LORS
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ne le quittaisnt pas. Cependant, quand le moment parut venuau maître, 1l adressa sa demande à Buffamalcco comme il l'avait dé;à fait à Bruno. De quoi Buifamalcco se montra tort courroucé et fit de wrands reproches à Bruno, disant : « — J'en jure le grand Dieu de Pasignano, je me tiens à « peine de te donner un tel coup de pain: sur la tête que « le nez te tombe dans les talons, traître que tu es, car ce « n'est pas un autre que toi qui as dévoiié ces choses-là au « maître. — » Mius ce dernier l'excusait fort, disant et jurant qu'il l'avait su d'autre part; enfin, iltinit par l’apaiser. Buffamalcco s étant retourné vers le maître dit : « — Mon « maître, où voit bien que vous avez été à Bologne, et que a vous avez apporté la bouche close jusqu'en cette ville : je « dis plus : vous n'avez pas appris l'A B C sur une pomme, « comnie bon nombre ae veulent faire, mais vous « l'avez appris sur un melon qui est si long ; et si je ne me « trompe, vous avez été baptisé un dimanche. Et bien que « Bruno m'ait dit que vous avez étudié 1à-bas la médecine, « il me paraît à moi que vous avez appris à prendre les « hommes; ce que, avec votre esprit et vos belles paroles, « vous savez faire mieux qu'homme que j'aie jamais e vu. — »
« Le médecin lui coupant la parole, se tourna vers Bruno et dit : « — Quelle chose c'est que de causer avec des sa- « vants et de les fréquenter ! Qui aurait aussi vite saisi tou- « tes les particularités de mon essrit, comme l'a fait ce sa- « lant homme? Tu ne t'es pas anercu, toi, de ce que je va- « Jais, aussi vite que lui; mais au moins, ce que je t'ai dit « quand tu me disais que Buffamalcce se plaisait avec Îles « savants hommes, te semble-t-il que je l’aie fait? — Bruno « dit : -— Encore mieux. — » Alors le maître dit à Buttamalcco : « — Tu aurais bien dit autre chose si tu m'avais « vu à Bologne, où il n'y avait personne, grand ni petit, « docteur ou écolier, qui ne me voulut le meilleur bien du «a monde, tant je savais les captiver tous par mes raisonne- « ments et mon esprit. Et jette dirai >lus : Je n'y disais « jamais un mot qui ne fit rire tout le monde, si fort je « \éur plaisais ; et quand j'en partis, ils firent tous entendre « les plus grandes lamentations du monde, et tous voulaient « que je restasse; et la chose en vint à ce point que pour « me faire rester, ils voulaient que je fusse chargé d’ensei- « gner la médecine aux écoliers qui s’y trouvaient; mais je u ne voulus point, étant résolu de venir ici où j'ai de gros « héritages qui ont toujours été à ceux de ma maison, ce « que je fis. — »
« Bruno dit alors à Buffamalcco : « — Que t'en semble ? « Tu ne me croyais pas quand je te le disais. Par ma foi, il « n’y a pas en cette ville médecin aui £e connaisse à l’urine
« d'âne comme celuiÆ&i, et pour sûr tu n’en trouverais pas, « d'ici aux portes de Paris, un autre pareil. Va, tâche « maintenant de refuser de faire ce qu’il veut — » Le mé- & decin dit : « — Bruno dit vrai, mais je ne suis pas connu «ici. Vous êtes gens aussi grossiers que pas un; mais je « voudrais que vous me vissiez au milieu de docteurs, « comme je sais m'y tenir. — » Buffamalcco dit alors : « — Vraiment, maître, vous en savez bien plus que je n’au- « rais jamais cru; vous parlant comme on doit parler « à un savant de votre espèce, je vous dis mirifiquement « que je m'efforcerai sans faute de vous faire entrer dans « notre compagnie. — »
« Après cette promesse, le médecin redoubla les politesses qu'il leur faisait ; et eux, en joyeux compères, lui faisaient chevaucher la chèvre des plus grandes sotises du monde ; et ilsluipromirent de lui donner pa:r maîtresse la comtesse de Civilari, qui était la plus belle chose qu’on pût'trouvei dans tous les lieux d’aisance de l’humaine génération. Le médecin ayant demandé quelle était cette comtesse, Buffamalcco lui dit : « — Ma bonne citrouille’ à semence , c’est « une très grande dame, et il y a peu de maison par le « monde sur lesquelles elle n’ait pas. quelque juridiction ;. « les Frères Mineurs eux-mêmes lui rendent hommage au «son des trompettes. Et je puis vous dire que quand elle se « promène, elle se fait bien sentir, bien que le plus souvent «elle se tienne enfermée ; mais cependant il n’y a pas long- « temps elle a passé devant votre porte, une nuit qu’elle « allait à l’Arno se laver les pieds et prendre un peu l'air ; « mais elle demeure le plus souvent dans la Latrine. La plu- « part du temps quelques-uns de ses sergents vont autour « d’elle, portant tous en ue de sa puissance la verge et «le plomb. Quant à ses barons, on en voit partout en « quantité, comme le Tamagnin de la porte, don Etron, « Manico de Scopa, le Squachere et d’autres, qui sont, « je crois de vos amis, mais dont, pour l'heure, vous ne « vous souvenez pas. C’est dans les bras charmants d’une « si grande dame que nous vous mettrons, si notre projet « réussit, laissant de côté cette Cacavincigli. — » Le médecin, qui était né et avait grandi à Bologne, n’entendail point les expressions de ceux-ci, pour quoi il se déclara setisfait d’avoir cette dame.
« Peu de temps après cette conversation, les peintres lui dirent qu’on allait le recevoir. La veille de la nuit où lon devait se réunir, le maître les eut tous deux à déjeuner, et quand ils eurent déjeuné, il leur demanda quel moyenil devait prendre pour aller dans cette compagnie. Buffamalceco lui dit : « — Voyez, maître, il vous faut beaucoup de fer-. a meté, pour ce que si vous n'étiez pas très ferme, vous:
pourriez tre refusé et nous eatiser à nous un grand dom. mate, et vous allez Voir en quor il vous faut èire Ues ferme. I faut que vous vous arrantiez de facon à vous trouver ce soir, sur le premier Somme, sur un de ces tombeaux relevés qu'on à construits il va peu de temps, en dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos nlubelles robvs surle dos, afin que, pour la Honor louis, vous Cumparaissicz honorablement devant la compaznie, et unssi pour Ce que, — d'apres Ce qui nous à ele dit. mais culte fois-la nous n'vétions pas — rotnuime vous ètre gentilhotntne, la comtesse entend vous faire chevalier du bain à ses frais ; 1à, vous attendrez Jussu'a ce que vienne vous chercher celui que nousenverrons, Etpour que vous sovez informé de tout, il viendra pour Vous chercher une bite noire et cornure, pas tres Grandes eile ira, faisant devant vous sur l\ place de granmis sauts ct souiant tres fort pour vous eïfravers mrus quandelle verra que vous ne vous epouvant:z point, che s'approchera doucement de vous, Quand elle sera tout pres, vous descenidirez alors sans crainte de dessus le tombeau, et sans penser à invoquer Dieu ou lea saints, vous monierez sur son dos, ei aussitôt que vous y serez monté, Vous vous croiserez les mains sur FA poitrine, sans toucher x bète, Alors, ile s'en ira doucement ct vous portera vers nous. Mais pen dant tout ce temps, si vous Vous recotarmandez à Iieu ot aux saints, où si vous avez peur, je vons préviens qu'elle pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez pas bon; et pour ce, si vous n'avez pas assez de cœur pour ne point trembler nv allez pas, car vous vous nuiriez à Vaus-tacine, Sans aucun profit pour nous, — 3
s Le medecin dit alors : «& — Vous ne mc connaissez pas
«encore; Vous vous niélicz pout-ctre parce que Je porie des
gants aux mains et dus vètements lon:ts, Si vous saviez cu que j'ai fuit autrefois de nuit à Boloxne, quand j'alluparlois avec mes carnarades courir les femmes, vous seriez étonnés. Sur ma foi en Dicu, il y eut telle nuit où, une femme ne voulant pas venir avec nous — c'était une maiheureuse el, qui p.s est, pas plus haute que le coude — je lui donnais tout d'abord de grands coups de poinx. puis l'ayant prise de force, je crois que je la portai plus d'un jet d'arbalète, et je tis tant qu'il fallut qu'elle “int
« avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n'ayant
avec moi personne autre qu’un micn serviteur, je passa: un peu après l’Ave Mari le long du cimetière des Frères Mineurs, où l'on avait le jour mème enterré une femme, et je n'éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous méfiez pas de mon courasc, car, pour courageux et vaillant, je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour vous
« faire honneur, je mettrai ma robe d’écarlate avec laquelle « je fus fait docteur ; vous verrez si la compagnie ne se ré- « jouira pas quand elle me verra, et si je ne serai pas fait « promptement capitaine. Vous verrez aussi comme la chose «ira quand j'y serai, puisqu’avant même de m'avoir vu, cette « comtesse s’est tellement amourachée de moi, qu’elle veut « me faire chevalier du bain ; et probablement la chevalerie « ne m'ira pas si mal, et je saurai bien la soutenir. Laissez- « moi seulement faire. — » « Buffamalcco dit : « — Vous « parlez fort bien ; mais prenez garde de me faire le tour « de ne pas venir ou de ne pas vous y trouver quand nous « vous enverrons chercher. Je dis cela pour ce qu'il fait « froid, et que vous, messieurs les médecins, vous craignez « beaucoup le froid. — » « — Ne plaise à Dieu — dit le « médecin — je ne suis pas de ces frileux; je n’ai cure du : « froid ; quand je me lève la nuit pour les besoins du corps, « comme il arrive parfois à chacun, je ne mets pas autre « chose sur ma chemise que ma pelisse; et pour ce, j’y serai « certainement. — : |
« Les deux compères étant partis, le maître, dès que la nuit fut venue, trouva un prétexte vis-à-vis de sa femme, et ayant pris en cachette sa belle robe, il l’endossa, et quand il lui parut temps, il-se rendit sur un des tombeaux susdits ; là sur ces marbres resserrés, le froid était grand, il se mit à attendre la bête. Buffamalcco qui était grand et robuste de sa personne,seprocura un de ces masques dont on se servait pour certains jeux qui ne se font plus, et se mit sur le dos une pelisse noire à l’envers; et il s’accoutra de telle sorte avec elle qu’il ressemblait à un ours, si ce n’est que sa figure était celle d’un diable et avait des cornes. Ainsi acsoutré, il s’en alla sur la place neuve de Santa Maria No-
. vella, suivi de loin par Bruno, qui voulait voir comment la
chose irait. Dès qu’il se fut apercu que le maître y était, il se mit à gambader et à faire une grandissime rumeur par la place, à souffler, à hurier et à grincer des dents comme s'il eût été enragé. À peine le maître l’eut-il vu et entendu, que tous ses poils se hérissèrent sur son dos, et qu’il se mit à trembler de ious ses membres, comme quelqu'un qui était plus poltron qu'une femme ; et il eut un moment où il aurait préféré être chez lui que là. Mais cependant, puisqu’il y était venu, il s’efforça de se rassurer, tant l'emportait son désir d'arriver à voir les merveilles dont on lui avait parlé.
« Quand Buffamalcco eut exhalé quelque temps sa rage, comme je viens de le dire, feignant de s’apaiser, il s’approcha du tombeau sur lequel était le maître, et se tint immobile. Le maître, tout tremblant de peur, ne savait que faire, s’il devait monter sur la bête ou n’y pas monter. Enfin, crai .
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gnant qu'elle ne lui fit du mal sit n°y montait pas, cett” nouvelle peur chassa la première, et ildescendit du tombeun disant tout bas : Dicu me soit en aïln ! Puis il monta sur là bête, et après s'v ètre hien installé, il se croisa les mains, tout tremb'ant, de Ja façon qu'il lui avait c'é dit, Alors Buffamalcco se dirisea doucenmient vers Santa Maria della Scala, et marchant à quatre pattes il le porta jusque vers les dames de Ripole. Il y'avait alors dans cette rue des fosses dans lesquelles les Jaboureurs des chamss voisins faisaient vider la comtesse de Civillari pour enzriusser leurs champs. Dis que Buifiralcco fut auprès, il s'approcha du bord de l'une d'elle, et prenant bien son temps, il porta la main à Pun des pieds du médecin, et s'en debarrassant d'un coup d'épaule, il le jeta dans Ja fosse la to la première, puis il se mit à grincer des dents, à sauter, À faire le furieux, et s'en alla le long de Santa Maria della Scala du côté du pre d'Osnisanti où 1 retrouva Bruno qui, n° pouvant se retenir de rire, s'était enfui. Et tous déux s'en donnant à cœur joie, se mirent à regarder de loin ce que ferait Ie médecin embrené. |
« Messer l2 médecin, se voyant dans un endroit si abo-
minable, s'efforcait de se releveret d'en sortir, et retombant tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, il s'empétra de Ja tite aux pieds ; entin. dolent et tout plaintif, après en avoir avalé quelques drachmes, il réussit à en sortir, en v laissant toutetois son capuchon. S'essuyant avec ÎJes mains du mieux qu’il pouvait, ne sachant quel autre parti prendre, il s’en retourna chez lui et frappa jusqu'à ce qu'on lui ouvrit. Il était à peine entré, et la porte venait de se refermer sur lui, que Bruno et buffamalcco arrivèrent juste pour entendre comment le maître étail reçu par sa femme. S'étant mis à écouter, ils entendirent la dame lui dire les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un pauvre diable ; elle disait : « — Eh! comme celate sied bien ! Tu étais allé voir « quelque autre femme, et tu voulais paraître devant elle « avec honneur dans ta robe d'écarlate. Or, ne te suffisais-je * pas, moi? Ma mie, je suffirais à tout un peuple, et nou « seulement à toi. T’eusse-t-on aussi bien noyé comme on « t'a jeté là où tu méritais d'être jeté. Voilà, par ma foi, un « honnête médecin ! Il a femme, etil va la nuit chercher les «a femmes des autres ! — » Et pendant que le médecin se taisait laver du haut en bas, la dame ne cessa de le tourmenter jusqu'à minuit avec de semblables reproches et bon nombre d’autres.
« Le lendemain matin, Bruno et Buffamalcco, æprès s'être eints sur toute la peau destaches lividescommeen laissent es coups de bâton, s’en vinrent à la maison du médecin, et
le trouvèrent déjà levé. Etant entrés, ils sentirent que tout
y puait, car on n’avait pas encore pu tout nettoyer. Le medecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. A quoi Bruno et Buffamalcco, qui s'étaient entendus d’avancé, répondirent d’un air courroucé : < — Nous ne vous en disons pas autant ; au contraire, nous « prions Dieu qu’il vous donne tant de male an que vous en « mourriez, comme étant le plus déloyal, le plus grand trat- « tre qui existe ; pour ce qu'il n’a point dépendu de vous, « alors que nous nous efforçions de vous faire honneur et « plaisir que nous n’ayions été assommés comme des chiens. « Grâse à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant « de coups, qu’il en faudrait moins pour qu’un âne aille à « Rome; sans compter que nous avons été sur le point « d’être chassés de la compagnie dans laquelle nous avions « tout préparé pour vous faire recevoir. Et si vous ne nous « Croyez point, regardez notre pauvre corps comme il est « arrangé. — » Et s'étant retirés dans un coin, ils ouvrirent je devant de leurs vêtements et lui montrèrent leur poitrine toute peinte, qu’ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin voulait s’excuser et parier de sa mésaventure, et comment il avait été jeté dans la fosse ; mais Buffamalcco lui dit:«—Je « voudrais qu'il vous eût jeté du haut du pont dans l’Arno. « Pourquoi vous êtes-vous recommandé à Dieu et aux saints? « Ne vous avais-je point prévenu d'avance de ne point le « faire ? — » Le médecin dit : « — Sur ma foi en Dieu, je « ne m’y suis point recommandé. — » « — Comment — dit
« Buffamalcco, — vous ne vous êtes pas recommandé! Vous
« vous y êtes recommandé très fort ; notre messager nous a « dit que vous trembliez comme la feuille et ne saviez où « vous étiez. Or, vous nous avez Lien joué le tour ; mais « personne ne nous le fera plus, ct nous vous en ferons « à vous l’honneur qu’il convient. — » Le médecin se rit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lai faire de reproches ; et du mieux qu'ii sut il s'efforça de les apaiser. Et de peur qu'ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beaucoup olus de politesses et d’amitiés qu’il ne leur en avait fait auparavant, les engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C'est ainsi, comme vous venez de l'entendre, qu’on enseigne le bon sens à qui n’en a point appris à Bologne. «= #
BUITIÈME JOURNÉE. es
Une firilonre entre par rouen A un marc ant l'arsnt qui avatar sorts à Pr ere: crsusei v étant rovenn et fissant d'y avor an té enco a je 4 marciausss que da pr mitre foie etiprente de l'argent à a dune et ic las.
en pai ment co leva et da l'eticre.
Combirn Ja nouvelle de la reine tit en plusieurs endroits rire les darses, il re faut pas le detnander ; il n'y en eut pas une à qui, de fou rire, les Jarmes n'en vinssent aux veux une douzaine Ge fois. Mais quand elle fut finie, Dioneo qui savait que c'était son tour dit : « — Gracieusés dames, c'est chose manifeste que les bons tours sont d'autant plus plaisants qu'ils sont joués artiticiteusement aux trormpeurs imèmes. Et pour ce, bien que vous ayiez toutes racunté de tres belles chnses, j'ertends en raconter une qui devra encore plus vous plaire que celles déj\ dites, d'autant que celle qui fat jouée était une maîtresse femme en fait de jouer les autres,et bien supérieure à toutes celles et à toux ceux don: vous Avez pari.
« C'était l'usage — at peut-être l'est-ce encore aujourd’hui — dans toutes les villes maritimes qui ont un port, que tous les marcbkands qui y arrivent avec des marcñandises, apres les avoir fait décharzer, les fassent porirr dans un entrepôt qu'en beaucoup endroits on nomme (douane et que tient le conseil ou le scigneur de Ja ville, Et la, ceux qui sont préposés à cet eifct, après avoir reçu un état détaillé de 1 marchandise et du prix, donnent au marchand un magasin dans lequel il dépose lui-méme sa marchandise et l’enferme sous clef; puis les guedits douaniers inscrivent sur le livre de la douane, au compte du marchand, toute la marchandise et se font ensuite payer leurs droits par le marchand au furet à mesure que celui-ci retire de Ja douane tout ou partie de son dépôt. Cest sur ce livre de la douane
ue les courtiers s’informent de la qualité et de la quantité
es marchandises qui s'y trouvent, quels sont les marchands à qui elles appartiennent, pour ensuite traiter avec eux à l'occasion d'échanges, de trocs, de vente ou d’autres genres d'affaires. Cet usage, comme en beaucoup d’autres lieux, existait à Palerme, en Sicile. Là, égaicment, il y avait et il y a encore bon nombre de femmes très belles de corps, mais ennemies de l’honnêéteté, et qui, par qui ne les connaîtrait
as, seraient et sont tenues grandes et très honnêtes dames. Étant toutes à l'affût d'une occasion non pas de plumer mais
d'écorcher les hommes, dès qu’elles apercevaient un mare chand étranger, elles couraient s'informer au livre de la douane de ce qu’il possédait et de ce qu'il pouvait faire ; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s’ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomber dans leurs lacs amoureux. Elles en ont déjà séduit un grand nombre auxquels elles ont soutiré des mains une bonne partie de leurs marchandises, sinon toutes ; ily en a même qui y ont laissé la marchandise, le navire, la chair et les os, si doucement la barbière a su mener le rasoir. |
« Or, il n’y a pas encore longtemps, il advint, qu’envoyé par ses maîtres, arriva à Palerme un de nos jeunes florentins dit Nicolo da Cignano, bien qu’il s’appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu’il pouvait bien valoir cinq cents florins d’or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mit dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu’une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l'œil sur lui. S’en étant.aperçu et pensant que c'était une grande dame, il crut qu’il lui avait plu pour sa beauté, et il résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien aire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s’en étant aperçue, commença par l’allumer avec quelques œillades pour lui faire voir qu'elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l’art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après forces paroles, lui dit qu'avec sa beauté et ses manières plaisantes, il avait séduit sa dame à ce point qu’elle n'avait de repos ni le jour ni la nuit; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame.
« Salabaetto, entendant cela, fut l’homme le plus joyeux qu'il yeut jamais ; il prit l'anneau, le porta à ses yeux, et le baïisa ; puis ille mit à son doigt et répondit à la bonne femme que si madame Blanchefleur l’aimait, elle en était bien payée, pour ce que lui l’aimait plus que $a propre vie, et qu’il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l’attendre le lendemain à l'heure de vesprée. Sala-
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baetto sans en souffler mot à personne, v alla à l'heure qui Jui avait été indiquée et trouva que lamaison de bains avait été retenue par la dame. I y était depuis quelques insiants à peine, quand vinrent deux esclaves charzées l'une d'un erand et beau matelas de coton, et l'autre d'un grand panier plein de toutes sortes de choses. Ce matelas avant été étendu sur une litière dans une des chambres de l'étalilissoment, on mit dessus une paire de draps lérers bords de soie, ef une couverture de coton de Chypre très blanche, avec deux oreillers richement brodeés. Kalabacelto s'étant déshabille ct étant entré au bain, les deux esclaves le laverent et le nettoyerent completement,
« [n'atiendit guere sans que Ja dams vint à Ja tmaison do bains avec deux autres do. Là, dès qu'elle fut seule avec lui, elle tit à Salabaetto une grandissime fête, et apres les plus beaux soupirs du monde, après l'avoir à plusieurs reprises accolé et baisé, elle Tui dits « — Je ne sais pas « quel autre que tor aurait pu m'amener à faire cela; tu « m'as mis le feu aux armes, chien de Foscan, — » Après quoi, selon qu'il lui piut, ils entrèrent tous deux nus au bain avec les deux esclaves, Alvrs la dame, sans Je laisser toucher par personne autre, Java merveilleusement &Salabaetto de la tète aux pieds, avec du £avon parfumé à l’odeur de girofle; puis elle se fit ivver et frotter à son tour par les esclaves. Cela fait, ice esciaves apportèrent deux draps très blancs et très fins &'oh s échappait une si forte odeur de rose, que tout ce qui etait là sentait la rose : dans l'un elles enveloppèrent Salabastio ei dans l’autre la dame ; puis, les avant pris sur leur Gvs, elles les portérent tous los deux sur le lit préparé. Là, après qu'ils eurent transpire pendant un instant, les esclaves leur enieverent les draps, et les mirent tout nus dans des draps frais ; aiors on tira du panier des flacons d'argent mawnitiques et pleins les uns d’eau de rose, les autres d'eau de fleur d'oranger, ceux-ci d'eau de fleur de jasmin, ceux-là d'eau de naffe, dont on les arrosa de la tête aux pieds; puis on sortit les boîtes de confetti et les vins précieux, ei ils se réconfortèrent un peu.
« Il semblait à Salabactto qu'il était au paradis, et il avait examiné plus de mille fois la dame qui, de vrai, éiait très belle, et chaque heure lui paraissait durer cent ans dans son désir de voir ces esclaves s'en aller pour qu'il pût rester seul dans les bras de la belle. Sur l'ordre de celle-ci, les esclaves, après avoir laissé dans la chambre un flambeau allumé, sen allèrent enfin, et la dame et Salabaetto s’étant mutuellement embrassés, ils demeurèrent ainsi pendant une grande heure, au grandissime plaisir de Salabaetto à qui il semblait que la dame était dévorée d'amour pour lui. Maia auand il parut temps à celle-ci de se lever,
Re)
elle fit revenir les esclaves et ils se revêtirent ; puis, buvant de nouveau et mangeant des confetti, ils se restaurerent quelque peu et se lavèrent le visage et les mains avec les: eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, la dame dit à Salabaetto : « — Si cela t'agrée, ce me sérait à « moi une grande faveur que tu t'en vinsses ce soir souper « et coucher avec moi. - » Salabaetto qui déjà était pris par la beauté et par la grâce rusée de cette femme, croyant fermement être aimé d’ellé comme s’il eût été l’âme de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peùt vous plaire « m'agrée très fort, et pour ce, ce soir et toujours, j'entends « faire ce qu'il vous plaira, et ce que vous m’ordonnerez.—»
« Sur ce, la dame étant retournée chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu'elle avait de plus beau, fit appréter un splendide souper et attendit Salabaetto. Celui-ci, dès que l'obscurité fut un peu venue, s’en alla la rejoindre, et ayant été joyeusemernt reçu, soupa en grände liesse et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de bois d’aloès ; il vit un lit très riche, sur lescolonnes äuque! étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de beaux vêtements sur les porte-manteaux.Toutes ces choses ensemble, et chacune d’elles en particulier, lui firent penser que sa maîtresse devait être une grande et riche dame. Bien qu'il eût entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, ilne le voulut croire pour rien au monde ; et s’il pensait qu’elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s’imaginer qu’une pareille chose dût lui arriver à lui. Il coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s’en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d’argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me « recommande à toi ; et de même que ma propre personne. « tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce q « dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, l’accola et la baisa, puis étant parti de chez elle, il s’en alla là où les autres marchand se tenaient d'habitude. ;
« Il revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chose du monde, et de plus en plus épris d'elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que ia dame apprit sur-le-champ, non var lui, mais par d’autres. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mit à plaisanter et à jouer avec lui, à l’accoler et à le baiser, se montrané si fort éprise qu’elle paraissait devoir mourir d'amour dans ses bras ; elle voulait par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d’argent qu’elle avait, ce que Salabaettorefusait d’accepter, avant déià regu d'elle, à diverses rexrises, pour une
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ee d'au moins trente forirs d'er, sans avoir pu Jui faire
cCépter Chose qui valüt un sul. À la in, quand çlle l'eut Le alluiné par ses caresses et ses libéralites, une de ses esclaves, à laquelle elle avait donne des ordres en consequence, vint l'appeler ; pour quoi, apres être sourde de la chaïubre et être restée un instant de ors, elle rentra tout en lartmes, se Jetale visaze sure dit. et se mit à pont Les plu: grandes latvental ons que. aus fetatue ait faites, Sofabactto sen étennant, la prit dans ses bras, se tit à pleurer aves
elle, et lui à. Liu — Eh! oevur de mon COTPS, QU'aviz-Vous u si souilain ? qu'elie est la cause de cette douleur ? Dites « moi, chere äime. — » Apres que la dame se tut fait lon
temps prior, elle dit : « Hélas ! mon doux srisneur, je ne « sais que faire ni que dire ; je viens de recevoir une lettre « de Messine ; c'est mon ficre qui méecrit que, dusse-je « vendre €i en irer tout ce que j'ai chez moi, je Jui envoie «“ sans faute, d'ici à huit jours, mile florins d'or, sinon qu'i «aura fatéie coupée ; et je ne suis ce que je dois faire pour « avoir fiotsptement Ce Le somine, Ni javais seulement « quinze jours devant moi, je trouverais inoven de lavoir « d'un endroit où l'on m'en doit bien davantlaue, on bien je « vendrais quelqu'une de mes propriclés ;uiais, comte je «no le puis pas, je voudrais être morte plutôt que d'avoir
reçu ectte méchante nouvelle, — » Cela dit, se montrant fort décolée, elle ne s'arrétait pas de pleurer.
« Salubacto, auquel les flamines amoureuses avaient enelevèé une crande partie de son bon sens, croyant ces larmes vraies et plus encore ces paroles, dit ï «& — Madame, jo ne « pourrais vous ofrir mille florins d'or, mais je puis bier « VOUS CN préter cinq cents, si vous pensez pouvoir me Îles « rendre d'ici à quinze Jours, Par bonheur pour vous, ju a vendu hler Ines Inarch: Hu car autrement je n'aurais ce pas DU VONs preter un ol. n'lie ee. Hotast [— dit la « düme — tu as donc manqué é d' argent ? Pourquoi ne men « demandais-tu pas ? Si je n'ai pas mille florins ici, j'en « avais bien cent et mème deux cents à te donner. Tu m as «a Ôté tout courage pour recevoir de toi le service que tu « m'offres. — » Saluhaetto, de plus en plus gagné par ces « paroles, dit: « — Madame, je ne veux pas que vous mme « refusiez pour rela ; car si j'avais eu le mème besoin d’ar- « gent que vous, je vous en aurais fort bien dcrnandé. — » « — Hélas! — dit Ja dame — mon doux Salabaetto, je re- « connais bien à ton véritable et parfait amour pour moi, « puisque, sans attendre que je te le demande, tu m ‘olfres « généreusement de me venir en aide en cette circonstance, «en me prètant une si forte somme. Certes, je n'avais pas « besoin de cela pour être tout à toi, mais cela fait que je « t'appartiens bien plus encore, et jamais je n'oublicrai que
496 LE LCÉCAMÉRON.:.
« je te dois la vie de mon frère. Maïs Dieu sait que c’est « bien malgré moi que je preads cet é&rgrnt, cansidérant que «tu es marchand et sachant ce que les marchands reuvert « faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m’y « force, et que j'ai le ferme espoir de te le rendre bientôt, «je l’accepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un « moyen plus prompt, j'engagerai tout ce que je possède.—» Ayant dit cela touten pleurant, elle se laissa tomber le visage sur le sein de Salabaetto. Celui-ci se mit à la consoler, et après être resté toute la nuit avecelle, pour bien lui montrer qu’il était son libéral serviteur, sans attendre qu'elle lui en fit la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d’or qu’elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s’en remettant à sa simple parole. |
« À peine la dame eut-elle l’argent, que les manières com-
mencèrent à changer ; tandis qu'auparavant, toutes les fois
qu’il avait plu à Salabaetto d’aller voir la dame, l'entrée de la maison lui avait été libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu’il pouvait à peine entrer une fois sur sept, et il ne trouvait plus le même visage, les mêmes caresses, le même accueil qu'avant. Le terme où il devait ravoir son argentétant passé depuis un mois et même deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en paiement. Sur quoi, Salabaetto s’apercevant de la ruse de la méchante femme et son peu de sens : sentant qu’il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu’il lui plairait à elle de dire, n'ayant de ce prêt aucun écritni témoignage, et n’osant: s’en plaindre à personne, tant pour ce qu’il en avait été averti “auparavant que par crainte des moqueries que sa bêtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-même de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs lettres où on lui enjoignait de changer l’argent et de l'envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Etant monté sur un navire, il s’en alla, non à Pise, comme il aurait dû, mais à MNaples.
« Il y avait à Naples, à cette époque, notre compère Pietro dello Canigiano, trésorier de madame l’impératrice de Constantinople, homme de grande intelligence et d'esprit subtil, et qui était grand ami de Salabaetto et desa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit'à lui, et comme il
était un homme très discret, ii lui raconta ce qu'ilavait fait
et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu'il avait l’intention de ne plus jamais retourner à Florence Le Canigiano, fâché de cela dit : « — Tu as mal fait ; tu «t'es mal comporté ; tu as mal obéi àtes maîtres ; tu as dé- « pensé trop d'argent à la fois pour tes plaisirs ; mais ce qui
HUITIÈNE JuURNÉR. Aie
æest fait eat fait; il faut véir à le réparer. — » Et,en homme avisé, il vit pretmptement ce qu'il y avait À faire, et il Je dit à Salabactto. Le conseil plut à celui-ci, et il se vécida à le suivre. [l avait encore quelque argent, ct le Canigiano Jui en avant prèté quelque peu, iltit faire de nombreux ballots bien ticelés et bin emballés : il acheta une vingtaine de barriques à huile, qu'il fit retmplir: puis, avant Chargé le tout, il s'en retourna à Palerme. Là, il donna aux douaniers la liste ct le prix des barriques, et apres les avoir fait inscrire loutes à son nom, il les mit en masasin, disant qu'il n'y voulait print toucher jusqu'à ce que d'autres Inarchandises qu'il attendait fussent arrivées.
« Blanchrfleur avant appris cela, et ayant entendu dire que ce qu'il avait présentement apporté valait Lien deux mille florins d'or et plus, sans compter ce qu'il attendait et qui en valait bien plus de trois mille, pensa que ce qu'elle lui avait soutiré était peu de chose, et résolu de lui rentre les cinq cents florins, atin d'avoir la plus grande partie des cinq mille. Elle l'envoya chercher, et Salabactto, devenu prudent, y alla. La dame, foisnant de ne rien savoir de ce qu'il avait apporté, lui tit une merveilleuse fête, et dit : «— Situ étais fâché contre moi parce que je ne t'ai pas « rendu ton argent à l'époque fixée... — » Salabaetto se mit à rireet dit : « — Madame, il est vrai que cela t'a bien un « peu fâché, car je inc serais arraché le cœur pour vous le « donner si j'avais cru vous faire plaisir ; Mais je veux que « vous entendiez comment je suis fâché contre vous. L'amour « que je vous porte est tel, que j'ai fait vendre la plus grande « partie de mes biens, et que j'ai apporté ici de la marchan- « dise pour plus de deux mille florins, et que j'en attends « du Ponant pour plus detrois mille. J'entends établir en « cette ville un magasin et m'y fixer, pour ètre toujours près « de vous, car il me sembleëtre plussatisfait de votre amour « qu'aucun autre amant puisse l'être du sien. -- A quoi la dame dit : « — Vois, Salabactto, tout ce qui t'agréera me « plaît fort, comme étant l'homme que j'aime plus que ma « vie, et je suis très contente que tu sois revenu ici avec « cette intention, car j'espère avoir encore beaucoup de bon « lémps avec toi ; mais je veux un peu m'excuser de ce que « tu as trouvé parfois la porte fermée quand tu as voulu « venir ici, dans le temps où tu fus pour t'en aller, comme « aussi de ce que tu n’y as pas été quelquefois aussi bien a reçu que d'habitude, enfin de ce que je ne t'ai pas rendu « ton argent au terme convenu. Tu sauras que j'étais alors .« plongée dans une grandissime douleur, dans une grandis- « Sime affliction, et que lorsqu'on est dans une telle dispo- « £ition, quelque fortement qu’on aime les gens, on ne peut « leur faire aussi bon visage, ni être aussi attentionné pour
« eux comme ils le désireraient ; tu sauras ensuite qu’il est « très difficile à une femme de trouver inille florins d’or ;on « nous dit tout le long du jour des mensonges, on ne nous « tient pas ce qu’on nous avait promis, de sorte que nous « sommes forcées, à notre tour, de mentir ; et de Ià vient, «et non d'autre cause, que je ne t'ai pas rendu ton argent; a mais je l’ai eu peu de temps uprès ton départ, et si j'avais « su où te l’envoyer, pour sûr je te l’aurais envoyé ; maïs, « comme je ne le savais pas, je te l’ai gardé. — » Et s’étant fait apporter une bourse où étaient les mêmes florins qu'il lui avait donnés, elle la lui mit dans la main, et dit : « — Vois s’il y en a bien cinq cents. — »
« Jamais Salabaetto n’avaitété plus content.Ayant compté les florins et en ayant trouvé cinq cents, il les serra sur lui et dit : « — Madame, je vois que vous dites vrai, mais vous « en avez bien assez fait; et je vous dis que, pour l’amour « que je vous porte, vous ne m’en sauriez demander pour « vos besoins une si grande quantité que si je le pouvais faire, « je ne les misse à votre service ; et quand je serai établi « ici, vous pourrez en faire l'épreuve. — » Ayant de cette façon réintégré son amour avec elle en paroles, Salabaetto se remit à la fréquenter assidûment, et, de son côté, la dame lui procurait les plus grands plaisirs et les plus grands honneurs du monde, lui témoignant l’amour le plus vif. Mais Salabaetto voulant, par une tromperie, punir la tromperie de sa maîtresse, un jour que celle-ci lui avait fait dire de venir souper et coucher avec elle, y alla si mélancolique et si triste, qu'on eût dit qu'il voulait mourir. Blancheñfleur, l’accolant et le baisant, se mit à lui demander pourquoi il avait un tel chagrin. Après qu’il se fut fait prier un peu, il dit : « — Je suis perdu, pour ce que le navire sur lequel est « la marchandise que j'attendais a été pris par des corsaires « de Monaco et est mis à rançon pour dix mille florins d’or, « sur lesquels il faut que j'en paie mille ; et je n'ai pas un « denier sur moi, pour ce que les cinq cents que tu m'as « rendus, je les ai immédiatement envoyés à Naples pour « en acheter de la toile pour faire venir ici. Or, si je veux « veudre maintenant la marchandise que j'ai ici, c’est à « peine si je pourrai avoir un denier de mes deux denrées, « pour ce que ce n’est pas le moment, et je ne suis pas en- « core 83seZ Connu ici pour trouver quelqu'un qui mevienne « eu aide ; et pour ce, je ne sais que faire ni que dire. Si « je n’envoie ns l’argent tout de suite, la marchandise sera « conduite à Monaco, et je n’en reverrai jamais un mor- « Ceau. — » |
« La dame fut fort affligée de cet événement, car il lui semblait que tout était perdu pour elle ; et songeant au moyen qu'elle devait prendre pour que lamarchandise n'ai.
RD DUR MEN rie EU
jit point à Monaco, ele dit a— Dien sait que j'en suis très ennuvée par amour pour tois mais que sert de se tint Pa. menter / Si j'avais cet arzent, Dieu suût que jte leitres terais eur-le-champ 3 mas je ne Dai pus. Il estvraiquily a une personne, qui l'autre jour me prèta les ein cents florins qui me manquaient, mais elle préte À urossu usure, car elle re le veut pus ture à moins de trente pour cent, Gi tu veux user de cette personne, il faudra lui fournir un bon gate ; et pourievut, Je suis decties à ensguter toniee que je posséde ét jusqu'a ma personne pour te servir. Mis pour le reste, quelle carantie donneras-tu ? — » Rule bactio comprit la raison qui poussait Ex dame à Jui rendre ce service, et que ce serait elle qui préterait l'arcent. Crla Jui plaisant tart, la remercia tout d'abord, puis dl Ju dat que da nécessie le contraisnant, il ne reculeruit pas devant un gros interet, ajout qu'ildonnerait pour sûreté la mure chauidise qu'it ava ton douane, en la faisant inserire un nom de celui qui jui préterait l'argent, us qu'il voulut garder la clef des qmasasins, tant pour pouvoir montrer su marchandise si quelqu'un lui demandait à la voir, que pour
u’elie ne fût touchée, gâtée ou chante par personne, Li
ame dit qu'il parkut bien, et que c'etait là une sürelé suifisante.
« En conséquence, quand Le jour fut venu, elle envore chercher un courtier en qui elle avait urande centiance, ti ayant cause avec lui do cette affaire, elle lui donna mille florins d'or que le courtier préla à Salabaetto, et que fit inscrire en son nom à la douane ce que Salabartto y avait; après quoi, tous etant d'accord, ils vaquerent à leurs auires affaires. Salabastto, Le plus tôt qu'il put, monta sur un navire avec mille cinq cents florins d'or et s'en retourna à Naples vers Pictro dello Canitiano. De Ià, ilenvoya ce qui revenait à ses maitres qui l'avaient envové avec des draps ; il paya à Pietro et aux autres tout ce qu'il leur devait, et se donna ensuite du bon temps avec Île Canigiano, grâce au bun tour joué à sa Sicilienne. Puis, ne voulant plus rester marchand, il s'en vint à Ferrare. Blanchelleur, nc voyant plus Salabaetto à Palerme, commenca à s'en étonner et coneut des soupeons. Après lavoir attendu deux bons mois, voyant qu'il ne venait pas, elle tit ouvrir les magasins par le courtier. Ayant tout d'abord visité les tonneaux qu'elle croyait ètre pleins d'huile, elle les trouva remplis d’eau de mer, ayant chacun seulment la valeur d'un barill:t d'huile à l’entour de la bonde. Puis, ayant ouvert les ballots, on les trouva tous, hors deux qui contenaient des draps, remplis d'étoupes ; bref, le tout ne valait pas plus de deux cents florins. De quoi Blanchefleur se tenant pour joute, pleura longuement les cinq cents florins et plus encore les mille prètés, disant
At ns ratR
souvent en elle-même : « — Qui a affaire avec un Toscan, ne doit pas être borgne. — » Et ainsi, restant avec sa perte et le mauvais tour qu’on lui avait fait, elle vit que les uns en savent autant que les autres. — »
Dès que Dioneo eut fini, Lauretta comprenant que le terme de sa royauté était arrivé, après avoir loué le conseil de Pietro Canigiano, lequel réussit fort bien, ainsi que la sagacité de Salabaetto qui ne fut pas moindre à mettre le conseil à exécution, ôta la couronne de laurier de dessus sa tête et la mit sur celle d'Émilia, en disant d’un air amical : « — Madame, je ne sais quelle plaisante reine nous aurons « en vous, mais pour belle, nous l’aurons à coup sùr ; faites « donc que vos actes répondent à votre beauté. — » Puis elle retourna s’asseoir. Émilia rougit un peu, non pas tant d'être faite reine, que de se voir publiquement louée de ce que las dames ont coutume de désirer le plus, et son visage devint ce que deviennent les roses nouvelles at ever de l'aurore. Cependant, après avoir tenu un instant ies yeux baissés, et quand sa rougeur eut disparu, ayant donné ses
ordres à son sénéchal pour les besoins de la compagnie, elle
se mit à parler ainsi: |
« Aimables dames, nous voyons très manifestement que, lorsque les bœufs sont restés une partie du jour à travailler liés au joug, on les délie du joug et on les laisse aller paître librement, où il leur plaît, à travers les bois. Nous voyons aussi que les jardins plantés d’arbres variés sont non moins beaux, voire plus beaux que les bois que nous voyons plantés seulement de chênes. Pour quoi, considérant toutes les journées que nous avons passées à deviser sous un sujet imposé, j'estime qu'il est non seulement utile mais opportun que nous prenions un peu de liberté, de façon à reprendre des forces pour rentrer sous le joug. Et pour ce, je n’entends
pas restreindre à aucun sujet spécial ce que vous aurez à
dire demain, mais je veux que chacun devise selon qu'il lui plaira, ayant pour certain que la variété des choses qui seront dites ainsi, ne sera pas moius agréable que si nous parlions d’une seule. Quand nous aurons fait ainsi, celui de nous qui me succédera dans la royauté, pourra, comme étant plus fort, nous astreindre plus sûrement à nos lois accoutumées. — » Cela dit, elle donna à chacun sa liberté jusqu’à l'heure du. diner. .
Chacun approuva ce que la reine avait dit, comme étant fort sage ; et s'étant levés, ils se livrèrent qui à un divertissement, qui à un autre : les dames à tresser des guirlandes et à s’ébattre, les jeunes gens à jouer et à chanter; et ainsi ils passèrent le temps jusqu’à l'heure du dîner. Cette heure venue, ils dînèrent joyeusement autour de la belle fontaine, puis, après le diner, ils se récréèrent suivant leur habitude,
BUITIÈME JOURNÉE, SU
cnan'antet dansant, Entin la reine, pour suivre l'exemple de sc3s predecesseurs, nonobetant les chansons qui avaient cte déia dites volontairement par plusieurs d'entre eux, ordonna à Farmphile d'en chanter une. Celui-ci commença aussitôt
&itisi :
Amour,ilest si grand le bien Que par toi jeéprouve, aimsique manallizresss e%1ina juie, Que je suis heureux, brûlé de ta flamme, L'abondlante allézres<e que j'ai dans le cœur, Venant de cette haute et chère joie Dans laquelle tu m'as jeté, Ne pouvaut + tenir, s'echappe au dehors, Et sur ma hisure éclairée Montre mon joyeux état; Car, étaut énamoure En si haut et si recommandable lieu, I m'est doux d'être daus le feu où je brûle,
Je ne sais pas exprimer par mon chant,
Ni écrire avec les doizts,
O Amour, le bien que je ressens :
Et si je le savais, il me faudrait cacher.
Car s'il était counu,
I se chanserait en tourment.
Mais je suis si satisfait,
Que tout ce que je dirais, serait peu et faible
Avant que j'ea eusse dit seulement une parle. pourrait croire que mes bras
Eussent pu jamais arriver
A la tenir l1 où je l'ai tenue,
Et que jimais mon visage
L'eût pu approcher aussi
Par sa grûve et pour mon bonheur Ÿ .
On ne voudrait pas croire
A mon bonheur ; C'est pourquoi tout entier je brûle, Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.
se
Qu
La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n’y en eut aucun qui n’en notàt les paroles avec plus d'attention qu'il ne lui appartenait, s’efforçant de deviner ce qu'il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu’ils s'imaginassent toutes sortes de choses, aucun d'eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s'iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s'en allät dormir.
Ta huitième journée du Décawéron finie, commence la neuvième dans laquelle, sous le commancement d'Émilia, chacun devise comme il Jui plait et de ce qui lui agrée le mieux.
La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en - une couleur bleue foncée, et les fleurettes commençaient à relever la 'tête par les prés, quand Emilia s'étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quandils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu’à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entrés, ils virent les animaux tels que chevreuils, cerfs et autres, . quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s'ils n’eussent plus eu aucune crainte ou s'ils étaient devenus familiers. S'approchant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, comme s'ils allaient les attraper, ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s’en retourner. Ils étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d'herbes odoriférantes et de fleurs, et qui les eût rencontrés, n'aurait pu dire autre chose, sinon : ou bien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie.
S'en allant donc de la sorte, pas à pas, chantant, jouant et plaisantant, ils arrivèrent au palais où ils trouvèrent toute chose parfaitement ordonnée et leurs serviteurs joyeux et empressés. Là, s'étant un peu reposés, ils n’allèrent point à table avant que six chansons légères, plus joyeuses les unes que les autres, n’eussent été chantées par les jeunes gens et par les dames. Après quoi, l’eau ayant été donnée pour les mains, le sénéchal, suivant le bon plaisir de la reine, les mit tous à table, et les victuailles ayant été servies, ils mangèrent allègrement. Quand ils eurent fini, ils se mirent pendant quelque temps à danser et à sonner du luth, puis sur l’ordre de la reine, chacun s’en alla reposer. Maïs l’heure habituelle élant venue, ils se réunirent tous à l’endroit accoutumé pour deviser. Là, la reine se tournant vers Philomène, lui dit de donner le signal des nouvelles de la présente journée. Celleci, souriant, commença de cette façon : |
MEUVILE JOURNEE, Us
Le. sa Frsuc sea, éimée d'en ertain Fins clio et d'un esrtain Arec-ndro, et n'en not aican, s'en SL lurrasas a iroitenent en Lasart entier l'on dass un sou aa eue s'il étut mort, et en firent que l'autrs aille l'en tirer, de -0.1e que oi l'in ni l'autrs ns p'avent arriver À leurs £ne,
« — Madame, il m'agrée fort, puisque cela vous plat, J'etre la premiere à jouter dans ce chap ouverte Hbre càù votre mazgniticence nous à donné carrière pour raconter il je de fais bien, je ne doute point que ceux qui viendront anrès moi ne le fascent bien et mieux, Ia ét souvent die roontré dans nos rérits, cracieuses dames, combien Granie: et combien nombreuses sont les forces de l'amour: je ne crois pas cependant qu'on ait tout dit It-dessus, ni qu'on aurait encore tout dit quand mène, pendant une année entiere nous ne parlerions pas ici d'autre chose; €t pour ce que non seulement l'amour met les amants en multiples dansers de mort. mais qui ls pousse à pénétrer dans les demeures des morts pour en arracher lès morts, il me plait de vous raconter là-dessus, en outre de celles qui ont été dies, une nouvells par laquelle non seulement vous comprendrez la vuissanre de satmnour, mais où vous verrez avec quel bon sens une valeureuse dame se débarrassa de deux individus qui l'aimaient contre sa volonté.
a Je dis donc que dans la cité de Pistoja fut jadis une très belle dame veuve. Deux de nos Florentins qui y vivatent en exil, et qui s'appelaient l'un Rinuccio Palermint et l’autre Alsseandro Chinrmontesi, l'aimaient souverainement sans s'étre aperçus de leur rivalité, épris qu'ils étaient de son inerite. Chacun d'eux faisait sans bruit tout ce qu'il pouvait pour gagner son amour. Critte gente dame qui avait nom imadame Francesca de’ Lazzari, se voyant sans cesse presse par leurs messaues ct leurs prières, y avait plus d’une fois prête l'oreille d’une façon rien moins que sage; mais voulant s: dézacer et ne le pouvant, il lui vint une idée pour se délivrer de leur poursuite ; ce fut de les requérir d'un service tel qu’elle estimait qu'aucun d'eux ne pourrait le faire, de sorte alors, elle eût couleur de raison honnète pour ne plus les voir et pour ne plus écouter leurs messages. |
« La jour mème que cette idée lui vint, était mort à Pistoja an ivdividu qui, bien que ses ancûtres eussent été genisromaes, était réputé nonr le plus méchant homme qui ‘hi, 072 pas seulement dans Pistoja, mais dans le monde erter. ja uutre de sa manière de vivre, il était si contrelait ec
si monstrueux de visage, que quiconque ne l'aurait pas connu, en aurait eu peur à première vue. Il avait été enterré dans un tombeau hors de l’église des Frères Mineurs. La dame pensa que ce mort pourrait en partie lui être d’un grand secours pour son projet. Peur quoi, elle dit à sa servante : « — Tu sais l'ennui, la fatigue que me causent tout «Je long du jour les messages de ces deux Florentins, « Rinuccio et Alessandro. Je ne suis nullement disposée à « leur complaire en leur donnant mon amour, et pour m’en « débarrasser, j'ai résolu, à propos des grandes offres qu'ils « me font, de les éprouver par une chose qu’ils ne feront « point, j'en suis sûre ; et de la sorte, je me débarrasserai de «Jeur importunité. Écoute comment: Tu sais que ce matin « a été enterré dans le cimetière des Frères Mineurs le fa- « meux Scannadio — c’est ainsi que s’appelait ce méchant « homme dont nous avons parlé plus haut — que les hommes « les plus courageux de cette ville ne pouvaient voir sans en « avoir peur, même avant qu'il fût mort. Tu vas t’en aller « d’abord secrètement vers Alessandro, et tu lui parleras « ainsi : « — Madame Francesca t'envoie dire que ie moment « est venu où tu peux posséder son amour que tu as tant dé- « siré, et où tu peux te trouver avec elle si tu le veux, de la « façon suivante : pour une raison que tu sauras plus tard, « un de ses parents doit cette nuit porter chez elle le corps « de Scannadio qui a été enseveli ce matin ; et comme elle « a très peur de lui qui est mort, elle ne voudrait pas qu’on « le lui apportât ; pouË quoi, elle te deraande comme un « grand service, d'aller ce soir à l'heure du premier somme, « dans le tombeau où Scannadio est enseveli, de te vêtir de « ses habits, et de prendre sa place, jusqu’à ce qu’on vienne « te chercher, etalors, sans rien dire ni rien faire de te laisser « prendre et emporter chez elle où elle te recevra et où tu « pourras rester auprès d'elle et t’en aller quand tu voudras, « lui laissant faire le reste. — » S'il dit qu’il consent à le « faire, c’est bon ; s’il dit qu’il ne le veut point, dis-lui de ma « part qu’il ne se montre plus jamais où je serai, et, s’il tient « à la vie, qu'il se garde de ne plus jamais envoyer messager « ni message. Puis, tu iras vers Rinuccio Palermini et tu lui « parleras ainsi : « — Madame Francesca te fait dire qu’elle « est prête à faire selon ton plaisir, pourvu que tu lui rendes « un grand service, à savoir que tu t'en aïlles cette nuit, vers « minuit, au tombeau où a été enseveli Scannadio, et que là, « sans dire un mot, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu « l’enlèves sans bruit et le lui portes chez elle. Tu sauras alors « pourquoi elle veut ainsi, et tu pourras jouir d’elle ; et s’il « ne te convient pas de ce faire, elle te fait dire de ne plus « jamais lui adresser messazer ni message. — » | « La servante alla trouver lea deux jeunes gens, et dit
NEUViIiCME JOURNÉE. 505
très adroitement à chacun comme on lui avait ordonné de dire. À quoi tous deux répondirent que, si cela lui plaisait, ils nénétreraient non pas dans un tombeau, mais dans l'enfer. La servante transmit la réponse à la dame, et celle-ci attendit de voir s'ils seraient assez fous pour le faire.
« La nuit étant venue, à l'heure du premier somme, Alessandro Chiarmontesi, s'étant mis un simple pourpoint, sortit de chez lui pour aller prendre la place de Scannadio dans le tombeau; muis en y allant, il lui vint une grande pensée de peur en l'esprit; et il se mit à se dire : — Eh! suis-je bite! où vais-je? Sais-je si les parents do « cette dame, s'étant par hasard aperçus que je l'aime et croyant ce qui n’est pas, ne font pas cela pour metuer durs « ce tombeau? Si cela était, je me serais perdu moi-même et « l’on n'en saurait jamais rien qui pôt leur nuire. Sais-je « aussi si ce n’est pas quelque ennemi à moi qu a imaginé « cette aventure et qui, étant peut-être aimé d'elle, la veut « ainsi contenter? — » Puis il disait : « — Mais supposons « que rien de tout cela ne soit vrai et que ses parents me
Aoicel porter chezelle; je dois croire qu'ils n'ont pas l’in- « tention d'enlever le corps de Scannadio pour le tenir dans « leurs bras ou pour le lui mettre dans les bras à elle; au « contraire, il est à croire qu'ils veulent le mettre en pièces « pour co qu’il leur a peut-être fait quelque injure. Elle m'a « fait dire que je ne bouge pas, quoi que je sente. Mais s'ils « m'arruchent les veux ou les dents, s'ils me brisent les « membres, ou se livrent sur moi à quelque jeu de ce genre, « que deviendrai-je ? Comment pourrais-Je rester muet ? Et « si je parle, ils me reconnaïitront et me maltraiteront, ou « bien s'ils ne me font point de mal, cela ne m'avancera en « rien, car ils ne me laisseront point avec la dame; celle-ci « dira ensuite que j'ai désobét à ses ordres, et ne fera jamais « chose qui me plaise. — » Ce disant, il fut tout près de retourner chez lui; mais pourtant son grand amour le poussa en avant avec des arguments contraires et d'une telle force, qu’ils le conduisirent jusqu'au tombeau. Il Pouvrit ct y entra, dépouilla Scannadio de ses habits, qu'il revètit et s’enferma dans le tombeau. A peine eut-il pris la place de Scannadio, qu'il se mit à lui revenir en la pensée ce qu'était ce dernier, ce qu’il avait entendu dire des choses qui urrivaient la nuit non seulement dans les sépulcres des morts mais ailleurs, et tous les poils de son corps se hérissèrent et il lui semblait que Scannadio allait se lever tout d'un coup et l'étrangler céans. Mais, grâce à son fervent amour, il réussit à chasser toutes ces funèbres pensées, et se tenant étendu comme s’il était mort, il se mit à attendre ce qu'il adviendrait de lui.
« Miouit approchant, Rinuccio sortit à son tour de chez
lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées diverses sur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, comme par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu’il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d’être condamné au feu comme sorcier; ou bien d’encourir la haine des parents de Scannadio ou de tant d’autres, si cela se savait; lesquelles pensées faillirent l’arrêter du tout. Mais, passant outre, il dit : « — Eh! dirai-je non, à la première « chose dont je suis requis par cette gente dame que j'ai « tant aimée et que j'aime tant, surtout quand il s’agit de « gagner ses faveurs? Quand même je serais sûr de mourir, « ne devrais-je pas me mettre à faire ce que je lui ai pro- « mis? — » Et ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu’au tombeau qu'il ouvrit doucement. Alessandro entendant ouvrir, bien qu’il eût grand peur, se tint coi. Rinuccio étant . entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alessandro par les pieds et le tira en dehors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gente dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si ee et si obscure qu’il ne pouvait distinguer là où il allait. | | |
« Rinuccio était déjà arrivé à la porte de la gente dame qui s'était mise à la fenêtre avec sa servante, pour voir «i Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déià à les renvoyer tous les deux, lorsque les familiers de la Seigneurie qui s'étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Rinuccio, tirèrent soudaïîn une lumière pour voir ce que c'était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et leurs lances crièrent : qui est là ? Rinuccio les reconnaissant. et n’ayant pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber Alessandro, et s'enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Alessandro s’étant relevé promptement, s'enfuit d’un autre côté emportant sur son dos les vêtements du mort qui étaient fort longs. ES
« La dame, grâce à la lumière des familiers, avait parfaitement vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épaules ; elite avait également vu qu'Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s’était fort étonnée de la grande audace de tous les deux; mais quelque grand que:fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro jeté à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d’un tel résultat, et louant Dier qui l'avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l’aimaient beaucoup, puisqu'ils
avaient fait, comine il apparussuit bien, ce qu'ele leur avait tinposé.
« Pinuccio, pestant et mandissant son aventure, ne cor retourna point pour cela chez lui, mais Les farniliers avant quitie la rue, il revint à l'endroit où il avait jeté Alescan. dra, et se mit à le chercher à tAtons pour le retrouver, atin d'achever son entreprises; mais ne le retrouvant pas, et pensant que les familiers l'avaient emporté il s'en retourn: fort mécontent chez lui, Quant à Alessandro, ne sacharn: que faire, et sans avoir reconnu celui qui l'avait emporte, tout dolent de l'aventure il s'en retourna ézralsment chez lui.
« Le lendemain matin, le tombeau de Scannadio ayant été trouvé tout ouvert et Scannalio n'vavant point été vu, pour ce que Alessandro l'avait jeté tout au fond de la fosse, tont Pistoja en tit une foule de gurzes chaudes, les sots pstie mant que le diable l'avait emporté. Néanmoins, chacun des deux amants, ayant fait savoir à la dame ce qu'il avait fait et ce qui était intervenu, et s’excusant là-dessus de n'avoir pu lui obéir complètement, lui réclama ses faveurs et son amour. Mais celle-ci refusant de les croire, leur fit répondre sèchement qu'elle ne ferait jamais rien pour eux, puisqu'its n'avaient pas fait ce qu'elle leur avait demandé; et ainsi ells s'en debarrasea. — 2
Une abhacse se lèvre en touta hAta et dan: l'ohsenrité, paur a!l:e sirsrenirs nœ lit una de ses nannes qu'on lui avait dit être couchée avec ein amart, Etant ella-méme couchés avec on pré're, elis croit mottre sur sa tét” son voi'a anpelé psautier, et y met les culottes dun prètre; ce quo voyant la nouns acr::sée, elle l'en fait apercevoir, est absouts et peut tout à son aise rester avc son amant,
Déjà Philomène se taisait ct l'adresse de la dame à se débarrasser de ceux qu'elle ne voulait pas aimer avait é'é approuvée par tous, tandis qu'au contraire l'audacieuse prisomption des deux amants avait été taxée de folie plutôt que d'amour, quand la reine dit gracieusement à Elisa « — Continue, Elisa. — » Celle-ci commençu aussitôt : « — Très chères dames, madame Francesca sut très habile. ment, comme il a été dit, se débarrasser de ceux qui l’ennuyaient; mais une jeune nonnain, la fortune lui aidant, se tira par une parole adroite d’un péril imminent, Et, comme
vous savez, il y a beaucoup de gens, qui, étant très sots, se mettent à admonester les autres, à les morigéner. Ceux-là, comme vous pourrez le voir par ma nouvelle, sont parfois très justement châtiés par la fortune; c'est ce qui advint à l'abbesce sous les ordres de laquelle était la nonne dont je dois vous parler. .
« Vous saurez donc qu’il y a en Lombardie un monastère très fameux pour sa sainteté et sa religion. Entre autres nonnes qui s’y trouvaient, était une jeune fille de sang noble et douée d’une merveilleuse beauté. Elle s'appelait Isabetta, et un jour un de ses parents étant venu la voir à la grille avec un beau jeune homme, elle s’'énamoura de celui-ci. Le jouvenceau la voyant si belle, et ayant vu dans ses yeux ce qu’elle désirait, s’enflamma également pour elle, et tous deux endurèrent pendant longtemps cet amour sans pouvoir en tirer aucun fruit. Enfin, l’un et l’autre étant sollicité par une même envie, le jeune homme trouva un moyen de voir secrètement sa nonne, de quoi celle-ci fut fort contente, de sorte qu'il la visita non une fois mais souvent, au grand plaisir de chacun d’eux. Ce manège continuant, il arriva qu'une nuit il fut vu par une des dames de Ja maison, sans que ni j'un ni l’autre s’en aperçût, au moment où il quittait l’Isabetta pour s’en aller. La dame le redit à quelques-unes de ses compagnes. Leur premier mouvement fut d’aller l’accuser auprès de l’abbesse qui avait nom madame Usimbalda, bonne et sainte personne suivant l'opinion des dames nonnains et . de quiconque la connaissait ; puis elles pensèrent, afin qu’elle ne pût nier, qu'il valait mieux la faire surprendre avec Île jeune homme par l’abbesse elle-même. Ayant donc gardé le silence, elles se partagèrent en secret les veilles et les gardes afin de la surprendre.
« L’Isabetta ne se méfiant point de cela et ignorant tout, il arriva qu’une nuit elle fit venir son amant; ce que surent aussitôt celles qui la surveillaient. Quand elles crurent le moment venu, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, elles se partagèrent en deux bandes, dont l’une resta à faire la garde à la porte de la cellule de l’Isabetta, et l’autre courant à la chambre de l’abbesse, frappa à la porte, et comme celle-ci répondait, elles lui dirent : « — Sus, Madame, le- « vez-vous vite, car nous avons découvert que l’Isabetta a un « jouvenceau dans sa cellule, — » .
« Cette même nuit, l’abbesse était en compagnie d’un prêtre qu’elle introduisait souvent dans un coffre. Entendant tout ce bruit, et craignant que les nonnaïins, par trop de
récipitation ou de méchant désir, ne poussassent tellement a porte que celle-ci s’ouvrit, elle se leva précipitamment, et s’habilla de son mieux dans l'obscurité; croyant prendre certains voiles pliés que les nonnes portent sur la tête et qu’elles
appellent le psautier, elle prit les culottes du prètre, et sa hâte fut si grande que, sans s'en apercevoir, elle se les jeta sur la tête à la place du psautier, et sortit de sa chambre dont elle ferma vivement la porte, en disant : « —- Où v:t « cette maudite de Dieu? —»Et avec les autres, qui brülaicrt d'une telle envie de faire trouver l'Isabetta en faute qu'elles ne s'apercevaient pas de ce que lablesse avait sur la tite, elle arriva à la porte de la cellule qu'elle jeta parterre, aidée par l'une et par l'autre. Etant entrées dans la cellule, les nonnes trouvèrent au lit les deux amants étroitemert embrassés et qui, tout étourdis d'être ainsi surpris, ne sachant que faire, se tinrent coi. La jeune fille fut sur-lechamp saisie par les autres nonnes ct, sur l’ordre de l’abbesse, conduite au chapitre. Le jouvenceau, remis de son émotion, avait repris ses habits et attendait la fin de l'aventure, disposé à faire un mauvais parti à toutes celles qu'il pourrait joindre s’il était fait le moindre mal à sa jeune ponnain, et à emmener avec lui.
« L’abbesse, après s'être assise au chapitre, en présence de toutes les nonnes qui n'avaient de regards M pour la coupable, se mit à lui adresser les plus grandes injures qui eussent été jamais dites à une femme, comme ayant contaminé, par ses actes indignes et vitupérables, l'honneur. la bonne renommée du couvent, si cela venait à se savoir au dehors ; aux injures, elle ajoutait les plus graves menaces. La jeune nonne, honteuse et timide, se sentant coupable, ne savait que répondre, et se taisait, inspirant compassion à toutes les autres. Comme l’abbesse continuait à se répandre 2a reproches, la jeunc fille venant à lever les yeux, vit ce que l’abbesse avait sur la tête, et les liens de la culotte qui pendaient deçà et delà; sur quoi, s'avisant de ce que c'était, elle dit, toute rassurée : « — Madame, que Dieu vous soit « en aide; rajustez votre coiffe et puis dites-moi tout ce que « vous voudrez. — » L'abbesse, qui ne la comprenait pas. « dit : « — Quelle coiffe, femme coupable? As-tu maintenant a le courage de plaisanter? Te semble-t-il avoir commis une « chose où les bons mots aient leur raison d’être? — » Alors la jeune nonne dit de nouveau : « — Madame, je vou: « prie de nouer votre coiffe, puis dites-moi ce qu'il vous « plaira. — » Là-dessus, plusieurs des nonnes levèrent les yeux sur la tête de l’abbesce, et celle-ci y ayant également porté les mains, on s'aperçut pourquoi l'Isabetta parlait ainsi. L’abbesse, reconnaissant son erreur, et voyant que toutes les nonnes s’en étaient aperçues et qu’il n'y avait pas sn be de la cacher, changea soudain de langage, et se mit à parler sur un tout autre ton qu'elle avait fait ue elle en vint à conclure qu’il est impossible de se défendre des excitations de la chair; et pour ce, elle dit que chacune de-
Ca
vait se donner en cachette autant de bon temps qu’elle pourrait, comme on avait fait jusqu’à ce jour. Ayant fait relâcher i'Isabetta, elle s’en retourna coucher avec son prêtre, et l'Isabetta avec son amant, qu’elle fit revenir souvent depuis, en dépit de celles qui lui portaient envie. Pour les autres qui - étaient sans amant, elles pourchassèrent en secret leur averture du mieux qu'elles surent. — »
. NOUVELLE lil
Maitre Simon, sur les instances de Bruno, de Buffamalcco et de Nello, fait croire à Calandrino qu'il est en mal d'enfant. Ce dernier, en guise de médecine, donne aux susdits compères des chapons et de l'argent et guérit sans
accoucher.
Quand Elisa eut fini sa nouvelle, et tous ayant rendu grâces à Dieu de ce que la jeune nonne s'était heureusement tirée des griffes de ses envieuses compagnes, la reine ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui:ci, sans attendre plus ample commandement, commença : « — Très belles dames, le grossier juge marquisan,dont je vous ai parlé hier me tire de la bouche une nouvelle de Calandrino que je voulais vous dire. Et, pour ce que tout ce qu’on raconte de lui ne peut que redoubler notre gaîté, bien qu’il ait été déjà beaucoup parlé de lui et de ses compagnons, je vous dirai encore la nouvelle que j'avais hier en l'esprit.
« Il a déjà été démontré assez clairement ce qu'étaient Calandrino et les autres dont je dois parler dans cette nouvelle ; pour ce, sans rien ajouter à ce sujet, je dis qu'il arriva qu'une tante de Calandrino mourut et lui laissa deux cents livres comptant, en petite monnaie. Sur quoi, Calandrino se mit à dire qu'il voulait acheter un domaine, et il allait, proposant marché à tous les courtiers qu’il y avait à l‘'lorence, comme s’il avait eu à dépenser dix mille florins d’or ; mais l'affaire se gâtait toujours quand on en venait au prix du domaine en question. Bruno et Buffamalcco qui savaient cela, lui avaient plus d’une fois dit qu’il ferait mieux de dépenser son argent à s’amuser avec eux, que de chercher à acheter de la terre, comme s’il avait eu -à faire des balles ; maisils n'avaient pas même pu l’amener à leur payer une seule fois à dîner. Pour quoi, un jour qu’ils s’en plaion aient entre eux, un peintre de leurs compagnons, nommé Nello, étant survenu, ils résolurent tous les trois de trouver un moyen pour se graisser le museau aux dépens de Calan-
NPENYCAL JUUIENTE: 51 drino ;et, Suns plus de retard, avant arrété entre eux ce qu'ils dévatent foires is gusttérent, Le Penderain matin, Le moment où Cafatérito sortait de chez lui, A péine ce dre nier eut-il fuit quelones pas, que Nellé vint à su renrontre At dite — Binjour, Cidandrino, — » Calaurdrinn Jui re adit que Dieu lui donnait bon jour et bon ar. Apics quui, eo l'avant retenu cuelque temps, se mit à de retuder au
sauce, Calatdrine fur dit 5 @ = Que resardesdtu 7 — , Et so futdit: « N'atu rien senti cette nuit? Tu ve me ceinbies pas le métue, — n Caulandrino se mit au<eitôt À
uteretdit: e — Fi quoi? Quete smble t-il que j'te?
Aelio dit « — Eh lje ne le dis pas pour cela, muis tu me « parais tout chansé ; ce ne sera probalement rien. — » Et 5) Je laissa aller.
« Calandrino, tout pensif, ne se sentant cependant pas le moindre inalaise du tmende, poursuivit son chemin. Mais Buffamalcco, qui se tenait non loin de Fr, vovant qu'il avait quitté Nello, vint à lui, et Pavant salué, Jui demanda «il ne sentait rien, Calandrino repondit 34 — Je ne ANS pas ; « pourtant Nello me disuit tout à l'heure que je Jul ycuuise « sais tout changé ; serait-il possible que j'eusse e\itque chose? — » Bulfamalceo dit « — ‘Fu pourrais bien « avoir quelque chose en effet ; Lu sembles à moitié matt.» Culandrino croyait déjà avoir la fièvre, quand voici venir Bruno ; la premiere chose quil dit, fut : « — Calandrino, « quelle figure est-ce là ? On dirait que tu es mort ; qu’é- « prouves-tu ? — » Calandrino, entendant chacun d'eux parler ainsi, tint en lui-méime pour très sûr qu'il élait malade, et, tout inquiet, il ui demanda : — Que me faut-il «faire! — » Bruno dit: « — Je crois que tu dois t'en re- « tourner chez to!, te mettre au litet te bien couvrir ; tu « enverras de ton urine à maître Simon, qui est, comme tu « sais, notre aini dévoué. Il te dira tout de suite ce que tu « auras à faire, nous irons auprès de toi, et s’il y a quelque + chose à faire, nous le ferons, — »
« Sur ces entrefaites, Nello les ayant rejoints, ils s'en re- ‘ournèrent avec Calandrino chez ce dernier, lequel, en entrant d'un air accablé dans la chambre, dit à sa femine : « — Viens et couvre-moi bien, car je me sens bien mal. —» S'tant donc couché. il-envoya, par une petite servante, de son urine à maître Simon, dont la boutique était alors sur ie Marché-Vieux, à l'enseigne du Melun. Bruno dit à ses compagnons : « — Vous. restez ici avec lui ; moi, je vais « voir ce que dira le médecin et, s'il en est besoïn, je l'amè- « nerai ici. — » Ca:andrino dit alors : « — Eh ! oui, mon . compagnon, va et tâche de me dire ce qu'il en est, car ie «“ ne sèns je ne Sais quoi en dedans. — » Bruno, étant a é vers maître Simon, y arriva avant la petite servante qui por-
tait l'urine, et eut vite informé maître Simon du fait. Po
quoi, la servante étant arrivée, et le maître ayant examiné
l'urine, il dit à la servante : « —. Va, et dis à Calandrino de « se tenir bien chaud, que je vais venir incontinent le voir « et que je lui dirai ce qu’il a et ce qu'il aura à faire. — » La
: jeune servante rapporta la réponse telle quelle, et peu après
arrivèrent le maître avec Bruno. Le médecin, s'étant assis auprès de lui, commença par lui tâter le pouls, et au bout d'un instant, sa femme étant présente, il dit : « — Vois-tu « Calandrino, à te parler en ami, tu n’as pas d’autre mal « que d’être en mal d’enfant. — »
« À peine Calandrino l’eut-il entendu, qu'il se mit à crier douloureusement et à dire : « — Hélas, Tessa, que m’as-tu
.« fait en né voulant pas te tenir autrement que dessus ? Je
« te le disais bien ! — » La dame, qui était une fort honnête personne, entendant son mari parler de la sorte, devint toute rouge de honte, et baïssant le front, sortit de la chambre sans répondre.Calandrino, continuant à se plaindre, disait : « — Hélas ! c’est fait de moi ! Comment accouche- « rai-je de cet enfant ? Par où sortira-t-il ? je vois bien que « je suis mort par la rage de ma femme ; que Dieu la rende « aussi triste que je voudrais être joyeux ! Ah! si j'étais « aussi bien portant que je suis malade, je me lèverais etje « lui donnerais une telle raclée que je la briserais. toute, « quoique cela soit bien fait pour moi, car je ne devais pas « La laisser mettre sur moi ; mais pour sûr, si j’échappe de « cette fois, elle pourra bien mourir d'envie avant-que je la « laisse monter dessus. — » 3
« Bruno, Buffamalcco et Nello avaient si grande envie de rire en entendant les paroles de Calandrino, qu'ils étouffaient ; mais cependant ils se retenaient ; quant à maître Scimmione, il riait si fort qu'on aurait pu luiarracher toutes les dents. Enfin, à la longue, Calandrino se recommandant au médecin, et Île priant en cette circonstance de lui donner aide et conseil, le maître lui dit : « — Calandrino, je.ne « veux pas que tu te tourmentes, car, grâce à Dieu, nous « nous sommes ‘assez tôt aperçus de la chose pour t'en dé: « livrer avec peu de peine et en peu de jours ; mais il faur « dra dépenser quelque argent. — » Calandrino dit : a — Ah! « mOn che maître, oui, pour l’amour de Dieu ; j'ai là deux « cents livres avec lesquelles je voulais acheterun domaine; « s’il les faut toutes, prenez-les toutes, pourvu que je n’aie « point à accoucher, car je ne sais comment je ferais. J'ai « entendu les femmes faire une si grande rumeur quand. « elles sont pour accoucher, bien qu'elles aient passage assez « large pour ce faire, que je crois, si j'avais à supporter une « pareille souffrance, que je mourrais avant d’accoucher.—» Le médecin dit : « — Ne pense pas à cela. Je te ferai faire
ré
NEUCUVIEME JOURNÉE. 513
a une certains tisane distillés trés bonne cet très agréable à « boire qui, en trois tatinées, fera tout disparaître et to « remettra mieux portant qu'un poisson dans l'eau ; maist: « feras :n sorte d'ête s’ge dorénavant et de ne plus loinber « dans cite sallise O7, nous uvons besoin, pour cette tia arc, de trois paires de sons chapons bien gras ; et pour « le reste, tu donneras à chacun de tes amis ici présents «cins livres de petite monraie pour qu'ils achètent tout c « qu'i faudra et me le fasse porter À ma boutique ; quant « à moi, sur le saint nom de Dieu, je t'enverrai demain e matin de ce breuvase distillè et tu commenceras À on « boire un bon verre à chadue fois. — n
« Calanïdrino, entendant cela, dit : « — Maître, je me fie « à vous, — » Et ayant donné cinq livres à Bruno et des deniers pour troi: paires de chapons, ille pria de se donner cette peine pour son service, Le médecin, l'avant quitté, lui BL faire une certaine eau claire, et la dut envoya. Bruno, ayant acheté les chapans et tout ce qu'il fallait pour faire bombance, s'en fut les manger avec le médecin et ses compagnons. Quant ACalandrino, pendant trois jours il hat l'eau claire ; après quoi le médecin l'étant venu voiravec ses compagnons, il lui tâta le pouls et dit : « — CGalandrino, tu es « guéri, sans le moindre doute : tu peux désormais vaquer « à tes affaires, et tu n'as pas besoin de garder plus lonyg- « temps la maison. — » Calandrino, joyeux, s'étant levé, alla à ses affaires, louant beaucoup, auprès de toutes les personnes qu'il rencontrait, la belle cure que le maître Simon avait faite sur lui, en le faisant en trois jours, desrossir sans la moindre souffrance. Bruno, Buffamalcco et Nello se tinrent pour satisfaits d'avoir trompé l'avarice de Caiandrino, bien que madame Tessa, s'étant aperçue dutour, eût fortement querellé son mari. — »
Ceeco Fortarrizo joue tout ce qu'il possède ainsi que l'argent de Cecco Anxivllieri son maltre ; puis ilse met à courir en chemise après ce dernier, disant qu'ill'avait volé ; ille fait prendre par des paysans, revèt ses habits, monte sur son eheval et revient en laissant Ansiuilieri en chemise.
Les paroles que Calandrino avait dites à sa femme avaient été écoutées par toute la compagnie avec de grandissimes risées ; mais quaud Philostrate se fut tu, Néiphile, sur l’ordre de la reine, commença : « — Valeureuses dames
s'il n'était pas plus malaisé aux hommies de muntrer leur intelligence et leur vertu que leurs vices et leur sottise, 1l'y en aurait beaucoup qui se travailleraient en vain à mettre un frein à leurs paroles. C’est ce que vous a très bien montré la bêtise de Calandrino, qui n’avait nul besoin, pour se guérir d'un mal auquel sa simplicité lui faisait croire, de révéler en public les plaisirs secrets de sa femme Cel& m’a remis en mémoire une aventure toute contraire, c’est-à-dire comment la malice d’un individu l’emporta sur le bon sens d’un autre, au grand dam et à la honte de celui-ci. Il me plaît de vous la racoater.
« {1 y a quelques années à peine, vivaient à Sienne deux hommes déjà d’un certain âge. Tous deux s’appelaient Cecco, mais l’un était fils de messer Angiullieri et l'autre de messer Fortarrigo. Bien qu'ils différassent beaucoup comme mœurs et comme caractère, ils s’accordaient si bien sur un point, à savoir que tous deux haïssaient leur père, qu'ils en étaient devenus amis et se fréquentaient souvent. Mais }’Angiullieri, qui était beau et élégant, trouvant qu'il ne pouvait pas vivre convenablement à Sienne avec la pension que lui donnait son père, et ayant appris qu’un cardinal avec lequel il était en excellentes relations était arrivé dans la marche d’Ancône comme légat du pape, résolut d'aller le trouver dans l’espoir d'améliorer sa position. Ayant soumis ce projet à son père, il s’entendit avec lui pour toucher d’une seule fois ce qui lui revenait pendant six mois, afin de pouvoir se fournir de vêtements et de chevaux etde voyager honorablement. Comme il cherchait quelqu'un qu’il pût emmener à son service, le Fortarrigo en eut vent. et étantallé lelendemain trouver l’Angiullieri, il se mit du mieux qu’il sat, à le prier de l'emmener avec lui, disant qu’il çonsentait à être son domestique, son familier, tout ce qu’il voudrait, sans autre salaire que sa dépense. L’Angiullieri lui répondit qu’il ne voulait pas l'emmener, non point parce qu'il ne le croyait pas capable de faire un bon service en toute chose, mais pour ce qu’il jouait et s’enivrait souvent. À quoi le Fortarrigo répondit qu’il se garderait sans faute sur l’un et l’autre point, et le lui affirma par serment, ajoutant de si vives prières, que l’Angiullieri finit par céder et consentir.
« S'étant mis tous deux en chemin, par une belle matinée, ils allèrent déjeuner à Buonconvento. Après avoir déjeuné, la chaleur élant grande, l'Angiullieri fit préparer un lit dans l'auberge, se déshabilla avec l'aide de Fortarrigo et s’en alla dormir enlui disant de l’appeler comme nones sonneraient. Pendant que l’Angiullieri dormait, le Fortarrigo descendit dans la taverne, et là, après avoir bu un tantinet il se mit à jouer avec quelques voyageurs qui, en peu de temps lui eurent gagné les quelques deniers qu'il avait, ainsi
NEUVILUE JOURNÉE. . DD
que les vélersents qu'il portait ; sur quai, désireux de ça attraper il Sen alla, fout en chemise qn'il étut,à lens careposait l'Angicllern, etlevovanCprotondement endoress, . Jui prit tout Partent qu'it avt dans sa bourses puis re tourna au jeu où al perdit cet argent cuimme tlavait perdu autre.
« L'Areinier s'etant réveillé se Teva, et s'étant Habite s'esquit de Portarrio, Cotume en ne le trouvait pus, FAne ciulhert peus qu'il devait dormir ivre en quelque endreit, cormine avait l'habitude de de faire autrelots. Pour quo, s'étant decide à le laisser, 1 ft mettre la selle et sa vale eur sen paleiroi, retieitant de se munir d'un autre farniiier quand il serait à Corsienano, Au tosent de payer hôte il ne se trouva pius aucun argent, de quoi il veut srande rnmeurt grand trouble dans touie lhôtelierie, FAngiullicri disatt qui avait clévole céans, et menacant de les faire tous conduire en prison à Senne. Laà-dessus, arrive Portarrizo on chenise quivenait pourenlevertes habits, comme ilavait ait pour Parent, Voyant l'Anculleri prét à monter à cho val,ildit:« — Qu'est cela, Aniullert ? Voulons-nous nous «en auer dejà ? Eh! atiends un peu. [doit venirici tantôt «UN Cutapere qui à prison pourpoint en save pour trente- « huit sols; je suts sûr qu'il nous le rendra pour trente cinq « si nous le pasons comptant. =.» Pendant qu'il parlait, eurvint quelqu'un qui assura l'Angiullieri que c'était Fortar- Tito qui ui avait volé son avtent en lui montrant la somme qu'il avait perdue. Pour quai, lAntiullieri, fort courroucé, dit à F'ortarrito toutes sûrtes d'injures, et sl n'avait pas craint autre chose plus qu'il ne craitnait Dieu, il Jui aurait fait un mauvais parlisentin le menacant de le faire pendre par lé col, cu de le faire bannir de Sienne sous peine de la potence, il monta à cheval.
«Le Fortarrigo, comme si l'Anciulliert eût parlé à un autre ct non à Fut, disait t « —- Eh! Ansiullieri, laissons-là «toute ces paroles qui ne valent pas le diable: persons « seu inent à cela; nous le racheterons pour trente-cinq « sols, en le pavant comptant, tandis que si nous attendons «jusqu'à dermain, 1 ne vaudra pas moins de trente-huit, comte il m'a prèlé ; il me fait celte concession parce que « je me suis remis à sa discrétion, Ch! pourquoi ne gagne- « rion<-nous pas ces trois sols? — » L’Anciulieri, l'entendant parler de la sorte, se désespérait, surtout en se voyant recarder de travers par ceux qui l'entouraient et qui semblaient croire non pas que le Fortarrigo eût joué les deniers de lPAngiullieri, mais que l'Angiullicri s'était emparé des siens; il Jui disait : « — Qu'ai-je à faire de ton pourpoint ? « Que pendu sois-fu par la gorge, cur non seulement tu m'as « volé ion argent et tu l'as joué, mais tu as retarc: mon
« départ, et par-dessus le marché tu te moques de moi.—» Le Fortarrigo n’en restait pas moins impassible comme si ce n’eût pas été à lui qu'on parlât, et il disait : « — Eh! « pourquoi ne veux-tu pas me faire gagner ces trois sols ? « Crois-tu que je ne puisse pas te les prêter encore ? Va ; « fais-le si tu as souci de moi. Pourquoi es-tu si pressé * « Nous arriverons bien encore ce soir à Turrenieri. Va, tire «a ta bourse ; sache que je pourrais chercher dans tout Sienne « sans en trouver un qui m'allât aussi bien que celui-ci ; et « dire que je le lui ai laissé pour trente-huit sols alors qu'il « en vaut encore quarante et plus ! Tu æe ferais ainsi tort « de deux façons. — » j
« L’Angiullieri, saisi d’un grand ennui en se voyant voler par ce drôle et en s’entendant tenir pareil langage. sans plus répondre, fit faire volte-face à son palefroi, et prit le chemin de Torrenieri. Sur quoi, le Fortarrigo, saisi d’une subite malice, se mit à trotter derrière lui en chemise. Il avait déjà fait deux bons milles à ses trousses en le priant de lui rendre son pourpoint, et l’Angiullieri allait plus vite pour s’ôter cette rumeur des oreilles, quand Fortarrigo aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route, en avant de l’Angiullieri ; il se mit à leur crier de toute ses forces :
« — Arrêtez-le, arrêtez-le. — » Pour quoi, ces gens, qui ayec sa houe, qui avec sa bêche, s'étant mis en travers du chemin de l’Angiullieri, l’arrêtèrent et se saisirent de lui,
pensant qu’il avait volé celui qui courait après lui en che mise. L'Angiullieri eut beau leur dire qui il était et comment le fait s'était passé cela lui servit peu. Maïs le Fortarrigo,
accouru sur les lieux, dit d’un air courroucé : « — Je ne « Sais pourquoi je ne te tue point, larron déloyal, qui t’en-
« fuies avec ce qui m'appartient. — » Et s’étant retourné
vers les laboureurs, il dit : « — Vous voyez, messieurs, en° « quel équipage il m’a laissé dans l'auberge, après avoir
« joué tout ce qui était à moi | Je puis bien dire que c'est
«grâce à Dieu et à vous que j'aurai au moins recouvré
«une partie de mon bien, dont je vous serai touicars
« tenu. — » L’Angiullieri disait tout le contraire mais on
ne l’écoutait pas. Le Fortarrigo, avec l’aide des potes le
fit descendre de son palefroi, le dépouilla de ses habits qu'il
revêtit et étant monté à cheval, retourna à Sienne, laissant
1 Angiullieri en chemise et pieds nus, et disant partout qu'il
avait gagné à l’Angiullieri son cheval et ses habits. Quant à
PAngiullieri, qui croyait s’en aller en riche équipage vers le Cardinal dans la Marche, il revint pauvre et en chemise à Buonconvento, et, de honte, n’osa pas retourner tout de suite à Sienne. Quelques vêtements lui ayant été prêtés, il monta sur le roussin que chevauchait Fortarrigo, et s’en alla chez ses parents à Corsignano, avec lesquels il resta jusqu'à ce
qu'il fût de nouveau s:couru par son père. C'est ainsi que la malice du Fortarriso entrava la bonne résalution de l'Angiullieri ; toutefois celui-ci ne laissa pas en lemps ct livu ce méchant tour impuni, — 2
Ca'andiino s'amnurachr d'une jeune fille, Lruns lai fat an talienan sois firme d'écrit, en li disant qi'ancsitôt qu'il en toichierait fa jeans ile, evil ui ls suivrait. Calan 'rino ayant obluas un rendis-vous, sa femims le sarorend et fait grand tari13e.
Quand Néiphile eut fini sa courte nouvelle, sans que la compasnie en eût nitrop ri, ni trep parié, la reine s étant tournéc vers Ja Fiammetta, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, tonte joveuse, repondit: Volontiers ! et commenca : « — Très gen'es dames, comme vous le savez, je crois,il est des choses qui plaisent toujours davantage plus on en parle, si celui qui a veut se donner la peine de bien choisir le temps et le lieu convenables. Et pour ce, si je considère le motif pour lequel nous somines ici — et nous y sommes pour nous tenir en fèle et avoir du bon temps, et non pour autre motif — j'estime qne tout ce qui pourra nous procurer fête et plaisir, a ici son lieu et place; et bien qu'on uit pu er parler déjà mille fois, on ne peut qu'éprouver du plaisir en en parlant encore. Pour quoi, bien qu'il ait été souvent question entre nous des faits et gestes de Calandrna. si je considère, comme vous l'a dit il ya un moment Philostrate, qu'ils sont tous plaisants, je me hasarderai. en sus de celles qui ont déjà été dites, à vous conter une nouvelle, laquelle, si j'eusse voulu ou si je voulais m'écarter de la vérite, j aurais bien su, je saurais bien composer et raconter sous d'autres noms; mais pour ce que <e départir de Ja vérité en racontant diminue grandement le plaisir de ceux qui écoutent, je vous la dirai sous sa propre forme, pour la raison susdite.
« Niccolo Cornacchini fut notre concitoyen. C'était un hemme très riche, et parmi ses autres domaines, il en possédait un fort beau à Camerata, sur lequel il fit construire un élégant et magnifique château. I] sentendit, nonr la Miro complètement pcindre, avec Bruno et Buffamalcco, lesquels,
our ce qu'il y avait heaucoup de travail, s'atpeitss vus Kello et Calandrino, et se mirent à la besogne. Bien qu'il y eût en ce château bon nombre de chambres bien fournies en
5 18 | . LE DÉAMÉRON.
its et en autres choses opportunes, une vieille servante y demeurait seule pour le garder, sans autres domestiques ; aussi, un fils du susdit Niccolo, nommé Filippo, en jeune homme qu'il était et non marié, avait coutume d’y mener parfois quelque femme pour se divertir, de l’y garder un jour ou deux, puis de la renvoyer. Une fois, entre autres, il lui arriva d'en amener une qui avait nom la Niccolosa, et qu’un triste homme, nommé le Mangione, entretenait en une maison de Camaldoli, et prêtait en louage. Cette fille était belle et bien vêtue, et, pour une femme de son métier, se tenait et pariait bien.
« Etant un jour sortie de sa chambre à l'heure de midi, en jupon blanc, et les cheveux roulés autour dela tête, pour se laver les mains et la figure à un puits qui se trouvait dans la cour du château, Calandrino y vint par hasard pour puiser de l’eau, et la salua familièrement. La donzelle. lui ayant rendu son salut, se mit à le regarder, plus pour ce qu’il lui paraissait un homme naïf, que par un désir quelconque. Calandrino, de son côté, se mit à l’examiner, et comme elle lui parut belle, il trouva un prétexte pour rester près d’elle et ne pas rapporter l’eau à ses compagnons. Mais, ne la connaissant point, il n’osait rien lui dire. Elle, qui s'était aperçue qu’il la regardait, le regardait aussi parfois pour se moquer de lui, en poussant quelque soupir ; pour quoi, Calandrino s’en coiffa soudain, et ne s’en alla de ia cour que lorsqu'elle eut été rappelée dans la chambre par Fi- Ippo. |
re Calandrino étant retourné à son travail, ne faisait.que soupirer ; de quoi Bruno, qui le taquinait sans cesse pour ce qu'il prenait grand pluisir à ses sottises, s'étant aperçu, lui dit : « — Que diable as-tu, compère Calandrino ? Tu ne « fais que souffler ! — » A quoi Calandrino dit : « — Com- « père si j'avais quelqu'un qui voulût m’aider, cela irait « bien. — » « — Comment? — dit Bruno. — » A quoi Calandrino dit : « —Il ne faut le dire à personne; ilya « là-bas une jeune femme qui est plus belle qu'une fée, et « qui est si fort amoureuse de moi, que cela te semblerait « un grand cas. Je m’en suis aperçu tout à l’heure on allant « chercher de l’eau. — » « — Eh! — dit Bruno — prends « garde que ce ne soit la femme de Fiiippo. — » Calandrino a dit : « — Je crois que c’est elle, pour ce qu’il l’a appelée, « et qu'elle s’en est allée dans sa chambre; maïs qu'est-ce « que cela fait? Je tromperais le Christ en de semblables « choses, et non pas seulement Filippo. Jete vais dire la « vérité, compère; elle me plaît tant, que je ne pourrais te « le dire. — » Bruno dit alors : « — Compère, je sauraite « dire qui elle est ; et si elle est la femme de Filippo, j'ar- « rangerai en deux mots tes affaires, pour ce qu'elle est fort
NEUVILUE JOURNÉE. D11
« mon atûle. Mais @oiniennt ferons-nous pour que BufTaemmalceo ne le sache pas? Je ne puis junuis fut parier qu'il e ne soit avec môL — + Calandrino dite — De Buffa. s malecoje n'aicure, inais gardons-nous de RTE , carilest « parent de la Losea, etil nous tâterait tout, —» e — bien « cit, — répliqua Bruno.
«Or Bruno savait fort bien qui était Ja donzelle, car il l'avait vue arriver, et du reste Filippo le fui avait dit, Pour quai, Calandrino avantun instant quitté sa besotne pour aïler la voir, Bruno raconta tout à Nello et à Butfatnalcco, at ils arransérent en secret ensemble ce qu'ils devaient taire à prosos de cet amonrachement de Caulandrino. Des que celui-ci it de retour, Bruno lui dit tout bas 3e — L'as-tu vur ? —3 Cailandrino répondit? & — Th! oui: elle m'a tué, — » Bruno dit « — Je veux ailer voir si c'estlien cells que je crois ; si « c'estelle, Buüsse-moi fre, — » Sur co, Bruno étant descendu dans fa cour, s'en alla trouver Filippo et la dame sil eur dit par le menu ce que c'était que Calandrino, ce qu'il jui avait dit, etarréla avec eux ce que chacun aurait a faire et à dire pour avoir liesse et plaisir de l'amourachement de Calandrino. Puis étant retourné vers Calandrino, il lui dit : « — Cest bien elle; et pour ce, il faut procéder s acement, car si Filippo s'apercevait de la chose, toute l'eau del” Arno ne nous Javerait pas, Mais que veux-tu que je lui dise de ta part, si je viens à lui parler ?=» Calandrino répondit : @— Eh! tu lui diras tout d'abord pretmièrement que je lui « souhaite mille muids de ce bon Bien qui fait encrosser ; et « puis que je suis son serviteur si elle veut quelque chose ; « m'as-tu bien compris? — » @ — Oui, — dit Bruno — « Jaisse-mot faire, — »
« L'heure du souper venue, nos compéres ay ant quitté leur ouvrase et élant descendus dans la cour où élaientE iippo et la Niccolasa, s'y arrètèrent quelque temps pour faire plaisir à talandrino qui se init à regarder la Niccolosa et à lui fire les plus belles œillades du monde, tant et si bien qu'un aveugle s'en serait apereu. De son côté, la donzelle faisait tout ce qu'elle croyait devoir le bien enflammer, s'inspirant le mieux du monde des renseicnements que Bruno lui avait donnés<sur les manières de Calandrino, Filippo, Bufamalcco et les autres faisaient semblant de causer entre eux et de ne pas s'apercevoir de ce manèe. Mais au bout d’un moment, au grandissime ennui de Calandrino, ils s’en allèrent ; ettandis qu'ils se dirircaient sur Florence, Bruno dit à Calandrino : «.-- Je te dis bien que tu la fais fondre comme glace « au soleil; par la corps Dieu, si tu apportes ici ta œui- « tare, et si tu chantes un peu avec elle quelques chansons, « d'amour, tu Ja feras se jeter par les fenêtres pour venir te « trouver. — » Calunérino dit : « — Tu crois, compagnon,
« tu crois que je ferai bien de l’apnorter ? — » « Qui, — ré: « pondit Bruno. — » À quoi Calandrino dit: «— Tu ne « m'as pas «ru aujourd’hui yuand je te disais : pour sûr, « compèrs, je suis d'avis que je sais mieux que quiconque « faire ce que je veux. Qui aurait su, sinon moi, rendre si « vite amoureu:8 une aussi belle dame que celle-ci ? En « bonne vérité, l’auraient-ils su faire, ces jouvenceaux de « trombe marine, qui s’en vont toute la journée ici et là, et « qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poi- « gnées de noix ? Or, je veux que tu me voies un peu avec « mon rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que je ne : « suis pas aussi vieux que je te semble ; elle s’en est bien : « aperçue, elle ; mais je l'en ferai apercevoir autrement, si « je lui pose le grappin sur le dos. Par la cordieu, je lui fe. « rai un tel jeu, qu’elle courra après moi, comme Îa folle « après son enfant. — » « Oh ! — dit Bruno — tu la four- .« rageras ; il me semble te voir mordre, avec tes dents faites « comme des chevilles de guitare, sa bouche vermeille et « ses joues qui ressemblent à deux roses, et puis la manger « tout entière. — » Calandrino, entendant cela, et croyant être déjà à la besogne, s’en allait chantant et dansant, si joyeux qu’il ne tenait plus dans sa peau. ;
« Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu'il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantot à la porte, tantêt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroitement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait de nombreuses occasions. Bruno, d'autre part, répondait luimême à ses méssages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n'était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d'elle, dans lesquelles elle donnait à Calandrino grande espérance pour. ses désirs, et lui disait qu’elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De cette façon, Bruno et Buffamalcco, qui tenaient l'affaire en main, se divertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Calandrino, se faisant parfois donner, comme si c’était demandé par la dame, tantôt un peigne d'ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Calandrino faisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d'autre honnêtetés, afin qu'ils fussent soucieux de ses intérêts.
« Or, après qu’ils l’eurent bien tenu deux mois de cette façon, sans plus en arriver au fait, Calandrino voyant que l'ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s’il ne vemait
pas à bout de secs amours avant que le travail fût fini, il ne pourrait jamais plus retrouver l'occasion favorable, conimença à presser ct à solliciter Bruno. Pour quoi, la jeune fille étant un jour venue au château, Bruno, après avoir combiné avec elle et avec Filippo ce qu'il y avait à faire, dit à Calandrino : « — Vois, compère, cette dame m'a bicer « mille fois promis de faire ce que tu voudrais, et elle n'en « fait rien; aussi il me semble qu'eile te mène par le bout « du nez; et pour ce puisqu'elle ne fait pas ce qu'elle a pro- « mis, nous le lui ferons faire, qu'elle veuille où non, si tu « le Veux. — » Calandrino répondit : « — Eh { oui, pour « l'amour de Dieu, faisons vite. —» Bruno dit : « — Auras- « tu le courage de la toucher avec un talismam que je t s donnerat ? — # « — Qui bien — dit Calandrino. — » « —- Donc, — dit Bruno, — fais en sorte de m'apporter un « peu de parchemin vierge, une chauve-souris vivante et « une chandelle hénite, et puis, laisse-moi faire, — »
« Calandrino passa toute la nuit suivante avec toutes sor-
{es d'engins pour prendre une chauve-souris ; à la finil en rit une et la porta à Bruno avec les autres choses que ceui-ci lui avait demandées, Bruno, s'étant retiré dans une chambre, écrivit sur ce parchemin certaines balivernes de son crû en caractères fantastiques, et le lui rapporta en disant : « — Calandrino, sache que, lorsque tu la toucheras « avec cet écrit,clle te suivra incontinent et fera tout ce que «tu voudras. Si donc Filippo s’en va aujourd’hui quelqu: « part, accoste-la sous un prétexte quelconque et touche-la, « puis va-t-en dans la grange qui est à côté, car c'est l'en- « droit le plus propice, pour ce que personne n’y va ja- « mais ; tu verras qu'elle t’y suivra ; une fois qu’elle y sera, tu sais bien ce quetu as à faire. — » Calandrino fut « l'homme le plus joyeux du monde, prit le parchemin et « dit : « — Compère, laisse-moi faire. — »
« Nello, dont Calandrino se défiait, s'amusait comme les autres de tout cela, et contribuait avec eux à le bafouer ; pour ce, ainsi que Bruno l’avait arrangé, il s'en alla à Florence trouver la femme de Calandrino, et lui dit: « — Tessa, « tu sais quelle raclée Calandrino te donna sans la moindre « raison le jour qu’il revint avec les pierres du Mugnon, et « pour ce, j'entends que tu t’en venges ; et situ ne le fais « pas, je ne veux plus t'avoir jamais pour parente ni amie. « f s’est amouraché là-bas d’une dame, et cette femme est « assez dévergondée pour s’enfermer souvent avec lui ; et il « n’y a pas bien longtemps qu'ils se sont donné rendez-vous; « pour quoi, je veux que tu te venges, et qu'après l'avoir « pris sur le fait, tu le corriges d'importance. —» La dame, en entendant cela, ne crut pas à un jeu, mais s'étant levés d'un bond, elle se mit à dire : « — Eh! larron public, me
« fais-tu cela ? Par la croix de Dieu, cela ne se passera’ pas « ainsi sans que je ne te le fasse payer. — » Et, ayant pris son manteau, etemmenant avec elle une petite servante, elle alla au château avec Nello, plus vite qu’il n’était besoin.
« Dès que Bruno la vit venir de loin, il dit à Filippo : « — Voici notre ami. — » Pour quoi, Filippo étant allé 1à où Calandrino et les autres travaillaient, dit : » — Maîtres, « il faut que j'aille tout de suite à Florence ; travaillez à « force. — » Et feignant de partir, il alla se cacher dans un endroit d’où, sans être vu, il pouvait voir tout ce que ferait Calandrino. .
« Celui-ci, dès qu’il pensa que Filippo était assez loin, descendit dans Îa cour où il trouva la Niccolosa seule, et entra en conversation avec elle. La dame, qui savait ce qu'elle avait à faire, l'acueillit avec un peu plus de familiarité que d’habi. le. Sur quoi Calandrino la toucha avec son parchemin, et dès qu'il l’eut touchée, sans plus rien dire, se dirigea vers la grange où la Niccolosa le suivit. Quand ils y furent entrés, après avoir fermé la porte, elle embrassa Calandrino, le renversa à terre sur la paille qui se trouvait là, se mit à cheval sur lui et Jui tenant les mains sur les épaules sans le laisser approcher de son visage, elle se mit à le regarder cemme un grand objet de convoitise, disant : « — O mon doux Calandrino, cœur de mon corps, mon âme, « mon bien, ma paix, depuis combien de temps ai-je désiré. « de t'avoir et de te pouvoir tenir à mon souhait ! Tu m'as, « par ta gentillesse, tiré tout le fil de la chemise, tu m'as « chatouilié le cœur avec ton rebec ; est-il bien possible que « jete tienne ? » — Calandrino, pouvant à peine remuer, disait : « — Eh ! ma douce âme, laisse-moi te baïser. — » La Niccolosa disait : « — Oh! tu as grande hâte ; laisse- « moi d’abord te voir tout mon saoûl ; laisse-moi me rassa- « sier les yeux de ton doux visage. — »
« Bruno et Buffamalcco étaient allés rejoindre Filippo, et tous les trois voyaient et entendaient tout. Or Calandrino en était au moment de vouloir baiser la Niccolosa à toute force, quand arriva Nello avec Monna Tessa. En arrivant, Nello dit : « — Je parie qu'ils sont ensemble. —» Quand ils furent à la porte de la grange, la dame qui enrageait, la poussant avec les mains, l’ouvrit toute grande, et étant entrée, vit la Niccolosa à cheval sur Calandrino. Niccolosa, en voyant la dame, se leva soudain, s'enfuit, et s'en alla là où était Filippo. Monna Tessa sauta, les ongles en l’air, au visage de Galandrino qui n’avait pas encore eu le temps de se lever, le lui égratigna du haut en bas, puis, le prenant par les cheveux, et le traînant deçà delà, elle se mit à dire : « — failli chien, voilà donc ce que tu me fais ? Vieil imbé- « cile! maudit soit le bien que je t'ai voulu ; donc, tu ne
RÉUNIE SOURAN IE Jan acris pas avoir assez à fure chez tot, que tu vas C'armouesacher par ailleurs? Voilà un bel amoureux! Ne te con- « tais-tu donc point, malheureux? Nete eéonnaisetu point, « sot que tu 68? En te pressant tout entier, 1 ne sortraut « pas asz°z de jus pour faire une sauce. Par Dieu, ce n'était « pas la Tessa qui t'encrossait tout à l'heure ; que Dieu la « punisse quelle qu'elle soit, car pour sûr elle doit être peu ‘dd: chose pour avoir désir d'un aussi beau bijou que roi — »
« En voyant arriver sa femme, Calandrino n'était resté ni mort ni vifs il n'eut pas le courage de faire la moindre dé: ‘ense; mais tout évratitne, tout pelé, tout battu qu'il était, il ramassa son chapeau et se leva, se bornant À prier hutnblement sa femme de ne pas crier, si etle ne voulait qu'il t‘üt haché en piéces, pour ce que celle avec quiil était, était ia femme du maître de Ja maison. La dame dili à — Soit « que Dieu lui donne la male an, —» Bruno et Buffamalcco sui, en compagrie de Filippo et de la Niccolosa, avaient ri “out leur saoûl de cette scene, féicnant d'accourir au bruit, rrivérent sur les lieux, etaprès avoir eu beaucoup de peine r apaiser la dame, ils conseillrent à Calandrino de s'en iller à Florence et de ne plus revenir au château, de peur que Filippo, s'il venait à savoir quelque chose de tout cela, ne Jui fft un mauvais parti. Ainsi donc, Calandrino triste et attu, tout écrationé et les cheveux arrachés, S'en revint à Florence n'osant plus retourner Jà-haut et mit fin à ses arnours, tourmenté et moleslé jour et nuit par les reproches le sa femme, apres avoir danné beaucoup à rire à ses compagnons ainsi qu’à la Niccolosa et à Filippo. — »
Deux jeunes gens lozeut chez un hôtelirr. L'un couche avee sa fille, l'autre avec sa foinme. Celui qui avait couché avee la fille, couche ensmt+ dan: le mème ait que Le pèse acquel il raronte tout, croyant le dire à son con:yaznon. Une dispute s'ensuit, La femme dé l'hôtelier, étant allce dans le lit de la fille, ar range tout avec certaines parolra,
Calandrino qui avait déjà fait rire bien des fois la compa:gnic, la fit encore rire celte fois. Quand les dames eurent assez devisé de ses faits et gestes, la reine ordonna à Pam phile de parler ; celui-ci dit : « — Louables dames, le nom de la Niccolosa aimée de Calandrino, m'a remis en mémoire une nouvelle touchant uno autre Niccolosa, et qu'il me plaît de vous conter, pour ce que vous y verrez comment la su-
bite prévoyance d’une bonne dame évita un grand scandale. « Dans la plaine du Mugnon, était, il n’y a pas longtemps, un brave homme qui donnait, pour leur argent, à manger “et à boire aux voyageurs ; et, bien qu'il fût pauvre et que sa maison fût petite, il lui arrivait parfois de loger par grand besoin, non pas tout le monde, mais des gens de connaissance. Cet homme avait une femme très belle dont il avait eu deux enfants: l’une était une jeune fille de quinze à seize ans et non encore mariée; l’autre était un petit garçon qui n'avait pas encore un an et que sa mère allaïtait. La jeune fille avait attiré les regards d’un jeune gentilhomme de notre cité, aux manières agréables et plaisantes, qui fréquentait beaucoup l’endroit, et aimait ardemment la belle. Celle-. . c1 qui était fort glorieuse d’être aimée par un jeune homme de cette qualité, en s’efforçant de le retenir en son amour par des manières aimables, s’'énamoura pareiïllement de lui, et plusieurs fois, suivant le désir des deux parties, cet amour aurait eu bonne fin, si Pinuccio, — c’est ainsi que le jouvenceau avait nom — n’eût voulu éviter le déshonneur de la jeune fille et le sien. Cependant, leur ardeur croissant de jour en jour, le désir vint à Pinuccio de se trouver avec elle, et il. chercha dans sa pensée le moyen d’être hébergé chez son père, avisant, en homme qui connaissait la disposition intérieure de la maison de la jeune fille, que s’il se faisait qu’il y fût logé, il pourrait trouver l’occasion d'être avec elle sans que personne s’en aperçüût. Cette pensée lui fut à peine venue en l’esprit, qu’il la mit sans retard à l’essai. « Un soir, vers une heure tardive, lui et un sien compagnon fidèle, appelé Adriano, qui connaïssait son amour, ayant pris deux roussins de louage sur lesquels ils posèrent deux valises, sortirent de Florence, et après avoir fait un détour, arrivèrent en chevauchant dans la plaine du Mugnon, à la nuit tombante. Là, comme s'ils venaient de la Romagne, ils firent volte-face, et s’en vinrent frapper à l’auberge du brave homme. Celui-ci qui les connaissait beaucoup tous les deux, leur ouvrit promptement la porte. Pinuccio lui dit : « — Voïs, il faut que tu nous héberges cette « nuit; nous pensions pouvoir entrer à Florence, et nous « nous sommes si peu pressés, que nous sommes arrivés « ici, comme tu vois, à l'heure qu'il est. — » A quoi l’hôte répondit : « — Pinuccio, tu sais bien comme je suis peu en « état de pouvoir héberger des hommes comme vous; mais. « pourtant, puisque l’heure vous a surpris ici, et qu’il n’est « plus temps d'aller ailleurs, je vous hébergerai volontiers « comme je pourrai. —- » Lés deux jeunes gens étant donc descendus de cheval, et étant entrés dans l'auberge, pansèrent tout d'abord leurs roussins, puis, ayant apporté avec eux de quoi bien manger, ils soupèrent avec l’hôte |
XEUVIÈME JOURNÉE. 025
e Or, l'hôte n'avait qu’une chambrette très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu'il avait pu trais lits, sans que pour cela il restAt beaucoup d'espace libre ; deux de ces hits etaient sur u# méme côté de la anne et le troisicine de l’autre côté en face des deux premiers, de sorte qu'on ne pouvait que difticilement passer entre eux. L'hôte fit preparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fit coucher ; puis, au bout d’un moment, nt ‘un ni l'autre ne dormant, bien qu'ils fissent semblant de dorimir, l'hôte tit coucher sa fille dans un des deux autres jits et se mit dans le troisième avec sa femme qui, à cûté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses étant en cet état, ct Pinuccio avant bien vu comment tout était disposé, quanil it lui sembla que chacun était endormi, il se feva douc:. ment, s’en alla droit au petit lit où était couchée la jeune fille qu'il aimait et se glhissa à côté d'elle. Celle-ci, encore qu'elle eùt grand'peur, l'accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu'ils désiraient le plus l'ur et l'autre. ;
« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu'une chatte fit tamber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit ; pour quoi, craignant que ce ne fût autre chose, elle se leva dans l'obscurité, et s’en alla à l'endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satislaire un besoin naturel; en y allant, il trouva le berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l'ôter, il le prit, l'ôta de l'endroit où il était, et le posa à côté du Hit où il couchait lui-mème,; puis ayant satistait ar. besoin qui l'avait fait lever, il revint se remettre dans sun lit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayar: cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n'était poin. ce qu'elle pensait, ne songea pas autrement à allumer une chandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la chatte, elle revint dans la chambrette, et se diricea à tâlons ver: ie hit où son mari dormait. Maïs n’y retrouvant pas le isesceau, elle se dit en elle-même: « — Eh! pauvre de mo:, voy:+ ce « que. je fai-ais ! Sur ma foi en Dicu, je m'en aluis croit «au lit de mes hôtes. — » Alors ayant fait quelques pas de plus et avant trouvé le berceau, elle se coucha dans Île lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec son mari.
« Adriano, qui n'élait pas encore endormi, sentant cela, la reçut bien e{ joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d’une fois copieusement son oflice au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surprit auprès de la jeune fille, et ayant pris tout la
plaisir qu'il désirait, la quitta pour retourner dormir dans son lit ; en y retournant, il rencontra le berceau, et crut que c'était le lit de l’hôtelier ; pour quoi, ayant poussé un peu plus outre, il alla se coucher auprès de l’hôtelier, croyant être aux côtés d’Adriano, et dit : « — Je puis bien te dire « qu'il n’y eut jamais si douce chose que la Niccolosa. Par « la corps Dieu! j'ai eu avec elle le plus grand plaisir que « iamais homme ait eu avec une femme. Et je te dis que « j'ai fait plus de six lieues depuis que je suis parti d'ici. — » L'hitelier, entendant ces étranges propos qui ne lui plaisaient guère, se dit tout d’abord à part soi : « — Que diable « celui-ci vient-il faire à? — » Puis, plus irrité que prudent. il dit : « — Pinuccio, tu viens de commettre une grande « scélératesse, et je ne sais pourquoi tu m'as fait cela ; mais « par la Corps Dieu, tu me le paieras. — » Pinuccio, qui n'était pas l’homme le plus fin du monde, reconnaissant son erreur, n'essaya pas de s’excuser de son mieux, mais il dit : « — Comment te la paierai-je? Que pourras-tu me « faire ? — »
« La femme de l’hôtelier, qui croyait être avec son mari, dit à Adriano : « — Eh! entends nos hôtes qui ont je ne « sais quelle querelle ensemble. — » Adriano répondit en riant : « — Laisse faire ; que Dieu leur donne la male an; «ils ont trop bu hier soir. — » La dame qui croyait que c'était son mari qui allait lui répoudre, entendant la voix d’Adriano reconnut sur-le-champ où elle était et avec qui; pour quoi, en femme avisée, sans dire un mot, elle se leva soudain, etayant pris le berceau de son petit enfant, profitant de l’obscurilé complète qui régnait dans la chambre, elle le porta vers le lit de sa fille, à côté de laquelle elle se coucha. Puis, comme si elle était réveillée par les cris de son mari, elle l’appela et lui demanda ce qu’il avait avec Pinuccio. Le mari répondit : « — N’entends-tu pas ce qu’il dit avoir fait « cette nuit à la Niccolosa. — » La dame dit : « — Il ment « par la gorge, car je me suis couchée avec elle et je n’ai pu’ « dormir un seul instant ; et toi, tu es une bête de le croire. « Vous buvez tellement le soir, que vous rêvez toute la nuit; « vous allez d'un côté et d'autre sans vous en douter, et il « vous semble avoir fait merveille. C’est grand dommage que « vous ne vous rompiez pas le col ; mais que fait Pinuccio u là-bas ? Pourquoi n'est-il pas dans son lit? — »
« De son côté, Adriano voyant que la dame couvrait sagement sa honte et celle de sa fille, dit : « — Pinuccio, jete « lai dit cent fois de ne pas t'en aller hors de chez toi; que « ce défaut que tu as de te lever pendant que tu dors, et de « raconter comme vraies les choses que tu rêves, te joueront « à la fin un mauvais tour ; reviens vers moi; que Dieu te « donne la male nuit! --» L’hôtelier, entendant ce qu'avait
NMOUVILHE JOURNÉE. 9e:
dit su féure el ce que disait Adriano, commença à croit. tres bien que Piauecio révaits pour quai, le prenant par le épaules, 1 se mit À le secouer, à lappeleren disant: — Pl. « nuccir, éveil lois retourne dass ton lit, — » Pinuerie avant éotendiu ce qui s'était dit de part et d'autro, se mt comte un bornes qui réve, à recommencer d'autres divaititions, de quet lhôteher it les plus grandes risées du troude A latin pouriant, se sentantihe plus en plus secouer, Pinuecio fit semitaat de se reveiller, et apoelant Adriano, dit: « — Est-ce qu'il est déj jour, que tu m'apneiles 2? —: Adriano dite — Oui, vicas ici, — e Pinuccia dissitaulan: toujours et feicnant d'étre tout endormi, tirit par quitte: hot lier et retourna dans le Hit d'Adriano, Le jour veau, ile se levèrent tous et hôtelier ne mansgua pas de rire et de moquer de Pinuccio ei de ses rêves, Tout en plaisantant, d'un mot à un autre, ies deux jeunes gens ayant apprète leurs roussina, mis leurs valises dessus ot bu avec l'hôtelier, remonterent à cheval ec s'en revinrent à Florence, non mins contents de la façon sont l'aventure s'était passés que do l'effet qui s'en était suivi. Par ja suite, avant pris d'antres mesures, Pinuccio se retrouva aves la N'ccolosa qui avait affirmé à sa mère qu? leur hôte avait rèvé. Pour quoi, la bonne dame, se souvenant des ermbraseements d'Adrians. soutenait qu'elle seule avait veillé. — »
Cd
Falano di Molo:a réve qu'un loup déehire la gorce et le visage de ca fenma. illui dit d'e prendre gare , elle n'en fait rien, et la chose li arriva
La nouveilc de Pamphile étant finie, et la nrévoyance de !a jame ayant été iouée de tous, la reine dit à l’ampinea de dire h sienne, et celle ci commenca : « — I} a déjà été narléentre nous, plaisantes dames. dr la vérité évidente des songes, dont beaucoup se moquent ; mais quoi qu'il ait été dit la-dessus, je ne m'absliendrai pas de vous narrer, dans une prüte nouvelle fort brève, ce qui advint à une mienne voisine, ii n’y a pas longtemps, pour n'avoir pas cru à un songe que son mari avait eu à son sujet.
« Je ne sais si vous connaissez Talano di Molese, homme fort honorable. Il avait pris pour femme une jeune fille nommée Margarita, belle entre toutes mais bizarre, déplaisante, et si acariâtre, qu'elle ne voulait jamais écouter l'avis dez autres, et que les autres ne pouvaient rien faire à son goût. Bien que cela lui fût Aur, Talano, ne pouvant faire autre-
ment, la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano étaitavec sa Margarita à la campagne dans une sienne ferme, il arriva qu’en dormant il lui sembla voir en songe sa femme s’en aller à travers un bois fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme ; et pendant qu'il la voyait aller ainsi, il lui sembia que d’un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui se jetait à la gorge de la dame, la renversait par terre et s’efforçait de l'emporter tandis qu'elle criait à l’aide ; et quand elle lui sortit de la gueule, il lui sembla qu'elle avait tout le visage abimé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme. « — Femme, bien que ton caractère aca- « riâtre ne m'ait pas permis de passer un jour tranquille « avec toi, je serais marri qu'il t’arrivât du mal; et pour « ce, si tu croyais mon conseil, tu ne sortirait point aujour- « d’hui de la maison. — » Comme elle lui demandait pour- « quoi, il lui conta le songe qu'il avait fait. | « La dame, branlant la tête, dit : « — Qui mal te veut, « mal rêve de toi; tu te fais de moi grand souci, mais tu « rêves à mon sujet ce que tu voudrais me voir arriver; pour « sûr, je me donnerai de garde, aujourd’hui et toujours, de « te donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme « en toute autre chose. — » Talano dit alors: « — Je savais « bien que tu me répondrais ainsi, pour ce que, à qui peigne « un teigneux il en revient pareil remerciement ; mais crois « ce qu'il te plaira; pour moi je le dis dans ton intérêt, « et de nouveau je te donne le conseil de rester à la maison « aujourd'hui. ou du moins de te garder d’aller dans notre « bois. — » La dame dit: « — Bien; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : « — As-tu vu comme celui- « ci croit malicieusement m'avoir fait peur d’aller aujour- « d'hui dans notre bois? Pour sûr il doit y avoir donné « rendez-vous à quelque catin, et il ne veut pas que je l'y « surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, « et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu’il veut et si je « le croyais. Mais certes, il n’y réussira point ; il faut que je « voié, quand je devrais guetter tout le jour, quelle est cette « marchandise qu’il veut faire aujourd’hui. — » Sur ces réflexions. une fois son mari sorti de la maïson, elle sortit de son côté, et se cachant de son mieux, elle s’en alla sans retard au bois où elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtés si elle ne voyait venir personne. | « Pendant qu’elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu'un loup énorme et terrible sortit tout prêt d’elle d'une épaisse touffes d'arbres, et elle eut à peine le temps de dire : Seigneur, secourez-moi | que le loup lui avait sauté à la gorge, et l'ayant saisi fortement, se mettait à l'emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crier,
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tellement elle avait la gorge comprimée, ni s'aider en quoi que ce soit, pour quui, le loup l'emportant, il Faurait certainement étranglée, s1 n'üt rencontré quelques bergers dont les cris la forcerent à la licher. La malheureu:e femme, ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut euérie par les médecins apres de longs soins, mais pas «i bien qu'elle n’eût toute la gore et une partie du visage ravagee de telle sorte que, de belle qu'elle était auparavant, elle eut depuis l'air atfreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer [à où 5n aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n'avoir pas voulu, bien qu'il ne lui en coutât rien, ajouter foi au songe que son mari avait cu. — »
Biond-llo se joue «le Circeo en lui faisant faite un mauvais d‘jsonsr ; de qioi Ciacco se venze caute'easemnt en faisant battre Biond:ilo.
Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint séntralement que ce que Talano avait vu en dormant n'était paint un songe, mais une vision. tellement cela s'était réalisé sans que rien n’y manquät. Maïs tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, cv ceile-ci dit : « — Très sages dames, de même que ceux qui ont parlé aujourd'hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l'écolier, que Pampinez à contée hier, m'amène à vous parler d'une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l’objet, bien qu’elle n'ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j'ai à dire:
« Il y avait à Florence un individu que chacun appelai: Ciacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Comme il n'avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d'autre part il était de belles manières et plein de bons mots et de plaisantes réparties, il s’adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent diner et déjeuner chez eux, bien que la plupart du temps il n'eût pasété invité. Il y avait aussi à cette epoque à Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu’une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l'autre, et qui faisait le même métier que Giacco. Un matin de carème qu'il était allé là où l'on
al
vend le poisson, et qu’il achetait deux énormes lamproîes pour Messer Vieri de’ Cerchj, il fut aperçu par Ciacco, Ce dernier, s’étant approché de Biondello, dit: « — Que veut « dire ceci? — » À quoi Biondello répondit: « — Onena «envoyé hier soir trois autres bien plus belles encore que « celles-ci, ainsi qu’un esturgeon, à Messer Corso Donati ; « mais comme il n’y en a pas assez pour donner à manger « à plusieurs gentilshommes, il m’a chargé d'acheter ces « deux autres-là. N’y viendras-tu pas ? — » Ciacco répondit : « — Tu sais bien que j'y viendrai. — » Et en effet, quand il lui parut temps, il alla chez Messer Corso et le trouva avec quelques-uns de ses voisins, qui n'était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu'il venait faire, il répondit : « — Messire, je viens déjeu- « ner avec vous ef avec votre compagnie. — » À quoi Messer Corso dit: « — Tu es le bien venu, et pour ce il est « temps, allons-y. — » S'étant mis à table, on leur servit d’abord des pois-chiches et du thon salé, puis des poissons de l’Arno en friture, sans rien autre. | LR
« Ciacco comprenant que Biondello s'était moqué de lui, et en ayant été fort irrité, résolut de lui faire payer, peu de jours se passèrent sans qu’il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello l'ayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les lamproies de Messer Corso ; à quoi Ciacco dit pour toute réponse: « — Avant qu’il soit huit jours, « tu sauras mieux ledireque moi.—» Et sans plus retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver un rusé brocanteur, convint avec lui d'un prix, et lui ayant donné un flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Caviceiuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Filippo Argenti, homme grand, vigoureux et fort, hautain, colère, plus bizarre que quiconque, et lui dit: « — Va-t-en vers lui avec « ce flacon à la main, et dis lui ceci : Messire, Biondello « m'envoie vers vous pour vous prier d’avoir la complaisance « de lui renrubiner ce flacon de.votre bon vin rouge, parce « qu'il veut se régaler un peu avec quelques amis; mais * prends bien garde qu'il ne mette les mains sur toi pour ce « qu'il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes « affaires. — » -Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire « autre chose ? — » « — Non — dit Ciacco — dès que tu lui « auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — »
« Le brocanteur s’étant éloigné, fit la commission à. Messer Filippo. Messer Filippo, après l’avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu’il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de colère, et s’écriant : Quel enrubinement, quels amis veux-tu dire? Que Dieu vous donne la male an à lui et à
NE RENE ER POLUINS ©: ol ot se leva tour dlooousi ef ecrit eo bras pour sustr > brocanteur avec la main, ms celaiset, qui etait sur es vardes, fut proupt à s'enfuir, et étant revenu ver: U.ncco, qui avait tout vu, il lui repéia ce que Mosser P'ilipriu sut avait dit, Ciacco satisfait, para le brocanteur, et n'eut pas Ac cesse qu'il n'eût trouvé Biondello à qui id dit a — Y e a-tt longtemps que ti nes allé à la ualerie des Cavieaciali? —n Hiondello rebondit s « — Mais non: pourquoi « me demandes-tu cela? — » Ciacco dit 5 « — Parce que « j'ai à te dire que Mes<ser Filipun te fait chercher; je ne « sais ce qu'il te veut, —»s Biondello dit alors : « — ion, j'y vais, je lui parlerai. — »
« Biondello parti, Ciacen le suivit pour voir comment irait l'aventure. Messer Filippo, n'avant pu attraper Je brocanteur, était resté fort sourroucé etse ronieait lui-n.èime de colere, ne pouvant rien comprendre aux paroles du brocanteur, sinon que B'ondello, à Pinstisation de quelqu'un, avait voulu £e moquer de lui, Pendant quil ruminait sa colcre, Biondello survint, Des que Filippo Île vit, 1l courut à sa rencontre, et lui donna un grand coup de poinz au visare. « — Hé! messire — dit Biondello, — qu'est cela? — » Messer Filippo, le prenant par les cheveux, lui arracha la coitfe de la tête, lui jeta son capuchon par terre, et lui disait tout haut es le gourmant fort : « — Traitre, tu le verras Lien ce « que c’est « enrubinez-moi » et que « ces amis : que tu « m'envoies dire! Est-ce que je te fais l'effet d'un enfant « dont on doive se moquer? — » Ce disant, illui martelait le visare de ses poings qu'il avait durs comme du ter, et ne lui laissa sur la tête un seul cheveu qui tint bon; puis, l'ayant renversé dans la boue, il lui déchira tous ses vitements; et il allait de si bon cœur à la besozne, que Biondello ne put pas mème dire un mot, ni demander pourquoi il le traitait de la sorte, Il avait bien entendu l'autre Jui parler « d'enrubinez-mot » et a d'amis », maïs il ne savait ce
ue cela voulait dire. À la fin, quand Messer Filippo l'eut bien battu, un grand nombre de personnes étant accourues, on eut la plus grande peine du monde à le lui tirer des mains, tout meurtri et tout mal arrangé qu'il était; on lui dit alors pourquoi Messer Filippo l'avait traité ainsi, en le blâämant de ce qu'il lui avait envové dire, et en ajoutant qu'il devait bien connaître Messer Filippo et savoir que ce n'était pas un homme dont on pût se moquer. Biondello s'excusait en pleurant et disait qu'il n’avait jamais envoyé demander du vin à Messer Filippo; mais quand il se fut un peu remis, il gen retourna chez fai triste et dolent, avisant que tout cela pouvait bien être l'ouvrage de Ciacco. Au bout de quelques jours, les meurtrissures de son visage ayant disparu, il commença à sortir de chez lui, et sur ces entrefaites Ciacco
- l'ayant rencuntré lui demanda en riant : « — Biondello, « comment as-tu trouvé le vin de Messer Filippo? — ». Biondello rénondit : « — Eusses-tu trouvé pareilles les « lamproies de Messer Corso! — » Ciacco dit alors : — « Tiens: t@ pour assuré désormais que, quand tu voudras me « faire aussi bien manger que tu l’as fait, je te donnerai à « boire comme tu as bu. — » Biondello qui savait qu’il n'avait rien à gagner de bon à lutter contre Ciacco, pria Dieu de faire sa paix avec lui, et depuis ce moment il se garda bien de se moquer jamais plus de lui, — »
Deux jeunes gens demendent conseil à Salomon, l'un pour savoir comment il pourrait étre aimé, l’autre comment il pourrait corriger sa femme acariâtre. H répond au premier d'aimer, et à l’autre d'aller au Pont aux Oies.
Il ne restait plus qu’à la reine à dire sa nouvelle, car elle voulait garder le privilèce de Dioneo. Après que les dames eurent bien ri du malencontreux Biondello, elle se mit à parler ainsi d’un air joyeux : « — Aimäbles dames, si l’on regarde avec un esprit juste l’ordre des choses, on verra facilement que l’universelle multitude des femmes a été soumise aux hommes par la nature, par les usages et par les lois, et qu’elles doivent se gouverner et se comporter suivant la discrétion de ceux-ci. Pour ce, toutes celles qui veulent avoir paix, consolation et repos avec les hommes auxquelles elles appartiennent, doivent être humbles, patientes, obéissantes, en sus de l'honnêteté, le souverain et spécial trésor de toute dame sage. Et quand bien même les lois qui en toutes choses ont en vue le bien géneral, quand
ien même l'habitude, je veux dire la coutume dont les forces sont grandes et dignes de respect, ne nous enseigneraient pas cela, la nature nous le montre assez clairement, car elle nous a faites de corps délicates et faibles, timides et - peureuses d’esprit; elle nous a donné peu de force corpe-. relle, la voix douce, les mouvements gracieux, toutes choses témoignant que nous avons besoin du gouvernement d’autrui. Ét quiconque a besoin d’être aidé et gouverné, la raison veut qu'il soit soumis, obéissant et respectueux envers qui le gouverne. Or, qui avons-nous pour gouverneurs et pour aides, sinon les hommes? Donc, nous devons nous soumettre aux hommes, et les honorer en tout point; et celle qui déroge à cette loi, j'estime qu’elle mérite non-
seulement une grave réprimande, mais un dur châtimant,. J'ai été amenée à ces considérations, bien que je les aie eues d’autres fois, par ce que Pampinea a raconté au sujet de la méchante femme de Talano à laquelle Lieu envoya 1e châtiment que son mari n'avait pas su lui donner, et daus mon jugement j'estime. comme j'ai déjà dit, dienes d'un rude et rigoureux châtiment toutes celles qui ne sont point complaisantes, douces et soumises. comme la nature, l'usage et les lois le veulent. Pour quoi, il m'agrée de vous raconter un conseil donné par Salomon, comme étant un utile remède pour guérir celles qui sont affectées d'une seinblable rialadie. Ce conseil, celles qui ne méritent point qu'on leur applique un tel remède ne doivent point penser qu'il a été dit pour elles, bien que les hommes usent du proverbe suivant : à bon ou mauvais cheval, il faut de l'éprron; à bonne ou mauvaise femme, il faut du Lâton. À qui voudrait interpréter plaisamment ces paroles, vous accorderiez bien toutrs qu'elles sont vraies; mais si on voulait les prendre au sérieux, je dis qu'on ne devrait pas l'accorder. Les femmes sont généralemeut toutes fragiles et complaisantes, et pour ce, pour corriger celles qui se laissent aller ee au delà des bornes qui leur sont imposées, 11 faut que le bâton les châtie; d'une autre côté, pour que la vertu des autres nese laisse point abattre, il faut que le bâton les soutienne et leur fasse peur. Mais laissons les sermons da côté pour le moment, et venons à ce que j'ai à vous dire. Je dis que :
« {a très haute renommée du miraculeux sens de Salomon étant jadis répandue quasi par tout l'univers, ainsi que Ja libéralité avec laquelle il en donnait des preuves à quiles lui demandait, une foule de gens accouraient vers lui de toutes les parties du monde pour leurs affaires les plus embrouillées et les plus ardues. Parmi ceux qui y allèrent, un jeune homme nommé Melisso, noble et fort riche, s'en vint de la cité de Lajazzo où il était né et où il habitait. Comme il chevauchait vers Jérusalem. il advint qu’en sortant d’Antioche, il fit route pendant quelque temps en compagnie d’un autre jeune homme, appelé Joseph, qui suivait Île même chemin que lui, el avec ae suivant la coutume des voyageurs, il se mit à entrer en conversation. Me'isso, après avoir appris de Joseph quelle était sa conditicn.et d’où il était, lui demanda où il allait et le motif de son voyage; à quoi Joseph dit qu'il allait trouver Salomon pour avoir conseil de lui sur la façon dont il devait s’y prendre avec sa femme, plus que toute autre acariâtre et méchante, et dont ni par prières, ni par caresses, ni d'aucune autre façon ilne pouvait corriger le mauvais caractère. Après cette confdence, Joseph demanda à son tour à Melisso d'où il était, où il allait et pour quelle cause il voyageait; à quoi Melisso