‹ Le décaméron, traduction nouvelleChapitre 18 sur 25 · SL J'TIL'HIL JRURN\ÉE · texte numérisé non relu

SL J'TIL'HIL JRURN\ÉE

« — Je crains fort que cela vous fiche, si je vous le dis : « puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » A quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point dé- « plaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu ni « dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela « ne te plaise. -- » Anichino dit alors . « — Puisque vous « me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux veux, il fui dit qui il était, ce qu'il avait entendu dire d'elle, où et comirent il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement. il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pit de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si clle ne voulait pas, elle lelaissât garder son déguisement et consentit à ce qu’il l'aimät.

« O singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours été digne d'éloges en ces sortes de cas ! Tu n’aimas jamais les larmes ni les soupirs, ettoujours tu te rendis aux humbles prières et aux amoureux désirs ; et si j'avais des Jouanges assez dignes de toi, ma voix ne se lascerait jamais de te louer. La gente dame, pendant qu’Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses

rières, elle reçut son amour dans le cœur avec une telle orce, qu'elle aussi se mit à soupirer, ct, après quelques soupirs, elle dit : « — Mon doux Anichino, reprends cou- «rage , ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentils- « hommes, de seigneurs, ni d'aucun autre — car j'ai été et « je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n’ont pu « émouvoir mon âme, et je n’en ai aimé aucun ; mais toi, « dans le peu de temps que tes paroles ont duré, tu as fait « que je t’appartiens bien plus que je ne m'’appartiens à « moi-même. J’estime que tu as parfaitement gagné mon « amour, et pour ce je te le donne, et je te promets que je « t'en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entière- « ment passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de « venir vers minuiten ma chambre ; je laisserai la porte « ouverte ; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y vien- « dras, et une fois là, si je dors, tu metoucheras jusqu'à ce ue je m'éveille, et alors je te récompen$erai du long « dés que tu as eu. Et pour que tu croiesà ce que je te « dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et Jui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ce qu’Anichino lui rendit de bon cœur.

« Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer à quelques affaires, attendant avec la plus grande joie du monde que la nuit vint, Egano,de retour de lachasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu’il eut soupé, et sa femme le guivit, après avoir laissé, comme elle l’avait promis, la porte de la chambre ouverte. A l'heure dite, Anichino s’y rendit,

et après être entré doucement dans iachambre et avoir fermé la porte en dedans, il se dirigea vers l'endroit où la dame était couchée, et lui ayant mis la main sur la poitrine, il vit qu’elle ne dormait pas. Celle-ci, dès qu’elle sentit qu’Anichino était arrivé, lui prit la maïn dans les deux siennes, et les tenant fortement, elle se tourna dans le lit jusqu’à ce qu’elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n'ai voulu « te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué; - mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano, « quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meil- « leur de tes familiers, celui que tu aimes le plus de tous « ceux qui sont en ta maison ? —-» Egano répondit : — « Qu'est-ce, femme, que tu me demandes ? Ne le sais-tu « pas ? je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu auquel j'aie « accordé, j'accorde plus de confiance et que j'aime plus « qu'Anichino ; mais pourquoi me fais-tu cette deman- « de? — n |

« Anichino, voyant qu'Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s’en aller, craignant fort que la dame n’eût voulu se jouer de lui ; mais elle l'avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu'il n’avait pu se dégager ni ne lepouvait. La dame répondit à Egano et dit: « — Je te le dirai ; je croyais « qu'ilen était comme tu dis, et qu'il t'était plus fidèle « qu'aucun autre ; mais jl m'a détrompée, pour ce que, « hier, quand tu as été parti pour la chasse, il est resté à « la maison, et quand le moment lui a paru propice, il n’a « pas eu hunte de me demander de satisfaire son désir.Moi, « pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin « d’autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui « ai répondu que jy consentais et que, cette nuit, après « minuit, j'irais dans notre jardin l'attendre au pied du « pin. Or, pour moi, je n’ai nulle envie d'y aller ; mais si « tu veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux faei- « lement, en endossant une de mes robes en mettant un « voile sur ta tête, descendre et aller voir s’il viendra, ce « dont je suis sûre. — » En entendant cela, Egano dit : « — Certainement,il faut que je le vois. — ».Et s'étant levé, il s’affubla du mieux qu’il sut d’une des robes de la dame, mit un voile sur sa tête, et s’en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d’un pin. .

« Dès que la dame l’eut vu se lever et sortir de la chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu’il eût eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la maudissant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l’homme le plus content qui fût jamais. Sur auoi, la dame étant revehue dans

le lit, il se déshabilla sur son invitation, et ils prirent ensemble plaisir et joie pendant un bon moment. Puis, la dame jugeant qu'Anichino ne devait pas rester plus lonctemp», elle le fit lever, s'habiller et lui dit: « — Mon doux au, « tu vas prendre un bon bâton et tu t’en iras au jardin; li « feignant de m'avoir demandé ce reñdez-vous pour m éprou- « ver, tu diras toutes sortes d'injures à Esano que ta feras « semblant de prendre pour moi, et tu me le bâatonneras de « la belle façon, pour ce que de tout cela il s’en suivra pour « nous merveilleuse joie et plaisir. — »

« Anichino s'étant levé et étant allé dans Île jardin, un gros bâton de saule à la main, s'approcha du pin où Esano, qui le vit venir, se leva comme pour lui faire grandissime fète, et courant à sa rencontre. Sur quoi Anichino dit : « — Ah, mauvaise femmel!l tu es donc venue, et tu as cru « que je voulais faire cette honte à mon maüître? sois mille « fois la mal venue. — » Et, le bâton levé, il se mit à frapper. À ces paroles, Egano voyant le bâton se mit à fuir sans dire mot, et Anichino le poursuivit en disant : « — Va, que « Dieu te mette en mal an, femme coupable, car je le dirai « certainement à Exano demain matin. — » Egano ayant reçu plusieurs coups de bâton, et des bone, s'en revint en toute hâte à la chambre où la dame lui demanda si Anichino était venu au jardin. Egano dit: « — Plût à « Dieu qu'il n’y fût pas venu, pour ce que, croyant que « c'était toi, il m'a tout rompu de coups de bäton, et m'a « dit les plus grosses injures qu’on ait jamais dites à une « mauvaise femme; et certainement je m'étonnais fort qu'il « t’eût fait cette proposition dans l'intention de me désho- « norer; mais te voyant l'air enjoué et avenant, il a voulu « t'éprouver. — » Alors la dame dit : « — Loué soit Dieu, « car il m'a éprouvé en paroles seulement, tandis qu'il t’a « éprouvé, toi, par des coups; et je crois qu'il pourra dire «.que je supporte plus patiemment les paroles que tu ne « supportes les coups ; maïs puisqu'il t'est si fidèle, je veux « l'avoir pour cher et lui faire honneur. — » Egano dit : « — Certes, tu dis vrai. — »

« Et depuis ce jour, se reposant là-dessus, Egano fut convaincu qu'il avait la femme Ja plus fidèle et le serviteur le plus loyal qu'eût jamais eus un gentilhomme. Pour quoi, Anichino et la dame rirent plus d'une fois de ce bon tour, et pendant tout le temps qu'il plut à Anichino de rester au service d'Egano à Bologne, lui et sa maîtresse eurent, pour prendre leurs ébats, toutes les aises qu’ils n'auraient probablement pas eues sans cela. — »

408 | LE DÉCAMÉROR,

Un mari devient jaloux de sa femme. Celle-ei s'attache la nuit une ficelle au doigt de pied pour connaître quand son amant vient la trouver. Le mari s'aperçoit du stratagème ; il poursuit l'amant, et pendant ce temps la dame fait coucher à sa place, dans son lit, une autre femme qu'à son retour le mari bat et à qui üi arrache les cheveux, Il va ensuite chercher les frères de sa femme ; ceux-ci, trouvant que ce qu’il leur a dit n'est point vrai, l'accablent d’injures.

Tous jugèrent que madame Béatrice avait été extraordipairement malicieuse dans sa façon de $e moquer de son mari, et chacun affirmait que la peur d’Anichino avait dû être très grande quand, retenu fortement par la dame, il l’entendit parler de l’amour dont il l’avait requise ; mais le roi voyant Philomène se taire, se tourna vers Néiphile et dit : « — C'est à vous de parler. — » Celle-ci, souriant ‘d'abord un peu, commença : « — Belles dames, j'aurais fort à faire si je voulais vous contenter par une belle nouvelle .comme celles dont vous avez été jusqu'ici si satisfaites ; mais avec l’aide de Dieu j'espère m'en tirer assez bien. . «Il faut donc que vous sachiez qu’en notre cité fut jadis un richissime marchand nommé Arriguccio Berlinghieri, lequel, comme font encore aujourd’hui tous les marchands, s’imagina sottement° de s’anoblir en prenant femme, et épousa une jeune et gente dame peu en rapport avec sa condition et qui s'appelait Monna Sismonda. Celle-ci, pour ce que son mari, comme font tous les marchands, était toujours en voyage et restait peu avec elle, s’énamoura d’un jouvenceau appelé Ruberto qui l'avait longtemps courtisée. La dame ayant lié des relations intimes avec lui, et ces relations étant moins secrètes qu'il n'eût fallu, pour ce qu’elles lui plaisaient souverainement, il arriva qu'Arriguccio, soit qu'il en eût appris quelque chose, soit pour un autre motif, devint l’homme le plus jaloux du monde, et que, laissant là ses voyages et toutes ses affaires, il mit quasi toute sa sollicitude à bien garder sa femme. Il ne se serait point endormi s’il ne l’avait vue entrer la première dans le lit ; pour quoi, la dame ressentait grand chagrin, ne pouvant en aucune facon se trouver avec son Ruberto. |

« Or donc, après avoir longuement songé à trouver quel= que moyen de Je voir, ce dont elle était aussi vivement sollicitée par lui, il lui vint en la pensée de procéder de cette façon : comme sa chambre était très loin de la rue, et qu’elle

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