‹ Le décaméron, traduction nouvelleChapitre 19 sur 25 · RER SES · texte numérisé non relu

RER SES

s'était aperçue qu'Arriguccio restait fort longtemps à s'endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut de faire venir .Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, d'aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pendant que le mari dormait. Et, pour qu'elle püût être avertie de son arrivée sans que personne sen aperçu, elle imagina d'installer en dehors de la fenètre de sa chambre une ficelle dont l'un des bouts retomberait à terre et dont l'autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu'à son it et entrerait sous les couvertures, de façon à l'attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions

rises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir; s'il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelle à soi, afin qu'il n’attendit point. Cela plut à Ruberto, qui étant allé au rendez-vcu. put quelquefois la voir, d'autres fois non.

« Ce stratageme continuant entre eux, il advint qu'une nuit, la dame dormant, Arriguccio en étendant le pied dans Je littrouva la ficelle; pour quoi, y portant la main et voyant qu’elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse; ce dont il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenètre ; sur quoi, l'ayant enlevée

u doigt de sa femme, il l’attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d'habitude, il réveilla Arriguccio ; mais comme celui-ci s@ l'était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu'il devait rester et attendre — ce qu'il fit — Arriguccio, s'étant levé précipitamment el ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l'audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu’il für un marchand, Arriguccio était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l'ouvrit pas tout doucement ainsi qu'avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fui surpris et soupçonna la vérité, c’est-à-dire que c'était Arriguccio qui avait ouvert la porte ; pour quoi, il se mit à fuir en toute hâte, et Arriguccio se lança à sa poursuite.

« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arriguccio le poursuivant toujours, Ruberto, qui était égalemcen* armé, tira son épée et fit volte-face ; de sorte qu'ils se n11rent l’un à attaquer, l'autre à se défendre. La dame s'était réveillée quand Arriguccio avait ouvert la chambre, et s apercevant qu'on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle coinprit soudain que sa ruse avait été découverte ; voyant qu'Arriguccio s'était mie à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de toul cela ; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la

“supplia tant, qu’elle la fit consentir à se mettre à sa place dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se l'aire connaître les mauvais traitements que pourrait lui faire Arriguccio, pour ce qu’elle l’en récompenserait si bien qu’elle n'aurait point occasion de s’en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brülait dans la chambre, elle sortit, et s'étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer. | | |

« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur dire des injures; sur quoi Arriguctio craignant d'être re- * connu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser; puis, en colère et de méchante humeur, il s’en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, « femme coupable? Tu as éteint la lumière afin que je ne «te trouve pas; mais tu t’es trompée. — » Et étant allé droit au lit, 1l saisit La suivante, croyant prendre sa femme, et s’escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu’il lui meurtrit toute la figure ; il finit par lui àrracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu’on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignait fort, et elle avait de quoi; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu ! assez ! sa voix était si brisée par les plaintes, et Arriguccio était animé d’une telle fureur, qu'il n'aurait pas pu reconnaître si c'était la voix d’une autre femme que la sienne. Pendant qu’il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « -— Méchante femme, je n’entends « pas te punir autrement ; mais j'irai trouver tes frères ; je « leur dirai tes belles actions; ils viendront te chercher et « te feront ce qu’ils croiront que leur honneur exige ; puis « ils t'emmèneront ; car pour sûr, tu ne resteras plus désor- « mais en cette maison. — » Cela dit, il sortit de la chambre, la ferma en dehors et s’en alla. |

« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, ralluma fa lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu’elle put, et la reconduisit dans sa chambre, où elle la tit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d’Arriguccio, de façon à la laisser satisfaite. Et aussitôt qu’elle eut ramené la servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s’y fût couché ; ello ralluma la lampe, s’habilla et se rajusta comme si elle n'avait pas encore été au lit; puis ayant ailumé une lan-

terne et pris ses vêlements, elle alla s’asseoir à la cime de

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l'escalier où elle <e mit à coudre et à attendre ce qui allait advenir de tout cela.

« Arrisuccio, sorti de chez lui, s'en alla du plus vite qu’il put chez les frères de sa femme, et frappa à leur porte jusqu'à ce qu'on l'eût entendu et qu'on lui eût ouvert. Les trères de la dame, qui etaient au nombre de trois, ainsi que sa mère, entendant que c'était Arrisuccio qui venait, se levèrent tous et, ayant fait allumer des lumitres, vinrent à lu: et lui demandéerent ce qu'il allait cherchant ainsi à cette heure et tout seul. Sur quoi Arriguccio, depuis l'incident de la ficeile qu'il avait trouvée attachée au doirt de pied de Monna Sismonda, jusqu'à ce qu'il avait vu et fait ensuite, leur raconta tout ; et pour leur donner une bonne preuve de ce qu'il avait fait, il mit dans leurs mains les cheveux qu'il croyait avoir arrachés à sa femme, ajoutant qu'ils pouvaient venir et qu'ils lui pourraient faire ce qu’ils croiraient que leur honneur exiseait, pour ce qu'il n'entendait pas la garder plus longiemps chez lui. Les frères de la dame, fortement courroucés de ce qu'ils avaient entendu, car ils le tenaient pour vrai, et furieux contre elle, tirent allumer des torches, et s'“lant mis en route avec Arriguccio, s'en allèrent chez fui avec l'intention de faire.un mauvais parti à leur sœur. Ce que voyant leur mère, elle se mit à les suivre en pleurant, les supplient £sur à tour de ne point croire si vite de pareilles choses sans en avoir vu ou en avoir appris davantage, pour ce que le mari pouvait fort bien <'êtrg mis en colère contre elle et l'avoir battue pour un tout autre motif, et donner maintenant cette raison pour excuse, rite ajoutait aussi qu'elle s’étonnait beaucoup que rsl- sr. pu arriver, car elle connaissait bien sa fille, l'ayant élevée dès son plus jeune âge ; etelle leur tenait bon norubre de propos semblables. |

« Arrivés à la maison d’Arriguccio et y étant entrés, ils se mirent à monter l'escalier. Monna Sismonda, les rntendant venir dit: « — Qui est là? — » A quoi l'un de ses frères répondit : « — Tu le sauras bien, qui cest, femme « coupable. — » Monna Sismonda dit alors : « — Que veut « donc dire ceci! Seigneur, aidez-nous ! — » Et, s'étant levée tout debout, elle dit: « — Mes frères, soyez les bien «a venus; que cherchez-vous tous trois à cette heure? — » Ceux-ci, l'ayant vue assise et en train de coudre et sans qu'aucune trace sur ea figure n’indiquât qu'elle eût été battue, : alors qu’Arriguccio leur avait dit qu'il l'avait toute meurtrie, s’étonnèrent tout d’abord, et, refrénant l'impétuosité de leur colère, lui demandèrent des explications sur ce dont arriguccio se plaignait à son sujet, la menaçant vivement si elle ne leur disait pas tout. La dame leur dit : « — Je ne sais « ce que j'ai à vous dire, ni de quoi Arrigænccio a pu s@

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« plaindre. -- » Arriguccio, en la voyant, la regardait comme un homme tout abasourdi, se rappelant lui avoir donné plus de mille coups de poing sur la figure, l’avoir égratignée, bref lui avoir fait tout le mal du monde, tandis que maintenant il la voyait comme si rien ne s’était passé. Les trois frères lui racontèrent brièvement ce qu’Arriguccio leur avait dit au sujet de la ficelle, des mauvais traitements qu'il lui avait infligés, enfin tout. La dame, se tournant vers Arriguccio, dit: « — Eh! mon mari, qu'est-ce que j'entends ? Pourquoi « me fais-tu passer, à ta grande vergogne, pour une femme « coupable, alors que je ne le suis pas, et te fais-tu passer, « toi, pour l’homme méchant et cruel que tu n’es point ? « Avec qui as-tu été céans cette nuit, si ce n’est avec moi ? « Quand m'as-tu battue? Pour moi, je ne m'en souviens « point? — »

« Arriguccio se mit à dire : « — Comment, méchante « femme, n’avons-nous pas été ensemble au lit? Ne suis-je « point revenu ici, moi, après avoir poursuivi ton amant ? « Ne t’ai-je pas donné mille coups et arraché les cheveux ?—» La dame répondit : « — Tu n’as point couché céans hier « soir. Mais laissons cela, car je ne puis en donner d’autres « preuves que mes paroles qui disent vrai, et venons-en à ce « que tu dis de m’avoir battue et arraché les cheveux. Tu «ne m'as jamais battue; que tous ceux qui sont ici et toi- « même me fassiez voir si j'ai aucune trace de coups sur « toute ma personne ! El je ne te conseillerais pas d’être « assez hardi pour porter la main sur moi, car, par la croix « de Dieu, je te dévisagerais de belle sorte. Tu ne m’as pas « davantage arraché les cheveux ; du moins je ne l'ai ni senti « ni vu; mais peut-être me les as-tu arrachés sans que je « m'en aperçusse. Voyons voir si je les ai arrachés ou « non. — » Et, ayant Ôté ses voiles de sa tête, elle montra que ses cheveux n'avaient point été arrachés, mais qu'ils étaient entiers. | |

« Ce que voyant et entendant les trois frères et la mère, ils se mirent à dire à Arriguccio : « — Que veux-tu dire, « Arriguccio ? Ce n'est pas là ce que tu es venu nous dire « que tu avais fait, et nous ne savons pas comment tu pour- « ras prouver le reste. —» Arriguccio était comme dans un rêve et voulait parler, mais voyant que ce qu’il croyait pouvoir facilement prouver n'existait pas, il n’osait rien dire La dame, s'étant tournée vers ses frères, dit : « — Mes fr « res, je vois qu'il est allé chercher ce que je ne voulais « jamais faire, à savoir que je vous raconte ses misères et « sa méchanceté ; et bien, je le ferai. Je crois fermement « que ce quil vous a dit lui est arrivé et qu'il l’a fait ; écou- «tez comment. Ce galant homme à qui pour male heure « vous m'avez donnée pour femme ; qui se fait appeler mar-

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a chand et veut passer pour l'être ; qui devait être plus so. « bre qu'un religieux et plus honnète qu'une demoiselle, i. « se passe peu de soirs qu'il n’aille s'enivrer par les taver- « nes, courant les mauvaises femmes, tantôt celle-ci, tantôt « celle-là ; pour moi, il faut que je l’attende jusqu'à « minuit et parfois jusqu’au matin, comine vous ve- « nez de me trouver. Je suis sûre, qu'étant complètement « ivre, il est allé se coucher avec une de ces tristes créatu- « res, et qu'en se réveillant il lui a trouvé une ficelle atta- « chée au pied, et qu'alors il lui a fait toutes les belles « prouesses qu'il dit : il est retourné près d’elle, l'a battue « et lui a arraché les cheveux, et, comme il n’était pas en- « core bien revenu en lui-mime, il a cru, et je suis persua- « dée qu’il croit encore, m'avoir fait tout cela à moi. Et si « vous l’exarninez bien au visage, il est encore à moitié ivre. « Mais pourtant, quoi qu'il ait dit de moi, je veux que vous « n'en teniez pas plus compte que de ce que dit un homme «ivre, et puisque je lui pardonne, je veux que vous lui « pardonniez aussi. — »

La mère de la dame, entendant cela, commença à crier et à dire : « — Par la croix de Dieu, ma fille, cela ne de- « vrait pas se passer ainsi; il faudrait, au contraire, tuer « ce chien fastidieux et ingrat, car il n’a jamais été digne « d’avoir une jeunesse comme toi. Voyez un peu ! il n'aurait « pas fait autrement s’il t’avait trouvée dans la fange ! Puisse- « t-il désormais vivre à la male heure, si tu dois rester sous « le coup des propos d'un mauvais marchand de fressure « d'âne | Ils viennent tous ici de leur village, sortis de la « canaille et vêtus de gros drap de Romagne, les chausses « tombantes et la plume au cul, et dès qu'ils ont trois sols, « il leur faut pour femmes les filles des gentilshommes et « des nobles dames ; ils se font faire des armoiries et ils « disent : je suis de telle famille ; ceux de ma maison ont « fait ceci et cela. Que je voudrais donc que mes fils n’eussent point suivi mes avis, car 1ls te pouvaient si honorablement faire entrer dans la maison des comtes Guidi, avec une petite dot! Mais ils ont voulu te donner cette belle joie, à savoir que, tandis que tu es la meilleure fille de Florence et la plus honnête, ton mari n’a pas eu honte de venir dire en plein minuit que tu es une putain,comme si nous ne te connaissions pas ! Maïs par ma foi en Dieu, si l’on voulait m’en croire, on lui donnerait une telle cor- « rection qu’il s’en repentirait. — » Et, s'étant tournée vers ses fils, elle dit : « — Mes fils, je vous disais bien que cela «ne pouvait pas être. Avez-vous entendu comment votre « cher beau-frère traite votre sœur ? Mauvais marchand de « quatre deniers qu'il est ! Si j'étais de vous, après ce qu'il « a dit d'elle et ce qu'il a fait, je ne me tiendrais pas pour

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« satisfaite ni vengée avant de l’avoir fait disparaître de ce « monde ; et si j'étais un homme, comme jesuis une femme, « je ne voudrais pas qu'aucun autre que moi se chargeât de « son affaire. Seigneur, punis-le, ce méchant ivrogne, qui « n’a point de honte. — »

« Les jeunes gens, voyant et entendant tout cela, se tournèrent vers Arriguccio et lui adressèrent les plus grosses injures qui eussent.jamais été dites à un méchant homme ; finalement ils lui dirent : « — Nous te pardonnons celle-là « comme à un homme ivre; mais garde-toi sur ta vie que « nous entendions jamais plus de sembiables nouvelles, car « pour sûr, s’il nous en parvient encore aux oreilles, nous «te paierons en même temps celle-là et les autres. — » Ayant ainsi parlé, ils s’en allèrent. - |

« Arriguccio était resté tout ébahi, ne sachant en luimême si ce qu'il avait fait était vrai ou s’il avait rêvé ; sans plus rien dire, il laissa sa femme en paix. Celle-ci, par sa sagacité, non-seulement évita le péril survenu, mais trouva ls moyen de faire selon son plaisir, sans avoir plus aucune Dour de SON Mari. — »

Lilis, femme de Nicostrate, aime Pirrus. Celui-ci, pour eroire à son amour, Îlm demande trois choses qu'elle fait toutes les trois ; en outre, en présence de Nicostrate, elle se satisfait avec lui et fait croire à Nicostrate que ce qu'il a vu n'est point vrai. |

La nouvelle de Néiphile avait paru si plaisante, que les dames ne pouvaient se tenir d’en rire et d'en parler, bien que le roi leur eût imposé plusieurs fois silence, ayant ordonné à Pamphile de dire la sienne. Cependant, quand elles se turent, Pamphile commença ainsi : « — Je ne crois pas, révérentes daïues, qu'il existe chose au monde, quelque grave et douteuse qu'elle soit, que n’ose faire quiconque aime ferventement. Bien que cela ait été démontré dans nombre de nouvellës, néanmoins je crois que je vous le démontrerai bien plua encore par une que j'entends vous dire, et où vous entendrez parler d'une dame à qui la fortune fut d'autant plus favorable qu’elle uvait montré peu de prudence ; et pour ce, je ne conseillerais à aucune de vous de marcher sur les traces de la dame dont je veux parler, at-tendu que la fortune n’est pas toujours favorablement dis-

posée, et que les hommes ne sont pas tous également sots en ce monde.

« Dans Arzos, très ancienne cité d'Achaïe que ses anciens rois ont rendue plus fameuse que grande, fut jadis un noble homme appele estrale et à qui, déjà voisin de Ja vierslesso, la fortune donna pour femme une itrande dame nen moins ardente que belle, dont le nom était Lidia. Notre horome, étant noble et riche, entretenait un nombreux domestique, des chiens et des oisraux, et prenait un grandissime plaisir ächasser, I avait, parmi ses autres familiers, un jeune homire bien faut, élésant et beau de sa personne, adroit à tout ce qu'il entreprenait, notminé Pirrus, Nicostrate l'aimait par-dessus tout, et avait en lui la plus enticre contiance. Lidia s'en énamoura fortement, à tel point que, ni de jour ni de nuit, elle ne pouvait penser à autre chose, Mais de cet amour, soit qu'il ne s'en fût point aperçu ou qu'il n'en voulût pas, Pirrus ne paraissait se precceuper, de quoi la dame portait en son cœur un intolérable ennui. Hé solue àlui dévoilertoute son ardeur, elle tit venir près d’elle une sienne cumériste nommée Lusca, en qui elleaviit srande confiance, el elle lui parla ainsi : « — Lusca, les bientaits «que tu as reçus de moi doivent te rendre obrissante et x fidèle ; pour ce, garde-toi de faire jamais connailre à per- «sonne ce que je vais te dire présentement, sinon à celui « à qui je t'ordonnerai de le dire. Comme tu vois, Lusca, je « suis dame, jeune ct fraîche, et abondarament pourvu de « tout ce qu'une femme peut désirer, bref, hors une chose, « je ne puis me plaindre, et cette chose c'est que les années « de mon mari sont trop nombreuses si on les mesure aux « miennes ; pour quoi, je vis dans la privation de ce que « les femuies ont le plus de plaisir à avoir. Cependant, «“ comme ie désire cette chose autant que les autres femmes, « j'ai depuis longtemps résolu, puisque la fortune m a été “ si peu amie de me donner un mari si vieux, de ne pus « être assez ennemie de moi-méme pour ne pas {rouver un « moyen de satisfaire mes plaisirs et de me soulaser. Pour « avoir ces plaisirs aussi complets en cela qu'en toute autre « chose, j'ai pris un parti, à savoir que notre Pirrus, comme « plus digne de cela que quiconque, y supplée par ses em- « brassements, et je lui at voué un tel amour, que je n’é- « prouve de plaisir qu'en le voyant ou qu’en pensant à jui ; « bref, si je n'ai pas sans retard un rendez-vous avec « Jui, pour sûr je crois que je mourrai. Pour quoi, si ma « vie t'est chère, tu lui dévoileras mon amour de Ja façon « quite paraîtra la meilleure, et tu ie prieras de ma ER « qu'il consente à venir me trouver quand tu iras le cher- « cher. — »

a La camériste dit qu'elle le fcrait volontiers ; et ayant

trouvé le moment et le lieu propices, elle prit Pirrus à part et. du mieux qu'elle sut, elle s’acquitta de l’ambassade dont sa dame l'avait chargée. En entendant cela, Pirrus s’étonna fortement, en homme qui ne s'était aperçu de rien, et craignit que la dame ne lui fîttenir ce langage pour l'éprouver;

pour quoi, il répondit sur le champ d’une façon rude :

« — Lusca, je ne puis croire que ces paroles viennent de « ma dame, et pour ce, prends garde à ce que tu dis ; si « elles viennent bien d'elle, je ne crois pas qu’elle te les « fasse dire de bon cœur ; et si elle te les fait dire de bon « cœur,comme mon maître me traite mieux que je ne mérite, « je ne lui ferais pas sur ma vie un pareil outrage ; donc, « garde-toi de me tenir plus longtemps de semblables pro- « pos. — » La Lusca, nullement troublée par son air rigide, lui dit : « — Pirrus, de cela et de tout ce que ma dame « voudra, je te parlerai toutes les fois qu’elle me l’ordon- « nera, que cela te doive procurer plaisir ou ennui; mais « tu es une bête. — » Et toute courroucée par les paroles de Pirrus, elle s’en revint vers la dame qui, en l’entendant, désira mourir. Mais, au bout de quelques jours, ayant reparlé à la camériste, elle lui dit : — « Lusca, tu sais que «le chêne ne tombe pas du premier coup; pour quoi, « je crois qu'il faut que tu retournes vers celui qui, à mon « grand dommage, veut m'être déloyal, et, choisissant le « moment convenable, que tu lui démontres bien quel est « mon amour pour lui; qu’enfin tu t’efforces d'amener la « chose à bon résultat, pour ce que si on la laissait ainsi,

«jen mourrais, et il croirait avoir été bafoué ; de sorte

« qu’au lieu de son amour que je cherche, je n'obtiendrais « que sa haine. — » La camériste reconforta la dame, et s'étant mise à la recherche de Pirrus, elle le trouva joyeux et dispos, et elle lui dit ainsi :

-« — Pirrus, je t'ai montré, il y a quelques jours, de quel « feu brûle notre maîtresse à cause de l’amour qu'elle te « porte,et je t'en assure aujourd’hui de nouveau ; si tu per-

- « sistes dans la dureté que tu as témoignée l’autre jour, tu

« peux être certain qu'elle ne vivra pas longtemps; pour « quoi, je t'en prie, consens à/ satisfaire son désir ; et si tu

« persistes dans ton obstination, moi qui te croyais très

« Sage, je te tiendrai pour un sot. Quelle plus grande gioire « peut-il t'arriver que de te voir aimer par-dessus tout par « une telle dame, si belle et si noble? En outre, combien : « n’as-tu pas à te reconnaître obligé de la fortune, en pen- « sant qu’elle a mis devant toi toute prête une chose si con- « forme aux désirs de ta jeunesse, et un tel soulagement à « tes besoins ? Quel est l’homme de ta condition que tu « pourras voir en meilleure position pour-ses ébats que tu « le seras, toi, si tu es avisé ? quel autre pourras-tu voir

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« mieux fourni en armes, en chevaux, en vêtements et en « argent, que tu le scras si tu consens à donner ton amour « à cette dame ? ouvre donc ton cœur à mes paroles et re- « tourne en toi-même ; rappelle-toi qu'une fois seulement, « et jamais plus, il arrive que la fortune vient ànous d’un air « joyeux ct les bras ouverts; celui qui ne sait alors l'accucillir « et qui plus tard se voit pauvre et misérable, ne doit se « plaindre que de soi-mêmeetnon d'elle. Puis, il ne doit point « exister une même loyauté entre les serviteurs et les maia tres, qu'entre les amis et les parents ; au contraire, les « serviteurs doivent, en tant qu'ils peuvent, trailer les maî- « tres comme ils sont eux-mêmes traités par eux. Crois-tu, « situ avais une belle femme, une mére, une fille, ou une « sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu'il observerait envers « toi la loyauté que tu veux lui garder au sujet de sa femme? « aie pour certain que, si les promesses et les prières ne « suffisaient pas, il emploierait la force, quoi que tu dusses « en penser. Traitons-les donc, eux et leurs choses, comme « ils nous traitent nous et les nôtres. Use du bénéfice de la fortune, ne la repousse pas; fais-lui face et reçois-la « quand elle vient, car pour sûr, si tu ne le fais pas, « sans compter que ta dame en mourra, tu t'en repen- « tiras toi-même tant de fois que tu désireras mourir « AUSSI. — »

« Pirrus, qui avait plusieurs fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si elle revenait le trouver, de faire une toute autre réponse et de consentir en tout à complaire à la dame, pourvu qu'il pût ètre certain qu'elle ne voulait pas l'éprouver; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, « Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu mé dis; mais « d'autre part, je sais que mon maître est fort sage et fort « avisé. Comme il a remis toutes ses affaires en mes mains, « je crains bien que Lidia, sur son avis et d’après son ordre, « ne fasse ainsi que pour m'éprouver, et pour ce, si elle veut « faire trois choses que je demanderai pour éclaircir mes « doutes, il n’est rien ensuite que je ne fasse promptement « quand elle me commandera. Les trois choses que je veux « sont celles-ci : Premièrement, qu'en présence même de « Nicostrate, elle tue son bon épervier; puis qu’elle m'envoie « une touffe de la barbe de Nicostrate, et enfin une dent de « celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en fait de conseils, la fit se décider à tenter l'aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu’elle ferait pleinement et vite ce qu’il avait demandé, en outre, puisqu'il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu’elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même et

qu'elle ferait croire à Nicostrate que ce n’était pas w ai. Sur quoi Pirrus attendit ce que ferait la gente dame.

« À quelques jours de là, Nicostrate ayant donné à quelques gentilshommes un grand dîner, comme il avait coutume de le faire assez souvent, et les tables étant déjà levées, la dame, vêtue d’un voile vert et fort parée, sortit de sa chambre st s’en vint en la salle où étaient les convives. Là, voyant Pirrus et les autres, elle alla droit au perchoir sur lequel se tenait l’épervier que Nicostrate aimait tant, le délia, comme si elle voulait le prendre sur sa main, et le saisissant par ses attaches, elle le lança contre la muraille et ie tua. Comme Nicostrate lui criait : « — Eh! femme, qu’as-tu fait? — » elle ne lui répondit rien, mais s’étant retournée vers les gentilshommes qui avaient dîné avec lui, elle dit: «— Seigneurs, « j'aurais peine à me venger d’un roi qui m'aurait fait ou- « trage si je n'osais pas me vénger d’un épervier. Il faut que « vous sachiez que cet oiseau m'a enlevé tout le temps que «des hommes doivent consacrer longuement aux plaisirs des « dames; pour ce que, dès qu’apparaît l'aurore, Nicostrate « se lève, monte à cheval, et, son épervier en main, s’en va « à travers les plaines pour le voir voler; et moi, telle que « vous me voyez, je reste au lit seule et mal satisfaite. Pour « quoi, j'ai voulu faire ce que je viens de faire maintenant; « et aucun autre motif ne m'en a empêchée, sinon que j’at- « tendais de le pouvoir faire en présence d'hommes qui fus- « sent justes juges de mes griefs, comme je crois que vous « le serez. — » Les gentilshommes qui l’écoutaient, croyant que son affection pour Nicostrate était conforme à ce que dénotaient ses paroles, se tournèrent tous en riant vers Nicostrate qui était tout courroucé, et se mirent à dire : «— Eh! comme la dame a bien fait de venger son injure « par la mort de l’épervier! — » Et par divers propos sur cette matière, la dame étant déjà retournée dans sa chambre, ils changèrent en rire le courroux de Nicostrate. Pirrus, ce voyant, dit en lui-même : « — La dame a donné un « excellent commencement à mes heureuses amours; fasse « Dieu qu'elle continue. — » ù

.« La dame ayant donc tué l’épervier, clle se trouva peu de jours après dans sa chambre avec Nicostrate: tout en lui faisant des caresses, elle se mit à plaisanter, et comme il lui tirait les cheveux par manière d’amusement, elle saisit cette occasion de faire la deuxième des choses quélui avait deraan dées Pirus;. l'ayant saisi vivement par une petite touffe de la barbe et se mettant à rire, elle tira si fortement qu'elle la lui arracha toute du menton. De quoi Nicostrale se plaignant, elle dit : «— Qu’as-tu donc, que tu me fais une pareille mine ? « Est-ce parce que je t’ai arraché peut-être six poils de la « barbe? Tu n’as pas éprouvé ce que j'ai senti moi, quand

«tu m'as tiré tout à l'heure les cheveux, — » Lé coitre nuant d'une parole à une autre, à plasanter sur ce ton, à dame conserva sans qu'il s'en averçut la touffe de bar. qu'elle lui avait arrachée, et l’envoya le jour méme à so: cher amant,

« Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe ; pou:tant, comme elle ctuit fort insénieuse el qu’Amour Ja rencait Hlus inrénieuse encore, elle imazina un moyen de faire cette roisième chose. Nicostrate avait près de fut deux jones enfants que leurs pères lui avaient confiés pour que dans: maison, étant gentilshommes, ils en anprissentles manierss De ces deux garcons, quand Nicostrate manceait, Fun ii découpaitles plats devant Jui, l'autre lui servait à boire. La dame les ayant fait appeler, les persuada qu'ils sentant mauvais de la bouche, et leur consvilla, quand ils serviraiest Nicostrate, de tenir le plus qu'ils pourraient la tte en arricre, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garcons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que lecr avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle dema:!a à Nicostrate : « — T'es-tu aperçu de ce que font ces garçons « quand ils te servent? — » Nicostrate dit : # — Mais oui, « j'ai mème voulu leur demander pourquoi ils faisuie:t «ainsi. — » A quoi la dame dit : « — Ne le fais pas: ]: » saurai te le dire, moi; et je te l'ai caché un bon temp:, « pour ne pas te causer de l'ennui; mais aujourd hui je voit « que d'autres que moi commencent à s'en apercevoir, et: « ne dois plus te le cacher. Cela ne t'arrive pas pour autre « motif, sinon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, « et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n’écait « point d'habitude. C'est là une chose très fâcheuse pour tai « qui as coutume de fréquenter des gentilshornmes, et pour « ce, il faudrait voir à soisner cela.— » Nicostrate dit alors : « — Que pourrait ce bien être? Aurais-je dans la bouche « quelque dent gâtée? — » A quoi Lidia dit : « — Peut- « être bien. — » Et l'ayant mené vers une fenêtre, elle lui it ouvrir la bouche, ct quand elle eut regardé de Lous côtrs, elle dit: « — Oh! Nicostrate, comment peux-tu l'avoir sup- « portée si longtemps? Tu en as une, de ce cû'é, qui, à ce « qu'il me semble, est non seulement gâtée, mais qui est « toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps « dans la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du « mème côté; pour quoi, je te conseillerais de l’arracher « avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit alors : « — Puisqu’il te semble ainsi, cela me plaît égale- « ment; envoie sans plus de retard chercher un praticien s qui me l’arrache. — » À quoi la dame dit : « — Ne plaise « à Dieu qu’un praticien vienne ici naur cela; il me semble « que cette dent tient si peu que, sans le secours d'aucun

« praticien, je l’arracherai moi-même très bien. D'un autn « côté ces praticiens sont si cruels dans ces sortes d'opéra: « tions, que je ne pourrais souffrir en aucune façon de t{ « voir ou de te sentir entre les mains de quelqu'un d'eux; el « pour ce, je veux tout faire moi-même; car au moins, si «. cela te fait trop de mal, je te laisserai tout de suite, ce « que ne ferait pas un praticien. — »

« S'étant en conséquence fait apporter les fers pour une semblable besogne, et ayant renvoyé tout le monde de la chambre, elle retint seulement la Lusca, et s’enferma avec elle. Puis elle fit étendre Nicostrate sur un siège, et lui ayant mis les tenailles dans la bouche et ayant saisi une de ses dents, elle la lui arracha de vive force pendant que sa camériste le tenait solidement, et bien que la douleur le fît crier beaucoup. Lidia ayant mis la dent de côté et en ayant

ris une autre très gâtée qu'elle tenait dans sa main, elle la ui montra, quasi mort de douleur qu'il était, en disant : «— Vois ce que tu as gardé si longtemps dans ta bouche. —» Nicostrate, la croyant, bien qu'il eût éprouvé une vive douleur et qu’il s’en plaignît beaucoup, s’imagina pourtant être guéri dès que la dent eut été arrachée; et réconforté par une chose et par une autre, sa douleur apaisée, il sortit de la chambre. La dame prit aussitôt la dent et l’envoya à son amant, lequel, désormais certain de son amour, se déclara prêt à faire selon son plaisir. |

« Mais la dame, désireuse de le rendre encore plus certain de son amour, et s’imaginant qu'elle resterait encore mille ans avant d’être réunie à lui, voulut tenir ce qu’elle lui avait promis en plus. Ayant feint d’être malade, elle fut un jour visitée par Nicostrate après dîner, et voyant que Pirrus était seul avec lui, elle les pria de l’aider à descendre au jardin pour se désennuyer. Pour quoi, Nicostrate l’ayant prise d’un côté et Pirrus de l’autre, ils la portèrent dans le jardin et la posèrent sur un petit pré, au pied d’un beau poirier. S’y étant assise, au bout d’un moment la dame qu avait déjà fait informer Pirrus de ce qu’il avait à faire, dit : « — Pirrus, « j'ai grand désir d’avoir de ces poires; monte donc sous le « poirier et jette-nous ep quelques-unes. — » Pirrus, y étant monté sur le champ,-se mit à jeter des poires, et pendant qu'il les jetait, il se mit à dire :« — Hé! messire, qu'est-ce « que vous faites? Et vous, madame, comment n’avez-vous « pas vergogne de permettre cela en ma présence? Croyez- « vous que je sois aveugle ? Vous étiez cependant si malade « tout à l'heure ; comment êtes-vous si vite guérie, que vous « fassiez de telles choses? Si vous voulez les faire, vous avez « tant de belles chambres à votre disposition; pourquoi n’al- « lez-vous pas en l’une d'elles ; ce sera plus honnête que de « faire de pareilles choses en ma xrésence. — » La dame,

SEPITIÈME JOURNÉE. 421

se tournant vers son mani, dit : « — Que dit Pirrus? E«t-il « fou? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, « madan:e; ne croyez-vous donc pas que je vous Vois ? — » Nicostrate s'étonna fort et dit : « — Pirrux, je crois vrai- « ment que tu rèves. — » À quoi Pirrus répondit :« — Mon « seigneur, je ne rève nullement, et vous non plus vous ne « rèvez pas; vous vous démenez si bien au contraire, que si « ce poirier se démenait de [a sorte, il n°v resterait rien « dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela? « serait-il vrai qu'il lui parût comme il dit? Par mon saiut « en Dieu, si j'étais bien partante comme je l'élais nacusre, « je monteruis sur le champ sur le poirier pour voir quelles « sont ces choses étonnantes qu’il prétend voir, — »

« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propns. Sur quoi, Nicostrate dit: « — Descends.— » Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : « — Qu'est-ce « que tu dis que tu vois? — » Pirrus dit: « — Je crois que « vous n'avez pris pour un homme sans jugementou pour un « endormi; je vous voyais couché sur votre femme, puis- « qu'il faut vous le dire; puis, pendant que je descendais, « je vous ai vu vous lever et vous rasscoir comme vous ètes « maintenant. — » « — Vraiment — dit Nicostrate — as-tu « perdu l'esprit à ce point? Quand tu as été monté sur le pai- « rier, nous n'avons pas bougé et nous sommes restés comme « tu nous vois. — » À quoi Pirrus dit : « — Pourquoi dis- « cutons-nous là-dessus? je vous ai bien vu; et si je vous ai « vu, vous éti°z sur votre propre bien. — » Nicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : «— Je vais bien « voir si ce poirier cst enchanté, et si ceux qui y montent « voient les merveilles que tu dis. — » Etil y monta. A peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble; ce que vovant Nicostrate, il se mit à crier : « — Ah! femme criminelle, qu'est-ce que tu fais 1à? « Et toi, Pirrus, en qui j'avais le plus de confiance! — , Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame ct Pirrus disaient : « — Rasseyons-nous — » Et le voyant des- « cendre, 1ls se rassirent comme ïls étaient quand il les « avait laissés.

Quand Xisostrate fut à terre et qu'il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. À quoi Pirrus dit : « — Nicocstrate, maintenant j'avoue que, comme vous « me le disiez auparavant, j’ai mal vu pendant que j'étais « sur le poirier; et je le reconnais à cela seul que je vois et « que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je « dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion « que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui « estla plus honnête et la plus sage qu'il y ait, voulant vous « faire un tel outrage, se garderait de le faire devant vos

422 25 DÉCAMCRON.

« yeux. De moi, je ne veux rien dire, mais je me laisserais « écorcher avant même d’en avoir la pensée, loin par con- « séquent de le faire en votre présence. Pour quoi, la faute « de cette apparence doit certainement provenir duüu poi- « rier; pour ce que le monde entier ne m'aurait pas dis- « suadé que vous n'ayez élé là, avec votre femme, goûtant « tous deux le plaisir charnel, si je ne vous àvais entendu « dire à vous qu’il vous avait semblé que j'eusse fait ce à « quoi je n'ai certes jamais songé, loin de l'avoir jamais «fait. » | « Après qu’il eut ainsi parlé, la dame qui se montrait fort courroucée, s'étant levée, se mit à dire : « — Soit à la male « aventure si tu m'as crue si peu avisée que, voulant me « livrer aux tristes choses qué tu dis avoir vues, je serais « venu les faire devant tes yeux. Sois sûr que -si le désir « m’en prenait, je ne viendrais point ici; mais je saurais « bien m'enfermer dans une de nos chambres de façon à « m’assurer que tu ne le saurais jamais. — » Nicostrate à qui semblait vrai ce qu’un et l’autre disaient, à savoir qu'ils ne se seraient pas laissés entraîner à commettre un parell acte devant lui, laissant de côté les reproches, se mit à parler de la nouveauté du fait et du miracle de la vue qui changeaït ainsi les choses pour quiconque montait sur le oirier. Mais la dame qui se montrait encore courroucée de ‘opinion que Nicostrate avait eue un instant sur elle, dit : « — Vraiment, ce poirier ne fera plus désormais de « ces hontes ni à moi ni à aucune autre femme, si je peux; « pour ce, Pirrus, cours et va chercher une scie, et venge- « ngus d’un seul coup toi et moi en Île coupant, quoiqu'il « vaudrait peut-être mieux d'en donner sur la tête à Ni- « costrate qui, sans aucune considération, s’est laissé si « promptement éblouir les yeux de l’intellect; car bien qu’à « ceux que tu portes à la tête il parût comme tu le dis, « pour aucune raison tu ne devais dans ta pensée consen- «tir à croire que c'était vrai. — »

« Pirrus alla promptement chercher une scie et coupa le poirier. Dès que la dame l’eut vu par terre, elle dit à Nicostrate : « — Puisque je vois abattu l'ennemi de mon honneur, « ma colère s’en est allée. — » Et elle pardonna généreuse- « ment à Nicostrate qui l'en priait, lui imposant pour condition de ne plus jamais [a soupçonner, elle qui l’aimait plus que soi-même, d’une pareille chose. Sur quoi, le malheureux mari bafoué s'en revint avec elle et avec son amant au palais où, depuis ce jour, Pirrus et Lidia prirent à leur aise plaisir l’un et l'autre. Dieu nous en accorde autant à nous! — » L

Deux Cisnno's aiment une dame commère de l'un d'eux, Le compères meurt et revient trouver son ami, se:on la promesse qu'il fui avait faite, et Jui raconte ce qu'il y a dans l'autre monie,

Il ne restait plus qu’au roi à dire ga nouvelle, Quand il vit que les dames, qui avaient été fort marries de la chute du poirier -Jequel n'en pouvait mais — étaient un peu consolées, il commença: « — C'est chose très manileste que tout roi juste doit ètre le premier serviteur des lois faites par lui; et, s'il fait autrement, on doit le regarder comme un esclave digne de punition, et non comme un roi, C'est pourtant dans cette faute et dans cette répréhension que mot, qui suis votre roi, je me vois quasi contraint de tomber. Il est vrai qu’hier, en donnant la loi pour nos récits d'aujourd'hui, j'avais l'intention de ne pas user de mon privileze et de me conformer comme vous au sujet sur lequel vous avez tous parlé; mais non seulement il à été parlé de ce que j'avais imaginé de dire moi-même, mais il a été dit sur ce sujct tant d'autres choses.et des plus belles, que, pour mot, quelque soigneusement que je cherche en ma mémoire, il m'est impossilile de rien me rappeler qui se puisse comparer à ce qui a déjà été dit. Pour ce, forcé de contrevenir à la loi par moi faite, et méritant en cela une punition, je me déclare prèt à subir dès à présent toute amende qui me sera infligée, et je reprends mon privilège arcoutumé. Je dis donc que la nouvelle dite par Elisa sur le compère et la commeère, et d'autre part la sottise des Siennois, ont tant de farce, très chères dames, que — laissant de côté les tromperies faites aux maris imbéciles par leurs femmes rusées — elles m'amènent à vous conter une petite nouvelle concernant aussi les 3iennois, et qui, bien qu’elle contienne beaucoup de choses qu’on ne doit point croire, sera néanmoins en partie plaisante à entendre.

« Il y eut donc autrefois à Sienné deux jeunes gens du peuple, nommés l’un Tingoccio Mini, l'autre Meuccio di Tura. 1ls habitaient près de la porte Salaja, étaient presque toujours ensemble et paraissaient s'aimer beaucoup. En allant, comme font les hommes, aux églises et aux sermons ils avaient entendu à diverses reprises parler de la gloire ou de la misère qui, suivant leurs mérites, étaient concédées dans l’autre monde aux âmes des morts. Désirant être renseignés d’une manière certaine sur tout cela, et ne sachant comment,

424 LE DÉCAMÉRON. | ils se promirent l’un à l’autre que celui des deux qui mourrait le premier, reviendrait, si c'était possible, trouver celui qui serait resté vivant, et lui donnerait des nouvelles de ce qu’il désirait savoir ; ils s’engagèrent par serment à faire ainsi. Cette promesse faite, et les deux amis continuant à vivre en étroites relations, comme il été dit plus haut, il advint que Tingoccio devint le compère d’un Ambruogio Anselmini, qui demeurait à Camporeggi et qui avait eu un fils de sa femme nommée Mona Mita. |

« Tingoccio, visitant parfois ‘en compagnie de Meuccio sa susdite commère qui était une très belle et très appétissante dame, s’énamoura d'elle nonobstant le compérage; de son côté, Meuccio, soit qu'elle lui plût aussi, soit qu’il Pentendit beaucoup vanter par Tingoccio, en devint amoureux. Ils se gardaient de se découvrir l’un à l’autre cet amour, mais non pour le même motif : Tingoccio se gardait de le découvrir à Meuccio pour ce qu'il lui semblait commettre une mauvaise action en aimant sa commère, et qu’il aurait rougi que quelqu'un le sût; Meuccio, lui, avait une tout autre raison, il cachait son amour parce qu'il s'était aperçu que la dame plaisait à Tingoccio. Il se tenait ce raisonnement: « — Si je le lui découvre, il en prendre de la jalousie « contre moi; et comme il peut tout à son aïse parler à la « dame en sa qualité de compère, il me rendra odieux le « plus qu'il pourra, et de la sorte je n'aurai jamais d’elle « chose qui me plaise. — »

« Les deux jeunes gens étant ainsi amoureux, comme je viens de le dire, il arriva que Tingoccio, auquel il était plus facile d'ouvrir son désir à la dame, sut si bien faire par ses actes et rar ses paroles, qu’il obtint d’elle ce qu’il voulait ; de quoi Meuccio s’aperçut bien, et quoique cela lui déplût fort, pourtant, espérant aussi arriver un jour à ses fins, il fit semblant de ne point s’en apercevoir, afin que Tingoccio n’eût aucun prétexte de gâter ou d’entraver ses projets. Les deux compagnons aimant ainsi, l'un plus heureusement que l’autre, Tingoccio trouvant le terrain doux et propice dans les domaines de la commère, y bêcha et y laboura tellement, qu’il y prit une maladie, laquelle au bout de quelque temps devint si forte, qu’il ne put en guérir et passa de cette vie. Trois jours après son 'trépas — il n'avait probablement pas pu le faire plus tôt — il s’en vint la nuit, suivant la promesse faite, dans la chambre de Meuccio qui dormait profondément, et appela. Meuccio, s'étant réveillé, dit : « — Qui es-tu ? — » À quoi il répondit : « — Je suis Tingoccio ; suivant la pro- « messe que je t'ai faite, je suis venu te dire des nouvelles « de l’autre monde. — » Meuccio fut d’abord un peu épouvanté en le voyant, mais pourtant, s'étant rassuré, il dit : « — Sois le bien venu, mon frère. — » Puis il lui demanda

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s’il était perdu. À quoi Mngoccio répondit : « — Les choc’ a perdues sont celles qui ne sc retrouvent point ; et coni- « ment serais-je ici, si j'étais perdu ? — » « — Eh! — dit « Meuccio — je ne dis pas cela, mais je te demande si ta «es parmi les àmes darmnées dans le feu vengeur de l'en- « fer. —» À quoi Tinsoccio répondit : « — Non; mais je « suis, pour les péches par moi commis, en grandissime « peine et en grave angoisse, — » Meurcio deuianda alvrs en détail à Tingoccio quelle peine on infliseait là-bas pour chacun des péchés qui se commettent ici, et Tingoccio les Jui dit toutes. Puis Meuccio lui demanda s'il voulait qu'il fi! quelque chose pour lui sur la terre. A quoi Tingoceio répondit que oui, à savoir qu'il fit dire pour lui des messes et «lis prières et qu'il fit faire des aumônes, pour ce que ces chose: aident fort ceux qui sont là-bas. Meuccio dit qu'il le ferait volontiers ; et comme Tingoccio allait le quitter, Meucciv ce souvint de la commère, et ayant soulevé un peu la tète il dit: « — A propos, Tinswoccio, je me rappelle : et la « commère avec laquelle tu as couché, quand tu étais en ce « monde, quelle peine t'a-t-on infligéc là-bas, à son suu jet? — » À quoi Tingoccio répondit : « — Mon frere, « comme j'arrivai là-bas, j'en trouvai un qui paraissait « savoir tous mes péchés par cœur, et qui m’ordonna d’aller « en un lieu où je devais pleurer mes fautes au milieu de « grands tourments; là, je trouvai de nombreux compagnons « condamnés à la mème peine que moi; et, comme je me « tenais parmi eux, me rappelant ce que j'avais fait avec la « commère et attendant pour ce péché une peine plus grande « encore que celle qui m'était imposée, bien que je fusse en « un grand feu trèe ardent, je tremblais cependant de peur. « Ce que voyant, quelqu'un qui était à côté de moi dit : « — Qu'as-tu fait de plus que les autres qui sont ici, que « tu trembles étant dans le feu ? — » « — Oh! — dis-je — « mon ami, jai grand'peur du jugement auquel L m'at- « tends pour un grand péché que j'ai commis antrefuis. — » « Il me demanda alors quel péché c'était. A quoi je dis : « — Ce péché fut celui-ci : Je couchais avec une mienne « commère, et jy ai tellement couché que j'y ai laissé la « peau. — » Alors, lui, riant de cela, me dit : « — Va, sot « que tu es, ne crains rien, ici l’on ne tient aucun compte « des commères. — » Ce qu’entendant je fus complètement « rassuré. — » Cela dit, et le jour s’approchant, Tingoccio « ajouta : « — Meuccio, adieu, car je ne puis plus longtemps « rester avec toi. — » Et soudain il disparut.

«a Meuccio, ayant appris qu’on ne tenait là-bas aucun compte des commères, commença à se moquer de sa sottise, pour ce que déjà il en avait épargné plusieurs. Pour quoi, son ignorance avant été mise de côté, il devint par la suite

fort savant sur ce point. Et si frère Renauld avait su cela, il n'aurait pas eu besoin de tant de frais d’éloquence pour amener sa bonne commère à faire selon son plaisir, — » Zéphire était déjà levé, pour ce que le soleil s’approchait du ponant, quand le roi, sa nouvelle finie, et personne n’ayant plus à parler, ôta sa couronne et la mit sur la tête de la Lauretta en disant : « — Madame, je vous couronne de vous-même en vous faisant reine de notre compagnie ; sur quoi, c’est à vous d’ordonner désormais, comme Dame, ce que vous croirez nous être à tous plaisir et soulagement. — » Et il se rassit. La Lauretta, devenue reine, fit appeler le sénéchal à qui elle ordonna de faire dresser les . tables dans la plaisante vallée, n peu avant l'heure habituelle, afin qu’ensuite on pût retourner au palais tout à son aise ; puis elle lui dit en détail ce qu’il avait à faire pendant que durerait son pouvoir. Ensuite, s’étant tournée vers la compagnie, elle dit : « — Dioneo voulut hier qu'on parlât aujourd'hui des tromperies que les femmes font aux maris; ot n'était que je veux montrer que je ne suis pas de la race des petits chiens hargneux qui se veuient sur-le-champ venger, je dirais que l'on devra parler demain des tromperies que les hommes font à leurs femmes. Mais,-laissant cela de côté, je dis que chacun aït à songer à parler sur les tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes et les hommes aux femmes, réciproquement les uns aux autres ; et je crois qu’en cela le plaisir ne sera pas moindre

qu'il nr l’a été aujourd'hui. — » Ceia dit, elle se leva debout, et donna congé à la compagnie jusqu’à l’heure du souper. |

Sur ce, les dames se levèrent, ainsi que les hommes ; les uns, s'étant déchaussés, entrèrent dans l’eau claire; les autres allèrent se promener parmi les beaux arbres qui se dressaient tout droits sur le pré vert. Dioneo et la Fiammetta chantèrent ensemble un grand morceau d’Arcita et Palémon; et chacun variant ainsi ses ébats, ils passèrent en grandissime plaisir le temps jusqu’à l'heure du souper. Cette heure venue, ils se mirent à table au bord du petit lac, et là, aux chants de milliers d'oiseaux; sans cesse rafraîchis par un air suave qui venait des collines environnantes, sans être en aucune façon importunés par les mourhes, ils soupèrent tranquil- ‘ement et très gaîment. Les tables levées, quand ils eurent fait quelques tours dans la plaisante vallée, et comme le soleil était encore haut, ils reprirent à pas lents, sur l’heure de vesprée, suivant le désir de la reine, le chemin de leur demeure, et tout en parlant et devisant de mille choses, aussi bien de celles qui avaient été racontées ce jour-là que d’autres encore, ils arrivèrent au palais à la tombée de la nuit. Là, après s'être révconfortés, par des vins frais et des confetti, de

SEUTLUHILNUVTRHNEE 427

la fatiuue de leur petite promenade, ils se mirent à dus

autour de la belle fontaine, tantôl aux sons du la cornet it de Tindaro, tantôt aux sons d'autres instruments, La Toit finit par ordonner à Padormenc de dite une chanson, td Philomine commença ainsi:

Hélas! que ma vie est malheureuse !

Me sera t-il juinais possible de revenir Eu L'état d'où avarracha fâcheuse depart ?

Certes, je l'isnore, si grand est le désir

Qui me brûle la poitrine

De me retrouver en état où j'ai jadis été.

O cher bien, à ma seule paix,

Toi qui nreétreins le eanr,

Discle moi, tois car le demander à autrui,

Je n'ose, et je ne sais du reste à qui.

Hélas ! imon Seisnenr, hélas : fais-le uni escrer, Pour que je recouforle mon de éperdue.

Je ne suis bien redire quel fut le plaisir

Qui m'a si fort enfamtire

Que, pi jour ni nuit, je ue puis trouver de repos; Pour ce que l'ouir, le sentir et le voir M'embraseut chacun d’un nouveau feu

Avec une force inaccoutumeée,

Et que aul autre que toi ne peut récouforter

Ou faire revenir ma vertu etlrayée.

Hélas ! dis-moi s'il doit arriver, — et quand cela sera —

S'il

Que je retrouve jamais le plaisir que j'éprouvat

Quaud je baisai ces Yeux qui m'out fait mourir. Dis-moi, mon cher bien, mon âme, ie Quani tu reviendras,

Et, eu me le disant vite, récouforte-moi un peu.

Que soit courte l'attente

De l'heure où tu viendras, puis que ton stjour soit long, Pourque j'aie moius de rezret qu'Amour m'ait unsi blessée.

advient jamais que je te possède encore,

Je ne crois pas que je serai aussi sotte

Que je fus quand je te laissai partir ;

Je te retiendrai. et il en arrivera ce que pourra. Et de ta douce bouche

Il faut que je satisfasse mon désir.

Je n’en veux pas dire davantage maintenant, Donc, viens vite, vieus m'embrasser ;

Rien que cette pensée à chanter m'invile,

Cette canzone fit penser à toute la compagnie qu’un nouvel et plaisant amour étreignait Philomène, et pour ce que les paroles semblaient dire qu’elle avait joui d’autre chose que de la simple vue de son amant, on la tint pour plus heureuse, et il y en eut qui lui portèrent envie. Mais quand la canzone fut finie, la reine se souvenant que le lendemain était un vendredi, dit gracieusement à tout le monde : « — Vous savez, nobles dames, et vous aussi, jeunes gens, que c'est demain le jour consacré à la passion de Notre Seigneur, et que, si je me souviens bien, nous l’avons dévotement célébrée, pendant que Néiphile était reine, en suspendant les joyeux récits, de même que pour le samedi suivant. Pour quoi, voulant suivre le bon exemple que nous a donné Néiphile, j'estime que c’est chose honnête que demain et après-demain, ainsi que nous avons fait précédemment, nous nous abstenions du plaisir de conter des nouvelles, et nous remettions en mémoire ce qui arriva autrefois en de pareils jours, pour le salut de nos âmes. — » La pieuse proposition de leur reine plut à tous, et après qu'elle leur eut donné congé, une bonne partie de Ja auit étant déjà passée, ils allèrent se reposer. | | |

CR à)

La septi‘ne jonrnte du Dicawiron finie, commence la huitiïme, dans laqueir sous le gouvernement de Lanretta, on devise des tromperies que chaque jour ies femines font aux homme, de velles que les hommes font aux dames, ou Je celles que les homme: se font entr eux,

Déjà, au sommet des plus hautes montagnes, apparaisgaient, le dimanche matin, les rayons de la lumiere naissante, et l'obscurité ayant complètement disparu, on discernait distinctement chaque chose, quand la reine s'étant levée ainsi que sa compagnie, ils s'en allèrent tout d’abord sur la colline, par les herbes pleines de rosée ; puis, vers la troisième heure, ils entrèrent dans une petite église voisine, où ils entendirent l’oftice divin. Revenus à la maison, ils mangèrent en liesse et en joie, chantèrent et dansèrent quelque peu, puis ayant eu congé de leur reine, ceux qui voulurent aller se reposer le purent. Mais quand le soleil eut passé le cercle du méridien, ils allèrent tous s'asseoir, selon qu’il plut à leur reine, auprès de la belle fontaine pour y conter des nouvelles comme d'habitude ; là sur le commandement de la reine, Nciphile commença ainsi:

Gulfardo obtient de la femme de Gaiasparruolo de coucher avec elle moyennant une Somme d'argent. Il emprunte la somme au mari et la donne à la dame. Puis, en présence de cette dernière, il dit à Guasparruolo qu'il a rendu l'argent prèté à sa femme et celle-ci est obliste de dire que c'est vrai.

« — Puisque Dieu a ainsi disposé que je doive commencer la présente journée par ma nouvelle, j'en suis contente. Et pour ce, amoureuses dames, comme il a été jusqu'ici beaucoup parlé des tromperies faites aux hommes par les femmes, il me plaît de vous en conter une faite à une femme par un homme ; non que j'entende blâmer dans cette nou-

vaile ce que fit l'homme en question, ni prétendre que cela ne fut pas bien fait pour la femme, mais pour louer au contraire l'homme et blâmer la femme, et poar montrer que les hommes, eux aussi, savent bafouer qui les croît, comme ‘ils sont bafoués par ceux en qui ils ont confiance. Cependant, à qui voudrait plus proprement parler, ce que j'ai à vous dire ne saurait être donné comme une tromperie, mais se devrait appeler justice ; pour ce que la femme doit être très honnête, et garder sa chasteté comme sa propre vie, sans fournir le moindre prétexte à ce qu’on la dénigre. Mais comme toutefois cela ne se peut complètement à cause de notre fragilité, j'affirme qu’elle est digne du feu, celle qui se vend pour de l'argent, comme aussi celle qui cède par amour, — connaissant combien grandes sont ses forces — mérite pardon d’un juge quelque peu indulgent, ainsi que Philostrate, il y a quelques jours, nous & fait voir qu’on en avait usé envers madame Philippa à Prato.

« Il Y eut donc jadis à Milan un Allemand à la solde, . nommé Gulfardo, vaillant de sa personne et très loyal à ceux qu’il servait, ce qui d’ordinaire arrive rarement aux Allemands. Comme il rendait très loyalement l'argent qu’on lui prêtait, il aurait trouvé de nombreux marchands pour lui prêter à un petit intérêt tout l'argent qu’il aurait voulu. Pendant son séjour à Milan, il devint amoureux d’une très belle dame, nommée madame Ambruogia, femme d’un riche marchand qui avait pour nom Guasparruolo Cagastraccio, et avec lequel il était lié d'amitié. Il aimait la dame très discrètement, de sorte que le mari ni personne ne s’en était aperçu. Il lui fit un jour parler, la priant de vouloir bien lui accorder son amour, protestant que, de son côté, il était prêt à faire tout ce qu’elle lui commanderait. La dame, après de longs pourparlers, en vint à cette conclusion qu’elle était prête à faire ce que Gulfardo voulait, si deux choses devaient s en suivre : à savoir l’une, que cela ne serait jamais révélé par lui à personne ; l’autre, que, en homme riche qu’il était, il lui donnerait deux cents florins d’or dont elle avait besoin pour quelque atfaire ; ensuite, elle se tiendrait toujours à son service.

« Gulfardo, ovant cette avarice, et indigné de la vile proposition de celle qu'il croyait être une dame de valeur, changea quasi en haïne son fervent amour pour elle, et résolut de la tromper. I] lui fit dire qu'il le ferait très volontiers, de même qu'il ferait tout ce qui lui plairait, pourvu que cela fût en son pouvoir ; qu’en conséquence elle lui fit dire quand elle voulait qu'ii allât la trouver ; qu’alors il lui porterait l'argent, et que jamais personne ne le saurait, sauf un sien compagnon auquel il se fiait entièrement et qui l’accompagnait toujours dans tout ce qu'il faisait. La dame,

MALI NAE te |

n femme vile qu'elle etait, fut salsfaite de cette répansa, t lui envoya dire que Guasparruolo son mari devait peu de virs ares aller à Gènes pour ses affaires, qu'elle le lui feuit savoir, et lenverrait chercher, Quand le moment lui ornbla venu, Gulfardo s'en alla trouver Guasparruolo et cut dit « — Je suis sur le point de traiter une affaire pour « Jaquelle j'ai besoin de deux cents florins d'or, que je veux e que tu me prètes au mème intérèt que tu m'en as prètè 4 d'antres, — » Guaspuarruolo dit? « — Volontiers, — » ct il lui compta sur le ch:mp la somme.

« Peu de jours apres, Guasparruolo alla à Genève, comma l'avait dit la dame; pour quoi, celle-ci envova dire à Gulfardo de venir et de fut apporter les deux cents florins d'or, Gulfardo prit avec lnison compagnon,s'en alla chezla dame, ot. l'ayant trouvée qui lattendat, Fi première chose qu'il tit tut de lui remeitre les deux cents florins d'or, en presente de son compasnon, &t de fui dire « — Madame, prenez « cet argont, et donnez-le à votre mari quand il sera de « retour. — » La dune prit les florins, sans comprendre vourquoi Gulfardo lui pradait ainsi; elle crut qu'il le risait pour que son tumnatnoa ne s’aperçut pas qu'elle se donnait à lui pour de l'artent. Pour quoi, elle dit : « — Je le « ferai volontiers, mais je veux voir combien il y en a.—» Bt ayant versé les florins sur une table et vovant qu’il v en avait bien deux cents, elle fut en elle-mèimne fort contente. Elle les serra; puis. é‘ant revenue vers Gulfardo. elle le mena dans sa chambre où, non seulement cette nuit-là, mais olusieurs autres avant que son mari revint de Gènes, clie le satisfit de sa personne.

« Guasparruolo étant de retour, Gulfardo saisit le moment où il était avec sa femme, alla 12 trouver et lui dit en présence de la dame : « — Guasparruolo, je n'ai pas eu be:u'g « de l'argent, c'est-à-dire des deux cents florins d'or que ta « me prètas l'autre jour ; et pour ce, je les ai portés ici 4, « ta femme,et je les lui ai remis ; tu cffaccras donc mon « compte. — » Guasparruolo, se taurnant vers sa femme, lui dernanda si en cifet elle les avait reçus. La dame, qui voyait là le témoin, ne put nier, et dit « — Mais oui, je les «ai reçus; je ne m'étais pas encore souvenue de te Île « dire. — » Guasparruolo dit alors : « — Gulfardo, je suis a satisfait, allez avec Dieu ; j'effacerai,en effet,votre compte. « — » Gulfardo parti, la dame, se sentant jouée, donna à son mari le prix de son dé:hnnneur et de sa méchanceté. Ainsi l'amant sagace, sans qu'il lui en coutàt rien, jouit de son avare dame. — »

* Ce

Le curé de Varlungo couche avec Monna Belcolore. 11 lui laisse en gage son manteau et lui emprunte un mortier. Quelque temps après, il lui renvoie le mortier en lui faisant redemander le manteau qu'il dit lui avoir laissé en garantie. La dame-rend le manteau en exhalant se mauvaise humeur par un proverbe de circonstance.

Les hommes et les dames approuvaient également ce que Gulfardo avait fait à l'avare Milanaise, quand la reine, s'étant tournée vers Pamphile, lui ordonna en souriant de poursuivre ; pour quoi, Pamphile commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous dise une petite nouvelle contre ceux qui nous nuisent continuellement sans que nous puissions leur nuïre à notre tour, c’est-à-dire contre les prêtres qui ont entrepris une véritable croisade contre nos femmes, et qui s’imaginent avoir non moins gagné le pardon de toutes leurs fautes, quand ils peuvent en mettre une sous eux, que s'ils avaient amené le soudan enchaîné d’Alexandrie à Avignon. Les malheureux séculiers ne peuvent leur en faire autant, bien qu’en livrant assaut avec une ardeur non moindre à leurs mères, leurs sœurs, leurs amies et leurs filles, ils soulagent leur colère. Pour ce, j'entends vous raconter une amourette de village dont la conclusion est plus risible qu’elle n’est longue à dire, et de laquelle vous pourrez encore cueillir ce fruit que d’un prêtre il ne faut pas toujours croire.

« Je dis donc qu'à Varlungo, village tout proche d'ici, comme chacune de vous sait ou peut avoir appris, fut un vaillant prêtre, gaillard de sa personne au service des femmes. Comme il ne savait pas trop lire, il récréait le dimanche ses paroïssiens au pied d’un ormeau avec force bonnes et saintes allocutions familières. 11 visitait surtout les femmes, quand leurs maris étaient absents, mieux qu’au cun de ses prédécesseurs, leur portant jusque chezelles des images, de l’eau bénite, des bouts de chandelle, et leur donnant sa bénédiction. Or, Il advint que parmi ses autres paroissiennes qu'il avait remarquées, une surtout lui plut qui avait nom Monna Belcolore. C'était la femme d’un labourcur qui se faisait appeler Bentivegna del Mazzo, et elle était vraiment une plaisante et fraîche paysanne, brune et bien découplée, et propre à savoir moudre mieux que toute autre. En outre, c'était celle qui, de toutes ses voi-

gines, savait le mieux sonner des cymbales et chanter, L'eau

court à la ravine, et mener une ronde ou une bourrée, quand besoia était, avec un beau mouchoir à la main. Aussi messer le curé s'en amouracha si fort, qu’il en devenait fou, et qu'il rôdait tout le long du jour pour tâcher de la voir. Et quand, le dimanche matin, il la voyait dans l’église, il disait un hyrie et un sanctus, s’efforçant de paraître un maître en l’art de chanter, alors qu'on l’eût pris pour ‘un âne qui ny Au contraire, quand il ne la voyait pas il passait sur les oflices très légèrement. Il savait toutefois si bien faire, que Bentivegna del Mazzo ne s'en apercevait point, ni aucun de ses voisins. Pour mieux gagner l'amitié de Monna Belcolore, il lui faisait de temps à autre un petit présent, lui envoyant tantôt un bouquet d’ails frais, dont il avait les plus beaux spécimens de tout le pays dans son jardin qu'il cultivait deses mains, tantôt un panier de petits pois, un bouquet d'oignons nouveaux ou d’échalottes : et, quand il voyait le moment favorable, après l'avoir guettée au passage, 1] lui donnait une bonne bourrade d'amitié, et elle, faisant la sauvage, feignait de ne pas s'apercevoir de son jeu, et se renfermait dans une attitude sévère ; pour quoi, messer le curé ne pouvait en venir à ses fins.

« Or, il advint un jour que le curé, flänant çà et là dans la rue sur l'heure de midi, rencontra Bentivegna del Mazzo sur un âne et portant devant lui force provisions ; l'ayant abordé, il lui demanda où il allait. A quoi Bentivegna répondit : « — Ma fui, messire, en bonne vérité je vais jus- «qu'à la ville pour une affaire, et je porte tout cela à « messer Bonaccorri da Ginestreto, afin qu'il m'aide pour je « ne sais quoi dont me requiert le juge de l'édifice dans une « assignation à comparaître qu'il m’a envoyée par son pro- « cureur. — » Le curé, tout joyeux, dit : « — Tu fais bien, « mon fils ; or, va avec ma bénédiction, et reviens vite ; et « si tu vois Lapuccio ou Naldino, n'oublie pas de leur dire « qu’ils me rapportent ces attaches pour mes fléaux. — » Bentivegna dit que cela serait fait, et pendant qu'il s’en allait vers Florence, le curé pensa que c'était le moment d'aller trouver Belcolore et de tenter l'aventure. S’étant mis le chemin entreles pieds, il ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé chez elle, et, entré dans la maison, il dit : « — Dieu envoie « céans le bien qui est ailleurs ! — » La Belcolore qui était, montée au grenier, l'ayant entendu, dit : « — Oh! messire, « soyez le bien venu ; qu’allez-vous faire par cette chaleur ? » Le curé répondit : « — Si Dieu me favorise, je venais passer « un moment avec toi, pour ce que j'ai trouvé ton honme : « qui allait à la ville. — » La Belcolore, étant descendue du grenier, s’assit et se mit à trier des graines de choux que son mari avait battues peu auparavant. Le curé se mit à lui dire : « — Eh ! bien, Belcolore, me dois-tu toujours faire

« mourir de la sorte ? — » La Belcolore se mit à rire, et dit : « — Oh! que vous fais-je donc ? — » Le curé dit : « — Tu « ne me fais rien, mais tu ne me laisses pas te faire ce que « je voudrais et ce que Dieu ordonne. — » La Belcolore dit : « — Allons, allons, est-ce que les prêtres font de pareilles « choses ? — » Le curé répondit : « — Nous les faisons « mieux que les autres hommes ; et pourquoi pas ? Je dis « plus : nous faisons une bien meilleure besogne, et sais-tu « pourquoi ? parce que nous savons moudre avec peu d eau; « mais en vérité, il t'en résultera du bien si tu ne dis rien « et me laisses faire. — » La Belcolore dit : « — Et quel « bien peut-il m'en advenir ? On dit que vous êtes tous plus « avares que le diable. — » Alors le curé dit : « — Je ne « sais ; demande toi-même. Veux-tu une paire de souliers, « un ruban,un beau fichu de soie ? Veux-tu autre chose ?—» La Belcolore dit : « — Allons donc! j'ai de tout cela , mais « si vous me voulez tant de bien, rendez-moi un service, et « je ferai ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé dit alors : « — Dis ce que tu veux, et je le ferai volontiers. — » . Alors la Belcolore dit : « — Il faut que j'aille samedi à Flo- « rence pour rendre la laine que j'ai filée, et pour faire « raccommoder mon rouet ; si vous me prêtez cinq lires, — « je sais que vous les avez, — je retirerai de. chez l’usurier « ma jupe de perse et ma ceinture des jours de fête que « j’apportai en mariage ; car vous voyez que je ne puis aller « à l’église ni en aucun lieu convenable, pour ce que je ne « les ai pas.Je ferai toujours ensuite ce que vous voudrez.—» Le curé répondit : « — Dieu me donne le bon an, je ne les « ai pas sur moi; mais crois-moi, avant samedi, je ferai en « sorte que tu les auras pour sûr.— » « — Oui —dit la Bel- « colore — vous êtes tous ainsi de grands prometteurs, et « puis vous ne tenez rien. Croyez-vous me faire à moi comme « vous avez fait à la Biliuza, qui s’en retourna au son de la « musette ? Sur ma foi en Dieu, vous ne le ferez pas; car « elle est devenue pour cela fille publique. Si vous ne les « avez pas, allez les chercher. — » « — Eh! — dit le curé — ne me fais pas aller en ce moment jusqu’à la maison: « tu vois que j'ai risqué l'aventure pendant qu'il n’y a per « sonne, et peut-être quand je reviendrais y aurait-il quel. « qu’un qui nous gênerait ; et je ne sais pas quand je pour- « rais trouver un moment aussi favorable que celui-ci. — » La belle dit : « — Bon, si vous voulez y aller, allez-y ; si- « non, passez-VOUS en. — » à

«“ Le curé voyant qu’elle n’était pas le moins du monde disposée à faire ce qu’il voulait sans un salvum me fac, et désirant, lui, faire la chose sine custodia, dit : « — #coute, « tu ne crois pas que je te ‘les donnerai ; afin que tu me « croies, je te laisserai en gage mon manteau de drap blev

BUITIÈLME JOURNÉE. ÂS.

« que voici. —»# La Belcolore leva les veux et dit: a — C: « manteau ! Et que vaut-il? —» Le cure dit : « — Comment. « que vaut-il ? Je veux que tu saches qu'il est en drar « de Douai, deux fois, trois fois fin, et il yen a chez nou: « qui le tiennent pour quatre fois fin ; il n’y a pas encor: « quinze jours qu'il m'a coûté sept lires chez Île frippier « Lotto, et je l'ai eu à bon marché, y avaut bien gagnecin:: « sols, à ce que m'a dit Buglietto qui, tu le sais, se connaî « fort bien en ces sortes de draps. — » « — Eh quoi ! — « dit la Bclcolore — que Dieu me soit en aïe, je ne l'aurais « jamais cru ; mais donnez-le moi d’abord. — » Messer le curé qui avait l'arbalète tendu, ôta son manteau et le lui donna ; et elle, après qu'elle l'eut serré, dit : « — Mossire « allons dans la grange ; car il n’y va jamais personne.— » Et ils y allèrent. Là, le curé, lui donnant les plus doux baisers du monde, et la faisant parente de messcr le bon Dieu, se satisfit un Lon temps avec elle : puis, étant parti en soutane, comme s'il revenait de faire une noce, il s'en retourna à l'éclice,

« Là, réfléchiseant que les bouts de chandelle qu'il retirait de l’offerte pendant toute l'année ne valaient pas la moitié de cinq lires, il lui parut avoir fait une mauvaise affaire, et il se repentit d’avoir laissé le manteau; sur quoi, il songea au moyen de le ravoir sans rien payer. Comme il était quelque peu rusé, il eut bientôt trouvé le moyen de le ravoir, et ne tarda pas à le mettre à exécution. Le lendemain étant jour de fête, il envoya l'enfant d’un de ses voisins chez cette Monna Belcolore, pour la prier de lui prèter son mortier en pierre, car 1l avait ce matin-là à déjeuner chez lui Binguccio dal Poggio et Nuto Buglietto, et il voulait faire dela sauce. La Belcolore lelui envoya. Quand l’ieure du déjeuner fut venu, le curé attendant que Bentivegna del Mazzo et la Belcolore fussent à manger, appela son clerc et lui dit : «— Prends ce mortier et rapporte-le à la Belcolore, « et dis-lui: le curé vous fait dire grand merci, et que vous « lui renvoyiez le manteau que l'enfant vous a laissé en « gage. —» Le clerc alla avec le mortier chez la Belcolore et la trouva à table, qui déjeunait avec Bentivegna. Ayant mis le mortier par terre, il fit la commission du curé. La Beïcolore, s’entendant réclamer le manteau, voulut répondre; mais Bentivegna, d’un air fâché, dit : « — Donc, tu deman- « des un gage à messer le curé ? Je fais vœu au Christ « qu'il me vient envie de te donner un grand coup de poing. « Allons rends-le lui vite, et que la teigne te prenne ; garde- « toi, quelque chose qu'il veuille désormais, même si c'était « notre âne, de ne lui jamais dire non. — » La Belcolore se leve en grommelant, alla à son coffre, en tira le manteau et le donna au clerc en disant : « — Tu diras à messer le

« curé ceci de ma part : la Belcolore a dit qu’elle fait vœu « à Dieu que vous ne ferez jamais plus de sauce dans son « mortier ; car vous ne lui avez pas fait si bel honneur pour « cette fois. —-» Le clerc s’en alla avec le manteau et fit la commission au curé ; à quoi celui-ci dit en riant : « — Tu « lui diras, quand iu la verras, que si elle ne me prête plus « son mortier, je ne lui préterai plus mon pilon ; l’un vaut « l’autre. — >

« Bentivegna croyait que sa femme avait ainsi parlé parce qu’il l'avsis tancéa, et n’en eut cure. Mais la Belcolore fut tort irritée contre le curé et lui tint rigueur jusqu'aux vendanges. Par la suite, le curé l'ayant menacée de la faire aller dans la bouche du grand Lucifer, elle eut.une belle peur,et pour du mou et des châtaignes qu'il lui donna, elle se remit d’accord avec lui ; de sorte qu'ils firent pre sieurs fois ripaille ensemble. Er échange des cinq lires, le curé lui fit raccommoder ses cymbales et yfit poser une petite sonnette ; ce dont elle se contenta. — » |

Calandrino, Bruno et Buffamaleco vont dans [a plaine du Mugnon chercher la pierre précieuse appelée l'Elitropia. Galandrino croit l'avoir trouvée. Il review chez lui chargé ce pierres. Sa femme l'ayant querellé, il entre en colère et « bat, puis il raconte à ses compagnons ce qu'ils savent mieux que lui,

La nouvelle de Pamphile finie—les dames en avaient tant ri qu’elles en rient encore — la reine ordonna à Elisa de poursuivre. Gelle-ci, riant toujours, commença : « — Je ne sais, plaisantes dames, s’il me sera donné, avec une petite nouvelle de moi, non moins vraie qu’agréable, de vous faire autant rire que Pamphile l’a fait avec la sienne ; mais je m'efforcerai de le faire.

__« En notre cité, qui a toujours abondé en toutes sortes de gens, était il n’y pas grand temps encore un peintre appelé Calandrino, homme simple et neuf, lequel allait presque toujours avec deux autres peintres appelés l’un Bruno et l’autre Buffamalcco, 1ous les deux fort enjoués, mais prudents et avisés, et qui fréquentaient Calandrino seulement pour ce qu'ils s’égeyaient souvent de ses manières et de sa simplicité. Il y avait alors aussi à Florence un jouvenceau d’une merveilleuse adresse en tout ce qu’il voulait faire, facétieux et avenant, nommé Maso del Saggio. Ayânt entendu parler de la simplicité de Calandrino, il résolut de s’amuser à ses

dépens en lui faisant quelque faree, on en lui faisant accroire guelque chose d’étrange. Ün jour qu'il l'avait trouvé par aventure dans l'église de Saint-Jean, occupé à regarder Îrs peintures et lee bas-reliefs du tabernacle qui est sur l'autel de la susdite éclise, lesquels y avaient été mis depuis peu, il pensa que le lieu et le moment étaient opportuns pour se: projets. Avant informé un de ses compagnons de ce qu'il entendait faire, tous deux s’apprachèrent de l'endroit où Calandrino était assis tout seul, et feignant de ne pas le voir, ils se mirent à parler des vertus de certaines pierres, sujet sur lequel Maso raisonnuit aussi sûrement que s’il avait été un grand et profond joaillier. Calandrino prêta l'oreille à ces raisonnements, et voyant qu’il n'y avait pas d’indiscrétion, il se leva et se joignit aux deux compagnons, ce qui plut fort à Maso. Comme il poursuivait ses théories, Calandrino lui‘demanda où se trouvaient ces pierres si remplies de vertu. Maso répondit que la plupart se trouvaient à Berlinzone, ville des Basques, en un pays qui s'appelait Bengodi, où l'on liait les vignes avee des saucisses et où l’on avait une oie pour de l'argent et un oison par-dessus le marché ; qu'il y avait une montagne toute de fromage de parmesan râpé, sur laquelle demeuraient des gens qui n'étaient pas occupés à autre chose qu à faire des macarons et des ravioli et à les faire cuire dans du jus de chapon, puis, qu'ils les jetaient au bas de la montagne où ceux qui en prenaient le plus en avaient davantage.Tout près de là, courait un petit ruisseau de vin blanc, du meilleur qui se soit jamais bu, et où n’entrait pas une goutte d'eau. « — Oh!— dit Calandrino — c'est là un bon pays ; mais, dis-moi, « que fait-on des chapons que ces gens cuisent ? — » Maso répondit : « — les Basques les mangent tous. — » Calandrino dit alors : «a — Ÿ es-tu jamais allé ? — » A quoi Maso répondit : « — Tu demandes si j'y suis jamais allé? J'y « suis allé aussi bien une fois que mille. — » Calandrino dit alors : « — Et combien de milles y a-t-il d'ici ?— » Maso répondit : « — Il y en a plus de millante, qui toute la nuit « chante. — » Calandrino dit : « — Ce doit donc être plus « loin que les Abbruzzes. — « — Oui bien — répondit « Maso — c’est un peu plus loin. — » | « Calandrino, toujours simple, voyant que Maso disait tout cela d’un air impassible et sans rire, le croyait comme on pourrait croire à la vérité la plus manifeste et le tenait pour vrai ; sur quoi, il dit : « — C’est trop loin pour moi; « maïs si ç'avait été plus près, je t'ussure bien que j'irais « une fois avec toi, rien que pour voir dégringoler ces ma- « carons et pour m'en rassasier. Mais, dis-moi, de grâce, ne « se trouve-t-il pas en ces contrées quelqu'une de ces pier- « res qui ont tant de vertu ? — » À quoi Maso répondit :

Pei ss "se \ Fa 4 AO LE DECAMEHNON.

« — Oui, on y trouve deux sortes de pierres qui ont une « grandissime vertu : les unes sont les pierres à meule de « Settignano et de Montisci, par la vertu desquelles, quand « elles sont devenues meules, se fait la farine ; et pour ce, « &% dit dans ce pays-de là-bas, que de Dieu viennent les « grâces et les meules de Montisci ; mais on extrait une si « grande quantité de ces pierres à meules qu'elles ne sont ‘ pas plus estimées chez nous que chez eux les émeraudes, . Car 1l y en a des montagnes plus grandes. que le mont x Morello et qui reluisent en plein minuit, à Dieu va. Et sa- « che que celui qui ferait enchâsser ces belles pierres avant « qu’elles soient percées et les apporterait au Soudan, en « aurait ce qu'il voudrait. Les autres sont une pierre, que « nous, lapidaires, appelons Élitropia, pierre de très grande « vertu, pour ce que quiconque la porte sur lui, n’est vu de « personne là où il n’est pas — » Alors Calandrino dit : «— « Voilà de grandes vertus ; mais où se trouve cette seconde « espèce de pierres ? — » À quoi Maso répondit qu’on en trouvait d'habitude dans le Mugnon. Calandrino dit : « — De . « quelle grosseur est cette pierre? quelle couleur a-t-elle?—» Maso répondit : « — Elle est de grosseur variée, les unes sont « plus grosses et les autres moins, mais elles sont toutes __« quasi noires. — » . :

‘« Galandrino, ayant retenu toutes ces indications,fit semblant d’avoir autre chose à faire et quitta Maso, bien décidé à se mettre à la recherche de cette pierre. Mais il ne voulut pas le faire sans l’avoir dit à Bruno et à Buffamalcco, qu’il aimait tout particulièrement. [Il se mit donc en quête d'eux afin que, sans nul retard, et avant toute autre chose, ils cherchassent avec lui, et il passa tout le reste dela matinée à demander où ils étaient. Enfin, l’heure de none étant déjà passée, il se souvint qu'ils travaillaient dans le couvent des dames de Faen2a, ét, bien que la chaleur fût grande, laissant là toutes ses autres affaires, il y courut et,les ayant appelés, 1l leur dit ceci : « — Compagnons, si vous voulez « m'en croire, nous pouvons devenir. les plus riches de « Florence, pour ce que j'ai appris d’un homme digne de « foi, que dans le Mugnon se trouve une pierre au moyen « de laquelle celui qui la porte sur lui n’est vu de personne; « pour quoi, il me semble que nousdevons aller la chercher « sans aucun retard et avant que d’autres y aillent. Nous la « trouverons pour sûr, car je la connais ; et dès que nous « l’aurons trouvée, qu’aurons-nous à faire, sinon de la met- «tre en notre escarcelle et d'aller vers les tables des chan- « geurs, qui, vous le savez, sont toujours chargées de gros « et de florins, et d'en prendre autant que nous voudrons ? « Personne ne nous verra, et nous pourrons ainsi nous en« « richir incontinent sans avoir besoin de barbouiller tout

HUITIÈME JOURNÉE. Lu

« le lonz du jour les murs comme font les Jimaces,

« Bruno et Butfumalcen, entendant cetimbecile, se mire! àirire en eux-mêmes, et se resardant l'un l'autre, tiren: <emblant d'être fort émerveillés et aoprouvèrent le con<il 4e Calandrino. Cependant Buffamaleco demanda quel etait le nom de cette pierre. Ce nom était déjà sort de la memoire de Calandrino qui étais de grosse pâte ; pour qu il répondit : « — Qu'avons-nous à faire du nom, puisuue « nous en connaissons la vertu ? M'est avis que nous alone « la chercher sans plus attendre. — » « Or,bien — dit Bru- «no — Comment est-elle faite 2? — » Calandrino dit : — « Elles sont de differentes formes, mais toutes quasi noires; « pour quoi, 11 me semble que nous devions ramasser toutes « celles que nous verrons noires. jusqu'à ce que nous avions + mis la main sur la bonne; et pour ce, ne perdüns point « de temps, allons. — » À quoi Bruno dit : «— Attends.—» Et s'étant tourné vers Buffamalceo, il dit : « — Il me parait « que Calandrino à bien parlé ; mas je ne crois pas que ce « soit l'heure propice, pour ce que le soleil est haut et tom « d'aplomb sur le Musnon ; il a calciné toutes les pierres, « de sorte que maintenant toutes celles qui y sont doivert « paraître blanches, comme le matin, avant que le soleil les « ait séchées, elles paraissent toutes noires ; en outre, cest « aujourd'hui jour de travail et il y a par le Mugnon beau- «coup de gens pour divers motifs. Ces gens, en nous « vovant, pourraient deviner ce qui nous y faitaller, faire « comine nous ct peut-être trouver la pierre,et nous aurions « perdu le trot pour l'amble. Il me semble, si cela vous va « ainsi, que cette besogne doit se faire le matin, alors qu'on « peut reconnaître plus facilement les noires d'avec les Lblan- « ches, et un jour de fête alors qu'il n'y aura personne qui « puisse nous voir. — »

« Butfamalcco approuva l'avis de Bruno auquel se rallia Calandrino, et ils convinrent que le dimanche matin suivant, 1 iraient tous trois à la recherche de cette pierre ; mais sur toute chose Calandrino les pria de ne parler de cela à mersonne au monde, pour ce que la chose lui avait eèté coutiee en secret. Cette recommandation faite, il leur dit ce qu'il avait entendu dire du pays de Bengodi, aflirmant par serment que la chose était vraie, Calandrino les ayant quittés, les deux compères arrêtèrent ensemble ce qu'ils devaient faire en cette circonstance.

« Cilandrino attendit avec une vive impatience le dimanche matin. Ce jour étant venu, il se leva dès l'aurore, et ayantappelé ses compagnons, ils sortirent tous les trois par la porte San Gallo, descendirent dans le Mugnon, et se mirent à la recherche de Îla pierre. Calandrino allait en avant comme le plus ardent, sautant vivement deçà, delà; partcut

ee vs:

où il voyait une pierre noire, il se jetait dessus, la ramassait et se la mettait sur l'estomac. Ses compagnons marchaient derrière lui, en ramassant tantôt une tantôt une autre. Mais Calandrino ne tarda pas à en avoir plein sa poitrine ; pour quoi, relevant les coins de sa robe qui n’était pas serrée, et en faisant une ample poche en les attachant à sa ceinture, il

J'emplit ; puis, en ayant fait autant avec son manteau, il le

remplit également de pierres. Sur quoi, Buffamalcco et

: Bruno voyant que Calandrino avait sa charge et que l'heure

de manger s’approchaïit, Bruno dit à Buffamalcco, suivant ce «+ qui était convenue entre eux : « — Où est Calandrino ? —» . Buffamalcco qui le voyait près de lui, se tourna deçà, delà,

regardant, et répondit : « — Je ne sais ; mais iln’y a qu’un « moment il était devant nous. — » Bruno dit : « — Ïl n’y « a qu’un moment ? je crois, moi, qu'il est chez lui en train « de déjeuner, et qu’il nous a laissés ici faire cette sotiise « d’aller cherchant les pierres noires par le Mugnon. — » « — Eh! comme il a bien fait, — dit alors Buffamalcco — « de s'être moqué de nous et de nous avoir laissés ici,

.« puisque nous avons été assez sots pour le croire. Vois,.

« quels autres que nous auraient été assez sots, pour croire

- « qu’une pierre d’une telle vertu se doive trouver dans le

« Mugnon ? — « | :

« Calandrino, entendant ce dialogue, s’imagina que la fameuse pierre lui était tombée entre les mains, et que grâce à sa vertu, bien qu'il fût à côté d’eux, ses compagnons ne le voyaient pas. Joyeux outre mesure d’une si heureuse chance, il résolut de retourner chez lui sans rien leur dire, et étant revenu sur ses pas, il se mit en route. Ce .voyant,

- Buffalmacco dit à Bruno : « — Et nous, qu'allons-nous faire?

«nous en allons-nous? — » A quoi Bruno répondit : « — Allons:nous en; mais je jure Dieu que Calandrino ne « nous en fera plus une seule; et si j'étais près de lui, « comme j'ai été toute la matinée, je lui donnerais un tel « coup de pierre dans les jambes, qu’il se souviendrait pen- « dant un mois au moins de cette farce qu’il nous a faite. — » Dire ainsi, prendre une pierre et la jeter dans les jambes

. de Calandrino, fut tout un. Calandrino ayant senti le coup,

leva le pied et se mit à souffler, mais il continua à se taire et poursuivit son chemin. Buffamalcco-ayant pris en main un des cailloux qu'il avait ramassés, dit à Bruno : « — Tiens, « vois ce beau caillou; que ne va-t-il donner au beau mi- « lieu des reins de Calandrino! — » Et le lançant, il lui en donna un grand coup dans les reins. Bref, de cette façon, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils le poursuivirent à coups de pierres jusqu’à la porte San Gallo. Là, après avoir jeté les pierres qu’ils avaient récoltéés, ils s’arrétèrent un instant auprès des gardiens de la gabelle

RBUITIÈME JOURNÉE. 4]

Ceux-ci, qui avaient élé prévenus par eux, faisant semblant de n2 point voir Calandrino, le laissèrent passer en riant de leur mieux.

« Sans s’arrèter, Calandrino alla droit à sa maison qui était pres du Coin des Moulins; et tout favorisa si bien l'aventure que, pendant tout le temps que Calandrino marcha le long de la rivière et qu'il traversa la ville, personne ne sui adressa la parole, bien qu'il eût rencontré quelques passants, pour ce que presque tout le monde était à déjeuner. Calandrino entra donc ainsi charuéë à la maison. Sa femme, nommée Monna Tessa, belle et intellisente dame, se trouvait par hasard en haut de l'escalier. Déjà un peu irritée de sa longue absence, elle se mit en le voyant venir, à l’apostropher ainsi : « — Le diable ne te fait jamais ren- « trer; tout le monde a déjeuné, quand toi tu reviens dé- « jeuner. — » À ces mots, Calandrino, comprenant que sa femme l'avait déjà vu, se mit à dire, plein de courroux et de dépit : « — Ah! méchante femme, tu étais 1à? Tu m'as « ruiné; mais, sur ma foi en Dieu, je te le revaudrai. — » Et étant monté dans une petite chambre, il déchargea toutes les pierres qu'il avait ramassées; puis, tout furieux, il courut vers sa femme, et l'ayant saisie par les cheveux, il la jeta par terre et lui donna par tout le corps tant de coups de pieds et de coups de poings. qu'il ne lui laissa pas un cheveu sur la téte ou un endroit qui ne fût meurtri, la malheureuse criant en vain merci en joignant les mains.

« Buffamalcco et Bruno, après avoir ri quelque temps avec les gardiens, se mirent à suivre Calandrino de loin et à petits pas. Arrivés à la porte de chez lui, ils entendirent la râclée qu'il donnait à sa femme, et, feignant alors d'arriver, ils l'appelèrent. Calandrino. tout en sueur, rouge et enflammné de colère, vint à la fenêtre et les pria de monter. Ils montèrent, faisant semblant d'être un peu irrités, et, quand ils furent en haut, ils virent la chambre pleine de pierres, la dame échevelée, le visage meurtri, toute pâle et pleurant à cuaudes larmes dans un coin, et Calandrino assis dans un autre coin, les vêtements défaits ct soufflant comine un homme barassé. Quand ils eurent regardé un certain temps, ils äirent : « Qu'est-ce donc, Calandrino? Veux-tu « bâtir, que nous voyons ici tant de pierres? — Puis ils ajoutèrent : « — Et Monna Tessa, qu'a-t-elle ; il paraît que « tu l'as battue! Qu'est-ce que tout cela? — » Calandrino, fatigué d’avoir porté ses pierres et d’avoir battu sa femme avec tant de rage, tout chagrin de la bonne fortune qu'il croyait avoir perdue, ne pouvait rassembler ses esprits et répondre une. seule parole. Pour quoi comme il se taisait, Buffamalcco reprit : « — Calandrino, si tu avais un autre « sujetdecolère,tun'aurais pas dû te moquerdenouscomme

« tu l’as fait, en nous laissant comme deux badauds dans le « Mugnon où tu nous avais menés pour y chercher avec toi « la pierre précieuse, et en t'en revenant ic! sans nous dire « ni à Dieu, ni à Diable, ce que nous avons pris fort mal ; « mais pour sûr, ce sera la dernière farce que tu nous feras « JAMAIS. — » |

« À ces mots, Calandrino, faisant un effort, répondit : « — Compagnons, ne vous fâchez pas; la chose s’est passée « autrement que vous croyez. Moi, malheureux! j'avais « trouvé cette pierre; et voulez-vous voir si je vous dis vrai ? « Quand vous vous êtes tout d’abord demandé où j'étais, je. « n'étais pas à plus de dix pas de vous; et voyant que vous « Vous en reveniez sans me voir, je suis passé devant vous, « et je m’en suis venu, vous précédant de quelques pas. — » Et commençant par l’un des bouts, il leur raconta jusqu’à la fin ce qu’ils avaient fait et dit, il leur montra sur son dos et sur ses jambes les coups qu'ils lui avaient donnés; puis, il ajouta : « — Je vous dis qu’en passant par la porte de la « ville, ayant sur moi toutes ces pierres que vous voyez là « on ne m'a rien dit, et vous savez cependantsi ces gardiens « sont d'ordinaire ennuyeux et déplaisants à vouloir tout «examiner. En outre, j’ai rencontré par la rue plusieurs de « mes compères et amis qui ont toujours l'habitude de me « dire bonjour et de m'inviter à boire; pas un d'eux ne « m'a adressé le moindre mot, absolument comme s'ils ne « me voyaient point. Enfin, arrivé céans, cette diablesse de « femme est venue au-devant de moi et m’a vu, pour ce « que, comme vous le savez, les femmes ôtent toute vertu « aux objets; sur quoi, moi qui pouvais m'estimer le plus « heureux de tous les citoyens de Florence, je suis resté le « plus misérable; c’est pourquoi je l’ai battue tant que « J'ai pu me servir de mes mains, et je ne sais à quoi tient « que je ne lui saigne les veines ; que maudite soit l’heure « Où je la vis pour la première fois, et où elle vint céans. — » Et sa colère s'étant rallumée, il voulut se lever pour la battre de nouveau.

« Buffamalcco et Bruno, à ce récit, feignant de s'étonner fort, affirmaient ce que Calandrino avait dit, et ils avaient si grande envie de rire qu’ils en étouffaient: mais en le voyant se lever furieux pour battre de nouveau sa femme, ils s’y opposèrent et le retinrent, disant qu’en tout ceci ce n'était pas la dame qui était fautive, mais bien lui qui savait que les femmes font perdre toute vertu aux objets et qui ne l'avait pas prévenue de se garder de se présenter devant lui de tout ce jour; et que Dieu l'avait empêché de prévoir cela, soit parce que cette bonne fortune ne devait pas lui arriver à lui, soit parce qu’il avait voulu tromper ses compagnons auxquels il devait tout dire dès qu’il s’était aperçu

HUITISME JOURNEE,

qu'il avait trouvé la pierre. Entin, après de nombrer: paroles de ce fenre, ils Jui firent faire, non sans peine. paix avec sa nalteureuse femme, et le laissant tout méian zulique dans sa maison pleine de picrres, 115 s’en «i-° lerent. — »

Le prévss de Fircole aime unn dame grave dont il n'eet point ain. I cc av. sn servante erovant coucher avec elle, r8 Les freres de ia dune, cord avec ccile-ei, font de telie sorte que Le prévèt est trouve par son : que souché avec la s'rvante,

Élisa était arrivée à la fin de sa nouvelle qu'elle avu: racontée au grand plaisir de toute la compagnie, quan it reine, s'étant tournée vers Emilia, lui temotgna le désir qu'elle continuât en contant la sienne; celle-ci comimençu aussitôt de la sorte : « — Valeureuses dames, combien Îles prêtres, les muines, et en général tous les clercs se montrent obsesseurs de nos esprits, cela a été, selon ce que je me rappelle, montré dans plusieurs des nouvelles qui ont déjà été dites; mais comme on n’en pourrait jamais raconter làdessus autant qu'il y en a, j'entends, en sus de ces nonvelles, vous en dire une sur un prévôt, qui, malgré tout Île monde, voulait avoir, qu'elle y consentit où non, les fa veurs d'une gente dame, laquelle eu femme fort sage, le traita comme il le méritait.

« Comme chacune de vous le sait, Fiesole, dont nous pou vons voir d'ici le coteau, fut jadis une grande cité, fort ancienne, et bien qu’elle soit aujourd’hui toute ruinée,ellena jamais cessé pour cela de posséder un évèque, et elle en a: encore un. Près de l’éslise cathédrale de cette ville, une noble dame, veuve, appelée Monna Piccarda, possédait une maison qui n’était pas fort grande; et pour ce qu'elle n'était pas la plus riche femme du monde, elle y demeurait la plus grande partie de l’année, ayant avec elle ses deux frères, Jeunes gens bien élevés et courtois. Or, il advint que cette dame friquentnnt l’église cathédrale, comme elle était encore très jeune, belle et plaisante, le prévôt de l'Eglise s’amouracha d’elle si fort qu'il ne pouvait plus tenir en place nulle part. Au bout de quelque temps, il fut assez audacieux pour dire lui-même à la dame quel était son désir, et pour la prier de. consentir à avoir son amour pour agréable et à l’aimer comme il l’aimait.

« Ce prévôt était déjà vieux d’années, mais d’un tempérament très jeune, entreprenant et hautain et ayant de soimême graude estime. Grâce à ses manières déplaisantes et à

-ses airs railleurs, il était si maussade et si importun, qu'il n'y avait personne qui lui voulût du bien; et si quelqu'un le détestait, c'était bien la dame en question, car non seulement, elle ne pouvait pas le souffrir, mais elle l’avait plus en haine que le mal de tête. Pour quoi, en femme avisée, elle lui répondit : « — Messire, que vous m'’aimiez, cela « peut m'être fort agréable, et je dois vous aimer et vous « aimerai volontiers ; maïs entre votre amour et le mien, « rien de déshonnête ne doit se produire. Vous êtes mon « père spirituel, vous êtes prêtre et vous approchez déjà « beaucoup de a vieillesse, toutes choses qui vous doivent « rendre honnête et chaste. D'un autre côté, je ne suis point « une enfant à qui ces sortes d'amour puissent convenir, et « je suis veuve. Vous savez quelle honnêteté on exige des « veuves; pour ce, exCusez-moi, Car je ne vous aimerai ja- « mais de la façon que vous me demandez, de même que « je ne veux pas être aimée ainsi de vous. — »

« Le prévôt, ne pouvant pour cette fois en tirer autre chose, ne se tint pas pour étonné ni vaincu du premier coup, mais déployant une persévérance importune, il la sollicita à plusieurs reprises, soit par lettres et par messages, soit luimême quand il la voyait venir à l’église. Pour quoi, ces poursuites paraissant fort ne et fort ennuyeuses à la dame, elle résolut de s’en débarrasser comme il le méritait, puisqu'elle ne pouvait pas faire autrement; toutefois, elle ne voulut rien faire sans avoir d'abord causé avec ses frères. Après leur avoir dit de quelle façon le prévôt se comportait envers elle, et ce qu’elle avait l'intention de faire, et après avoir obtenu leur assentiment, elle alla quelques jours après à l’église, comme elle en avait l'habitude. Dès que le prévôt la vit, il s’en vint à elle, et, comme il faisait d'ordinaire, il se mit à lui parler sur un ton familier. La dame, le voyant venir, se tourna vers lui, lui fit bon visage, et après qu'ils se furent retirés dans un coin, et que le prévôt lui eut tenu plusieurs de ses propos habituels, elle poussa un grand soupir, et dit : « — Messire, j'ai très souvent entendu dire « qu'il n'y a place si forte, qu'étant assiégée tous les jours, « elle ne soit enfin prise une fois, ce que je vois bien m'être « advenu. Vous avez tellement tourné autour de moi, tantôt « avec de douces paroles, tantôt avec une prévenance, tantôt « avec une autre, que vous m'avez fait renonter à ma réso- « lution, et que je suis disposée, puisque je vous plais si « fort, à me donner à vous. — » Le prévôt tout joyeux dit : « — Madame, grand merci; à dire: vrai, je me suis fort « étonné que vous ayez résisté si longtemps, pensant que cela

HUITIENUS JOLENCE. 419

e ne m'arriva jamais avec aucune autre. J'ai dit souvent, au « contraire : si les femmes étaient d'argent, elles ne vau- « draient pas un denier, pour ce qu'aucune ne soutiendrait « l'épreuve. Mais pour le moment, laissons cela. Quand «! « où pourrons-nous nous trouver ensemble? — » À quoi lu « dame répondit : « — Mon doux scigneur, le moment: « pourrait bien être l'heure qu'il vous plairait le plus, car je « n'ai pas de mari à qui je doive rendre compte de mes « nuits; mais je ne sais en quel endroit. — » Le prévôt dit: « — Comment! pourquoi pas dans votre maison? — » La dame répondit : « — Messire, vous savez que j'ai deux « jeunes frères qui, de jour et de nuit, viennent chez mni « avec leurs compagnons, et ma maison n'est pas trop « grande; et pour ce vous ne pourriez y venir à moins de « consentir à vous y comporter en muet, sans dire mot ni « faire le moindre bruit, et à vous tenir dans l’obscurit: « comme les aveugles. Si vous vouliez faire de la sorte, cela « se pourrait, pour ce qu'ils ne pénètrent jamais dans ma « chambre; mais leur chambre est si près de la mienne, « qu'on ne peut y dire un mot à voix basse qu'on ne l’en- « tende. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, qu'à ceci « ne tienne pour une nuit ou deux, en attendant que je « songe à trouver un autre endroit où nous puissions être « plus à l’aise. — » La dame dit : a — Messire, cela dé- « pend de vous; mais je vous prie d'une chose, c'est que « cela reste secret entre nous, et que jamais on n'en sache e rien. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, n'en dou- « tez point, et s’il est possible, faites que ce soir nous « puissions noue trouver ensemble. — » La dame dit

« — Cela me va. — » Et lui ayant indiqué la façon dont il devait venir et le moment, elle le quitta et revint chez elle.

« Cette dame avait une servante qui n’était guère plus jeune, mais qui avait le visage le plus laid et le plus disgracieux qui se vit jamais, attendu qu'elle avait le nez fort camard, la bouche torte, les lèvres grosses, les dents mal placées et fort grandes, qu'elle avait des propensions à loucher, et toujours mal aux yeux, et que son teint était si vert et si jaune, qu’elle paraissait avoir passé l'été non à Fiesole mais à Sinagaglia. En outre, elle était boïîteuse et un peu déhanchée du côté droit. Son nom était Ciuta, et pour ce qu’elle avait une figure si laide, chacun l’appelait Ciutazza. Bien qu’elle fût contrefaite de sa personne, elle était pourtant quelque peu malicieuse. La dame la fit appeler auprès d'elle et lui dit : « —-- Ciutazza, si tu veux me rendre un « service cette nuit, je te donnerai une belle chemise neuve. — » La Ciutazza, entendant parler de la chemise, dit : « — Madame, si vous me donnez une chemise, je me

« jetterai dans le feu, et même plus. — » « — Or bien, — « dit la dame — je veux que tu couches cette nuit avec un « homme dans mon lit, et que tu lui fasses des caresses, mais « garde-foi bien de prononcer une parole, de façon à n'être « point entendue de mes frères qui dorment, comme tu sais, « tout à côté; je te donnerai ensuite la chemise. — » La Ciutazza dit : « — Je coucherai avec six, au lieu d’un, s’il « est besoin. — »

« Donc, le soir venu, messer le prévôt s’en vint comme on le lui avait dit. Les déux jeunes gens, selon qu'ils en étaient convenus avec la dame, étaient dans leur chambre et se faisaient entendre ; pour quoi, le prévôt étant entré sans bruit et sans lumière dans la chambre de la dame, s’en alla, comme elle le lui avait dit, droit au lit où s'était déjà glissée la Ciutazza, bien informée par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire. Messer le prévôt, croyant avoir la dame à côté de lui, prit la Ciutazza dans ses bras et se mit à l’embrasser sans dire mot, et la Ciutazza de son côté lui en fit autant ; sur quoi le prévôt commença à se satisfaire avec elle, prenant enfin possession des biens ei longtemps désirés.

« Quand la dame eut fait cela, elle ordonna à ses frères de faire le reste de ce qui était convenu, et ceux-ci, étant sortis sans bruit de leur chambre, s’en allèrent vers la grande place ; et la fortune leur fut plus favorable pour ce qu'ils voulaient faire qu’ils ne l'avaient eux-mêmes souhaité, pour ce que, la chaleur étant grande, l’évêque s'était informé d’eux, dans l'intention d’aller jusque chez eux pour se promener et se rafraîchir. Mais comme il les vit venir, il leur dit son intention et se mit en route avec eux. Etant entré dans une petite cour très fraîche, où un grand nombre de flambeaux étaient allumés, il prit graud plaisir à boire d’un bon vin qu’ils lui offrirent. Quand il eut bu, les jeunes gens dirent : « — Messire, puisque vous nous avez fait une « telle grâce de daigner visiter notre pauvre petite maison, « en laquelle nous venions vous inviter, nous vous prions de « consentir à voir une petite chose que nous voulons vous « montrer. — » L’évêque répondit qu’il y consentait volontiers ; pour quoi, l’un des jeunes gens prit une des torches allumées, passa devant, et l’évêque et tous les autres le suivant, il se dirigea vers la chambre où messer le prévôt était. couché avec la Ciutazza. | |

« Pressé d’arriver, le prévôt s’était hâté de chevaucher, et il avait déjà couru plus de trois milles, avant que ceux-ci vinssent, pour quoi, étant fatigué, il se reposait, tenant, nonobstant la chaleur, la Ciutazza dans ses bras. Le jeune homme étant donc entré dans la chambre, son flambeau à la main et suivi de l’évêque et de tous les autres, leur montra le prévôt tenant entre ses bras la Ciutazza. Sur

HUITIÈEME JOURNÉE. A7

cuoi, messer le prevôt s'étant levé en sursaut, et vovant les sumieres et tous ces gens autour de lui, fut pris de honte et ls peur, et se cacha la tète sous les draps. L'évéque lui sressa de grands reproches, lui fit retirer la tète hors du i et Juitit voir avec qui il était couché. Le prévôt, avant reconnu la tromperie de la dame, devint soudain, tant par le dépit qu'ilen eut, que par la honte qu'il éprouvait, l'homme is plus désespéré qui fût jamais. Sur l'ordre de l'évique, s étant revêtu, il fut envoyé saus bonne sarde à la maison pour y faire Grande pénitence du péché commis. L'évéque voulut ensuite savoir cominent il se faisait qu'il fût venu coucher là avec la Ciutazza. Les jeunes gens lui dirent tout. Sur quoi l’évèque approuva fort la dame ainsi que les jeunes zens qui, ne voulant pas souiller leurs mains du sang des prètres, avaient traité le prévôt comme il le méritait.

« L'évèque lui fit pleurer son péché pendant quarante æurs, mais l'amour et le dépit le lui firent pleurer plus de quarante-neuf, sans compter que de lonctemps il ne pouvait passer dans la rue sans être montré du doigt par les enfants qui disuent : « — Vois celui qui couche avec la Giutazza. — Ce qui lui causait un si grand ennui, qu'il faillit quasi en devenir fou. Et c'est ainsi que la valeureuse dame se débarrassa de la poursuite importune du prévôt, ct que la Ciutazza gagna une chemise et une bonne nuit, — »

Trois Jouvenceaux tirent les culottes à un juge marquisan venu à Florence, pendant qu'il tenait l'audience sur son sièze.

Émilia avait fini son récit, et la veuve avait été approuvée par tous, quand fa reine, regardant du côté de Philostrate, dit: « — C'est à toi maintenant de parler. — » Pour quoi, Philostrale répondit sur-le-champ qu'il était prêt, et commença : u — Délectables dames, le jouvenceau dont Elisa vous a parlé, il y a un moment, c'est-à-dire Maso del Saggio, me fait laisser une nouvelle que j'entendais vous dire, pour vous en conter une sur lui et sur ses compagnons, laquelle nouvelle, encore qu’elle n’ait rien de déshonnête, — quoiqu'elle contienne des expressions que vous avez vergogne d'employer d'habitude, — prête néanmoins tellement à rire, que je vous la dirai. | |

a Comme vous pouvez toutes l’avoir entendu dire, il vient souvent en notre cité des recteurs de la Marcüe, les-

queis sont généralement hommes de peu de cœur et mènent une vie si serrée et si misérable, que tout ce qui est de leur fait ne semble autre chose qu'une vraie gueuserie. Par suite de leur misère et de leur avarice innée, 1ls mènent avec eux des juges et des notaires qui ressemblent plutôt à des hommes tirés de la charrne et de la boutique d’un savetier que des écoles où l’on apprend les lois. Or, un de ces recteurs étant venu chez nous en qualité de podestat, entre autres juges qu'il avait amenés en grand nombre avec lui, en avait amené un qui se faisait appeler messer Nicola da San Lepidio, et qui avait plutôt l’aspect d’un chaudronnier que de toute autre chose. On le choisit parmi tous les autres juges pour entendre les questions criminelles. Comme il arrive souvent que les citoyens, bien qu'ils n'aient rien à faire du tout au palais, y vont parfois, il advint qu’un matin Maso del

Saggio y alla pour chercher un de ses amis. YŸ étant rentré, et ayant regardé l’endroit où ce messer Nicola siégeait, il ui fit l'effet d’un nouvel imbécile, et il se mit à l’examiner de la tête aux pieds. Et bien qu’il lui vît sur la tête le bonnet d'hermine tout enfumé, un porte-plumes à la cein-

ture, la robe plus longue que la simarre, et bien d’autres

choses étranges pour un homme de bonne tenue, il en

distingua surtout une qui, à son avis, lui parut plus ‘extra-

ordinaire que toutes les autres. C'était une paire de culottes

dont le fond Jui tombait jusqu’à moitié jambe, tandis que

ses habits étaient si étroits qu'ils s’ouvraient par devant.

Pour quoi, sans trop s'arrêter à le regarder, laissant ce

qu'il était venu chercher, il se mil en quête d’une nouvelle chose, et alla trouver deux de ses compagnons, dont l’un

avait nom Ribi et l’autre Matteuzzo, et qui étaient non moins

farceurs que lui, et il leur dit: « — Si vous m’aimez, venez

« avec moi jusqu’au palais, car je veux vous montrer le plus

« grand badaud que vous ayez jamais vu. — » Et étant allé avec eux au palais, il leur montra ledit iuge et ses

culottes. | |

« Les deux compagnons se mirent à en rire du plus

loin qu’ils les virent, et s'étant approchés de plus près des

bancs où siégeait messer le juge, ils virent qu'on pouvait se

glisser facilement sous ces banés. Ils virent en outre que la

planche sur laquelle messer le juge avait ses pieds était tel-

lement rompue, qu'avec peu d’efferts on pouvait y passer

la main et le bras. Maso dit alors à ses compagnons :

« — Je veux que nous lui enlevions tout à fait ses. culottes,

« pour ce que cela se peut fort bien. — » Chacun de ses

compagnons avait déjà vu comment il fallait s’y prendra; pour quoi, ayant convenu entre eux de ce qu'ils devaient faire et dire, ils retournèrent au palais le matin suivant, et, la cour se trouvant pleine de gens, Matteuzzo, sans que pere

Mo a

AUITIÈME JOLRNÉE. 445

sonne s'en aperçût, se glissa sous le banc et parvint jusqu'à l'endroit où le juge tenait ses pieds. Maso, s'approchant alors du juge, le prit par un pan de sa robe, et Ribien ayant fait autant de l'autre côté, Maco commença à dire : « — Messire, eh! messire; ïe vous prie, pour Dieu, avan « que ce méchant larron qui est à côté de vous s'en aille. « de me faire rendre une paire de souliers qu'il m'a volés. « Il dit que non, mais je l'ai vu, il n'y a pas encore un mois, « qui les faisait ressemeler. — » D'un autre côté, Ribi criait de toutes ses forces : « — Messire, ne le croyez point ; c’est « un imposteur ; parce qu'il sait que je suis venu pour lui « faire restituer une valise qu'il m'a volée, il est venu aussi- « tôt reclamer les souliers que j'ai chez moi depuis iong-. « temps. Et si vous ne me croyez pas, je puis appeler en « témoignage la Trecca qui est à côté de moi, et la grosse « tripière, et un autre qui va recucillant les ordures de « Santa Maria à Verzaja, qui les vit quand il revenait des « champs. — » De son côté, Maso ne laissait point parler Ribi, et criait tant qu'il pouvait, et Ribi criait encore plus fort. Et pendant que le Juge se tenait debout et se rapprochait d'eux pour mieux les entendre, Matteuzzo, prenant bien son temps, passa la main par la fente de la planche, prit le fond de la culotte du juge ct tira vivement.

« La culotte descendit incontinent, pour ce que le juge était maigre et sans hanches ; ce que sentant le juge, et ne sachant ce que c'était, il voulut ramener devant lui les pans de sa robe, pour s'en couvrir et se rasseoir; mais Maso d'un côté et Ribi de l’autre le tenaient toujours en criant très fort: « — Messire, vous nous faites injure en ne voulant pas me « rendre justice ni m'écouter, et en vous disposant à vous «en aller; pour une si petite affaire, on ne donne point « libelles en ce pays. — » Et ils le tinrent si longtemps ainsi par les pans de sa robe, tout en lui parlant de la sorte, que tous ceux qui étaient dans la salle s aperçurent que sa culotte lui avait été enlevée. Mais Matteuzzo, après l'avoir retenue un moment, la lâcha, sortit de dessous le banc et s’en alla sans avoir été vu. Ribi, jugeant en avoir assez fait, dit : e — Je fais vœu à Dieu d'allee demander aide au syn- « dic. — » Et Maso, de son côté, ayant lâché le pan de l1 robe, dit : « — Non, je reviendrai ici jusqu’à ce que-je « ne vous trouve plus empêché comme vous nous avez paru «ce matin. —» Et l’un d’un côté, l'autre de l’autre, ils s’en allèrent du plus vite qu’ils purent.

« Messer le juge, ayant remonté sa culotte en présence de tout le monde, comme s’il se levait du lit, s'apercevant alors du fait, demanda où étaient allés ceux qui lui avaient posé la question des souliers et de la valise ; mais comme on ne les retrouvait pas, il se mit à jurer par les tripes de D'cu

450 LE DÉCAMÉRONe

qu'il voulait les connaître, et savoir si c'était l’usage à Florence de tirer les culottes des juges quand ils étaient sur leur siège. D'un autre côté, le podestat ayant appris la chose, fit un grand bruit ; mais ses amis lui ayant expliqué que cette plaisanterie ne lui avait été faite que pour lui montrer que les Florentins savaient très bien qu’au lieu Ges juges qu'il devait amener avec lui, il n'avait amené que des sots afin de les payer moins cher, il se tut, et pour cette fois l'affaire n’alla pas plus loin. — »

Bruno et Buffamalceco volent un cochon à Calandrino ; pour le retrouver, ils lai font faire une épreuve magique qui consiste à avaler des pilules de gingembre préparées pour les chiens, et dont le résultat est 1e c'est Calandrino qui a volé lui-même le cochon. Ils finissent par lui faire donner de l'argent pour qu'ils ne le disent pas à sa femme.

La nouvelle de Philostrate, dont on rit beaucoup, était à peine finie, que la reine ordonna à Philomène de continuer en en disant une. Celle-ci. commenca : « — Gracieuses dames, de même que Philostrate a élé amené par le nom de Maso à vous dire la nouvellé que vous venez d'entendre, ainsi je suis moi-même amenée par le nom de Calandrino et de ses compagnons à vous en dire sur eux une autre qui, je crois, vous plaira.

« Je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qu’étaïent Calandrino, Bruno et Buffamaicco, car vous l'avez tantôt assez appris; pour ce, passant outre, je dis que Calandrino avait non loin de Florence un petit domaine qu'il tenait en dot de sa femme. Parmiles revenus qu'il en retirait, figurait chaque année un cochon, et il avait l'habitude d’aller en décembre avec sa femme à sa campagne pour tuer le susdit cochon et le faire saler. Or, il advint une fois entre autres que sa femme n’étant pas très bien portante, Calandrino alla seul tuer le cochon. Bruno et Buffamalcco l’ayant appris, et sachant que sa femme ne devait pas y aller, s’en allèrent passer quelques jours chez un curé de leurs amis, voisin de Calandrino. Calandrino avait, le matin même du jour où ils étaient arrivés, tué le cochon, et les voyant avec le curé, les appela, et dit : « — Soyez les bien venus. Je veux vous faire voir quel « bon ménager je suis. — » Et les ayant menés chez lui, il leur montra le cochon. Ses amis jugèrent que le cochon était très beau, et ils apprirent de Calandrino qu'il voulait le saler pour son ménage. À quoi Bruno dit: « — Ehl

HUITIÈEME JOURNEE. 451

«a commetues bîte! Vends-le, et réjouissons-nous avec l'ar- «ent: tu diras à ta femme qu'on te l'a volé, — » Caulan- ‘rino dit : « — Non; elle ne lé croirait pas, et me chasse- « rait de la maison ; soyez tranquille, je ne ferai jamais r< cela. — » Is eurent beau insister beaucoup, ils ne purent véussir. Calandrino les invita à souper à la bonne franquette, ænais ils ne voulurent pas accepter, et ils le quittérent.

« Bruno dit à Buffamalcco: «—Veux-tu quenous lui volions # son cochon cette nuit ?—» Buffamalcco dit: «—Eh !comment

@ pourrons-nous faire?—»«—Jesaisbiencomment—dit Bruno aæ— s'il nelechange pas de l'endroit où ilest maintenant. —n æ — Donc — dit Buffarmalcco — faisons-le ; pourquoi ne le « ferions-nous pas ? Nous en ferons ensuite bombance avec « le curé. — » Ce dernier dit que cela lui plaisait fort; alors Bruno dit : « — Il faut ici user d'un peu de ruse; tu suis, e Buffamalcco, combien Calandrino est avare et comme il « boit volontiers quand les autres payent ; allons le trouver, .« menons-le à la taverne, et là le curé fera mine de payer « toute la dépense pour nous fuire honneur, et de ne rien e vouloir lui laisser payer : il se grisera, et nous pourrons « alors agir en toute commodité pour ce qu’il est seul à la “ maison. —» Ils firent comme Bruno avait dit. Calandrino soyant que Île curé ne laissait payer personne, se mit à boire comme un trou, et bien qu’il ne lui en fallüt pas beaucoup, il en prit sa bonne charge. Comme il était déjà fort tard quand il quitta la taverne, il rentra chez lui, et, sans avoir envie de souper, il alla se mettre au lit, laissant ouverte la porte qu'il croyait avoir fermée. Bulfamalcco et Bruno allèrent suuper avec le curé et quand ils eurent soupé, ils prirent plusieurs outils pour pénétrer chez Calandrino et s'en allèrent sans bruit à l'endroit que Bruno leur avait indiqué ; mais trouvant la porte ouverte, ils entrèrent, détachèrent le cochon, l'emportèrent chez le curé où ils le déposérent, et allèrent se coucher.

« Le lendemain matin, le vin lui étant sorti de la tête, Calandrino se leva. Mais à peine fut-il descendu qu'il n'aperçut plus son cochon, et vit la porte ouverte ; pour quoi, ayant demandé à plusieurs personnes si elles savaient qui avait pris le cochon, et n’en pouvant avoir des nouvelles, il se mit à faire grande rumeur, poussant des hélas! et se nlaignant de ce que son cochon fui avait été volé.

« Bruno et Buffamalcco s'étant levés. s’en allèrent chez Calandrino pour voir ce qu’il dirait au sujet du cochon. Dès qu’ les vit, il les appela, quasi tout en pleurs, et dit : « — Hélas! compagnons, mon cochon m’a été volé. — » Bruno, l'ayant abordé, lui dit doucement : « C'est mer- « veille que tu aies été sage une fois ! — » « — Hélas !— dit s Calandrino — je dis la verité. — » « —- Bien — disait

« Bruno, — crie fort afin qu’on croie qu’il en est ainsi. — » Alors Calandrino se mettait à crier plus fort, et disait : «— Corps Dieu, je te dis que c’est vrai, qu'il m’a été « volé. — » Et Bruüno disait : « — Bon, bon, tu fais bien ; « crie fort, qu'on t’entende, que cela paraisse vrai. —- » Calandrino dit : « — Tu me ferais donner au diable. Tu ne « crois pas ce que je dis ; que je sois pendu par la gorge, s’il « ne m'a pas été volé. — » Bruno dit alors : « — Et ! comment « cela se peut-il ? Je l’ai vu ici hier encore penses-tu nous « faire croire qu'il se soit envolé ! — » Calandrino dit : « — C'est comme je te dis. — » « — Eh! — dit Bruno — « c’est-il possible! — » « — Pour sûr — dit Calandrino « — c'est ainsi; du coup, je suis ruiné et je ne sais comment «m'en retourner à la maison ; ma femme ne me croira point, « et si par hasard elle me croit, je n’aurai plus un moment « de paix avec elle. — » Bruno dit alors : « — Que Dieu « me sauve, si c’est vrai, c’est très mal ; mais tu sais, Calan : « drino, que je t’ai conseillé hier de dire ainsi ; je ne vou- « drais pas que tu te moquasses à la fois de ta femme et de u NOUS. — »

« Calandrino se mit à cer et à dire : « — Eh ! pourquoi « m’exaspérer et me faire blasphémer Dieu et les saints et « tout le reste ? Je vous dis que le cochon m'’a été volé cette « nuit. — » Buffamalco dit alors : « — S’il en est vraiment « ainsi, cherchons-le, pour voir si nous pourrons le retrou- « ver. — » « — Eh! — dit Calandrino — comment pour- « rons-nous le trouver ?— » Buffamalcco dit alors : «—Pour « sûr, il n’est venu personne de l’Inde pour te voler ton co- « chon ; ce doit être quelqu'un de tes voisins ; si tu pouvais « les rassembler, je sais très bien faire l’épreuve du pain et « du fromage, et nous verrions tout de suite quel est celui a qui l’a volé. — » « — Oui, — dit Bruno — tu pourras bien « faire l'épreuve du pain et du fromage à certains gentillà- « tres des environs, car je suis sûr que c’est quelqu’un d’eux « qui l’a volé ; maïs ils se méfieront de la chose et ne vou- « dront pas venir. — » « — Comment donc faire, — dit « Buffamalcco. — » Bruno répondit : « — Il faudrait avoir « de belles pilules de gingembre, du bon vin blanc, et les « inviter à boire. Ils ne se défieront de rien et viendront ; et «ainsi on pourra bénir les pilules de gingembre aussi « bien que le pain et le fromage. — » Buffamalcco dit : « — Pour sûr, iu dis vrai; et toi, Calandrino, qu’en dis-tu ? « Le faisons-nous ? — « Calandrino dit : « — Je vous prie « au contraire, pour l’amour de Dieu ; car si je pouvais sa- « voir qui l’a volé, il me semblerait être à moitié cona solé. — » « — Or, allons — dit Bruno — je suis tout prêt « à aller jusqu’à Florence pour y chercher ce dont tu as be- « soin, pourvu que tu me donnes de l'argent. — »

Calandrino avait environ quarante sols qu’il lui donna

« Bruno étant allé à Florence, ch: un apothicaire de ses amis, acheta une livre de belles pilules de gingembre, et en fit faire séparément deux avec du gingembre amer, appelé gingembre de chien, qu'il fit rouler dans de la pâte fraîche d'’aloës ; il les fit ensuite recouvrir de sucre, comme il avait fait faire ponr les premières, et afin de ne pas les confondre avec les autres, il leur tit faire une petite marque au moyen de laquelle il pouvait fort bien les reconnaitre ; puis, ayant acheté un flacon de bon vin blanc, il s’en revint à la campagne de Calandrino et lui dit : « — Tu inviteras demain « matin pour boire avec toitous ceux sur qui tu as des « soupçons ; c'est jour de fète, chacun viendra volontiers, « et je ferai cette nuit avec Bulfamalcco l'enchantement sut « les pilules ; je te les apporterai demain matin chez toi, ja « te les donnerai à cause de l'amitié que je te porte, et je ta « dirai ce qu'il te faudra dire et faire. — »

« Calandrino fit comme on lui avait dit. En conséquence, le lendemain matin, un bon nombre de jeunes gens de Florence qui se trouvaient à la campagne, ainsi que des laboureurs, étant rassemblés devant l’église, autour de l’ormeau, Bruno et Buffamalcco y vinrent avec une écuelle de pilules et un flacon de vin, et ayant fait mettre les assistants en cercle, Bruno dit : « — Seigneurs, il faut que je vous dise «le motif al lequel vous ètes ici, afin que s’il arrive « quelque chose qui ne vous plaise point, n'ayez pas à m'en « faire de reproches.On a volé, la nuit dernière, à ÇCalandrino « que voici un beau cochon qu'il avait, et il ne peut trouver « celui qui le lui a volé. Et pour ce que d’autres que nous « qui sommes présents ne peuvent l'avoir fait, il vous offre « de manger chacun une de ces pilules et de boire de ce « vin, afin de connaître quel est le voleur. Sachez que celui « qui a volé le cochon ne pourra avaler sa pilule, qu’elle lui « paraîtra au contraire plus amère que venin, et qu'il la « crachera. Pour ce, avant de s’exposer à une telle vergogne « en présence de tant de monde, il vaudrait peut-être mieux « que celui qui a volé le cochon le dît en confession au curé, « et alors je m’abstiendrai de tout ceci. — »

« Chacun de ceux qui étaient là dit qu'il en mangerait volontiers ; pour quoi, Bruno ayant fait placer Calandrino au milieu d'eux, et commençant par un bout, se mit à distribuer à chacun sa pilule. Arrivé à Calandrino, il prit une des pilules de chien, et la lui mit dans la main. Calandrino la jeta vivement dans sa bouche et se mit à la mâcher, mais à peine sa langue eut-elle senti l'aloès, que n'en pouvant supporter l'amertume, il la cracha. Chacun des assistants guetlait le visage de son voisin, pour voir qui cracherait sa pilule, et Bruno n'ayant pas achevé de les distribuer toutes,

454 LE DÉCAXÉRON.

continuait sa besogne sans faire semblant de prendre garde à ce qui se passait, quand il entendit dire derrière Jui ; « — Eh! Calandrino, que veut dire ceci? — » Pour quoi, s'étant soudain retourné, et voyant que Calandrino avait craché sa pilule, il dit : « — Attendez ; peut-être est-ce « quelque autre motif qui la lui a fait cracher ; tiens, prends- « en une autre. — » En prenant la seconde pilule de chien, il la lui mit dans la bouche et continua à distribuer celles qu'il lui restait à donner.

‘« Si la première pilule avait psru amère à Calandrino, la seconde lui parut plus amère encore ; mais pourtant, ayant honte de la cracher, il la mâcha quelque temps dans sa bouche, et pendant qu'il la tenait, il versait des larmes qui semblaient le faire souffrir beaucoup, tant elles étaient grosses ; eafin n’en pouvant plus, il la rejeta hors de sa bouche, comme il avait fait de la première. Buffamalcco était en train de verser à boire à la compagnie et à Bruno. En voyant ce que venait de faire Calandrino, tous s’accordèrent à dire, que, pour sûr, c'était lui qui s'était volé son cochon, et il y en eut qui lui firent de vifs reproches. Mais quand iis furent partis et que Calandrino fut seul avec Bruno et Buffalmacco, ce dernier se mit à dire : e — J'étais bien « sûr que c'était toi qui l’avais pris, et que tu voulais nous « faire croire qu’on te l’avait volé, pour ne point nous offrir « à boire un coup avec l'argent que tu en as retiré. —- Calandrino qui n'avait pas encore pu entièrement crache l’amertume de l’aloès, se mit à jurer qu'il ne l'avait point eu. Buffalmacco dit : — « Voyons, farceur, de bonne foi, « combien en as-tu retiré? en as-tu eu six florins ? » Calandrino entendant cela, se mit à se désespérer. Sur quoi, Bruno dit : « — Ecoute, Calandrino, un de ceux qui vien- « nent de manger et de boire avec nous, m'a dit quetu « avais ici une jeunesse que tu tenais à ta disposition, et « que tu lui donnaiïs tout ce que tu pouvais mettre de côté, « que pour sûr tu lui avais envoyé ce cochon. Tu as l’habi- « tude de faire des farces. Tu nous as menés une fois le «Jong du Mugnon ramasser des pierres noires, et quand tu « nous as eu embarqués sans biscuits, tu t’en es revenu; « puis tu as voulu nous faire croire que tu avais trouvé la « pierre enchantée. Et aujourd’hui encore tu crois avec « tes serments nous faire croire que le cochon que tu as « donné ou vendu, t'a été volé! Nous sommes fatigués de « tes plaisanteries et nous les connaïssons; tu ne nous en « pourras plus faire d’autres, et pour ce, à te dire vrai, que « nous avons pris beaucoup de peine à faire l’enchantement, « nous entendons que tu nous donnes deux paires de cha- « pons, sinon, nous dirons tout à Monna Tessa. — » Calandrino voyant qu'il n'était point cru d'eux, et jugeant qu’il

avait a5<ez d'ennui sans vouloir encore y ajouter celni de sa femme, leur donna deux paires de chapons. Pour eux, anres avoir salé le cochon, ils l'emportèrent à Florence, laissant Culandrino volé et bafoué, — »

NOUVELLE Vil

Un ceolier aime une dass. Celle-ci armoureu-e d'un autre, le fait rester touta une nuit à l'attendre dans la neice. L'écolier, pour s'en vonser, trouve À son tour :e moyen de faire rester la daine touts nus, pendant uns nuit et un joir, en pisin mois de juillet, au soumet d'une tour exposée aux mouches, aux tions et au sole.

Les dames avaient bien ri du matheureux Calandrino, et elles en auraient ri bien davantage, n'eùt été qu'il leur deplûüt de lui voir encore soutirer les chapons par ceux-là mèémes qui lui avaient volé son cochon.Mais quand Ia nouvelle fut finie, la reine ordonna à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença sur-le-champ en ces termes : « — Très chères dames, il arrive souvent que la ruse est jouée par la ruse même, et pour ce il est peu prudent de s'amuser à se moquer des autres. Nous avons, à propos de plusieurs petites nouvelles qui ont été dites, bien ri des bons tours faits à certains individus, et l’on ne nous a point dit qu'il en eût été tiré aucune vengeance. Mais moi, j'entends vous faire avoir quelque compassion d’une juste rétribution rendue à une de nos compatriotes. attendu que le méchant tour qu'elle avait joué à autrui lui retomba sur la tête et qu'elle faillit mourir, ayant été jouée à son tour.

a Ï] n’y a pas éncore beaucoup d'années, vivait à Florence une jeune femme belle de corps et d'un esprit altier, noble de naissance, et convenablement dotée des biens de la fortune. Elle avait nom Elena et était restée veuve de son mari; mais elle n'avait jamais voulu se remarier, s'étant amourachée d'un bel et élégant jouvenceau de son choix. Délivrée de tout autre souci, elle se donnait avec lui du bon temps, et prenait le plus souvent qu'elle pouvait de joyeux ébats, grâce à l’aide d’une sienne servante en qui elle avait une grande confiance. Il advint qu'en ces temps, un jeune homme nommé Rinieri, gentilhomme de notre cité, après avoir longuement étudié à Paris— comme le font bon nombre de gens,non pour vendre ensuite la science par le menu, mais pour savoir la raison des choses et leurs causes, ce qui sied excellemment à un gentilhomme —s’en revint de Paris à Florence où, tenu en grand honneur, tant pour sa noblesse

que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Maïs, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l'expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l'amour, aïnsi il en advint de Rinieri. Etant un jour allé par manière de passe-temps à une fête, cette

Elena s’offrit devant ses yeux, vêtue de noir, comme nos

veuves ont coutume d'aller, et resplendissante, à son jugement, d’une telle beauté, d’un tel charme, qu'il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille. Il estima en luimême que celui-là pouvait se dire heureux, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L’ayant

regardée une fois ou deux en silence et sachant que les cho-

ses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, il résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d’elle.

« La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l'enfer, mais qui, s’estimant encore plus qu’elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d'elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s’aperçut de l’attitude de Rinieri,et se dit en riant:«—Je ne serai pas venue « en vain aujourd'hui ; car, si je ne me trompe, j'aurai pris

«un pigeon par le nez. — » Et s'étant mise à le regarder

de temps en temps de la queue de l'œil, elle s’efforçait tant qu’elle pouvait de lui faire voir qu'elle s'intéressait à lui, carelles’imaginait que pluselle en allécherait et plus elle en prendrait avecses charmes, plussa beauté en aurait de prix,

surtout aux yeux de celui à qui elle l'avait donnée en même

temps que son amour. |

« Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers celte dame ; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu'il se-fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes ; de quoi la dame, pour les raisons déjà dites, se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l’écolier, ayant trouvé moyen de s'accointer avec la servante de la darmne, lui découvrit son amour, et la pria d'agir auprès de sa maîtresse de façon qu’il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui l’écouta avec la plus grande risée du monde, ét Git : « — As-tu vu où celui-ci « est venu perdre le bon sens qu’il a rapporté de Paris ? Or « va, donnons-lui ce qu’il cherche. Tu lui diras, s’il te parle « encore, que je l’aime encore plus qu'il ne m'aime ; mais, «qu'il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je « puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en . « quoi, s’il est aussi avisé qu’on le dit, il doit m’en estimer « davantage. — » Ah! la malheureuse, la malheureuse, elle

ne savait pas, mes dames, quelle chose c’est que d’avoir à faire aux écoliers.

« La servante étant allée trouver Rinieri, fit ce que sa maîtresse lui avait ordonné. L'écoiicr, reinpli de joie, se mit à adresser de plus chaudes prières, à écrire des lettres, à envoyer des présents, et tout cela éfuit bien reçu ; mais aucune réponse ne lui était faite, sinon des reponses vagues et générales, et on le tint en cette cuise pendant assez longtemps. Enfin, ayant tout découvert à son amant et celui-ci en ayant montré du dépit et quelque jalousie, la dame, pour lui montrer que ses soupçons étaient injustes, envoya sa servante vers l'écolier qui continuait à la solliciter vivement, pour lui dire de sa part qu'elle n'avait jamais pu satisfaire son désir depuis qu'il l'avait assurée de son amour, mais que pour les fètes de la Nativité qui s'approchaient, elle espérait pouvoir se trouver avec lui, el pour ce qu'elle'le priait de venir dans sa cour pendant la nuit du lendemain de la fète, si cela lui plaisait, et qu'alors elle viendrait le rejoindre le plus tôt qu’elle pourrait.

L'écolier, plus que tout autre joyeux, se rendit au jour indiqué à la maison de la dame, et là, ayant été introduit dans la cour par la servante, il se mit à y attendre la dame, Celle-ci ayant ce soir-là fait venir son amant, et ayant soupé joyeusement avec lui, lui dit ce qu’elle avait l'intention de faire cette nuit, ajoutant : a -— Et tu pourras voir quel est «le genre d'amour que j’ai porté et que je porte à celui « dont tu es si sottement jaloux. — » L'amant écouta cette déclaration avec un grand plaisir, désireux de voir par des faits ce que la dame lui donnait à entendre par ses paroles. Il avait par hasard fortement neigéla veille et tout était couvert de neige ; pour quoi l’écolier, après être resté quelque temps dans la cour, commença à avoir plus froid qu'il n’aurait voulu ; mais, dans l'espoir de se restaurer bientôt, il supportait patiemment son mal. Au bout de quelque temps la dame dit à son amant : « — Allons-nous en dans ma « chambre, et regardons par une petite fenètre ce que fait « celui dont tu es devenu jaloux, et ce qu’il répondra à la « servante que j'ai envoyée lui parler. — » Etant donc allés à la fenètre, et voyant sans être vus, ils entendirent la servante parler d’une autre fenètre à l’écolier, et lui dire : + — Rinieri, Madame est la femme la plus contrariée qui « fût jamais, pour ce que ce soir il lui est venu un de ses « frères, lequel, après avoir longtemps causé avec elle, a « voulu ensuite souper ; il n’est pas encore parti, mais je « crois qu'il s’en ira bientôt. Voilà pourquoi elle n’a pas pu « venir te trouver, mais elle viendra tout à l'heure, et elle «te prie de l'attendre sans t'impatienter. — » L'écolier croyant que c'était la vérité, répondit : « — Tu diras à ma

it)

« dame qu'elle ne s'inquiète pas de moi jusqu’à ce qu’elle « puisse sans inconvénient me venir voir ; mais qu’elle vienne « le plus tôt qu'elle pourra. — » La servante étant rentrée, s’en alla dormir. La dame dit à son amant : « — Eh bien, « qu'en dis-tu ? Crois-tu que si je lui voulais le bien que tu « redoutes, je souffrirais qu’il restât ainsi là-bas à se ge- « ler ? — » Ceci dit, elle alla se mettre au lit avec son amant

ui était déjà en partie satisfait, et tous deux se tinrent en

te et en joie un bon temps, riant et se moquant du malheureux écolier. |

« Celui-ci, allant et venant par la cour, cherchait à se réchauffer, et n’ayant rien pour s’asseoir ou pour se garantir du serein, il maudissait la longue visite du frère dela dame. À chaque bruit qu’il entendait, il croyait que c'était la porte que la dame venait lui ouvrir, mais son espérance était vaine. Vers le milieu de la nuit, la dame s'étant saiisfaite avec son amant, lui dit : « — Que te sembie, ma chère « âme, de notre écolier ? Lequel te semble plus grand, de «son jugement ou de l’amour que je lui norte ? Le froid « que je lui fais endurer fera-t-il sortir de ton esprit les « soupçons qui ont fait entrer ce que je t'ai dit l’autre « jour? — » L'amant répondit : « — Oui, cœur de mon « Corps, je reconnais bien maintenant que tu es mon bien, « mon repos, mon plaisir et tout mon ct comme je suis « tout cela pour toi. — » « — Donc — dit la dame — baise- « moi mille fois pour voir si tu dis vrai. — » Sur quoi l’amant la tenant étroitement embrassée, lui donnait non pas mille, mais plus de cent mille baisers. Quand ils se furent livrés quelque temps à ces doux propos, la dame dit: « Levons-nous un peu, et allons voir si le feu est un peu « éteint dont mon »cuiel amant me disait dans ses lettres « qu’il brûlait tout entier. — » Et s'étant levés, ils allèrent à la fenêtre, et regardant dans la cour, ils virent en bas l'écolier danser sur la neige, au son d’un cliquetis de dents que le froid lui faisait faire, une danse si continuelle et siunimée qu’ils n'en avaient jamais vu de pareille. Alors la dame dit : « — Qu'en dis-tu ma douce espérance ? Te sem- « ble.t-il que je sache faire danser les hommes sans trompe «ni cornemuse ? — » À quoi l’amant répondit en riant : « — Oui, mon plaisir suprême. — » « — Je veux — dit la « dame que nous descendions jusqu’à la porte ; tu te tien- « dras coi, je lui parlerai et nous verrons ce qu'il dira ; nous « n'en aurons par aventure pas moins de plaisir que nous « n’en avons eu à le voir. — » Et ayant ouvert doucement la chambre, ils descendirent jusqu’à la porte ; là, sans nullement l'ouvrir, la dame appela à voix basse l'écolier par un petit trou qui s’y trouvait.

« L'écolier, s'entendant appeler, loua Dieu, croyant qu’on

HÉTEDLALL JOCAHNLRS: 0)

allait enfin le faire entrer, et s'étant approche de la parts, il dits « — Me voie, Madame ; ouvrez-inot pour Tieu, car Je « reurs de froid. — » La dame dit: « — Où cui, çar je « sais que tu es un vrai frileux, et qu'il fait tes Frost, pour «qu'il est tombé un peu de neige; mais je sais cuil en < tombe bien davantage à Paris. Je ne puis pas encore « t’ouvrir, pour ce que mon maudti frère, qui est venu hier « soir souper avec moi, ne S'en Va pis encore, inais 1l s'en «ira bientôt, et je viendrai aussitôt t'ouvrir, J'ai eu grand'peine à le quitter un instant pour venir terécontorter « et tedirede ne pas t'impatienter d'attendre ainsi. — » L'écolier dit : «— Eh ! Madame, je vous en prie par Dieu ,ouvrez- « moi, afin que je puisse me mettre à couvert, pour ce que « depuis un moment il s’est mis à tomber la neite la plus « épaisse du monde et qu'elle tombe encore ; alors je vous « attendrai tant que cela vous agréora. — » La dame dit: « — Helas! mon doux bien, je ne peux pas; celle porée fait «un si grand bruit quand on l'ouvre, que je serais « facilement entendue par mon frère, si je t'ouvrais. Mais je « vais aller lui dire de s'en aller, afin de pouvoir ensuite « t'ouvrir. —» «— Or, allez vite — dit l'écolier — Et je vous « prie de faire faire un bon feu, afin qu’aussitôt que je serai « entré, je puisse me réchauffer, car je me suis tellement « refroidi, qu’à peine si je me sens. — » La dame dit: « — Cela ne doit pas être, si ce que tu m'as écrit est vrai, « à savoir que tu brüûies tout entier d'amour pour moi; mais « je suis sûre que tu te moques de moi. Mais, je m'en vais; u attends, et aie bon courage. — »

« L’amant qui entendait tout et qui prenait un suprème plaisir, retourna au lit avec la dame, et ils dormirent peu cette nuit, car ils la passèrent quasi toute à prendre leurs ébats et à se moquer de lécolier. Le malhrureux, changé en cigogne tellement il battait des dents, s'apercevant entin qu’il était joué, essaya à diverses reprises d'ouvrir la porte, et examina s'il ne pourrait pas sortir d'un autre côté ; mais ne voyant pas comment, il tournait dans la cour comme un lion, maudissant le mauvais temps, la cruauté de la dame, la longueur de la nuit et sa propre simplicité. Fortement indigné contre la dame, le long et fervent amour qu'il lui avait porté se changea soudain en haine acerbe et cruelle, et il se mit à rouler dans sa pensée de nombreux projets pour trouver un moyen de se venger, ce qu'il désirait maintenant beaucoup plus qu’il n'avait tout d'abord désiré se trouver avec la dame. |

« La nuit, après une si longue attente, s'avançait, le jour étant proche, et l'aube commença à paraître; pour quoi, la servante ayant sa leçon faite par la dame, descendit, ouvrit la cour, et ayant l'air d’avoir compassion du malheu-

reux, dit : « — Que male aventure lui puisse arriver d’être « venu hier soir. Il nous a tenues toute la nuit en l'air, et a t’a fait geler de froid. Mais tu sais qui c'était. Prends-en s ton parti, car ce qui n’a pas pu se faire cette nuit, se fera. « une autre fois ; je sais très bien que rien ne pouvait « arriver de plus déplaisant à Madame. —» L’écolier, plein de dépit, mais sachant en homme sage que les menaces sont des armes pour ceux qui sont menacés, refoula au fond de son cœur ce qu'il aurait voulu pouvoir en exhaler, et d’une voix soumise,sans se montrer aucunement courroucté, : il dit: « — De vrai, j'ai passé la plus mauvaise nuit que « j'aie jamais eue, mais j'ai bien vu que ce n'était aucune- « nement la faute de la dame, pour ce qu’elle est venue « elle-même, par pitié pour moi, s’excuser et me réconfor- « ter ; et, comme tu dis, ce qui n’a pu se faire cette nuit, se « fera une autre fois. Recommande-moi à elle, et va avec « Dieu. — » Et quasi tout raïdi de froid, il s’en retourna chez lui comme il put. Là, brisé de fatigue et tombant de sommeil, il se jeta sur son lit pour dormir, et se réveilla quasi tout perclus des bras et des jambes. Pour quoi, ayant fait appeler un médecin et lui ayant exposé le froid qu’il avait éprouvé, il se fit soigner. Les médecins employant des remèdes énergiques et prompts, eurent grand’peine à guérir ses nerfs et à obtenir qu'ils pussent se détendre ; et s’il n’avait pas été jeune, et si la saison chaude n'était pas survenue, ii aurait eu par trop à souffrir. Mais redevenu sain et bien portant, cachant soigneusement sa haine, il se montrait plus que jamais amoureux de sa veuve. :

« Or, il advint qu'après un certain laps de temps, la fortune fournit à l’écolier l’occasion de satisfaire son désir, pour ce que le jouvenceau qui était aimé par la dame, sans aucun égard pour l'amour que celle-ci lui portait, s’amouracha d'une autre femme ; et comme il ne voulait peu on prou dire ni faire chose qui lui fit plaisir, elle se consumait dans les larmes et dans l’amertume. Mais sa servante qui en avait grand'pitié, ne trouvant pas le moyen de distraire sa maîtresse du chagrin d’avoir perdu son amant, et voyant passer l’écolier dans la rue comme d'habitude, eut une fole pensée, à savoir qu’on devait pouvoir contraindre par quelque opération de nécromancie J’amant de sa dame à l'aimer comme il avait auparavant coutume de le faire, et que l’écolier devait être grand rmaître en cela ; ce qu’elle it à sa dame. La dame, peu sage, sans réfléchir que si l’éco- ‘lier avait connu la récromancie, il i’aurait employée pour soi-même, ajouta foi aux paroles da sa servante, et lui dit aussitôt de savoir de lui s'il voulait je faire, et de lui promettre pour sûr, qu’en récompense elle ferait ce qu’il lui plairait.

EUITIÈME JOURNÉE. AG

« La servante fit \a commnession Lien ct en dilirence ; ce qu'oyant l'écolier, il dit en soi-même tout joyeux: « — Diou, « sois loué ; Île temps est venu où, avec ton aide, je châticrai « la méchante femme de l’injure qu'elle m'a faite pour prix « du grand amour que je lui portais. — » Et il dit à la servante : « — Tu diras à ma dame qu'elle ne «soit point en « peine à ce sujet, car, son amant fûüt-il dans l'Inde, je l'en « ferai promptement venir et demander pardon de ce qu'il « lui a fait contre son plaisir; mais quant au moven qu'elle « aura à employer pour cela, j'entends le Jui dire à elle « quand et où cela lui plaira. Dis-lui donc ainsi, et récon- «a forte-la de ma part. — » La servante lit la réponse et arrangea tout pour qu'ils pussent se trouver ensemble dans Santa Lucia del i’rato. La dame et l’écolier y étant allés, la dame, ne se rappelant plus qu’elle l'avait conduit quasi à la mort, lui dit ouvertement son cas et ce qu'elle désirait, et le pria de la sauver. À quoi l'écolier dit : « — Madame, « il est vrai que parmi les autres choses que j'ai apprises à « Paris se trouve la nécromancie, dont je sais à coup sûr « tout ce qu’on peut en savoir, mais pour ce qu'elle déplaît « grandement à Dieu, j'avais juré de ne jamais m'en servir « ni pour moi ni pour autrui. Îlest vrai que l'amour que je « vous porte est d une telle force, que je ne saurais rien vous refuser de ce que vous voudriez que je fisse : et pour ce, « quand même je voudrais pour cela seul aller en la de- « meure du diable, je suis prêt à le faire, puisque cela vous « plaît. Mais je vous rappellerai que la chose est plus ma- « laisée à faire que vous ne vous l’êtes peut-être imaginée, « surtout quand une femme veut ramener un homme « à l'aimer et réciproquement quand l'homme veut » ramener une femme, pour ce que cela ne se peut faire « que par la personne intéressée, et que celui ou celle qui « le fait doit être d’un grand courage, car il faut le faire « de nuit, en des lieux solitaires et sans compagnie aucune, « lesquelles choses, je ne sais si vous êtes disposée à Îles « faire. — » À quoi la dame plus énamourée que sage, répondit : « — Amour m'éperonne d’une telle façon, qu'il « n’est rien que je ne fisse pour ravoir celui qui m’a injus- « tement abandonnée ; mais cependant si cela te plait, « indique-moi en quoi il faut que je me montre coura- « geuse. — »

« L'écolier qui avait la queue marquée d’un mauvais poil, dit : « — Madame, il faudra que je fasse une image d’étain « au nom de celui que vous désirez reconquérir ; quand je « vous l’aurai envoyée, il faudra, la lune étant fortement en « décroissance, que vous descendiez nue en un ruisseau « d’eau courante, toute seule, à l'heure du premier som- « meil, vous vous baignerez sept fois avec cette image ;

LS

«ve

« puis, toujours toute nue, vous monterez sur un arbre ou « sur le toit de quelque maison inhabitée, et là, tournée vers « le vent de bise, l’image à la main, vous direzsept fois cer- « taines paroles que je vous donnerai par écrit. Aussitôt que « vous les aurez dites, viendront à vous deux damoiselles, « des plus belles que vous ayez jamais vues ; elles vous « salueront, et vous demanderont gracieusement ce que « vous voulez que l’on fasse. Vous ferez en sorte de leur dire « bien et dûment votre désir ; et gardez-vous de nommer « une personne pour une autre. Dès que vous leur aurez « parlé, elles s’en iront, et vous pourrez descendre à l’en- « droit où vous aurez laissé vos vêtements, vous revêtir et « retourner chez vous. Et pour sûr avant la moitié de la « nuit suivante, votre amant viendra en pleurant vous de- « mander merci et miséricorde ; et sachez que jamais, à « partir de ce jour, il ne vous laissera pour une autre. — »

« La dame, ayant écouté tout cela et y ajoutant foi entière, s’imagina avoir déjà son amant dans ses bras ; redevenueà demi joyeuse, elle dit : « — Sans aucun doute je ferai très « bien tout cela, et j'ai le plus beau lieu du monde pour le « faire. J’ai en effet un domaine au-dessus du Val d’Arno, « lequel est très proche de la rivière, et comme nous sommes « à présent en juillet, il sera très agréable de se baigner. Je « me souviens aussi que non loin de la rivière est une tou- « relle inhabitée, si ce n’est que parfois les. bergers montent « par des échelles en bois de châtaigner sur une terrasse qui « se trouve à son sommet, pour chercher à voir leurs bêtes « égarées. C’est un lieu très solitaire et hors de tout chemin; « j'y monterai, etlà j'espère le mieux du monde faire ceque « tu m'ordonneras. — » L'écolier qui connaissait parfaitement le domaine de la dame et la tourelle, satisfait de savoir qu'elle consentait, dit : « — Madame, je ne suis jamais allé « dans cet endroit, et pour ce je ne connais ni le domaine « ni la tourelle ; maïs si c'est comme vous dites, il ne peut «a nas y avoir d’endroit plus propice au monde. Et pour ce, « quand il sera temps, je vous enverrai l’image et la prière; « Inais je vous prie, quand vous aurez ce que vous désirez, « et que vous aurez reconnu que je vous ai bien servi, sou- « venez-vous de moi et tenez la promesee que vous m'avez « faite. — » À quoi la dame dit qu'elle le ferait sans faute, et, ayant pris congé de lui, elle s’en retourna chez elle.

« L’écolier joyeux de ce que son projet semblait devoir aboutir, fit une image avec ses caractères particuliers, et écrivit ane faribole quelconque en guise de prière ; puis, quand le moment lui sembla venu, il l’envoya à la dame, et lui fit dire que, la nuit suivante, elle eût à faire sans plus deretard ce qu’il lui avait dit; après quoi, il s’en alla secrètement avec un sien serviteur chez un de ses amis qui de-

meurait tout pre de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côte, la dame se miten route avec sa «ervante et s'en alla dans sa métairie, Ds que la nuit fut venue, feignant d'aller au lit, elle envova sa servante se ecoue cher, et à l'heure du premier somme, sortant de la maison, elle s’en vint prés de la tourelle sur la rive de l'Arno. Là, après avoir bisn regardé tout autour, ne voyant et n'entendant personne, elle se dépouilla de £es vitements, qu'eile cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec limazs; après quoi, toute nue, et l'image en sa main, elle se dirirea vers la tourelle. L'écolier qui, des la tombée de la nuit, s’était caché pres de la tourelle avec son serviteur, parmi es saules et les autres arbres, avait tout vu ; quand elle passa ainsi nue, quasi à côte de lui, et qu'il vit la blancheur de son Corps vaincre l'obscurité de Ja nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne,et les trou. vant belles, et sonseant à part soi à cc que ces beautés al- Jaient devenir en peu d'instants, il eut quelque pitie d'elle ; d'un autre côté. l'aisuillon de la chair l'assailhit soudain, et fit lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s'emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d'être vaincu par Pun et l'autre de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il étaitet quelle avait été l'injure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en avant été rallumée, il chassa la pitie et l'appétit charnel,se raffermit danssa résolution,et laissa aller ladame.

« Celle-ci etant montée sur la tour et tournce vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l'écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement l'échell: ar laquelle l1 dame élait montée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu'elle devait dire et faire. La dame, apres avoir dit sept lois son oraison, se mit à atteudre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui laisait paraître plus longue qu’elle n'aurait voulu — qu’elle vit l'aurore appa- . raître ; pour quoi, toute marrie qu'il n’en tüt point advenu comme l'écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je « crains bien qu'il n'ait voulu me faire passer une nuit a comme clle que je lui ait fait passer ; mais si telle a été « son intention, il a mal su se venger, car celle-ci n’a pas « été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter « que le froid était de toute autre qualité. — » Et pour que le jour ne la surpriît point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l'échelle n’y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les

ieds, ses esprits l'abandonnèrent et elle tomba vaincue sur a terrasse de la tour.

« Quand les forces lui revinrent, elle se mit à ;pleurer amèrement et à se plaindre ; et comprenant bien que tout cela était l’œuvre de l’écolier, elle se reprocha de l’avoir offensé et de s’être ensuite fiée à lui, qu’elle devait justement croire son ennemi. Elle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s’il n’y avait aucun moyen de descendre, et n’en voyant point, elle se remit à »leurer, et en proie à d’amères pensées, elle se disait : « — O0 malheureuse « que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en « général tous les Florentins, quand on saura que tu as été « trouvée ici toute nue ? Ton honnêteté, jusque-là si esti- « mée, on verra qu'elle était fausse ; et si tu essaïes de trou- « ver quelques mauvaises excuses — à la rigueur on er « pourrait trouver — le maudit écolier,qui saïttoutes tes af- « faires, ne te laissera pas mentir. Ah ! pauvre misérable, . « en une même heure tu auras perdu ton jeune amant qui « ne t'aime plus et ton honneur ! — » Sa douleur devint alors si grande, qu'elle fut sur le point de se jeter du haut de la tour sur le sol. |

« Le soleil étant levé, elle s’approcha le. plus qu’elle put d’un des bords de la tour, regardant s’il ne passerait point quelque petit berger avec ses bêtes, qu’elle püt envoyer vers sa servante. Sur ces entrefaites, l’écolier qui avait dormi quelque peu au pied d’un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d'elle. Il lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoiselles « sont-elles venues ? — » La dame le voyant et l’entendant, se remit à pleurer fortément et le supplia de venirprès de la tour pour qu’elle pût lui parler. L’écolier lui fut en cela très courtois ; sur quoi la dame s’étant mise à plat ventre sur la terrasse, ne laissa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant : « — Rinieri, vraiment si je t'ai fait pas- « ser une mauvaise nuit, tu t’es bien vengé de moi, pour ce « que, bien que nous soyons en juillet, j’ai cru cette nuit, « étant toute nue, que j'allais geler ; sans compter que j'ai « tant pleuré sur le méchant tour que je t’ait fait et sur ma « sottise de t'avoir cru, que c’est une merveille que les yeux « me soient restés en tête. Et pour ce, je te prie, non pour « l'amour de moi quetu ne saurais aimer, mais pour amour « de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour « venger l’injure que je t'ai faite, de ce que tu as fait jus- « qu'ici ; fais-moi rendre mes vêtements et laïsse-moi des- « cendre d’ici ; ne cherche pas à m'’enlever ce que, quand « même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, « c’est-à-dire l'honneur. Et si je t'ai privé du plaisir d’être « avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment « que cela te plaise, ten rendre plusieurs pour une. Con- « tente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant « homme, qu'il te sufffse d’avoir pu te venger et de me l’a-

AULILÈME JOURNÉE. 465

« voir fait savoir ; W ny a pont ae gloire pour l'aigle à « triompher d'une colombe ; donc, pour l'amour de Dieu et e pour ton propre honneur, aie pitié de moi. — »

« L'écolier, s: rappelant d'un cœur féroce l'injure reçue, et vovant la dame pleurer et supplier,éprouvait tout à la fois plaisir et ennui: plaisir de la vengeance qu'il avait désirée par-dessus tout ; ennui, l'humanité le portant à avoirpitié de li malheureuse. Mais pourtant l'humanité ne pouvant vaincre a ferocité de son appetit de vengeance, il répondit : « —— Ma- « datne Elena, simes prières — que je n’aipoint su, ilest vrai, « batsnerdelarmes etrendre mielleusescomrme tu sais le faire « maintenant pour lestiennes — m'avaient obtenu,la nuit que « je mourais de froid dansta cour pleine de neige, la faveur « de pouvoir un instant m'abriter sous un endroit couvert, « il me serait facile d'exaucer aujourd'hui tes prières. Mais «silte soucie maintenant de ten honneur plus que par le « passé, et qu'il te soit si pénible de rester ainsi nue, adresse « ces prières à celui dans les bras duqueltu n'as pas craint, « pendant la nuit que tu viens de rappeler, de rester nue, « alors que tu m'entendais aller et venir dans ta cour, bat- « tant des dents et piétinant dans la neige : fais-toi aider par «lui ; dis-lui de te rendre ts vétements, de t’apporter l'é- « chelle pour descendre; efforce-toi de l'intéresser à ton « honneur que tu n'as pas hésité à mettre à toute heure « mille fois en péril pour lui. Pourquoi ne l'appelles-tu pas « pour qu'il te vienne en aide ? À qui cela appartient-il « mieux qu'àlui? Tu es à lui, et à qui donnera-t-il aide et « protection, s’il ne te protège et s'il ne t'aide ? Appelle-le, « sotte que tu es, et essaie si l’amour que tu lui portes, si « ton adresse jointe à la sienne, te pourront délivrer de ma « so'iise à propos de laquelle pendant que tu 'e satisfaisais « avec jui, tu lui demandais ce qu'il lui semblait être le plus « fort, de ma sottise ou de l'amour que tu lui portais. Tu « ne saurais mainterant te montrer accommodante au sujet « de ce que je ne désire point, pas plus que tu ne pourrais « me Île refuser, si je le désirais ; réserve tes nuits pour ton « amant, s’il arrive que tu partes d'ici vivante ; tes nuits « sont à lui: moi, j'en eus trop d’une, et il me sullit d'avoir « été bafoué une fois. Usant de toute ton astuce dans tes pa- « roles, tu t'ingénies aussi à capter ma bienveillance en me « flattant ; tu m'appelles gentilhomme plein de valeur, et tu « t'efforces doucement à m'amener à renoncer, en hommé « magnanime, à te punir de ta méchanceté ; maistes flat- « teries ne m'obscurciront point aujourd’hui les yeux de « l'intelligence comme le firent autrefois tes promesses dé- « loyales. Je me connais : je n’en ai pas autant appris de « moi-même, pendant tout le temps que je suis resté à Pa- « ris, que tu ne m'en as fait connaitre dans une seule de tes

466 LE DÉÈCAMÉRON.

x nuits. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n'es « pas de celles à qui la magnanimité doit montrer ses effets « Pour les bêtes sauvages comme toi, la fin du châtimeni « comme de la vengeance doit être la mort, alors que pour « les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour « quoi, bien que je ne sois pas aigle, te connaissant non « pour colombe mais pour serpent venimeux, j'entends te « poursuivre de toute la force de ma haïne, comme mon « plus ancien ennemi. Tout ce que je te fais ne se peut « d’ailleurs appeler vengeance maïs plutôt châtiment, en «tant que la vengeance doit surpasser l’offense, ce « qui n’arrivera point ici; pour ce que si j'avais voulu me « venger, me souvenant à quelle extrémité tu réduisis mon « âme, ta vie ne m'aurait pas suffi si je te l’avais prise, non « plus que cent autres comme la tienne, car j'aurais occis « une vile, mauvaise et coupable femme. Et que diable — « mettant de côté le peu de beauté de ta figure que quelques « années feront disparaître en la remplissant de rides — « vaux-tu plus qu’une autre pauvre servante, toi qui as failli « faire mourir un galant homme, comme tu m’appelais il y « a un moment, dont la vie pourra peut-être encore être un « jour plus utile en ce monde que cent mille de tes pareilles « ne pourraient l'être pendant toute la durée de l'univers ? « Je t'apprenérai donc par le châtiment que tu endures, ce « que c’est que de te moquer des hommes qui ont un sen- « timent dans le cœur, ce que c’est que de se moquer des « écoliers, et je te donnerai sujet de ne plus jamais tomber « dans une pareille folie, si {u en réchappes. Mais si tu as « si grand désir de descendre, que ne te jettes-tu à terre ? En « te rompant le col, avec l’aide de Dieu, tu te délivreras en « même temps du supplice où il te semble être, et tu me « rendras l’homme le plus heureux du monde. Maintenant, « je ne t'en veux plus dire davantage ; j'ai su si bien faire « que je t'ai fait monter là-haut ; sache à présent si bien « faire, toi, que tu en descendes comme tu sus te moquer « de moi. — »

« Pendant que l’écolier parlait ainsf, la malheureuse dame ne cessait de pleurer, et le temps s’écoulait, le soleil montant toujours pius haut. Quand elle vit au’il se taisait, elle dit : « — Hélas ! homme cruel, si cette maudite nuit te fut « si douloureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma « jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles « prières n’ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins « émouvoir, et relâche-toi de ta rigueur et de ta sévérité, « par cela seul que je me suis confiée tout dernièrement à « toi, et que je t'ai découvert tous mes secrets, ce qui t'a « fourni l’occasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute: « comme aussi, si je ne m'étais pas confiée à toi, tu n’aurais

PA

LUiiLEME JOURNÉE. 467

« pu trouver aucun moven de te veng-r de moi, ce que tu « parais avoir souñaite avec tant d'ardeur. Hélas! faisse ta « colère et pardonne-rnoi désormais : si tu veux me pardon- « ner et me l'aire descendre d'ici, je suis toute prère à abar:- « donner mon déloyal amant, et à l'avoir seul pour amant « et pour maître, bien que tu dénigres fort ma beauté, en « la donnant pour passagère et de peu de prix. Quelle qua « soit ma beauté, je sais que, comme celle des autres « femmes, si on ne la doit point estimer pour autre chose, « elle est un amusement et un passe-temps pour la jeunesse « des hotmines ; et tu n'es point vieux. Et, bien que je suis « cruellement traitée par toi, je ne peux cependant pas « croire que tu voudrais me donner une mort si cruelle que « de me forcer à me jeter en désespéréeau bas de cette tour, « devanttes yeux auxquels — tu l’avoueruis si tu n'élais pas «event menteur — j'ai tellement plu jadis. Hélas! uie «pitié de moi, pour l'amour de Dieu; aie pitié! le soleil « commence à devenir trop chaud, et, de même que le tros ‘4 grand froid m'a fait souffrir cette nuit, la trop grands « chaleur commence à me faire endurer grandissime souf- « france. — ».

« L'écolier qui prenait plaisir à prolonger cette conversatioa, répondit : « — Madame, tu ne t'es point confiée à moi « à Cause de l'amour que tu me portais, mais pour recon- « quérir celui que tu avais perdu, et pour ce ta con- « fiance ne mérite autre chose qu'un traitement pire. Et « tu as cru follement, si tu t'es imaginée que cette voie « a été la seule ouverte à la vengeance que Je souhaitais. « J'en avais mille autres ; en faisant semblant de t'aimer, « j'avais tendu autour de tes pieils plus de mille lacs; et avant « peu, si ce cas ne s'était pas présenté, tu devais de toute « nécessité tomber dans l’un d'eux. Quel qu'eût été celui où « tu fusses tombée, tu n'aurais pas éprouvé une peine ni « une honte moindres que celui-ci ne t'en occasionne; si j ai « employé celui-ci, ce n'est point par considération pour « toi, mais pour me satisfaire plus vite. Et quand bien « même tous eussent manqué, j'avais ma plume, avec « laquelle j'aurais écrit sur ton ccmpte tant de choses et de « telle façon que, quand tu les aurais sues — et tu les aurais « gues — tu aurais désiré mille fois n'être point née. Les : « forces de la plume sont beaucoup plus grandes que ne « l’estiment ceux qui ne les ont point éprouvées par leur « propre expérience. Je jure Dieu — puisse-t-il m'être « propice jusqu'à la fin dans cette vengeance que je prend: « de toi, comme il me l’a été dès le commencement — qu: « j'aurais écrit sur toi des choses telles que, rougissant de « toi-même, tu te serais crevé les yeux pour ns point t» « voir; et pour ce, ne reproche pas à la mer d’avoir é:i

368 | LE NÉCAMERON. | « accrue par un petit ruisselet. De ton amcur, ou de te « posséder, je n'ai, comme je t'ai déjà dit, nul souci; sois u donc à celui avec qui tu as été, si tu le peux; de même « que je l’äi haï autrefois, je l’aime présentement en pensant « à ce qu'il t'a fait. Vous allez, vous amourachant des jou- « venceaux et eonvoitant leur amour, pour ce que vous les « voyez le teint plus vif, la barbe plus nuire, la taille élancée, « et qu’ils dansent et qu’ils joutent; mais tout cela, ceux qui « sont quelque peu plus âgés l’ont eu eux aussi, et ils savent « de plus tout ce que ces jouvenceaux ont encore à apprendre. « En outre, vous les trouvez meilleurs cavaliers, faisant plus « de milles en leur journée que les hommes plus mürs. « Certes, je confesse 1. savent secouer les jupons avec « plus de force, mais les gens plus âgés, étant plus experts, « savent mieux en quels endroits se tiennent les puces. Il « vaut mieux manger peu et savoureux, que beaucoup etin

« sipide; le grand trot rompt et fatigue, quelque jeune « qu’on soit, tandis que l’allure douce, encore qu’elle vous « fasse arriver moins vite à l’auberge, vous y conduit au « moins sans fatigue. Vous ne vous apercevez point, bêtes « sans intelligence, combien de mal est caché sous ce peu de « belle apparence. Les jouvenceaux ne se contentent point « d’une seule, mais autant ils en voient, autant ils en « désirent, d'autant ils se croient dignes. Pour quoi, leur « amour ne peut être stable, et tu peux à cette heure en « avoir par toi-même une preuve irrécusable. Il leur semble « qu’ils méritent d'être révérés et caressés par leurs dames, « et ils n’ont pas de plus grande gloire que de se vanter de « celles qu'ils ont eues, lequel défauten a fait tomber beau- « coup, qui ne le redisent point, sous les coups de frères irri- « tés. Bien que tu prétendes que tes amours n’ont jamais été « connues que par ta servante et par moi, tu n’en saisrien, « et tu crois mal si tu crois ainsi. Dans sa rue et dans la « tienne, on ne parle que de cela; mais la plupart du temps « ceux à qui cès choses arrivent en dernier lieu sont ceux « qui y sont les plus intéressés. Les jouvenceaux vous volent « par-dessus le marché, tandis que les gens âgés vous font « des présents. Donc, toi qui as mal choisi, reste à celui à « qui ‘u t’es donnée, et laisse à une autre celui dont tu t'es « moquée, car j'ai trouvé une dame bien au-dessus de toi, « et qui a su mieux me connaître que tu ne l’as fait. Et afin «que tu puisses emporter dans l’autre monde une plus « grande certitude du désir de mes yeux que tu ne sembles « lavoir en ce monde par mes paroles, jette-toi tout de suite « en bas, et ton âme, aussitôt reçue dans les bras du dia- « ble, comme je crois, pourra voir si mes yeux se seront « troublés ou non de t'avoir vue précipitée de là-haut. Mais « pour ce que je crois que tu ne voudras point me faire un

atel plaisir, je te conseille, si le soleil commence & te « chautier, de te souvenir du froid que tu m'as fait soufatrir, et si tu mèles ce souvenir à la chaleur que tu « entdures, sans aucun doute tu en sentiras le soleil « adouci. — »

« L'inconsolable dame, voyant que les paroles de l'écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien! puisque rien ne pvut t’'émouvoir de « pitié pour mot, laisse-loi toucher au nom de l’amour « que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as « trouvée et dont tu dis être aimé; pardonne-moi pour « que je puisse me revétir, et fais-mot descendre d'ici. — » L’écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà larzement passée, 1l répondit : e — Eh bien! « je ne saurais te dire non, puis sue tu m'en as priée au « nom d’une tell dame. Dis-mos où sont tes vèétements, « j'irai te les chercher et je te ferai descendre, — » La dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l'endroitoüu elle avait déposé ses habits. L'écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur d5 ne point s'éloigner, et de veiller à ce que personne n'e2trit dés .a tour avant qu’il ne revint: après quoi, il s’en alla chez un de ses amis, où il déjeuna tout à son aise; puis, quand l'heure lui sembla veaue, il s'en fut dormir

« La dame, restée sur la tour, quoiqu’un peu récontortée par un sot espoir, s'en fut, bien triste encore, s'asseoir à l'endroit où le mur faisait un peu d'ombre, et se mit à attendre, faisant d’amères réflexions. Plongée dans ses

ensées, tantôt espérant, tantôt désespérant de voir revenir l'école avec ses vêtements, et passant d’une idée à une autre, elle s’endormit, vaineue par la douleur, et comme une perscnne qui n'avait pas dormi de toute la nuit précédente. Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu de ga course, frappait à découvert et d'aplomb sur le corps tendre et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protézeait, avec une telle force, que non seulement il lui brûla les chaire, mais qu'il les lui fendit et les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu’elle réveilla l’infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s’ouvrait et éclatait, comme nous voyons faire d’une feuille de

archemin brûlée quand on veut l’étirer ensuite; en outre, a tête lui faisait si mal qu'il lui semblait qu’elle allait se rompre, ce qui n’était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brûlante, qu’elle ne pouvait s’y tenir ni sur les pieds ni autrement; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il ue iaisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches ei

470 LE DÉCAMÉROUN.

des taons en grandissime quantité, lesquels se posant sur ses chairs fendues, la piquaient si cruellement, que chaque piqûre lui semblait une pointure d’aiguillon; pour quoi, elle ne cessait de les chasser avec les mains, maudissant la vie, son amant et l’écolier. Etant aïnsi molestée, blessée, torturée ar la chaleur horrible du soleil, par les mouches et les taons, comme aussi par la faim et plus encore par la soif: livrée à l’angoisse de mille pensers douloureux, elle se dressa sur ses pieds et se mit à regarder si elle ne verrait pas ou n’entendrait pas quelqu'un s'approcher d'elle, disposée, quoi qu’il lui en’dût advenir, à l'appeler et à [ui demander secours. Mais sa mauvaise fortune lui avait encore enlevé cette chance. Les laboureurs avaient tous quitté les champs à cause de la chaleur; ajoutons que ce jour-là, personne n'était venu travailler près de la tour, tous les voisins étant à battre leur blé chez eux; pour quoi, elle n’entendait rien

ue les cigales, et ne voyait que l’Arno qui. lui apportant le d' ir de boire de son eau, n’apaisait point sa soif, mais l’augmentait au contraire. Elle apercevait aussi pius loin des bois ombreux et des maisons où elle aurait bien voulu être, et qui lui étaient également un sujet d’angoisse.

« Que dirons-nous plus de la malheureuse dame? Le soleil sur sa tête, la chaleur de la terrasse sous ses pieds, les piqûres des mouches et des taons par côté l'avaient telle. ment rongée de toutes parts, que la pauvre femme qui, la nuit précédente, dis:ipait les lénèbres par la blancheur de sa peau, était devenue maintenant rouge comme rage, toute zébrée de sang, et aurait paru à qui aurait pu la voir, la plus vilaine chose du monde. Pendant qu’elle était ainsi, sans espérance et sans conseil, attendant plutôt la mort qu'autre chose, l’écoiter, l'heure de none étant passée, se réveilla, et se souvenant de sa dame, il retourna vers la tour pour voir ce qu’il en était d’elle, et envoya manger son serviteur qui était encore à jeun. La dame l’ayant entendu, vint toute faible et succombant sous l’angoisse, s'asseoir sur le bord de la trappe, etse mit à dire en gémissant : « — Rinieri, « tu t'es bien vengé outre mesure, car si je t'ai fait geler de « nuit dans ma cour, tu m’as de jour fait rôtir sur cette « tour, voire brüler, et de plus mourir de faim et de soif; « pour quoi, je te prie, pour l'amour de Dieu seul, de monter « 1ci, et, puisque je n’ai pas le cœur de me donner la mort « moi-même, de me la donner toi, car je la désire plus « que toute autre chose, tant est grand le tourment que « j'éprouve. Et si tu ne veux pas me faire cette grâce, fais « moi apporter au moins un verre d'eau, que je puisse y « baigner ma bouche à laquelle mes larmes ne suffisent « point, tant est grande la sécheresse et l’ardeur que je res- « SenS. — » |

AUVITIÈME JOURNÉE, 41

« L'écolier recounut Lieu à sa voix quelle était sa faiwlcsse, il vit aussi en partie son corps tout grillé par le sooil, tout cela et ses humbles prières lui inspirérent un peu de pitié pour elle; mais pourtant il rénondit: « — Méchante « femme,tu ne mourras peint de mes nains; tu mourras des «tiennes si l'envie t'en vient; et tu auras de moi autar.t « d'eau pour all“5er ta chaleur que j'’eus de toi du feu pour « ullécer mon froid, Je ne me plains que d'une chose, à « savoir que, tandis qué la malaulie occasionnée par le froid « que j'éprouvai dut se guérir par Ja chaleur d'un fumirs “«infect, la maladie produite par la chaleur que tu erndure: « présentement se pourra soicner par le froid de l'eau de roc: e odoriférante; et que, alors que j'ai failli perdre les ner's set tout le corpx, toi, écorchee par cette chaleur, tu resteras « aussi Lelle que le serpent qui a quitté sa vieille peau, = » « — Oh! misérable de moi — dit la dame — que Dieu « donne à ceux qui me veulent du mal ces beantés acquises « de telles façons; mais toi, plus cruel qu'aucune bete féroce, comment as-tu pu soufirir de ie briser de cette manière? Qu'aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout autre, si j avais fait périr toute ta farnille sous les plus Cruels tourments? Certes, je ne sais pas quelle plus granile cruauté on aurait pu exercer envers un traître qui aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelle tu m'as traitée en me faisant rôlir au solcil et manzer des mouches; tu n'as pas mème voulu me donner un verra d'eau, alors qu'aux assassins condamnés par la justice et qu'on mène à Ja mort, on donne à boire souvent du vin quand ils le demandent, Eh bieñ! puisque je vois que tu « persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que «jendure ne peut en rien t'émouvoir, je me disposerai « patiernment à recevoir la mort, alin que Dieu ait miséri- « corde de non âme; et je !e prie de jeter un juste resard « Sur ton ouvrate, — » Et ces paroles dites, elle se traina Péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d'é. Chapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondainment, et se lamentant sur son triste sort, cile crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.

« L'heure de vespres étant déjà arrivée, l'écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, ‘2 fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s’en kila à la maison de la malheureuse, où il trouva la servant: qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, nr: Sachant quel parti prendre, etil lui dit: « — Bonne femme, qu'est-il arrivé à ta maîtresse ? — » A quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin Je « trouver dans le lit où il m'avait semblé la voir ailer hier « soir; mais je ne l'ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne saia

SRLLLENRRAECAR

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« ce qu’elle est dévenue, de quoi J’éprouve un grandissime « chagrin. Mais vous, messire, ne saurez-vous rien m'en « dire? — » A quoi l’écolier répondit : « — Eussé-je pu te « tenir aussi avec elle là où je l'ai tenue, afin de te punir «de ta faute comme je l’ai punie de la sienne! Mais « pour sûr, tu ne m'échapperas pas des mains que je ne te « paie tes bons offices, de sorte que tu ne fasses jamais « plus de méchant tour à personne sans te souvenir de « moi. — » Cela dit, il dit à son domestique. « — Donne- « lui ces vêtements, et dis-lui qu’elle aille trouver sa 'mat- « tresse, si elle veut. — » Le domestique fit selon qu'il lui avait ordonné; pour quoi, la servante ayant pris les vêtements et les ayant reconnus, et se rappelant ce qu’on venait de lui dire, trembla qu'ils ne l’eussent tuée, et eut peine à se retenir de crier. L'écolier étant parti, elle s’en alla surle-champ, en courant, vers la tour et toute en pleurs.

« Ce même jour, un laboureur de la dame avait par hasord perdu deux cochons; comme il allait à leur recherche, il arrriva vers la tourelle un peu après le départ de l’écolier, et regardant partout s’il ne verrait pas ses cochons, il entendit les plaintes que poussait la malheureuse dame ; pour quoi, s’étant approché, il cria tant qu’il put : « — Qui est- « ce qui se plaint là-haut? — n La dame reconnut la voix de son laboureur, et l’ayant appelé par son nom, elle dit: « — Eh! va chercher ma servante, et fais en sorte qu’elle « puisse venir me trouver ici. — » Le laboureur, l’ayant reconnue, dit: « — Hélas! Madame, qui vous a portée là- « haut? Votre servante vous a cherché tout aujourd’hui: « mais qui aurait jamais pensé que vous deviez être là ? — » Et ayant pris:les deux bras de l'échelle, il se mit à la dresser comme elle devait être, et à la lier avec des cordes et des bâtons en travers. Sur ces entrefaites, survint la servante qui étant entrée dans la tour, ne pouvant plus retenir sa voix et se frappant le front avec les mains, se mit à crier: « — Hé- « las! ma douce âme, où êtes-vous ? — » La dame l’entendant, dit le plus fort qu’elle put : « — Ma sœur, je suis « ici, en haut; ne pleure pas, mais apporte-moi vite mes « vêtements. — » Quand la servante l’entendit parler, quasi toute réconfortée, elle monta par l'échelle que le laboureur avait déjà presque entièrement raccommodée, et, aidée par lui, elle parvint sur la terrasse. Quand elle vit sa maîtresse, qui. ressemblait non à un corps humain, mais à un cep de vigne à moitié brûlé, toute brisée, toute pâle, gisant nue sur la terre, elle mit ses mains sur ses yeux, et se mit à pleurer comme si elle était morte. Mais la dame la pria de se taire pour l’amour de Dieu, et de l'aider à se vêtir. Ayant appris d'elle que personne ne savait où elle avait été, sinon ceux

qui lui avaient apporté ses vêtements et le laboureur qui

EUITIÈME JOURNLE. 473

était encore là, elle se calme un peu, et elle les pria, pour l'amour de Dicu, de n’en jamais rien dire à personne.

« Le laboureur, après de nombreuses paroles, ayant mis sur ses épaules la dame qui ne pouvait marcher, la porta enfin sans encombre hors de la tour. La malheureuse servante, qui était restée en arrière, en descendant avec moins de précautions, fit un faux pas, tomba de l'échelle par terre et se rompit la cuisse, sur quoi, de douleur, elle se mit à mugir si fort qu'on aurait dit un lion. Le laboureur, avant déposé la dame sur un tas d'herbes, alla voir ce qu'avait la servante,etayant vu qu'elle avait la cuisse rompue, il la porta aussi sur le tas d'herbes, et la posa à côté de la dame. Celleci, voyant ce nouveau malheur s'adjoindre à tous ses autres maux, celle dont elle espérait aide plus que de toute autre avec la cuisse cassée, fut afflisée outre mesure, et recommença à pleurer si misérablement que non seulement Je laboureur ne la put consoler, mais qu'il se mit de son côté à pleurer aussi. Mais, le soleil étant déjà bas, afin que la nuit ne les surprit point en cet endroit, selon le désir de l'inconsolable dame, 1! s’en alla chez lui,et là, ayant appelé ses deux frères et sa femme, ils revinrent tous les quatre avec une civière sur laquelle ils mirent la servante et la portèrent à la maison. Puis le laboureur ayant réconforté la dame avec un peu d’eau fraîche et de bonnes paroles, la prit sur son dos et la porta dans sa chambre. La femme du laboureur, après lui avoir donné à manger du pain lavé et l'avoir déshabillée, la mit au lit, et ils prirent leurs mesures pour que la servante et elle fussent transportées à Florence pendant la nuit; ce qui fut fait. Là, la dame qui avait à sa disposition un grand ‘fonds de mensonges, ayant inventé une fable tout à fait opposée à ce qui était arrivé, fit croire à ses frères et à ses sœurs, et à tout le monde que tout cela était arrivé à sa servante et à cile par enchantements de démons. Les médecins furent appelés, et non sans grandissime angoisse et péril pour la dame dont la peau resta plus d'une fois attachée à ses draps, ils la guérirent d’uae ardente fièvre et des autres accidents. Ils guérirent aussi la servante de sa cuisse cassée. Sur quoi, la dame ayant oublié son amant, se garda dorénavant de se moquer des autres et d'aimer. Quant à J'écolier, apprenant que la servante s'était rompue la cuisse. il estima avoir obtenu une entière vengeance, et joyeux, il passa outre sans plus rien dire.

« Voilà donc ce qu’il advint à la sotte jeune dame de ses moqueries. Elle avait cru se jouer d’un écolier comme elle aurait fait d’un autre, ne sachant point que la plupart d’entre eux, sinon tous, savent où le diable a la queue. Et pour ce, gardez-vous, mes dames, de vous moquer de personne, et surtout des écoliers, — *

414 LE DÉCAMÉRONMe .

Deux hommes mariés se fréquentent journellement, l'un d’eux couche avee L femme de l'autre, lequel s'en étant aperçu, s'entend avec la femme du traitre vour enfermer celui-ci dans une caisse sur laquelle ils prennent ensuite tow deux leurs ébats,

Les dames avaient éprouvé du chagrin et de l’ennui à entendre raconter les malheurs d’Élena,; mais pour ce qu’elles estimaient qu'ils lui étaient en partie justement arrivés. ils leur avaient inspiré une pitié fort modérée, bien qu’elles tinssent l’écolier pour un homme rigide, fièrement entêté, voire cruel. Mais Pampinea étant parvenue à la fin de sa nouvelle, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre Celle-ci, désireuse d’obéir, dit : « — Plaisantes dames, pour ce qu’il me semble que la sévérité de l'écolier bafoué vous a quelque pen troublées, j'estime qu'il convient de ragaillardir vos esprits attristés par quelque chose de plus ägréable ; c’est pourquoi j'entends vous dire une petite nouvelle à propos d’un jeune homme qui reçut une injure

vec plus de mansuétude, et s’en vengea d’une façon plus modérée. Par elle, vous pourrez tn que, quand un homme fait tant que de se venger, il doit bien lui suffire d'avoir rendu un âne en échange de celui qu’il a reçu, sans chercher à tirer plus forte vengeance qu'il ne convient. | | |

« Il faut donc que vous sachiez qu’à Sienne, ainsi que je J'ai entendu dire jadis, il y avait deux jeunes gens très aises et de bonnes familles bourgeoises, dont l’un s'appelait Spinelloccio Tanena, et l’autre Zeppa di Mino; tous les deux demeuraient porte à porte dans la rue Camollia. Ces deux jeunes gens étaient toujours ensemble,et paraissaient s’aimer autant et même plus que s'ils eussent été frères. Chacun d'eux avait pour femme une fort belle dame. Or il advint que Spinelloccio, fréquentant beaucoup la maison de Zeppa, que Zeppa y fût ou n’y fût pas, devint tellement familier avec la femme de ce dernier, qu’il finit par coucher avec elle, et les deux amants continuèrent un bon temps ce jeu sans que per. sonne ne s’en aperçut. Pourtant, à la longue, Zeppa étant un jour chez lui sans que sa femme le sût, Spinelloecio s’en vint le demander. La dame lui dit qu’il n’était point à la maison; sur quoi Spinclloccio étant monté promptement trouva la dame dans la salle et voyant qu'il n'y avait personne, se mit à la prendre dans ses bras et à l’embrasser ; et elle en fit au-

BUILIÈME JOURNÉE 4:

tant. Zenpa qui vit cela, ne souffla mot, et se tint caché pour voir où le jeu s'arrèterait. Il ne tarda point à voir sa femme et Spinelivccio ainsi embraseés s’en alier dans la chambre et s’y enferimer, de quoi il fut fort courroucé. Mais comprenant que sil faisait du bruit l'injure qui li avait été faite n'en serait pas moindre, qu'au contraire elle serait augmentée de la honte, il donna toute sa pensée à chercher quelle venteance il en devait tirer de facon que, sans qu'on n'en sût rien au dehors, il en fût satisfait. Après y avoir lonstemps pensé, il crut avoir trouvé le moyen, et se tint raché pendant tout le temps que Spinelloccio demeura avec la dame.

« Quand cclui-ci s'en fut allé, il entra dans la chambre où il trouva la dune qui n'avait pas encore fini de rajuster sur sa tête son voil® que Spineloccio en jouant avec elle avait fait tomber, et il dit: « — Forme, que fais-tu là? — » À quoi Ja dame répondit: « — Ne le vois-tu pas? — » « — Oui « bien — dit Zeppa — oui; j'ai vu aussi autre chose que je « n'aurais pas voulu voir. » — Sur ce, il entra en grandes explications sur ce qui s'était passé, et la dame, tremblant de peur, après lui avoir avoue ce qu'elle ne pouvait véritablement nivr de ses relations avec Spinelloccio, se mit à pleurer et à lu: demander pardon. A quoi le Zeppa dit : « — Vois, « femme, tu as mal fait; situ veux que je te le pardonne, « songe à fire entièrement ce que je t'ordonnerai, et le « voici: je veux que tu aises à Spinclloccio que de’nain ma- «tin, sur l'heure de tierce, il trouve un motif quelconque « pour me quitter ct venir ici te trouver; quand il y sera, « je reviendrai, et dès que tu m'entendras, tu le feras aus- « sitôt entrer dans cette caisse où tu l’enfermeras. Puis, « quand tu auras fait cela je te dirai ce qu'il te restera à « faire. Et tu ne devras avoir aucune hésitation à ce faire, « car je te promets que je ne lui ferai aucun mal. — » La daine pour le contenter, dit qu'elle le ferait, et elle le fit en ctiet. |

« Le lendemain, sur la troisième heure, Zeppa et Spinelloccio étant ensemble, Spine!loccio qui avait promis à la dame d’aller la trouver à cette heure-là, dit à Zeppa : « — Je « dois déjeuner ce matin avec un ami et je ne veux pas me « faire attendre; pour ce, va avec Dieu. — » Zenpa dit : « — Il n'est pas encore l'heure de déjeuner, il s’en taut. — » Spinelloccio dit : « — Cela ne fait rien, j'ai aussi à causer « avec lui d’une affaire, de sorte qu’il faut que j'y sois de « bonne heure. — » Spinelloccio ayant donc quitté Zeppa, fit un détour et s’en alla chez ce dernier trouver sa femme. Îls venaient à peine d'entrer dans la chambre, que Zeppa revint. La dame l’entendant, se montra très effrayée. et le fit entrer dans la caisse comme son mari le lui avait dit ; après quoi, l'y ayant enfermé, elle sortit de la chambre.

« Zeppa étant monté, dit: « — Femme, est-il l'heure « de déjeuner ? — » La dame répondit : « — Oui, dans un « moment. — » Zenpa dit alors : « — Spinglloccio est allé « déjeuner ce matin avec un sien ami et a laissé sa femme « seule, mets-toi à la fenêtre et appelle-la; dis-lui qu’elle « vienne déjeuner avec nous. — » La dame, craignant pour elle-même, et pour ce devenue tout à fait obéissante, fit ce que son mari lui ordonnait. La femme de Spinelloccio, après en

avoir été bien priée par la femme de Zeppa, se décida à venir

en apprenant que son mari ne devait pas déjeuner à la maison. Quand elle fut venue, Zeppa lui faisant de grandes caresses et la prenant amicalement par la main, ordonna doucement à sa femme d'aller à la cuisine, etemmena avec Jui sa voisine dans la chambre où, à peine entré, il se retourna et ferma la porte en dedans. Quand la dame vit fermer la porte en dedans, elle dit : « — Eh! Zeppa, que veut dire ceci? « C’est donc pour cela que vous m’avez fait venir ? Voilà l’a- « mitié que vous portez à Spinelloccio, et la loyale compagnie « que vous lui faites ? — » A quoi Zeppa s'était approché de la caisse où était le mari de la dame, et tenant celle-ci dans ses bras, dit : « — Femme, avant de te mettre en colère, « écoute ce que je veux te dire : j’ai aimé et j'aime Spinel- « loccio comme un frère, et hier, bien qu’il ne le sache pas, « j'ai trouvé que la confiance que j'avais en lui avait abouti « à ceci, à savoir qu’il couche avec ma femme tout comme « avec toi. Or, précisément parce que je l’aime, je n’entends « pas tirer de lui une autre vengeance que de lui faire la « même injure qu’il m'a faite : il a eu ma femme, et j'entends «à mon tour t'ai r. Si tu refuses, il faudra certainement « que je le prennc céans, et comme je n'entends pas laisser « cette oïfense impunie, je lui ferai un tel jeu, que ni toi ni « lui ne serez jamais plus joyeux de votre vie. — »

« La dame, oyant cela, et Zeppa continuant à la presser vivement, finit par le croire et dit : « — Mon cher Zeppa, « puisque c’est sur moi que doit retomber cette vengeance, « i’en suis contente, pourvu que, après ce que nous allons « saire, tu me fasses rester en paix avec ta femme, comme « j'entends, nonobstant ce qu’elle m’a fait, lui conserver mon « «mitié. — » A quoi Zeppa répondit : « — Certainement, «je le ferai; en outre, je te donnerai un rare et beau « joyau comme tu n’en as jamais eu. — » (Ceci dit, l’ayant prise dans ses bras, il se mit à l’embrasser, l’étendit sur la caisse où était enfermé le mari, et là, il se satisfit tout autant qu’il lui plut avec elle, et elle avec lui. |

« Spinelloccio qui était dans la caisse, et qui avait entendu tout ce que Zeppa avait dit, ainsi que la réponse de sa femme, et qui, ensuite avait senti la danse de Trévise qu’on faisait sur sa tête, éprouva un moment une si grande

douleur qu'il faillit en mourir ; et n'eüt été qu'il craignait Zeppa, il aurait dit de grosses injures à sa femme, tout enfermé qu'il était. Cependant, en sonseant que l'offense avait commencé de son chef, et que Zeppa avait raison de faire ce qu'il faisait, et qu'il s'était comporte envers lui humainement et comme un camarade, il se dit qu'il devait rester plus que jamais l'ami de Zeppa, si celui-ci y consentuit.

« Zeppa, apres être resté avec la dame autant qu'il lui plut, descendit de la caisse, et comme la dame Jui demandait ie joyau qu'il lui avait promis, 1l ouvrit la porte de la chambre et fit rentrer sa femme, laquelle ne dit autre chose que ceci: « — Madame, vous m'avez rendu un pain pour « une fouusse. — » Sur quoi, elle se mit à rire. Zcppa lui dit alors : « — Ouvre cette caisse — » ce qu'elle fit, et Zeppa montra à la dame son Spinelloccio. Il serait trop long de dire lequel des deux eut le plus de honte, du Spinelloccio à la vue de Zeppa et sachant que ce dernier savait ce qu'il avait fait, ou de la dame voyant son mari et comprenant qu’il avait entendu et senti ce qu'elle lui avait fait sur la tête. Zeppa lui dit: « — Voilà le joyau que je to donne. — »

« Spinelloccio, étant sorti de sa caisse, sans trop faire de réflexions, dit : « -- Zeppa, nous sommes quitte à quitte ; « et pour ce, il est bon, comme tu le disais tout à l'heure à « ma femme, que nous restions amis, comme d'habitude ; et « puisqu'entre nous deux il n’y a que nos femmes qui ne « soient pas en commun, il faut les mettre en commun elles « aussi. —» Zeppa y consentit, et dans la meilleure entente du monde tous les quatre déjeunèrent ensemble. A partir de ce jour, chacune de ces dames eut deux maris, ct chacun de ceux-ci eut deux femmes, sans que jamais la moindre contestation ou la moindre querelle s'élevât entre eux à o sujet. — »

Maitre Simon, médecin, ayant été conduit de nait eu certain liea par Bruno et Buffamalcco pour faire partie d'une troupe qui allait en course, est jeté per Buffamalcco dans une fosse d'ordure et y est laissé.

Après que les dames eurent quelque peu plaisanté sur la communauté des femmes des deux Sicnnois, la reine à lauelle il restait seule à parler pour ne pas faire tort à Dioneo, commença : « — Amoureuses dames, Spinelloccio méritait

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