‹ Le décasyllabe roman et sa fortune en EuropeChapitre 1 sur 36 · PROFESSEUR DE POÉSIE FRANÇAISE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS · texte numérisé non relu

PROFESSEUR DE POÉSIE FRANÇAISE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS

Je dédie très respectueusement celte esquisse de l’histoire (T un vers français.

PREFACE

Les études de métrique ne valent à leurs auteurs, je le crains, que des sympathies très restreintes. Bien des lecteurs, j’entends parmi les lettrés, les regardent avec prévention et méfiance. Elles ne leiir disent rien qui vaille. Une bonne part de cette méfiance vient sans doute des termes auxquels les métriciens ont volontiers recours (peut-être trop volontiers) : leurs vocables rébarbatifs semblent présenter leurs dissertations comme autant d'arcanes dont, à moins d'une lente initiation préalable, on ne peut pénétrer le mystère sans rude contention d’esprit et mal de tète.

Mais ce ne serait là qu’une objection de surface. Toutes les spécialités ont leur vocabulaire, souvent indispensable ; et la géologie et la philosophie, par exemple, ne restent pas, pour ce qui est des dénominations austères et abstruses, en arrière de la métrique.

On fait aux métriciens un reproche plus grave et qui va plus au fond. A quoi bon toutes ces explications, toutes ces recherches minutieuses ? Non seulement elles ne nous aident pas à goûter la mélodie poétique ; elles nous empêchent de la goûter et de la sentir. Nous avons devant nous un corps vivant, beau de formes et de proportions, harmonieux dans ses détails. Avec votre scalpel inquisiteur, vous le dépecez, vous le découpez, vous le disséquez ; vous remplacez la vie par la mort ; vous discourez sur un cadavre que vous avez fait. Vous tuez les poètes.

Je répétais un jour ces objections devant mon illustre et vénéré maître Gaston Paris, chez qui la délicatesse artistique égalait la science scrupuleuse. Se tournant vivement vers moi : « Nous, tuer les poètes ? dit-il. Mais, c’est nous qui les faisons vivre ! »

Là est la vérité, et je voudrais éclairer cette vérité par quelques faits de mon expérience personnelle, croyant ne pouvoir mieux recommander aux lecteurs ce travail de mon collègue et ami M. Thomas que si je signale quelle est l’utilité

PRÉFACE

artistique des études de métrique lorsqu’elles sont dirigées par la finesse d'appréciation, la connaissance intime de la langue poétique et le goût dont il a déjà fait preuve dans de très remarquables thèses sur le vers héroïque de Milton.

Il y a quelque vingt années la Comédie-Française reprenait Esther de Racine avec M Ue Favart daus le rôle principal. Sarcey conta dans son feuilleton que, rencontrant l’actrice, il l’avait louée d’une intonation particulièrement heureuse qu’elle avait mise dans le début de ce vers :

« Et qui d’un même joug souffrant l’oppression » M"' Favart

avait répondu modestement qu'elle ne pouvait accepter l’éloge, cette intonation lui ayant été transmise par la tradition.

Quelle était la tradition? Je pus faire consulter M'"' Plessy par une de ses élèves qui me reproduisit l’intonation cherchée. Le papier ne peut la reproduire et je ne sais s’il serait possible de la faire saisir entièrement par une notation musicale. Mais ici intervient la métrique. L’actrice qui avait trouvé cette intonation avait une oreille sensible au rythme ; elle laissait tomber la voix sur le mot qui et y appuyait quelque temps. C’est que son instinct musical l’avait avertie que Racine passait, dans ce vers, à un rythme différent de celui des quatre qui précèdent, et elle avait, par une sorte d’intuition, fait sonner ce changement de mesure. Les quatre premiers vers d 'Esther commencent tous par une syllabe accentuée suivie d'une syllabe sans accent, autrement dit par ce que M. Thomas appelle heureusement un trochée acccntuel ; le cinquième vers renverse ce rythme, et commence, ainsi que le sixième, par une syllabe accentuée, autrement dit par un ïambe accentuel, ou des ïambes successifs. Qu’on relise ces vers d 'Esther en notant ce renversement du rythme, et l’on arrivera à retrouver, ou à peu près, l’intonation de la Comédie-Française :

Est-ce toi, chère Élise ? O jour trois fois heureux !

Que béni soit le ciel qui te rend à mes voeux,

Toi qui, de Benjamin comme moi descendue,

Fut de mes premiers ans la compagne assidue,

Et qui, d’un même joug souffrant l’oppression,

M'ai dais à soupirer les malheurs de Sion !

Racine, avec son art merveilleux, avait trouvé une forme rythmique qui exprime musicalement la surprise joyeuse d’abord, puis l’émotion attendrie d’Esther, et l'actrice, métricicnne sans le savoir, avait modulé avec lui.

PREFACE

Cette constatation m'expliquait le charme de ces vers et leur donnait une nouvelle valeur de sonorité et de sentiment. Elle m’expliqua aussi pourquoi plaisent à l’oreille certains passages de La Chûte des feuilles de Millevoye. Seulement, comme Millevoye n’est pas l’artiste qu’est Racine, il tombe dans le procédé par la répétition de ce rythme, dont l’heureux ellét me semble néanmoins chez lui indéniable :

Tombe, tombe, feuille éphémère !

Voile aux yeux ce triste chemin ;

Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain.

Mais, vers la solitaire allée,

Si mon amante échevelée Y criait pleurer quand le jour fuit,

Vieille par ton léger bruit Mon âme un instant consolée !

Mon attention étant ainsi éveillée, je retrouvai ailleurs un renversement analogue de rythme, non plus d'un vers à l'autre, mais dans le même vers. Cette fois, c'est flambe qui commence et est suivi d’un trochée. Quelques exemples sullirout :

A moi, comte, deux mots.

Salul, champs que j'aimais, et cous, belle nature...

L’essieu crie et se rompt.

On voit tout de suite quel relief donne à l’expression le choc de deux syllabes fortement accentuées.

Mais, réplique-t-on, le poète n’a pas écrit ainsi de propos délibéré ; vous lui supposez des intentions qu'il n’a jamais eues ; et votre raisonnement ne s’appuie que sur des suppositions gratuites. Non certes, le poète n’a pas eu ces intentions ; il a écrit, de propos délibéré, mais par inspiration ; le poète trouve d'emblée là où nous petty mari n'arrivons que par de longs acheminements ; et encore n’étudions-nous qu’une partie de son air, la mélodie ; il y joint la pensée et l’expression. Le poète est de cent coudées au-dessus de nous, comme le grand compositeur est au-dessus du professeur d’harmonie. 11 n’en est pas moins certain qu’il y a des lois secrètes de l’harmonie musicale et de l'harmonie poétique, et quand on a trouvé une de ces lois que le poète applique par un instinct supérieur, on a aiguisé et augmenté la jouissance artistique que donne un beau poème où s’allient intimement et se soutiennent entre elles la pensée, l’expression et la mélodie sonore.

PREPAGE

On a depuis longtemps été frappé de la puissance de l’hémistiche de Racine: « L’essieu crie et se rompt. » Mais on y a vu un efl'et d'harmonie imitative, et cela n’est juste qu'à moitié. Écrivez — : «L'essieu se rompt et crie»; la sonorité reste, mais le rythme expressif est détruit. La métrique ici précise et alline nos sensations.

Corot a peint d'admirables paysages qui sont tout paysages ; rien que feuillages où il joue avec toutes les plus délicates nuances du vert. Pourtant assez souvent il introduit dans son tableau un personnage, très modeste, dans le costume duquel il y a toujours une note rouge. Il disait que cela faisait chanter son tableau.

Chevreul étudie les lois des contrastes des couleurs et trouve que le rouge est la couleur complémentaire du vert. Sans doute Corot n’avait pas eu besoin de Chevreul pour peindre comme il l'a fait, et les travaux de Chevreul ne créeront pas des Corot. Mais est-ce que la constatation scientifique du chimiste ne confirme pas merveilleusement l'art du peintre et ne fait-elle pas pour nous aussi chanter ses tableaux ?

M. Thomas suit, dans ses études, la marche scientifique ; il procède historiquement, constatant minutieusement les faits, et notant pas à pas l’évolution d'un môme vers dans diverses langues d’Europe. On apprendra avec lui à mieux sentir et à mieux goûter la mélodie poétique en suivant les ell'orts successifs qu’ont tentés les poètes pour faire chanter leur pensée.

A. Beljame.

Qu’il me soit permis d’exprimer ma profonde gratitude à tous ceux dont les conseils m’ont encouragé et aidé dans la préparation de ce travail, MM. les Protesseurs Dottin, de l’Université de Rennes, Langlois, Piquet et Bornecque, de l’Université de Lille. Je tiens surtout à remercier le maître éminent qui veut bien présenter au public cet essai sur l'histoire d’un vers français. Les doctrines qui l'ont inspiré sont celles que M. Beljame a si magistralement exposées dans son beau livre sur le poète Tennyson (i) et dans ses éditions, si remarquées, de Macbeth, A'Ôthello et de Julius Caesar, où il a, le premier, constitué, avec un respect scrupuleux des sources, des textes grammaticaux, corrects et en môme temps scandables.

(i) Beljame (Al.). — Alfred Lord Tennyson, Enoch Arden, texte anglais publié avec une notice, etc., une étude sur la versification du poème, etc., 4' édit., i8ÿ8, Paris, Hachette.

Page 1