comment cela s'est-1l « fait, dit la dame? — » Pietro répondit : « — Je vais te le « dire. Nousétions déjà à table, Ercolano, sa femine et mai, « quand nous avons entendu éternuer tout près de nou: « de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes « peu inquiétés; mais celui qui avait éternué ayant encore « éternué une troisièine fois, puis une quatrië.ne fois, une « cinquième fois et bien d'autres, nous fümres très étonnes. « Sur quoi Ércolano, qui s'était un peu querellé avec sa « femme parce que celle-ci nous avait fait at'endre long- « temps à la porte avant d'ouvrir, dit quasi furieux : « — Que « veut dire ceci? qui est-ce qui éternue de la sorte? — » « et s'étant levé de table, il alla vers un escalier qui était « iout près de là, et sous lequel etait un réduit fait en “ nianches, tout au bas de l'escalier, et destiné à serrer une « louie d'objets, comme nous le voyons dans les maisons de « ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il lui « semblait que c'était de là qu'étaient partis les éternue- « ments, il ouvrit une petite porte qui s y trouvait; à peine « 1} l’eut ouverte, qu'il en sortit soudain une odeur de « soutre la plus épouvantable du monde, dont nous avions déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant « été grondée, la dame avait dit : « — Voilà ce que c'est : » tantct, j'ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j'ai « mis sous cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais « étendu, pour recevoir la fumée; de sorte qu'il en vient « un peu jusqu'ici. — » Quand Ercolano eut ouvert la porte « et que la fuinée se fat ün peu dissipée, il regarda Guns le : reduit et vit celui ;ui avait éternué et qui élernuait enuore, « la force du souire ie serrant à la gorge; et bieu qu’il eter- « nuât, la vapeur du soutre lui avait déjà teiisrreat coupé la « respiration que s'il y était resté un memeut de plus, il « n'aurait jamais plus eternué. Ercolanc, en le voyant, cria : « — Je vois maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus « si longtemps à la porte tout à l'heure, avan de nous ou- « vrir; Mais que je n’aie jamais chose à non pluisir, si je « ne t'en paie bien. — » Ce qu’enteniant ia femme, et « voyant que sa faute était découverte, sans chercher à u s’excuser, elle se leva de iable et s'enfuit je ne sais où. « Ercolano, sans prendre zarde à le fuite de sa femme, cria « à plusieurs reprises a ceiui qui éternuait de sortir; mais « celui-ci qui n'en pouvait plus, n+ brageait pas, qriigue « chose que dît Ércolano. C'est pourquor frec:ero l'ayant « saisi par un pied, letira de sa cachette, et il courait
« chercher un couteau pour 1e tuer; mais moi, craignant « pour moi-même la justice, je me levai et empêchai qu'il « le tuât ou lui fit aucun mal, et tout en le défendant, je « criais, de sorte que je fus cause que les voisins accouru- « rent, prirent le jeune homme à moitié mort, et l’'empor- « tèrent je ne sais où, hors de la maison. Voilà ce qui a « dérangé notre souper, et ce qui fait que non seulement je « ne l’ai pas mangé, mais que je n’y ai point touché, comme « je t'ai dit tout d’abord. — »
« En entendant cela, la dame vit qu’il y en avait d’autres qui étaient aussi sages qu'elle, bien que parfois il en arrivât mésaventure à d’aucunes, et elle aurait volontiers pris la défense de la femme d’Ercolano ; maïs croyant, en blâmant les fautes d'autrui, avoir plus de liberté pour les siennes, elle se mit à dire : « — Voilà de belles choses ! voilà une bonne « et sainte femme! voilà la fidélité d’une honnête dame! “ moi qui me serais confessée à elle, tantelle me paraissait « adonnée aux choses spirituelles! Ce qu’il y a de pis, c’est « que, vieille comme elle est déjà, elle donne un bon « exemple aux jeunes. Que maudite soit l'heure où elle est « venue au‘monde; maudite soit-elle elle-même de se laisser « vivre, femme perfide et coupable qu’elle doit être, honte « universelle et blâme pour toutes les femmes qui sont sur « terre ; ayant fait bon marché de son honneur, de l’estimc « du monde et de la foi promise à son mari, qui est un « homme si bien fait, un citadin si honorable et qui la trai- « tait si bien, elle n’a pas eu honte de le déshonorer avec un « autre homme, et de se déshonorer en même temps elle- « même. Dieu me sauve ! de femmes ainsi faites, on ne de- « vrait avoir aucune pitié ; on devrait les tuer, on devrait « les jeter vives au feu et les réduire en cendres. — » Puis, se rappelant son amant qui était tout près de là sous la cage à poulets, elle se mit à engager Pietro à aller se mettre cu {it, pour ce qu’il en était temps. Pietro qui avait meilaeure envie de manger que de dormir, demandait s’il n’était Irien resté du souper. A quoi la dame répondait : « — S'il « est resté quelque chose du souper? Est-ce que nous avons « l'habitude de souper, quand tu n’y es pas? Me prends-tu « pour la femme d’Ercolano? Eh! que ne vas-tu dormir « pour ce soir! tu ferais bien mieux. — » |
« Il advint que des laboureurs de Pietro, étant venus ce soir-là de sa campagne avec certaines denrées, et ayant mis leurs ânes sans leur donner à boire dans une petite étable qui se trouvait juste à côté du cabinet, l’un des ânes qui avait très grand soif, après s’être débarrassé de son licol, sortit de l’étable, et s’en allait flairant de côté et d’autre pour voir s’il ne trouverait pas de l’eau; en âallant de la sorte, il arriva près de la cage sous laquelle était le jeune
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amoureux. Celui-ci, qui était forcé de se tenir à quatre pattes, avait une de ses mains par terre en dehors de la cage, et sa male-chance fut telle, ou son malheur, veux-e dire, que l’âne lui posa le pied sur les doigts ; l’extrôme douleur qu'il ressentit, lui fit pousser un grand cri. Pietro, entendant ce cri, s’étonna, et il lui sembla qu'il avait dû être poussé dans la maison. Pour quoi, étant sorti dela chambre, et entendant qu'onse plaignait de nouveau, l'âne n'ayant pa: encore relevé son pied de dessus les doigts du pauvre diable, mais le pressurant fort, il dit : « — Qui est là? — » et courut à la cage. L’ayant levée, il vit le jeune garçon qui, outre la douleur que ui faisaient éprouver ses doigts écrasés par le pied de l'âne, tremblait dans la crainte que Pietro ne lui fit du mal. Pietro l'ayant reconnu pour l'avoir longtemps poursuivi de ses honteuses propositions, lui demanda: « — Que fais-tu là? — A quoi le jeune homme, sans lui répondre, le supplia pour l’amour de Dieu de ne paslui faire de mal. Alors Pietro dit : « — Lève-toi, et ne crains pas « que je te fasse aucun mal; mais dis-moi comment tu es « là et pourquoi. — » Le jeune homme lui git tout. Sur quoi, Pietro, non moins content de l'avoir trouvé que sa femme en était affligée, le prit par la main et le mena avec lui dans la chambre où la dame l’attendait avec la plus grande peur du monde. Pietro, s'étant assis en face d'elle, lui dit :
« — Or ça, tu maudissats tout à l'heure la femme d’Er- « colano, et tu disais qu'on devrait la brûler, et qu'elle était « une honte pour vous toutes ; comment ne parlais-tu point « pour toi-même ? Ou si tu ne voulais paint parier de toi, « comment avais-tu le cœur de parler d’elle, sacnant que tu « avais commis la même faute qu'elle avait commise? « Certes, rien ne t'y forçait, sinon que vous êtes toutes ainsi a faites, et que vous vous efforcez de cacher vos fautes avec « celles d'autrui. Puisse la foudre tomber du ciel pour vous « brûler toutes, race perverse que vous êtes! — » La dame. voyant que de prime abord il ne lui avait fait d'autre mal qu'en paroles, et croyant comprendre qu'il était tout content de tenir dans sa main un si beau garçon, prit courage et dit : « — Je sais que tu voudrais qu’il tombât du ciel un feu qui « nous brülât toutes, en homme qui est aussi désireux de « nous qu'un chien est désireux de coups de bâton; mais, « pes la croix de Dieu, ton désir ne s’accomplira point. « Mais je discuterais volontiers un peu avec toi pour savoir « de quoi tu te plains; et certes, il ferait beau voir que tu « voulusses me comparer à la femme d'Ercolano, qui est une « vieille bigote hypocrite, qui a de lui tout ce qu'elle veut, « et dont elle est chérie comme on doit chérir sa femme, ce « qui ne m'arrive point à moi. Car, si je suis bien fournie
« en fait de vêtements et de chaussures, tu sais bien comme « je le suis peu d’autre chose, et combien il. y a de temps « que tu n'as couché avec moi. J'aimerais mieux aller avec « des haïllons sur le dos et pieds nus, et être bien traitée de « toi dans le lit, que d’avoir en abondance tout le reste, et « d’être traitée comme tu me traites. Sache bien, Pietro, « que je suis femme comme jies autres, et que je veux ce « qu’elles veulent ; de sorte que, ne l’ayant point de toi, tu « n’as'point à me faire de reproches si je cherche aïlleurs. . « Au moins, te fais-je assez honneur, en ne me livrant pas. -« à des laquais ou à des teigneux. — »
« Pietro, prévoyant qu'elle ne s’arrêterait point de parler de toute la nuit, lui dit, en homme qui se souciait peu d’elle : « — Et voilà assez, femme ; sur ce sujet, je te con- « tenterai fort bien. Tu feras grande courtoisie en t’arran- « geant de façon que nous ayions quelque chose pour sou- « per, car il me paraît que ce garçon est comme moi et « qu’il n’a pas encore soupé. — » « — Certes non — dit la « dame — qu'il n’a pas encore soupé, car nous nous met- «tions seulement à table pour souper, quand tu es venu à « la male heure. — » « — Or bien, — dit Pietro, — va, et « fais nous souper ; ensuite j’arrangerai tout de façon que « tu n'auras que faire de te plaindre. — » La dame, voyant que son mari était satisfait, se leva, fit remettre prestement la table et apporter le souper qu’elle avait fait préparer, et elle soupa gaiement avec son indigne mari et le jeune garçon. Ce que Pietro décida, après le souper, pour les contenter tous les trois, m'est sorti de la mémoire. Je sais bien pourtant que le lendemain le jeune garçon fut remis dans la rue, sans qu'on ait jamais bien été certain qui, du mari ou de la femme, lui avait le plus tenu compagnie pendant la nuit. Pour quoi, mes chères dames, je vous dirai ceci : « — À quit'en fera une, fais-lui en une autre ; et si tu ne « peux, souviens-t'en jusqu’à ce que tu puisses, afin que « qui donne un âne, en reçoive un pareil en échange. — »
La nouvelle de Dioneo étant finie, et les dames s’étant gardées de rire, plus par vergogne que parce qu'elles avaient éprouvé peu de plaisir, la reine voyant qu’il avait terminé son récit, se leva et, ôtant de dessus sa tête la couronne de laurier, la posa gracieusement sur la tête d’Elisa, en lui disant : « — A vous, madame, il appartient maintenant de « commander. — » Elisa, ayant accepté cet honneur, fit comme il avait été fait précédemment, et après avoir pourvu tout d'abord avec le sénéchal à ce dont il serait besoin pendant tout le temps de son commandement, elle dit au grand contentement de la compagnie : « — Nous avons déjà plusieurs fois entendu raconter qu'avec des bons mots, de promptes ripostes, ou avec des décisions soudaines, bien
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des geus ont su, par une morsure bien appliquée, éviter les coups de dents d'autrui, ou échapper aux dangers survenus, ct comme cette matière est belle et peut ètre protitable, je veux qu'avec l'aide de Dieu, on devise dans ces limites, c'est-à-dire de ceux qui, provoqués par quelque plaisanterie, ont riposté, ou qui, avec une prompte réponse où une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou honte, — »
Ces paroles furent beaucoup applaudies par tous; pour quoi, la reine s’étant levée, leur donna pleine licence jusqu’à l'heure du souper. L'honorable compagnie, voyant que la reine s'était levée, se leva aussi, et, suivant leur habitude, chacun se livra à ce qui lui plaisait le plus. Mais les cigales ayant cessé de chanter, tout le monde avant été rappelé, ils allèrent souper ; le souper joyeusement termine, ils se mirent tous à chanter et à sonner de divers instruments, et Emilia ayant, avec le bon plaisir de la reine, organisé une danse, ordre fut donné à Dionco de chanter une chanson. Il commença aussitôt par : Monna Aldrula, levex la queue, car je vous apporte bonnes nouvelles. De quoi toutes les dames se mirent à rire, et surtout la reine. qui lui ordonna de laisser celle-là et d'en dire une autre. Dioneo dit : « — Madame, si j'avais des cymbales : Lerez les puns de votre chemise, madame Lappa ; où bien : Sous l'olivier est l'herbe verte. Aimez-vous mieux que je dise : L'eau dc mer ine fait grand mal? Mais je n’ai pas de cymbales, et pour ce, voyez quelle chanson vous voulez, des autres que voici: vous plairait-i] : Sors dehors, qu'on te le coupe. comme une pomme dans les champs ?— » La reine dit : «— Non, dis-en une autre.—» & — Donc, — dit Dioneo, — je dirai : Monna Simona, entonne, enlonne, nous ne sommes pas en octobre. — » La reine dit en riant : « — Eh ! mauvais plaisant, dis-en une belle, si tu veux, car nous ne voulons pas de celle-là. — » Dioneo dit : « — Non, madame ? ne vous fâchez pas ; mais quelle est celle qui vous plaît ? J’en sais plus de mille. Voulez-vous: Ma coquille, si jene le pique ; ou : Eh! va doucement, mon mari; ou bien : Je m'achèterai un coq de cent livres. — » La reine,se mettant un peu en colère,bien que toutes les autres éclatassent de rire, dit : « — Dioneo, cesse de plaisanter et dis-nous-en une belle ; sinon ; tu pourrais éprouver comment je sais me fâcher. — » Dioneo, entendant cela, laissa les plaisanteries, et se mit aussitôt à chanter de cette façon s
Amour, la vive lumière Qui sort des beaux yeux de ma belle, M'a fait esclave d'elle et de ioi.
La splendeur qui sort de ses beaux yeux, Avant ta flamme m'embrasa le cœur, Passant au travers des miens. É Combien grande est ta puissance, C'est son beau visage qui me l’a fait connaîtss : En le voyant Je sentis que je délaissais Toutes les vertus, et que je les mettais au dessous d'et:- Devenue la nouvelle occasion de mes soupirs.
C'est ainsi que je suis devenu l’un des tiens Cher seigneur, et que, soumis, j'attends Merci de ta puissance. $ Mais je ne sais si elle connaît entièrement L'’immense désir qu’elle m'a mis au cœur, Ni mon entière fidélité, Celle qui possède tellement Mon âme, que je ne voudrais pas recevoir.
Contentement, sinon d'elle.
Pour quoi, je te prie, mon doux Seigneur, Que tu le lui fasses voir, et que tu lui fasses sentir Un peu de ton feu | Pour mon service, afin qu'elle voie Que je me consume d'amour, et que, dans mon martyre, Je me meurs peu à peu. | Et puis, quaud il sera temps, Recommande-moi à elle, comme tu dois,
. Car j'irais volontiers le faire avec toi.
Quand Dioneo, en se taisant, montra que sa chanson était finie, la reine en fit dire encore beaucoup d’autres, après avoir toutefois fort loué celle de Dioneo. Mais une bonne partie de la nuït étant déjà écoulée, et la reine sentant que a chaleur du jour était vaincue par la fraîcheur de la nuit, elle ordonna que chacun allêt se reposer à sa fantaisie jusqu’au lendemain
« Li
La cinqième Jocrnée du Dé-aucnox finie, commane: la sitisme, dans laqulle, sous le gouvernement d'Elisa, on devise ds eux qui, provoqué: rar qurique ben mot, ont riposté, ou qui, par une prompte réponse où uno sazo frévuvance, ont évité perte, danger ou honte,
La lune, parvenue au milieu du ciel, avait perdu ses rayons, et déjà, sous la lumière naissante, toutes les parties de notre monde étaient éclairées, quand la reine s’étant levée et ayant fait appeler la compagnie, ils s’éloignèrent à pas lents du beau coteau, s'éparpillant sur l’herLe humide de rosée, discutant du plus ou moins de beauté des nouvelles racontées et recommencçant à rire des aventures variées qui y étaient contenues, mue ce que, le soleil commençant à devenir plus chaud, il parut temps à tous de revenir à la maison. Pour quoi, ayant rebroussé chemin, ils y revinrent; et là, trouvant les tables mises et couvertes d'herbes odorantes et de belles fleurs, ils se mirent, sur l’ordre de la reine, à manger avant que la chaleur devint plus grande. Le repas terminé, avant de faire autre chose, on chanta quelques belles et plaisantes chansons, puis les uns allèrent dormir, d’autres restèrent à jouer aux échecs, d’autres au jeu des tables, tandis que Dioneo et Lauretta se :nirent à chanter de Trojolo et de Criseida.
Quand l'heure où ils devaient se réunir fut venue, la reine ‘es ayant tous fait appeler, selon l’habitude, ils s'assirent autour de la fontaine, et la reine allait ordonner de dire ia oremière nouvelle, quand il advint une chose qui n'était pas encore arrivée, à savoir que la reine et lous ses compagnons entendirent une grande rumeur, produite par les servantes et les domestiques, dans la cuisine. On fit aussitôt venir le sénéchal, et on lui demanda qui criaïit ainsi et quelle était la cause de tout ce bruit ; à quoi le sénéchal répondit au c'était une dispute entre Licisca -et Tindaro, mais qu'il en ignorait la cause, et qu'il se disposait à ‘les faire taire quand on l'avait fait appeler Sur quoi, la reine ordonna qu'on fit venir incontinent la Licisca et ‘!'ndaro. Dès qu'ils furent arrivés, la reine demanda la cause de leur querelle,
Tindaro voulant répondre, la Licisca, qui était une femme d’un certain âge, aussi altière que pas une et fort échauffée de crier,se tourna vers lui,la mine furieuse et dit:«— Voyez « cette bête d'homme qui est assez hardi de parler avant « moi, quand je suis là! Laisse-moi parler. — » Et s’étant tournée vers la reine, elle dit : « — Madame, celui-ci veut m'apprendre ce qu'était la femme de Sycophant ; il veut « ni plus ni moins, comme si je ne l’avais pas fréquentée, « me persuader que la première nuit que Sycophant coucha « avec elle, Messer Mazza entra dans la montagne noire de « force et après grande perte de sang. Et moi je dis que ce « n’est pas vrai; qu'au contraire il y entra tout pacifique- « ment et au grand plaisir de ceux qui y étaient. Et celui-ci « est si bête, qu’il croit les jeunes filles assez sottes pour « rester à perdre leur temps, à la merci de leur père ou de « leurs frères, qui, six fois sur sept, tardent trois ou quatre «ans de plus qu’ils ne devraient pour les marier. Elles s’en « trouveraient bien, ma foi, si elles attendaient tant ! Par la « foi du Christ — et je dois savoir ce que je me dis, quand « je jure — il n’y a pas une de mes voisines qui soit allée « pucelle à son mari; et pour celles qui sont mariées, je « sais combien et quels bons tours elles font à leurs maris : « et cette brute veut m’apprendre à connaître les femmes, « comme si j'étais née d’hier. — » | Pendant que la Licisca parlait, les dames faisaient de si grands éclats de rire, qu’on aurait pu leur arracher toutes les dents. La reine lui avait bien imposé silence plus de six fois, maïs rien ne faisait ; elle ne s'arrêta point qu'elle n’eût dit tout ce qu'elle voulait. Mais quand elle eut fini, la reine, se tournant vers Dioneo, dit en riant : « — Dioneo, « voici qui te regarde ; et pour ce, quand nous autres nous « aurons fini nos nouvelles, tu feras en sorte de décider « finalement sur ce point. —» À quoi Dioneo répondit sur le champ : « — Madame, la sentence est prononcée, sans qu’il « soit besoin d’en entendre davantage ; et je dis que la Li- « cisca a raison, et je crois qu’il en est comme elle dit, et « que Tindaro est une bête. — » Ce qu’entendant la Licisca, elle se mit à rire, et se tournant vers Tindaro, elle dit : « — Je te disais bien, moi! Va-t'en à la grâce de Dieu. « Crois-tu en savoir plus que moi, toi qui n’as pas encore les « yeux secs? Grand merci, ce n’est pas en vain que j'ai « vécu, moi! — » Et n’eût été que la reine lui imposa silence d’un air irrité, et lui ordonna de ne plus ajouter ur mot et de cesser toute querelle, si elle ne voulait être fouettée et chassée ainsi que Tindaro, on n’aurait rien eu à faire de tout ce jour que de s'occuper d'elle. Quand ils furent partis, la reine ordonna à Philomène de commencer les nouvelles. Gelle-ci commenaa oxeusement ainsi * |
SIXIÈME JOURNÉE. Di NOUVELLE !
Un eavalier ensizs madame Oï:etta à monter en «10 je decrière Aai, Ani prome.
tint de lui raconter une nouvelle. La dawe tiouvaut qu'il racunte Gut t:!, pre de la reuvttio à terre,
e« — Jeunes dames, de même que dans les nuits sereine les étoiles sont l'ornement du ciel, ct qu’au printemns lv fleurs parent les prés verts et les arbustes revètus de leur: feuilles parent les collines, de même les bons mots sont l'or nement des plaisantes coutumes et des agréables devis ; c: pour ce qu'ils doivent être brefs, ils siéent micux aux dames: qu'aux hommes, d'autant plus que les longs discours sont beaucoup moins du ressort des femmes que des hommes. Vrai est que, quelle qu'en soit la raison, tant par l'infériorité de notre esprit, que par l’inimitié singulière que les cieux témoignent à notre siècle, il est aujourd’hui peu de dames, ou mème pas une, qui sache dire à propos un bon mot ou qui, sion lui en dit un, sache l’entendre commr il convient, et ce à la honte générale de nous toutes. Mais comme il en a déjà été assez dit sur ce sujet par Pampinea, ie ne veux pas en dire davantage ; seulement, pour vous faire voir combien les bons mots, dits en temps voulu, ont en soi de beauté, il me plaît de vous raconter la façon dont ne gente dame imposa courloisement silence à un cava-
ier.
« Comme beaucoup d'entre vous ont pu le voir ou l’entendre dire, il y avait, en notre cité, il n’y a pas longtemps encore, une gente dame, de manières agréables et parlant bien, et d’une valeur telle que je ne saurais vous cacher son nom. Elle s'appelait done madame Oretta et fut la femme de messer Geri Spina. Etant, par hasard, à la campagne, comme nous le sommes présentement, elle alla par passetemps se premenant en un certain endroit, en compagnie de dames et de cavaliers qu’elle avait eus à dîner ce jourlà. Comme l'endroit où on allait était assez éloigné du point de départ, et qu'on avait résolu d’y aller à pied, un des cavaliers dit : « — Madame Oretta, si vous voulez, je vous « porterai à cheval une grande partie du chemin que nous « avons à faire, et je vous conterai une des plus beHes nou- « velles du monde. — » A quoi la dame répondit : « — Mes- « sire, je vous en prie beaucoup ; cela me sera très agréa- « ble. — » Messire le cavalier qui n’était peut-être pas plus à son aïse l'épée au côté qu’à jouer de la langue, ayant entendu cette réponse, commença une nouvelle qui, selon
LS
lui, était très belle ; mais comme il répétait souvent trois ou quatre fois les mêmes mots, qu'il revenait sur ce qu’il avait déjà dit, s’écriant parfois : je me trompe ! et qu’il embrouillait le plus souvent les noms de ses personnages, prenant les uns pour les autres, il gâtait complètement ladite nouvelle ; sans compter qu'il s’exprimait on ne peut plus mal eu égard à la qualité des personnes qu'il faisait parler et des actes qu’il leur attribuait. Aussi, madame Oretta qui l’'écoutait éprouvait à chaque instant comme une sueur, un défaillement de cœur, comme si elle avait été malade et près de rendre J’âme. Enfin, ne pouvant en supporter davantage, et voyant que le cavalier s'était engagé dans un labyrinthe dont il ne pouvait sortir, elle dit d’un air plaisant : « — Mes- « sire, notre cheval a le trot beaucoup trop dur ; pour quoi, « je vous prie d’avoir la bonté de me mettre à terre. — » Le cavalier, qui était par aventure meilleur entendeur que conteur de nouvelles, comprit la plaisanterie, et l’ayant prise en riant, se mit à parler d’autres choses, laissant inachevée la nouvelle qu'il avait commencée et si mal poursui-
Vie. — »
NOUVELLE Il
Le ::alsnger Cisti fait d'un mot revenir messer Geri Spns de sa demande indiscrète,
La répartie de madame Oretta fut fort louée de chacune des dames ainsi que des hommes, et la reine ordonna à Pampinea de poursuivre ; pour quoi, celle-ci commença en ces termes : « — Belles dames, je ne saurais juger par moimême qui pèche le plus, ou la nature en accouplant un corps vil à une âme noble, ou la fortune en imposant un vil métier à un corps doué d’une âme généreuse, comme nous avons pu le voir dans notre concitoyen Gisti et dans beaucoup d’autres, lequel Cisti, bien qu'il fût doué d’une âme très haute, la nature avait fait boulanger. Et certes, je maudirais également la nature et la fortune, si je ne savais que la nature est on ne peut plus prudente et que la fortune a mille yeux, bien que les sots la donnent comme aveugle. Je crois qu’en personnes prévoyantes, elles font comme font souvent les hommes qui, incertains des événements, enfouissent pour les mettre en sûreté leurs objets les plus précieux dans les endroits les plus abjects de leurs maisons, comme moins suceptibles d’inspirer le soupçon, et les en sortent selon leurs besoins les plus pressants, les lieux ignobles les ayant plus
sûrement ee que Îa plus belle chambre ne l'aurait fait. De même, les deux ministres qui gouvernent le monde, cachent souvent leurs choses les plus précieuses à l'ombre des métiers réputés les plus vils, afin que, les en retirant selon la nécessité, leur splendeur apparaisse plus éclatante. Il me plaît de vous faire voir, dans une nouvelle très courte, comment le boulanger Cisti en donna la preuve en une circonstance, en remettant les yeux de l'entendement à mescer Geri Spina, que m'a remis en mémoire la nouvelle de madame Oretta qui fut sa femme.
« Je dis donc que le pape Boniface, auprès duel messer Geri Spina fut en grande situation, ayant envové à Florence quelques-uns de ses gentilshommes comme arnbassadeurs, pour traiter certaines affaires d'importance le concernant, ceux-ci étaient descendus dans la maison de messer Geri qui les aidait à faire les affaires du pape. 1l arriva que, quelle qu'en fût la raison, messer Geri et les ambassadeurs du pape passaient tous les matins à pied devant Santa Maria Ughi, où le boulanger Cisti avait sa boutique etexerçait en personne son état. Bien que la fortune lui eût donné une profession très humble, elle lui avait été en cela si favorable, qu'il était devenu très riche, et il vivait très largement, sans jamais avoir voulu abandonner sa profession pour une autre. Ïl avait toujours, entre autres bonnes choses, les meilleurs vins blancs et rouges qui se trouvassent à Florence ou dans le pays. Voyant tous les matins passer devant sa porte messer Geri et les ambassadeurs du nape, et la chaleur étant extrême, il pensa que ce serait une grande courtoisie de leur donner à boire de son bon vin blanc ; mais sonseant à sa condition et à celle de messer Geri, il ne lui paraissait pas convenable d'oser l’inviter ; il avisa en conséquente à trouver un moven pour amener messer Geri à s'inviter lui-même. Ayant vadossé une veste parfaitement blanche, et mis devant lui un tablier sortant de Ja lessive, qui lui donnaient plutôt l'air d'un meunier que d'un boulanger, il se faisait porter devant sa porte, tous les matins à l'heure où il savait cüe messer Geri et les ambassadeurs devaient passer, zx seac tout neuf
lein d’eau fraîche, et un pichet bolonais, net: aussi. de son bou vin blanc, ainsi que deux verres qui sem:tiaient d'argent tant ils étaient brillants. Puis il s’assey:i', et, quand iis ‘psssaient, après avoir craché une où eux fois, ‘l se metiait à boire et à savourer son vin de telle i4zon qu’il en aurait fait venir l'envie à des morts.
« Messer Geri, ayant remarqué ce manège deux matins de suite, dit le troisième : « — Eh, mien ! Cisti, est-il « bon? — » Cisti s'étant levé aussitôt. ripondit: « — Oui. « messire ; mais je ne puis vous en donner une idée exacte « que si vous l’essayez vous-même. 'oéc Messer Geri, à qui
(5 LE ee cAMÉRON. :
la chaleur de ià témsucruture et un travail plus grand que d'habitude, ou même l'air de contentement avec lequel ii avait vu Cisti boire, avait donné soif, se tourna en souriant vers les ambassadeurs, et dit : « — Seigneurs, nous ferons « bien de goûter le vin de ce brave homme; peut-être est- «il tel que nous ne nous en repentirons pas. — » Et il s’approcha avec eux de l'endroit où était Cisti. Celui-ci, ayant fait sur le champ apporter un beau banc hors de ia boutique, les pria de s’asseoir; puis, aux domestiques qui s’avançaient déjà pour laver les verres, il dit : « — Compa- « unons, retirez-vous et laissez-moi faire ce service, car je « ne suis pas moins bon échanson que bon boulanger ; et « ne vous attendez jas à en goûter une gorgée. — » Cela dit, ayant lavé lui-même quatre beaux verres tout neufs, et ayant fait venir un petit pichet de son bon vin, il s’empressa de verser à boire à Messer Geri et à ses compagnons.
« Le vin parut à ceux-ci le meilleur qu'ils eussent bu depuis longtemps, et ils le louèrent beaucoup; pour quoi, pendant tout le temps que les ambassadeurs restèrent à Florence, Messer Geri vint presque tous les matins en boire avec eux. Leurs affaires terminées, comme ils étaient sur le point de partir, messer Geri leur donna un magnifique bane quet auquel il invita une grande partie des citoyens les plus honorables ; il y invita aussi Cisti, mais celui-ci n’y voulut aller sous aucun prétexte. Messer Geri ordonna alors à un de ses familiers d’aller demander à Cisti un flacon de son vin, afin qu'il pût en donner un demi-verre à chacun de ses convives comme entrée de table. Le familier, fort dédaigneux, probablement parce qu’il n'avait jamais pu goûter de ce vin, prit un grand flacon ; mais dès que Cisti vit ce flacon, il lui dit: « — Fils, messer Geri ne t'a point envoyé vers moi. — » Le familier lui affirmant plusieurs fois le contraire et ne pouvant avoir d'autre réponse, s’en revint vers messer Geri auquel il conta la chose. A quoi messer Geri dit : « — Vas-y « de nouveau et dis-lui que c’est bien moi qui t'envoie, « et s’il te répond de même, demande-lui vers qui est-ce « que je t'envoie, — » Le familier, revenu vers Cisti, dit : « — Cisti, pour sûr, messer Geri m'envoie vers toi. — » A quoi Gisti répondit : « — Pour sûr, mon fils, ce n’est pas « vrai. — » « — Donc, — dit le familier, — à qui m’envaie- «t-il? — » Gisti répondit : « — à l’Arno. — » Le familie: ayant raoporté cette réponse à messer Geri, celui-ci ouvrit soudain les yeux, et dit au familier : « — Fais-moi voir la « flacon que tu lui as porté. — Et l'ayant vu, il dit: « — Cisti a raison, — » Et ayant grondé le familier, il lui fit prendre un flacon plus convenable. Gisti, voyant le nouveau flacon dit : « — Maintenant, je vois bien que ton maître t’ena voie vers moi. — » Et il le ]ni emalit d’un air joyeux. Le
même jour, ayant fait remplir un tonnrau de ce même vin, il le fit doucement transporter chez messer Geri, où il se rendit ensuite lui-mëme ; et l'ayant trouvé il lui dit: « — Messire, « je ne voudrais pas que vous crussicz que le grand flacon « de ce matin m'avait épouvanté; mais, comine il m'avait « semblé que vous aviez oublié ce que je vous avais montré « ces jours derniers avec mes petits pichets, à savoir que ce « vin n'est pas vin de domestiques, j'ai vouiu vous le - rappeler ce matin, Maintenant, pour ce que je n'entends « pas en rester plus longtemps le gardien, je vous l'ai fait « tout apporter; faites-en dorénavant ce qu'il vous plaira. — » Messer Geri tint le présent de Cisti pour très asreable et lui rendit telles grâces qu'il crut convenables ; et depuis, il le tnt en grande estime et l’eut pour ami. — »
Monna Nonna de’ Pulei, par une prompte répartie à une plii-antetie rien moins qu'honnéte de l'évèque de Florene», lui impose suivre, L:
« Quand Pampinea eut fini sa nouvelle, et que tous eurent fort approuvé la réponse et la libéralité de Cisti, il plut à la reine que Lauretta prit ensuite la parole, et celle-ci comnmença joyeusement à parler ainsi: « — Plaisantes dame, Pampinea d’abord, puis Philomène, ont dit très vrai touchant notre peu de présence d'esprit et le mérite des bons mots; il n’est donc pas besoin d'y revenir, mais en sus de ce quil a été dit au sujet des bons mots, je veux vous rappeler que leur nature est telle qu’ils doivent mordre celui qui les entend comme la brebis, et non comme le chien ; pour ce quesile bon mot mordait comme le chien, il ne serait plus ün bon mot, mas une injure. C’est ce que firent très bien et Îles paroles de madame Oretta et la réponse de Gisti. Il est vrai que, si le bon mot est lancé comme une riposte, et quil morde comme un chien celui à qui il est adressé et qui, le premiér, a mordu lui-même comme un chien, il ne me semble pas devoir être blämé, comme il devrait l'être s'il en eût été autrement; il faut donc considérer comment, quand et à qui le bon mot est adressé, comme aussi le lieu où il est dit. C’est pour n'avoir point pris garde à toutes ces considérations, qu'un de nos prélats reçut un affront partrpitement mérité, et que je veux vous montrer en une petite nouvelle.
« Mc.ser Antonio d'Orso, valeureux et sage prélat, étant crérurs ugilic ce, Winx en celte ville un gentilhomme
Catalan, nommé messer Dego della Ratta, maréchal du roi Robert. Comme ce gentilhomme était très beau de sa personne et plus que grand amateur de femmes, il advint que parmi les autres dames florentines une surtout Jui plut ; c'était une très belle dame, nièce d’un frère dudit évêque. Le märéchal ayant appris que son mari, bien que d’une bonne famille, était fort avare et mauvais homme, convint avec lui de lui donner cinq cents florins d’or s’il voulait le laisser coucher une nuit avec sa femme. Pour quoi, ayant fait dorer des popolins d'argent, qui avaient cours alors, et ayant couché avec la femme, bien que ce fût contre le gré de celle-ci, il les lui donna. Ce fait ayant été su de tous, le malhonnête homme en fut pour son dommage et son ridicule. Quant à l’évêque, en homme sage, il fit semblant de ne rien savoir de cette aventure.
« Sur ces entrefaites, le maréchal et l’évêque se fréquentant beaucoup, il advint que le jour de Saint-Jean, chevauchant à côté l’un de l’autre et voyant un grand nombre de dames par la rue où l’on court le palio, l’évêque aperçut une jeune dame que la présente peste vient de nous enlever,
nommée Monna Nonna de’ Pulci, cousine de messer Alessio Rinucci, et que vous devez toutes avoir connue. C'était alors une fraîche et belle jeune femme, bien parlant et d’un grand cœur ; elle attendait depuis un moment son mari à la porte Saint-Pierre. L'évêque la montra au maréchal, et quand il fut près d’elle, ayant mis la main sur l'épaule du maréchal, il dit: « — Nonna, que te semble de celui-ci ? Croirais-tu « pouvoir en faire la conquête? — » Il sembla à la Nonna que ces paroles entamaient un peu son honneur et étaient de nature à la compromettre dans l'esprit de ceux — et ils étaient nombreux — qui les avaient entendues. Pour quoi, sans essayer de se justifier, mais pour rendre coup pour coup, . elle répondit promptement : « — Messire, peut-être ferait-il « ma conquête, maïs je voudrais de la bonne monnaie. — » En entendant ces mots, le maréchal et l’évêque se sentant pareillement atteints, l’un comme auteur de la tromperie faite au neveu de l’évêque, l’autre comme frappé en la personne de la nièce de son propre frère, s’ex furent tout honteux, sans se regarder et sans plus rien dire de tout lè jour. Ainsi donc, la jeune femme ayant été piquée, il ne lui était point défendu de piquer les autres par un bon mot. — »
SIXIÈME JOURNÉE. 5 à)
Chicoihio, cuisinier ae Conrad Gianfisliazzi, par une prompte répartie, chan: en rire :a colère de Courad, et échappe au châtiment dont ee dernier ar: menaivé.
Déjà la Lauretta se taisait et la Nonna était souverainement approuvée par tous, quand la reine ordonna à Néiphile de poursuivre. Celle-ci dit : « — Amoureuses dames, bien que la promptitude d'esprit fournisse souvent des paroles belles et utiles à ceux qui les disent, selon les circonstances, la fortune, qui vient parfois en aide aux gens timides, en place aussi d’une façon soudaine sur la langue de ces derniers qui n'auraient, à tète reposée, jamais su les trouver. C'est ce que j'entends vous montrer par ma nouvelle.
« Conrad Gianfisiiazzi, comme chacun de vous a pu l’entendre et le voir, a toujours été regardé comme un noble citadin de notre ville. Libéral et magnifique, il mène une existerce chevaleresque, continuellement à se divertir avec les chiens et les oiseaux, pour ne point parler présentement de ses occupations plus sérieuses. Ayant tiré un jour, avec un de ses faucons, une grue près de Peretola, et la trouvant
rasse et jeune, il la fit porter à son bon cuisinier, nommé Ébichibio et qui était Vénitien, en lui faisant dire de la faire rôtir pour le souper et d'en prendre bien soin.
« Chichibio, qui était aussi sot qu'il le paraissait, apprêta la grue, la mit devant le feu et commença soigneusement à lo faire cuire. Elle était presque cuite et il sen échappait une odeur succulente, quand survint une femme du rays, appelée Brunetta, et dont Chichibio était fortement ainoureux. Brunetta étant entrée dans la cuisine vit la grue, e: sentant son parfum, pria instamment Chichibio de lui ei: donner une cuisse. Chichibio lui répondit en chantant, e: dit : « — Vous ne l’aurez pas de moi, dame Brunetta, vou: « ne l’aurez pas de moi. — » De quoi dame Brunetta, tour courroucée, dit : « — Sur ma foi en Dieu, si tu ne :ne lu « donnes pas, tu n’auras jamais de moi chose quite plaise.—» Et en peu de temps ils échangèrent force paroles. A la fin, Chichibio, pour ne point courroucer sa dame, ayant détaché une des cuisses de la grue, la lui donna. La grue ayant été servie devant Conrad et un étranger qu'il avait invité, sans cette cuisse bien entendu, Conrad s'en étonna, fit appele: Chichibio, et lui demanda ce qu'était devenue l’autre cuisse de la grue. A quoi le stupide Vénitien répondit aussitôt : « — Seigneur, les grues n’ont qu’une cuisse et une jambe. — »
Alors Conrad, courroucé, dit : « — Comment diable ! elles « n'ont qu'une cuisse et qu’une jambe ? n’ai-je pas vu d’au- « tres grues que celle-ci ? — » Chichibio reprit : « — C'est « comme je vous le dis, messire; et quand il vous plaira, « je vous le ferai voir dans celles qui sont vivantes. — » Conrad, par déférence pour les étrangers qu'il avait avec lui, ne voulut pas continuer cette altercation, mais il dit : « — Puisque tu dis que tu me le feras voir dans celles qui « sont en vie, chose que je n'ai jamais vue ni entendu dire, « je veux le voir dès demain matin, et je me tiendrai pour « content; mais je te jure sur le corps du Christ, que s’il « en est autrement, je te ferai arranger de façon que tu te « souviendras à ton grand dommage de mon nom, tant que « tu vivras. — »
« entretien se termina là, pour ce soir, et le lendemain matin, dès que le jour parut, Conrad, que la colère avait empêché de dormir, se leva encore tout irrité. Et ayant fait
monter Chichibio sur un roussin, il le mena à la rivière,
sur le bord de laquelle on pouvait toujours voir des grues, au lever du jour, et lui dit : — Nous allons voir tout à l’heure « qui a menti hier, de toi ou de moi. — » Chichibio, voyant que la colère de Conrad durait toujours et qu’il lui fallait
. justifier sa fourberie, ne savait comment le faire, et chevau-
chait derrière Conrad avec la plus grande peur du monde, et volontiers il se serait enfui, s’il avait pu, mais ne le pouvant, il regardait tantôt devant, tantôt derrière, tantôt à côté, et tout ce qu'il voyait, il s’imaginait que c’étaient des grues se tenant sur deux pieds. Mais à peine furent-ils arrivés à la rivière, que la première chose qu'ils virent fut une douzaines de grues qui se tenaient toutes sur un pied, comme elles ont coutume de faire quand elles dorment.
Pour quoi, Chichibio les montra vivement à Conrad et dit :
« — Vous pouvez bien voir, messire, qu’hier je vous ai dit « vrai, et que les grues n’ont qu’une cuisseet qu’une jambe, « si vous regardez celles qui sont là. — » Conrad, les ayant vues, dit : « — Attends ; je vais te montrer qu’elles en ont « deux. — » Et, s’étant rapproché d'elles un peu plus, il cria : Hop! £op! A ce cri, les grues, ayant abaïssé leur autre jambe, se mirent à s'enfuir toutes après avoir fait quelques pas. Sur quoi, Conrad s'étant retourné vers Chichibio. dit : « — Que t'en semble, fripon ? crois-tu qu’elles en aient! « deux ? — » Chichibio, tuut ébahi, et ne sachant Ini-mémc d’où il venait, rénondit : « — Oui, messire ; mais vous n'a- « vez pas crié : hop! hop! à celle d'hier soir ; car si vous
« aviez crié ainsi, elle aurait aussi fait voir l’autre cuisse «. « l'autre pied, comme ont fait celles-ci. — » Cette répons:: plut tellement à Conrad, que toute sa colère se changea en oie et en rire, et il dit : — Chichibio, tu as raison, j'aurais
SIXIÈME JOURXNÉE. A
« dû le faire. — + Ainsi, par sa prompte et plaisante rponse, Chichibio évita d'être batlu, et tit sa paix avec son
\fesser Forese da Rabaätta et maitre Giotto, le printre, revenant da Mucseln se moquent mutu lement de leur laide aprarence.
Dès que Nciphile se tut, les dames ayant pris beaucoup de plaisir à la réponse de Chichibio, Pamphile, sur l'orüre de la reine, dit ainsi : « — Très chères dames, il arrive souvent que, de mème que la fortune cache parfois de granis trésors de vertus sous fles professions viles, comme Painpinea nous l'a montré naguère, de mème aussi sous les pis ignobles formes humaines on trouve de merveilleux esprits qui y ont été déposés par la nature. C'est ce qui appsrut fort bien chez deux de nos concitoyens, dont j'entends vous parler brièvement. L'un d'eux, noimé messer Forese da Rabatta, pour ce qu'il était de sa personne petit et difformeé, avec un visage plal et rechigné — tellement qu’en le comparant à l’uu quelconque des Baronci, il eût encore été trouvé laid — fut si versé dans la science des lois, que fa plupart des hommes savants le tenaient pour une vraie armoire de raison.civile. L'autre, dont le nom était Giotto, fut doué d’un esprit si excellent, qu'il n’y avait rien dans la nature, mère et creatrice de toutes choses par Îa continuelle rotation des ciux. qu'il ne reproduisit par le stylet, Ja
lume ou le pincrau. avec une si parfaite ressemblance, que Es aurait dit la nature elle-mème et non sa copie ; à tel point que souvent, dans les choses faites par lui, les sens des hommes !urert induits en erreur,et qu'on prit pour vrai ce qu'ilavait peint. Et comme il avait remis en pleine lumiére cet art qui était resté enseveli pendant plusieurs siècles, gràce à l'erreur de peintres plus disposés à réjouir les yeux des jgnorants qu'à satisfaire l'esprit des sages, il peut à juste
. titre être regardé comme un des rayons de la gloire floren-
tine ; d'autant plus, qu’il acquit cette gloire avec une grande humilité. et qu'étant de son vivant le maître de tous, il refusa toujours d’être appelé maître. Ce titre, repoussé par lui, resplendissait d'autant plus en lui, qu'il était ardemment désiré et avidement usurpé par ceux qui en savaient moins que lui, ou par ses élèves. Mais bien que son art fût irès grand, il n’en était pas pour cela, de corps et de pres-
eu plus beau que messer Forese. Mais venons à la nouvelle.
« Je dis donc que messer Forese et Giotto ayant leurs domaines à Mugello, et messer Forese étant allé voir les siens à ce moment de l'été où les tribunaux sont en vacances, et cheminant par aventure sur un méchant roussin, il rencontra Giotto qui s’en revenait à Florence après avoir également visité ses domaines. Tous deux n'étaient pas mieux montés l’un que l’autre en chevaux ni en bagages ; ils s’en vinrent donc, comme des vieillards, pas à pas, se tenant compagnie. Il advint, comme cela se voit parfois l'été, qu’une pluie subite les ayant surpris, ils se réfugièrent pour l’éviter, le plus tôt qu’ils purent, dans la maïson d’un laboureur que chacun d'eux connaissait et qui était leur ami. Maïs, au bout d’un moment, la pluie ne faisant pas mine de vouloir s'arrêter, et comme ils voulaient arriver le jour même à Florence, ils empruntèrent au laboureur deux vieux mantelets en drap de Romagne, et deux chapeaux tout roussis de vieillesse, parce qu’il n’y en avait pas de meilleurs, et ils se remirent en route. Quand ils eurent marché quelque temps, mouillés et crattés par les éciaboussures que les roussins font en quantité avec leurs pieds — ce qui ne contribue pas d’ordinaire à donner meilleure tournure au cavalier — le temps vint à s’éclaircir un peu, et nos voyageurs qui étaient restés longtemps silencieux, commencèrent à deviser. Messer Forese, tout en chevauchant et en écoutant Gioito qui était très beau parleur, se mit à le considérer de pied en cap, et le voyant de tout point si difforme et si mal accoutré, sans avoir la moindre considération pour sa propre personne, se mit à rire et dit : « — Giotto, s'il venait maintenant à notre « rencontre un étranger qui ne t'aurait jamais vu, crois-tu « qu’il croirait que tu es le plus grand peintre du monde, «comme tu l'es en effet? — » À quoi Giotto répondit aussitôt : « — Messire, je crois qu'il le croirait, si, en vous re- « gardant, il pouvait croire que vous savez l'A, B, C. — » Ce qu’entendant messer Forese, il reconnut son erreur, et se vit payé de la même monnaie qu'il avait vendu ses denl'ÉES, -— 8 |
SIXIÈME JOURNÉS. 391
‘4':lole Sealza prouve À certains jrunes gens comme quoi les Baronoi sont les p:a3 anciens gentilshommes du monde et de la Maremme, et gagne un souper,
Les dames riaient encore de la prompte répartie de Giotto, quand la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci se mit à parler ainsi : « — Jeunes dames, Pamphile, en rappelant les Baronci que, d'aventure, vous ne connaissez pas comme il les connaît, m'a remis en la mémoire une nouvelle dans laquelle, sans dévier de notre sujet, vous sera démontré combien grande est leur noblesse ; et pour ce, il me plait de vous la raconter.
« Îl n'y a pas grand temps encore qu'en notre cité était un jeune homme appelé Michele Scalza. C'était le plus plaisant, le plus agréable homme du monde, et qui avait les mains pleines de nouvelles neuves ; c’est pourquoi les jeunes Florentins, quand ils se trouvaient réunis, étaient très aises de l'avoir avec eux. Or, il advint qu’un jour, étant avec quelques compagnons à Mont'Ughi, il s’éleva entre eux la question de savoir quels étaient les meilleurs et les plus an: ciens gentilshommes de Florence. D’aucuns disaient que c'était les Uberti, d’autres les Lamberti, et qui un et qui l’autre, selon ceux qui leur venaient à l'esprit. En les entendant, le Scalza se mit à ricaner et à dire : « — Allons, al- « lons, sots que vous êtes, vous ne savez pas ce que vous « dites ; les meilleurs gentilshommes, et les plus anciens, « non pas seulement de Florence, mais du monde ou de la « Maremme, sont les Baronci, c'est ce que s'accordent à « dire tous les philosophes et tous ceux qui les connaissent, « comme moi. Et pour que vous ne croyiez pas que j'en- « tends parler d’autres que d'eux, je veux dire les Baronci « qui sont vos voisins de Santa Maggiore. — »
« Quand les jeunes gens, qui s’attendaient à ce qu'il allait dire tout autre chose, entendirent cela, ils se moquèrent tous de luiet dirent : « — Tu te gausses de nous,comme si « nous ne connaissions pas les Baronci aussi bien que « toi. — » Le Scalza dit : « — Sur ma foi, je ne plaisante « point ; je dis au contraire très vrai, et s'il en est parmi « vous qui veuille parier un souper à payer à celui qui aura « gagné, avec les six compagnons qui lui conviendront, j'ac- « cepterai le pari ; et je ferai plus encore : je m'en rappor- « terai au jugement de qui vous voudrez. — » L'un des asgistants qui s'appelait Neri Mannini, dit : « — Je suis tout
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« dispose à parier ce souper. — » EL étant tombés ensem ble d'accord de prendre pour juge Piero di Fiorentino, ch:z qui ils étaient, ils allèrent le trouver, suivis de tous les autres, pour voir le Scalza perdre son pari-et jouir de son enaui, et ils contèrent l'affaire. |
« Piero, qui étail un jeune homme prudent, ayant d’abord écouté les raisons de Neri, se tourna vers le Scalza et dit : « — Et toi, comment pourras-tu démontrer ce que tu affir- « mes ? — » Le Scalza dit : « — Comment ? je le montrerai « par une preuve telle, que non-seulement toi, mais celui- « Ci, qui le nie, direz que je vous dis la vérité. Vous savez « que plus les hommes sont de race ancienne, plus ils sont « nobles ; et c’est ce qui se disait tout-à-l’heure parmi « ceux-ci. Les Baronci sont plus anciens que tous les autres « citoyens, ils sont donc les plus nobles ; en vous démon- « trant qu'ils sont les plus anciens, j'aurai sans conteste « gagné le pari. Vous devez savoir que les Baronci ont été « faits par Dieu dansle temps qu'ilcommencçait à apprendre « à peindre ; mais les autres hommes furent faits alors que « Dieu savait peindre. Et pour voir que je dis vrai en cela, « rappelez-vous les Baronci et les autres hommes : alors que « vous verrez tous les autres avec des visages bien faits et « dûment proportionnés, vous pourrez voir les Baronci, l’un « avec le visage long et étroit, l’autre avec une figure déme- « surément large, celui-ci avec le nez trop long, celui-là « avec le nez trop court, un autre avec le menton hors du « visage et recourbé sur lui-même, et des mâchoires qui « ressemblent à celles d’un âne. Tel d’entre eux a un œil « plus gros que l’autre, ou bien l’a placé plus bas, comme « sont d'ordinaire les figures que foni toutd’abord les enfants « quand ils apprennent à dessiner. Pour quoi, comme je « l’ai déjà dit, il apparaît très bien que Dieu les fit quand « il apprenait à dessiner ; de sorte qu’ils sont plus anciens « que les autres, et partant plus nobles. — » De quoi, Piero qui était pris pour juge, et Neri qui avait parié le souper, ainsi que tous les autres, se souvenant, et ayant entendu les plaisantes raisons du Scalza ils se mirent tous à rire et à affirmer que le Scalza avait raison el qu'il avait gagné le souper, et que pour sûr les Baronci étaient les plus anciens gentilshommes qui fussent non pas seulement de Florence, mais du monde et des Maremmes. Et c’est pourquoi Paziphile voulant dépeindre la laideur du visage de messer Forese, a dit avec raison qu’il aurait paru iaid à côté d’un Baronci. — » |
SIXIÈME JOURNLE. VOU
Mtiames Fiipra, trouvie par son imwari avec un sien amant, et appels en 5 75, 83 Sauve pa: une promite et slaisants réponse, et fat chanzer da 1...
Déjà la Fiammetta se taisait, et chacun riait encore cu nouveau raisonnement employé par le Scalza pour anoblir par dessus tous les autres les Baronci, quand la reine enjoignit à Philostrate de conter sa nouvelle, et celui-ci se mit à dire : « — Valeureusce darmnes, c’est une belle chose que de savoir bien parler à tout propos, mais j'estime qu'il est bien plus beau de savoir parler quand la nécessité l'exige. C'est ce que sut bien faire une gente dame dont j'entends vous entretenir, laquelle non seulement força ses auditeurs à rire, mais évita pour elle-mèëme üñe mort honteuse, comme vous allez l'entendre.
« Dans la cité de Prato, il y avait autrefois une loi non moins blämable que sévère et qui, sans faire aucune distinction, condamnait à être brülée toute femme qui avait été trouvée par son mari avec un amant en flagrant délit d’aduitere, aussi bien que celle qui avait été surprise se li. vrant pour de l'argent à un autre homme. Pendani que cette loi était en vigueur, il advint qu'une gente et belle dame, plus qu'aucune autre amoureuse, nommée madame Philippa, fut trouvée une nuit, dans sa propre chambre, par Rinaldo de’ Pugliesi, son mari, dans les bras de Lazzarino de’ Guazzagliotri, noble et beau jeune homme de cette ville, et qu’elle aimait plus qu’elle-mème. Ce que voyant Rinaldo, il fut fort courroucé, et eut peine à se retenir de teur tomber sus et de les tuer ; et n’eût été qu'il avait peur pour lui-même, il aurait suivi l'impulsion de sa rage, et l'aurait fait. S'étant donc contenu sur ce point, il voulut essayer d'obtenir par la loi de Prato, ce qu'il ne lui était pas permis de faire lui-même, c'est-à-dire la mort de si temme. Et pour ce, ayant rassemblé assez de témoignages pour prouver la faute de la dame, dès que le jour fut venu, sans prendre aucun conseil, il courut l’accuser et la fit requérir. La dame qui était d’un grand cœur, comme le sont généralement celles qui sont vraiment amoureuses, bier que le nombre de ses parents et de ses amis lui conseillaslent le contraire, résolut de comparaître et de mourir plutôt courageusement en confessant la vérité, que de fuir lä- - chement, et d’aller vivre contumace en exil, en se montrant ndigne d’un amant comme celui dans les bras duquel ells vait été la nuit précédente.
« Etant donc bien accompagnée de femmes et d'hommes qui tous l’engageaient à nier, elle vint devant le Podestat, et Jui demanda d’un visage ferme et d’une voix sûre ce qu'il lui voulait. Le Podestat l’ayant regardée et la voyant si belle et d’un si fier maintien, et, à en juger par ses parolïes, d’une âme si grande, se prit de compassion pour elle, craignant qu’elle ne fît tel aveu qu'il fût forcé, pour sauvegarder son propre honneur, de la faire mourir. Mais cependant, comme il ne pouvait se dispenser de l’interroger sur ce qui l'avait fait appeler, il lui dit : « — Madame, comme vous « voyez, Voici votre mari Rinaldo qui se plaint de. vous, et « qui dit vous avoir trouvée en flagrant délit d’adultère avec « un autre homme ; et pour ce, il demande, d'après une loi « qui le veut ainsi, que je vous condamne à mort pour vous « punir. Mais je ne puis le faire si vous n’avouez pas votre « faute ; et pour ce prenez bien garde à ce que vous répon- « drez, et dites-moi si ce dont votre mari vous accuse est « vrai. — » La dame, sans se troubler un seul instant, répondit d'une voix fort plaisante : « — Messire, il est vrai « que Rinaldo est mon mari, et que la nuit dernière il m'’a « trouvée dans les bras de Lazzarino avec lequel, pour le bon « et parfait amour que je lui porte, j'ai été souvent ; je ne le « nierai donc point; mais comme je suis certaine que vous « le savez, les Lois doivent être communes et faites avec le « consentement de ceux qu'elles intéressent. C'est ce qui « n'arrive pas pour celle-ci; qui n’est rigoureuse qu’envers «* les malheureuses femmes, lesquelles pourtant pourraient x beaucoup mieux que les hommes satisfaire à plusieurs. En « outre, quand elle a été faite, aucune femme non seulement « ne l’a acceptée, mais n’a été consultée pour la faire, pour « quoi elle peut donc justement être appelée mauvaise. Et « si vous voulez, au préjudice de mon corps et de votre âme « vous en faire l’exécuteur, cela vous regarde; maïs avant « que vous procédiez à prononcer aucun jugement, je vous « prie de me faire une grâce, c’est de demander à mon mari si « toutes les fois qu’il lui a plu, et sans que j'aie jamais dit
« non, je ne lui ai pas fait tout entier abandon de moi- « même. — » À quoi Rinaldo, sans attendre que le Podestat le lui demandât, répondit aussitôt que, sans aucun doute, la dame, à chacune de ses requêtes lui avait pleinement concédé selon son désir. « — Donc — poursuivit vivement « la dame — je demande, moi, messire le Podestat, puisqu'il « a toujours eu de moi ce qu'il lui fallait et ce qu’il voulait, « ce que je devais ou ce que je dois faire de ce qu'il laisse. « Dois-je le jeter aux chiens ? Ne vaut-il pas mieux en gra- « tifier un one qui m'aime plus que soi-même, « que de le laisser perdre ou gâter? — »
«Il y avait ià, attirés par une semblable affaire et par la
renommée d’une telle dame, presque fous les habitants de Prato, lesquels, en entendant une si plaisante demande, ++ mirent soudain à rire aux éclats, el criérent tous d'une seu: voix que lx dame avait raison et qu’elle disait bien. Aussi, avant qu'ils s'en allassent, et sur le conseil du Podestat, il< moditièrent la cruelle loi, décidant qu'elle s’appliqueru:t seulement aux femimnes qui tromperaient leur maris pour di: l'argent. Sur quoi Rinaldo, resté tout confus d'une si sot!entreprise, quitta l'audience. Quant à Ja dame, joyeuse et libre, et quasi ressuscitée du feu, elle revint trio uphants chez elle. — »
NOUVE!LE VIII
Fresco invite «a nièro À ne pas se regarder en un miroir, puisque, comme ::r# le Gisait, les gens laids lui déplaisaient à voir,
La nouvelle cortée par Philostrate émut tout d'abord d'un peu de vergogne les cœurs des dames qui l'écoutuient, et elles le firent voir par une honnête rougeur apparue sur leur visage; puis, sc regardant l’une l’autre, et pouvant à peine se retenir de rire, elles l'écoutèrent en souriant. Mais quand la nouvelle fut arrivée à:sa fin, la reine, se tournant vers Emilia, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, soupirant comme si elle venait de dormir, commença : « — Amoureuses jouvencelles, pour ce qu’un long penser m'a tenue longtemps loin d'ici, je serai forcée, pour obüir à notre reine, de vous conter, en une nouvelle plus courte que je ne l'aurais fait peut-être si mon esprit avait été présent, la sotte erreur d'une jeune.fille, errcur qui fut corrigée par un plaisant mot de son oncle, si tant est que ce mot ait été coinpris par elle.
« Donc, un individu qui se nommait Fresco da Celatico avait une nièce appelée plaisamment Ciesca, laquelle, bien qu'eile füt belle de corps et de figure — non point pourtant comme ces anges que nous avons déjà vus souvent — se croyail si noble, si accomplie, qu'elle avait pris l'habitude de blàmer tout le monde, hommes et dames, ainsi que tout ce qu'elle voyait, sans considérer qu'elle-même était aussi déplaisante, aussi ennuyÿeuse, aussi irascible qu'aucune autre. C'était au point qu'on ne pouvait rien faire à sa guise; en outre, elle ctait si hautaine, que si elle eût appartenu à la famille royale de France, elle ne l'aurait pas été davantage. Et quand elle allait par la rue, elle paraissait si incommodée par la mauvaise odeur, qu’elle ne faisait que s'essuyer le
nez, comme si une insupportable puanteur lui fût venue de tous ceux qu’elle voyait ou qu'elle rencontrait.
« Or — pour laisser de côté ses nombreuses autres manies déplaisantes ou fâcheuses — il advint qu’un jour, étant de retour en sa maison où se trouvait Fresco, elle alla s’asseoir auprès de lui, avec un air plein d'affectation et soufflant comme si elle était en colère. Sur quoi Fresco l'interrogeant, Lui dit : «— Ciesca, que veut äire ceci? aujourd’hui, « qui est jour de fête, tu es revenue bien vite à la mai- «son! — » À quoi, d'un ton pincé, elle répondit: « — C'est « rai; je m'en suis revenue vite, pour ce que je ne crois « pas qu’il y ait jamais eu sur terre autant d'hommes et de « femmes si déplaisants ni si ennuyeux qu'aujourd'hui ; il « n’en passe pas un dans la rue qui ne me déplaise comme « la male aventure; et je ne crois pas qu'il ÿ ait au monde
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« une femme plus ennuyée que moi de voir tous ces visages « déplaisants, et c'est pour ne point les voir que je suis re- «venue si vite à la maison. — » Fresco, à qui les manières fastidieuses de sa nièce déplaisaient souverainement, dit : » — Ma fille, si les visages déplaisants t’agacent autant que « tu le dis, ne te regarde jamais dans un miroir, si tu veux « vivre tranquille. — » Mais elle, plus vide qu’une canne, et qui croyait égaler Salomon en sagesse. n'entendit pas autrement le bon mot de Fresco qu’un mouton ne l'aurait entendu. Au contraire, elle dit qu’elle voulait se regarder comme les autres femmes, et resta ainsi enfoncée dans sa . grossièreté d'esprit, et y est encore. — »
Quido Cavaleanti injurie en termes polis certains chevaliers florentins qui | l'avaient surpris,
La reire voyant qu'Émilia s'était libérée de sa nouvelle. * et qu'excepté celui qui avait pour privilège de parler le dernier, il ne restait plus quelle à conter, commença ainsi « — Bien que, charmantes dames, vous m’ayiez aujourd'hui pris au moins deux nouvelles sur lesquelles je pensais vous en dire une, il m'en reste cependant une troisième à raconter, dont la conclusion contientun tel ban mot que peut-être il n’en a jamais été dit un de tant de sens. |
« Vous saurez donc qu’autrefois existaient dans notre cité plusieurs belles et louables coutumes dont il ne reste plus aujourd’hui une seule, grâce à l’avarice qui, en même temps que les richesses, s’y est développée outre mesure ei
SIXIÈME JOURNLE. 0
les en a toutes chassées. Parmi ces coutuines, il en était une d’après laquelle les gentilshommes de l'lorence se réunis. saient en divers endroits et formaient des sociétés composées d’un certain nombre d’entre eux; ayant bien soin de n'y admettre que ceux qui pouvaient facilement en supporter les dépences, ils tenaient de la sorte table ouverte. aujourd'hui chez l'un, le lendemain chez l’autre, et ainsi de suite pou: tous les membres de la société dont chacun avait son jour. Ils invitaient souvent à leurs réunions les gentilshomune: étrangers, quand il en arrivait, et parfois aussi des gens de la ville. [ls s'habillaient ézalement tous, au moins une fois l'an, d'une façon uniforme, et les plus notables chevauchaient ensemble par la ville ou bien donnaient des joutes, surtout aux principales fêtes, ou bien quand la joyeuse nouvelle d’une victoire ou d’un autre événement heureux était arrivée dans la cité.
« Parmi ces sociétés, il y en avait une de messer Bettu Brunelleschi, daus laquelle messer Betto et sescompagnon: s'étaient efforcés d'attirer Guido, fils de messer Cavalcante de Cavalcanti et cela non sans raison; pour ce que, outre qu'il était un des meilleurs logiciens qu’il y eût au monde, et excellent philosophe touchant les choses de la nature — ce dont se souciait peu, il est vrai, la compagnie — il était fort bien, homme de belles manières et beau parlrur, et qu'i: savait faire mieux que tout autre tout ce qu'il lui prenait fantaisie de faire, ou qui était du ressort d'un gentilhomme. De plus, il était richissime et savait à merveille honorer ceux qu'il en jugeait dignes. Mais messer Betto n'avait jamais pu réussir à l'avoir, et il croyait, ainsi que ses compagnons, que cela provenait de ce que Guido étant lancé dans les idées spéculatives, vivait fort retiré des hommes. Et comme il partageait quelque peu l'opinion des Epicuriens, on disait dans le vulgaire que toutes ces études spéculalives n’avaient d'autre but que de chercher s’il se pourrait faire que Dieu n'existät point.
« Or, il advint un jour que Guido, parti d'Orto san Michele, s’en venait par le corso degli Adimari jusqu'à san Giovanni, Ce qui était assez souvent le chemin qu'il prenait. Ii y avait alors, tout autour de san Giovanni, de grandes tombes en marbreet en pierres qui sont aujourd’hui à santa Reparata. Comme Guido se trouvait arrivé entre les colonnes de porphyre qu'on y voit et ces tombes, près de la porte de san Giovanni qui était fermée, messer Betto et sa société arrivèrent à cheval par la place de santa Reparata. Ayant vu Guido au milieu de ces tombes, ils dirent : allons le taquiner. Et ayant éperonné leurs chevaux, ils coururent sur lui avant qu'il eût pu les voir, comme s’ils voulaient lui donner assaut, et se mirent à lui dire : « — Guido, tu refuses d’être
« de notre société; mais quand tu auras trouvé que Dieu «n'existe pas, qu'auras-tu fait? — » Guido, se voyant le chemin fermé par eux, dit soudain : « — Seigneurs, vous « êtes chez vous, et vous me pouvez dire ce qu’il vous « plaît. — » Et ayant posé la main sur une des tombes qui était fort large, il sauta légèrement par-dessus et retomba . l’autre côté; sur quoi, délivré de ces importuns, il s’en alla. | ss « Ceux-ci restèrent tous à se regarder l’un l’autre, et se mirent à dire que Guido avait perdu l'esprit et que ce qu'il avait répondu ne voulait rien dire, attendu qu'ils n’avaient pas plus de droits sur l'endroit où ils étaient que tous les autres citadins, et Guido pas plus qu'aucun d'eux, Mais messer Betto s'étant tourné vers eux, dit :« — Ceux quiont « perdu l'esprit, c’est vous, puisque vous n'avez pas com- « pris. [1 nous a honnêtement, et en peu de mots, dit la « plus grande injure du monde; car, si vous y réfléchissez « bien, ces tombes sont les demeures des morts, puisque a c’est là qu’on dépose et que demeurent les morts. £n di- « sant que nous y sommes chez nous, il a voulu nous « montrer que nous, ainsi que les autres hommes gros- « siers et illettrés, sommes, en comparaison de lui et des « hommes de science, pires que des morts; et pour ce, « cela étant vrai, nous sommes ici chez nous. — » Alors chacun comprit ce que Guido avait voulu dire, et en eut vergogne. Ils ne lui cherchèrent plus jamais noise, el tinrent à partir de ce moment messer Betto pour un cavalier subtil et avisé. — ».
Frère Cipolla promet à des paysans de leur montrer la plume de l'ange Gabriel Trouvant à la place de celle-ci des charbons, il leur dit que ce sont les char. bons qui avaient fait griller saint Laurent.
Chacun ayant débité sa nouvelle, Dioneo comprit que c’était à lui à dire la sienne. Pour quoi, sans attendre un ordre solennel, il imposa silence à ceux qui louaient fort le mot piquant de Guido, et commenga : « Charmantes dames, bien que j'aie pour privilège de dire ce qui me plaît le plus, j'entends pour aujourd'hui ne pas m'écarter du sujet sur lequel vous avez toutes très sagement parlé. Muis, suivant vos traces, je veux vous montrer avec quelle prudence et par quelle répartie soudaine un moine de san Antonio sorit de l'embarras que deux jeunes gens lui avaient pré-
paré. Cela ne vous ennuiera point si, pour vous dire la nouvelle bien complète, j'étends quelque peu mon récit, car ainsi que vous pouvez le voir, le soleil est encore au beau milieu du ciel.
« Certaldo, comme vous avez peut-ètre pu l'entendre dire, est un bourg du val d’Elsa, situé sur notre territoire, et bien qu'il soit petit, il a été jadis habité par des hommes nobles et aisés. Cominc il y trouvait bon profit, un des miires sie san Antonio, nommé frale Cipolla, avait depuis longtemps l'habitude d'y aller une fois par an pour recueillir les aumônes que lui faisaient les imbéciles, et il y était bien accueilli, moins
ar dévotion qu'à cause de son nom, cet endroit produisant te oignons renommés dans toute la Toscane. Ce frère Cipolla était petit de sa personne, roux de poil et d’air joyeux, ct le meilleur diable du monde. N’ayant pas le moindre savoir, il était si beau et si prompt parleur, que quiconque ne l'eût point connu, non seulement l'aurait tenu pour un grand rhétoricien, mais l'aurait pris pour Cicéron ou Quintilien eux-mêmes. Îl était le compère, l’ami ou le familier de tous les gens du bourg. Etant, selon son habitude, venu une fois pendant le mois d'août, et les hommes et les femmes des villages voisins s'étant, le dimanche matin, rendus à la messe à l’église paroissiale, frère Cipolla s’avança vers eux, quand le moment lui sembla venu, et dit : « — Messieurs et dames, « comme vous le savez, vous êtes dans l'usage d’envoyer « chaque année aux pauvres du baron messer saint Antoine « de votre grain et de votre avoine, qui peu, qui beaucoup, .« selon son pouvoir et sa dévotion, afin que le bienheureux « saint Antoine prenne sous sa garde vos bœufs, vos ânes, « vos porcs et vos brebis. En outre, vous avez coutume de « payer, et cela spécialement à ceux qui sont inscrits à notre confrérie, ce petit tribut qu’on paie une fois l'an. C'est «pour recueillir ces dons que j'ai été envoyé par mon su- « périeur, c’est-à-dire par messer l'abbé; et pour ce, avec la a Dénadietion de Dieu, quand vous entendrez les cloches « après nones, vous viendrez ici, en dehors de l’église, ou, « selon l’usage, je vous ferai le sermon, et où vous baiserez « la croix. De plus, pour ce que je vous connaïs tous pour « très dévots à messer le baron saint Antoine, je vous mon- « trerai par grâce spéciale une très sainte et belle relique « que j'ai moi-même rapportée de la terre sainte d'outre- « mer; c'est une des plumes de l’ange Gabriel, laquelle est « restée dans la chambre de la vierge Marie, quand il vint « lui faire l’annonciation à Nazareth. — » Ayant ainsi parlé, il se tut et retourna dire sa messe. :
« Pendant que frère Cipolla tenait ce discours, il y avait dans l’église, parmi les nombreux assistants, deux jeunes gens très malicieux nommés l’un Giovanni del Bragoniera,
l'autre Bas o Pizzini. Après qu’ils eurent quelque peu ri entre eux de la relique de frère Cipolla, bien qu'ils fussent de ses amis et de sa compagnie, ils complotèrent de lui jouer un tour à propos de cette plume. Ayant appris que frère Cipolla déjeunait ce matin-là au château avec un de ses amis, dès qu'ils le surent à table, ils descendirent dans la rue et se rendirent à l'auberge où le moine était descendu, après être convenu que Bagio lierait conversation avec le valet de frère Cipolla, et que Giovanni chercherait la plume parmi les objets appartenant au moine, et l’enlèverait pour voir ce qu’il dirait au peuple à ce sujet. Frère Cipolla avait un valet que d’aucuns appelaient Guccio Balena, et d’autres Guccio Imbratta ; d’autres enfin Guccio Porc. C£ valet était si laïd, que Lippo Topo n’en a jamais véritablement fait de semblable. Frère Cipolla en faisait souvent des gorges chaudes avec sa compagnie, et disait en parlant de lui : « — Mon « valet possède en lui neuf choses telles que si une seule ‘« de ces choses avait existé chez Salomon, Aristote ou Sénè- « que, elle aurait suffi pour gâter toute leur vertu, tout « leur sens, toute leur sainteté. Pensez donc quel homme « il doit être, puisqu’en ayant neuf, il n’a ni vertu, ni sens « ni sainteté. — » Et comme on lui demandait partoise quels étaient ces neuf choses, il les avait mises en vers et il répondait : « — Je vais vous le dire : il est lent, souillard «ét menteur; négligent, désobéissant et médisant; sans « soin, Sans esprit, sans conduite. De plus, il a bien d’au- . «tres vices qu'il vaut mieux taire. Et ce qu’il y a de plus « risible chez lui, c’est que partout il veut prendre femme: « et louer une maison. Parce qu'il a la barbe forte, noire et « brillante, il se croit si beau et si plaisant, qu'il one « que toutes les femmes qui le voient s’amourachent de lui ; «et si on le luissait faire, il courrait après jusqu'à en perdre « sa ceinture. Il est vrai qu’il m'est d’un grand aide, pour « ce qu'il n’est personne quine me parle si secrètement « qu'il n’en veuille sa part ; et s’il arrive qu’on me demande « quelque chose, il a si grand peur que je ne sache pas ré- « pondre, qu’il répond aussitôt oui et non, comme il le « juge à propos. -n |
« Frère Cipolla, l’ayant laissé à l'auberge, lui avait commandé de bien prendre garde que personne ne touchât à ses bagages, et spécialement à ses besaces, pour ce qu'en cellesci étaient les choses sacrées. Mais Guccio Imbratta, qui était plus désireux de rester à la cuisine que Île rossignol sur les vertes branches, surtout s’il y sentait quelque servante, ayant vu dans la cuisine de l’aubergiste une grasse et grosse maritorne petite et mal faite, avec une paire de tétons qui ressemblaient à deux paniers à fumier et un visage qui rappelait les Baronci, toute suante, graisseuse et enfumée,
comniè un vautour qui se jette sur la charozss Bussa la chutubre de frere Cipullu ei tuut son bagage à Pabandon et descendit à la cuisine. Bien qu'on füt au mois d'août, il s'assit près du feu et se mit à lier conversation avec cette maritorne’qui avait nom Nuta, et à lui dire quil etuit wentilhomme par procureur, et qu’il avait des écus par milliers, sans Compter ceux qu'il avait à payer à autrui, ct de ceuxà plus que moins, et qu'ilsavait faire et dire tant de choses, que c'était merveille. Et sans prendre garde à son capuchon sur lequel il y avait une telle couche de grais<e quelle aurait assaisonné le chaudron d’Allopascio, à son pourpoint tout déchiré et rapiècé, émaillé de sueur autour du col et sous les aisselles, et marqueté de plus de taches de couleurs qu'aucun tapis turc ou indien le fül jamais, à ses souliers tout éculés, à ses chau:ses déchirées, il dit, comme sil avait été le sire de Castiglione, qu'il voulait lui douner beaux habits, la remettre en meilleur état, la délivre: de celte misérable condition de servir les autres, et, sans avoir de grands bien:, lui donner espoir d’une meilleure fortune, et beaucoup d’autres choses ; mais tout cela, bien que dit d'un air très alfectucux, se convertissait en fumée, comme la plupart de ses belles entreprises, et n'aboutissait à rien.
« Les deux jeunes gens trouvèrent donc Guccio Porc occupé autour de la Nuta. Enchantés de cette circonstance, qui leur enlevait inoitié de la peine, et ne rencontrant aucun obstacle, ils entrèrent dans la chambre de frère Cipolla qu'ils trouvèrent tout ouverte et où la première chose: qui tomba sous leurs yeux fut la besace dans laquelle était la plume. La besace ouverte, ils trouvèrent, roulée dans une “rande enveloppe de taffetas, une petite cassette où ctait une plume de la queue d’un perroquet et qu'ils pensèrent bien être celle que le moine avait promis de montrer aux habitants de Certaldo. Et certes, il pouvait à cette époque leur faire prendre facilement le change, pour ce que les raftinements du luxe d'Egypte n'étaient pas encore, sinon en petite partie, passés en Toscane, comme ïils ÿ sont venus depuis en foule, au grand dommage de l'Italie. Et si ces rattinements étaient déjà connus en certaines contrées, presque aucun des habitants de ce canton n’en savait rien, et non seulement n'avait pas vu de perroquets, mais n'aurait pu se rappeler en avoir jamais entendu parler. Les jeunes sens donc, enchantés d’avoir trouvé la plume, la prirent et, pour ne pas laisser La cassette vide, ayant vu des charbons dans un coin de la chambre, ils en emplirent la cassette, la refermérent et remirent toutes choses en place comme ils les avaient trouvées. Puis, sans avoir été vus, ils s’en allèrent joyeux avec la plume, et attendirent ce que frère Cipolla dirait en trouvant des charbons à la place.
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« Les hommes et les femmes simples étaient dans l’église, ayant entendu qu’on devait voir après none la plume de
l'ange Gabriel, aussitôt la messe dite, s'en retournèrent
chez eux, et la nouvelle s'étant répandu de voisin à voisin et de commère à commère, aussitôt que chacun eut dîné,
. une telle foule d'hommes et de femmes coururent au châ-
teau qu’à peine pouvaient-ils y tenir, attendant tous avec
grande curiosité de voir cettte plume. Frère Cipolla, ayant
bien dîné, puis Ru te peu dormi, se leva un moment après none, et voyant la multitude des paysans accourus pour
. voir la plume, il envoya dire à Guccio Imbratta de monter
avec les clochettes et d'apporter ses besaces. Guccio, après s'être arraché à regret de la cuisine et des cotillons de la Nuta, monta avec les objets demandés. Quand il fut arrivé, comme la trop grande quantité d’eau qu’il avait bue lui avait fait gonfler le ventre, il s’en alla, sur l’ordre de frère Cipolla, à la porte de l’église, et se mit à sonner fortement les clochés. |
« Quant tout le peuple fut réuni, frère Cipolla, sans s'être aperçu qu'on eût touché à aucune de ses affaires, commença sa prédication, et dit force paroles à l’appui de ses assertions, puis voulant en arriver à montrer la plume de l’ange Gabriel, la confession ayant été faite en grande solennité, il fit allumer deux torches, déroula avec componction l’étoffe, Ôta son capuchon, et sortit la cassette, qu'il ouvrit après avoir prononcé quelques paroles à la louange et en l’honueur de l'ange Gabriel et de sa relique. En voyant la cassette leine de charbons, il ne soupçonna point Guccio Balena de ui avoir fait ce tour, pour qu'il ne l’en connaissait pas capable ; il ne le maudit pas davantage de l'avoir si mal gardée que d’autres eussent fait le coup, mais il jura tout bas contre lui-même de lui avoir confié la garde de ses reliques, le connaissant si négligent, si désobéissant, si paresseux et si dépourvu de mémoire. Mais néanmoins, sans changer de visage, ayant levé les yeux et les mains au ciel, il dit de façon à être entendu de tous : « — Mon Dieu, que ta puissance « soit louée à jamais ! — » Puis, ayant refermé la cassette, et s'étant tourné vers le peuple, il dit :
« — Messieurs et mesdames, il faut que vous sachiez « qu'étant encore tout jeune; je fus envoyé par mon supé- « rieur en ces pays où le soleil se lève, et qu'il me fut or- « donné d’une manière expresse de chercher jusqu’à ce que « j'eusse trouvé les privilèges de Porcellana, lesquels, bien « qu’ils ne coûtent rien à sceller, sont beaucoup plus utiles « aux autres qu’à nous. Pourquoi, m’étant mis en chemin, « je partis de Venise, et m’en allai par le bourg des Grecs, « de là, chevauchant par le royaume de Garbe et par Bal- « daca, je parvins en Parion ; puis, non sans avoir eu soif:
« j’arrivai au bout de quelque temps en Sardaigne. Mais « pourquoi vais-je vous parler de tous les pays où j'ai cher- « ché? J'arrivai, après avoir traversé le bras de Saint-Gcor- « ges, en Truflie et en Buffie, pays fort habités et très po- « puleux, et de là je parvins en terre de Mensonge où je « trouvai beaucoup de nos frères et d'autres religieux, qui « tous allaient par ces pays fuyant la peine, pour l’amour « de Dieu, se souciant peu des peines des autres, pourvu qu’ils crussent y voir leur profit, ne dépensant rien autre « sinon monnaie sans Coin. Et de là je passai en terre des « Abbruzzes, où les hommes et les femines vont en sabots « sur les montagnes, habillant les cochons de leurs propres « boyaux. Un peu plus loin, je trouvai des gens qui por- « taient le pain avec des bâtons et le vin dans les sacs ; de u ces pays, Je gagnai les montagnes de Bacchus, où toutes « les eaux courent en descendant, eten jeu de tenrps je pé- « nétrai st avant, que je parvins jusqu à l’Inde-Pastinaca où « je vous jure par l'habit que je porte sur le dos, je vis « voler les serpettes, chose incroyable à qui ne l'eût pas « vue. Mais en cela je ne serai point démenti par Masio del « Saggio, grand marchand que je trouvai là occupé à casser « des noix ct à vendre les coquilles en détail. Mais ne pou- « vant trouver ce que je cherchais, pour ce que d'ici à ce “ pays on va par eau, je revins en arrière et j'arrivai dans « ces lieux saints où l'an de l'été le pain frais vaut quatre « deniers, et où le pain chaud se vend pour rien. Et là, je « trouvai le vénérable père messer. Ne me blâmez pas. Si] « vous plaît, le dignissime patriarche de Jérusalem, lequel, a par révérence pour l'habit de messer le baron saint Ana toine que j'ai toujours porté, voulut que je visse toutes « les saintes reliques qu'il avait par devers lui ; elles étaient « si nombreuses, que si je voulais vous les compter toutes, « je n’en viendrais pas à bout avant plusieurs milles. Mais, a pour ne pas vous laisser inconsolables, je vous parlerai « de quelques-unes. Il me montra premièrement le doigt de « l'Esprit Saint aussi entier, aussi sain qu'il fut jamais ; le « museau de Séraphin qui apparut à saint François : un des « ongles des Chérubins ; une des côtes du Verbum Caro « mets-toi aux fenêtres ; des vêtements de la sainte foi cu- « tholique; quelques rayons de l'étoile qui apparut aux trois « mages en Orient; une fiole pleine de la sueur de saint « Michel quand il combattit contre le diable ; la mâchoire « de la mort de saint Lazare, et d'autres encore. Et comme, « de mon côté, je lui fis libéralement présent des plages du « Mont-Morello en vulgaire, et de quelques chapitres du « Caprezio, qu'il avait longtemps cherchés, il me fit parti- « ciper à ses saintes reliques, et me donna une des dents . de la Sainte-Croix, une petite fiole contenant un peu du
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« son des cloches du temple de Salomon, la plume de l’ange « Gabriel dont je vous ai déjà parlé, et l’un des sabots de « San Gherard la Villa Magna, que je donnai, il n’y a pas « longtemps, à Florence, à Gherard di Bonsi qui a pour lui « une grandissime dévotion. [| me donna aussi des charbons « sur lesquels fut rôti le bienheureux martvr saint Laurent. « Toutes cés choses, je les ai apportées ici dévotement avec « moi, et je les ai toutes. Il est vrai que mon supérieur n’a « jamais permis que je les montrasse jusqu’à ce qu’il ait eu « la certitude que c’étaient bien‘elles et non d'autres. Mais « aujourd'hui que par certains miracles accomplis par elles, « et par lettres reçues du patriarche, il en est certain, il m’a « octroyé la permission de les montrer; mais craignant de « les confier à d'autres, je les porte toujours avec moi. Il « est bien vrai que je porte la plume de l’an:: Gabriel dans « une cassette, afin qu’elle ne se gâte point, et dans uneautre « cassette les charbons sur lesquels fut rôti saint Laurent: « ces deux cassettes se ressemblent tellement, que souvent i\ « m'arrive de les prendre l’une pour l’autre, ce qui m’ar- « rive présentement ; de sorte que, croyant avoir apporté «ici la cassette où était la plume, j’ai apporté celle où sont « les charbons. Je ne pense pas que ce soit là l’effet d’une « simple erreur ; il me semble au contraire que cela se soit « fait par la volonté de Dieu, et qu'il a lui-même mis en mes « mains la cassette des charbons, car je viens de me rappe- « ler que la fête de saint Laurent est dans deux jours. Et « pour ce, Dieu voulant qu'en vous montrant des charbors « avec lesquels il a été rôti, je rallume en vos âmes la dé- « votion que vous devez avoir pour lui, il m'a fait prendre « non pas la plume que je devais vous faire voir, mais les « bienheureux charbons encore imprégnés de l'odeur du « sanctissime corps de saint Laurent. C’est pourquoi, fils « bénis, ôtez vos capuchons, et approchez-vous dévotement « pour les voir. Mais auparavant, je veux que vous sachiez “que quiconque est marqué avec ces charbons du signe de « la croix, peut vivre toute l’année assuré que le feu ne le « touchera point sans qu’il le sente. — » | « Ayant ainsi parlé, il chanta un hymne à la louange de saint Laurent, ouvrit la cassette et montra les charbons. Quand la sotte multitude les eut quelque temps regardés avec une révérente admiration, tous s’approchèrent en grande presse de frère Cipolla et lui donnant une plus forte offrande que de coutume, chacun le priait de vouloir bien l’en marquer. C’est pourquoi frère Cipolla tenant les charbons à la main, se mit à faire sur les chemisettes blanches, sur les habits et sur les voiles des femmes les plus grandes croix qu’il y pouvait tracer, affirmant que plus les charbons
s’usaicnt à tracer ces croix, plus ils augmentaient dans sa
cassette, ainsi qu'il l'avait déja éprouvé maintes fois. EL de cette facon, ayant non sans Srandissime profit pour fui crrcifié tous les habitants de Certaldo, il se moqua pur sa pricence d'esprit de ceux qui, en lui enlevant la plume, avaie: : cru se moquer de lui. Ces derniers qui avaient assisté à}. vrédicalion, et qui avaient enterdu la façon nouvelle dont 1! s'était tiré d'affaire, bien quen s’y prenant de loin et à rande longueur de paroles, avaient tellement ri, qu'il: “avaient cru s'en démonter les mâchoires. Quand Ha foule iut partie, ils allèrent le trouver et lui racontant de Ia meilleure grâce du monde ce qu'ils avaient fait, ils lui rendirent sa plume qui, l'année suivante, ne lui valut pas moins de profit que les charbons ne lui avaient valu en ce jour. — »
Ceite nouvelle procura ésalement à toute Ja compaunie plaisir et contentement, et tous rirent beaucoup de lrere Uipolla, ct surtout de son pélerinage et des reliques vues ct upportées par lui. La reine voyant qu'elle était finie, et que son comimnandement était éralement expiré, se leva debout, ota sa couronne, la mit en riant sur la tète de Dionvo et dit: « — Il est temps, Dionro, que tu éprouves un peu quelle charge c'est que d'avoir à resiret à guider des femmes. Sois donc roi,ct rexzis-nous de t'Ile façon qu'une fois La rovauté ‘inie, nous avons à Len louer, — » Dionco avant pris lu “ouronne, répondit en riant : #8 — Vous pouvez en avoir déjà beaucoup vus, je dis des rois d’échecs, bien plus precieux que je ne suis; et certainement si vous m'obéissrz comme on doit obéir à un vrai roi, je vous ferai jouir d'un avantuse sans lequel il n'y a certainement pas de Iète complète ni joyeuse. Mais laissons là ces propus,; je gouvernera comme je saurai, —» Etavant fait, selon là coutume adoptée, venir le sénéchal, il lui indiqua en détail ce qu'il aurait à faire pendant tout le temps que durerait sa royauté; puis il dit : « — Valeureuses dames, il a é'é dév.:6 en tant de formes diverses de l’industrie humaine et de ses différents cas, que si dame Licisca n'était pas venue tantôt ici me fournir par ses propos matière aux futurs entretiens de demain. je crois que j'aurais eu grand peine à trouver un sujet de nouvelles. Comme vous avez entendu, elle a dit qu'elle n’avait pas une voisine qui fût allée pucelle à son mari, et elle a ajouté qu'elle savait bien toutes les tromperies que celles qui étuicnt mariées faisaient à leurs maris. Mais, laissant de côté lu nremière partic de son assertion qui est œuvre enfantine, j'estime que la seconde doit être un plaisant sujet à traiter : et pour ce, je veux que demain on parle, puisque dame Licisca nous en a donné l'occasion, des tromperies, que, poussées par l'amour ou en vue de leur propre salut, les da:uces ont faites à leurs maris, que ceux-ci s’en soient aperçus ou non. — »
Parler sur une telle matière paraissait à quelques-unes des dames peu convenable pour elles, et elles le prièrent de changer le sujet proposé. A quoi le roi répondit : « — Mesdames, je connais le sujet que j’ai imposé non moins bien que vous le connaissez vous-mêmes, et ce que vous voulez me démontrer ne saurait me détourner de l’imposer, car je pense que le moment est tel, qu’alors U les hommes et les dames se donnent de garde d'agir malhonnétement, il leur est permis de deviser de tout. Or ne savez-vous pas que,
râce à la perversité de cette époque, les juges ont délaissé es tribunaux ; que les lois, les divines comme les humaines se taisent, et qu'une ample licence est concédée à chacun pour la conservation de la vie? Pour quoi, si votre honnêteté s'élargit quelque peu en racontant des nouvelles, ce n’est pas pour commettre aucune action répréhensible, mais pour vous distraire vous et autrui; je ne vois donc pas quel motif on pourrait invoquer pour vous blâmer plus tard. En outre, votre compagnie, depuis le premier jour de sa réunion jusqu'à cette heure, étant restée très honnête quelque chose qu’on y ait dite, il ne me semble pas qu’elle se soit entachée d'aucune mauvaise action, et j'espère qu'avec l'aide de Dieu, elle ne sera entachée en rien. Puis, est-il quelqu’un qui ne connaisse votre honnêteté? Pour moi, je ne crois pas que cette honnêteté puisse être détournée non seulement par des propos plaisants, mais même par la crainte de la mort. Et à vous dire vrai, si l’on savait que vous vous êtes un instant arrêtées de deviser de ces plaisanteries, on soupçonnerait que vous êtes peut-être coupables en ceci, et que c’est pour cette raison que vous ne voulez pas qu’on en parle. Sans compter que vous me feriez un bel honneur, à moi qui ai obéi jusqu’ici à tous ; maintenant que vous m'avez fait votre roi, vous voudriez me faire la loi et ne point deviser sur le sujet que j'ai imposé! Laissez donc cette préoccupation qui convient mieux à des esprits mauvais qu'aux vôtres, et que chacune de vous songe à dire à la bonne aventure une belle nouvelle. — » Quand les dames eurent entendu ce raisonnement, elles dirent qu’il en serait comme il lui plairait, pour quoi le roi donna licence à chacun de faire à sa fantaisie jusqu’à l’heure du souper.
Le soleil était encore haut sur l’horizon pour ce que la discussion avait été courte; c’est pourquoi Dioneo et les autres jeunes gens s'étant mis à jouer aux tables, Élisa après avoir appelé les dames d’un autre côté, dit : «a — Puisque nous sommes ici, je désire vous mener en un endroit qui n’est pas fort éloigné, et où je crois qu'aucune de vous n’est jamais venue. Get endroit s’appelle la Vallée des Dames, et je n'ai pas encore trouvé l’occasion de vous y mener. Aujourd'hui, le soleil est encore très haut, et pour ce, s’il vous
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plaît d'y venir, js ne doute point, quand vous y serez, que vous ne sovez tres contentes d y ètre allées. — » Les dames répondirent qu'elles étaient prêtes. Alors, avant appelé une de leurs servantes, sans en rien dire aux jeunes gens, elles se mirent en chemin,et ne marchèrent gucre plus d'un mille pour arriver à la Vallée des Dames. Elles y pénétrèrent par un sentier très étroit, sur l’un des côté: duquel courait un
etit ruisseau aux eaux limpides, et elles la trouvèrent si belle et si agréable, surtout par ce temps de ærande chaleur, qu'on n'aurait pu se la représenter sous un meilleur aspect. Et, selon ce qu'une d'elles m'a redit depuis, la plaine qui fromait le fonil de la vallée était aussi ronde que si elle cût été tracée au compas, bien qu’elle parût l'œuvre de la nature et non faite de main d'homme. Elle avait un peu plus d'un mille de circonférence et était entourée par six petites montagnes peu élevées, sur le haut de chacune desquelles on voyait un palais ayant à peu près la forme d’un beau chàteau. Les pentes de ces petites montagnes descendaient doucement vers la plaine, comme nous voyons dans les amphithéâtres les gradins s'étager successivement et dans un ordre régulier du sommet jusqu’à la base, restreignant de plus en plus leur cercle. Ces pentes, du moins celles qui regardaient au midi, étaient couvertes de vignes, d'oliviers, d'amandiers, de cerisiers, de figuiers et d’un grand nombre d'autres arbres fruitiers, sans qu’un pouce de terre fût perdu. Celles qui étaient exposées au vent du nord, étaient toutes couvertes de bosquets de chênes, de frênes et d’auires arbres au vert feuillage et plantés avec autant d'ordre que possible. La plaine qui venait ensuite, et qui n'avait pas d'autre entrée que celle par où les dames étaient venues, était pleine de sapins, de cyprès, de lauriers et de pins arrangés et ordonnés comme si l'artiste le plus habile en celte matière les cût plantés. Mème au plus haut de sa course, le soleil y pénétrait à peine et n'arrivait pas jusqu’au sol formé d'un pré d'herbe très menue et pleine de fleurs pourprées et de toutes couleurs. En outre, et ce n'était pas la chose la moins agréable, il y avait un ruisselet qui, du haut d'une des vallées séparant deux des petites montagnes susdites, tombait en bondissant sur la roche vive, et, dans sa chute, produisait un murmure fort plaisant à entendre. Il semblait de loin un filet d'argent qui aurait jailli sous une légère pression. Arrivé dans la plaine, et reçu dans un beau petit canal, il courait rapide jusqu’au milieu du vallon, et là, formait un petit lac semblable à ces étangs que les citadins font dans leurs jardins quand ils le peuvent. Le lac n'était pas plus profond que nest haute une stature d'homme jusqu’à la poitrine. Ses eaux que ne troublaient aucun mélange, montraient son fond de sable très fin, de telle sorte que quiconque n'aurait
pas eu autre chose à faire aurait pu en compter les graîns s’il j'eût voulu. Et ce n’était pas seulement le fond que laissait voir l’eau limpide, mais des poissons courant çà et là en telle quantité, qu'outre le plaisir c’était une merveille. Le lac n’avait pas d'autre rive que le pré qui étalait tout autour d’autant plus de beauté qu’il recevait plus d'humidité. L'eau surabondante était reçue dans un autre petit canal par lequel, sortant du vallon, elle s’échappait en courant vers les parties plus basses.
« Arrivées en cet endroit les jeunes dames, après avoir regardé partout, admirèrent fort le site. Puis, comme la chaleur était grande, et voyant devant elle cette jolie nappe d'eau où il n’y avait pas à craindre qu'elles fussent vues, : elles résolurent de se baigner. Ayant ordonné à leur servante
de demeurer sur le chemin par lequel elles étaient venues, afin de guetter si personne ne vénait et de les avertir au besoin, elles se déshabillèrent toutes les sept et entrèrent dans l’eau qui ne cachait pas plus la blancheur de leur corps qu'un verre transparent ne ferait d'une rose vermeille. Y étant toutes entrées, et l’eau n’en étant aucunement troublée, elles se mirent çà et là à poursuivre de leur mieux Îles poissons qui avaient fort à faire de se cacher, et à essayer de les prendre avec les mains. Quand, au milieu &e leurs joyeux ébats, elles en eurent pris quelques-uns, et qu’elles furent restées quelque temps dans l’eau, elles en sortirent, se revétirent, et sans pouvoir plus louer cet endroit qu’elles ne l'avaient déjà fait, le temps leur paraissant venu de regagner la maison, elles se mirent en chemin d’un pas tranquille, ne cessant de parler de la beauté de ce vallon. Arrivées de très bonne heure au palais, elles trouvèrent les jeunes gens qui jouaient encore à la place où elles les avaient laissés. Sur quoi, Pampinea leur dit en riant : « — Aujourd’hui, ma foi, nous vous avons trompés, — » « — Et comment? — dit Dioneo — commencez-vous donc d’abord par des actes avant les paroles? — » Pampinea dit : « — Oui, mon seigneur. — » Et elle lui raconta tout au long d’où elles venaient, comment était fait l’endroit, à quelle distance il était et ce qu’elles y avaient fait. Le roi, entendant parler de la beauté de l’endroit, et étant désireux de le voir, fit sur le champ commander le souper. Après que tous eurent soupé à leur grand plaisir, les trois jeunes gens, suivis de leurs laquais, s'en allèrent à celte vallée, et après avoir tout vu, aucun d'e1x n’y étant jamais venu, ils l’admirèrent comme une des plus belles choses du monde. Puis, quand ils se furent baignés el rhabillés, comme il se faisait tard, ils retournèrent à la maison où ils trouvèrent les dames’qui dansaient une danse sur un air que chantait la Fiammetta. La danse finie, ils se mirent à causer avec elle de la Vallée des
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Lames dont ils dirent forec bien et louan:es. Pour quoi, le roi avant fait venir le sénechal, lui ordonna d'v aparéter le dtner pour le lendemain, et d'y faire apporter des lits dance ie cas où quelqu'un voudrait y dormir ou ÿ faire ja sieste. Après quoi, ayant fait venir des lumières, du vin et des confetti avec lesquels 118 se réconfortérent lérôrement, il rdonna que chacun se préparât à danser. Pamphile, avant sur son ordre orsaniséune danse, le roi se tourna vers Elisa + Jui dit gracieusement : « — Belle jeune dame, tu m'as ‘ait aujourd’hui honneur de la couronne, et je veux, ce soir, > faire honneur de la chanson: et pour ce, dis ceile qui te plaira le mieux. — » A quoi Elisa répondit en souriant qu’elle le ferait volantiers; pais elle commença d'une voix guave de la facon suivante :
Amour, si je puis sortir de tes grilles, J'ai peine à croire Qu'aucuu autre croc me prenne jamais,
Je me jetai toute jeune à travers ta batuille, La crovant une supréme et douce paix, Et je déposai toutes.mes armes Comme fait celui qui a contiance, Mais toi, tyran déloyal, âpre, et rapace, Tu te jetus aussitôt sur moi Avec tes armes et tes ongles cruels.
Puis, une fois que je fus liée de tes chaines, A celui qui est né pour me faire mourir, Moi, pleine de larmes amères et de chasrina, Tu me livras prisounière et me mis en sun pouuvoi?, Et sa tyrannie est si cruelle, Que jamais ne l'ont émue Soupirs, ni pleurs qui me tuent.
Toutes mes prières, le vent les emporte:
Il nen «coute et n'en veut écouter aucune.
Pour quai mon martyre croit à chaque heure, La vie m'est un exinui. et je ne sais pas mourir. déla:! Seigueur, aie pitié de ma peine Et fais, toi, ce que je ne puis faire :